LA SUNAMITE ET LES CACHETS DE PRÉSENCE
Il a failli se produire au grand jour de la publicité un singulier procès*; mais la chose s'étant arrangée, elle ne sera connue que des lecteurs du Siècle.
M. A... est un homme qui a passé toute sa jeunesse à attendre deux successions: la première était celle d'un oncle qui aimait le plaisir, qui était généreux, et qui a duré un peu plus longtemps que sa fortune; la seconde était celle d'une vieille cousine avare, qui, après de longues hésitations, s'est enfin décidée à la lui laisser.
Après les premiers instants consacrés à une douleur et à des regrets que je vous laisse à imaginer, M. A. . . a dû songer à ses affaires. Quelques créanciers qui
avaient partagé sa confiance dans l'avenir sont venus avec des notes et des mémoires, mais il s'est présenté une créance d'une nature excentrique.
Longlemps auparavant, douze ou quinze ans peutêtre, M. A... avait eu une violente fantaisie d'être admis au nombre des privilégiés qui causaient le soir avec une célèbre Sunamite. — Un obstacle s'opposait à la réalisation de ce désir, — c'est que la Sunamite recevait volontiers quelques présents delà part de ceux qu'elle admettait à sa conversation. M. A... lui expliqua fort éloquemment qu'il trouvait l'or et les pierreries à peine dignes de lui être offerts, mais que cependant ce n'était pas la seule cause qui l'empêchait d'en déposer à ses pieds. Il lui démontra les espérances qu'il fondait sur la mort prochaine d'un oncle chéri. Cependant, dit-il, il serait imprudent d'attendre; votre beauté est à un tel point de perfection, qu'on ne peut pas espérer que le temps lui fasse gagner quelque chose; et moi, je suis si amoureux de vous, qu'il n'est pas possible que je le devienne davantage. Je sais que votre désintéressement me répondra : Qu'importe? mais moi je ne prétends pas me priver du plaisir de vous combler de présents que je serais si heureux de vous voir accepter. Voici le plan que j'ai à vous proposer. Quoique tout l'or enfoui dans la terre et toutes
les perles qui attendent qu'on les pêche au fond de la mer, ne puissent payer dignement un de vos regards, moins encore un sourire, ayez l'indulgence de fixer à chacune de vos paroles, à chacun de nos entretiens, un prix basé, non sur leur valeur, qui est, je le répète, inappréciable, mais sur la fortune que j'attends. Chaque fois que je vous ferai une visite, je vous donnerai un cachet en sortant, comme on fait aux professeurs de langue, de musique, de dessin, etc. Aussitôt que j'aurai le malheur de perdre mon oncle, vous me présenterez les cachets.
En deux ans le nombre des cachets se trouva être assez élevé. — L'oncle mourut ; mais, nous l'avons dit, il avait ruiné son héritier par ses prodigalités. — La Snnamite présenta ses cachets, qui ne purent être acquittés; elle refusa d'augmenter la créance, et M. A... porta son admiration ailleurs.
Il se passa une douzaine d'années, et un nouveau malheur vint fondre sur M. A... ; il perdit sa cousine, comme il avait perdu son oncle douze ans auparavant. Il se trouvait seul et sans famille à quarante-sept ans ; il se fit un devoir de suivre religieusement les volontés de cette chère parente qui l'avait institué son légataire universel : il toucha pieusement la succession.
C'est alors que la Sunamite fit représenter ses ca-
chets. — M. A... s'étonna du nombre de conversations qu'il avait eues en deux ans ; il émit quelques doutes sur l'authenticité des cachets ; il prétendit qu'il était impossible qu'il eût jamais été aussi bavard. — Il répondit, d'ailleurs, que l'idée de ces cachets était une plaisanterie de sa jeunesse ; en un mot, il refusa de les payer.
La Sunamite lui envoya du papier timbré, sommation, assignation, etc.
Un procès curieux allait s'engager; mais on fit comprendre aux deux adversaires, à l'un, que ce serait un grand scandale, et peut-être un obstacle dans la carrière qu'il a embrassée, non pas d'avoir aimé une Sunamite, non pas de refuser d'acquitter sa signature, mais de dévoiler qu'ii a été pauvre; à l'autre, que ce procès lui assignerait une date et un âge; que l'exposé public de son désintéressement, à quatorze ans de là, pourrait inspirer des doutes sur les vingt-quatre ans qu'elle prétend avoir, « vienne la Saint-Martin. »
De sorte que l'affaire s'est terminée par une transaction.