‹ Sous les orangersChapitre 23 sur 24 · TROISIÈME PIECE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PIECE

A monsieur le Directeur de ta Société d'assurance contre les accidents de voyage et de loisirs L dant V exposition universelle de Londres.

Monsieur,

Si j'ai bien compris l'esprit de vos statuts, avec l'aide de M. Gustave, jeune avocat stagiaire des amis de mon mari, votre société a pour but, non pas de garantir, mais d'indemniser, soit vos assurés, soit leurs ayants droit, contre tout accident qui aurait pour

cause ou les chances du voyage ou les loisirs du séjour; vous n'avez pas fait de restrictions ni de réserves.

Je viens donc vous donner la liste des accidents qui sont survenus à mon mari et à moi pendant le voyage pour lequel nous nous sommes assurés, moyennant 6 francs; la durée de notre excursion étant présumée de deux mois.

Prenez, je vous prie, en considération, que je vous fais grâce d'une quantité de menus détails et de minimes réclamations. Je ne parle que des accidents importants.

Mon mari, préludant à l'intimité qui unit aujourd'hui les deux nations, est devenu en quelques jours anglomane furieux.

Quoiqu'il eût récemment renouvelé sa garde-robe, il s'est entièrement habillé à l'anglaise, et, à notre retour, par ses sarcasmes, il a obligé M. Gustave à en faire autant. Ce jeune homme est apppelé à un immense avenir et à une fortune qui, comme son talent, n'aura de bornes que son ambition. Mais il n'a pu donner encore qu'à moi des preuves du génie qui le mènera à la gloire. C'est donc moi qui, en cachette de mon mari, ai dû lui fournir les moyens de satisfaire le caprice de cet ami utile qui, avoué de première

instance, lui donnera les premières occasions d'éblouir son époque et de prendre son rang dans la société.

L'équipement de mon mari a coûté 250 francs ; celui de M. Gustave, plus jeune, plus élégant, obligé à suivre les modes de plus près, 325 francs.

Mon mari avait l'habitude, après son dîner, de faire la sieste une demi-heure, puis de descendre au café lire les journaux du soir. M. Gustave, qui est notre pensionnaire, avait l'obligeance de me tenir compagnie.

Eh bien! mon mari a institué l'usage anglais de rester à table, avec M. Gustave, une heure après le dîner; il faut que j'aille seule préparer le thé dans mon salon, pendant qu'ils boivent de l'aie, du vin de Porto et des liqueurs. Après quoi ils viennent prendre une tasse de thé, debout, et M. Gustave s'en va.

Dernièrement, soit qu'il fût un peu étourdi par les libations auxquelles il se mêle par pure obligeance, soit qu'il eût été privé longtemps des bons conseils que je lui donnais pendant la sieste, et l'absence du patron, il s'est laissé entraîner au point d'embrasser ma cuisinière qui l'éclairait du haut de l'escalier. Quel malheur ce serait, monsieur, si ce jeune homme allait mal tourner ?

Mon mari, grand approbateur des mœurs anglaises, m'a déclaré que j'avais eu assez de liberté étant fille, et qu'il convenait à une femme mariée de ne plus s'occuper que de son ménage, de son mari et de ses enfants. C'est une sottise si not/velle qu'on n'y est pas préparé et qu'on n'a pas de réponse immédiate à faire. Il a donc supprimé pour moi le bal, le théâtre, le concert, etc., précisément au moment où il m'enlève la société de M. Gustave, dont la soumission aux bons conseils que je lui donnais m'avait fait de cette société une distraction plus nécessaire.

Comme je ne vais plus dans le monde, où M. Gustave avait l'extrême obligeance de me conduire quand mon mari était empêché par ses affaires, il m'a refusé ces jours t/issés trois robes neuves que je voulais acheter pour la saison, et un bracelet que je mourais d'envie de posséder.

Certes, monsieur, vous n'hésiterez pas à m'indemniser des 575 fr. qu'a coûtés le premier accès d'anglomanie de mon mari, et dont je vous ai donné le compte ci-dessus.

Vous n'aurez pas non plus d'objection à entrer en arrangement pour une autre suite du même accident, l'habitude prise par mon mari de boire après dîner et de faire boire à M. Gustave de l'aie, du vin de

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Porto et des liqueurs, ce qui fait chaque jour une dépense de :

Aie

1 fr. 25 c.

Porto

Liqueurs . . .

Total. . .

Ce serait le revenu de deux mille francs; mais comme il s'agit d'un vice qui s'éteindra avec mon mari, comme c'est évidemment un capital placé en viager, et comme mon mari a cinquante-huit ans et a toujours été d'une santé médiocre que ce régime n'améliore pas, vqus me donnerez seulement mille francs, que vous aurez ainsi placés à 4 0 p. 100, selon le calcul de M. Gustave.

Tout cela n'est que bagatelle, et il suffit que je vous affirme l'accident et ses conséquences pour que vous vous fassiez un devoir d'en indemniser pécuniairement la victime.

Mai-: comment m'indemniserez-vous des conséquences autrement graves que je vous ai signalées en même temps : mon exil du monde, le refus de toilettes et de bracelets, la privation de la société d'un jeune homme dont la bonne conduite m'intéressait,

et, bien plus encore, la perte peut-être de l'avenir de ce jeune homme, qui commence à embrasser les cuisinières sur les paliers ?

En présence, monsieur, de celles de ces conséquences pour lesquelles il n'y a pas d'indemnité possible, je sais ce que vous ferez : en galant homme^ vous gémirez de votre impuissance, et vous vous hâ* terez au moins de nous faire parvenir le montant des réparations appréciables en argent.

Agréez, monsieur, etc.

Il faut croire que ces exigences n'ont pas eu beaucoup d'imitateurs, et que l'affaire de l'assurance anglaise a été suffisamment bonne, puisque les fondateurs de la Société française, qui n'ont pas pu ignorer ce précédent, n'ont pas hésité à publier leurs annonces.

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