‹ Sous les pins [microforme]Chapitre 27 sur 69 · ROMANCE DE LA VEUVE · texte numérisé non relu

ROMANCE DE LA VEUVE

Contre la pâle faim et les langueurs de l’âme,

Outil fragile et cher, c’est toi qui me défends,

Moi, qui mis au tombeau mon mari, jeune femme,

Et, jeune mère aussi, mes deux petits enfants.

À ces départs subits par toi j’ai pu survivre,

Sans demander ailleurs d’humiliants secours.

C’est à toi que je dois d’être forte et de vivre.

Plus j’ai besoin et plus tu cours.

Sans toi qu’aurais-je fait, Ô discrète compagne

De mes chagrins amers comme de mes travaux?

Frêle et dernier débris de mes châteaux d’Espagne, C'est toi qui me sauvas encor de bien des maux. Oui, grâce à toi je sens en moi mon cœur revivre; L'avenir me promet encore d’heureux jours;

Dans ce linge froissé mon œil aime à te suivre;

Pauvre aiguille, marche toujours.

En travaillant ensemble, au moins souvent j'oublie Les vides que Dieu fit dans mon humble foyer.

Le travail m’a sauvée un jour de la folie,

Abîme où ma raison a failli se noyer.

C'est toi qui dans ces jours de détresse et d’épreuve Me conseillas tout bas d’accepter ton secours. Tu consoles la mère et tu soutiens la veuve.

Plus j'ai faim, plus vite tu cours.

De mes bonheurs détruits toi seule prends la place. Tu me tiens lieu de tout, car toi seule soutiens

Au noble et saint travail cette main souvent lasse; Le peu d’argent que j’ai c’est toi qui me l’obtiens. Ne pas t’aimer serait payer d’ingratitude

Ce pain par toi gagné les nuits comme les jours. Oh! charme encor longtemps mon humble solitude ;

Chère aiguille, marche toujours.

A travers la nuit sombre

J’ai vn passer une ombre

Vive comme l'éclair ; Puis, fantôme rapide, Cette étrange sylphide

S’évanouit dans l’air.

oo

J’ai cru voir ma jeunesse Et la folle promesse Dont je fus abusé;

Et, tourment qui m’attire, J’ai cru la voir sourire

À mon esprit blasé.

O vision charmante,

Qui viens comme une amante

ee

À mes côtés t’asseoir, Pourquoi, lorsque j'oublie Ces heures de folie,

Revenir chaque soir?

Pourquoi, quand je suis calme, Me montrer une palme

Que j’espérais saisir,

Et qui, fuyant rapide,

Ma laissé la main vide,

Le cœur plein de désir?

Oh! ne viens plus, chère ombre,

A travers la nuit sombre M'éveiller à demi; Visiteuse cruelle,

Ne touche plus de l’aile

Le front de l’endormi.

PR nn ne

Sans remuer Ja cendre Trop facile à reprendre D’un lointain souvenir, Laisse-moi me refaire Dans plus étroite sphère

Un plus calme avenir.

Désormais je suis homme!

De quelque nom qu’on nomme Cet oubli du passé,

De peur qu’elle renaisse,

Je laisse ma jeunesse

Dans son linceul glacé.

Car j'ai cru reconnaître Celle qui sur mon être Doit régner sans retour, Et je sens dans mon âme Se rallumer Ja flamme

Au feu de son amour.

Aussi dans la nuit sombre

Ne reviens Plus, chère ombre,

Réveiller ton ami.

Visiteuse cruelle, N’effleure plus de l'aile Le front de l'endormi.

Page 1