‹ Sous les pins tranquillesChapitre 2 sur 132 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le matin gris, ouaté d'impalpables brumes, le silence du vent et de la mer rendaient plus solitaire encore le lac d'Osques, qu'on appelle aussi l'étang Bleu. Ceint de pins sombres et formant un grand 0 dentelé, il appartient au chapelet des vastes étangs : Cazeaux, Aureilhan, Biscarosse, Soustons, Hossegor, — dont les miroirs clairs relient, entre Bayonne et Arcachon, à travers l'immense forêt de Gascogne, le littoral de Born au Marensin.

Ce jour-là, le dernier de décembre 1900, l'orbe d'eau pâle s'immobilisait sous le ciel. Baigné de clarté diffuse, le paysage exhalait une suavité odorante. La fraîcheur lacustre, la vigueur des troncs écailleux, le fouillis des ajoncs, des arbousiers, des viornes, le tapis des bruyères ramagées de fougères fauves, les replis variés du lac et

le vallonnement des cimes, tout concourait à la beauté délicatement farouche de ce site perdu. La vie ne s'attestait que par le soupir rythmé des grenouilles entre les joncs et le plongeon des canards à col vert.

On n'apercevait ni fumée d'àtre ni animaux domestiques ; aucun bruit de chariot à bœufs ne grinçait mélancoliquement; nulle barque ne ridait l'eau, pas un résinier ne chantait dans la pinède : le calme impressionnant d'une solitude inviolée.

Pourtant contre la rive se terrait une maison pauvre. Elle était si bien cachée dans les arbres qu'il fallait arriver dessus pour l'apercevoir. Klle était si basse qu'on eût dit une tortue dans sa carapace; son toit rouge, court d'un côté et long de l'autre, abritait sous son plan oblique un hangar de planches goudronnées. Tout autour, palissade de brande, un enclos où picoraient trois poules et un coq. Des linges séchaient sur une corde. Un chien noir, si maigre que saillaient ses côtes, était allongé devant le seuil, le museau entre ses pattes.

11 dressa les oreilles. Quelqu'un venait, qu'on n'entendait pas, sur le chemin feutré d'aiguilles rousses. Le béret landais enfoncé jusqu'aux oreilles, l'homme portait veste bleue, jambières de toile et sabots plats. Agile et grisonnant, il avait l'air rusé du braconnier.

Le chien ne gronda point à le voir pousser le portillon, mais lança trois abois sonores. Une grande femme brune parut. Son visage beau mais dur s'éclaira :

— Hé! c'est toi, Cotiche?

— Salut, Honorine!

— Et comment va?

— Bien, jusqu'à ce que je trépasse, le plus tard possible. Et Narcisse?

— n est justement allé à la ville. Cela ne t'empêchera pas de boire un coup?

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