‹ Sous les pins tranquillesChapitre 3 sur 132 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Ce n'est pas de refus. Ah! voiià la petite! Hé bé, la plante pousse?

— Que trop! A treize ans!... Oh! Sauvageonne, veux-tu bien te cacher !

Elle leva les bras sans intimider la fillette qui, rieuse et les yeux brillants sous sa tignasse emmêlée, venait de surgir, telle une fauuesse.

— Où a-t-elle encore déchiré son jupon? Quelle païenne!... Entre, Cotiche.

Les murs de la cuisine, jadis blanchis à la chaux, s'enfumaient. Dans la haute cheminée, une marmite pendait à la crémaillère. Sur des planches, à côté de vieilles boites de conserves et de bocaux d'épicerie, des jarres jaunes contenaient les confits d'oie ; on voyait aussi des « cirés " pour la pêche, un lot d'espadrilles et des outils : bêches larges, hapchots tranchants. Sur un comptoir de bois brut, des verres et des bouteilles ; et il y avait deux tables avec des bancs, car les Soubeyre tenaient auberge. La pièce, avec son air de magasin, rappelait les cabanes du Far- West pour émigrants.

— Assieds-toi un peu. Préfères-tu du vin blanc?

— Pourquoi pas? Ça tue le ver. A ta santé ! Et quelles nouvelles?...

— Oh ! ici, que veux-tu qu'on sache? Raconte plutôt. . . .

— On ne dit pas grand'chose ! Si, tiens ! que les gendarmes sont allés prendre la belle lane, à Ysclet, parce qu'elle a accouché d'un enfant et qu'elle l'a enterré vivant dans la dune.

— Voyez un peu! Quel péché!... lane, la rousse?

— Eh oui! Une gaillarde... Le grand Rodko avec elle s'en venait autrefois piquer l'anguille à la foène dans le courant, au bout du lac.

Honorine se rappela certaines oeillades incendiaires de l'homme; et avec une rancune, qui pouvait venir de

l'insolent hommage autant que de l'oublieuse indifférence, elle maugréa :

— Oh! Celui-là! S'il n'en a pas cent, des bâtards... Sûr que c'est le roi des gueux! Ces pêcheurs d'Ysclet, tout racaille! Qu'il ne vienne pas traîner ici; Narcisse lui ficherait bien un coup de fusil !

Elle aperçut sa fille qui, avec une curiosité ardente, écoutait; et d'une voix rude :

— Veux-tu aller voir dehors si j'y suis!... Et quoi d'autre, Cotiche?

— Heu!... J'ai rencontré à Daxle jeune Pierre Esbros. C'est un monsieur à présent, depuis qu'il s'est fait avocat et que moussu Despeyron, notre sénateur, l'a appelé avec lui à Paris dans son ministère. Pierre Esbros se promenait bras dessus, bras dessous avec Despeyron le fils, le sous-préfet.

Honorine hocha la tête :

— Oui, les uns montent et les autres restent dans la crotte. Quand son père est mort ruiné, et que la dame et les messieurs de la « Colonie » ont acheté la ferme et bâti avec la « Maison-Blanche » , si Pierre Esbros n'avait pas hérité de sa tante Etchepare, si avare qu'elle vivait de croûtes et qu'elle cachait une fortune d'or dans sa paillasse, qu'est-ce qu'il serait devenu, dis-le-moi?

— Pas un fermier, bien sûr; son père voulait le voir nn savant, et les études coûtent cher.

— Le plaisir aussi, dit Honorine, surtout qu'au quartier Latin, Pierre Esbros, à ce qu'on m'a dit, faisait une noce à tout casser. Est-ce qu'il a toujours ses yeux de chat sauvage?

— Toujours, et fier comme Artaban.

— On ne peut pas dire qu'il est beau, mais il a un air pour plaire aux femmes.

— Tu as remarqué cela, toi?... dit Cotiche, mali-

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