‹ Sous les rideauxChapitre 4 sur 6 · CA · texte numérisé non relu

CA

Mme Panade insinue que sa chère maman devrait bien venir habiter avec eux.

Votre rhume va*t-il mieux ce soir, Panade? Oui; je le pensais aussi. Il sera passé demain, jç gage. Pauvre cher ami ! Vous ne vous soignez pas assez, Panade, en vérité. Et vous le devriez* je le dis, quand ce ne serait que pour moi. Que deviendrais-je, s'il vous arrivait quelque chose ? Mais je ne veux pas y penser : non , je ne puis même en supporter l'idée; oui, vous devez prendre soin de votre personne; car vous savez bien que vous n'êtes pas fort, Panade; vous savez que vous ne l'êtes pas.

Ma bonne mère n'a-t-elle pas été bien heureuse avec nous ce soir ? Allons, vous n'avez pas besoin de vous endormir si vite. N'a-t-elle pas été vraiment bien heureuse ? Vous ne savez pas ? Gomment

pouvez-vous dire que vous ne savez pas ? Vous au-, riez dû le voir. Mais elle est toujours plus heureuse ici que partout ailleurs. Ah ! quel caractère a celte chère âme ! Je dis que c'est un vrai velours, tant il est flexible et doux. Rien ne peut la faire sortir de son égalité d'humeur. Et puis, si vous saviez seulement comme elle prend votre parti, Panade ! Je suis sûre que , si vous aviez été son propre fils dix fois par dessus le marché, elle n'aurait pas pu raffoler de vous davantage. Ne pensez-vous pas comme moi, Panade ? Eh bien, mon chéri ? Allons , répondezmoi. Comment vous pouvez le dire ? Absurdité, Panade : .vous auriez dû vous en apercevoir. J'en suis sûre, rien ne charme plus son excellent cœur que dç* songer aux moyens de vous faire plaisir.

Né vous rappelez- vous pas les huîtres à Tétùvée que vous a vè? trouvées en rentrant jeudi soir? C'était l'œuvre de ma chère maman ; « Marguerite, me dit-elle, il fait bien froid ce soir. Ne croyezvous pas que ce cher M. Panade ne serait pas fûchô de prendre quelque chose de bon avant de se mettre au lit?» Et voilà, Panade, comment les huîtres sont venues. Allons, ne dormez pas, Panade ; écoutezmoi, cinq minutes; et je ne parle pas souvent, j'en atteste le ciell

Et puis, quelle scène elle fait, quand vous êtes sorti, si vos pantoufles ne vous attendent pasdevan le feu. Elle ost bien bonne? Oui, je le sais qu'elle l'est, Panade. N'a-t-elle pas encore passé six mois

— je lui avais pourtant promis de ne pas vous le dire — six grands mois à vous faire un gousset. Avec ses yeux, l'excellente femme, et à son âge!

Et puis quelle cuisinière elle fait! La plupart de ses plats, elle les arrange avec presque rien : je m'applique de toutes mes forces à la suivre; mais, je ne rougis pas de l'avouer, Panade, elle me bat à plate couture! Ah ! combien de jolies petites friandises elle mijoterait pour vous! Moi, je ne puis y songer ; les enfants, vous le savez, Panade, me prennent presque tout mon temps. Gela m'est impossible, mon ami, et souvent je me reproche de ne pas trouver moyen de le faire. Voyons, vous n'allez pas dormir, Panade ? Donnez-moi seulement cinq minutes ; il faut que vous m'entendiez. J'ai pensé, mon ami — encore cette vilaine toux> pauvre chéri ! j'ai pensé, mon petit mignon, si nous pouvions seulement persuader à mon excellente mère de venir vivre avec nous. Panade, vous ne pouvez être endormi : c'est impossible; vous toussiez, il n'y a qu'une minute

— oui, je le répète, de vivre avec nous. Quel trésor

nous aurions en elle ! Alors, Panade, vous ne seriez plus obligé d'aller vous coucher sans prendre quelque bonne cl) ose bien chaude. Et vous en avez besoin, Panade. Vous n'en avez pas besoin ? Allons donc, cela vous est nécessaire; car vous n'êtes pas fort, Panade; vous savez bien que vous ne Têtes pas.

Et quel argent elle nous économiserait dans notre ménage ! Quel œil elle vous a pour les aloyaux ! Il n'y a pas au monde un boucher qui puisse duper ma chère maman. Et puis, pour la volaille ! comme elle vous tàte un poulet ! je ne pourrais jamais faire le marché comme elle; c'est un talent merveilleux, un vrai don naturel.

Et vous vous rappelez ses moelleux poudings ? Vous ne vous les rappelez pas ? Fi, Panade I combien de fois m'avez -vous jeté au nez ses poudings, parce que vous désiriez savoir pourquoi j'étais incapable d'en faire de semblables ? Je ne me chargerais pas du reste d'en faire après ma chère maman. Je regarderais cela comme de la présomption. Maintenant, chéri, si elle vivait seulement avec nous,— approchez-vous, vous ne dormez pas, Panade — si elle vivait avec nous, vous pourriez avoir de ces poudings à la moelle tous les jours. Allons, ne vous reculez pas ainsi, et ne vous mettez pas à jurer à

propos des poudings à la moelle : vous savez bien que vous les adorez, mon ami.

Et comme ma chère maman sait aussi vous faire une croûte de pâté? Mais il y a des gens chez lesquels c'est un talent inné. Que ditesvous î Pourquoi il n'est pas inné chez moi ? Ah ! Panade, vous êtes cruel — barbare; jamais je ne vous aurais adressé un tel reproche, pour rien au monde. Réfléchissez, mon ami': les gens ne peuvent pas nattre avec les dispositions qu'ils voudraient.

Combien de fois aussi avez-vous désiré faire votre bière chez vous ! Mais je n'ai jamais pu apprendre à brasser. Tandis que ma chère maman, quelle bière elle vous fait ? Vous n'en avez jamais goûté ? Non, je le sais bien. Mais je me rappelle la bière que nous buvions chez nous : mon pauvre père n'aurait jamais bu de vin après sa bière. Le meilleur Xérès n'était rien à côté d'elle. Vous dites que non ? Non, cela est vrai, Panade. Eh bien, si chère maman était seulement avec notis, quelle économie ce serait sur la bière 1 Et vous pourriez toujours avoir votre aie à vous, jolie, pure, excellente, bienfaisante, et comme cela vous ferait du bien ! car vous n'êtes pas fort, Panade.

Et les confitures, et les conserves de ma chère

maman, mon ami i Je l'avoue, Panade; j'ai souvent bien souffert parce que tous n'avez pas toujours avec un plat froid, une tarte. Mais si ma mère était avec nous, sous le rapport des tartes aux fruits, Fêté durerait toute l'année. Mais je n'ai jamais su arranger de conserves, et ma mère en fait, et pour presque rien. Quels gentils petits gâteaux elle apprêterait pour les enfants. Oh ! Ils sont délicieux comme ma mère les accommode.

Vous avez bien goûté de son étuvée à l'Irlandaise? Vous vous la rappelez ? Approchez-vous, vous n'êtes pas endormi; — vous vous la rappelez ? Vous l'aimiez à la folie ! Et je sais que je ne l'ai jamais faite à votre goût ! Ce serait un fameux soulagement pour moi, si j'avais toujours ma chère maman sous la main pour vous préparer une étuvée, quand cela vous ferait plaisir. De quel poids mon esprit serait délivré !

Et ses conserves au vinaigre ? Elles ne ressemblent en rien à celles des autres. Ses choux rouges? Pourquoi sont-ils croquants comme des biscuits? Et ses noix ? Et enfin tout ce qu'elle arrange ! Ah ! Panade ! Vous savez comme vous aimez tout ce qui est conservé au vinaigre, et combien de fois nous avons des piques à ce sujet? Tandis que, si ma mère était ici, nous n'aurions jamais le moindre

mot ensemble. Et, je le dis, rien ne pourrait me rendre plus heureuse; car — vous ne dormez pas, Panade ? — car je ne puis pas supporter les querelles, n'est-ce pas, mon chéri ?

Les enfants, de leur côté, l'aiment tant 1 Et elle m'est d'un tel secours pour les soigner! Avec ma chère maman dans la maison, je n'aurais pas h m' occuper le moins du monde de la rougeole, ni de rien de semblable. Comme garde-malade, c'est un rare trésor !

Et à son âge, comme elle travaille à l'aiguille 1 Avec les raccommodages, les enfants, avec les reprises du linge, je suis complètement débordée aujourd'hui, Panade. Avec ma mère sous ma main, il ne manquerait pas une maille dans la maison.

Et puis, quand vous rentrez tard, Panade ; — car je sais bien que vous êtes quelquefois obligé de rester tard dehors, et je ne peux pas attendre que vous soyez toujours à la maison — ma chère maman resterait levée pour vous , et rien ne pourrait plaire moitié autant à l'excellente femme.

Oh 1 oui, Panade, mon amour, je pense que ma chère mère ferait bien de venir : ne pensez-vous pas? Eh, Panade ! Allons, vous ne dormez pas, mon cœur; ne pensez-vous pas qu'elle ferait bien de venir. Vous dites non? Vous le répétez, non ? Vous

ne voulez pas (telle, dites-vous ? Vout n'en voulez pas, c'est clair?

Panade ! Pa, pa, nade ! — Pan-ade ! 1

Ici, Mme Panade, dit son mari, fondit en larmes — et moi je' m'abandonnai au sommeil.

M. Panade, étant rentré un peu tard, déclare que dorénavant

il veut avoir une clef.

Sur ma parole, monsieur Panade, c'est perdre le temps que de se mettre au lit ! pour si peu, à cette heure ! Les coqs vont chanter dans une minute. Pourquoi suis-je levée alors ? Parce qu'il me plaît d'être levée; — et voilà comme vous me remerciez. Non, ne prenez pas la peine de parler, Panade; jamais je ne consentirai à laisser la bonne veiller seule pour vous, et voilà qui est fini. Que dites-vous? Pourquoi reste-t-elle à veiller avec moi, alors? Ces une autre affaire, vous ne supposez pas que je vais veiller seule, n'-est-ce pas? Que dites- vous ? A quoi bon veiller deux ensemble ? Gela me regarde; non, Panade, vous vous méprenez. Je ne reste pas debout à cette heure, pour avoir le plaisir d'en parler; et vous o'ôtes qu'un ingrat, qu'un être sans

cœur, pour parler ainsi. Je reste levée, parce que cela me convient, et si vous ne rentrez pas de toute la nuit — ce qui ne peut tarder, je n'en doute pas, — eh bien! je n'irai jamais me coucher; ainsi, ne l'espérez point.

Oh oui ! le temps s'écoule bien agréablement pour vous autres hommes, à vos clubs, égoïstes que vous êtes 1 Vous pouvez rire , chanter , conter des histoires, sans jamais regarder la pendule, sans jamais penser qu'il y a au monde quelque chose comme une épouse, qui vous appartient en propre. Peu vous importe qu'une pauvre femme reste debout à compter les minutes et à voir toute sorte de choses dans le feu, et quelquefois à songer qu'il vous est arrivé quelque malheur — bien folle de se soucier un tant soit peu de vous ! — Tout cela n'est rien. Oh non 1 quand une femme est une fois mariée, elle est esclave, plus malheureuse qu'une esclave ; elle doit tout supporter !

Qu'est-ce que vous pouvez trouver à vous dire, c'est ce que je ne puis imaginer ! Au lieu de rester tous les soirs comme un bon mari chez soi avec sa femme pour aller se coucher à une heure,... chrétienne.... se rendre au club pour y rencontrer un tas de gens qui se soucient de vous autant que d'une coque de noix.— C'est monstrueux ! Que dites-vous?

Vous riy allez qu'une fois par semaine ? Peu importe : vous pourriez aussi bien y aller tous les soirs, et je gage que vous prendrez bientôt ce train-là. — Mais si vous le faites, vous rentrerez si vous pouvez; ce n'est pas moi qui resterai debout à vous attendre, je vous en avertis.

Ma santé s'altère de nuit en nuit et — ah ! ne me dites pas que c'est seulement une fois par semaine ; je vous dis que cela n'y fait rien ; si vous aviez des yeux, vous verriez combien je suis malade ; mais vous n'avez d'yeux pour aucun des êtres qui vous appartiennent. Oh ! non ! vos yeux sont pour les gens du dehors. C'est très-bien à vous de m'appeler folle et contrariante ! Je voudrais bien voir la femme qui veillerait à vous attendre, comme je fais. Vous ri avez pas besoin que je reste levée? Oui, oui, voilà vos remerctments, voilà votre reconnaissance ! Il faut que je ruine ma santé, et que je sois encore outragée pour cela 1 Ah 1 vous prenez de jolis principes à votre club, monsieur Panade !

Mais il me reste une consolation, une grande consolation : cela ne peut pas durer longtemps. Je décline rapidement — je le sens, quoique je n'en dise jamais rien ; mais je sais ce que je souffre, et je déclare que cela ne peut pas durer longtemps. Et alors je voudrais savoir qui veillera pour vous ?

Puis , je voudis savoir comment votre seconde femme.... — Que dites-vous. Vous ne serez jamais affligé d'um seconde? Affligé, vraiment 1 Je ne vous ai jamais affligé, moi, Panade ! Non. C'est vous qui m'avez affligée, et vous le savez; quoique j'aie tout supporté comme une sotte, et que je n'en aie jamais dit un mot. Hais cela ne peut pas durer — c'est là une grande bénédiction pour moi!

Ah 1 si une femme pouvait savoir ce qu'elle aura à souffrir, mais le savoir avant de se marier ! — Ne me dites pas que vous voulez aller vous coucher ! si vous voulez vous coucher, vous devriez rentrer à des heures convenables. Il est temps de se lever, à ce qu'il me semble, à présent. Je ne serais pas étonnée si vous entendiez crier pour le lait dans cinq minutes; — voilà déjà les moineaux qui chantent; oui, je le répète, les moineaux; et, Panade, vous devriez rougir de les entendre. Vous ne les entendez pas ? Ha ! c'est-à-dire que vous ne voulez pas les entendre : je les entends bien, moi. Non, monsieur Panade, ce n'est pas le vent qui siffle dans le trou de la serrure ; je ne suis pas si bête, quoique vous puissiez le penser : j'espère distinguer encore le vent d'un moineau 1

Ah 1 quand je pense quel homme vous étiez avant notre mariage ! Mais vous êtes tout autre à présent:

tous êtes complètement changé. Mais je crois que vous vous ressemblez tous ; — toutes les pauvres femmes sont, j'ose le dire, tourmentées et exploitées; mais j'espère pourtant qu'elles ne le sont pas autant que moi. Vraiment oui, il faut l'espérer pour elles ! sortir et rester dehors et...

Gomment f Vous murez une clef ? En vérité ! Pas tant que je vivrai, Panade. Je ne consentirai pas à me coucher la porte fermée au loquet, ni pour vous, ni pour le meilleur homme de la terre. Ce n'est pas un loquet, c'est une serrure de sûreté que vous aurez ? Vrai ? Je ne veux ici aucune machine de sûreté, je vous le déclare. Que dites-vous? Vous ferez poser la serrure demain P Bien ; essayez. Je n'ai que cela à vous dire : Essayez : vous voulez me mettre en colère; mais je ne veux pas. Tout ce que j'ai à dire, c'est ceci : Essayez.

Voilà une belle conduite, pour un homme marié, d'emporter avec lui la clef de la porte de la rue ! Gela en dit assez long, je pense. La jolie chose, pour oa père de famille ! Une clef 1 pour pouvoir rentrer et sortir quand il vous plaît ! rentrer comme un voleur au milieu de la nuit, au lieu de frapper à la porte comme toutes les gens convenables. Oh ! ne me dites pas que vous voulez seulement m'empêcher de veiller; — si je préfère veiller, qu'est-ce que cela

vous fait ? Il y a sans doute bien des femmes qui feraient le tapage s'il leur fallait veiller ; mais vous n'avez pas à vous plaindre sous ce rapport, j'en atteste le ciel i

Oui, sur ma parole, j'ai vécu pour apprendre quelque chose de nouveau. Emporter avec vous la clede la porte de la rue ! J'ai entendu dire de ces choses-là sur le compte de ces jeunes vauriens de célibataires qui n'ont personne pour s'inquiéter de leurs actions; mais un homme marié qui laisse sa femme et ses enfants dans une maison avec la porte fermée au loquet : ne me parlez pas de serrure de sûreté, c'est tout comme; cela prouve que vous vous souciez joliment de nous ! Oui, cela vous va de dire que vous voulez une clef pour assurer la paix et la tranquillité du ménage : que vous importe, si j'aime à veiller î Vous n'avez pas à vous plaindre; cela ne peut vous tourmenter. Allons, ce n'est pas la peine de me répondre ; je ne dis que ceci, Panade : Si vous envoyez quelqu'un pour arranger la serrure, j'appellerai la police. Aussi vrai que je suis votre femme, je le ferai !

Oui, j'y pense, quand un homme en vient à avoir la clef de la porte de la rue, plus tôt il redevient garçon, mieux cela vaut. Je le déclare, Panade, je ne voudrais pas être une entrave pour vous. A pré-

sent, ce n'est pas la peine de me dire de retenir ma langue; car je.... Quoi donc? h vous donne mal à la tîte?moi? Non, Panade, ce n'est pas moi, c'est votre club qui tous donne mal à la tète, c'est votre habitude de fumer, c'est.... suffit ! Si j'ai jamais connu un pareil homme de ma vie ! On ue peut pas vous dire un mot ! Vous sortez , vous vous en donnez comme un empereur— vous rentrez à minuit, ou à toute autre heure, que sais-je ? — puis vous menacez de prendre une clef.... et.... pourtant.... pourtant....

Je réussis à m'endormir enfin, dit Panade, au milieu d'une grêle de réflexions : il faudra prendre ,un autre logement pour les enfants; — nous vivrons séparés; — vous ne ferez pas de moi une esclave,— et autres du même genre.

Mme Panade est allée voir sa chère maman. Panade, pourcti brer cette heureuse occasion, a donné une soirée et a cnvryé '> son ami, M. Henri Belhomme, et à quelques autres, une imitation ornée chine landerole, d'un balai, de Terres, de U» teilles et d'un bol à punch, avec cette devise : Quauduc m n'y est pas, les souris dansent.

C'est un peu fort, je crois, monsieur Panade, que jene puisse quitter la maison un jour ou deux, sans qu'elle soit convertie en taverne. En taverne? non, en cabaret ! Oui , je voyais bien que vous désiriez me voir partir; je voyais bien que vous vouliez vous débarrasser de moi : sans cela, vous n'auriez pas insisté pour me faire rester chez maman toute la nuit. Vous aviez peur de m'ex poser à attraper un rhume en revenant trop tard, n'est-ce pas ? Oh oui ! vous savez vous montrer très-tendre, vous le savez, monsieur Panade, quand cela sert vos projets. Oui ! et le monde croit que vous êtes un excellent mari !

Je voudrais seulement que le monde vous connût aussi bien que moi, voilà tout; mais cela viendra, tôt ou tard : j'y suis bien résolue.

La maison ne sentira pas bon de plus d'un mois, j'en suis sûre. Tous les rideaux sont empoisonnés de fumée, et, qui pis est, c'est la plus sale fumée que j'aie jamais sentie. Que je les 6te 7 alors? Oui, cela vous va bien, à vous, de me dire de les ôter ; mais il n'y a qu'un mois qu'on les a lavés et posés ; mais une femme rangée, c'est du bien perdu pour vous, monsieur Panade. Vous auriez dû épouser quelqu'un qui eût laissé marcher votre maison à la débandade, comme je ferai à l'avenir. On estime plus les gens qui ne s'occupent pas de leur famille que ceux qui s'en occupent, il y a longtemps que je m'en suis aperçue.

Et dans quel état sont les tapis,! Ils leur ont fait perdre la moitié de leur valeur avec toutes ces bottes crottées et je ne sais pas quoi en outre. Et puis la fumée dans le tapis du foyer et un grand trou qu'ils ont fait en le brûlant avec les cendres. Je n'ai jamais vu de maison si dévastée dans ma vie ! Si vous désiriez avoir quelques amis, ne pouviez-vous les inviter quand votre femme est à la maison, comme font tous les autres hommes ? Au lieu de les introduire furtivement comme une bande de voleurs,

dès que la maîtresse de la maison a le dos tourné. Ce sont de jolis messieurs, cela doit être — ou plutôt de misérables gueux pour avoir peur de se trouver en face d'une femme 1 Ah 1 Et vous vous appelez les Rois de la création ! Je ne serais pas fâchée de voir ce qui adviendrait de là création si on vous laissait à vous-mêmesl Elle serait dans un joli état la création, avant peu !

Vous étiez tous nécessairement bien conditionnés! Que dites- vous? Vous n'avez rien pris? Rien pris 1 en vérité ! c'est pour cela qu'il y a un tel régiment de bouteilles vides que je n'ai pas eu le cœur de les compter. Et du punch, aussi ! Il vous fallait du punch! Il y a plus de cent quartiers de citron dans la cuisine, ou il n'y en a pas un ; car Suzanne, comme une brave fille , les a gardés pour me les montrer. Non, monsieur ; Suzanne ne quittera pas la maison. Que dites-vous? Elle n'a pas le droit de conter des hfa toires , et vous vouiez être le maître chez vous ? Vraiment! Si vous ne changez pas, monsieur Panade, vous n'aurez bientôt plus de maison pour y être le maître. Un pain de sucre tout entier, que j'avais laissé dans le buffet, et à présent il n'en reste pas de quoi remplir une tasse à thé. Croyez-vous que je ferai provision de sucre pour faire du punch à cinquante hommes? Que dites-vous? Vous n'étiez pas cinquante?

Peu importe ; mais ce n'en est que plus honteux, puisque, sans contredit, ils ont bu comme cinquante. Imaginez-vous que sur l'argent du ménage je doive trouver de quoi acheter du sucre pour faire du punch à tout le monde? Vous ne me le demandez pas? Dites-vous que vous ne le demandez-pas? vous le demandez ; vous savez que vous le demandez ; car si j'ai seulement besoin d'un schelliug de plus, toute la maison est sens dessus dessous, et cependant vous pouvez gaspiller un pain de sucre pour.... — Non, je ne resterai pas tranquille, et je ne vous laisserai pas dormir. Si vous étiez venu vous coucher à une heure convenable la nuit dernière, vous ne seriez pas si endormi à présent. Vous pouvez passer la moitié de la nuit avec un tas de gens qui ne se soucient pas de vous, et votre pauvre femme ne peut pas placer une parole 1

Et cette figure chinoise que j'avais quand je me suis mariée — je ne l'aurais donnée pour rien au monde , et vous le savez bien , — comment l'ai-je trouvée ? Sa précieuse tête est cassée. Et ce qu'il y a de plus mesquin, de plus méprisable que tout lé reste, on Ta remise comme s'il n'était rien arrivé. Vous n'en savez rien? Gomment pouvez-vous être couché ici, dans un lit chrétien, Panade, et dire cela ? Vous savez bien que ce bon sujet de Belhomme a

cassé la tète avec le tisonnier . Vous savez qu'il l'a fait Et vous n'avez pas eu le cœur — oui, je le dirai, — vous n'avez pas eu le cœur de protéger un objet que vous saviez si précieux pour moi. Oh 1 non, si la vérité était connue, on saurait que vous avez été pour cette raison môme enchanté de le voir brisé.

On m'a insultée de toutes les façons, je voudrais savoir qui a fait ces favoris en tire-bouchon au portrait de ma bonne tante? Ah! vous riez, n'est-ce pas ? Vous ne riez pas ? Ne me dites pas cela. Je serais ravie de savoir ce qui fait remuer le lit, alors si vous ne riez pas ? oui, des favoris en tire-bouchon sur son cher visage ; — pourtant elle vous aimait bien, Panade, et vous devriez être honteux de vous-même en la voyant ainsi outragée. Oh 1 vous pouvez rire! C'est bien aisé de rire ! je voudrais seulement vous voir un peu de cœur, comme aux autres personnes, voilà tout.

Puis ma bouilloire de Chine, — la bouilloire que j'avais avant de me marier, — du temps que j'étais heureuse. Je voudrais savoir qui a cassé le bec de cette bouilloire. Ne me dites pas qu'il était déjà fêlé; cela n'est pas, Panade ; il n'était pas le moins du monde ébréché, et maintenant.... j'aurais bien pleuré quand je l'ai vu. Ne me dites pas qu'elle ne valait pas quatre sous. Gomment pouvez-vous le sa-

voir? Vous n'achetez jamais de bouilloires. Mais voilà bien les hommes. Ils s'imaginent que rien dans la maison ne coûte quelque chose.

Il y a quatre verres de cassés , et neuf de fêlés. Du moins, c'est ce que j'ai trouvé jusqu'à présent. Mais, je gage que j'en découvrirai une douzaine domain.

Je voudrais aussi savoir où est allé le parapluie de coton, — et je voudrais savoir qui a brisé le mouvement de la sonnette; — peut-être ne savez-vous pas qu'il manque un pied à une chaise.... et peutêtre T.. .

Tétais bien déterminé, dit Panade, à ne rien savoir, et je parvins à m'endormir dans ma déplorable ignorance.

Mme Panade pense qu'il est grand temps que les enfants aient

des vêtements d'été.

SU est une chose au monde que je déteste — vous le savez, Panade — c'est de vous demander de l'argent. Je l'affirme, pour moi, j'aimerais mieux porter la môme chose mille fois de suite — comme je le fais du reste — et il n'en est que plus honteux pour vous de le souffrir, mais — bon, maintenant ! bon ! voilà que vous vous emportez encore I De quoi aije besoin pour le quart (Theure ? Vous devriez bien savoir ce dont on a besoin, si vous aviez des yeux, ou un peu d'amour-propre pour vos enfants, comme les autres pères. De quoi s'agiU-U ? Et quel est mon but? C'est absurde, Panade I comme si vous ne le saviez pas ! Si j'avais eu de l'argent de mon côté, je ne vous aurais certainement jamais demandé un denier, jamais ; cela m'est trop pénible, le ciel le

sait! Que dites-vous? Puisque cela est si pénible, pourquoi y revenir si sowent? Ah! c'est, je suppose, ce que vous appelez une plaisanterie, une de vos plaisanteries de club! j'aimerais mieux vous voir faire un peu plus d'attention aux sentiments des gens, et un peu moins à vos plaisanteries. Gomme je le dis , j'aurais bien désiré avoir de l'argent de mon côté. S'il y a quelque chose qui humilie une pauvre femme, c'est de recourir à la poche de son mari pour chaque liard dont elle a besoin : c'est abominable.

À présent, Panade, si jamais vous êtes resté éveillé, vous resterez éveillé ce soir — oui, il faut que vous m'entendiez; car je ne parle pas souvent, et après, vous pourrez dormir aussitôt qu'il vous fera plaisir. Dites-moi, savez-vous à quel mois nous sommes? Et avez-vous vu quel air avaient les enfants à l'église aujourd'hui? comment ils ne ressemblaient aux enfants de personne ? Qvt est-ce qu'ils avaient ? Àh ! Panade ! comment pouvez-vous le demander ? Pauvres petits êtres ! Ne portaient-ils pas tous du mérinos épais avec des chapeaux de castor? Pourquoi dites-vous : Eh bien ! après ? Eh bien 1 vous allez me dire que vous n'avez pas vu les petites Briggs, fières de leurs nouvelles parures, tourner le nez dédaigneusement vers nos enfants? Et vous n'avez pas

vu leç Brovro regarder les Smith, puis nos chères filles, comme pour dire : Les pauvres enfants ) quelles mises pour le mois de mai! Vous ne Y avez pas vu? La honte en est plus grande pour vous — vous l'auriez vu, si vous aviez le cœur d'un père ; mais je suis fâchée de le dire, Panade, vous ne l'avez pas. Vraiment, ces demoiselles jBrigg — les petites mijaurées — elles m'ont tellement exaspérée, que je leur aurais bien tiré les oreilles par-dessus le banc. Que dites-vous? Je devrais avoir honte de V avouer? Non, monsieur Panade ; c'est vous qui devez avoir honte si vos enfants ne peuvent pas se présenter à l'église vêtus comme les enfants des autres; ça tes gène pour leurs prières, les pauvres anges; et peut-il en être autrement, lorsqu'il se voient habillés comme personne autre?

A présent, Panade, ce n'est pas la peine d'en parler; les enfants ne sortiront pas dimanche prochain, s'ils n'ont pas de vêtements d'été, faites-y attention: ils ne sortiront pas, voilà tout. Je ne les exposerai pas de nouveau aux moqueries des Briggs et des Browa ; non, ils sauront qu'ils ont une mère, s'ils ii ont pas de père, pour avoir de l'amour-propre 4 /eur endroit. Q ue dites-vous, Panade? Je dois «en penser à l'église ** «* »

s**^„~ a Je m °ccupe tant de ce que nous

*°ons à meure pour y ^r? J e TO08 souhaité seu-

lement d'y penser autant que moi ; vous sorkz alors meilleur que vous n'êtes, Panade, je puis vous le dire ; mais il n'est pas question de cela. Je suis en train de vous demander des vêtements d'été convenables pour les enfants, et vous voulez me détourner de ce sujet, en me parlant de l'église : je vous reconnais bien là, Panade !

J'ai toujours besoin cC argent pour des vêtements? Comment pouvez-vous être couché près de moi, et oser dire cela? je prétends qu'il n'y a pas d'enfants au monde qui coûtent si peu à leur père ; mais voilà ce que c'est : moins une pauvre femme a , moins die peut. Ce sont les femmes qui ne s'inquiètent pas d'où vient l'argent qui sont les plus considérées. Ahl si j'avais à recommencer ma vie, voudrais-je raccommoder, piquer, et faire durer les choses autant que j'ai fait? Non : je n'aurais pas ce courage. Oui, cela 'vous convient bien d'être ainsi couché et de rire ; c'est bien facile de rire, Panade — bien facile, surtout pour les gens qui n'ont pas de cœur.

Eh bien Panade, mon chéri! Quel homme vous êtes 1 Je sais que vous me donnerez l'argent , parce que, après tout, je pense que vous adorez vos enfants, et que vous aimez à les voir bien habillés ; c'est du reste bien naturel de la part d'un père. Eh bien, Panade, eh bien? je ne vous laisserai pas

96 SODS LES RIDEAUX.

dormir avant que tous ne m'ayez répondu. Combien est-ce qu'il me faut ? Laissez-moi voir , mon ami. Nous avons Caroline , puis Jeanne , puis Suzanne, puis Marie-Jeanne, puis.... que dites-vous? Je n'ai pas besoin de les compter : vous en savez le nombre? Ha ! c'est justement comme vous me rudoyez. Bien : combien cela fera-t-il en tout? Laissez-moi voir, el n'allez pas vous endormir. Je vais vous le dire dans une minute. Vous aimez toujours à voir les enfants nets comme des épingles neuves , je sais cela. Panade ; et quoique je le dise — bénis soient leurs petits cœurs 1 — ils vous font honneur, Panade. Il n'y a pas de si noble seigneur foncier, qui n'en pût être fier. N'allez pas jurer à propos des seigneurs fonciers , ni demander ce qu'ils ont de commun avec vos enfants : vous savez ce que j'ai voulu dire. Vous êtes si vif, Panade !

Combien ? Ne soyez pas si pressé, à présent. Voyons, je pense qu'en y regardant bien — et vous savez, Panade, qu'il n'y a pas une femme qui puisse y regarder de plus près que moi — je pense qu'en y regardant, je peux marcher avec vingt livres. Qu'avez-vous dit? Tarare? Quoi donc? Vous ne voulez pas dànner moitié de cette somme? Très-bien, monsieur Panade, je m'en moque ; laissez les enfants aller en haillons ; forcez-les de ne pas mettre

le pied à l'église, et de grandir comme des païens et des cannibales, vous garderez à ce prix votre argent, et vous serez satisfait, j'imagine. Vous m'avez donné vingt livres, il y a cinq mois? Qu'est-ce que ce il y a cinq mois a donc à faire avec à présent ? En outre, ce que j'ai eu n'a rien à faire ici non plus.

Que dites-vous? Dix livres sont bien suffisantes? Oui, voilà bien les hommes : vous pensez que les affaires ne coûtent rien pour les femmes; mais vous ne considérez pas combien vous dépensez pour vous-mêmes. Elles n'ont besoin que de chapeaux et de robes? Gomment sa vez-vous ce dont elles ont besoin? Comment un homme connaîtrait-il quelque chose à tout cela? Et vous ne donnerez pas plus de dix livres? Très-bien. Alors vous pouvez courir les magasins vous-même avec cette somme, et voir quel parti vous en tirerez. Je ne prendrai pas une seule de vos dix livres , je vous en préviens. Non , monsieur — non ; vous n'avez pas le moindre motif de parler ainsi. Est-ce que je veux habiller les enfants comme des princesses? Tous me jetez souvent cela au nez, très-souvent ; mais vous savez que c'est faux, Panade ; vous le savez. Je veux seulement leur donner une opinion convenable d'elles-mêmes, et que peuvent réellement penser les pauvres créatures quand elles^voient les petites Briggs, et les Brown,

et les Smilh — dont les pères ne gagnent pas l'argent que vous gagnez, Panade, — quand elles les voient belles comme des tulipes? Elles, doivent se regarder comme des rien du tout, à côté de ces demoiselles, et vous regarder vous-même comme rien; — ne vous y trompez pas, Panade, ce n'est pas le moyen d'amener le monde à vous regarder comme quelque chose.

Que dites-vous? Où ai-je ramassé cela? Où pensezvous que je Taie trouvé? J'en sais beaucoup plus long que vous ne vous figurez ; oui , quoique vous ne m'en estimiez pas davantage ; mais les maris nous rendent rarement justice. Pourtant, j'aurai les vingt livres, ou pas une, ou pas môme un liard !

Non, monsieur, non. Je ne veux pas attifer les en* fants comme des paons et des perroquets! Je ne veux que les habiller convenablement et — que dites-vous? Vous donnerez quinze livres? non, Panade, non; — je ne rabattrai pas un sou de mes vingt livres; si je le faisais, vous croiriez que j'avais envie de gaspiller votre argent; et je vois bien, quand j'y réfléchis, que vingt livres suffiront à peine. Cependant, si vous voulez me donner les vingt, — non, ce n'est pas la peine de m'en offrir quinze, en me disant que, vous avez besoin de dormir. Je ne vous laisserai pas fermer l'œil ayaiU jP^/ÇHs V'jffo ayez pro-

mis vingt. Approchez-vous, Panade, mon bien- aimé! — Vingt, et, puis je vous laisse dormir, vingt-vingtvingt!

Autant qu'il m'en souvient, écrit Panade, je m'endormis, tenant mordicus aux quinze livres! mais, le matin, Mme Panade m'assura, foi d'honnête femme, qu'elle ne m'avait pas laissé fermer l'œil avant que j'eusse promis les vingt livres demandées ; l'homme est faible — et la femme est forte — elle eut son argent.

M. Panade est encore rentré tard. Mme Panade, d'abord biessécf et exaspérée, finit par fondre en larmes.

Peut-être me direz-vous, Panade, quelle sera la fin de tout ceci ? Pourtant le ciel m'est témoin que je n'ai pas besoin de le demander. La fin est assez claire. Dehors, toujours dehors! toutes les nuits, il n'y a pas à dire ! Je le déclare, les hommes qui ne peuvent rentrer à des heures raisonnables ne devraient avoir rien à faire avec des femmes légitimes; car enfin ils n'ont aucun droit de perdre les autres, s'ils veulent se perdre eux-mêmes. Ah ! Seigneur l Ah ! Dieu ! J'espère au moins que pas une de mes filles ne se mariera; j'espère qu'aucune d'elles ne sera esclave comme Test leur pauvre mère : elles n'auront pas ce malheur, pourvu que je puisse l'empêcher. Que dites-vous? Rien? Je ne m'en étonne pas, monsieur Panade, c'est le moins que vous

ayez honte de parler : je nem'étbmie pas que vous ne puissiez ouvrir la bouche. Quoique votre femme, il faut que je l'avoue, je reste quelque fois stupéfaite de votre impudence. Vous dites? Rien? Ahl vous êtes un être insupportable. Panade ; couché là comme une momie d'homme, et n'ouvrant pas davantage la bouche à qui vous parle. Précisément comme si votre femme ne méritait pas une réponse. Ce n'est pas cela quand vous êtes dehors* je le garantis. Non pas l alors vous allez bon train ; mais ici pas moyen de vous tirer une parole. Ici vous traitez votre femme comme pas un homme ne le ferait, et vous ne l'ignorez pas.

Dehors, dehors toutes les nuits. Hein î Vous n'étiez pas encore sorti de la semaine ? Qu'est-ce que cela fait à ce que je dis? Vous auriez tout aussi bien pu rester dehors toute la semaine, aussi bien qu'un soir, tout aussi bien! Ah! je serais enchantée de savoir ce qui vous retient dehors jusqu'à ces heures indues? Les affaires? Ah ! oui. Je vous crois ! De belles affaires, celles qu'un homme marié et père de famille doit avoir hors de chez lui à une heure du matin ! Eh ? Je vous rendrai fou? Non, certes; vous n'avez pas assez de cœur pour devenir fou ; si vous en aviez assez pour cela, vous seriez un meilleur homme, Panade. Si je veux vous écouter? A quoi bon? Néces-

sairement vous avez quelque histoire pour me donner le change; vous êtes tous capables d'en imaginer de bonnes, pour rire de nous ensuite.

Non, Panade, ne dites pas cela, je ne suis pas toujours à tâcher de trouver quelqu'un en faute: non, ce n'est pas moi, c'est- vous. Je ne parle jamais sans nécessité, et ce que j'ai gardé pour moi dans mon temps, il n'est personne au monde qui le sache. Si je veux entendre votre explication? Allez, vous pouvez la commencer, si cela vous plaît ; marchez : seulement souvenez-vous que je n'en crois pas un mot. Je ne suis pas aussi sotte que beaucoup d'autres femmes, je vous en avertis. Là, maintenant — ne vous mettez pas à jurer ; mais continuez.

C'est là votre histoire, n'est-ce pas? c'est là votre excuse pour l'heure où vous rentrez ? c'est là votre justification pour ruiner ma santé et ruiner votre famille? Pensez-vous à ce que diront de vous les enfants lorsqu'ils seront grands — si vous allez ainsi jeter votre argent par les fenêtres pour un tas de vauriens, vos connaissances de cabaret? Ce ri est pas une connaissance de cabaret? Qui est-ce alors ? Allons, vous ne me l'avez pas encore dit? mais je le sais; c'est ce Belhomme ! Oui, je gage, c'est lui ! sur ma vie ! Et j'ai encore la patience de rester dans le même lit que vous ! Il y a cinq ans que je me prive

d'une cuiller à thé en argent, et il faut que vous alliez jeter tant d'argent par la fenêtre ! Comment ? Yous neT avez pas jeté? En vérité? Alors je ne me nomme pas Marguerite, voilà tout !

Un homme se fait arrêter, et par ce qu'on l'enlève àsa femme et à sa famille, pour le mettre sous clef, il faut que vous alliez vous troubler la tète à ce propos ! Il faut que vous vous mêliez à de vilains officiers de police, pouah ! Vous n'êtes pas digne d'entrer dans une maison honnête, je le déclare — aller d'homme de loi en homme de loi afin de trouver une caution et d'arranger l'affaire, pour employer vos expressions ! Oui, oui, vous arriverez à un bel arrangement, retenez bien mes paroles ! Et pour avancer la chose, et l'achever tout à fait, il faut que vous soyez une des cautions. Penser qu'un homme qui n'est pas né idiot puisse s'engager ainsi pour un autre I Croyezvous qu'il y ait au monde un seul individu qui voulût en faire autant pour vous? Oui? Vous répondez oui ? c'est parfait. Alors je désire seulement, — afin de vous montrer que j'ai raison, — je désire seulement que vous fussiez réduit à l'essayer. Je voudrais vous voir arrêté! vous verriez la différence ; cela, je vous le garantis.

Que vous font les affaires des autres? Si vous étiez sous les verrous, comptez-y, pas une âme ne

viendrait vous tendre la main ; non , tout est superbe, maintenant que les gens pensent que tous ne courez pas de risque de tomber dans l'embarras; mais je serais seulement ravie de voir ce qu'ils vous diraient si vous étiez confié à un garde du commerce. Oui, je voudrais avoir ce plaisir, rien que pour vous montrer que j'ai toujours raison. Que ditesvous? Vous avez , meilleure opinion dumonde? Àh! tout cela serait très-bien, si vous aviez le moyen de faire ces générosités ; mais vous n'avez pas de quoi, je pense, témoigner aux gens une si bonne opinion. Naturellement ils ne font que se moquer de vous. % Panade est une bonne bâte, » crient-ils, — je le sais comme si je les entendais, — « Panade est une bonne béte que tout le monde peut conduire par le nez. ■ Oui, tout le monde, excepté sa femme; il est vrai qu'elle ne compte pas.

A dater d'aujourd'hui, tons les individus qui se feront arrêter vous enverront chercher. Oui, monsieur Panade, vous n'aurez qu'à bien remplir tos poches, il n'y a pas à en douter. Vous connaîtrez bientôt le domicile de tous les gardes du commerce et tous tes officiers de la police municipale de Londres. Vos affaires n'auront qu'à se conduire ellesserez assez occupé à courir d'homme me de loi dans l'intérêt des autres. 11

ne sert à rien de ui'appeler votre chère amie, à rien du tout. Non, et je ne garderai pas cela jusqu'à demain matin. Je ne parle pas souvent, mais je veux parler à cette heure.

Je voudrais que Belhomme eût été au fond de la mer avant.... quoi ? Ce n'est pas Belhomme? Vous faites bien de le nier, mais je sais que c'est lui : c'est là ce qui lui convient. Il a l'air d'un homme toujours endetté, c'est-à-dire toujours chez les gardes du commerce. Tout le monde le jurerait. Je l'ai deviné dès le premier jour que vous l'avez amené ici, dès le premier soir qu'il est venu, avec ses vilaines bottes mouillées, crotter mon garde-feu si bien reluisant. Toute femme pouvait découvrir en une minute ce que valait ce gaillard-là. Belhomme ! Un joli monsieur, pour dépouiller ainsi votre femme et votre famille !

Ne pouviez-vous pas le laisser un peu sous les verrous? Allons, n'invoquez pas le ciel de cette façon et ne me demandez pas de rester tranquille ; je ne puis pas. Ne vous était-il pas possible de le laisser là-bas? C'était lui qui s'était enfoncé; il s'en serait tiré aussi. Et il faut que vous me teniez éveillée, que vous détruisiez mon sommeil, ma santé et, ce qui vous est encore égal, ma tranquillité ! Ah ! tout autre que vous peut voir comme je dépéris.

Et voilà tout le mal que vous faites pendant que vous êtes à causer avec un tas d'huissiers de bas étage. Si vous songiez un peu à vos enfants , est-ce que vous iriez dans un cabinet d'homme de loi ?

Et puis il faut que vous soyez caution : que vous vous engagiez — et pour M. Belhomme ! Et bien engagé, vous pouvez dire i Oui.... vous avez les mains joliment liées à présent. Gomme il se moque de vous.... et cela vous est bien dû ! Attendez : dans une semaine il sera aux Indes ; il y sera; n'en doutez pas. Et vous aurez ses dettes à payer ; oui : il est possible que vos enfants soient réduits à porter des haillons.... pour que M. Belhomme.... Vous répliquez encore? Ce n'est pas Belhomme? À d'autres 1 Eh bien ! si ce n'est pas Belhomme qui vous a retenu dehors.... si ce n'est pas Belhomme pour qui vous avez fourni caution , qui est-ce donc ? * Répondez: qui est-ce donc? — Ciel ! Mon frère! 'iMon frère TomP — Ah ! Panade I cher Panade !... »

Le coup était trop rude pour la pauvre femme,

dit Panade; elle sanglotait comme si son cœur

allait se briser, et moi.... Ici le manuscrit est taché,

comme si Panade lui-môme avait versé des larmes

en écrivant.

On doit baptiser le poupon. Mme Panade discute le mérite

des parrains probables.

Occupons-nous, mon bon chéri, du nom du petit. Le cher petit a déjà trois mois, et pas encore de nom sur le dos. Vous voilà encore 1 Toujours : nous en parlerons demain ! Non ; ce sera ce soir. Il n'y a pas moyen d'échanger une parole avec vous pendant le jour ; mais ici vous ne pouvez m'échapper. Ne dites pas que vous voudriez bien en avoir la possibilité , Panade , ce n'est pas répondre d'une manière aimable; ce n'est pas traiter une femme.... surtout une femme telle que je suis pour vous.... comme elle le mérite. Il ne m'arrive pas souvent de parler ; mais je crois réellement que vous seriez enchanté de n'entendre jamais le son de ma voix. Si j'étais muette de naissance, cela vous serait égal!

J'imagine qu'il faut un parrain à l'enfant : en ce

cas, Panade, qui prendrons-nous? Qui, suivant vos calculs, pourra faire le plus pour lui ? Non, Panade, non; je ne suis pas une égoïste, rien de semblable; mais j'espère avoir les sentiments d'une mère, et à quoi sert un parrain, s'il est là pour ne donner à l'enfant qu'un nom ? Il vaudrait presque autant que l'enfant ne fût pas baptisé du tout ! Gela posé , qui aurons-nous ? Vous avez dit ? N'importe qui t Ne rougissez-vous pas de vous-même, Panade? Ne craignez-vous pas qu'il vous arrive quelque chose, pour parler de la sorte? J'ignore où vous ramassez de pareils principes. Je suis en train de chercher quelle est celle de nos connaissances qui peut faire le plus pour notre petit ange, et vous répondez : N'importe qui ? Panade, vous n'êtes qu'un païen ! Nous avons d'abord Wagstaff. Il n'y a pas de risque qu'il se marie jamais, et il est fou des enfants. Il a beaucoup d'argent, Panade ; et je pense qu'on pourrait l'avoir. Les enfants, je le sais pertinemment,* les enfants.... c'est son faible.... ne serait-ce pas une bénédiction de trouver notre cher enfant couché sur son testament ? Vous ne faites pas d'ob* servation ? Je le déclare, Panade, vous paraisse^ ne pas plus vous soucier de l'enfant que si c'était celui d'un autre. Les gens qui ne peuvent pas aimer les enfants mieux que vous ne faites, ne devraient

jamais en avoir. Vous n'aimez pas WagstaffP Et moi donc ? Mais cela n'a rien à faire en cette occasion. Les gens qui ont à pourvoir à l'existence de leur famille, il faut qu'ils mettent de côté leurs antipathies. Je ne l'aime pas; mais d'un autre côté je suis mère et j'adore mon enfant ! Vous ne voulez pas de Wagstaffy c'est bien net ? Ah! Panade ! vous ne ressemblez à personne autre.... Vous n'êtes pas fait pour vivre dans ce monde.... vous ne l'êtes pas en vérité.

Que pensez- vous de Pugsby ? Je ne peux pas souffrir sa femme ; mais cela ne fait rien. Je connais mon devoir envers mon enfant, et je voudrais que d'autres en fissent de même. Vous dites? Pugsby est mmauvais garnement ? Vous voilà encore I Toujours à donner aux individus des noms fâcheux. Il ne faut pas toujours croire ce que dit le monde, Panade; cela ne nous' convient pas en qualité de chrétiens. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'a aucun lien, pas d'enfants» et, en outre, il a un fort intérêt dans le collège de l'hôpital du Christ; et par conséquent, si Pugsby.... — Ne vous emportez pas contre lui de cette façon, Panade, vous devriez rougir, vous ne savez dire du bien de personne. Où pensez-vous que cela vous conduira t

Et Sniggins î Qu'en dites- vous ? Allons, ne sautez

pas ainsi , vous faites entrer un aîr glacial dans le lit. Quelle est votre objection contre Sniggins ? Vous ne lui demanderiez pas un service pour tout Vor du monde ? Il est heureux en ce cas que l'enfant ait quelqu'un pour s'occuper de lui : ce sera moi. Que dites- vous! Je ne le ferai pas ? Vous verrez; voilà ce que je puis vous dire. Sniggins, outre que c'est un homme dévoué, a un bon intérêt dans les douanes; et il y à là de grasses récoltes à faire pour peu qu'on sache bien la manière de les ramasser* Ce n'est pas la peine, Panade, de vous agiter si vivement; c'est tout à fait inutile. Je ne vais pas laisser perdre.... sacrifier l'enfant..., je puis dire, comme ses frères et sœurs Qu'est-ce que f entends par sacrifier? Vous le savez très-bien. En est-il un d'eux qui ait reçu de son parrain mieux qu'un petit gobelet, et un couteau , une fourchette et une cuiller — un habit râpé acheté d'occasion, je le sais, et je jurerais presque d'indiquer l'endroit ? Vous comptiez sans doute sur la femme de votre magnifique ami Hartley.... Qu'a-t-elle donné à Caroline? Un bonnet de vieille dentelle que je ne pouvais

r ?/I de ^ SanS rou ° ir - Comment? C'était le meilleur ?ue le eût le moyen éToffrbr? Alors, elle n'avait pas le

ne * e re P r6 *enter l'enfant. Quand des personnes

pas faire mieux que cela, ce n'est point

leur rôle d'accepter la responsabilité de marraine. Elles devraient mieux connaître leur devoir.

Cette fois, Panade.. . . vous n'aurez pas d'objection : je propose Goldman. Si fait, vous en avez ? vit-on jamais pareil homme î Pourquoi ? c'est un usurier et un fripon ? Bien , vous n'avez rien à faire dans ce monde, c'est entendu, Panade, avec des sentiments si supérieurs ! N'est-il pas aussi riche que la Banque? Et, s'il a été usurier, n'est-ce pas tant mieux pour ceux qui viendront après lui ? Je trouve pour moi qu'il est bon qu'il y ait certaines personnes dans le monde pour mettre de l'argent de côté, quand on voit tant d'êtres stupides qui le jettent par la fenêtre ; mais vous êtes le plus étrange des hommes. Vrai, je crois que vous regardez l'argent comme un péché, au lieu de l'estimer comme la plus grande bénédiction, car dès que je cite une de nos connaissances qui est riche — et nous n'en avons pas trop de cette catégorie, à coup sûr — vous avez quelque chose à dire contre elle. Oui, quoique vous soyez mon mari, il faut que je l'avoue : vous avez de basses inclinations, Panade. J'espère seulement que pas un de mes chers garçons ne tiendra d'un tel père.

J'aimerais pourtant à connaître ce qui vous déplaît en Goldman ? La seule chose contre lui c'est son nom ; je dois le reconnaître, je n'aime pas le nom

de Lazare; il est bas, il n'a pas un son distingué.... il n'est point du tout respectable, mais quand il ne serait plus, et quand il aurait fait pour l'enfant ce qui est convenable, notre garçon pourrait facilement transformer Lazare en Laurent. On m'a dit que cela se faisait d'ordinaire. Non, Panade, ne dites pas que je suis une femme mesquine : oh non ! c'est positivement le contraire. Hais j'ai pour mes enfants l'amour naturel aux parents, et, il faut bien le déclarer, je souhaiterais que chacun eût les mêmes sentiments que moi.

J'imagine.... si la vérité était connue.... que vous aimeriez votre ami le fumeur, votre camarade le buveur, ce Belhomme, pour représenter l'enfant? Vous n'y verriez aucun inconvénient? Je l'avais bien deviné. Oui, je savais à quoi cela aboutirait. C'est un gueux d'abord ; pour cela il l'est ; un individu qui reste dehors la moitié de la nuit : ne le niez pas, c'est inutile ; un gueux et un ivrogne, et voilà le personnage dont vous voudriez faire un parrain pour votre chair, pour votre sang 1 Oui, ma parole , Panade, il suffirait à une femme pour se lever et s'habiller de vous entendre parler ainsi.

Eh bien ! je vous le déclare net, si vous ne voulez ni de Wagstaff, ni de Pugsby, ni de Sniggins, ni de Goldman, ni de personne qui soit honorable — pour faire les choses convenablement, l'enfant ne sera

SEIZIÈME SERMON. 'il 3

pas baptisé du tout. Quant à Belhomme ou à toute autre canaille, non, jamais 1 Je suis convaincue qu'il y a une certaine espèce de gens au contact desquels la pauvreté s'attrape, et ce Belhomme est du nombre. Je le répète, Pana4e, je ne laisserai perdre mes cbers enfants par aucun de vos amis de crachoir; c'est mon dernier mot.

Ainsi, h moins que l'affaire ne marche comme je l'entends, l'enfant ne sera pas baptisé du tout. Que dites-vous ? Il faut qu'il ait un nom ? Il n'y a pas de : I//&ttf,dans cette circonstance ; pas du tout. Par exemple ! Il n'aura pas de nom I et nous verrons ce que le monde dira. Je l'appellerai numéro-six; cela fera tout aussi bien que tout autre nom, à moins que je n'obtienne un parrain de mon goût. Numér osix, Panade ! ha! ha! ha! Il faudra bien que cela tous fasse rougir, si cela vous est possible encore. Numéro-six, Panade ! Ge n'est pas M. Belhomme qui pourrait lui trouver un nom si joli! Oui, Numérosix! Qu'en dites-vous î Que ce n'est pas heureusement numéro sept? Ah! Panade.... si jamais....

. En ce moment, écrit Panade, le petit Numéro-six se mit à crier, et je profitai de cet heureux accident pour m'endormir comme je pus.

Panade s'est avisé dans la journée de mettre en doute l'économie

du blanchissage à la maison.

Une belle humeur vous apportez au lit, monsieur Panade, je le vois bien! Ne le niez pas : j'ai eu le temps d'apprendre à vous connaître , j'imagine ! Mais c'est toujours la même répétition ; toutes les fois que je remue quelques objets, la maison ne peut plus vous contenir ! Personne ne crie plus que vous pour avoir du linge blanc, et personne ne rend sa pauvre femme plus malheureuse, quand elle essaye d'assurer le bien-être de son mari. Oui, monsieur Panade, le bien-être ! Vous n'avez pas besoin de mâcher longuement le mot, comme si vous ne pouviez l'avaler ! A*t~on vu jamais pareille femme? Non , Panade , j'espère que non ; je souhaite que non ; je souhaite du moins que jamais femme n'ait été harassée comme je le suis ! Vous ne vous gênez

pas. Je ne puis faire un petit savonnage à la maison, comme tout le monde, sans que vous vous mettiez à parcourir la maison; en jurant contre vousmême, et en regardant votre femme comme si elle était votre ennemie la plus acharnée ; mais je me figure que vous aimeriez mieux qu'il n'y eût plus du tout de blanchissage. Oui , vous seriez heureux alors I vous le seriez sans contredit , vous aimeriez à voir tous les enfants sales comme des pommes de terre qu'on tire du sol, en n'importe quel état, pourvu qu'on ne vous trouble pas. Je voudrais que vous eussiez pris une femme qui ne lavât jamais rien ; elle aurait bien été avec vous ; c'était votre affaire. Oui , une belle dame qui aurait laissé les enfants si bien tranquilles que vous auriez pu gratter la saleté sur leur personne. Vous vous seriez beaucoup plus inquiété d'elle que de moi. Si je pouvais seulement vous laisser tous aller sans un seul morceau de linge blanc — oui, tous tant que vous êtes. Je voudrais que cela me fût possible! Et si je n'étais pas plus esclave de ma famille que n'importe qui, je le ferais.

Non, monsieur Panade; la maison n'est pas plongée dans l'eau, comme si c'était l'Arche de Noé. Et vous devriez rougir de parler de l'Arche de Noé sur ce ton licencieux. Vraiment, je ne sais pas ce

que j'ai fait pour être mariée à un homme qui a de tels principes. Non — et toute la maison ne sent pas l'eau de savon ; et, quand cela serait, tout autre homme que vous regarderait comme au-dessous de lui d'en faire la remarque. J'imagine que le Jour du blanchissage — n'a pas plus de charmes pour moi que pour vous. Vous dites que si? Vous avez grand tort , Panade , de prétendre que je l'aime parce qu'il dérange tout le monde , et d'affirmer que j'aurais dû naître sirène, ce qui m'aurait permis d'être toujours dans l'eau. Sirène, voilà qui est bien trouvé! Comment m'appellerez-vous après? Il n'y a pas d'homme, monsieur Panade, qui parle à sa femme comme vous faites. Heureusement, ainsi que je l'ai déjà dit, cela ne peut durer longtemps, c'est une consolation. Vous osez dire quevous en êtes bien aise? Vous êtes un brutal, monsieur Panade; non, vous ne vouliez pas parlez du blanchissage : je sais ce que vous entendiez. Quel discours à subir quand on a été pour vous la femme que j'ai été I Vous vous en repentirez quand il sera trop tard : non, je ne voudrais pas avoir ce que vous aurez à vous reprocher quand je ne serai plus; non, pour tout l'or de la Banque d'Angleterre.

Et tout ce bruit , quand je ne lave qu'une fois tous les quinze jours. Ah! si vous aviez seulement

certaines femmes qui lavent toutes les semaines 1 En outre, si c'est trop pour vous d'une fois par quinze jours, pourquoi ne me donnez-vous pas d'argent pour que nous soyons montés de manière à aller un mois? Est-ce ma faute, si nous sommes à court?

Que dites-vous? Ma fois par quinzaine dure trois jours? Non, cela n'est pas ; jamais ou bien rarement, ce qui est la même chose. Puis-je l'empêcher, si les mouches volent de tous côtés , et s'il faut rincer le linge de nouveau ? Ne dites pas que les mouches font mon bonheur, et qu'elles font durer mon plaisir. Vous êtes un homme sans cœur de parler ainsi. Une femme a assez de vous pour désirer descendit au tombeau, — oui, assez de vous, Panade !

Quel joli exemple vous donnez à vos fils ! ParCo que nous avions un blanchissage aujourd'hui et qu'il n'y avait rien de chaud pour le dîner — qui a jamais songé à donner quelque chose de chaud aux laveuses? — parce que tout n'est pas comme à l'ordinaire, il faut que vous juriez en voyant le mouton froid — ah ! vous ne savez pas ce que coûte la livre de ce mouton-là, je ne crains pas de le dire — il faut que devant ce beau morceau succulent et délicat vous juriez comme un lord ! De quoi ? Vous n'avez pas juré? Si; il vous convient de le nier; mais je sais quand vous jurez, et vous jurez quand

vous y songez le moins, et je le répète, il faut que vous vous vous mettiez à jurer, comme vous avez fait, que vous saisissiez votre chapeau comme un sauvage, que vous vous précipitiez hors de la maison, pour aller prendre votre dîner à la taverne I Quelle gentille femme on croira que vous avez, quand on vous verra dtner à la taverne ! L'aimable intérieur que Ton vous supposera nécessairement, monsieur Panade ! Vous ferez de même toutes les fois que je laverai P Très-bien, monsieur Panade, trèsbien, nous verrons bientôt qui sera fatigué le premier de nous; car je laverai un bas par jour, si c'est là tout, plutôt que de faire tout comme vous l'entendez. Ah ! vous voilà bien : vous voudriez fouler aux pieds tout le monde, si vous pouviez; vous savez bien que vous y seriez disposé, Panade ; ainsi ne le niez pas.

Allons, si vous vous mettez à crier de cette façon, je vais quitter le lit. Il est bien dur que je ne puisse vous adresser une parole, sans que vous en veniez presque à faire une révolution. Vous n'avez pas crié ? J'ignore ce que vous appelez crier, alors î Je gage que les gens vous entendent de la maison voisine. Non; cela n'y fera rien de me donner de doux noms, à présent, Panade; je ne suis plus aussi sotte que j'étais dans les premiers temps de notre mariage :

j'en sais plus long aujourd'hui. Vous prétendez me traiter, comme vous avez fait, tout le jour; et puis le soir, au moment et à l'endroit même où je puis enfin placer un mot, vous avez besoin de dormir. Gomment pouvez-vous être si mesquin, Panade?

Encore ? Est-ce que je ne peux pas renoncer au blanchissage ? Voilà bien la millième fois que vous me le demandez, mais c'est inutile, Panade ; ainsi ne le demandez plus. Je n'y renoncerai pas. Que ditesvous ? Mme Belhomine prétend que ce n'est pas une économie ? Une belle autorité sans doute pour moi que Mme Belhomme ? J'aurais pensé, monsieur Panade, que je sais très-bien comment prendre soin de ma famille, sans les conseils de Mme Belhomme. Mme Belhomme , vraiment 1 J'aurais seulement voulu la voir ici, pour qu'il me fût permis de lui dire son fait 1 Mme Belhomme ! Mais , peut-être ce qu'elle aurait de mieux à faire, ce serait de venir diriger votre maison pour vous ! Oh oui ! je ne doute pas qu'elle n'y réussit beaucoup mieux que moi — beaucoup mieux. Non, Panade; je ne me tairai pas. Je pense que je dois être maltresse de laver chez moi, si bon me semble— depuis le temps; et après que j'ai été pour vous une si bonne femme, c'est une cruauté de votre part do persister à vous conduire comme vous faites.

Ne me parlez pas de cesser de blanchir chez nous. Je prétends que j'y perdrais ; peu m'importe qu'on lave à la douzaine, ou non ; ce n'est pas si bon marché; j'ai économisé sur tout, et j'épargne au moins un schelling par semaine. Que dites-vous 1 Un misérable schelling? J'espère seulement que le ciel ne vous fera pas connaître le besoin, en vous entendant parler des schellings comme vous faites. Ne recommencez pas à mettre en avant votre bienêtre ; ne continuez pas de me pousser à bout en me demandant si votre bien-être ne vaut pas un schelling. Gela n'a rien à faire ici; rien du tout. Mais c'est votre méthode : quand je parle d'une chose, vous parlez d'une autre; tous les hommes en font autant, et vous le savez bien. Permettez-moi de vous faire observer, monsieur Panade, qu'un schelling par semaine fait deux livres douze schellings par an; calculez deux livres douze schellings, disons pendant trente ans et — vous n'avez pas besoin de grogner monsieur Panade : je ne suppose pas que cela dure si longtemps ; — oh non ! vous aurez quelque autre personne pour veiller à votre blanchissage longtemps avant cela, et si ce n'était dans l'intérêt de mes pauvres enfants, je m'inquiéterais peu que ce fût bientôt. Vous savez ce que je pense : à présent, bonne nuit, monsieur Panade. »

Plein de reconnaissance pour son silence inespéré, écrit Panade, je me laissais vite aller au sommeil ; quand ma femme me secoua le coude et reprit : « Souvenez-vous qu'il y a encore du mouton froid pour demain; rien de chaud, jusqu'à ce qu'il soit iini. N'oubliez pas, non plus, que le savonnage a été très-court aujourd'hui, et que nous recommencerons à laver mercredi. »

Pendant qu'il se promenait avec sa femme, Panade a été salué par une dame plus jeune et même plus jolie que Mme Panade.

Si je ne puis sortir sans être insultée, monsieur Panade, je préfère rester chez moi toute ma vie.

Gomment ? Ne me dites pas de vous laisser au moins une nuit tranquille ? J'admire votre impudence 1 C'est extrêmement joli pour moi de ne pouvoir jamais sortir avec vous — ce qui est assez rare, j'en atteste le ciel ! sans être choquée et blessée par des gens de toute espèce. Une bande d'effrontées 'coquines. Sur quoi vais-je radoter maintenant? Oh, vous le savez très-bien, très-bien, en réalité, monsieur Panade. Il faut qu'elle soit une gentille personne pour faire des signes de tête à un homme qui se promène avec sa femme légitime ! Ne me dites pas que c'est Mlle Belhomme. Que m'importe Mlle Belhomme, à moi ? Ah 1 Vous Vavez rencontrée

une fois ou deux chez son frère? Oui, j'ose dire que vous l'avez fait — pas le moindre doute. J'ai toujours pensé que cette maison avait quelque chose de bien séduisant; et maintenant je sais tout. Ce n'est pas la peine à présent, monsieur Panade, de vous mettre à parler haut, à vous tordre les bras, à vous démener comme si vous étiez aussi innocent que l'enfant qui vient de naître : ces tours-là ne peuvent plus me tromper désormais. Non : il fut un temps où jetais folle, où je croyais tout ce qui vous plaisait; mais — grâce à ma bonne étoile ! — je me suis tirée de cette maladie.

Une effrontée coquine! Vous supposez que je ne l'ai pas vue rire, non plus, lorsqu'elle vous a fait un signe de tête ! Oui, j'ai compris qu'elle me regardait comme une pauvre misérable créature, naturellement. J'ai pu le remarquer. Non, ne parlez pas ainsi, Panade : je n'en vois pas toujours plus que n'importe qui ; mais je ne puis pas et je ne veux pas être aveugle, malgré tout le plaisir que cela pourrait vous faire : il faut au moins que je garde Je libre usage de mes sens. Certes, si une femme veut obtenir des égards et du respect d'un homme, elle ferait mieux de lui être toute autre chose que son épouse. Je l'avais toujours pensé : l'aventure d'aujuurd'hui a tranché la question.

Non : je n'ai pas honte de moi-même en parlant ainsi — certainement non, Cest, dites-vous, une jeune fille bonne et aimable, réellement ! Oui, je le pense bien ; très-aimable, je ne prétends pas le contraire. Tout naturellement, c'est votre avis. Vous imaginez donc que je n'ai pas vu l'espèce de chapeau qu'elle portait ? Oui, oui, c'est une excellente demoiselle I Et vous croyez que je n'ai pas aperçu les plaques de fard sur sa figure ? Vous ne les avez pas vues ? C'est probable, mais, moi, je les ai vues. Elle est trèsaimable, assurément! Que dites-vous ? Je Vai fait

rougir avec mes mauvaises manières ? J'aurais aimé à la voir rougir ! Mais le rouge aurait eu quelque peine, monsieur Panade, à se faire jour à travers toute cette peinture. Non, je ne me plais pas à critiquer; c'est positivement le contraire. Non, et vous pouvez menacer de vous lever, si "c'est votre fantaisie; je parlerai. Je sais bien ce que c'est que les couleurs naturelles ; et je prétends que les siennes étaient de la peinture. Je pense, monsieur Panade, que j'ai eu autrefois un vrai teint; quoique, naturellemen , vous l'ayez tout à fait oublié ; je crois que j'avais autrefois des couleurs, avant que votre conduite me les eût fait perdre. Avant que je vous connusse, on avait l'habitude de m'appeler mademoiselle Blanche-et-Rose ; mais — qu'avez-vous à

DIX-HUITIÈME SERMON. i 125

rire? Je ne vois pas de quoi rire. Mais, je le répète, n'importe qui — passe avant votre femme légitime.

Et je ne peux pas me promener, sans vous voir salué par toutes les femmes que vous rencontrez. Ce que je veuœ dire par toutes les femmes, lorsqu'il n'y a que Mlle Belhomme ? Votre remarque n'a rien à faire ici. Comment saurai-je qui vous salue, quand je ne suis pas avec vous ï C'est tout le monde, cela va sans dire. Et si elles ne vous regardent pas, vous les regardez, vous. Oh ! je suis sûre que vous le faites. Vous le faites, môme quand je sors avec vous; à plus forte raison, quand je ne suis pas là. Allons, ne dites pas cela, Panade; ne le niez pas. Le fait est que c'est chez vous une si terrible habitude que vous ne savez plus quand vous le faites et quand vous ne le faites pas. Mais moi, je le sais bien.

Mlle Belhomme, en vérité ! Que dites-vous ? Vous ne voulez pas vous tenir tranquille à m' entendre calomnier cette excellente fille? Oh! naturellement, vous prenez son parti. À vrai dire, elle peut bien n'être paé tant à blâmer après tout. Comment saurait-elle que vous êtes marié? On ne vous voit jamais dehors avec votre femme légitime.... Jamais. Naturellement, les gens croient que vous êtes garçon. Que dites- vous ? Vous savez bien que vous ne Fêtes pas ? Ce n'est pas une raison;— je demande seulement ce

qu'on doit penser, quand on ne m'a jamais vue avec vous ? Les autres femmes sortent avec leurs maris; mais, comme je l'ai souvent remarqué, je ne suis pas comme une autre femme. Qu'est-ce qui vous fait ricaner ! Comment je sais que vous ricanez f Ne le demandez pas : je m'en aperçois, rien qu'au mouvement de l'oreiller.

Non; vous ne me faites jamais sortir, et vous le savez bien. Non, ce n'est pas ma faute à moi. Gomment pouvez-vous avoir le front d'être couché près de moi et de le soutenir ? Toutes vos excuses ne valent rien. Vous n'ave* que cela à répéter. Vous êtes fatigué de m'en prier, réellement , parce que j'élève toujours quelque objection. Certes je ne puis pas sortir faite comme une caricature. Et quand vous me parlez de sortir, vous savez très-bien que mon chapeau n'est pas présentable ; ou que l'on ne m'a pas apporté ma robe ; ou que je ne puis pas quitter les enfants ; ou que quelque chose me retient à la maison. Vous savez tout cela, et très-bien, avant de m'en parler. C'est là vo(re procédé. Mais quand enfin je sors avec vous, je suis bien certaine d'avoir à en souffrir. Oui, vous n'avez pas besoin de répéter mes paroles : en souffrir. Mais vous vous imaginez que je ne suis pas sensible; oh oui, il n'y a personne de sensible que vous. Ah ! j'oubliais *

Mlle Belhotmne peut-être. — Oui, elle peut être sensible, naturellement.

Gomme je l'ai dit, je prétends que Ton me regarde comme une belle dupe. Assurément, je dois passer aux yeux de tout le monde pour une pauvre délaissée. Je savais bien que vous ne pouviez pas aller chez M. Belhomme tous les soirs que Dieu fait jus* qu'à onze heures — vous vous souciez joliment de me faire veiller pour vous — je savais que vous ne pouviez aller sans cesse le voir sans quelque puissant motif. Je l'ai donc découvert enfin 1 je ne fais pas attention à vos jurements, monsieur Panade 1 C'est moi, si je n'étais pas une femme, qui devrais jurer. Mais voilà comme vous êtes, vous autres hommes, vous les maîtres de la création, comme voi 3 vous qualifiez 1 Beaux maîtres, vraiment I Et vous faites de jolies esclaves des pauvres créatures qui sont attachées à vous* Mais je veux une séparation, Panade ; je l'aurai, et je prendrai bien soin de faire connaître au monde entier comment vous m'avez traitée. Que dites-vous ? Je puis dire toutes les horreurs que je voudrai ? Ha ! ne provoquez pas ainsi votre femme ; ne la provoquez pas, Panade ; car je ne répondrais pas de ce que j'aurais dit.

Mlle Belhomme , en vérité ! — Oh oui ! — Je vois maintenant ! tout m'éclaire à la fois ! Je sais à

.présent pourquoi vous désiriez que je l'invitasse,

avec M. et Mme Belhomme , à prendre le thé ! Et

moi , comme une pauvre femme bien aveugle c bien folle , j'ai été sur le point de l'inviter. Mais à cette heure, je le répète, mes yeux sont ouverts! Et vous l'auriez amenée sous mon propre toit! Il ne vous sert & rien de sauter de cette singulière façon. — Vous auriez eu le cœur de l'introduire dans la maison où... »

Il me fut impossible, écrit ici M. Panade, d'y tenir plus longtemps. Je sautai du lit, et j'allai dormir comme je pus avec les enfants.

Mme Panade pense qu'il serait convenable de célébrer l'anniversaire de leur mariage.

Panade, mon chéri, savez vous ce que c'est que dimanche prochain? Non ! vous ne savez pas? Y culil jamais homme si étrange? ne pouvez vous pas deviner, mignon? Réfléchissez, mou ami, une minute seulement. Eh bien? Vous ne savez pas davantage? Ha 1 Si je n'avais pas plus de mémoire que vous, je ne sais pas comment nous marcherions jamais. Eh bien, alors, mon petit mouton, faut-il vous dire ce que c'est que dimanche prochain? Eh bien, c'est notre jour de mariage. — Pourquoi grognez- vous, monsieur Panade ? Je ne vois pas là de quoi gro gner. Si quelqu'un devait grogner, certes, ce n'est pas vous , je le déclare. Non, je pense que ce serait plutôt moi qui devrais grogner!

Mon Dieu! Il y a quatorze ans passés. Vous étiez

130 SOUS LUS RIDBAlfX.

un homme bien différent, alors, monsieur Panade. Que dites-vous? Et moi j'étais une femme bien différente? Pas du tout; j'étais absolument la même. Oh 1 vous n'avez pas besoin de rouler votre tête sur l'oreiller de celte manière-là; absolument la même, je le répète. Et d'ailleurs si je suis changée, à qui la faute t Pas à moi, j'en suis sûre; certainement non. Ne me dites pas que je ne pouvais pas parler du tout à celte époque; je pouvais parler aussi bien que je le peux aujourd'hui : seulement je n'avais pas alors les mêmes motifs. C'est vous qui m'avez fait parler. Que dites-vous î Vous en êtes bien fâché? Panade, vous ne faites que m'insulter.

lia ! vous aviez un bon caractère, vous étiez aimable, il y a quatorze ans, et vous auriez tout fait pour moi. Oui, oui, si une femme voulait qu'on fût toujours aux petits soins pour elle, elle devrait ne jamais se marier. Le charme cesse complètement quand elle va à l'église. Nous sommes toutes des anges, tant que vous nous faites la cour; mais une fois mariées, vous ne tardez pas une minute à nous

her les ailes. Non, monsieur Panade, je ne dis

absurdités ; mais la vérité est que vous n'aii entendre parler que vous-même. Personne e reproche de dire des absurdités excepté Maintenant, il ne sert à rien de vous tourner

et de vous retourner de cette façon ; il n'y a pas un brin de... — Que dites-vous? Vous allez vous lever? Non, monsieur Panade, vous n'y réussirez pas; vous ne me jouerez plus ce tour-là; car j'ai fermé la porte et caché la clef. Il n'y a pas moyen de mettre la main sur tous de toute la journée : mais ici vous ne pouvez m'échapper. Vous n'avez pas besoin de recommencer vos grognements, monsieur Panade.

Allons, Panade, mon ami, causons à notre aise. Après tout, chéri, il y a une foule de gens, qui, j'ose le dire, ne s'entendent pas la moitié aussi bien que nous. Nous avons tous deux nos petits caractères, peut-être ; mais vous me poussez à bout : il faut le reconnaître, Panade. Bien; qu'il n'en soit plus question : nous n'en parlerons pas ; je ne veux pas vous chercher querelle à présent. Nous allons parler du dimanche qui vient, mon bon chéri. Nous n'avons jamais célébré notre jour de noce, et je pense que ce serait un bien joli jour pour avoir nos amis. Que dites- vous? Ils penseront que c'est de l hypocrisie PU n'y a pas d'hypocrisie le moins du monde. Je puis dire que je tâche de mener agréablement la maison; et si jamais homme fut heureux, vous devez l'être. Non, Panade, non; ce n'est pas une absurdité d'observer des anniversaires de mariage ; ce n'est

pas une manière de tromper le monde ; et si cela est, combien de gens le font? A mes yeux, c'est seulement un hommage convenable qu'un mari doit à sa femme. Regardez les Winkle, ne donnent-ils pas un diner tous les ans ? Je le sais bien, et s'ils se battent un peu pendant les douze longs mois de Tannée, cela n'empêche pas. Ils n'en célèbrent pas moins leur jour de noce, et leurs connaissances n'ont pas à s'occuper du reste.

Comme je disais, Panade, c'est seulement un hommage convenable, bien dû par un mari à sa femme, de célébrer l'anniversaire de ses noces. C'est comme si l'on disait au monde entier : Vous voyez si j'avais à me marier encore, mon épouse bien-aimée est la seule femme que je choisirais l... — Eh bien! je ne vois pas là de quoi grogner, monsieur Panade, non, ni de quoi soupirer; mais je sais ce que cela signifie ; je n'ai pas le moindre doute sur ce que vous seriez devenu, si vous ne vous étiez pas marié comme vous avez fait ; sans doute aucun, vous étiez un homme perdu. Je le sais ; je connais vos habitudes, Panade, et, — je n'ai pas de plaisir à le déclarer, — mais vous n'auriez guère mieux valu qu'un gueux. Vous vous seriez mis dans de belles affaires, si vous ne m'aviez pas eue pour femme. Après tout le mal que je me suis donné pour faire de vous im

homme honorable, voilà mon remerciaient ! Àh ! j'aurais voulu vous voir avec certaines femmes !

Mais nous n'allons pas quereller, Panade, Non, vous n'avez pas de méchante intention, je le sais. Nous aurons donc ce petit dîner, n'est-ce pcs? Avec quelques amis seulement? Ne dites pas que cela ne vous regarde pas. Ce n'est pas ainsi qu'on parle à sa femme, surtout à une femme qui s'est conduite comme moi, Panade. Allons, vous consentez au dîner, Heinî... Ne grommelez pas ainsi, Panade; parlez tout* haut. Vous célébrerez votre jour de mariage? Comment? Oui, si je vous laisse dormir? Ah ! c'est une indignité , Panade ; ne pouvez-vous pas dire oui, sans rien ajouter? Je le répète : ne pouvez-vous pas dire oui , tout simplement? — Voilà! Dieu merci! je savais bien que vous le diriez.

À présent, Panade , qu'aurons-nous pour dîner ! Non ; nous n'attendrons pas à demain pour en parler; nous allons en parler maintenant, et puis je n'aurai plus à y penser. Je voudrais quelque chose d'extraordinaire, de tout à fait hors ligne — exprès pour montrer que nous avons une estime particulière pour ce jour-là. J'aimerais par exemple- Monsieur Panade, vous ne dormez pas, par hasard? Qu'est-ce que je veux ? mais vous savez que je veux

arranger le dîner. Que je prenne ce qui me conviendra? Non pas; comme c'est votre désir de célébrer cet anniversaire, il est trop juste que je m'applique à vous faire plaisir. Nous n'en avons jamais eu, Panade; alors, que pensez-vous d'une cuisse de venaison? Que dites-vous î Du mouton suffira? Ah! voilà qui montre bien le cas que vous faites de votre femme; j'ose dire que, si c'était quelqu'un de vos amis du club.... ayec n'importe qui de vos compagnons d'estaminet. ... vous n'auriez rien à dire contre /la venaison. Je dis que si.... Que marmottez- vous? Passe pour la venaison? Très -bien. Le poisson maintenant : que pensez-vous d'un joli turbot? Non, monsieur Panade, un carrelet ne fera pas l'affaire ; ce sera un turbot, ou bien il n'y aura pas de poisson du tout. Oh 1 quel homme mesquin vous faites, Panade 1 Sera-ce du turbot, oui ou non? Oui? A la bonne heure. A présent voyons le potage.... ne jurez pas, Panade, contre le potage, d'une si triste manière ; vous savez qu'il faut un potage. Une fois en bon chemin, et pour montrer à nos amis combien nous avons été heureux en ménage , nous leur offrirons un vrai potage torlue. Non, vous ri y consentirez pas, vous ri aurez que de la fausse tortue? Alors monsieur v Panade, vous pouvez vous asseoir à table tout seul. De la fausse torlue, un jour de noce! A-t-on

jamais subi pareille insulte ? Que dites-vous ? Que ce soit de la vraie, pour celte fois? Ah 1 Panade, comme je le dis, vous étiez bien différent, il y a quatorze ans.

Panade, vous vous occuperez de la venaison. Il y a un endroit, je sais, quelque part dans la cité, où vous en trouverez de si belle ! Yous vous en chargez î n'est-ce pas ? Très-bien.

Et maintenant qui inviterons-nous? Oui je voudrai? Eh bien, vous savez, Panade, ce que vous dites est une bêtise; parce que je ne veux voir que ceux que vous voulez. Je pense qu'il faut inviter les Belhomme; mais sachez-le bien, Panade, je n'aurai pas Mlle Belhomme : je ne veux pas voir mon repos troublé chez moi ; si elle vient, je ne parais pas à table. Que dites-vous? Très-bient Très-bien, soit.

A présent, Panade, vous n'oublierez pas la venaison? Dans la cité, mon ami ; vous n'oublierez pas? Une cuisse, vous savez, une belle cuisse : n'allez-pas oublier la venaison.... »

Trois fois je tombai de sommeil, dit Panade, et trois fois ma femme me toucha délicatement du coude en criant : « Vous n'oublierez pas la venaison? «Enfin je tombai dans un profond sommeil, et je rêvai que j'étais un pot de gelée de groseille.

Le frère Panade est allô à un dîner de charité des francs -maçon ; . Mme Panade a caché le portefeuille du frère.

Je ne dis que cela : si seulement j'avais eu le bonheur de naître garçon. Que dites-vous ? Vous en seriez bien aise ? Monsieur Panade, je ne me tiendrai pas tranquille dans mon lit pour y être insultée, Oui, vous avez eu parfaitement l'intention de m'insulter. Je sais ce que vous voulez dire. Vous voulez dire que, si j'avais été un garçon, vous ne m'auriez jamais épousée. Et voilà de beaux sentiments, je pense? Après que j'ai été pour vous la femme que j'ai été. Vous allez à présent, je pense , vous rendre chaque jour à des repas de corps ! A quoi bon me dire que vous n'y êtes allé qu'une fois avant celleci? Ça n'a pas de rapport, pas le moindre. Il va sans dire que vous serez dehors tous les soirs désormais. Je savais bien à quoi cela aboutirait, quand tous

vous êtes fait recevoir maçon ; une fois que vous avez reçu le titre de frère, comme vous vous appelez, je savais bien ce que deviendraient le mari et le père de famille.

Tenez, Panade — et quoique votre femme, je suis fâchée de le dire — tenez, vous n'avez pas assez de cœur pour en avoir de reste pour les étrangers; sur ma parole, je voudrais voir un homme qui en eût de trop ! Non, non, Panade : je ne suis pas une femme égoïste, bien au contraire ; j'aime mes semblables comme doit les aimer une épouse, une mère de famille qui n'a qu'à soigner son mari et ses enfants.

Vous, un frère! vraiment ! Que diriez-vous si j'allais me faire recevoir sœur ? Oh ! je le sais très-bien. Vous feriez un beau tapage dans la maison !

Où est votre montre? Comment saurais-je où elle est? c'est à vous de le savoir. Mais les gens qui vont ides repas de corps ne savent jamais où se trouve la moindre chose, quand ils rentrent à la maison. Vous l'avez perdue, bien sûr, et ce sera bien fait. Si elle est partie — et rien n'est plus présumable — je serai bien étonnée si quelqu'un de vos frères vous en donne une autre. Attrapez-les à vous faire des cadeaux !

Il faut que vous retrouviez votre montre? Vous al-

lez vous lever pour la chercher? Quelle bêtise? pas de folie : tenez-vous tranquille. Voire montre est sur la cheminée. Eh bien, n'est-il pas heureux que vous ayez quelqu'un pour en prendre soin?

Que dites- vous? Je suis une bonne créature? Trèsbonne, vraiment ; vous le pensez, je le crois bien. Mais le fait est que vous ne savez ce que vous dites ce soir. Je suis folle d'ouvrir la bouche pour vous parler.... mais je lie puis m'en empêcher.

Où est votre montre? Ne l'ai-je pas dit : sur la cheminée ? Tout va bien ? Vous n'êtes pas difficiles, vous autres hommes, pour trouver que tout va bien. Allons, à présent , taisez-vous , monsieur Panade , et venez vous coucher. C'est bien sûr la meilleure chose que vous puissiez faire ce soir. Vous serez capable d'entendre raison demain matin; mais maintenant c'est peine perdue.

Ouest votre portefeuille? Ne vous occupez pas de votre portefeuille. J'en ai pris soin. Qu'avais -je besoin de le prendre dans votre poche ? J'en avais le plus grand besoin. Non, non, si vous prétendez aller à tous les repas de corps, comme je ne suis que votre femme.... je ne puis l'empêcher. Mais je sais comment on y exploite les hommes ; et, toutes les fois que je le saurai à temps, vous n'emporterez jamais votre portefeuille. N'ai-je pas vu, par exemple,

votre nom parfaitement inscrit Tan dernier pour dix livres. Monsieur Job Panade, 10 livres ! Gela faisait bon effet dans les journaux, je m'en flatte ; et vous vous êtescru quelque chose, quand ils ont frappé sur les tables de la taverne. J'aurais seulement voulu être là ; oui, j'aurais voulu être dans la galerie ; je vous aurais servi un plat de ma façon, aussi vrai que je suis bien vivante. Dix livres, ma foi! Et le. monde vous regarde comme un beau personnage pour ce trait-là. Je voudrais seulement pouvoir amener le monde ici, pour leur montrer ce qui manque chez nous. Alors le monde changerait d'avis ; oui, un peu, je le pense du moins.

Que dites- vous? Une femme n'a pas h droit de fouiller dans Its poches de son mari? Vous êtes un jdli mari, d'oser parler de la sorte. Ne faites pas attention. Vous ne pouvez pas la poursuivre en justice pour cela ; autrement vous le feriez , je n'en doute pas. Il y a d'autres hommes qui agiraient d'une autre manière. Comment? vous avez un léger mal de tête. Je l'espère bien — et j'espère que c'en est un bon. Vous avez été dans le meilleur endroit pour en attraper un excellent. — Non ; je ne me tairai pas. C'est fort bien pour vous autres hommes d'aller dans les tavernes et de causer, et de porter des toasts avec des bravos, et cœtera — mais je m'é-

tonne que vous ne vous fassiez pas honte à vousmêmes, quand vous buvez à la santé de la Reine avec tous les honneurs, comme vous dites, à ce que je pense ; — oui, de beaux honneurs que vous rendez à notre sexe — je le répète , je m'étonne que vous ne vous rougissiez pas de boire à la santé de sa bien-aimée personne, lorsque vous venez seulement à penser à la manière dont vous traitez vos femmes chez vous. — Oh 1 quels hypocrites que ces hommes! — Oh oui !

Où est votre montre? Ne vous Tai-je pas dit? sous votre oreiller, là ; vous n'avez pas besoin de la sentir. Je vous dis qu'elle est sous votre oreiller. Tout est bien alors ? oh oui ! vous vous y connaissez à ce qui est bien à présent. Y eut-il jamais une âme aussi en peine que je le suis 1 Je vous suis bien chère? Bon 1 monsieur Panade 1 je n'ai qu'une chose à dire : je suis fatiguée de votre conduite, complètement fatiguée — et peu m'importe que tout cela finisse plus ou moins promptement.

Pourquoi foi pris votre portefeuille? Je vous l'ai dit : ponr vous sauver de la ruine, monsieur Panade. Vous rtkes pas en train de vous ruiner? Bah î vous ne connaissez rien, dès que vous êtes dehors 1 Je sais ce que l'on, fait à ces repas de corps — des charités, à ce que l'on dit ; belles charités 1 Charité

bien entendue , m'est avis, commence par soi, et dtne à la maison. Je sais bien ce qu'ils font, tout cela n'est qu'une duperie. Non : je n'ai pas un cœur de rocher, et vous devriez rougir de parler ainsi à votre femme 1 , à la mère de vos enfants ; — mais vous ne réussirez pas à me faire pleurer cette nuit; je vous assure ; je voulais dire.... — Oh ! vous êtes un homme insupportable; je ne sais plus ce que j'allais dire,

Dieu merci ! Pourquoi Dieu merci ? Je ne vois rien en cela dont il faille remercier Dieu. J'allais dire que je connais la manigance de ces dtners-là. On prend un lord, ou un duc, si on peut en attraper un — quelque chose enfin pour faire dire aux gens qu'ils ont dîné avec de la noblesse ; voilà, — oui, on prend un de ces individus, — avec un crachat sur son habit, s'il est possible — pour occuper le fauteuil et débiter toute espèce de douces choses sur la charité, et faire croire à ces fous, quand ils ont du vin dans le ventre, qu'ils ne verront point la fin de leur argent ; — et alors ils ferment les yeux pour ne pas voir leurs femmes et leurs familles à la maison ; tout le temps que leurs figures sont enluminées, rouges comme des coquelicots , ils pensent que le lendemain ne viendra jamais ; et alors on les prie de s'inscrire. Et alors on leur fait donner un

142 SOUS LES RIDERUX.

petit mandat. Hais j'ai pris votre portefeuille, monsieur Panade ; vous n'avez pas pu recommencer. Qu'est-ce qui vous fait rire? Rien? N'importe! je le verrai dans le journal demain; car si vous avez donné quelque chose, vous en êtes trop fier pour le cacher. Je connais votre charité.

Où est votre montre? Ne l'ai-je pas dit cinquante fois? Dans la poche, au-dessus de votre tête— pour sûr. N'entendez-vous pas le tic-tac ? Non; vous êtes incapable de rien entendre ce soir.

À présent, monsieur Panade, je serais enchantée de savoir à qui est le chapeau que vous avez rapporté ? Vous êtes sorti avec un castor de vingt-deux schellings ; c'était la seconde fois que vous le mettiez, — et vous rapportez à la maison une chose dont aucun juif dans son bon sens ne voudrait donner dix sous. Je ne pourrais même pas avoir un pot de primevères. — Vous savez bien que j'échange tonjours vos vieux chapeaux contre des fleurs. — Je n'en pourrais pas même acheter un pot de primevères. Je le vois bien clairement aujourd'hui; jusqu'ici ce n'était qu'une simple idée; maintenant je suis convaincue qu'il y a des gens qui ne dînent dehors que pour changer leurs chapeaux.

Ouest votre montre?- Panade, vous me conduisez, et rapidement, au tombeau. ■

Nous espérons que Panade se repentit de sa conduite; et une preuve concluante, suivant nous, c'est qu'il n'a fait suivre ce sermon d'aucun commentaire. Le malheureux n'eut pas ce front-là.

M. Panade ne s'est pas conduit comme un mari au dtner anniversaire de son mariage.

Hélas! les souhaits ne servent à rien, à rien du tout ; pourtant je voudrais pouvoir revenir à quatorze ans d'hier. Je ne songeais guère, monsieur Panade, quand vous me ramenâtes de l'église votre femme légitime et bénie, certes, je ne songeais guère que le dîner anniversaire de mon mariage dût jamais se passer comme aujourd'hui! Il y quatorze ans ! Oui, je vous vois encore avec votre habit bleu à boutons brillants, et votre gilet blanc de satin moiré, et à votre boutonnière un bouton de rosemousse, qui me ressemblait, à ce que vous disiez. Quoi? Vous n'avez jamais dit une telle bêtise? Ah! monsieur Panade, vous ne savez pas ce que vous dites ce jour-là ; mais je le sais, moi. Oui, et puis vous vous êtes assis à table avec une figure, je puis

dire, rayonnante de bonheur. Eh bien, quoi? Non, monsieur Panade, ne parlez pas ainsi : ce n'est pas moi qui vous ai enlevé cet éclat merveilleux : ce n'est pas moi. Si vous n'êtes pas plus heureux que tous les hommes, vous devriez l'être, le ciel le sait !

Oui, je veux causer d'il y a quatorze ans. Alors

vous étiez assis à côté de moi , et vous choisissiez tout ce qu'il y avait de meilleur pour me l'offrir. Vous m'auriez donné des perles et des diamants à manger, si j'avais pu les digérer. Oui , je le répète, vous étiez assis h côté de moi et.... Que réclamezvous? Vous ne pouviez pas être à côté de moi aujowriïhui? Cela n'a rien à voir avec ce que je vous ai dit. Mais vous êtes toujours le môme. Je ne puis parler, sans que vous vous jetiez sur quelque autre sujet. Ah 1 et quand on porta la santé du jeune couple, quel discours vous fîtes alors 1 C'était délicieux 1 Vous fîtes pleurer tout le monde , comme si leur cœur se brisait , et je m'en souviens aussi bien que si c'était hier ; comme les larmes coulaient le long du nez de mon cher papa , et comme mon excellente mère faillit avoir une attaque de nerfs! Mes bons parents ! ils ne songeaient guère, en écoutant votre beau bavardage, de quelle façon vous me traiteriez un jourl Comment vous m'avez traitée? Oh, monsieur Panade, comment osez-vous le deman-

der? Il est heureux pour vous que je ne puisse vous voir rougir ! Comment vous m'avez traitée , et penser que c'est la même langue qui a pu faire un discours comme celui-là, et ensuite parler comme elle a fait aujourd'hui! Comment vous avez parlé? d'une manière honteuse ! Qu'avez- vous dit de votre bonheur en ménage? Rien, tout simplement. Qu'avezvous dit de votre femme T moins que rien ; absolument comme si c'était un marché dont vous fussiez fâché, et dont il ne vous restât plus qu'à tirer le meilleur parti. Que dites-vous? Et le meilleur n'en vaut rien? Répétez-le encore Panade, et je me lève de mon lit. Vous ne Vavez pas dit? Qu'avez-vous dit alors? Quelque chose de fort approchant, je le sais. Oui, un joli discours de remercîment pour un mari l Et chacun a pu voir que vous vous moquez pas mal de moi, et voilà pourquoi vous les aviez réunis ici; voilà pourquoi vous les aviez invités : c'était pour m'insulter sous leurs yeux, comment? C est moi qui vous les ai fait inviter? Oh Panade 1 quel homme insupportable vous êtes !

J'imagine que vous allez me dire à l'instant que je vous ai fait inviter Mlle Belhomme ? oh oui, ne prétendez pas que son frère l'a amenée à votre insu? Gom ment? Ne l'ai-je pas eniendule déclarer? Sans doute, je l'ai entendu; mais croyez-vous que je sois tout

à fait folle? Pensez-vous que je ne sais pas que tout , était arrangé entre vous? Il faut qu'elle soit une gentille personne pour venir chez une femme sans être invitée ? Hais je sais pourquoi elle est venue ; oui, oui; elle est venue pour faire son inspection. Ce que cela signifie? Oh ! c'est parfaitement clair. Elle est venue pour voir si l'appartement lui conviendrait, si ma place au coin du feu lui plairait; si encore — un pareil traitement ne suffit-il pas pour briser le cœur d'une mère?— elle s'accoutumerait à mes chers enfants!

C'est inutile de sauter avec un tel tapage; mais voilà le fait simplement : je ne puis prononcer le nom de Mlle Belhomme, que vous n'invectiviez comme dans un transport de rage. Gela montre bien que j'ai touché juste. Autrement, pourquoi cela vous tourmenterait-il? Croyez-vous que je ne l'ai pas vue regarder tes chiffres sur les cuillers, comme si elle voyait déjà le mien gratté et le sien gravé à la place. Non, je ne vous rendrai pas fou, Panade ; et d'ailleurs ce serait votre faute. Il n'y a pas un autre homme qui voulût traiter la femme de son cœur avec... que dites-vous? Vous aimeriez mieux avoir épousé un hérisson? Bien, nous y voilà enfin ! C'est toujours la même histoire 1 Toutes les fois que vous avez vu cette demoiselle Belhomme,

je suis sûre d'être outragée. Un hérisson ! Voilà certes une jolie affaire pour une femme, d'être ainsi appelée par son mari! Vous ne pensez pas sans doute que je vais rester tranquillement au lit, pour m'entendre qualifier de hérisson ! Vous ne le pensez pas, Panade?

J'espère seulement que Mlle Belhomme a bien dîné, voilà tout. Pouf moi, je n'ai rien mangé. Vous le savez bien. Et comment dUrais-je fait pour prendre quelque chose? Vous savez que le seul morceau que j'aime dans le dindon, c'est la lunette. Et naturellement elle a été offerte à Mlle Belhomme! Oh! je vous ai vu rire en la mettant sur son assiette ! Et vous ne vous figurez pas qu'après une telle insulte, j'aurais pu goûter à quoi que ce soit sur la table. Non, j'espère avoir plus de cœur que cela. Oui, et vous avez pris du vin quatre fois en môme temps qu'elle. Que dites-vous? Deux fois seulement? Par exemple! vous étiez Si éperdu.... si.... Fasciné, M. Panade; oui si fasciné que vous ne saviez plus ce que vous faisiez. Malgré tout je pense que, tant que je vivrai, il est bienséant de me respecter à ma table. Je dis tant que je vivrai ; car je sais que je ne durerai pas longtemps, et alors Mlle Belhomme peut venir et s'installer ici. Je dépéris tous les jours, et cela n'a rien d'étonnant. Je n'en dis jamais rien, mais

chaque semaine je suis obligée 4e rétrécir mes , robes.

J'ai vécu pour apprendre quelque chose . croyezmoi 1 Mlle Belhomme s'est retroussé le n<z devant mes crèmes. Il ne suffit pas que vous trouviez tou jours à blâmer, il faut encore que vous ameniez ici des femmes pour rire de moi à ma table. Que ditesvous? Ellene s'est pas retroussé le nez? J'en suis sûre : c'était pourtant, bien inutile, la Providence le lui a déjà assez retroussé. Mais il faut qu'elle se donne des airs à propos de ma crème ! Je l'ai vue la déchiqueter, avec la cuiller, comme si elle mâchait du sable. Que dites- vous? Elle a déclaré excellent mon plumpouding? Qui lui demandait son approbation? Voilà de son impudence, j'imagine!

Oui, j'ai passé une jolie journée* Je n'oublierai pas cet anniversaire, à ce qu'il me semble. Et, comme je le déclare, vous avez fait, un joli discours en manière de remercîments. Non, Panade, si j'étais pour vivre cent ans, — vous n'avez pas besoin de grogner, monsieur Panade, je ne vous tourmenterai pas la moitié de ce temps là ; — si j'étais pour vivre cent ans, je ne l'oublierais jamais, jamais! Vousn\ivez pas même tant fait que d'introduire un de vos enfants dans votre discours. Et — les pauvres chéris — qu'ont-ils fait pour vous déplaire? Non, je ne vous

rendrai pas fou. C'est tous, M. Panade, qui me rendrez folle : tout le monde le dit.

Et vous vous figurez que je n'ai pas vu comment il se faisait que cette demoiselle Belhomme et vous vous étiez toujours partenaires au whist? Comment cela se faisait? C'est bien simple. Naturellement vous prépariez les cartes, et vous tiriez ce qui vous convenait. C'était arrangé entre vous. Oui, et quand elle prenait une levée, au lieu d'attaquer atout.... elle jouer le whist, allons donc! Que lui disiez-vous, quand elle trouvait qu'elle avait commis une faute? Ohl il était impossible que son cœur s'y trompât.... Et cela, monsieur Panade, devant le monde, avec votre femme dans le salon.

Et Mlle Belhomme.... Je ne me tairai pas. Je parlerai de Mlle Belhomme : qui est-elle donc, après tout, pour que je n'aie pas le droit de parler d'elle ? Je me figure qu'elle croit chanter. Que dites-vous? Elle chante comme une sirène? Oui, exactement, exactement comme une sirène ; car elle ne chante

jamais sans se découvrir beaucoup. Elle aurait pu je pense, choisir un autre morceau. J'aime quelqu'un, en vérité 1 comme si j'ignorais ce que signifiait ce quelqu'un — toute l'assemblée l'a su aussi — et voilà pourquoi cet air a été choisi, pas pour autre chose.

Cependant, monsieur Panade, comme j'ai pris mon parti, je n'en dirai pas davantage sur ce sujet ce soir, j'aime mieux, essayer de dormir.

A ma grande surprise — écrit Panade — elle tint parole — ce dont je lui fus très-reconnaissant.

Panade rentre le soir au moment juste où Mme Panade vient de sortir pour faire des emplettes. Quand elle rentre, à dix heures, Panade fait quelques observations.

Vous auriez dû prendre une esclave — oui, une négresse, et non pas une femme. Je l'affirme, mieux aurait valu pour moi naître négresse une bonne fois — beaucoup mieux. Qu'y a A-il encore? Bien, j'aime cette remarque. Sur ma vie, M. Panade, voilà du sang froid. Je ne puis pas quitter la maison pour acheter seulement un mètre de ruban, que vous ne tempêtiez de manière à enlever la toiture. Vous n'avez pas tempêté ? Vous n'avez fait que parler!

Parlé, vraiment 1 non, Monsieur, je n'ai pas une sensibilité si raffinée, et je ne crie pas avant d'être blessée. Mais vous auriez dû épouser une femme qui fût de pierre; car vous ne vous inquiétez de personne, du moins de personne qui vive dans votre

maison. Je voudrais seulement vous voir déployer un peu de votre humanité dans votre intérieur, un tant soit peu, par curiosité: voilà tout.

Que dites-vous? Qu'est-ce qui m 9 a pris d'aller dans les magasins lesoirï Et quand voudriez-vous que j'y fusse allée? Pendant l'ardeur du soleil, pour revenir avec une figure de -sorcière? Je ne vois pas là de quoi rire, M. Panade; mais vous songez à la figure de n'importe qui avant celle de votre femme. Oh 1 c'est assez clair, et tout le monde peut s'en apercevoir. Voyons, par exemple, si c'était la figure de Mlle Belhomme.... Voyons, voyons, M. Panade l Pourquoi vous démener ainsi? Je suppose que Mlle Belhomme n'est pas une personne si étonnante qu'on ne puisse plus la nommer? Je suppose qu'elle est faite de chair et de sang. Comment? Vous m savez pas ? Ha ! je ne le sais pas 1

Qu'est-ce à dire, M. Panade? Vous aurez votre chambre à part? Vous ne voulez pas être tourmenté de cette façon? Non, vous n'exécuterez pas ce projet, Monsieur, du moins tant que je vivrai. Une chambre à part ! Et vous vous qualifiez d'homme religieux, M. Panade. Je vous conseille de prendre votre livre de prières, et d'y lire tout du long l'office du mariage. Une chambre à part, est-il possible ! Panade, mais vous devenez tout à fait païen. Une chambre

à part! Ah! C'est alors que les domestiques jaseront! mais non, il n'y a pas d'homme — le meilleur même qui soit sur la terre — qui pût jamais me réduire à cette condition méprisable.

Je ne vais pas dormir; vous devriez assez me connaître pour ne pas me demander de tenir ma langue. Parce que vous rentrez à l'instant même où je viens de sortir pour faire quelques emplettes, vous êtes pire qu'une furie. Je serais enchantée de savoir combien d'heures je veille pour vous attendre. Que dites-vous ! Personne ne me prie de veiller? voilà bien la reconnaissance des hommes! Les voilà tous! Mais une pauvre femme ne peut quitter la maison, sans que.... quoi encore? Ne puisse pas sortir à des heures raisonnables? raisonnables? Gomment appelez-vous donc huit heures? si je sortais à onze heures ou à minuit, en même temps que vous rentrez, vous pourriez alors parler ; mais sept ou huit heures, n'est-ce pas le moment de fraîcheur de la soirée , le meilleur temps pour jouir de la promenade, et, comme je dis, pour faire un petit bout de visite aux magasins? Oh oui, monsieur Panade, j'ai sur les gens qui sont tenus dans les boutiques la même opinion que vous ; mais cela n'a rien à faire dans la question. Je sais ce que vous voudriez; vous voudriez que tous ces jeunes gens pussent quitter de

bonne heure leur comptoir, pour cultiver ce qu'il vous plaît d'appeler leur esprit. Voilà lès belles idées que vous ramassez parmi un tas de libres penseurs et de je ne sais qui 1 Quand j'étais jeune fille, on n'entendait jamais parler des esprits ou des intelligences, comme vous les nommez, à ce que je crois. Bêtise ! encore une nouvelle invention qui nous arrive : le plus tôt qu'elle disparaîtra, ce sera le mieux.

Pas d'observation 1 A quoi bon des boutiques, si elles ne doivent pas être ouvertes tard et de bonne heure aussi ! A quoi bon des boutiquiers, s'ils ne sont pas là toujours pour servir les pratiques ? Le monde paie ce qu'il prend, à ce que j'imagine ; n'allez-vous pas fixer quand les gens devront venir pour dépenser leur argent,et quand ils ne le devront pas? Dieu merci! si une boutique ferme, l'autre reste ouverte, et je pense toujours que, par devoir envers moi-même, je suis obligée d'aller à la boutique qui reste ouverte la dernière; oui, c'est le seul moyen de punir les boutiquiers qui sont des fainéants, et se donnent des airs de fermer de bonne heure.

En outre, il y a des objets que j'aime mieux acheter à la lumière. Ne venez pas me parler d'humanité. De l'humanité, ce serait par trop curieux, pour une bande de grands gaillards, jeunes et bien dé-

couplés, dont quelques-uns sont de taille & se faire voir comme géants I En résumé qu'ont-ils à faire? pas autre chose que de se tenir derrière un comptoir, et d'avoir un ton poli. Oui, je connais vos idées ; vous répétez sans cesse que tout le monde travaille trop : je sais cela. Tous voudriez que tout le monde ne ftt la moitié du temps que tourner ses pouces, se promener dans les parcs, visiter les galeries de tableaux, les musées et autres bêtes d'établissements. C'est très-joli, sans doute ; mais, Dieu merci 1 le monde n'est pas encore près d'en venir là I Que dites- vous que je suis, monsieur Panade? Une folle incapable de regarder plus loin que le coin de mon feu? Si, si, je puis faire autrement ; je puis voir aussi loin que vous, et même bien plus loin. Mais je ne puis sortir pour faire quelques emplettes avec mon excellente amie, Mme Wittles.... De quoi riez- vous? Gela ne leur est-il pas possible? les femmes ne peuvent-elles savoir ce que c'est que l'amitié? Sur ma vie, vous avez de nous une belle opinoin! Si, si, nous pouvons..., nous pouvons regarder ce qui se passe hors de chez nous, mon* sieur Panade. Et si nous ne pouvons pas, tant mieux pour nos familles, ce serait une bénédiction pour leurs femmes et leurs enfants, si les hommes ne le pouvaient pas non plus. Vous n'auriez pas prêté ces

cinq litres — et tant d'autres, j'en suis sûre, dont je n'ai jamais rien su— si vous — un des rois de la Création — vous aviez la moitié du bon sens qu'ont les femmes. Il est rare, je pense, que vous nou attrapiez à prêter cinq livres ; je ne le crois pas du moins. \

Non ; je n'attendrai pas à demain matin pour par» 1er de oela. Vous ne voudriez pas blesser tous mes sentiments lorsque je rentre, en pensant que je ne répliquerai rien. Vous m'avez qualifiée de personne inhumaine ; vous avez affirmé que je n'avais pas le moindre respect, le moindre souci de la santé et du repos de mes semblables ; je ne me rappelle pas comment vous ne m'avez pas appelée.... et cela parce que j'ai eu le malheur d'acheter.... mais je ne vous dirai pas quoi.... Non.... je ne vous satisferai pas sur ce point.... maïs vous m'avez dit des sottises.... tant et plus.... et cela pour être restée jusqu'à dix heures à visiter des magasins. Vous avez un grand fond de belle compassion ; je suis convaincue que le jeune homme qui m'a servie est capable d'abattre un bœuf d'un coup de poing.... il est assez fort pour enlever une maison.... mais vous avez pitié de lui.... Oui, vous êtes toute bienveillance pour lui et pour tout le monde, suivant vos expressions. Ah ! Panade, quel hypocrite vous

faites ! Tout mon désir, ce serait que le monde sût au juste comment vous traitez votre pauvre femme 1 Que dites-vous î Par pitié, que je vous laisse dormir? Pitié, vous dites! je voudrais vous en voir un peu pour les autres. Oui, oui, je sais ce que signifie ce mot pitié ; mais ce n'est pas une raison pour que j'aille faire mes emplettes un tant soit peu plus tôt que je ne fais ; et je n'y Consentirai pas, non : vous m'avez là-dessus accablée , assommée de vos sermons; vous m'avez fait aller à des meetings 'pour entendre traiter la question tout au long; mais dans tout cela il n'y a pas de motif qui doive empêcher une femme d'aller dans les magasins aussi tard qu'il lui platt. C'est extrêmement joli, je l'avoue, pour vous hommes de vous adresser à nous dans ces réunions où, naturellement, nous sourions, et... .tout le reste.... et quelquefois nous secouons nos mouchoirs blancs.... et où vous déclarez que nojis avons entre les mains le pouvoir de faire fermer de bonne heure. Oui, nous l'avons, et c'est notre intention de le garder. Voilà, vous ne me prendrez jamais à faire mes emplettes avant le dernier moment, et, par principe,

1. En Angleterre, le droit de réunion est absolu; on peut traiter librement et publiquement toutes les questions dans ces meetings^ assemblées excessivement nombreuses parfois, maisod le tumulte ne dégénère presque jamais en violences.

VINiT-DEUXIÈME SERMON. 159

j'irai toujours au magasin qui reste ouvert le plus tard . C'est rendre service aux jeunes gens que de les tenir à l'attache pour leurs affaires. Cultiver leur esprit, quelle plaisanterie I Làcbez-les à sept heures, et ils ne cultiveront que leur billard. En outre, s'ils désirent s'instruire, par le beau temps qu'il fait, ils n'ont qu'à se lever à trois heures ! Il suffit de vouloir pour pouvoir, monsieur Panade.

Je croyais, écrit Panade, qu'elle était endormie. Dans cet espoir, je m'étais assoupi quand elle me secoua et me fit cette déclaration : Panade, vous avez besoin de bonnets de nuit; mais vous verrez bien si je bouge pour les acheter avant neuf heures du soir.

ogp

VINGT-TROISIÈME SEBMON.

Mme Panade désire savoir s'ils vont au bqrdde la mer, oui ou non,

cet été : voilà tout.

Quelle chaleur 1 Oui, c'est cela de la chaleur. Je parie qu'on serait aussi bien dans un four qu'à Londres par cette température. Vous semblez oublier que nous en sommes en juillet, M. Panade. J'ai attendu tranquillement, sans jamais vous en parler, et, à l'heure qu'il est, vous n'avez pas encore dit un mot du bord de la mer, non pas que je m'en préoccupe pour moi-même ; — oh non; que je me porte bien ou mal, cela n'a pas la moindre importance. Et même j'allais dire — mais non, je le garde pour moi — que plus tôt, peut-être, je quitterai ce monde, mieux vaudra. Oh oui ! je ne crains pas de l'avancer, c'est votre opinion, et elle est bien évidente ; autrement, vous ne resteriez pas ainsi couché sans rien dire. Vous êtes capable de faire damner

un saint, monsieur Panade ; mais vous ne réussirez pas à me vexer. Non ; j'ai pris mon parti, et il est bien arrêté que je ne me laisserai plus vexer par vous. Pourquoi me tourmenterais-je moi-môme?

Mais tout ce que je veux vous demander, le voici : Avez- vous Tintention d'aller passer la saison au bord de la mer? Oui? vous irez à Gravesend. Eh bien ! vous irez seul, voilà tout ce que je sais. Gravesend ! vous pourriez tout aussi bien vider une salière dans le canal qu'on baptise du nom de Rivière Nouvelle, et appeler cela le bord de la mer. Gomment? On est à proximité pour les affaires ? Vous voilà encore ! je ne puis jamais parler du moindre délassement, sans que vous me jetiez au nez vos affaires ! Ce n'est pas vous pourtant qui laissez les affaires vous détourner de vos plaisirs, monsieur Panade ; ce n'est pas vous. Ce serait tant mieux pour votre famille, si vous vous laissiez ainsi détourner.

Vous savez que Mathilde a besoin de prendre des bains de mer ; vous le savez, ou vous devriez le deviner, rien qu'à l'air de l'enfant; et cependant — je vous connais, Panade — vous auriez laissé passer tout l'été sans dire un seul mot à ce sujet. Que dites-vous ? // fait si cher vivre à Margate? Pas du tout. Je réponds que, somme toute, nous y gagnerons ;

car, si nous n'y allons pas, nous serons tous mala-

des, tous jusqu'au dernier, pendant l'hiver. Non que ma santé mérite aucune considération : je n'en suis que trop convaincue. Du moins jusqu'à présent, elle n'a préoccupé personne. Vous savez que Margate est le seul endroit où je puis prendre quelque chose au déjeuner, et malgré tout vous parlez de Gravesend. Hais il vous importe bien que je mange! Vous ne vous inquiéteriez pas davantage, si je ne mangeais plus du tout. Vous ne faites point attention à mon appétit comme ferait tout autre mari ; sans cela vous auriez vu où il est déjà réduit. Que demandez-vous? Combien cela coûtera? Vous voilà encore, monsieur Panade, avec votre lésinerie. Quand vous voulez aller vous-mémeàBlackwall ou à Greenwich, vous ne demandez jamais combien coûtera le vovage. Qu'est-ce donc? Vous n'aOet jamais àBladavall? Boni je n'en sais rien; mais si vous n'y allez pas, cela ne fait rien à ce que je dis. Oui, vous pouvez donner une guinée pour une assiette de whilebaits ', quand il s'agit de vous. Non, monsieur, je ne suis pas folle ; et je sais très-bien ce dont je suis en train de parler ; personne ne le

Petit poisson très-délir.at, de l'espice du hareng, que l'on langer à Blackwall, et que l'on sert aux dîners que font leux les membres du parlement, avant de se séparer, quand ssion est finie et que la taiton commence.

sait mieux. Oui, une guinée pour vous faire servir des whitebaits, tandis que vous regardez à un demilitre de crevettes pour votre pauvre famille. Bah 1 Vous ne regardez à rien pour elle? Cela vous va bien d'être couché ici et de tenir ce langage. Ce que cela coûtera? peu importe la dépense, puisque nous n'irons pas du tout Non ; nous resterons chez nous, nous serons tous malades cet hiver, tous jusqu'au

dernier, tous excepté vous ; car rien ne vous rend malade, vous; nous garderons tous le lit, je n'en doute pas ; et il y aura un mémoire d'apothicaire long comme d'ici à demain ; mais il n'y faut pas songer. Ne vaut-il pas mieux , bien mieux, dayer pour se procurer de vilaines médecines que pour avoir de l'air pur et de bonne eau salée? Ne m'appelez pas femme, et ne me demandez pas ce que cela coûtera. Je vous le déclare net, si vous alliez poser l'argent là, devant moi, sur ce couvre-pied, je n'irais pas maintenant, certainement non. Il vaut mieux que nous soyons tous malades : alors, vous serez satisfait.

Voilà qui est entendu, monsieur Panade: mettezvous à ronfler, c'est bien là votre personnalité égoïste. Je vous parle de toute votre famille qui gardera le lit, et vous, comme une vraie bûche, fous vous détournez , et vous commence? à vous

164 SOyS LES RIDEAUX.

endormir. N'est-ce pas là une insulte bien conditionnée? Comment pouvez-vous dormir avec une teUe épine en pleine chair ? Je me figure que vous avez l'idée de me qualifier d'épine.... après ce que j'ai été pour vous.... comme femme. Mais non, monsieur Panade ; vous pouvez m'appeler tout comme il vous plaira ; vous ne me ferez plus pleurer à présent. Non» non, je ne prodiguerai pas mes larmes pour une personne telle que vous.... à présent.... Gomment? Vous F espérez bien? Ah! voilà votre ingratitude !, Il n'y a pas un homme parmi vous qui mérite l'amour d'une femme! — mon pauvre cœur !

Tous les autres peuvent quitter la ville, tous excepté nous. Si j'avais seulement épousé Simmons? Vous demandez pourquoi je ne Vai pas épousé? Là, voilà tous les remerclments que je reçois. Quel est ce Simmons? vous le savez très-bien. Et il m'aurait traitée un peu mieux, j'en suis persuadée. C'était un homme bien élevé. Vous tien pouvez rien dire? possible; mais je le sais, moi. Par un temps comme celui-ci, rester à cuire à Londres, et quand les peintres vont venir ! Vous ne voulez pas que les peintres viennent? Mais il faut vous y résigner ; et s'ils entrent une fois ici, je suis bien décidée à ne laisser bouger personne de nous 1 Peindre une maison en

juillet, pendant que la famille y est ! Nous serons tous empoisonnés, cela va sans dire ; mais qu'est-ce que cela vous fait?

Pourquoi ne puis-je pas vous dire ce que cela coûtera ? comment serait-il possible à moi ou à toute autre femme de fixer exactement les dépenses? Naturellement pour le logement — à Margate surtout, cela nous coûtera un peu plus cher que de vivre dans notre maison. Oh oui! vous h savez? Bien, si vous le saviez, monsieur Panade, je suppose que ce n'est pas un crime d'en faire mention. Pourtant, si vous le prenez pour deux mois, on le louera moins cher que pour un- Non, monsieur Panade, je n'en aurai pas par-dessus la tète au bout d'un mois, non; il n'est pas vrai que je ne suis pas plus tôt hors de la maison que je veux y rentrer. Sans contredit, j'étais fatiguée de Margate, il y a trois ans, parce que vous aviez l'habitude de me laisser promener seule le long de la plage, pour être dévisagée par toute sorte de télescopes, mais vous ne le ferez pas une seconde fois, monsieur Panade, je vous en préviens.

Ce que je ferai à Margate? N'y a-t-il pas les bains, les coquillages à ramasser? N'y a-t-il pas les bateaux, et les ânes? Et le dernier roman nouveau, quel qu'il soit? Car le seulendi oit où je savoure réellement un livre, c'est le bord de la mer. Non, ce

n'est pas que j'aime à assaisonner de sel ma lecture, monsieur Panade ! Je suppose que vous qualifiez cela de plaisanterie? Vous pourriez garder vos plaisanteries pour les faire en plein jour, je pense. Hais comme je disais, là, vous m'interrompez sans cesse, — il me semble toujours que l'océan m'otlvre l'esprit. Je ne vois rien là de quoi rire; mais vous riez toujours quand je dis quoi que ce soit. Quelquefois, sur le bord de la mer, surtout à la marée basse, je me sens si heureuse ; absolument, comme si j'allais pleurer.

Quand tout devra-t-il être prêt? Pour dimanche prochain? Qu'est-ce que cela coûtera? Alors, n'en parlons plus, non, nous n'irons pas. J'enverrai chercher les peintres, demain. Vous dites? Je puis partir, emmener les enfants, et vous resterez ici? Non, monsieur; vous venez avec moi, ou je ne bouge pas. Je n'irai pas me montrer comme une poule échappée avec ses poussins, sans personne pour me protéger. Ainsi nous partons lundi? n'est-ce pas?

Qu'est-ce que cela coûtera? Quel homme! Eh bien, Panade, j'ai calculé qu'avec les pantoufles de buffle et le reste nous ne pouvons pas à moins de soixante-dix livres. Non je ne retrancherai pas les pantoufles, et je n'accepterai pas cinquante livres. C'est soixante-dix livres, pas un sou de moins.

Naturellement, ce qui restera sera autant d'économisé. Panade, quel homme vous faites 1 Allons, partons-nous lundi? Que dites-vous? Vous verrez? Ce n'est pas sans peine, enfin! Alors, lundi.

Tout pour une chance de paix, écrit Panade. Je consentis au voyage demandé, en pensant que je pourrais mieux dormir peut-être en changeant de lit.

Mme Panade revient sur la manière cruelle dont Panade l'a négligée à bord du Corsaire Rouge. Mme Panade a été tellement incommodée sur mer, qu'ils sont descendus au Dauphin, à Herne-Bay. «

Panade, avez-vous regardé sous le lit ? Pourquoi ? Diable d'homme 1 A cause des voleurs, sans doute. Vous figurez-vous que je dormirais dans un lit étranger, sans cela? Ne me dites pas que c'est une bêtise. Je ne fermerai pas l'œil de toute la nuit. Non pas que vous vous en inquiétiez fort, non certes ; chut! J'entends quelqu'un, j'en suis sûre. Non, cela ne ressemble pas le moins du monde à une souris. Oui, vous voilà bien; riez. Il n'y aurait pas de quoi rire, si.. .. Je suis sûre qu'il y a quelqu'un I . .. . Quand je vous dis que j'en suis sûre 1.... Oui, monsieur Panade ; maintenant je suis satisfaite. Tout autre homme se serait levé, aurait regardé lui-

même ; surtout après tout ce que j'ai souffert sur ce vilain bateau, mais vous faire bouger, vous ! Oh non ! Vous me laisseriez coucher ici, vous me laisseriez voler et tuer, sans vous en soucier. Par exemple, vous n'allez pas dormir ! Que dites-vous ? C'est le changement d'air. ...et vous êtes toujours assoupi quand vous changez dair? Cela montre bien les sentiments que vous avez, après toutes les épreuves par lesquelles j'ai passé. Oh! quel bâillement brutal! Panade, vous n'avez pas plus de cœur que la figure de bois en jupon blanc qui est à l'avant du bateau.

Non.... je n'ai pas pu laisser mon caractère chez nous. Par exemple ! Parce que, une fois en votre vie vous m'emmenez.. ..oui... une fois, ou deux, ou trois, tout au plus; parce que, je le répète, vous m'emmenez une fois hors de chez nous, il faudra me tenir comme une esclave et ne rien dire. Et 'c'est là du plaisir? Allons donc! Gomme j'en aurai du plaisir , s'il me faut vivre la bouche cousue ! Voilà une belle façon de faire plaisir à une femme !

Mon Dieu ! Ne voilà-t-il pas que le lit tourne et danse? J'ai dans la tête tout cet ignoble bateau. Non, je ne serai pas rétablie demain matin, mais personne ne peut jamais rien avoir, excepté vous. Vous n'avez pas besoin de grogner si fort, monsieur Panade, pour troubler les gens, peut-être, dans

l'autre chambre. C'est un miracle que je sois encore en vie. J'aurais une fois donné tout au monde, pour que quelqu'un me jetât par-dessus le bord ! Pourquoi faites-vous claquer vos lèvres, monsieur Panade? Mais je sais ce que cela signifie — naturellement, vous n'auriez pas bougé pour l'arrêter ; — vous n'êtes pas homme à le faire. Et alors vous auriez pu vous apercevoir que le vent avait rudement soufflé aujourd'hui ; mais c'est avec cet espoir que vous êtes venu.

J'aurais été capable de tout, si ce n'avait été cette bonne âme, le brave capitaine Large. Je le proclame, toutes les femmes qui vont à Margate doivent prier pour lui : il est si attentif pour les personnes qui ont le mal de mer ; il est si bien élevé ! Comment j'aurais descendu l'escalier sans lui, lorsque la tête à commencé à me tourner, c'est ce que j'ignore. Ne me dites pas pourquoi je ne me suis pas plainte à vous; vous pouviez voir que j'étais malade. Et tandis que tout le monde prenait une couleur de bougie de suif, vous aviez le courage de vous promener tout du long, de faire ce que vous appelez vos plaisanteries sur la petite bouée qui n'a jamais été malade à l'entrée de la mer, et un tas d'autres stupidités barbares.

Oui, Panade ; il y a maintenant bien des années

que nous sommes mariés; mais si nous étions pour vivre ensemble mille ans de plus, — pourquoi joindre ainsi les mains? — mille ans de plus, je le répète, jamais je n'oublierais Totre conduite d'aujourd'hui. Vous avez pu aller à l'autre bout du bateau, et fumer un cigare, quand vous saviez que je serais malade ; oui, vous le saviez, puisque je le suis toujours. Et avec quelle brutalité n'avcz-vous pas pris ce grog froid ! Vous pensiez que je ne vous apercevais pas; mais toute malade que j'étais, & peine capable de tenir ma tête droite, j'avais l'œil sur vous tout le temps. Trois verres de grog froid ! et vous les avez sirotés, et vous avez bu à la santé de gens avec lesquels vous n'aviez rien de commun, tandis que vous ne vous occupiez pas de celle de votre femme légitime. Trois verres de grog, pendant que je restais, je puis le dire, abandonnée 1 Vous ne les avez pas entendus, mais tous les passagers criaient que votre conduite était déshonorante.

Que dites-vous? C était en grande partie ma faute t T avais trop bien dtnè? Et vous êtes un homme, vous! Si j'ai pris autre chose que la poitrine et la cuisse de cette petite oie — qui venait, on peut dire, de sortir de sa coque — avec le plus léger morceau de farce, je suis une méchante femme ! Que dites-vous? El la salade de homard? Hélas 1 comment pouvez-vous en

parler? Un enfant d'un mois en aurait mangé davantage. Et la tourte aux groseilles ? Ah ! si vous comptez cela, vous compterez le reste aussi. J'ai trop mangé, par exemple ! Croyez-vous que j'allais payer pour un dîner, sans toucher à rien? Non, monsieur Panade : heureusement pour vous, je sais un peu mieux que cela le prix de l'argent.

Mais, nécessairement, vous aviez mieux à faire que de vous occuper de moi. M. Belhomme est montée bord à Gravesend. C'était convenu, cela va de soi. Vous pensez que je ne l'ai pas vu vous donner une lettre? Ce ri était pas une lettre, mais un journall Laissez donc : toute malade que j'étais, j'avais encore mes yeux. C'était alors le plus petit journal que j'aie jamais vu, voilà tout. Mais, comme il est naturel, une lettre de Mlle Belhomme.... A présent, Panade, si vous commencez à crier de cette manière, je vais me lever. Oubliez-vous que vous n'êtes pas chez vous? Faire un tel tapage ! Troubler tout le monde! Nous allons faire monter le maître de l'hôtel ! — Et vous avez pu fumer et boire.... en avant, comme vous disiez. Après? Vous ne pouviez pas fumer autre part? Cela n'y fa|t rien. Oui, en avant. Quel malheur que Mlle Belhomme n'ait pas été avec vous! Je gage que rien n'aurait été trop en avant pour elle. Non, je ne me tairai pas, et je n'ai pas à rou-

gir de moi-même. Ce n'est pas un crime de lèsemajesté de parler de Mlle Belhomme ! Après toul ce que j'ai souffert aujourd'hui, je serais réduite & ne pas ouvrir les lèvres ? Oui, j'aurais été emmenée loin de ma maison, traînée ici sur le bord de la mer, rendue malade, et je ne parlerais pas! J'aimerais savoir ce à quoi vous me réservez.... après?

C'est un miracle du ciel qu'aucun de mes chers enfants n'ait été noyé ; ce n'est pas leur père qui se serait occupé d'eux, tant qu'il pouvait avoir son eau-de-vie et ses cigares. Pierre a été si près d'un des trous que.... Il n'y a rien à craindre? Il vous convient de parler ainsi, à la bonne heure ; mais vous savez quel enfant curieux c'est, et comme il aime à se fourrer parmi les machines. Hein? Je l'ai déjà dit? Peu importe: je veux le répéter. Que je dorme, comptez là-dessus ! comme si on ne pouvait jamais causer un peu raisonnablement. Non, je ne serai pas en retard pour le bateau de Margate demain matin: je me réveille à l'heure qui me plaît, et vous devriez le savoir. ... depuisque nousnousconnaissons.

N'a-t-on pas dû me regarder comme une pauvre créature abandonnée dans la chambre des dames, lorsque personne ne descendait pour voir comment j'étais? Vous êtes descendu une douzaine de fois? Non, Panade, cela ne prend pas. Je suis mieux informée.

Vous n'élus pus venu une seule fois. Oh non 1 les cigares et l'eau-de-vie vous absorbaient tout entier; et au moment même où j'étais si malade que je ne pouvais rien distinguer de ce qui se passait autour de moi, vous n'êtes jamais venu. Tous les maris des autres dames sont descendus, ah I au moins vingt fois. Quelles devaient-être mes impressions quand j'entendais les autres frapper à. la porte et faire mille questions pleines d'un tendre intérêt.... comme des maris enfin!... tandis que moi je restais malade, seule et délaissée? Oui, vous vous disposez à me prendre par un bel argument. Vous voudriez savoir si j'étais assez malade pour ne rien distinguer, comment j'ai pu m'apercevoir que vous n'Êtes pas venu à la porte de la chambre? C'est bien là votre insupportable manie; mais je ne ne laisserai pas prendre de cette manière-là.

Il est fort possible, dit Panade, qu'elle ait bavardé deux heures de plus; mais, par bonheur, le vent se leva tout à coup, les vagues mugirent; et charmé par ce doux concert (pour ne rien dire du grog du Dauphin) je tombai de cette façon ou d'autre dans un profond sommeil.

Mme Panade, fatiguée de Margate, éprouve le besoin de voir

la France.

Ne vous sentez-vous pas fatigué, Panade? Nonl Y eut-il jamais pareil homme? Rien ne vous fatigue. Nécessairement, tout est au mieux pour vous ; vous pouvez lire vos journaux, et... — Hein? Cela m'est aussi permis ? Je suis curieuse de savoir ce que deviendraient les enfants, si je les lisais. Non : c'est assez que leur père perde un temps précieux & parler de politique, d'évèqucs, de lords, et d'une masse de gens qui ne donneraient pas un sou si nous n'avions pas de toit pour nous abriter ; — oui , c'est bien assez.... — Non, Panade, non: je ne vais pas vous ennuyer;je ne vous ai jamais ennuyé jusqu'ici, et il n'est pas présumable que je eommence maintenant. Mais c'est toujours ce qui arrive avec vous , — toujours. Je parie que (nous serions le plus

heureux couple du monde, si vous n'aimiez pas tant à tenir le dé de la conversation. Nous sommes ici pour nous amuser; par conséquent, prenons nos aises. Cependant, il faut que je le dise: quand il vous plaît, vous êtes un homme intolérable , Panade ; et vous ne l'ignorez pas.

Ce que vous avez fait encore? Allons, nous n'en causerons pas; non, laissez-nous dormir: autrement nous nous disputerions ; je sais que ce serait inévitable. Ce que vous avez fait, mon Dieu l Faut-il que je ne puisse pas quitter mon intérieur pour quelques jours sans être infailliblement insultée! Tout le monde Ta vu sur la jetée. A vu quoiï Vous avez lefrontde rester couché là.... dans ce lit.... et de le demander ! Vu quoi, par exemple ! comme si ce n'était pas une chose décidée ! absolument arrêtée , avant que vous ayez quitté Londres. Oui, oui, j'adore votre innocence, M. Panade, quand vous faites semblant de ne pas savoir ce que je veux dire. Gela brise le cœur d'une femme déjuger ainsi son mari; mais vous avez fait preuve de perversité envers moi. Oh ! vous avez beau vous balancer et sauter dans le lit, cela ne vous rendra pas meilleur.

C'est bien vite fait d'appeler une femme chère amie. Je dois vous être bien chère, tenez, quand vous amenez Mlle Belhomme à.... Suffit.... Vous

n'avez pas besoin de crier comme un sauvage. Savezvous que vous n'êtes point ici chez vous? Savez-vous que vous êtes dans un logement garni? Vous imaginez-vous ce que les gens penseront de nous? Vous n'avez pas besoin de criailler de cette façon, car on peut entendre tout ce qui se dit ici. Que ditesvous? Pourquoi je ne me tais pas alors ? Allez toujours; tout vous est bon pour vous excuser, et pour m'em pêcher de parler. Mlle Belhomme vous suivra jusqu'ici, et je ne devrai pas souffler mot. Je sais qu'elle vous a suivi ; et si vous étiez pour aller devant un magistrat et jurer le contraire, je ne vous croirais pas. Non, Panade, ce serait plus fort que moi* Très-bien en ce cas! Quel cœur il faut que vous ayez pour répondre «Très-bien,» après ce que j'ai fait pour vous. . . Ainsi, j'aurai été arrachée à mon intérieur, traînée ici sur le bord de la mer, pour être ridiculisée devant le monde; — ne venez pas m'en conter I Pensez-vous que je n'ai pas vu comment elle vous regardait, comment elle tournail en l'air sa bouche d'unliard....et.... quoi? Pourquoi je Vax embrassée alorsî Qu'est-ce que cela fait ? Les apparences sont une chose, M. Panade, et les sentiments réels, une autre. Gomme si les femmes ne peuvent pas s'embrasser entre elles, sans que cela

tire à conséquence I Et vous, je vous ai vu vous

montrer aussi froid et aussi réservé avec elle que si.... Bien, Panade. Je ne voudrais être aussi hypocrite que vous pour le monde entier!

Là, encore ! j'ai entendu toute cette histoire.

Allons, elle est venue à la mer pour rejoindre son frère. Quelle heureuse chance après tout, que vous y soyez aussi! Ha, ha! Et quelle chance aussi... Heuml hcum! heum! avec la toux que j'ai attrapée... Oh! vous avez le cœur aussi dur que les roches du rivage ! Oui, c'est bien. Voilà un trait de votre humanité. Je ne puis attraper un rhume sans que ce soit ma faute nécessairement : je porte des souliers si minces. Avouez que vous aimeriez à me voir dans de gros souliers de paysan; vous ne tenez guère à ce que je ne me défigure pas. Mais pour le pied de Mlle Belhomme, ce serait bien différent , il n'y a pas de doute.

Quand vous m'avez fait abandonner mon intérieur, je croyais que nous venions ici pour notre plaisir; mais vous trouvez toujours moyen d'empoisonner ma vie. Le plus tôt que je quitterai ce monde, ce sera le mieux. Que dites- vous? Rienl Mais je sais ce que vous pensez , mieux que si vous parliez pendant une heure. J'espère seulement que vous trouverez une meilleure femme, voilà tout, M. Panade. Quoi? Vous ne voudriez pas essayer? Vraiment!

Je vous connais : avant six mois ma place serait remplie, oui, et mes pauvres enfants auraient à en souffrir terriblement.

Panade, si vous rugissez de la sorte, on nous donnera congé demain. Est-ce que je ne puis pas me tenir tranquille, alors? Oui, ce sont là de vos procédés: tout vous est bon pour me réduire au silence; mais nous n'aurons pas de dispute. Si cela dépendait de moi, je suis certaine que nous pourrions être aussi heureux que des tourterelles. C'est ma conviction, et vous n'avez pas besoin de grogner quand je l'exprime. Bonne nuit, Panade. Pourquoi dites-vous: Que le ciel me bénisse? Vous m'êtes bien cher, Panade; et si ce n'était cette demoiselle Belhômme.... Non, je ne vous torture pas. Je sais parfaitement ce que je fais, et je ne voudrais vous torturer pour rien au monde; mais vous n'imaginez pas quelle est la sensibilité d'une femme; Panade, vous ne le savez pas.

Panade! Dites donc, Panade? Un seul mot, mon ami. Eh bien! Allons, pourquoi me brusquer comme cela? Vous désirez dormirl Et moi aussi; mais ce n'est pas une raison pour me parler de ce ton-là. Vous vous rappelez, mon chéri, que vous m'avez une fois promis de me conduire en France. Vous ne vous en souvenez pas ? Je vous reconnais là ; vous ne vous rappelez pas une foule de choses que vous m'avez

promises, mais j'ai bonne mémoire, moi. Il y a uh bateau qui part mercredi pour Boulogne et qui revient le lendemain. Après? Nous pourrions pendant ce temps-là laisser les enfants avec les bonnes, et partir joliment. Bitisel Naturellement, si je désire quelque chose , c'est toujours une bêtise. H y a des hommes qui font voir à leurs femmes la moitié du monde; mais il vous semble, à vous, qu'il suffit bien de m' amener dans ce trou misérable, où tons les cailloux de la plage sont pour moi de vieilles connaissances, où il n'y a rien à voir que les mêmes cabines, la même jetée, les mêmes ânes; et le reste, toujours le même. Àh! j'oubliais: Margateâ un grand attrait pour vous: Mlle fielhomme y est. Non, je ne suis pas méchante, et je ne médirais pas d'un ange; mais de quelle manière cette jeune fille se promène- t-elle sur la plage à toute heure? Là, là ! j'ai fini. Je ne puis pas ouvrir la bouche pour parler de cette personne sans que vous tempêtiez. Vous savez que j'ai foujoursdésiréaller en France, et vous m'amenez ici afin que je puisse apercevoir les falaises de la France, — uniquement pour me tantaliser, et pas pour autre chose. Si j'étais restée chez moi, — et c'est contre mon gré que je suis venue ici, — je n'aurais jamais songé à la France; mais.... l'avoir tout le jour-là.... devant mes

yeux.,., et ne pas obtenir d'y aller! Votre conduite est plus que cruelle, Panade: elle est brutale. Il y a des gens qui mènent leurs femmes à Paris ; mais vous, vous me tenez toujours à m'ennuyer à la maison. Et pourquoi? Pour que je ne sois au courant de rien; précisément pour donner une triste opinion de moi, et pas pour autre chose.

Que le ciel bénisse cette femme! Ah ! vous avez bien raison de le souhaiter, Panade, car, à coup sûr.... vous ne lui avez pas, pour vous, fait une existence bénie. Elle a été retenue prisonnière toute sa vie, et n'est jamais allée nulle part... Oh oui! toujours votre vieille excuse, l'intérêt des enfants! Je veux aller en France , et je serais curieuse de savoir ce que les enfants ont à y voir. Ce ne sont plus des poupons, à présent... n'est-ce pas? mais vous m'avez toujours jeté les enfants à la face. Si Mlle Belhomme.... Là! avez- vous entendu ce que vous venez de faire ! crier d'une manière si abominable ! Les autres locataires frappent au-dessus : qui donc, je vous le demande, aura le front de les regarder en face demain matin? Ce n'est pas moi: troubler le repos des gens de cette façon-là !

Allons, Panade, je vous annonce qu'il va faire jour. Quel homme obstiné vous faites ! Répondezmoi: irai-je en France?

J'oublie, ajoute Panade, quelle fut ma réponse précise; mais je pense que je lui donnai une trèslarge permission d'aller quelque part; sur quoi — uon sans avoir fait des observations sur l'endroit— elle s'endormit.

Première nuit de Mme Panade sur le sol français. Honteuse indifférence de Panade à la douane de Boulogne,

J'imagine, monsieur Panade, que vous vous croyez un homme ? Eh bien, je prétends que de tels hommes ne devraient jamais avoir de femmes ! Si j'avais pu me figurer un instant qu'il fût possible que vous vous conduisissiez comme vous avez fait, — et j'aurais dû m'y attendre, si je n'étais la plus indulgente des femmes; car vous n'avez jamais rien fait comme les autres ; — si j'avais pu seulement me le figurer, vous ne m'auriez jamais entraînée dans un pays étranger. Jamais ! Pourtant, me disais-je en moi-même, s'il va en France, peut-être y prendra-t-il un peu de politesse ; mais non : Panade vous avez débuté , et Panade vous finirez. Il faut m'attendre à être négligée toute ma vie, à présent. Oh oui ! Je n'ai plus d'autre pensée que celle d'être

misérable ; je me suis résignée au malheur, désormais. Vous en êtes bien aisé? Oh! vous avez le cœur de l'avouer 1 Je vous le déclare, Panade : aussi vrai que je suis une femme maltraitée, si ce n'était peur mes chers enfants qui sont si loin.... sur le sol bienaimé de l'Angleterre ; si ce n'était pour eux , je ne retournerais pas avec vous. Non ; je vous laisserais là, ici même, à la minute. Oui, et je me réfugierais dans un couvent ; car une dame m'a dit à bord que Boulogne en est rempli. J'irais, et je me ferais reli gieuse pour le reste de mes jours; et....iJe ne vois pas là de quoi rire, monsieur Panade , ni pourquoi vous faites ainsi aller les couvertures en haut et eo bas. Mais vous riez toujours des sentiments des autres ; je vous souhaite seulement d'en avoir vousmême. J'aurais été religieuse ou sœur de charité.... Impossible? Ah! monsieur Panade, vous ne savez pas même ce dont je suis capable quand je suis surexcitée. Vous avez marché assez longtemps sur le pauvre ver; ne vous en repentirez -vous pas Quelque jour?

Voilà encore de vos exclamations païennes l Vous

n'avez pas besoin de parler ainsi du ciel : certes,

vous êtes bien la dernière personne qui le devriez.

v Ce que je veux dire, le voici. Votre conduite à la

douane a été honteuse, cruelle. Et dans un pays

étranger encore ! Mais vous m'avez amenée ici pour m'y faire insulter : vous n'aviez pas d'autre motif pour m'arracher de l'Angleterre. Ah ! laissez-moi une fois retourner chez nous, monsieur Panade, et il vous faudrait bien user votre langue avant de me faire sortir de mon pays.... Qu'est-ce que vous avez frit? Là, encore! voilà comme vous me poussez à bout. Vous vous êtes comporté envers moi plus rudement qu'un Turc. — Gomment î Vous voudriez être Turc ? Fort bien ! A mon avis , c'est un beau souhait à exprimer devant votre femme légitime ! oui, et vous feriez un joli Turc, n'est-ce pas? Gardez-vous de le croire.

Qu'est-ce que vous avez fait? Allons, il est heureux que je ne puisse pas vous voir ; car, malgré tout , il faut bien que vous rougissiez. Ce que vous avez fait, vous le demandez? Quand ces brutes ont fouillé mon panier à la douane!... C'est la règle, oui-da ? Si vous le saviez, pourquoi m'avez-vous amenée en France? Tout homme qui respecterait sa femme ne le ferait jamais. Et vous aviez la force de vous tenir tout près, et de voir ce gaillard en moustaches faire le remue-ménage dans mon panier ; en tirer mon bonnet de nuit, en chiffonner les bords, et.... Tenez 1 si vous aviez eu la susceptibilité que doit avoir un mari, vous auriez senti le sang bouillir

dans vos veines ! Mais non ! Vous restiez là, regardant l'homme si doucement et sans dire un seul mot, pas même quand il a froissé mon bonnet de nuit, — et cela m'a frappée au cœur comme un coup de poignard — froissé cdmme si c'était un torchon quelconque. Si c'avait été le bonnet de nuit de Mlle Belhomme, — oh! je me moque dé vos grognements , — si c'avait été son bonnet de nuit, sa brosse, ses papillotes, je ne crains pas de l'avancer, vous auriez dit quelque chose alors. N'importe qui ayant dans sa poitrine un cœur d'homme se serait certes adressé à ce gueusard, quand même il aurait porté mille épées au côté. Tout ce que je sais, le voici en deux mots : si j'avais épousé quelqu'un que je pourrais citer, il ne m'aurait pas laissé traiter si indignement ; jamais il ne l'aurait souffert!

N'espérez pas dormir, monsieur Panade; ne croyez pas me réduire au silence de cette façon. Je connais vos expédients, mais ils ne réussiront pas. 11 n'a pas suffi que mon panier fût tourné sens dessus dessous; mais avant que j'eusse le temps de me reconnaître, ils m'ont fait filer dans une autre pièce, et.... Comment pouviez-vous F empêcher ? Vous n'avez jamais essayé de l'empêcher. Non ; quoique ce fût en pays étranger, et que je ne parle pas le français , — j'en sais cependant bien plus que certaines gens qui se

donnent des airs de le posséder ; quoique je ne parle pas leur sale baragouin, vous les avez pourtant laissés m'emmener, sans vous inquiéter de savoir comment je vous retrouverais. Dans un pays étranger, encore ! Mais je ne doute pas que ce ne fût là ce que vous souhaitiez ; oui, vous auriez été assez satisfait de vous débarrasser de moi d'une manière si lâche. Ah l si j'avais seulement pu pénétrer vos secrètes pensées , Panade 1 c'est bien pour cela que vous m'avez amenée ici , pour me perdre. Et après que j'ai été pour vous une si bonne femme 1

Qu'est-ce que vous criez si haut? Par pitié? Oui; vous en savez long sur le chapitre de la pitié. Autrement, vous ne m'auriez pas laissé emmener dans cette pièce I Pour être fouillée , sur mon honneur ! Comme si j'avais sur moi quelque objet de contrebande ! Je le déclare net : après la manière dont j'ai été traitée, si vous aviez la juste susceptibilité d'un homme, vous ne dormiriez pas de six mois. Sans doute, je sais qu'il n'y avait que des femmes; mais peu importe. Je suis sûre que si j'avais été prise pour voler dans les poches, ils n'auraient pas pu me maltraiter davantage. Èlre ainsi outragée, — et surtout par des personnes de son sexe ! — Voilà ce qui me fâche encore davantage.

Et voilà tout ce que vous avez à dire? Qu'est-ce

que vous pouviez faire? Parbleu.. .~ briser la porte; vous avez dû entendre ma voix, je l'affirme ; vous ne me ferez jamais croire que vous ne pouviez pas l'entendre. Si je pourrai recoudre les brides, c'est ce que je ne puis dire. S'ils ne m'ont pas retournée comme la tempête retourne un navire, je ne suis qu'une misérable pécheresse 1 Et vous riiez ! Vous ri avez pas ri ? Ne le niez pas : vous riez sans en rien savoir; mais je le sais, moi.

Et c'est à un joli endroit que vous m'avez amenée. Un endroit très-convenable, il faut le dire. Où les femmes circulent de tous côtés sans chapeau sur la tête, et les pêcheuses avec les jambes nues; aussi vous ne me surprendrez pas à manger du poisson, tant que je serai ici.... Pourquoi donc? Pourquoi? Pensez-vous donc que je sois disposée & encourager des gens de cette espèce ?

Que dites- vous? Bonne nuit? Votre souhait est inutile ; je ne puis pas m'endormir aussitôt que vous, surtout avec une porte qui a une serrure comme celle-ci. Comment savoir qui peut entrer? Hein? On ri a que de mauvaises serrures en France? Il 11 en est que plus honteux pour vous de m'avoir conduite dans un tel pays, alors. Cela prouve seulement quelle estime vous faites de moi.

Allons, vous êtes fatigué, je le crois. Et moi donc!

Hais aussi, voyez toutes les épreuves que j'ai traversées. Mais nous n'allons pas discuter en pays étranger. Il n'y a pas de risque. Panade, mon ami, quel est le mot français pour lace? Je le sais bien, mais il ne me revient pas. Le mot français, mon chéri? Ah oui, dentelle? Ne me trompez-vous pas? Vous ne m'avez jamais trompée? Oh! ne dites pas cela. Il n'&t pas sous la vttûfe des cieux un seul homme marié qui puisse dire cela dans son lit, la main sur le cœur. Le mot français, mon bon chéri. Répétez-le. Dentelle, c'est cela. Bonne nuit. Dentelle! Dentelle.

Je découvris bientôt à mes dépens, remarque Panade, pourquoi elle prenait ce renseignement. Elle sortit dans la matinée avec la maîtresse de l'hôtel pour acheter un voile, et elle ne donna que quatre livres pour ce qui lui aurait à peine coûté la moitié en Angleterre.

Mme Panade retourne dans son pays natal. Indigne cruauté de Panade qui a refusé de passer pour elle quelques objets en contrebande.

Làl II n'arrive pas souvent que je vous demande de faire quelque chose pour moi, monsieur Panade, j'en atteste le ciel 1 Et quand je le fais, je suis toujours refusée, cela va sans dire. Oh oui ! vous ferez plaisir à tout le monde , excepté à votre temme légitime. Tous les autres maris à bord du b&teau ont pu se conduire en maris; mais moi, on m'a laissée me tirer d'affaire comme j'ai pu. A vrai dire, il n'y a rien de nouveau : je suis toujours ainsi abandonnée. Tout autre homme, digne du nom d'homme, se chargerait de passer en contrebande quelques objets pour sa femme ; mais pour moi, il vaudrait autant que je fusse seule dans le monde Ne pouviez-vous pas cacher pour moi , dans votre

chapeau, une pauvre demi-douzaine de bas de soie? Tous les passagers avaient roulé tout autqur d'eux des dentelles et une foule de je ne sais quoi! Hein? Hein, monsieur Panade? Qu'ai-je besoin de bas de * soie? Enfin , voilà qui est clair! Il fut un temps où j'avais un pied.... oui, et une cheville aussi; mais dès qu'une femme est mariée, elle n'a plus rien de semblable : nécessairement. Non, je ne prétends pas être un chérubin, ne parlez pas ainsi. Je sais parfaitement ce que je suis.

Je ne crains pas de le décjarer à cette heure ; vous auriez été enchanté de faire la contrebande pour Mlle Belhomme. Les bas de soie lui vont si bien! Vous voudriez que Mlle Belhomme fût dans.... la lune : Non pas, monsieur Panade. Je reconnais là votre habileté. . . . votre hypocrisie. Beau personnage qu'elle ferait dans la lune 1 Croyez- vous par hasard que la lune en deviendrait plus brillante? Ce n'est pas mon avis. Et quand vous avez vu les employés de la douane m'examiner, comme s'ils voulaient me transpercer de leurs regards, quelle a été votre attitude? Elle a été honteuse. Vous trembliez, vous vous agitiez, vous rougissiez comme si je faisais réellement de la contrebande. Et je la faisais aussi? Qu'importe? Ce n'était pas le rôle d'un mari, je dense, de s'agiter si ridiculement pour me faire

découvrir. Vous ne pouviez vous en empêcher? Pfeuh! Et vous vous qualifiez de personne résolue. Un des rois de la création! Ah, ah 1 II ne pouvait s'en empêcher!

Mais j'ai beau faire tout ce qui dépend de moi pour épargner de l'argent , c'est toujours là ma récompense. Oui, monsieur Panade, je ferai de belles économies Combien ? C'est ce que je ne dirai pas : je suis au fait de votre ladrerie ; vous voudriez retrancher la somme sur la pension du ménage. Où j'ai trouvé l'argent pour acheter tant de choses, cela ne vous regarde pas. L'argent m'appartenait. S'il vous a d'abord appartenu , peu importe. Non, je ne l'ai pas épargné sur les poudings. Mais c'est toujours la femme qui économise que Ton méprise. Il n'y a que les femmes qui font les belles dames dont on ait une bonne opinion. Si j'étais en train de vous ruiner, Panade, alors vous auriez pour moi quelque estime.

Je ne dormirai pas. C'est bon pour vous, qui n'êtes pas plutôt au lit que vous ne remuez pas plus qu'une bûche; mais je ne puis dormir de cette façon-là. C'est mon esprit qui me tient éveillée. Après tout, je suis si heureuse ce soir qu'il serait dur pour moi de ne pouvoir jouir de mes pensées. Est-ce que je ne peux pas penser en silence? Ah! c'est

là un grand plaisir, à coup sûr ! Vous trouveriez pourtant moyen, je n'en doute pas du moins, d'écouter Mlle Belhomme.... Je parlerai, tant pisl II était un peu plus que singulier, je pense, qu'elle se trouvât sur la jetée au moment de l'arrivée du, bateau. Oui, elle avait passé toute la matinée à vous chercher sur la mer, une longue-vue en main; je n'en fais aucun doute: elle est assez effrontée pour ne reculer devant rien. Et comme elle s'est mise à ricaner, à étouffer de rire quand elle m'a aperçue , à me dire que j'étais devenue bien grasse, nouvelle preuve de son impudence , à mon avis. Gomment? Elle en avait h droit? Oh! je sais bien ce qu'elle voulait : oui , elle aurait aimé à me faire fouiller. Elle riait avec intention.

Si j'avais seulement pris avec moi deux de mes chères filles ! Que de choses j 'aurais cousues sur elles 1 Non; je n'aurais pas rougi de faire faire la contrebande à mes innocentes filles ; plus elles auraient paru innocentes, mieux cela aurait valu ; mais vous voilà encore avec ce que vous appelez vos principes : comme si la nature ne nous avait pas donné à tous le besoin de la contrebande. J'en suis certaine, c'est le plus primitif de nos instincts. Ah 1 je leur en ai joliment passé sous le nez aujourd'hui 1 Dentelle, velours, bas de soie, et caetera, sans parler des

grands Terres et des carafes. Non : je n'avais pas l'air de ne savoir de quel côté me diriger, dans la crainte que quelqu'un ne me brisât quelque chose. C'est encore un autre de ce que vous appelez vos bons mqts; mais vous devriez lés garder pour ceux qui les aiment. Ce n'est pas moi.

Ce que foi fait après tout? Je vous l'ai déjà déclaré, vous n'en saurez jamais rien. Oui, je n'ignore pas que vous auriez été condamné à une amende de cent livres, si on m'avait fouillée ; mais je n'ai jamais songé qu'ils dussent me fouiller. Je reconnais que vous ne voudriez pas faire la contrebande. Oh non! cela n'est pas digne d'occuper vos instants! Vous êtes un grand sorcier, Panade, savez- vous? Ha, ha, ha! Ce qui me fait rire? Je consens à vous l'avouer. Je savais quel animal peu accommodant vous êtes ; aussi je vous ai fait faire la contrebande, quand même. Et comment? Pendant que vous étiez au café . j'ai pris votre gros pardessus, et si je n'y ai pas cousu dix mètres de superbe dentelle noire sous la doublure, je suis une bien grande pécheresse! Et voir après cela comme vous ressembliez à un innocent, tandis que les employés tournaient autour de vous! c'était un beau moment, Panade, de contempler votre attitude!

Voyons comme vous qualifiez cela. Un tour in-

famé! Indigne d'une femme! Je m'inquiètaù bien peu de c$ qui vous arriverait ! Gomma si je n'avais pas prouvé le contraire en vous confiant dix mètres de velours. Mais je me soucie peu de vos réclamations. J'ai tout sauvé y excepté ce magnifique roman anglais, dont j'ai oublié le nom. Ne me l'ont-ils pas arraché des mains, ne l'ont-ils pas réduit en miettes comme pour en faire une pâtée? C'était bien fait pour moi? Quapd j'achète si rarement un livre ! Non : je ne vois pas pourquoi c'était bien fait. Si vous pouvez acheter en France pour quatre schellings le même livre dont on a l'impudence de demander ici plus d'une guinée..., J'entends bien, Si c'est un vol que cette publication, c'est leur affaire, et non la nôtre. Gomme s'il y avait quelque chose à voler dans un livre !

A présent , Panade , quand retournez-vous à la maison?Hein? Notre temps n est pas fini? Qu'importe? Si nous perdons une semaine de lover,—- et cela ne va pas si loin, — nous rattraperons cela sur notre manière de vivre. Mais vous êtes un homme si bizarre! Votre maison est le dernier endroit dont

vous vous souciez. Pour moi, je ne ferme pas l'œil de la nuit, tapt je songe à ce qui peut arriver. Trois incendies la semaine dernière, et il pouvait aussi bien se faire qu'il y en eût un dans notre maison-

Non : cela ne se pouvait pas ? Vous savez ce que je veux dire ; mais vous êtes un homme si bizarre 1

Nous en avons assez d'ailleurs de cet endroit-ci. Hais il n'y a pas moyen de vous arracher aux salons de lecture , Panade. Vous devenez un joueur forcené. Et je ne crois pas que ce soit un bon exemple pour vos enfants, de mettre sans cesse à la loterie comme vous faites pour des pendules françaises et un tas.... de je ne sais quoi. Mais le pis, c'est que vous ne gagnez jamais la moindre chose. Ah! j'oubliais : si, un étui que vous avez donné sous mon nez à Mlle Belhomme. C'est bien convenable pour un homme marié de faire des cadeaux , et à une personne de cette espèce, qui plus est. Un étui ! Je serais curieuse de savoir si jamais on lui a vu à la main une aiguille !

Je tomberai malade d'inquiétude, si je reste ici. Personne n'est resté dans la maison que Mme Glosepeg. Et c'est une femme si bête ! La nuit dernière seulement j'ai rêvé que je voyais notre pauvre chat maigre comme un clou, et le petit serin étendu roide sur le dos au fond de la cage. Vous savez bien, Panade, que je ne suis jamais heureuse loin de la maison, et pourtant vous persistez à rester ici. Mon intérieur, c'est ma consolation ; je ne désire jamais en passer le seuil, et vous ne l'ignore?

pas. Si des voleurs allaient y pénétrer par effraction, que pourrait faire Mme Glosepeg contre eux ? Ainsi, Panade , nous rentrons chez nous samedi ? Notre cher.... cher intérieur ! A samedi, Panade.

J'ai oublié ce que je répondis» ajoute Panade ; mais je sais bien que le samedi nous étions de nouveau à bord du Corsaire rouge*

Mme Panade est rentrée chez elle. La maison (cela va sans dire) fait mal au cœur. M. Panade, pour se défendre , prend un livre.

Après tout, Panade, c'est quelque chose de se retrouver dans son lit. Je vais donc dormir ce soir. Hein! Vous en êtes bien aise? Gela ressemble à voire ricanement ; je sais ce que vous voulez dire, c'est entendu ; je ne puis jamais penser à m'arranger comme il faut, sans que vous blessiez ma sensibilité. Si vous aimiez votre lit comme tous les autres hommes, vous ne seriez pas resté dehors jusqu'à cette heure. Ne dites pas que je vous ai chassé de la maison aussitôt que nous y sommes entrés. J'ai parlé seulement de la saleté et de la poussière ; mais le fait est que vous seriez heureux dans une soue à cochons! Je croyais que j'aurais pu confier à Mme Closepeg de l'or sans le compter; avez vous

seulement vu le lapis du foyer ? Quand non» avons quitté la maison, il y avait un tigre : je voudrais savoir qui a pu emporter le tigre. Cela vous va bien de jurer après le tigre , mais vos jurements ne ramèneront pas le tapis. Autrement, je vous permettrais de jurer.

Tous avez eu le cœur de sortir et de vous en donner à votre club. Vous ne savez guère, combien il y a de fenêtres brisées. Combien croyez-vous? Non : je n'attendrai pas à demain : vous le saurez ce soir. Croyez* moi. On parle de refaire sa santé à Margate.... pour perdre complètement la mienne, je n'ai eu qu'à entrer dans la cuisine. Le bol de chine de ma chère maman fendu en deux endroits I J'ai eu envie de m'asseoir et de pleurer quand je l'ai aperçu : un bol que je puis me rappeler quand j'étais toute petite. Hein? J'aurais dû le mettre sous clef, alors? Oui, voilà comme vous vous souciez de tout ce qui m'appartient. Je voudrais que ce fût votre bol à punch ; mais, Dieu merci 1 j'espère que le vôtre est en morceaux.

Eh bien, vous n'avez pas répondu au sujet des fenêtres? Vous ne pouvez pas deviner combien? Cela ne vous fait rien? A la bonne heure, s'il n'y avait que vous à attraper des rhumes, ce serait peu de chose. Six fenêtres nettoyées, troisde fenduçs! Vous n'y pou-

vez rim ? Je voudrais savoir d'où nous viendra l'argent pour les faire raccommoder! On ne les réparera pas, voilà tout 1 Vous verrez alors quel air aura la maison. Mais je vois bien ce que vous pensez. Oui, au fond , vous en êtes content. Vous pensez que cela me retiendra chez moi , et que je ne mettrai plus le pied dehors. Alors vous pourrez aller au bord de la mer tout seul ; alors, peut-être, vous pourrez être heureux avec Mlle Bel homme? Allons, Panade, si vous frappez l'oreiller avec votre poing de cette façon-là, je vais me lever. 11 est par trop singulier que je ne puisse prononcer le nom de cette personne sans que vous vous mettiez à battre le traversin et à faire je ne sais quoi. 11 doit y avoir quelque chose là-dessous, ou vous ne donneriez pas de pareils coups de pied. Une conscience coupable n'a pas besoin de,... Vous devinez ce que je veux dire.

Elle ne devait pas revenir à Londres avant une semaine; puis, tout à coup, elle reçoit une lettre : je le crois bien, qu'elle en a reçu une. Alors, comme elle dit, ce serait pour elle une compagnie de partir avec nous. Rien de plus vrai. Elle espérait que je serais encore malade, et forcée de rester en bas dans la chambre; mais avec toute sa -finesse.... elle ne connaît pas le fond de mon âme; pas do

tout. Non que je ne fusse pas malade , quoique vous n'ayez pas voulu vous en apercevoir plus qu'une brute.

Que dites-vous ï Bonne nuit, mon amie? Oui, vous savez être tendre, je le reconnais, comme tous les individus de votre sexe, — quand cela sert vos projets ; mais je ne suis pas capable de m'endormir avec la tète remplie de notre maison. Le garde-feu du petit salon ne sera jamais comme il était. Je n'ai pas encore compté les couteaux ; mais j'ai pris mon parti, s'il y en a la moitié de perdus. Non : je ne mets pas toujours les choses au pis : non, et je ne me rends pas malheureuse avant le temps ; mais naturellement, c'est ainsi que vous me remerciez du soin que je prends de ce qui nous appartient. S'il n'y a pas dans les rideaux des araignées aussi grosses que des muscades, je veux être une femme abominable ! La maison n'a pas vu l'ombre d'un balai depuis mon départ; mais dès que je serai levée, je vais remuer la maison de fond en comble, voilà tout. Je n'ai pas eu le courage de regarder & mes conserves au vinaigre ; si je n'avais pas laissé la porte bien fermée, je suis certaine que les bocaux auraient été dérangés. Oui ; il vous convient de pester contre les conserves au vinaigre, quand vous êtes au lit; mais personne ne fait plus de

tapage que vous pour en avoir > quand vous en désirez.

J'espère seulement qu'elles étaient dans le caveau ; dans ce cas vous pouvez juger de ma satisfaction. Et cette pauvre chatte, aussi? Hein? Vous détestez les chats? Oui, la pauvre bête, parce qu'elle est ma protégée.. . c'est l'unique raison. Si elle pou* vait seulement parler ! hein ? Ce riest pas nécessaire? J'ignore ce que vous voulez dire, monsieur Panade; mais si ma chatte pouvait seulement parler, elle m'apprendrait comment elle a été flouée. Pauvre bête ! Je devine où est allé l'argent que j'avais laissé pour son lait : je le devine. Qu'avez-vous donc là, monsieur Panade? Un livre? Répondez! Si je m vous permets pas de dormir, vous allez lire ? A la bonne heure, voilà qui est clair. Si ce n'est pas insulter une femme que d'apporter un livre dans son lit, je ne sais pas ce que signifie le mariage. Mais vous ue lirez pas , Panade ; vous n'y réussirez pas, tant que j'aurai la force de me lever et d'éteindre une chandelle.

Voilà de vos beaux sentiments ! Vous avez une haute opinion d'un tas de méchants livres inutiles; oui, vous ne sauriez avoir trop d'estime pour les sottises qu'on imprime; mais pour tout ce qui est réel et vrai autour de vous, vous avez le cœur d'une

VINGT-HUITIÈME SBMION. 303

pierre. J'aimerais «avoir de quoi parle ce livre. Hein? C'est le paradis perdu de MiUon? Je pensais bien que c'était quelque drogue de la sorte.... quelque chose pour m'outrager. Joli livre, à mon avis, pour lire au lit, et c'était un individu bien honorable, celui qui P$ écrit ! Qu'est-ce que je sais de lui? J'en sais beaucoup plusque vous nel'imaginez. Un drôle du premier calibre avec ses six femmes! Vous dites : Il n'en a pas eu six, mais trois seulement? Peu m'importe; mais naturellement vous prenez son parti. Les pauvres femmes! Elles ont dû passer de jolis quarts d'heure avec lui, je le gagerais ! Et je ne doute pas, monsieur Panade, que vous ne fussiez enchanté de suivre l'exemple de M. Milton; autrement vous ne liriez pas les sottises qu'il a écrites. Mais vous ne me traitez pas tout à fait comme il a traité les malheureuses qui l'ont épousé. Les poètes, parlons-en ! le ferais une bonne loi qui leur interdirait d'avoir des femmes.... excepté sur le papier; que le ciel protège les pauvres âmes qui se sont liées à eux ! Ce sont autant d'innocents papillons qui viennent se brûler à la chandelle. A propos de chandelles, vous ne savez pas que la lampe du corridor est en morceaux. Je dis que vous l'ignorez : m'entendez-vous, monsieur Panade? Vous ne voulez pas répondre ? Savez- vous où vous êtes? Hein? Dans le jardin

SEdtn ? Pas possible? Vous n'y avez que faire à celle

heure de la nuit.

A ces mots, écrit Panade, elle se débarrassa des couvertures, sauta du lit, et éteignit la lumière.

Ujj

Panade, il vous aurait fallu quelque chose de bon ce soir; car vous n'êtes pas bien, mon ami: je sais que tous ne l'êtes pas. Maïs les hommes sont toujours les mêmes, si entêtés! Vous voulez soutenir que rien ne tous fait mal ; mais écoutez-moi, Panade : l'œil d'une femme.... d'une femme telle que j'ai été pour vous, peut discerner en une minute si son mari va bien ou mal.... Vous êtes devenu comme un citron toute la semaine, et, qui pis est, vous ne mangez rien, à présent. Cela me rend toute triste de tous voir devant un bon morceau de bœuf. Je ne dis rien au dîner devant les entants, mais je n'en souffre pas moins. Non, non : vous n'allez pas très-bien ; et vous n'êtes pas fort comme un cheval. Ne vous abusez pas vous-même, il s'eu faut beau-

coup. Et vous ne mangez pas autant qu'à l'ordinaire, et en l'admettant, vous ne mangez pas avec autant de plaisir; cela, j'en suis certaine. Vous ne réussirez pas à me tromper là-dessus.

Mais je sais ce qui vous tue: c'est d'être renfermé; c'est le mauvais air que vous respirez; c'est la fumée de Londres. Oui, je sais bien votre vieil argument : Vous n'avez jamais trouvé l'air mauvais jusqu'ici. Peut-être bien. Mais à mesure qu'on devient âgé et qu'on étend son commerce, — après tout, nous n'avons pas à nous plaindre, Panade, — l'air de Londres ne convient plus. La santé délicate vient avec l'argent: je le garantis. Quel teint vous aviez autrefois, quand vous aviez six sous à peine; et maintenant, regardez-vous!

Vous vivriez au moins trente ans de plus» — quel bonheur pour moi ! non pas que je doive vivre le dixième de ce temps ; — trente ans positivement, si vous preniez une jolie petite maison quelque part à Brixton. Vous détestez Brixton? Il faut le dire, Panade, voilà votre goût: de tous les endroits qui sont réellement distingués, vous n'en pouvez souffrir aucun. Je regarde Brixton et Baalam-Hill comme délicieux. Le monde y est si choisi! Jamais une personne ne visite personne, à moins qu'ils ne soient quelqu'un des cteux côtés. Pour ne rien dire des bancs

délicieux qui y rendent toutes les églises si comme il faut.

Néanmoins, faites comme il vous plaira. SiBrixton ne vous convient pas, que dites-vousde Clapham? Il y a sans doute une très-jolie histoire : ne m'en parlez pas! Non, vous ne resterez pas seul, comme un Robinson Grusoé qui aurait une femme et des enfants, parce que vous faites le commerce de détail. Gomment? Il n'y a pas un commerçant en gros retiré qui visite jamais un détaillant retiré à Clapham ? C'est votre vieille habitude de railler ce qui se passe dans le monde; mais je n'en crois rien. Après tout, on doit garder son rang ; pourquoi cette vie serait-elle faite sans cela? supposez qu'un marchand de suif se tienne au-dessus d'un fabricant de chandelles, c'est ce que j'appelle un orgueil légitime. Et vous! Vous appelée cela ^aristocratie de la graisse? J'ignore ce que vous entendez par aristocratie ; mais j'imagine que c'est encore là un des mots de votre dictionnaire qui méritent à peine qu'on en découvre le sens.

Que dites-vous de Hornsey ou de Muswell-Hill? Hein? C'est trop haut? Quel homme! Et de Battersea? (Test trop bas ? Vous êtes un être insupportable, Panade : vous devez l'avouer. Hampstead alors? Il y fait trop froid? Bêtise; cela vous rendrait lisse comme une peau de tambour, et c'est ce qu'il vous faut. Mais

208 SODS LES RIDEAUX.

tous ne méritez pas que personne s'occupe de votre santé ni de votre bien-être. Il y a quelques jolis endroits, m'a-t-on dit, aux environs de Fulham. Tenez, Panade, je ne vous laisserai pas dire un mot contre Fulham. Ce doit être un lieu charmant : sec, sain, avec toutes les aises de la vie dans son rayon; sans cela, est-il probable qu'un évêque l'eût choisi pour résidence? N'allez pas, Panade , mettre en avant un seul de vos principes païems, je ne les écouterai pas. Je crois que ce qui satisfait un évêque doit vous contenter; mais la politique que vous apprenez à votre club est abominable. A vous entendre parler des évêques.... bien; je souhaite seulement que rien ne vous arrive de fâcheux.... dans l'intérêt de nos chers enfants 1

Une jolie petite maison avec un jardin! Je le sens, j'étais née pour avoir un jardin. Il s'en échappe une sorte de parfum qui vous inspire tant d'innocence ! Mon cœur palpite de bonheur devant les roses. Et puis quel bon vin de groseilles nous ferions! Et puis nous aurions tout frais à notre gré ; car il n'y a point de légumes qui vaillent ceux que l'on fait venir soi- , même. Ils sont dix fois plus savoureux que les autres. Hein? Et vingt fois plus chers? Vous y voilà! Aussitôt qu'une chose me ûatte, vous objectez toujours la dépense!

VINGT-NEUVIÈME SRRMON. 209

Non, monsieur Panade, je n'en serais pas fatiguée dans un mois! Je vous dis que j'étais faite pour la campagne. Mais vous m'avez tenue ici, dans cette sale ville de Londres, si bien que je sais à peine de quoi est fait le gazon. Il faut que vous ayez grand soin de votre femme et de votre famille pour les garder ici afin de les enfumer comme des jambons. Je commencée m'en apercevoir; cela arrête la croissance des enfants : ils feront des nains, et c'est à leur papa qu'ils en devront savoir gré. Si vous aviez le cœur d'un père, vous ne pourriez supporter la vue de leurs visages pâles. Le cher petit Richard! Il ne déjeune plus. De quoi? // a mangé six tartines ce matin? Il faut que vous soyez un joli papa pour les avoir comptées! Mais cela n'est rien auprès de ce que le cher enfant pourrait faire, si, comme d'autres enfants, il avait la chance.

Et cela, quand nous pourrions vivre si bien avec toutesnos aises? Mais c'est toujours la même histoire, vous n'aurez jamais vos aises avec moi. Comme vous partiriez frais et reposé le matin pour vous rendre à vos affaires; et quel plaisir j'aurais à vous mettro à la boutonnière une tulipe ou un œillet, seulement, comme une étiquette qui montrerait que vous vivez à la campagne!

Mais, Panade, vous ne fûtes jamais comme un au-

tre. Je sais bien d'ailleurs pourquoi vous ne voulez pas quitter Londres. Oui, je le sais. Vous pensez qu'alors vous ne pourriez plus aller à votre ignoble club, voilà. Vous seriez donc .obligé de rester à la maison, comme tout homme qui se respecte. Il vous serait permis, si cela vous plaisait, de vous amuser sous notre pommier, et je vous promets que je ne vous dirais rien pour fumer dehors. Mon seul désir est de vous rendre heureux, Panade ; mais vous ne voulez pas me laisser faire.

Vous ne répondez pas, mon chéri? Irai-je chercher une maison demain? Ce sera une journée à moitié perdue déjà pour moi, puisque je sors pour faire percer les oreilles de notre petit lutin. Hein? Vous ne voulez pas qu'elle ait les oreilles percées? Pourquoi, je serais ravie de l'apprendre? C'est une coutume sauvage, barbare? Ahl monsieur Panade! Plus tôt vous vous retirerez du monde, pour vivre dans un autre, mieux cela vaudra. Vous serez bientôt dépaysé dans une société chrétienne. Après? J'ai eules oreilles percées et.... Encore ? Vous aussi? Je sais ce que vous entendez; mais cela n'a pas le moindre rapport à la question. J'ai eu, je le répète, les oreilles percées, et ma mère avant moi, et ma grancTmère aussi avant elle ; et je suppose qu'il n'y avait pas plus de sauvages dans ma famille que dans la vôtre, monsieur Pa-

nade. En outre — pourquoi condamner les oreilles de notre petit lutin à rester nues plutôt que celles de toutes ses sœurs? Elles portent des boucles d'oreilles, et jamais vous n'avez fait aucune objection jusqu'ici. Eh bien? Vous êtes mieux instruit aujourd'hui? Oui, voilà encore un des résultats de votre sale politique. Vous mettriez le monde dans un cornet à dès, et vous le joueriez, si vous en aviez le pouvoir; non pas que le monde vous intéresse si peu que ce soit ; vous aimeriez seulement à amener un meilleur dé pour vous, voilà tout. Mais petit lutin aura les oreilles percées : ne songez pas à l'empêcher.

Je suppose qu'elle doit se marier un jour aussi bien que ses sœurs ? Et qui jettera les yeux sur une jeune fille sans boucles d'oreilles, je serais curieuse de le savoir. Si vous aviez la moindre connaissance du monde, vous sauriez quel effet peuvent quelquefois produire de belles boucles d'oreilles en diamant, quand on peut en avoir avant son mariage. Mais je sais pourquoi vous ne pouvez pas souffrir les boucles d'oreilles, à présent : Mlle Belhomme n'en porte pas; elle en porterait, je n'en doute pas pour ma part, si elle pouvait. Oui, oui, c'est Mlle Belhomme qui....

Allons, Panade, soyez tranquille ; je ne dirai pas un mot de plus au sujet des oreilles du petit lutin.

Nous en reparlerons quand tous serez raisonnable. Je ne désire pas vous rendre de mauvaise humeur» Dieu le sait ! Eh bien, mon chéri, notre cottage? Allons 1 Ce sera si loin des affaires? Mais il n'a pas besoin d'être si loin, mon bon chéri. A une jolie distance seulement ; si bien que les soirs où tous reviendrez tard, vous puissiez toujours être chez tous, avoir votre souper, vous mettre au lit et le reste, vers onze heures. Eh bien, mon cœur?

Je ne sais quelle fut ma réponse, écrit Panade ; mais voici ce dont je suis sûr : en moins d'une quinzaine, je me trouvai dans une sorte de cage verte qui me servait de maison, et que ma femme — dans une intention de charmante satire — voulut à toute force appeler la Tourterellerie.

TRENTIEME SERMON.

Mine Panade se plaint de la Tourterelleriei elle y découvre des esçarbots; elle pense qu'il est très-convenable que Panade ait une voiture. *

Vous ne m'auriez jamais amenée dans ce désert d'endroit, monsieur Panade, si j'avais seulement pu me douter de ce que c'était. Oui, c'est bien; jetezmoi au nez que je l'ai choisi moi-même; c'est fort di^ne, n'est-ce pas? Quand j'ai vu cet endroit, le soleil s'était retiré, et il paraissait magnifique; maintenant, c'est tout différent. Non, monsieur Panade, je n'attends pas que vous commandiez au soleil, et si vous parlez de Josué de cette manière impie, je vais quitter le lit. Non, monsieur ; je n'attends pas que le soleil dépende de vous ; mais cela n'a rien à faire ici. Quand je parle d'une chose, vous en mettez toujours une autre en avant. C'est une de vos ressources.

11 vaudrait mieux pour une femme, je le déclare,

être enterrée vive que de vivre ici. De fait, je sais enterrée vive : je le sens bien. Je suis restée à la fenêtre trois heures pendant cette sainte journée, et je n'ai rien vu que le facteur. Non, ce n'est pas une pitié que je n'eusse rien de mieux à faire : j'ai beaucoup à faire , mais cela me regarde , monsieur Panade. Je compte que je resterai la maîtresse dans ma maison : autrement j'aimerais mieux la quitter. La nuit même de notre arrivée ici, vous le savez, les escarbots sont venus dans la cuisine. Si tout le pavé ne semblait pas recouvert d'une nappe noire, je ne suis qu'une faiseuse de contes. Qu'est-ce qui vous fait tousser, monsieur Panade? Je ne vois pas de quoi tousser. Mais c'est votre manière de vous moquer. Des millions d'escarbots! Juste au moment où huit heures sonnent, ils se mettent en marche. Hein ? Ils sont bien exacts? Je le sais. Je voudrais seulement que d'autres gens eussent la moitié de leur exactitude : ce serait le moyen d'épargner l'argent de certaines personnes, et la tranquillité de certaines autres. Vous savez que je déteste les bêtes noires. Non, ne dites pas que je déteste tant de choses; mais je déteste les escarbots à l'égal des mauvais traitements , monsieur Panade. Et maintenant, j'ai assez des uns et des autres , le ciel m'en est témoin 1

La nuit dernière , ils ont pénétré dans le petit

salon. Il va: sans dire que dans une nuit ou deux,

ils se promèneront dans la chambre à coucher. 11 y

en aura ici des régiments, sur le couvre-pied. Mais

qu'est-ce que cela vous fait? Aucune de ces bêtes-là

ne s'adresse à vous ; mais vous savez comment elles

se précipitent sur moi , et voilà pourquoi vous êtes

si calme. Quel agrément d'avoir des escarbots dans

son lit! Pourquoi ne pqs les empoisonner? Une belle

idée, je vous en félicite! d'avoir du poison chez

nous! Vous devriez songer davantage à nos chers

enfants. Un bel endroit aussi pour l'appeler la Tour-

terellerie! Est-ce que je ne t ai pas baptisé moi-même?

Je le reconnais ; mais alors j'ignorais l'existence des

escarbots. En outre , N les noms des maisons , c'est

pour les gens du dehors; et il n'y, a personne qui

passe jamais pour voir la nôtre. Est-ce que

Mme Digby n'a pas insisté pour nommer la leur

Constant- Amour, quoique tout le monde sût que ce

gueux de Digby la battait sans cesse ? Malgré tout,

quand on lit Cottage-des-Roses sur le mur, on pense

rarement à la collection d'épines qui se trouvent à

l'intérieur. Dans ce monde, monsieur Panade, les

noms valent quelquefois tout autant que les choses.

Encore cette toux ! Vous avez attrapé un rhume,

et vous en attraperez toujours, car vous ne faites

que manquer l'omnibus, comme mardi dernier, et vous rentrez toujours trempé. Il n'y a pas de tempérament qui puisse y résister, Panade. Vous ne savez pas ce que j'ai éprouvé quand j'ai entendu tomber la pluie mardi, et que J'ai pensé que tous la recevriez. Quoi? Je suis bien bonne? Oui, je l'espère, ou du moins je tâche de l'être, Panade. Ainsi, mon ami, j'ai pensé que nous ferions mieux d'avoir une voiture. Vous rien avez pas le moyen, et vous rien aurez pas? Ne me dites pas cela; je suis sûre que ce serait une économie. J'ai calculé ce que tous dépensez en omnibus, et si tous aviez une Toiture à vous, oulre la distinction de ia chose, vous mettriez de l'argent dans votre poche. Et puis, combien de fois ne pourrais-je pas aller à la ville avec vous? Combien de fois ne pourrais-je pas aller vous cher* cher quand il tous serait agréable de rester un peu tard au club, mon ami? A présent, tous êtes obligé de tous presser toujours , tandis que, si tous aviez votre Toiture, tous pourriez rester pour vôtre plaisir. Après avoir bien travaillé , tous avez besoin de distractions, naturellement; je ne peux pas compter que tous accourriez aussitôt à la maison pour moi; je ne suis pas si exigeante, vous le savez bien.

Une jolie petite -chaise, proprette, élégante I Eh bien? ... Vous y réfléelwrez? Voila qui est charmant

THENTIÈMË SERMON. 217

Vous êtes un brave homme, Panade, et cela me rendra si heureuse de penser que vous ne dépendez plus d'un omnibus. Une délicieuse petite voiture avec nos armes superbement peintes sur les panneaux. Comment? Les armes sont des vieilleries, et vous m vous en connaisse? pas ? Bêtise. Certee, vous en avez, et si vous n'en avez pas, on peut nécessairement s'en procurer pour de l'argept t Je serais curieuse de savoir d'où viennent les armes de Ghâlkpit, le laitier. Je pense que vous pouvez en acheter au même* endroit* Il conduisait autrefois une charrette verte ; maintenant il a une voiture jaune bien fermée , où l'on voit deux gros chats en écaille de tortue avec des moustaches comme si on les avait plongées dans de la crème , se tenant sur leurs pattes de derrière à chaque portière, avec uu tas de latin au-dessous* Vous pouvez acheter la toiture, si cela vous convient, monsieur Panade, mais, si vos armes n'y sont pas, vous n'obtiendrez pas de moi que j'y monte jamais l Je ne veux pas me montrer en moins splendide équipage que Mme Ghalkpit.

D'ailleurs, si vous n'avez pas d'armes, je suis sûre que ma famille en a, et les armes d'une femme sont aussi bonnes que celles d'un mari. J'écrirai demain à ma chère maman, pour savoir ce que

nous avons adopté pour les armoiries de notre famille. Que dites-vous ! Gomment ?—Un cylindre dam une cuisine de pierre est ce qu'il y a de plus convenable ? Monsieur Panade, vous insultez toujours ma famille; toujours; mais vous ne me mettrez pas en colère cette nuit. Pourtant, si vous n'aimez pas nos armes, trouvez les vôtres. Voyez-vous, vous auriez eu vite fait de les trouver, si vous aviez épousé Mlle Belhomme.... Bien, je serai calme et je ne prononcerai plus le nom de cette dame ! fait-elle une jolie dame! Je m'étonne combien elle dépense en fard ! Ne vous ai-je pas dit que je ne prononcerais pas une parole de plus, et cependant vous voilà à frapper du pied dans tous les sens !

Allons, nous aurons la voiture et les armes de la famille ! Vous dites avec son bagage en plus ; non, je ne veux pas; ne soyez pas si commun, monsieur Panade. Il vous était peut-être permis de parler ainsi, quand vous n'aviez pas d'argent à la Banque ; mais cela ne vous convient plus du tout aujourd'hui. La voiture et les armes de la famille ! Nous avons une maison de campagne aussi bien que les Ghalkpit ; et quoiqu'ils vantent leur propriété comme un petit Paradis, je gage qu'ils ont autant d'escarbots que nous, et plus encore. Du moins leur propriété en a bien l'air.

Notre voiture et nos armes ! Et vous savez, mon

bon chéri, qu'il n'en coûtera pas grand'ehose, presque rien, pour mettre un galon d'or au chapeau de notre domestique les dimanches. Non.... Jenedésire pas une livrée éclatante. Pas encore, du moins. On m'a dit que les Chalkpit habillent leur petit domestique, le dimanche, vert et or, comme les demoiselles des prés ; et je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pa^^omme il nous plaît avec notre Pierre. Je me contenterai néanmoins d'un galon d'or et d'un bout de surtout gris. Non, je ne crierai pas ensuite pour de la pluche; certainement non. Hais j'aurai un galon d'or, et.... Vous n'y consentirez pas, et je le sais bien? Oh oui ! c'est une autre de vos lubies, monsieur Panade ; vous n'êtes jamais comme un autre ; vous n'aimez pas les livrées. Vous admettez néanmoins que quand on a payé ses draps, ses nappes, et les autres espèces de linge, on a le droit de les marquer comme on l'entend, n'est-ce pas? Et bien vous payez un domestique, et vous le marquez comme vous l'entendez : ' Y a-t-il une différence ? aucune, que je puisse apercevoir.

Finalement, dit Panade, je transigeai pour un cabriolet ; mais Pierre ne porta ni surtout gris, ni galon d'or.

Urne Panade m plaint trta-tmtMmsmt da «a que M. 1 a trompé h confiance.

Vous m'attraperez, monsieur Panade, à tous dira quelque chose une autre fois. Je ne veux pourtant pas avoir du bruit, et je ne désire pas vous mettre en colère. Voici ce que j'ai 6 dire : désormais je n'ouvrirai plus les lèvres devant voua sur n'importe qui. Non: si l'homme et la femme ne peuvent pas ne faire qu'un, alors tout est fini. Oh t vous save* trèsbien ce que je veux dire, monsieur Panade ; tous avez trompé ma confiance de la plus odieuse, de la pin* cruelle manière, et, je le répète, je ne peux plus " - e pour vous ce que j'ai été. Non* le charme, si lit qu'il fût — et il n'était guère grand — i enveloppait encore notre union, est dissipé ur toujours. Oui, le fruit a perdu toute sa

Ne soyez pas si hypocrite, Panade, ne me demandez pas ce que je yeux dire ! Mme Badgerly est venue ici, plutôt comme un démon, voyez- vous, que comme une femme raisonnable. J'en tremble encore 1 Vous savez dans quel état sont mes nerfs ; vous savez— oui, monsieur, j'avais mes nerfs quand vous m'avez épousée, — et je n'en suis pas quitte encore. Mais vous avez un petit compte à rendre, à ce que j'imagine. Les Badgerly vont se séparer ; elle prend les filles avec elle, et lui les garçons, et tout cela à cause devons. Comment tous êtes capable de reposer votre tête sur cet oreiller et de songer à dormir, c'est ce que je ne puis m'expliquer. Ce que vous avez fait? Ainsi, vous avez le front de m'adresser la question? Écoutez 1 vous avez trompé ma confiance, monsieur Panade ; vous avez profité de ma tendresse, de la foi que je mettais en vous comme épouse l — j'ai élé bien folle pour mon malheur, — et vous avez séparé pour jamais un couple heureux. Non :

je ne me perds pas dans les nuages ; je me trouve dans votre lit, ce qui aggrave ma triste position.

A présent, Panade — ah mais ! je me tiendrai assise dans le lit, si cela me plaît; je ne vais pas dormir avant d'avoir éclairci convenablement la chose : car je ne veux pas que Mme Badgerly vienne me repro-

cher sa séparation. Vous ne nierez pas que vous étiez au club hier soir? Non, si méchant que tous soyez, — et quoique mon mari, je ne puis vous regarder comme un brave homme ; j'essaie de le faire, mais je ne puis ; — • si méchant que tous soyez, vous ne pouvez nier que vous étiez au club. Hein ? Vous ne le niez pas? c'est ce que je dis : vous ne pouvez pas. A présent, répondez à cette question : Qu'avezrvous dit, devant tout le monde, des favoris de H. fiadgerly ? Il n'y a pas de quoi rire, Panade j si vous aviez vu cette pauvre femme aujourd'hui, il vous faudrait un cœur de roche pour rire. Qu'avez- vous dit de ses favoris ? N'avez-vous pas dit à qui voulait l'entendre qu'il les teignait? N'avez-vous pas approché la chandelle pour montrer comment ils devenaient rouges, suivant votre expression? Sans doute vous l'avez dit? Ah 1 Les gens qui font des plaisanteries ne se soucient guères s'ils brisent des cœurs. Badgerly est rentré chez lui furieux comme un démon ; il a traité sa femme de perfide ; il a juré qu'il ne partagerait jamais le même lit qu'elle, et, pour montrer qu'il parlait sérieusement, il a dormi toute la nuit sur le canapé. Il a dit que c'était le secret le plus cher de sa vie ; il a dit qu'elle me l'avait dit, et puis que je vous l'avais dit, et que c'est ainsi qu'il avait été livré. Que dites-vous? Badgerly avait raison? Je vous l'ai

dit? Je le sais bien que je l'ai fait ; mais quand la chère madame Badgerly m'a révélé la chose ainsi qu'à quelques amies, pendant que nous riions toutes ensemble en prenant le thé, quand elle s'est mise à parler des favoris de son mari, et du temps qu'ils lui prenaient chaque malin, — allez t la pauvre femme ne se doutait guères qu'on dût en reparler dans le monde. Hein ? Alors je n'avais pas h droit d'en causer avec vous? C'est là toute la manière dont vous me remerciez de ma confidence. Si je ne vous cache pas un secret, si je vous montre, je puis dire, mon âme à nu, Panade, voilà comme vous m'en récompensez. Pauvre madame Badgerly ! malgré toutes ses dures paroles, quand elle a été partie, voyezvous, mon cœur saignait pour elle. Que dites- vous, monsieur Panade? C'est bien fait: ça lui apprendra à retenir sa langue? Je reconnais là votre tyrannie : vous ne permettrez jamais à une pauvre femme de parler. Eh bien quoi? Après, monsieur Panade ?

C'est un fort joli discours, allez; et les femmes vous sont fort obligées ; seulement il n'y a pas un mot de vrai dans vos imputations. Non, nous ne nous réunissons pas, toutes tant que nous sommes, pour éplucher nos maris en détail, comme de malignes petites filles ouvrent leurs poupées. C'est une de vos vieilles idées, Monsieur Panade ; mais je

gage que vous n'avez pas sujet de parler de moi en ces termes. J'entends bien des choses sur le compte des maris des autres, certainement ; je ne peux pas fermer les oreilles : je le voudrais pourtant ; mais jamais je ne dis un mot de vous — je le pourrais pourtant, et vous le savez bien ; et il y a encore quelqu'un qui le sait bien. Mais non, je me tiens tranquille, et je ne dis rien : ce que j'ai sur le cœur contre vous, Panade, sera enseveli avec moi* Mais je sais ce que vous pensez des femmes mariées. Je vous ai entendu, un jour que vous causiez avec M. Belhomme, sans songer que je vous écoutais; vous ne saviez pas trop ce que vous disiez, mais je vous aï entendu: « Mon cher Belhomme, disiez- vous, quand plusieurs femmes jasent ensembfe, elles mettent en commun tous les défauts de leurs maris, comme les enfants mettent en commun leurs gâteaux et leurs pommes, pour faire un bon régal du tout. » Hein? Vous ne vous en souvenez pas? Mais je m'en souviens, moi ; et je me rappelle aussi ce qui restait d'eau-de-vie, lorsque Belhomme s'en alla. Ce serait bien singulier, si vous pouviez vous en souvenir exactement, après cela.

Aujourd'hui vous avez si bien ait que vous avez séparé un mari et sa femme, et c'est sur moi que ce blâme retombera. Non-seulement vous avez jeté

la discorde dans une famille, mais vous ayez livré ma confidence. Vous m'avez prouvé que désormais je ne dois plus rien vous confier, monsieur Panade. Non : je renfermerai tout ce que je sais dans mon sein ; puisque j'ai découvert trop tard qu'il ne faut se fier à personne, pas même à son mari. A partir d'aujourd'hui, je jiuis me regarder comme une femme complètement isolée. Ce n'est pas la peine que vous essayiez de dormir. Que dites-vous? Vous fe savez? Très-bien. Je veux encore vous adresser une question. Hein? Vous voulez m'en poser une aussi? Trèsbien; allez toujours; je n'ai pas peur d'être interrogée. Je n'ai jamais lâché une syllabe que j'eusse dû, comme épouse, garder pour moi-même; non, je n'oublie pas du tout ce que j'ai dit; quoi que vous ayez à me demander, dites-le tout haut une bonne fois. Non! je ne vous demande pas de m'épargner; parlez, c'est tout ce que je demande. Vous allez parler alors? Commencez, j'attends.

Après? Qui a dit aux gens que vous aviez une fausse dent sur le devant? Est-ce là tout? Par ma foi, comme si le monde ne pouvait pas Je voir. Je sais que j'en ai parlé une seule fois, mais je pensais que tout le monde le savait; en outre, j'étais poussée à bout, oui, à bout. Je me rappelle que c'était le jour même, chez Mme Badgerly, où l'on mit sur le tapis les

22u SOUS LES RIDEAUX.

favoris des maris. Quand nous en eûmes fini avec les favoris, je ne sais qui dit je ne sais quoi des dents. Là-dessus, Mlle Belhomme, la coquine! Elle est née pour détruire la paix des familles. J'en sais quelque chose; elle était là; et si j'avais seulement su qu'une telle créalure devait....— Non, je nem'égare pas; pas le moins du monde, et j'arrive à la dent. Certes, ne voilà-t-il pas une belle masse de choses que vous avez contre moi? N'est-ce pas? Eh bien donc, quelqu'un parlait des dents, lorsque Mlle Belhomme, avec une de ses œillades insultantes, déclara que, suivant son appréciation, M. Panade avait les dents les plus blanches qu'elle eût jamais vues. Naturellement, le sang me monta au visage, comme il serait arrivé à toute femme légitime; et je pense que j'ai bien pu répliquer: ,Oui, elles étaient assez belles; mais quand une é eune dame admirait avec tant de vivacité les dents d'un homme marié, elle ignorait peut-être que l'une de celles de devant était empruntée à un éléphant. C'était bien rabattre son impudence! Je lui avais nvé son clou pour le reste de la soirée; mais je vois bien de quelle humeur vous êtes cette nuit. Vous « êtes venu vous coucher que pour disputer, et je ne vais pas vous laisser faire. Je ne dis que ça : d Pit» tout le mal que vous avez fait honteusement

aux Badgerly, vous n'aurez plus à trahir ma confiance; jamais 1 vous voilà prévenu.

Ici, écrit Panade, elle sembla disposée à dormir. Je ne songeai pas une minute à l'en détourner.

Mme Panade traite la question des bonnes à tout faire et des bonnes en général. Infâme conduite de M. Panade, il y a dix ans.

Là, ce n'est pas mon intention de dire un mot ce soir, monsieur Panade. Non. Je désire dormir, si je puis; car après tout ce que j'ai fait aujourd'hui, et avec le mal de tête que j'ai attrapé, — voilà-t-il pas que j'ai oublié mon flacon de vinaigre sur la cheminée, au coin à droite, juste comme vous entriez, — personne ne pourrait manquer de le voir, — entendezvous? On ne peut pas se tromper.... une petite bouteille verte et.... Et vous êtes encore là comme uqe bûche.... Je périrais bien, sans que vous eussiez le cœur de bouger. Oh! ma pauvre tête! mais, qu'elle se fende ou se serre, qu'est-ce que cela vous

fait?

Oui, voilà justement de votre sensibilité. J'ai be-

soin de mes sels, et vous me dites qu'il n'y a rien N de meilleur que de rester tranquille pour le mal de tête. Bien vrai? mais je ne vais pas me tenir tranquille : n'y comptez pas. Voilà justement comme on abuse les femmes. Mais je sajs votre esprit contrariant, et je sais vos finesses. Vous pensez m'amener à me taire sur le compte de cette coquine de Catherine, votre protégée, monsieur I Sur ma vie, je ne renverrai jamais une servante sans....— mais elle partira. Quand même j'aurais à faire tout l'ouvrage moi-même, elle ne resterait pas sous mon toit. Je vois bien comme elle me regarde de haut en bas. Je vois une foule de choses, monsieur Panade, sur lesquelles je préfère ne pas ouvrir la bouche; mais je ne puis fermer les yeux. Peut-être il aurait mieux valu pour ma tranquillité que je l'eusse toujours pu. N'allez pas dire que je suis une folle; je sais très-bien ce que je dis. Vous pensez, j'imagine, que j'oublie cette Rébecca? Je sais qu'il y avait dix ans passés qu'elle vivait chez nous; mais qu'est-ce que cela fait? Les choses n'en sont pas moins vraies pour être vieilles, il me semble. Non, et votre conduite, monsieur Panade, à cette époque — y eût-il cent ans, je ne l'oublierais jamais. Encore? je serai donc toujours aussi sotte? Je l'espère du moins; je compte avoir toujours les yeux ouverts dans ma

maison. Ne pensez pas à dormir maintenant, Panade; c'est vous qui m'avez amenée à parler de celte Rébecca : vous m'entendrez jusqu'au bout. Voilà qui est forl, que vous osiez la nommer! Hein? Vous ne l'avez pas nommée? Peu m'importe; car je sais aussi bien ce que vous pensez que si vous l'aviez Tait. Je me figuré que vous allez dire que vous n'avez pas bu un verre de vin à sa santé. Jamais? Oui c'est ce que vous prétendiez dans le temps; mais j'y ai réfléchi pendant dix longues années, et plus j'y ai pensé, plus j'en ai acquis la certitude. Juste à cette époque, — si vous voulez vous rappeler, — juste a celte époque le petit Jacques était tout moutard; je ne l'aurais pas si bien remarqué sans cette circonstance; mais il pouvait à peine courir seul, quand vous avez (ait un signe de tôle à l'adresse de celle créature en buvant à sa santé. Non, je ne suis pas folle, et je ne rêve pas. J'ai bien observé comment vous vous y êtes pris, et ce qui a empiré la chose, c'est votre hypocrisie. Je vous vis pendant que cette créature était juste derrière ma chaise; vous prîtes un verre de vin, en me disant Marguerite; puis vous levâtes les yeux vers l'effrontée coquine et vous Ma chère, comme si vous vouliez me faire que vous parliez seulement h moi, quand je .s vous voir adresser votre sourire par der-

TRENTE-DEUXIKMK SERMON. 231

rière moi jusqu'à elle. A cette époque-là le petit Jacques ne se tenait pas sur ses jambes. Vous dites que h ciel me pardonne? Ah! monsieur Panade! c'est vous qui devriez lui demander de l'indulgence : je ne cours pas grand risque, je crois, c'est vous qui devriez implorer votre pardon.

Non, je ne calomnierais pasun saint, et je n'ai pas détruit la réputation de cette fille pour rien. Je sais qu'elle intenta une action à cause de ce que j'avais dit ; et je sais que vous eûtes à payer des dommages-intérêts pour ce que vous appelez ma langue : je me rappelle tout cela. Ce fut bien fait pour vous : si vous' ne lui aviez pas souri, cela ne serait pas arrivé.

Mais si vous prenez des libertés avec de semblables gens, nécessairement il faut vous attendre à l'expier. C'aurait encore été mieux fait, si le compte de l'homme de loi avait été double. Des dommages, le mot est bon ! Comme si la langue dé qui que ce fût eût pu endommager cette fille !

Eh bien, monsieur Panade! Vous êtes le même homme qu'il y a dix ans. Quoi ? Vous Fespêrez du moins? Ce n'en est que plus honteux pour vous. A votre âge, avec tous vos enfants qui grandissent autour de vous, aller.... De quoi je parle? Je le sais parfaitement, et vous le sauriez aussi, si vous aviez la conscience que vous n'avez pas. Quand je déclare

que je renverrai Catherine, vous répliquez qu'elle est une excellente servante et que je n'en trouverai pas une meilleure. Mais je sais pourquoi vous la trouvez excellente ; c'est parce que vous la trouvez jolie» et cela vous suffit; comme si les filles qui travaillent pour gagner leur vie avaient affaire d'être jolies — ce qu'elle n'est pas du reste. De jolies bonnes, oui vraiment 1 s'avancent avec affectation s'éventant la figure, comme si les mouches allaient la gâter. Mais je sais quel monstre vous faites : oh 1 ce n'est pas la peine de le nier ; n'ai-je pas surpris votre conversation avec M. Belhomme, et n'avez-vous pas dit que vous ne pouviez pas sentir de laides bonnes autour de vous? Je vous le demande: ne l'avez vous pas dit? Peut-être bien ? Vous ne rougissez pas de l'avouer ? Si vos principes, monsieur Panade, ne suffisent pas à glacer le sang d'une femme !

Oh oui ! Vous avez traité cette matière bien des fois : autrefois j'aurais pu le croire : mais j'en sais un peu plus sur votre compte anjourd'hui. Vous aimez à voir de jolies servantes, juste comme vous aimez à voir de jolies statues et de jolis tableaux, et de jolies fleurs, et tout ce qui est joli dans la nature, seulement, à ce que vous dites, pour charmer vos yeux. Oui, je les connais, vos yeux : fort bien. Je sais ce qu'ils étaient, il y a dix ans : car oublie-

rai -je jamais ce verre de vin, pendant qu'on portait encore le petit Jacques? Y eût-il mille ans de cela.... peu m'importe.... c'est aussi frais que si c'était hier, et je ne cesserai jamais d'en parler. Puisque vous me connaissez, comment pouvez-vous le demander?

Aujourd'hui vous insistez pour que je garde Catherine, quand il n'y a pas moyen de conserver un morceau de porcelaine avec elle. Cette fille-là briserait la banque d'Angleterre.... Je parie qu'elle le ferait, si elle mettait la main dessus. Mais qu'estce qu'un service de porcelaine de Chine bleue auprès de ses beaux yeux bleus? Je devine que c'est là votre opinion, quoique vous n'en disiez rien.

Tenez, vous n'avez pas besoin de grogner, là; car

vous ne pensez pas que j'oublierai jamais Rébecca.

Oui, c'est fort bien à vous de jurer contre Rébecca

maintenant ; mais vous ne juriez pascontreellealors,

je le sais, Vous avez beau dire : Ma chère Marguerite !

Gomment pouvez-vous avoir le front de me regarder?

Vous ne me regardez pas ? Ça n'en est que plus honteux.

Tout ce que je puis dire c'est qu'il faut que

Catherine quitte la maison, ou moi, l'une des deux.

Laquelle sera-ce, monsieur Panade! Hein? Cela vous

est égal ? Toutes les deux ? Mais vous ne parviendrez

pas à vous débarrasser de moi de cette façon, je

vous en avertis. Quant à cette gueuse — allez, jur<% désespérez-vous tant qu'il vous plaira. — Vous ne prétendez pas ajouter un mot? Très-bien: n'importe ce que vous diriez, ses trois mois finissent mardi, et elle partira. Une assiette à soupe et un bol ont encore filé hier.

Une assiette à soupe et un bol, et quand j'ai le mal de tête que j'ai, monsieur Panade, on me met tout en pièces. Mais je ne serai jamais bien dans ce monde-ci, jamais ! Une assiette à soupe et un bol!

Elle s'endormit enfin, écrit Panade, et la pauvre Catherine quitta la maison le mardi.

Mme Panade a découvert que Panade est directeur

de chemin de fer.

Quand j'ai pris le journal aujourd'hui, Panade, il aurait suffi d'un souffle pour me renverser! Ne faites pas l'hypocrite : vous savez de quoi il s'agit. Et quand vous n'aurez plus de lit pour vous coucher, et que vous serez réduit à coucher sur des sacs à charbon, —et à ce moment-là, je vous en préviens, vous pourrez coucher tout seul, — alors vous saurez de quoi il s'agit. Tenez, j*ai vu votre nom, ne le niez pas. Tout du long : le chemin de fer de l'île des Pâtés-d'Anguille , et parmi les Directeurs, Job Panade, propriétaire delaTourterellerie, et — non, je ne veux pas rester tranquille : il ne m'arrive pas souvent — le ciel m'est témoin ! — de parler; mais quand je vois ce que je vois, je ne me tairai pas. Qu'est-ce que je vois? Là, Panade, au pied du lit, je

vois tous nos chers enfants,... en guenilles.... tous en prison.... et les tapis suspendus aux fenêtres.

Voilà donc pourquoi vous parlez dans votre sommeil de large voie et de voie étroite. Il m'était impossible de deviner ce que vous aviez dans l'esprit; maintenant tout se révèle. Ah! monsieur Panade, il est question quelque part d'un large chemin et d'une route étroite dont je voudrais vous voir souvenir; mais vous ne songez plus à rien qu'à l'argent. Est-ce que je ne l'aime pas moi-même? Assurément, je l'aime; mais je ne l'aime que quand je suis certaine de l'avoir ; les risques ne me vont pas. Oui ; tout cela est très-bien de citer des fortunes faites en un rien de temps ; c'est comme les chemises faites en un rien de temps : il y a dix à parier contre un qu'elles seront vite décousues.

Voilà qui explique assez clairement pourquoi vous ne pouvez plus manger, ni boire, ni dormir, ni rien faire. Tout votre esprit se partage entre les chemins de fer : car vous ne me ferez pas croire que celui de l'île des Pàtés-d'Anguille soit le seul. Oh non ! je le reconnais à votre air. C'est curieux l si vous n'avez pas en très-peu de temps le visage coupé par autant de rides qu'on a posé de rails ! Chacun de vos traits paraît creusé, et tous semblent s'en aller chacun de leur côté. Il y a six mois, Panade, votre peau

ne faisait pas un seul pli ; oui, vous aviez des joues aussi unies que de la porcelaine, et aujourd'hui votre figure est aussi tourmentée que la carte d'Angleterre.

A voire âge , encore ! Vous qui étiez fait pour avancer toujours à pas comptés, mais sûrs ! Voilà que vous faites courir au clocher votre argent de cette façon I C'est ce chien d'agent de change de Flam Cottage ; il vous a mordu, j'en suis sûre. Vous n'êtes plus capable de conduire vos propres affaires, et je ne ferais que mon devoir de femme dévouée, si j'appelais en consultation les médecins des aliénés.

A partir d'aujourd'hui, je ne connaîtrai plus de repos. Il ne viendra pas une âme frapper à la porte après cela, que je ne croie qu'on vient nous exproprier. Quel bonheur pour les Chalkpit , de rire à notre vente ! Je m'imagine les voir ici, mettant sur tous nos petits objets de bigoterie. Qu'est-ce qui vous fait rire? Ce ri est pas bigoterie, mais bijouterie? C'est la même chose ; seulement votre plus grand plaisir est de me reprendre !

Si je suis capable de dire ce qui adviendra au monde, je suis une misérable pécheresse ! Chacun veut changer ses sous en doubles souverains, et faire payer au voisin la différence ! Et vous aussi — vous

êtes hors de vous-même, Panade, je n'en puis douter. Je vous ai observé, pendant que vous me croyiez profondément endormie. Alors vous vous êtes étendu, puis vous avez parlé bas, parlé bas; puis vous vous êtes serré dans vos bras vous-même, et vous avez souri aux colonnes comme si vous les aviez vues se transformer en pièces d'or. Je suis persuadée que vous croyez quelquefois notre couvrepied de rapiécetage fait de billets de mille livres.

C'est bon; mais quand nous serons à l'asile des

Indigents, vous reconnaîtrez voire erreur. Mais ce

sera une pauvre satisfaction pour moi de vous en

parler toutes les nuits. Comment, monsieur Panade?

On m'empêchera bien de vous en parler? Et vous dites

qu'on y a un certain bien-être 1 Après avoir si bien

rempli mes devoirs d'épouse envers vous, être ainsi

'— : '^e 1 Mais je me rappelle maintenant. Je pense

avoir entendu vanter cet asile; malgré cela,

ne une vraie solle que j'ai toujours été, je n'en

jamais soupçonné le motif.

cessairement, vous n'allez plus être à la mai-

ii jour, ni nuit. Vous allez vivre et dormir à

les Pâlés-d' Anguille ! Je resterai seule, livrée à

pensées, songeant à l'heure où le courtier vieu-

tandis que vous serez avec les Directeurs vos

cres. Je travaillerai comme une esclave pour

TRENTE-TROISIÈMJÏ SERMON. 239

mettre de côté douze sou*, et vous en jetterez par la fenêtre des centaines ! Quels goûts ruineux vous avez aujourd'hui ! Rien n'est plus assez bon pour vous, à présent. Vous vous prenez quelquefois, j'en suis convaincue, pour le roi Salomon dans sa gloire. Cela tient à ce que vous avez ramassé de l'argent — si toutefois vous en avez ramassé — sans l'avoir gagné. Non, /je ne dis pas de bêtises : il y a des gens qui peuvent ramasser de l'argent, sans le gagner. Quand cela leur arrive, c'est absolument comme s'ils avaient bu d'une gorgée un grand verre d'eu u^de- vie, ça leur monte à la tête, et ils ne savent plus où ils en sont. Vous êtes dans cet état-là, maintenant, monsieur Panade : je le reconnais à vos démarches. La poche a son ivresse, aussi bien que l'estomac, et la vôtre est trop pleine dans ce moment-ci. Non pas que ce fût pour moi une si grande préoccupation — dans le cas où vous auriez ramassé de l'argent— si vous vous en teniez à la ligne du Pâtéd'Anguille. Mais je sais comment tout cela s'arrange : c'est absolument comme le miel pour les mouches : une fois bien empêtrés là-dedans, les hommesne peu* vent plus s'en tirer ; ou, s'ils s'en tirent, c'est le plus souvent en y laissant toutes leurs plumes. Si réellement vous avez ramassé de l'argent sur la ligne du PA'éT^'Argiîillc, et si vous me le doi;nez à garder

pour les chers enfants, peut-être alors , mon petit mari, je ne dirai plus rien sur ce sujet. Hein? Quelle bêtise ? Ouï, je m'y attendais : je ne vous demande jamais d'argent que vous ne répondiez par ce mot-là. Il n'y a pas de danger que je vous attrape à vous en tenir à la ligne des Pàtés-d' Anguille ! Oh non! Je connais votre esprit contrariant. Dans un jour ou deux, je verrai un autre bel article de fanfare dans le journal, avec la proposition d'un embranchement pour aller de l'Ile des Pàtés-d'Anguille au Magasin-des-Babas de Ghelsea. Si l'on vous donne un kilomètre de chemin de fer, je connais les hommes, ils en prendront mille. Si je ne me suis pas mise à frissonner quand j'ai lu cet article dans le journal, et votre nom qui y figure ! Mais je suppose que c'est l'œuvre de M. Belhomme, car son précieux nom y brille au milieu des autres. Gomment pouvez-vous dire aux gens : « Que les pâtés d'anguille sont devenus aujourd'hui un élément essentiel de la civilisation ? » J'ai appris tous les mots par cœur afin de pouvoir vous les citer. « Que la population du côté Est de Londres est privée du bienfait de cet aliment nécessaire, et que par le moyen de la ligne projetée les pâtés d'anguille seront livrés, rendus au commerce et à la consommation de la grande route de Ratcliffe et des envi-

rons? * Ah I quand vous autres hommes — vous les rois de la création , comme vous vous appelez — vous vous réunissez pour faire une société ou quelque chose de cette espèce, y a-t-il un livre de contes qui approche de vos histoires? Et pourtant vous vous regardez avec solennité les uns les autres, et sans même remuer le coin des lèvres , vous fourrez chacun la main dans la poche des autres. Non, je n'emploie pas de termes rudes, monsieur Panade, ce sont seulement des termes convenables.

Il faut encore que je dise un mot. Quels que soient vos bénéfices, je n'en suis pas mieux. Vous ne me donnez jamais une seule de vos actions des Pâtés-d'Anguille. Que dites- vous? Vous m'en donnerez quelques-unes? Non pas, je ne veux rien avoir k faire avec aucune scélératesse de ce genre-là. Si, comme les autres maris, vous avez envie de verser un monceau d'or dans mon sein.... Eh bien? Vous y songerez quand les pâtés <F anguille monteront? Alors je sais ce qu'ils valent : ils ne rapporteront jamais un sou.

Elle se tut tout à coup, écrit Panade, et je me

laissais aller au sommeil, quand elle me poussa le coude et me cria : Panade, pensez-vous qu'ils monteront demain?

Mme Panade, soupçonnant que M. Panade a fait son testament, désire seulement, en qualité d'épouse, en connaître les prin cipales dispositions.

J'ai toujours dit que vous aviez une grande fermeté d'esprit, quand vous vouliez, Panade ; et ce que vous venez de faire le prouve. Gertaines gens ne feraient pas leur testament, parce qu'ils pensent qu'ils mourront aussitôt après. Mais vous êtes audessus de cela, mon ami, n'est-ce pas? Laissez donc! vous savez très-bien ce que je veux dire. Je sais que vous avez fait votre testament. Car Stratcherly me l'a confié. Quoi? Vous ne le croyez pas? Bien, allez ! Voilà une jolie chose pour un homme à dire à sa femme. Je sais qu'il est trop homme d'affaires pour bavarder ; mais j'imagine qu'il y a une manière de faire connaître les choses sans les dire tout haut. Et quand je lui ai posé la question, tout homme de loi qu'il est, il n'apaseule front de le nier.

Certes, il m'importe peu que votre testament soit fait ou non. Je ne vivrai fias, monsieur Panade, pour avoir besoin alors.... de quoi que ce soit : tout sera réglé pour moi, longtemps avant que les dispositions de votre testament soient applicables. Non, monsieur Panade, je ne vous survivrai pas, et — quoiqu'une femme ait toujours tort de laisser voir à un homme son affection ; car il en profite toujours contre elle — quoique je sente que c'est une folie et une faiblesse de le dire, je ne désire pas vous survivre. En aurai-je la force ? Non, non , ne dites pas cela : je ne suis pas bonne pour une centaine... . Je ne pourrais vous voir parti.... et un autre mari ensuite. Quelle idée immonde, Panade ! Vous figurer que jamais je songerais à me remarier ! Non jamais ! Comment? Cest là ce que nous disons toutes? Pas du tout : c'est positivement le contraire. Pour moi, la seule idée d'une telle chose est horrible et le fut toujours. Oui, je sais qu'il y a des femmes qui se remarient ; mais, je le déclare, je ne saurais dire comment elles sont faites. Fi, l'horreur 1

Il y a des hommes, je le sais, qui laissent leur bien à leurs femmes à condition de rester veuves. Hais, s'il y a quelque chose au monde de mesquin et de petit, c'est cela. N'est-ce pas aussi votre opinion, Panade? Pourquoi ne pas répondre, mon

chéri? Gomme c'est bien vous! Je ne puis désirer causer un peu raison , sans que vous désiriez dormir. Vous n'avez jamais rien fait comme un autre. Hein? Comment je puis le savoir? Encore , voilà voire humeur contrariante î Je n'ouvre jamais la bouche sur un sujet, que vous ne tentiez de me mettre sur un autre chapitre. Quand c'est Mlle Belhomme qm parle, vous savez bien lui répondre comme il faut, je n'en doute pas. Là, vous voilà encore! sur ma vie, c'est singulier : je ne puis pas citer une seule fois, de la manière la plus innocente, le nom de cette personne sans que.... - Est-ce que je ne puis la laisser tranquille t Assurément ef àt tout mon cœur! Qui tient ici à parler d'elle? Ce n'est pas moi ; seulement vous trouvez toujours moyen de dire quelque chose qui doit infailliblement amener son nom dans l'entretien.

— Qu'est-ce que je disais, Panade? Ahî j*en étaîsà la manière dont les hommes lient leurs veuves. Suivant moi, il n'y a rien de si petit. Lorsqu'un homme défend à sa femme de se remarier, sans perdre ce qu'il lui laisse, c'est ce que j'appelle de Tégoïsme posthume. Comme c'est bas 1 Autant vaudrait emmener sa femme avec soi au tombeau 1 Hein? Vous n'avez jamais eu pareille intention? Non , j'en suis bien persuadée , mon bon chéri ; vous n'êtes pas

homme à lier une femme de cette basse manière. L'homme qui serait capable de cela, ferait brûler sa femme avec lui, s'il pouvait, absolument comme ces monstres, qui se qualifient d'hommes, dansleslndes. Peu m'importe à moi comme vous avez fait votre testament; mais cela peut regarder votre seconde femme. Hein? Jamais je ne vous en laisserai la possibilité** Hn\ vous ne connaissez pas ma constitution, voyez-vous, Panade. Je ne suis plus du tout la femme que j'étais. Je n'en dis rien, mais très-souvent, vous ne connaissez pas mes souffrances. Et, comme nous sommes sur ce sujet , mon ami , j'ai une faveur à vous demander. Quand vous vous remarierez, — ce n'est pas la peine de répondre ainsi; après le bien-être que vous avez trouvé dans le mariage, — qu'est-ce qui vous fait soupirer , chéri? — après tout ce bonheur, vous vous remarierez nécessairement. N'allez pas vous parjurer d'une manière si violente, en faisant un serment que vous ne tiendrez pas, vous le savez ; vous ne pourrez vous en empêcher, j'en suis convaincue, et je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Tout ce que je demande, mon cœur, c'est seulement dans votre intérêt. .. pour moi, cela ne me toucherait plus alors, — comment cela serait-il possible? — tout ce que demande , c'est que vous n'épousiez pas

Mlle Belb. — Là 1 là! j'ai fini, je n'ajouterai pas un mot là-dessus , mais tout ce que je demande, c'est que vous ne le fassiez pas. Après la manière dont on a songé à vous; après toutes les aises auxquelles vous avez été habitué, elle ne vous conviendrait pas pour femme. Vous voyez: je n'aurais plus alors rien qui m'intéressât en cela , — vous pourriez épouser la reine d'Angleterre — ■ pour ce que cela me ferait. .. alors — mais je ne m'inquiète que de vous. Faites attention, Panade, que je ne dis rien contre elle, rien du tout; mais il y a une légèreté dans sa tenue.... je le reconnais, la pauvre fille, elle ne songe pas au mal, et c'est peut-être, suivant le proverbe, seulement sa manière après tout... Pourtant, il y a en elle une légèreté qui, avec les habitudes que l'on vous a données, vous rendrait très-malheureux. Oui, si je puis me glorifier de quelque chose, Panade, c'est de la dignité de ma tenue pendant toute ma vie. Je sais que les femmes qui sont très-circonspectes ne sont pas aussi considérées que celles qui ne le sont pas; cependant, ce n'est presque rien d'être vertueux, si l'on n'en a pas l'air. Et la vertu, Panade, — non, je ne vais pas me mettre à prêcher sur la vertu: ce n'est pas coutume. Non, et je ne vais pas me montrer avec ma vertu, comme un enfant avec son tambour, pour en faire toute sorte de bruit. Mais je connais

vos principes. Je n'oublierai jamais ce que je vous ai une fois entendu dire à Belhomme ; et ce n'est pas une excuse que vous eussiez assez pris de vin pour ne plus savoir ce que vous disiez à ce moment- là; car le vin met à nu la perversité des hommes, comme la chaleur du feu fait ressortir les taches de graisse»

Que disiez-vous? Ce que vous disiez , le voici textuellement : « La vertu est une belle chose chez les « femmes, quand elles n'en font pas tant de bruit; « mais il y a des femmes qui se figurent que la vertu « leur a été donnée, comme des griffes aux chattes, — « oui, chattes est l'expression même — pour ne « faire qu'égratigner. » Voilà ce que vous avez dit. Vous ne vous en rappelez pas une syllabeï Non, c'est cela; quand vous êtes dans cet affreux état, vous ne vous rappelez rien : heureusement j'ai de la mémoire pour deux.

Hais nous n'en parlerons plus, mon petit mari ; c'est passé : je suis convaincue que vous n'aviez pas d'intention, mais je suis bien aise que vous tombiez d'accord avec moi, que l'homme qui obligerait sa veuve à ne pas se remarier est un misérable. Je suis bienheureuse que vous ayez assez de confiance en moi pour me le déclarer. Vous ne V avez jamais dit ? Peu importe : c'est tout comme. Oui, lorsqu'un homme laisse tout son bien à sa femme , sans lui lier les

mains et lui interdire de se remarier, il montre quelle confiance il a en son amour. Il prouve au monde entier quelle femme elle a été pour lui; et comment, après sa mort, il sait qu'elle le pleurera. Et jamais, naturellement , un second mariage ne lui vient à l'esprit. Mais quand elle ne garde l'argent du défunt qu'aussi longtemps qu'elle reste veuve, elle est invinciblement poussée à prendre un autre mari. C'est ma conviction, beaucoup de pauvres femmes n'ont été conduites à se remarier, que parce qu'elles étaient outrées des dispositions de leur premier époux. Il n'y a rien que de naturel à. le supposer. Si je pensais, Panade, que vous fussiez capable d'une telle infamie, quoique mon cœur dût en saigner,— cependant, lorsque vous seriez mort et enterré, je montrerais que j'ai de la tête, et je me remarierais à Tinstant même; mais je suis bien ridicule de parler de cette façon, puisque je partirai longtemps avant vous; pourtant, faites attention à mes paroles, et ne me provoquez pas par une disposition quelconque... de cette espèce, ou je le ferai, aussi vrai que je suis fem me, et que je partoge votre lit ce soir. ... je le ferai.»

Je me gardai bien de la contredire, dit Panade, «t je la laissai s'assoupir après une telle assurance.

On a dit à Mme Panade que M. Panade a été pris à jouer

au billard.

Vous venez bien tard ce soir, mon ami. Il n'est pas tard? Bien, alors il n'est pas tard, voilà tout.. Naturellement, une femme ne peut jamais dire quand il est tard. Vous êtes revenu tard, mardi, aussi; un peu tard, le vendredi précédent; et le mercredi a d'auparavant.... Maintenant, vous n'avez pas besoin de vous tordre de cette manière ; je ne vais pas vous dire la moindre chose, non; car je vois bien que ce serait inutile. Autrefois, je l'avoue, j'avais l'habitude de me tourmenter, quand vous restiez dehors; mais tout cela est passé. Vous m'avez aujourd'hui accoutumée, et c'est, votre faute entièrement, à ne plus me soucier que vous reveniez chez vous ou non. Je n'aurais jamais pensé que je pusse en venir à songer si peu à vous ; mais vous

l'avez voulu; tous avez marché sur le pauvre ver vingt années durant, et il s'est enfin recoquille.

À présent je ne vais pas quereller, tout est fini : je ne m'occupe pas assez de vous pour vous chercher querelle. Je m'en soucie trop peu, Panade, aussi vrai que je suis dans ce lit. Tout ce que je vous demande,— tout autre homme parlerait à sa femme, et ne serait pas couché comme une bûche, — tout ce que je vous demande, le voici. Dites-moi exactement où vous étiez mardi. Vous n'étiez pas chez ma chère maman, quoique vous sachiez qu'elle ne va pas bien, quoique vous sachiez qu'elle a l'intention de laisser son argent à nos chers enfants , mais vous ne vous êtes jamais intéressé à aucun de ceux qui m'appartiennent. Et vous n'étiez pas à votre club ; non, je le sais. Vous n'étiez pas non plus au théâtre. Comment je le sais? Ha, monsieur Panade! je voudrais seulement n'être pas si bien informée. Non : vous n'étiez à aucun de ces endroits-là. Mais je sais assez bien où vous étiez. Pourquoi je le demande, alors, si je le sais? Voici : c'est justement pour vous prouver quel hypocrite vous faites : justement pour vous montrer que vous ne pouvez me tromper.

Ainsi, monsieur Panade, vous êtes devenu joueur de billard, monsieur. Seulement une fois ! C'est bien

assez ; vous auriez pu tout aussi bien y jouer mille fois : car vous êtes un homme perdu, Panade. Rien qu'une fois, en vérité 1 Je voudrais savoir, si je vous disais, moi aussi : Rien qu'une fois, ce que vous me répondriez; mais naturellement, un homme ne peut faire de mal en quoi que ce soit.

Et tous êtes un des rois de la création, monsieur Panade, et vous pouvez rester loin de votre foyer si confortable et si charmant, loin de la société de votre femme légitime et de vos enfants, quoique, à vrai dire, vous ne songiez jamais à eux, tout cela pour pousser des billes d'ivoire avec une longue queue sur un drap vert. Quel plaisir un homme peut-il trouver à une telle sottise, voilà de quoi étonner toute femme sensée. J'ai pitié de vous, Panade.

Et vous pouvez sortir pour ne faire autre chose que des carambolages. Car c'est le baragouin que l'on parle au billard, quand vous avez le jeu Viril et athlétique du cribbage, suivant les expressions ordinaires de ma pauvre grand'mère, au coin de votre propre feu.... Vous pouvez entrer dans une salle de billard, vous, un honnête marchand, du moins vous vous donnez pour tel : car, si le monde savait tout, il n'y a guère d'honnêteté en vous. Vous pouvez aller jouer au billard avec un tas de gens à mousta-

ches, quand il tous serait loisible de faire une jolie petite partie, bien tranquille, avec moi, chez nous* Mais non, tout, excepté le cribbage avec votre femme !

Panade, tout est fini, maintenant; vous courez à votre perte. Je n'ai jamais connu un homme qui ait mis le pied dans une salle de billard sans être perdu pour toujours. Il y avait mon oncle Wardle; jamais meilleur homme n'avait mangé du rosbif sur cette terre; il se mit à jouer au billard, et un mois après, il ne vivait plus avec sa femme. C'était un heureux gaillard/ Est-ce ainsi que vous appelez un homme qui quitte sa femme, un heureux gaillard? Mais moi» que puis-je encore attendre? Nous n'avons plus longtemps à rester ensemble, désormais; cela peut traîner encore un peu, mais enfin, il faut nous séparer : et pourtant quelle femme j'ai été pour vous!

Mais je sais qui c'est. C'est ce démon deBelhomme. Je veux l'appeler démon, et je ne^uis pas folle le moins du monde ; le billard, vous n'y auriez pas plus songé qu'une oie, s'il n'avait pas été là. Allons, Panade, ce n'est pas la peine de me dire que vous n'y êtes allé qu'une fois, et que vous ne savez pas faire une bille; vous en viendrez bientôt à bout, et alors vous ne serez plus jamais à la maison. Vous en

porterez la marque, Panade; oui, la marque; il y aura en tous quelque chose de terrible ; car, si je ne reconnais pas un joueur de billard rien qu'à son air, je n'y vois pas, voilà tout. Ils sont tous aussi jaunes que du parchemin, et portent des moustaches. Je pense bien que tous allez laisser pousser les vôtres, à présent quoiqu'elles doiventetre bien embarrassées de se montrer, j'en suis sûre. Oui, ils ont tous un air jaune et sournois, juste comme s'ils étaient tous les cousins germains des filous. Et voilà ce qui vous attend, Panade; dans six mois, les chers enfants ne reconnaîtront pas leur père I

Si je me connais bien moi-même, j'aurais tout supporté, excepté le billard. Les beaux compagnons que vous allez y trouver! Des capitaines qui seront toujours à vous emprunter cinquante livres ! Je voi le dis, Panade, une salle de billard est l'endroit o peuvent se ruiner le plus aisément sous tous lesraj ports, je puis dire, les gens les plus bornés ; aim Tous ne pouvez vous en tirer. C'est une succursal excellente pour les sermons du diable; ne me dite pas de ne pas me mettre en frais d'éloquence. Je n sais pas ce que vous voulez dire, monsieur Panadt et je serai aussi éloquente qu'il me plaira. Mais j ne puis ouvrir la bouche, et cela m'arrive bien ra rement, Dieu le sait I sans cire insultée.

Non : je ne me tairai pas sur un pareil sujet; non, Panade, jamais ; sur tout autre, je ne dirais pas un seul mot — vous le savez bien — si cela vous déplaisait; mais sur ce sujet-là, je veux parler et je

parlerai. Je sais que vous ne savez pas jouer au billard, et vous ne serez jamais capable d'apprendre, je parie; mais tant pis, c'est un malheur de plus : voyez un peu l'argent que vous perdrez; voyez la ruine où vous aboutirez. Ce n'est pas la peine de me dire que vous ne jouerez pas; vous ne pourrez pas vous en empêcher à présent. Et ils vous mangeront proprement, allez. Ne répliquez pas : ma chère tante m'a tout conté. Les bandes de gaillards qui vont tous les jours au billard pour gagner leur dîner, absolument comme un renard se glisse furtivement dans la cour d'une ferme pour y attraper quelque oie bien grasse, ah! ils vous mangeront jusqu'aux os, Panade; je sais qu'ils n'y manqueront pas.

Des billes de billards! Bien! dans mon temps, je suis allée visiter l'arsenal de Woolwich. Vous ressembliez à un homme; c'était juste quelque temps avant notre mariage — et là, j'ai vu toute sorte de boulets; des montagnes de boulets qu'on dirige contre les églises et dans les maisons des gens tranquilles, pour y briser les porcelaines et tout ce

qu'on ne sait pas ; je le répète, j'ai vu tous ces

boulets— bien, je sais que je l'ai déjà dit: mais il

me platt de le répéter encore; et il n'en est pas un

seul de ces boulets, quoiqu'ils soient en fer, qui

puisse causer moitié autant de mal qu'une bille de

billard. Cette bille, c'est le boulet. Panade, dont on

traverse le cœur de tant d'épouses, pour ne rien dire

de leurs enfants. C'est avec ce projectile fatal que

jour et nuit vous détruisez votre famille. Ne me

dites pas que vous*ne jouerez point 1 Quand une fois

un homme s'est adonné à cette passion, — comme

avait coutume de dire ma pauvre tante — le diable

le tente toujours — avec une bille, comme il a tenté

Eve avec une pomme.

Je ne penserai plus à être heureuse dorénavant. Non, il ne peut plus en être question. Vous irez là tous les soirs, — je sais que vous irez, je le sais mieux que vous : à quoi sert de le nier? tous les soirs, à vous alonger sur oet abominable tapis-vert : vert, oh nonl rouge, rouge cramoisi, Panade, si vous pouviez seulement en discerner la couleur, rouge cramoisi, du sang de tous les cœurs que vos billes ont brisés. Ne me dites pas de ne pas être si pathétique : je le serai, pathétique, autant qu'il me conviendra. Il m'est permis de parler, je pense. Pourtant j'ai fini. Tout est arrangé maintenant. Vous

êtes, tous, un joueur de billard, et moi.... une

pauvre femme abandonnée.

Je me gardai de nier aucune de ces assertions, écrit Panade, par la bonne raison que je voulais dormir.

Mme Panade a attrapé un rhume ; la tragédie des souliers minces.

Je ne vais pas vous contredire, Panade ; vous pouvez dire ce que vous voulez, mais je pense que je dois connaître mieux que vous ce que j'éprouve. Je ne désire pas non plus vous faire des reproches. Je suis trop mal pour cela ; mais ce n'est pas d'avoir eu les pieds humides avec des souliers minces ; — oh ! non, c'est mon imagination, Panade, mon imagination qui me tue. — Ah oui ! du gruau, vraiment ! — vous pensez que le gruau peut guérir une. femme de quoi que ce soit ; et vous savez aussi combien je le déteste. Le gruau ne peut atteindre la source du mal qui me mine; mais, c'est entendu, personne que vous ne peut être malade. Bien, je ne "oulais pas le dire; mais quand vous parlez ainsi sur l'inconvénient des souliers minces, une femme exprime alors ce qu'elle ne veut pas dire; mais elle

ne peut s'en empêcher. Vous avez toujours continué de me reprocher mes souliers; pourtant je crois être le meilleur juge de ce qui me convient le mieux. J'ose dire qu'il vous serait aussi indifférent deme voir mettre les bottes d'un paysan; mais je ne vais pas faire une caricature de mes pieds, je vous le promets. Je n'ai jamais encore attrapé de rhume avec les souliers que j'ai portés jusqu'ici, et H n'e&t pas présumable que je commence maintenant.

Non, Panade, je ne voudrais rien dire pour vous accuser; non, le ciel m'est témoin, je ne voudrais pas vous tourmenter pour tout au monde; — mais le froid que j'ai attrapé, — il y a dix ans que je l'ai attrapé —je n'en ai jamais parlé, mais depuis je n'ai point passé un instant sans en souffrir; oui, il y a eu dix ans avant-hier. Comment puis-je me le rappeler? Oh ? très-bien, les femmes se souviennent de choses auxquelles vous ne songea jamais : les pauvres créatures! elles ont de bons motifs pour y faire attention. Il y a dix ans, je veillais à cause de' vous — aujourd'hui je ne vais rien dire avec l'intention de vous vexer, mais seulement laissez-moi parler : il y a dix ans, je vous attendais, je tombai assoupie, et le feu s'éteignit, et quand je m'éveillai, je trouvai que j'étais assise juste dans le courant d'air qui venait par le trou de la serrure. Ce fut ma mort, Panade,

quoique je ne veuille pas vous inquiéter, mon ami, car je ne pense pas que vous ayez eu l'intention d'en finir avec moi.

Ha ! c'est très-bien à vous d'appeler cela des absurdités, et de rejeter votre faute sur mes souliers. C'est bien la conduite d'un homme, précisément ! Il n'y a jamais eu d'homme qui ait tué sa femme, sans trouver une bonne raison pour le faire. Non : je n'entends pas dire que vous m!avez tuée : au contraire ; pourtant il ne s'est pas écoulé un seul jour, sans que je sentisse le vent de ce trou de serrure. Gomment? Powrqvkoije n'ai pas fait venir im médecin? A quoi cela sert-il, un médecin? Et puis pourquoi vous obliger à des dépenses? En outre, je prétends que vous vous passerez bien de moi, Panade; oui, après un bien court laps de temps, vous ne vous apercevrez guère que je vous manque; les hommes oublient si vite.

Peggy me dit que Mlle Belhomme est venue aujourd'hui. Qu'est-ce que cela signifie? rien sans doute. Oui, je sais qu'elle a appris que j'étais trèsmalade, et voilà pourquoi elle est venue. C'est un peu inconvenant, je crois, monsieur Panade : elle pouvait attendre ; je ne lui barrerai pas longtemps le passage : elle aura bientôt la clef de la boîte à thé, oui bientôt.

S60 SOUS LES RIDEAOX.

Ah 1 monsieur Panade, A quoi cela sert-il de m'nppeler votre chère Ame maintenant? Bien, je tous crois. Je déclare que vous êtes sincère, c" est-àdire j'espère bien que vous l'êtes. Cependant, vous ne pouvez espérer que je puisse rester tranquille dans ce lit, quand je pense àcette jeune femme; non pas, toutefois, qu'elle soit A beaucoup près aussi jeune qu'elle prétend. Jen'ai point de malveillance contre elle, Panade, pas la moindre. Pourtant, je ne pense pas que je pusse reposer en paix dans ma tombe, si.... — bien: je ne Yeux rien dire de plus sur le chapitre de cette femme, mais vous savez ce que j'entends.

Je pense que ma obère maman tiendrait admirablement votre maison, quand je ne serai plus. Oui, mon ami, je ne vais plus parler de cette manière, si ] vous le désirez. Mais je sais bien que j'ai attrapé un terrible refroidissement ; et je n'admettrai pas une minute que ce soient mes souliers, certainement non. Je ne consentirais jamais à en porter d'épais, vousle savez bien, eî ils ne m'ont jamais enrhumée jusqu'à présent. Non, mon cher Panade, il y a dix ans que j'ai attrapé cette affection ; non pas que je dise un seul mot à ce sujet pour vous blesser, j'aimerais mieux mourir.

Maman, vous le savez, connaît toutes vos petites

habitudes; et vous ne trouveriez pas une autre

femme pour vous étudier et vous gâter comme j'ai

fait; une seconde femme eji est incapable; il n'est

pas présumable qu'elle pût s'y résigner. Après tout,

nous avons été bien heureux. Ce n'a pas été ma faute

si nous avons jamais eu un mot ou deux ; car vous

ne pouviez pas vous empêcher de me pousser à bout

de temps en temps. Mais on ne peut pas toujours

maîtriser son caractère — surtout les hommes.

Malgré tout, nous avons été très-heureux : n'est-ce

pas, Panade?

Bonne nuit. Ah ! ce rhume me déchire la poitrine, mais, je l'affirme, ce n'est pas les souliers. Que Dieu vous bénisse, Panade! non, ce n'est pas les souliers. Je ne dis pas que ce soit le trou de la serrure ; mais, je le répète, ce n'est pas les souliers. Que Dieu vous bénisse, encore une fois ! mais ne dites jamais que c'est les souliers.

Ici se trouve sur le manuscrit un amour qui, d'une main porte un mouchoir à ses yeux mouillés de larmes, et de l'autre pose un éleignoir sur une

bougie encore longue. La main de Panade l'avait dessiné à la fin de ce sermon. Il est difficile, pensonsnous, d'imaginer que Mme Panade, pendant sa fatale maladie, n'ait jamais mêlé des conseils à ces douceurs, comme autrefois ; mais ces sermons brisés et sans unité furent sans doute considérés par le veuf inconsolable comme ayant un caractère trop touchant et trop solennel pour être livrés au public. Ils n'en étaient pas moins gravés dans le cœur de Panade ; car toutes les fois qu'il parlait de celle qui avait si longtemps partagé son lit, il ne l'appelait jamais autrement que sa sainte moitié ou Fange qui est maintenant dans les deux.

THE NEW YORK PUBLIC tfSRAHY

CmCULATlON DEPARTMENT »ASHHWIOH «(MI*. B»AMC* LOA-Hr HKWKM AVI.

POST-SGBIPTUM.

Notre devoir d'éditeur est achevé : nous espérons avoir honnêtement rempli la tâche que nous nous étions imposée de faire un choix dans une masse considérable de papiers. Nous aurions pu présenter au monde féminin un sermon pour chaque nuit de l'année. Oui, trois cent soixante-cinq sermons séparés. Nous croyons cependant avoir fait assez. Et si nous avons offert aux faibles femmes l'arme d'un argument dans la lutte inégale qu'elles soutiennent contre les êtres supérieurs qu'on appelle des hommes ; si nous avons donné à un sexe sacrifié dès le commencement, suivant l'expression ordinaire de Mme Panade; si nous lui avons fourni un seul texte pour repousser un des innombrables maux, dont la femme, dans sa vie domestique, est accablée par l'homme, son oppresseur et son tyran, — nous sentons que nous n'avons fait que lui rendre un grain, à peine un grain, de cette mine inépuisable — plus précieuse qu'une mine d'or, — que nous avons la bonne fortune de lui devoir.

Page 1