‹ Sous les rideauxChapitre 3 sur 6 · PROPÉRTY OF7HE CITY OF NEW YORK · texte numérisé non relu

PROPÉRTY OF7HE CITY OF NEW YORK

M. Panade a prêté cinq livres à un ami.

Vous devez être bien riche, monsieur Panade. Je semis curieuse de savoir qui vous prêterait cinq livres. Mais ainsi va le fnonde : une femme peut travailler, s'éreinter- comme un esclave! Ah! mon Dieu! Que de choses on aurait pu faire avec cinq livres ! comttté si on ramassait l'argent dans la rue! Mais vous avez toujours été fou , monsieur Panade. Voilà trois ans que j'ai besoin d'une robe de satin noir, qui n'aurait pas coûté plus de cinq livres. Mais peu importe comment je vais vètûe, c'est tout à fait indifférent. Chacun dit que je ne m'habille pas comme il convient à votre femme , et cela est vrai ,

mais qu'est-ce que cela vous fait, monsieur Panade? Rien. Oh! non. Vous témoignez de beaux sentiments de sympathie à tout le monde, excepté à ceux qui vous appartiennent. Je voudrais qu'on vous connût comme je vous connais. Voilà tout. Vous aimez qu'on cite votre générosité ; mais c'est votre pauvre famille qui en fait les frais.

Toutes nos fi lies ont besoin de chapeaux, et je ne sais pas où elles les prendront. La moitié de vos cinq livres aurait suffi à les payer; mais maintenant il faut qu'elles s'en passent. Après tout, elles vous appartiennent, puisqu'elles ne sont pas autre chose que votre chair et votre sang, monsieur Panade I

L'homme est venu aujourd'hui réclamer la taxe pour l'eau ; mais je voudrais savoir comment ils s'y prendront pour payer les taxes, les gens qui jettent cinq livres à la tète du premier venu, pour peu qu'on les demande.

Vous ne savez peut-être pas que Jacques a fait passer ce matin son volant à travers la fenêtre de sa chambre? J'allais envoyer chercher le vitrier pour arranger le carreau ; mais, après que vous avez prêté ces cinq livres, nous n'en avons plus le moyen, j'en suis sûre. Oh ! non. La fenêtre restera comme elle est, et il fait un joli temps pour ce pauvre enfant à dormir

avec une fenêlre brisée. 11 a déjà attrapé un rhume de poitrine, et je ne serais pas du tout étonnée que cette fenêtre brisée l'achevât. Si le cher enfant meurt, sa mort retombera sur la tête de son père ; car je suis bien sûre que nous ne pouvons pas maintenant payer pour faire arranger les croisées. Nous l'aurions pu pourtant, et bien d'autres choses encore, si certaines gens ne jetaient pas des cinq livres dans la rue.

Mardi prochain , on devra l'assurance contre l'incendie. Je serais enchantée de savoir comment on la payera. Bien, on ne la payera pas du tout. Ces cinq livres étaient plus qu'il ne fallait pour l'acquitter, et maintenant, il n'est plus question d'assurance. Or jamais il n'y a eu autant d'incendies qu'il y en a maintenant. Je ne fermerai plus les yeux de toute la nuit; mais qu'est-ce que cela vous fait, pourvu qu'on cite votre générosité, monsieur Panade? votre femme et vos enfants peuvent griller ensemble tout vivants dans leurs lits, comme cela nous arrivera certainement à tous ; car il faut laisser expirer l'assurance. Et après que nous avons été assurés tant d'années! Mais comment peut-on s'assurer, je voudrais le savoir, quand on est capable de gaspiller des cinq livres d'un coup!

Je pensais que nous pourrions aller à Margate

cet été. La pauvre petite Caroline a grand besoin des bains de mer, j'en suis sûre. Mais non, la chère mignonne ! Il lui faudra rester à la maison ! Nous y resterons tous, à la maison; elle en deviendra poitrinaire, il n'y a pas à en douter; hélas l charmant petit ange ! Je me suis faite à l'idée de la perdre, maintenant! On aurait pu la sauver; mais on est incapable de sauver ses enfants, quand on jette des cinq livres par la fenêtre l

Je me demande ce qu'est devenu le pauvre petit César. Tandis que vous étiez à prêter ces cinq livres, le mignon s'e^t échappé du magasin. Vous savez, je ne le laisse jamais aller dans la rue, de peur qu'il ne se fasse mordre par quelque chien enragé et qu'il ne revienne mordre tous les enfants, Maintenant, je ne serais pas du tout étonnée si le pauvre animal rentrait avec la rage, et s'il la donnait à, toute la famille. Mais vous songez bien à votre famille : vous aimez mieux faire le généreux avec vos cinq livres !

Entendez-vous ce volet, comme il bat contre le mur? Oui; je sais ce qui lui manque, aussi bien que vous; il lui manque une nouvelle attache. J'allais envoyer chercher le serrurier aujourd'hui même; mais maintenant il n'y faut plus penser; maintenant il n'a plus qu'à battre toutes les nuits,

PREMIER SfcRtoON. 15

puisque vous avez jeté vos cinq livres par la fenêtre !

fia! voilà la suie qui tombe de la cheminée. S'il y a une odeur que je déteste, c'est l'odeur delà suie. Jit vous ne l'ignorez pas : mais peu vous importe si je souffre. — Faites ramoner la cheminée ! — Oui, c'est bientôt dit de faire ramoner les cheminées ; mais comment les fera-i-on ramoner, comment les payera-t-on,. quand on n'a pas pris soin de garder pour soi s.es cinq livres?

Entendez-vous les souris qui courent dans la chambre ? Je les entends, moi. Si elle4 allaient seulement vgus arracher du lit, il n'y aurait pas grand mal. — Il faut imite vm souricière. — C'est bien aisé à dire ; mais comment trouver de quoi acheter des souricières, quand on perd tous les jours cinq livres?

Écoutez 1 J'en suis sûre, on fait du bruit en bas. Je ne serais pas du tout surprise s'il y avait des voleurs dans la maison. Sans doute cela peut être le chat; mais les voleurs viendront pour sûr quelque nuit. La porte de derrière ferme mal ; mais ce n'est pas le temps d'acheter des verrous et des barres, quand certaines gens ne savent pas conserver leurs cinq livres !

Marie-Jeanne aurait dO- aller chez le dentiste de-

main : elle a besoin de se faire arracher trois dents. Maintenant, il y faut renoncer. Trois dents qui défigurent complètement la bouche de la petite. Hais ' il faut qu'elles restent pour gâter la plus jolie petite mine qu'on ait jamais faite. Sans ces trois dents, elle aurait été digne d'épouser un lord. Maintenant, quand elle sera grande, qui voudra d'elle? Personne, nous mourrons et nous la laisserons seule et sans protection dans le monde. Mais tous vous en souciez bien, pourvu que vous puissiez dissiper cinq livres!

Ainsi — disait le commentaire de Panade : — suivant ma femme, elle d'abord — la chère âme!

— ne pouvait avoir une robe de satin — les petites filles ne pouvaient avoir de chapeaux — la taxe pour l'eau devait attendre — Jacques allait mourir par suite d'un carreau brisé — notre assurance contre l'incendie ne pouvait être payée, si bien que nous serions tous dévorés par les flammes

— nous ne pourrions pas aller à Margate, et Caroline descendrait d'une façon prématurée au tombeau — le chien reviendrait à la maison pour

us mordre et nous communiquer la rage à tous le volet bâtirait toujours la muraille — la suie libérait toujours — les souris ne nous laissaient pas une minute de sommeil — les voleurs

nous menaceraient toujours d'effraction — noire chère Marie-Jeanne resterait seule sur cette terre, pauvre fille sans protection — et bien d'autres maux nous accableraient....

Tous, tous, parce que j'avais prêté cinq livres!

M. Panade est allé à une taverne avec un ami, et c'est assez pour empoisonner une femme avec l'odeur du tabac.

Vraiment, je ne sais pas qui voudrait se résigner à ôlre femme 1 Et je n'en connais pas qui consentissent à s'enchaîner à un homme, si elles savaient seulement la moitié de ce qu'elles auront à souffrir. IL faut qu'une femme reste à la maison, et travaille comme un cheval, tandis qu'un homme peut aller partout. Une femme doit être satisfaite de s'asseoir comme Cendrillon près des cendres, pendant que son mari va boire et chanter à la taverne. — Vous ne chantez jamais? — Gomment saurais-je que vous ne chantez jamais ? vous faites bien de le dire ; mais, si je pouvais vous entendre, j'ose déclarer que vous êtes au nombre des plus abominables parmi ces gens-là.

Et maintenant, à ce que je vois, vous irez à la

taverne tous les soirs? Si vous pensez que je vais veiller pour vous, monsieur Panade, vous vous trompez joliment. Non, et je n'irai pas quitter mon lit bien chaud pour ouvrir, non plus. Non, el Suzanne ne passera pas la nuit à vous attendre. Non, et vous n'aurez pas de passe-partout. Je n'irai pas dormir avec la porte fermée au loquet, pour être assassinée avant le jour.

Pouah! Pue... fil Cette sale fumée de tabac! C'est assez pour tuer une femme honnête. Vous savez que je déteste le tabac, et vous recommencerez encore. Vous ne fumez pas? Qu'importe. Si vous allez avec des gens qui fument, vous êtes tout aussi coupable, ou plus coupable. Vous pourriez aussi bien fumer : cela vaudrait mieux. Oui mieux vaudrait fumer vous-même que de rentrer chez vous les cheveux et les favoris pleins de la fumée des

autres!

Je n'ai jamais vu bien tourner un homme qui va à la taverne. Il ramasse là de beaux compagnons! Oui, un tas de gens qui se glorifient de traiter leurs femmes comme des esclaves et de ruiner leur famille. C'est là que l'on trouve ce gueux de Henri Belhomme. Voyez où il en est venu. Il ne rentre pas avant deux heures du matin, et dans quel état! Il commence par s'en prendre au paillasson de la

porte, afin que sa femme puisse avoir peur de lui parler. Misérable gueux ! Mais ne croyez pas que je serais comme Mme Bdhomme. Je ne le souffrirais pas du meilleur homme que la terre ait jamais porté. Vous aurez beau faire, je n'aurai jamais peur de vous parler, quand même vous vous mettriez à jurer après le paillasson ; non , monsieur Panade, vous n'y réussirez pas. (

Vous ne prétendez pas rester dehors jusqu'à deux heures du matin? Comment savez-vous ce que vous ferez quand vous allez avec de pareilles gens? Les hommes ne peuvent pas répondre de ce qu'ils feront, quand ils s'en donnent ensemble. Ils ne songent jamais à leurs pauvres femmes qui se désolent et qui se tuent à la maison. Vous aurez un bon mal de tête demain matin, ou plutôt ce matin, car il doit être plus de minuit. Vous n'aurez pas de mal de tête? Vous faites bien de le dire; mais je sais que vous Paurez, et alors vous pourrez vous soigner vous-même à ma place. — Ahl encore celte ignoble odeur de tabac! Non! je ne vais pas m'endormir comme une pauvre victime. Comment peuton dormir quand on étouffe?

Oui, monsieur Panade, vous serez joliment malade dans la matinée ! Mais n'allez pas croire que je vais vous apporter votre déjeuner au lit, comme fait

Mme Belhomme. Je ne serai pas si folle. Non, et je ne veux pas déshonorer la maison en envoyant chercher de bonne . heure de l'eau de Seltz pour que tous les voisins disent : « Panade était bu. la nuit dernière. » Non : je respecte mes chers enfants, si vous ne les respectez pas. Non, et vous n'aurez pas de bouillon au dîner, et il n'y a pas de danger qu'une épaule de mouton passe le seuil de ma porte, je vous l'assure.

Vous n'avez pas besoin d'eau de Seltz , ni de bouillon? Tant mieux. Vous n'en auriez pas, si vous en aviez besoin, je puis vous l'assurer. Dieu! mon Dieu! Quelle ignoble odeur de tabac! Vraiment, c'est assez pour me rendre aussi mauvaise que vous. Supposons qu'on en vienne à un divorce : je suis sûre que le tabac est un excellent motif. Comme une femme pense peu, quand elle se marie, qu'elle se livre elle-même pour être empoisonnée! Vous autres hommes, vous vous arrangez de manière à avoir tout de votre côté, et vous y réussissez. Si j'allais vous laisser seul avec les enfants, ce serait un joli vacarme! Vous, cependant vous pouvez sortir et fumer des pipes sans fin, et.... — Vous n'avez pas fumé? C'est tout comme, monsieur Panade, si vous passez votre soirée avec des fumeurs. On connaît les gens par ceux qu'ils hantent. Vous ferez mieux de

fumer vous-même que d'apporter à la maison l'odeur des pipes de tout le monde.

Oui, je vois bien ce qui va arriver. Vous avez une fois mis le pied dans une taverne, vous y serez continuellement. Vous rentrerez gris tous les soirs, vous tomberez par terre, vous vous briserez une jambe ou vous vous démettrez l'épaule : vous attirerez sur vous toute sorte d'affronts et de dépenses. Et puis vous vous engagerez dans quelque bataille de rue.— Oh ! je connais trop bien votre caractère pour en douter , monsieur Panade, et vous assommerez quelqu'un de la police. Et alors je sais ce qui en sera la conséquence, la conséquence nécessaire. Oui, on vous enverra pour un mois ou six semaines à la maison de correction. La belle affaire pour un respectable marchand, monsieur Panade, de faire marcher le moulin de discipline avec toute sorte de voleurs et de vagabonds, et.... — voilà encorecet horrible tabac! — et avec la canaille de toute espèce. J'aimerais à savoir comment vos enfants oseront lever la tête, après que leur père aura été condamné à la maison de correction. Non; je ne veux pas dormir. Et je ne pense pas de choses impossibles, je sais que cela arrivera — de point en point. Si ce n'était pour les chers enfants, vous pourriez bien vous ruiner, et je ne vous en parlerais pas silonguement; mais— Dieu!

mon Dieu ! vous pourriez au moins aller où Ton fume de ton tabac — mais je ne puis oublier que je suis leur mère. Il leur restera au moins un de leurs parents.

Les tavernes ! jamais un homme n'a fréquenté la taverne, sans mourir réduit à la mendicité. Et comme vos compagnons de bouteille se moqueront de vous quand ils verront votre nom dans le journal ! car il faut que cela arrive. Vous êtes sûr de faire faillite; car quels gens respectables achèteront des joujoux pour leurs enfants chez un ivrogne? Vous n'êtes pas un ivrogne ? Non, mais vous le deviendrez, ce qui est la même chose.

Vous avez commencé par rester dehc- ) jusqu'à minuit. Avant peu, ce sera toute la nuit; mais n'espérez pas, monsieur Panade, que vous aurez toujours une clef. Je vous connais. Oui, vous feriez exactement comme ce Belhomme, et qu'a-t-il fait, pas plus tard que mercredi dernier? Il rentra vers quatre heures du matin et amena chez lui son compagnon de bouteille Puffy. Sa brave femme s'éveilla à six heures, et aperçut les bottes sales de Belhomme près de son lit. Et où était le misérable, son mari? Il était à boire en bas — à se pocharder. Oui — pire qu'un voleur de nuit, il avait pris les clefs dans la poche de sa digne épouse — la pauvre créature en a de

rudes à souffrir 1 — et il avait trouvé l'eau-de-vie. Joli réveil pour une femme de yoir à six heures du matin — au lieu de son mari — une paire de bottes sales 1

Mais vous ne ferez pas de moi votre victune, monsieur Panade, jamais. Vous n'attraperez jamais mes clefs. Je les mettrai soiis îmu oreiller, sous ma tète même, monsieur Panade.

Vous serez ruiné — - mais, si je puis l'empêcher, vous ne ruinerez personne que vous-même.

Pouah 1 cet hor-hor-hor-i-bie tab-ac 1

Panade n'accompagne d'aucun commentaire ce sermon. Preuve certaine, pensons-nous, qu'il n'avait rien à dire en sa faveur.

T&QISIEME SERMON.

M. Panade se fait recevoir au club des Alouettes.

Oui, mieux vaudrait pour une femme être morte que mariée ! du moins, si elle ne peut épouser un homme honorable. Non; je me soucie peu que vous soyez fatigué : je ne vous laisserai pas dormir. Non, et je ne garderai pas ce que j'ai à dire jusqu'au matin : je le dirai à l'instant même. C'est très-bien pour vous de rentrer quand il vous plaît — il est maintenant minuit et demi — et d'attendre que je vais retenir ma langue et vous laisser dormir. Que pouvez-vous faire de plus, je me le demande. Une femme serait plus heureuse d'être vendue comme esclave une bonne fois.

Ainsi vous êtes allé vous affilier à un club! Les Alouettes y vraiment ! La belle alouette que vous ferez! Mais je ne resterai pas ici pour être ruinée par vous. Nou: c'est une détermination bien arrêtée.

Je vais prendre les chers enfants, et vous pouvez choisir qui vous voudrez pour tenir votre maison. C'est-à-dire pour le temps que vous aurez une mai* son à tenir, et ce ne sera pas long, je le sais.

Comment un homme honorable peut-il aller passer ses soirées dans une taverne? Oh, oui, monsieur Panade ; j'ose dire que vous y allez pour causer raisonnablement. Je serais enchantée de savoir combien d'entre vous se soucieraient de ce que vous appelez une conversation raisonnable, si vous la teniez sans votre sale grog ; oui, et sans votre fumée plus sale encore. Je suis sûre que la dernière fois que vous êtes revenu, j'ai eu mal à la tête pendant une semaine. Mais je sais qui vous conduit ainsi à votre perte. C'est cette brute de Belhomme. Il a brisé le cœur de sa pauvre femme, et maintenant il veut— mais ne l'espérez pas, monsieur Panade ; je ne laisserai pas troubler ma tranquillité d'esprit, même par le meilleur des hommes qui fût jamais. Oh oui ! je sais que vous ne vous en préoccupez guère tant que vous pourrez faire bonne figure devant le monde ; mais le monde songe peu à la manière dont vous me traitez. Il le saura, quand même.— J'y suis déterminée!

Comment un homme peut renoncer aux charmes de son foyer pour aller s'asseoir , fumer , boire,

causer avec des gens dont pas un ne remuerait le bout du doigt pour l'empêcher d'être pendu — comment un homme peut abandonner sa femme —et une bonne femme, par-dessus le marché, quoique ce soit moi qui le dise — pour une bande de compagnons de bouteille, c'est honteux, monsieur Panade, c'est barbare ! Pas un homme, si peu qu'il ait d'affection pour sa femme, n'en ferait autant!

Et je soupçonne que cela va recommencer tous les samedis? Mais je sais ce que j'ai à faire. Je sais — il est inutile, monsieur Panade, que vous m'appeliez une bonne créature ; je ne suis pas assez folle pour me laisser amadouer par de tels moyens. Non ; ' si vous voulez dormir, vous aurez à rentrer à une heure chrétienne, et non pas à minuit et demi. Il fut un temps ou vous étiez aussi régulier au coin de votre feu que la bouilloire. C'était quand vous étiez un homme respectable , et que vous n'alliez pas avec ces Dieu sait qui, boire, fumer, et faire ce que vous appelez vos plaisanteries. Je n'ai jamais entendu dire qu'il fût rien arrivé de bon à un homme qui s'occupe de plaisanteries. Il n'y a pas d'honnête marchand qui s'en mêle. Mais je sais ce qui me reste à faire. Je vais faire dénicher vos Alouettes ; la maison donne à boire après minuit le samedi ; si je n'écris pas aux magistrats et si je ne

leur fais pas retirer leur patente, je ne suis pas coïtcbée dans ce lit à l'instant même où je parle. Oui, vous pouvez m'appeler une femme ridicule; mais non monsieur Panade, non ; c'est vous qui êtes un homme ridicule, et pis que cela, un homme dépravé. Si vous alliez mourir demain — et les gens qui vont dans les tavernes font tout ce qu'ils peuvent pour abréger leur vie — je voudrais bien savoir qui aurait le courage d'écrire sur votre tombe : tendre époux et père affectionné ? — Moi , ce n'est pas moi qui permettrais un tel mensonge sur votre compte, je vous le certifie.

Aller dépenser votre argent et — absurdité! ne

me dites pas non, vous auriez beau le jurer vingt

fois, je ne croirais pas que vous n'avez dépensé que

1 '•"nte-six sous un samedi. Vous ne pouvez pas rester

longtemps et ne dépenser que trente-six sous. J'en

s plus long, voyez-vous. Je n'ai pas encore perdu

mplélement la tête, monsieur Panade. Grand-

ose vous pouvez avoir pour vos trente-six sous!

votre club n'est composé que d'hommes mariés

pères de famille. Ce n'en est que plus honteux !

mettes, vraiment ! Ils feraient bien mieux de s'ap-

ler Vautours; car pour mener ce train de vie, il

it qu'ils dévorent lu substance de leurs innocentes

ousca et de leurs pauvres enfants ! Trente-six

sous par semaine ! — Si c'était tout encore ; — savez-vous ce que cela fait par an, cinquante-deux fois trente-six sous? Y avez-vous jamais réfléchi en voyant les robes que je porte ? J'affirme qu'il m'est impossible, sur l'argent du ménage, de m'acheter une pelote à épingles, et il y a plus de six mois que j'en ai besoin. Non, pas autant que d'une balle de coton, comme vous dites. Mais que vous importe, pourvu que vous vous procuriez votre grog à Teau-de-vie? Voilà les petites filles, aussi.... que de choses dont elles manquent ! Elles ne sont jamais mises comme les enfants des autres. Mais c'est parfaitement égal à leur père. Oh oui ! À ce prix il peut aller avec ses Alouettes, pendant que ses enfants porteront de la toile d'emballage pour tabliers, et des cordes pour jarretières !

Vous feriez bien mieux de ne pas laisser venir ici ce M. Belhomme, voilà tout; ou plutôt vous feriez bien de me l'amener une fois. Oui, j'aimerais à le voir, et il s'en souviendrait. Un individu qui , je puis le dire, ne peut vivre ni bouger sans un crachoir. Un individu qui a constamment la pipe à la bouche. Une espèce de roi de taverne avec une cour d'imbéciles, comme vous, pour rire à ce qu'il qualifie ses bons mots, et pour lui donner de l'importance ! Noif , monsieur Panade, non ;. vous n'avez pas besoin de me

M. Panade a été obligé de quitter «on lit pour Taire sortir se caution M. Beftomme du poste où il 1 était retenu.

Oui, monsieur Panade, je savais qu'il faudrait en venir là. J'ai dit que cela finirait ainsi, quand tous vous êtes associé à ces illustres Alouettes. Vous voilà de ces gens qui quittent leur lit à toute heure de la nuit, pour servir de caution h un tas d'individus dont le plus grand bonheur est de conduire les hommes rangés à leur perte. Je voudrais bien savoir ce que vont penser de vous vos voisins, quand ils auront entendu la police frapper à la porte à deux heures du matin? Ne médites pas que l'individu a été indignement traité ; ce n'est pas un individu qu'on puisse traiter indignement. Et il faut que vous s le cautionner I Je sais la fin de tout cela ; il , et vous aurez à payer pour lui. Je ne serais àchée de savoir & quoi sert que je m'éreinte

comme une esclave pour épargner un liard, quand vous jetez les livres sterling par la fenêtre en l'honneur de vos nobles Alouettes. Vous en aurez un beau rhume demain matin, pour être sorti de votre lit bien chaud par un pareil temps; mais ne comptez pas que je* vous soigne; — je m'en garderai bien; vous n'aurez pas de moi une goutte de tisane.

Vous avez assez de moyens de dépenser votre argent — sans aller le perdre pour un tas d'infâmes tapageurs. Il est bien facile de répondre que vous n'avez pas perdu votre argent, mais cela viendra. Votre digne ami filera, c'est bien sûr; il n'est pas probable qu'il se présente au tribunal, et vous serez condamné à payer la caution. Ne me dites pas qu'il n'y a point de jugement en semblable matière, je sais qu'il y en a ; s'il n'avait pas fait plus que se disputer avec le policeman, il n'aurait pas été enfermé. On n'enferme pas les gens pour cela. Non, c'est pour vol, ou pour quelque chose de pire, peut-être.

Et comme vous l'avez cautionné, on croira que vous ne valez pas mieux que lui. Ne me chantezpas que vous ne pouviez pas faire autrement : vous auriez dû vous conduire en homme honorable et le laisser mener en prison.

Maintenant que tout le monde sait jusqu'où va

votre amitié pour des ivrognes et des débauchés,

vous ne pourrez pas dormir une seule nuit dans votre lit. Peu importerait ce qui vous est arrivé, si votre pauvre femme n'avait pas à en souffrir. Toute l'affaire sera sans doute dans les journaux, avec votre nom par-dessus le marché. Et je ne serais pas non plus étonnée qu'on donnât votre portrait, comme on fait pour les autres criminels. Une belle histoire, qui retombera sur le dos de vos enfants 1 Gela suffira bien, j'en réponds, pour les obliger à changer de nom. —Non, je ne veux pas dormir ; il vous est bien aisé de dire : dormez, après une telle émotion; mais je ne vais pas dormir, monsieur Panade, certainement non.

Sa détermination , je n'en doute pas ,' ajoute Panade, était bien arrêtée ; mais la nature fut plus forte; et, malgré tout, elle s'endormit, après m'a voir infligé, cette nuit-là, un sermon d'une remarquable brièveté.

M. Panade est resté en bas avec un ami, jusqu'à une heure passée.

Une belle heure pour venir au lit, monsieur Panade. Euh! —Et aussi froid qu'un glaçon! C'est assez pour donner à une femme le coup de la mort, je le parie. Gomment? Je n'aurais pas dû mettre sous clef le charbon? Si je ne l'avais pas fait, le gueux n'aurait pas manqué de rester toute la nuit. Vous faites bien, monsieur Panade, d'amener des genschez vous; —mais il faudrait d'abord songer à ce qu'il t a pour souper. Ce beau quartier de porc aurait servi pour notre dîner demain — et maintenant il est bien loin. Je ne peux pas faire marcher la maison avec l'argent que vous me donnez, et je ne prétends pas le faire, si vous amenez tous les soirs une troupe d'individus affamés pour vider le buffet.

Je suis curieuse de savoir qui sera disposé à vous

donner à souper quand vous en aurez besoin, ce qui ne tardera guère, à moins que vous ne changiez de conduite. Ne répondez pas! J'ai raison, j'en suis sûre. On vous grugera d'abord, puis on rira de vous. Je connais le monde. Non, monsieur Panade, il n'est pas vrai que je pense du mal de toutes les personnes : ne dites pas cela. Mais je ne peux pas voir un quartier de porc si lestement dévoré , sans me demander comment tout cela finira, pour peu que ce train continue. Et il lui faut encore des cornichons ! Il ne pouvait pas se contenter de mes choux. — Non, monsieur Panade, je ne vous laisserai pas dormir. Cela vous va bien de me prier de vous laisser dormir, après m'avoir tenue éveillée jusqu'à cette heure. Pourquoi je suis restée éveillée? Comment imaginez-vous que j'aie pu dormir quand je savais cet homme en bas, occupé à consommer votre ruine, avec ses grogs à l'eau-de-vie ? Car de bon genièvre bien pur ne lui suffisait pas. Sur ma parole, vous devriez être riche, monsieur Panade, puisque vous avez des amis si délicats ! Je serais charmée d'apprendre qui vous donne de l'eau-devie quand vous sortez !

Non, vraiment, il n'a pu se contenter de mes choux marines — et je voudrais bien savoir qui en # *it de meilleurs ; '— il lui fallait des noix. Et vous,

comme un fou — ne songez pas à me faire taire, monsieur Panade; une pauvre femme, je le sais, doit se laisser fouler aux pieds jusqu'à en mourir, sans jamais dire un mot; — et vous, comme un fou , — dites-moi qui en ferait autant pour vous plaire — vous persistez à envoyer la fille chercher des noix marinées. Par une telle nuit ! avec de la neige dans la rue ! Oui ; vous êtes un homme à beaux sentiments, on le dit, monsieur Panade; mais le monde ne vous connaît pas comme je vous connais. Beaux sentiments, en vérité, que d'envoyer cette pauvre fille dehors, quand je vous avais dit, à vous et à votre ami, — une véritable brute, je gage, — que la pauvre fille avait un rhume et des engelures aux pieds. Mais je sais quelle sera la fin de tout cela ; elle gardera le lit, et nous aurons une olie note de médecin. Oh 1 vous la payerez, je vous le déclare; ce n'est pas moi, toujours.

Vous voudriez n'être plus de ce monde? Oh ouil c'est bien facile à dire. Je pourrais bien le désirer aussi. Ne jurez pas d'une si terrible façon 1 Ne craignez-vous pas que le lit ne s'ouvre pour vous engloutir ? Et ne vous agitez pas de cette manière. Cela n'amènera rien de bon, cela ne me rendra pas mon quartier de porc, et l'eau-de-vie que vous vous êtes versée tous deux par le gosier. Oh ! je

le sais : j'en suis sûre. Je m'en suis souvenue seulement lorsque j'ai été au lit, — et s'il n'avait pas fait si grand froid, vous m'auriez vue descendre une seconde fois, je vous le déclare; — je me suis souvenue et j'ai passé ainsi deux belles heures — que j'avais laissé la clef au buffet — et je le sais — je l'ai reconnu à la manière dont vous êtes entré dans la chambre — je sais que vous avez attrapé l'autre bouteille. J'ai pourtant une consolation : vous m'avez dit d'envoyer chercher de la meilleure eau-devie— première qualité extra — pour votre autre ami qui est venu mercredi dernier» Ha ! ha ! c'était de l'eau-de-vie anglaise, au meilleur marché possible, et j'espère que vous serez tous les deux joliment malades demain.

Il ne reste plus que l'os décharné de ma cuisse de porc ; mais vous n'aurez rien de plus pour dtner, je vous en préviens. C'est pitié que les pauvres enfants s'en aillent à jeun; mais, puisqu'ils ont un pareil père, il faut bien que les pauvres êtres en pâtissent.

Presque un quartier de porc, et une pinte d'eau de- vie ! Une pinte d'eau-de-vie et un quartier de porc !

M.Panade a prêté à une connaissance le parapluie de la famille.

Allons, c'est le troisième parapluie parti depuis Noël! Que pouviez-vQus faire? Laisser cet individu retourner chez lui la pluie sur le dos, sans doute. Je me trompe fort s'il avait sur lui quelque chose à abîmer. Il pouvait attraper un rhume? Vraiment! Il a bien l'air d'un homme à attraper des rhumes I En outre, mieux vaudrait qu'il eût attrapé un rhume que notre parapluie 1 Entendez-vous l'çau tomber, monsieur Panade ? Je le répète, entendez-vous l'eau? Et, aussi vrai que j'existe, c'est la Saint-Médard! L'entendez-vous battre les carreaux ? Ah ! vous dormez? Quelle bêtise ! Si vous croyez m'abuser ? Vous ne pouvez pas dormir pendant une pareille averse I L'entendez-vous maintenant ? Ah l vous l'avouez ! Bien, c'est un joli déluge, je pense, pour durer quarante jours 1 et pas moyen de bouger de la maison

pendant tout ce temps! Allons! allons) Je ne suis pas folle, M. Panade. Ne m'insultez pas. Lui, rapporter le parapluie 1 On dirait que vous êtes né d'hier ! A-t-on jamais vu quelqu'un rapporter un parapluie ? Boni Entendez-vous ? De mieux en mieux ! Il pleut des hallebardes 1 Nous en avons pour quarante jours, jamais une heure de moins! Et pas de parapluie 1

Vous me feriez plaisir de réapprendre comment les enfants iront demain à l'école ? Ils ne sortiront pas par un pareil temps. Je n'y consentirai jamais, Non : il resteront à la maison ; j'aime mieux qu'ils n'apprennent jamais rien — les chers petits ! — plutôt, que de les laisser mouiller ! Et, quand ils seront grands, je demande à qui ils devront s'en prendre, s'il ne savent rien; à qui, si ce n'est à leur père? Les gens qui ne peuvent s'occuper de leurs enfants ne devraient jamais en avoir.

Mais je devine pourquoi vous avez prêté le parapluie. Oui ; je ne m'abuse pas. Je devais aller prendre le thé chez ma chère maman demain, vous le saviez, et vous avez agi en conséquence. Ne répondez pas : vous détestez de m'y voir aller, et vous employez les moyens les plus bas pour m'en empêcher. Mais ne l'espérez pas, monsieur Panade. Non, monsieur; plus il pleuvra, plus j'irai. Non, je ne

prendrai pas de voiture,— .Où donc trouverais-je de l'argent? Àh! vous recevez de belles inspirations à votre club ! Une voiture, pourquoi pas î Payer seize pence au moins, seize pence ! c'est-à-dire deux shillings, huit pence, car il faut bien revenir. Des voitures, cela va bien ! Dites-moi donc qui les payera - f je ne puis pas, moi, les payer, ni vous non plus, je le gage , avec le train que vous menez, si vous continuez de jeter votre bien par la fenêtre et de réduire vos enfants à la mendicité à force d'acheter des parapluies !

Entendez-vous l'eau, monsieurPanadeîDitcsdonc, l'entendez-vous?Mais je m'en moque, j'irai chez ma mère demain; oui, j'irai, et mieux que cela, je ferai toute la route à pied, et vous savez que ce sera ma mort. Ne m'appelez pas folle ; c'est vous qui êtes fou. Vous savez que je ne puis porter de socques; et sans parapluie je ne manquerai pas d'attraper froid par suite de l'humidité, comme cela m'arrive toujours. Mais vous inquiétez-vous de cela ? Pas le moins du monde. Je puis bien être réduite à garder le lit pour le soin que vous en prenez, et je le déclare, j'y serai réduite, et il en résultera une jolie note du docteur. Je l'espère bien ! cela vous apprendra à prêter encore vos parapluies. Je ne serais pas étonnée si cette maladie me conduisait au tombeau;

certainement, et c'est pour cela que vous avez pr&c le parapluie ! Gela va sans dire !

Et j'arrangerai bien mes vêtements, en barbotant par un temps comme celui-ci. Ma robe et mon chapeau seront absolument abîmés. Je n'ai pas besoin de /es meMre,afors?Bien,monsieur Panade, mais je les mettrai pourtant. Non, monsieur, je ne sortirai pas faite comme une sorcière pour vous faire plaisir à vous ou à qui que ce soit. Dieu sait que je ne mets pas souvent le pied hors de la maison ; il vaudrait tout autotpour moi être esclave une bonne fois; même mieux, je devrais dire; mais quand je sors, monsieur Panade, je prétends avoir l'air d'une dame. Quelle pluie ! S'il n'y a pas de quoi briser les fenêtres ! Ah ! je frémis quand je pense à demain 1 Comment je m'y prendrai pour me rendre chez ma mère, c'est ce que je ne saurais dire. Mais, quand j'en devrais mourir, j'irai. Non, monsieur, je n'emprunterai pas de parapluie. Non, et vous n'en achèterez pas non plus. Écoutez-moi bien, monsieur Panade: si vous apportez un autre parapluie à la maison, je le jetterai dans la rue. Ce que jeveux, c'est le parapluie qui m'appartient, ou je m'en passerai. *

t dire que j'avais fait mettre un bout à ce para-

y™ e . 9 pas P lus tard que'la semaine dernière! Si

1S Su ce <iue je sais à présent, il aurait bien pu

sé promener sans bout, ou du moins ce n'est pas moi qui m'en serais souciée. Payer pour de nouveaux bouts , et fournir ainsi aux gens de quoi se moquer de vous ! Toul cela vous convient — et vous pouvez aller dormir. Vous ne songez pas un seul instant à votre pauvre femme si patiente et à vos chers enfants. Vous ne songez qu'à prêter des parapluies !

Les hommes, vraiment ! Ils s'appellent eux-mêmes les rois de la création! Les beaux rois, je vous le dis, qui ne peuvent même pas prendre soin d'un parapluie !

Je sais que cette course de demain sera ma mort, mais c'est ce que vous désirez; — alors vous pourrez aller à votre club, et faire ce qui vous plaira — et alors mes pauvres enfanls seront joliment traités; mais alors, monsieur, alors vous serez heureux. Oh! ne répondez pas! Je sais que vous le serez. Autrement, vous n'auriez pas prêté ce parapluie 1

Vous avez à sortir jeudi pour cette convocation ; mais, naturellement, vous ne pouvez y aller. Non vraiment, vous ne sortirez pas sans parapluie. Vous pouvez perdre ce qu'on vous doit, pour l'intérêt que j'y prends ; vous n'y perdrez pas autant qu'à abîmer vos habits — il vaut mieux perdre votre argent : c'est bien fait pour les gens qui prêtent des parapluies !

Et je voudrais bien savoir comment j'irai voir ma mère sans parapluie ? Oh ! ne me dites pas que j'ai 'déclaré que j'irais : ce que j'ai dit n'a rien à* faire ici maintenant, rien du tout. Elle pensera que je la néglige, et le peu d'argent qu'elle devait nous laisser, nous échappera sans ressource — parce que nous n'avons pas de parapluie !

Et les enfants ! chers petits chérubins ! Ils seront trempés jusqu'aux os ! car ils ne resteront pas à la maison ; — ils ne perdront pas leur instruction ; c'est tout ce que leur père leur laissera , bien sûr. Ils iront donc quand même à l'école. Ne me dites pas que j'ai dit qu'ils n'iraient pas : vous êtes insupportable, Panade; vous feriez sortir un ange de son caractère. Ils iront à l'école, retenez-le bien; s'ils sont gelés et s'ils en meurent , je m'en lave les mains : ce n'est pas moi qui ai prêté le parapluie 1

Enfin, écrit Panade, je tombai assoupi; et je rêvai que le ciel était transformé en calicot vert, avec des côtes de baleine, et que le monde entier tournait sous un immense parapluie !

M. Panade a risqué une observation sur le dîner du jour, composé de mouton froid sans pouding. Mme Panade défend son épaule froide.

Voilà! Bien! Qu'est-ce qui pourra venir après cela ? Il n'y a plus rien de bien fait, maintenant — rien du tout. Mieux vaut prendre une autre personne pour tenir la maison , je pense. Je ne peux plus la tenir maintenant, à ce qu'il parait. Je ne sers qu'à embarrasser ici : je ferais mieux de prendre les enfants et de m'en aller.

Qu'est-ce que je bougonne à présent? Cela vous va bien de le demander ! Si je n'étais plus de ce monde, je serais bien plus heureuse.... Oui, monsieur Panade. Et vous voilà encore! je parlerai, monsieur. Il ne m'arrive pas souvent d'ouvrir la bouche, Dieu le sait! Hais vous n'aimez à entendre parler que vous-même. Vous auriez

dû épouser une négresse, et non pas une femme respectable.

, Vous prétendez arpenter la maison toute la journée avec un air foudroyant, tandis que je ne dirai pas un mot. D'où croyez-vous donc que je puft tirer des poudings tous les jours de la vie î Vous donnez un bel exemple à vos enfants, oui, un bel exemple, en osant vous plaindre et détourner le nez devant un succulent morceau de mouton froid, sous prétexte qu'il n'y a pas de pouding ! Vous prenez le bon chemin pour leur inspirer des idées extravagantes; — vous leur donnez de belles leçons pour entrer dans le monde. Savez-vous ce que coûtent les poudings, ou croyez-vous qu'ils tombent tout cuits par la fenêtre ?

Vous détestez le mouton froid ! C'est d'autant plus honteux, monsieur Panade. Je le dis, vous avez l'estomac délicat d'un lord, vous l'avez. Non, monsieur, je n'ai pas voulu mettre le mouton en hachis. Il vous est bien facile de dire : Hachez-le ; mais je sais ce qu'on perd à hacher un gros morceau : c'est un dîner de moins, pour peu qu'on -y touche. Oui, je le reconnais : il y a d'autres gens qui peuvent avoir des poudings avec du mouton froid. Pas le moindre doute : et il y en a parmi ces autres gens qui font banqueroute. Mais si vous figurez jamais parmi eux

dans les journaux, ce ne sera pas ma faute, non. J'accomplirai tous mes devoirs d'épouse envers vous, monsieur Panade ; vous n'aurez jamais à dire que c'est ma manière de tenir le ménage qui vous a réduit à la mendicité. Non 1 vous pouvez bouder devant de la viande froide. Ah! j'espère que vous ne vivrez pas pour souhaiter un morceau de mouton froid comme celui d'aujourd'hui! Vous pouvez sans doute me menacer d'aller dîner à la taverne ; mais, avec nos ressources présentes, vous n'obtiendrez pas de moi une miette de pouding. Vous n'aurez rien que le rôti froid : pas autre chose, aussi vrai que je suis chrétienne.

Oui, vous voilà encore à me jeter ces volailles à la face ! Je sais que vous avez une fois apporté à la maison une couple de poulets ; je le sais, et ne fûtesvous pas assez mesquin pour me les déduire de l'argent de ma semaine? Oh ! l'égoïsme,la petitesse des hommes I Us peuvent sortir et gaspiller livres sur livres avec une bande d'individus qui se moquent d'eux ensuite ; mais si on a besoin de quelque chose pour leur ménage, ces pauvres femmes n'ont qu'à se mettre en quête pour le trouver ! Je m'étonne que vous ne rougissiez pas de parler encore de ces poulets ! Je ne voudrais pas être si petit pour le monde entier, monsieur Panade !

Qu'allez- vous faire? Vous allez vous lever? Ne vous rendez pas ridicule, monsieur Panade ; je ne peux pas vous dire un seul mot, comme font toutes les femmes à leurs maris, sans que vous menaciez de vous lever. Soyez donc honteux de vous-même.

Des poudings, vraiment ! Croyez-vous que je sois farcie de pouding ? N'avez-vous pas eu du riz , il y a trois semaines? En outre, sommes-nous au temps des poudings? Gela serait très-bien, si on m'accordait, comme à toutes les autres femmes, assez d'argent pour tenir la maison; alors je pourrais même avoir des confitures comme toutes les autres. Maintenant, c'est impossible , et il est cruel à vous -* oui, monsieur Panade, cruel de l'espérer.

Lespommesne sont pas si chères t riest-cepas? Jesais ce que valent les pommes, monsieur Panade, sans que vous me le disiez. Mais j'imagine que vous exigez quelque chose de plus que des pommes pour vos tartes ? Et je crois que le sucre vaut quelque chose aussi, n'est-ce pas? Et voilà ce qui en est. Voilà comment une dépense en amène une autre et comment on se ruine.

Des crêpes? h quoi sert de demander ainsi, en murmurant, des crêpes? N'en avez-vous pas toujours une fois par an, le mardi-gras ? Un homme modéré et convenable en demande-t-il davantage ?

Des crêpes, à la bonne heure ! je vous en prie, monsieur Panade ; non, ce n'est pas la peine d'employer des mots charmants pour m'engager à vous laisser dormir; je n'y consentirai pas ! — Dites-moi, savez-vous le prix des œufs, aujourd'hui? Vous ne pouvez achetez un œuf de confiance, sans y mettre un schilling pour sept ou huit ; bien, vous n'avez <

plus qu'à calculer combien d'œufs.... Ne vous mettez pas ainsi à jurer dans le Ht contre les œufs, monsieur Panade, ou bien quelque jour le lit vous jouera un mauvais tour. Vous vous qualifiez de marchand honorable, je suppose? Ha ! je voudrais seulement que Ton vous ooraiïût aussi bi'en que je vous connais 1 Jurer à propos d'œufs, en vérité ! mais je suis fatiguée de cette habitude, tout à fait fatiguée, monsieur Panade , et peu m'imparte quand elle finira !

Certes je ne fais que travailler, m'épuiser, et *penser à tirer le meilleur parti de toute chose, et voilà comme j'en suis récompensée! Je voudrais voir quelque personne ^ui fasse durer ses gros morceaux plus longtemps que les miens. Mais 6i je jetais votre argent dans la rue ou si je le dépensais en belles plumes pour mon usage , on m'estimerait davantage. La femme qui s'occupe de son mari et de ses enfants est toujours un souffre-douleurs. Ce sont

i merveilleuses qui ont le plus de bon ;rre.

grogner à côté de moi de cette façonme fera pas taire, je tous assure. Vous aulira à votre guise, mais tous vous tromur Panade! Vous prétendez insulter mon idre un air diabolique, pour dire le mot , lagniâque morceau de mouton froid ; — ers de gens qui Talent bien mieux que ut remercié mille fois pour un pareil et je ne pourrai jamais parler 1 Vous vous je protesterai. La manière dont vous me nsieur Panade, est infâme.... indigne t. Je souhaite seulement que l'on vous ur ce que vous êtes; mais je vous l'ai bien des fois, on tous connaîtra quel-

gs I Et maintenant, j'imagine, je n'enparler que de poudings 1 Oui, et je sn aboutira ! D'abord, vous voudrez !îng tous les jours — je connais votre — puis vous demanderez du poisson :

»is pas étonnée si vous réclamiez de la tortue, sans doute; pois vous exisrt ; — oh l je vois cela tout aussi netcouvre-pieds devant moi ; — mais

non ; cela ne sera pas , tant que je vivrai. Quant à ce que votre seconde femme fera, je l'ignore; peutêtre sera-t-elle une belle dame ; mais du moins vous ne serez pas ruiné par moi , monsieur Panade : j'y suis bien résolue. Des poudings, en vérité 1 Des pou-dings ! Des poud....

La nature épuisée, dit Panade , ne put résister plus longtemps. Elle s'endormit.

ea§>

Panade s'est fait recevoir Itatiè-ttfefc'dn. IhAigtiattoft et ftûtidftité

de Mme Panade.

Eh bien! monsieur Panade — monsieur Panade !

Voyons ! Vous ne pouvez pas être déjà endormi, je le sais ; écoutez ce que je veux vous dire : il ne sert à rien, à rien du tout, de fccftte quereller à ce sujet; j'en ai pris enfin mon parti, monsieur Panade : je vous quitterai. Ou bien je saurai tout ce que vous avez fait cette nuit, ou demain matin je sors de la maison. Non, non, il n'y a plus de ménage possible, je pense, plus de confiance durable entre l'homme et la femme, si le mari a des secrets et les garde pour lui seul. Et ils doivent être beaux ces secrets-là, quand sa propre femme ne peut pas les connaître ! Dans c( cas, il ne sied à aucune personne honnête de les connaître, je le déclare. Maintenant, Panade, ne nous disputons pas ; au fond je suis une bonne âme : dites-

moi tout ce qu'il y a là-dessous. Un tas de bêtises, j'en suis sûre; pourtant — non pas que je m'en soucie beaucoup — pourtant j'aimerais à le savoir. Là, mon chéri. Eh? — Oh! ne me répondez pas qu'il n'y a rien de curieux : j'en sais davantage, je ne suis pas une folle, monsieur Panade ; je sais qu'il y aau contraire une foule d'histoires. Allons, Panade, donnez-moi quelques petits détails. A votre place, je vous promets que je vous dirais tout, et vous savez que je le ferais. —Hé bien? Panade, vous êtes capable de vexer un saint ! Ne croyez pas que vous allez dormir, parce que vous ne dormirez pas. Vous figurez-vous que je vous aurais jamais permis d'aller vous faire recevoir francmaçon, si je n'avais pas cru que je connaîtrais les secrets, moi aussi? non pas qu'il y ait rien à connaître, j'ose le dire ; et c'est pour cela même que je veux le savoir.

Je devine ce que c'est : oui, il ne peut y avoir de doute. Le secret, c'est de maltraiter les pauvres femmes, de les tyranniser, de les rendre esclaves, et particulièrement vos épouses. Ce doit être quelque chose de ce genre ; sans quoi, vous n'auriez pas honte de le révéler. Ce qui est juste et convenable n'a jamais besoin de se faire en secret. N'est-ce pas une insulte pour une femme qu'un homme se fasse franc-maçon et n'en donne aucun délail à son

épouse? Mais, la pauvre créature! elle en saura quelque chose un jour — car ils font tous de beaux maris. Oui, oui : une partie du secret, c'est encore de songer plutôt au reste du monde qu'à leurs femmes et à leurs familles. Et moi je dis que les hommes ont bien assez à faire — du moins, s'ils se conduisent honorablement — de s'occuper des personnes qu'ils ont à la maison. Ils ne peuvent pas avoir beaucoup de sollicitude de reste pour le monde après leur famille.

Et je pense qu'on vous appelle frère Panade î Un joli frère, en vérité! Allez vous habiller avec un tadlier, comme le préposé d'une barrière de péage ; car c'est à cela que vous ressemblez. Je voudrais savoir pourquoi ce tablier? A coup sûr, il y a là dedans quelque chose qui n'a rien de très-honorable. Oh! si j'étais reine seulement un jour ou deux ! J'en finirais bientôt avec la franc-maçonnerie et avec toutes ces drogues-là, je vous promets.

Allons, venez, Panade : ne nous querellons pas. Eh ! vous ne souffrez pas, mon ami ? Qu'y a-t-il donc î De quoi donc riez-vous maintenant? Mais je suis folle de me troubler l'esprit à votre sujet.

Et vous n'allez pas me faire connaître le secret, eh? vous voulez répondre que vous ne direz rien ? Vous savez bien, Panade, qu'il est bien difficile de

me mettre en colère, — non pas que je tienne au secret même ; non, je ne donnerais pas une épingle pour le savoir; car ce ne sont que des niaiseries, j'en suis sûre. Ce n'est pas le secret qui m'occupe : c'est le manque d'égards, monsieur Panade; c'est l'insulte préméditée qu'un homme fait à sa femme, quand il songe à aller par le monde en gardant pour lui-même quelque chose qu'il ne veut pas lui communiquer. L'homme et la femme ne font qu'un, je voudrais savoir comment cela est possible quand l'homme est maçon, quand il garde un secret qui le sépare de sa femme. Ah 1 les lois sont faites par vous autres hommes, et vous avez grand soin de les disposer en votre faveur : autrement on devrait accorder à une femme le divorce de droit, quand le mari devient maçon ; quand il a dans le cœur une sorte d'armoire et dans l'esprit un endroit mystérieux où il n'est pas permis à sa pauvre femme de fouiller !

Panade, vous ne fermerez pas les yeux d'une semaine — non, vous ne les fermerez pas — si vous ne voulez pas me dire un seul mot à ce sujet. Rapprochez-vous : c'est une bonne créature qui vous en prie, une femme qui vous aime bien. Je vous promets, Panade, je ne pourrais vous refuser la moindre chose — et vous le savez ou vous devez le savoir à

présent. Je voudrais seulement avoir un secret 1 A qui songerais-je à le confier, si ce n'est a mon cher mari î le serais malheureuse de le garder pour moi seule, et vous le savez. Allons, Panade ï

Y eut-il jamais un pareil homme? Un homme? non pas : une brute t — Oui, monsieur Panade, vous êtes un monstre insensible et brutal, dès lors que vous pouvez m' obliger, et que vous ne le voulez pas. A coup sûr je ne m'oppose pas a ce que vous soyez maçon; pas le moins du monde, Panade; je déclare que c'est une bonne chose, oui, je le déclare; il n'y a que le mystère que vous en faites qui me vexe. Mais vous allez tout me dire — tout dire à votre bonne Marguerite? Vous ne voulez pas? Vous Ëles un gueux, monsieur Panade.

Je sais pourquoi : oh! oui, et je puis le dire. Le [ait est que vous avez honte de me révéler comment ils vous ont berné. Voilà le secret. Vous — à voire * " ■ - — un père de famille ! J'aurais honte de moine, Panade.

t je pense que vous allez vous rendre à ce que i appelez votre loge, tous les soirs, à partir d'au- •d'hui! Une loge, à la bonne heure 1 Ce doit être joli endroit, où on n'admet pas les femmes ! De •s séances, j'ose le dire. Et vous vous appelez es entre vous. Frères! Vous aviez déjà bien

assez de parents, vous n'avez pas besoin d'en cher-

cher d'autres.

Je sais du reste ce que signifie cette maçonnerie, c'est seulement un prétexte pour planter là vos femmes et vos familles, et manger et boire à votre aise tous ensemble ; voilà tout. Voilà le mystère. Et pour outrager les femmes — comme si elles étaient des animaux inférieurs, à qui on ne dût pas se confier. Voilà le mystère : il n'y a rien de plus.

Maintenant, Panade, ne disputons pas. Oui, je sais que vous souffrez. Allons, Panade, mon petit ami ! Pauade! mon bon chéri, m'entends-tu ? Panade !

Je ne me rappelle rien de plus, ajoute Panade; j'avais fait un souper copieux, et pour une raison ou pour une autre j'ai oublié le reste.

<fc "

M. Panade est allô à la foire de Greenwich.

Bien, monsieur Panade : j'espère que vous vousêtes amusé à Greenwich. Comment aîrje appris que vous avez été à Greenwich ? Je suis très-bien informée, monsieur ; je sais toute l'histoire ; j'en sais plus long que vous ne croyez. Je pensais qu'il y avait quelque chose dans l'air. Oui, j'en étais sûre, lorsque vous avez quitté la maison, aujourd'hui. Je l'avais deviné à votre air, quoique je n'aie pas soufflé mot. Sur ma parole ! Et vous vous qualifiez d'homme honorable et de père de famille ! Aller à la foire, avec toute sorte de gens — à votre âge ! Oui, et sans jamais penser à emmener votre femme avec vous. Oh! non, vous pouvez sortir et vous amuser dehors, avec je ne sais qui : sortir et vous montrer très-aimable, j'ose le dire, ne me répondez pas. J'entends répéter :

Quel charmant compagnon, ce M. Panade 1 Quel bon caractère ! Ah ! je voudrais seulement que Ton tous vît à la maison, voilà tout. Mais les hommes sont tous les mêmes. Ils réservent leur bon caractère pour le montrer au dehors; leurs femmes n'en voiçnt jamais rien. Mon Dieu ! Je ne sais pas qui pourrait maintenant consentir à être femme dans cette condition-là!

À présent, Panade, je ne suis pas de mauvaise humeur, pas du tout. Je reconnais que j'étais folle dans les premiers temps de notre mariage. J'avais coutume de me tourmenter et de me rendre malade à périr quand vous sortiez : mais j'ai pris le dessus. Je ne voudrais pas me déranger à présent pour le meilleur homme du monde. Car quel remercîment reçoit une pauvre femme pour sa peine ? Pas le moindre. Non : ce sont les gens qui ne s'occupent pas de leur famille dont on a la meilleure opinion. Je souhaite seulement de prendre sur moi de ne plus me soucier de la mienne.

Et pourquoi n'avez-vous pas dit bravement, comme un homme, que vous alliez à la foire de Grcenwich, quand vous êtes sorti ? Ce n'est pas la peine de le nier, monsieur Panade ; ne me dites pas que vous ne songiez point à y aller : vous aviez arrêté ce projet, et vous le savez bien. Vous en avez fait de

belles,, sans aucun doute. J'aurais voulu être derrière vous, voilà tout. Un homme de votre âge !

Et moi; cela va de soi-même, je n'ai jamais besoin de sortir. Oh non ! je puis garder la maison avec le chat. Vous ne penseriez pas à conduire votre femme et vos enfants à la, foire; comme le fait tout homme convenable. Je suis persuadée que bien des gens ne se doutent pas du tout que vous êtes marié : et comment le sauraient-ils ? On ne voit jamais votre femme avep vouç. Oh non \ on peut vous rencontrer avec n'importe qui, excepté avec ceux qui vous appartiennent,

La foire de Greenwich, vraiment ! Et vous avez, cela va sans dire, monté et descendu la butte, en galopant, en faisant la course, avec des gens que personne ne connaît. Ne répondez pas : je sais ce que vousêtes dèsque vous avez tourné les talons. Vous ne supposez pas, monsieur Panade, que j'aie oublié ce chapeau rose, n'est-ce pas ? Non : je ne retiendrai pas ma langue et je ne suis pas folie. Peu importe, monsieur, si ce chapeau rose datait de cinquante ans.... c'est absolument égal, et je vivrais encore cinquante ans que je ne cesserais jamais d'en parler. Vous devriez rougir de vous-même, monsieur Panade. Oui, bien peu de femmes auraient été ce que j'ai été pour vous. Je voudrais seulement que mon

KEUVIÈME SERMON. 61

beau temps pût revenir; voilà tout : je ne serais pas aussi folle que je l'ai été.

Aller à la foire ! Je suppose que vous vôu$ êtes fait dire votre bonne aventure par les bohémiennes? Vous n'aviez pas besoin de perdre votre argent, je prétends vous prédire exactement votre destinée, si vous allez toujours de ce train- là. Oui, la prison sera votre destinée, monsieur Panade. Et il n'y aurai! fias de mal, pas du tout même, si votre femme et vos enfants n'étaient paè obligés de pâtir avec vous*

Et puis il faut que tous cavalcadiez à ânfc. — Vous n'avez pas cavalcade à 'due? Oui; il WUS ttmvietot de le dire, mais j'affirme que vous l'avez fait. Je vous le répète, Panade; je sais de quoi vous êtes capable, quand vous êtes dehors. Je ne me fierais à aticdn de vous, à vous moins qu'à tout autre, Panade.

Puis il faut que vous alliez au plus pressé de la foire pour que les jeunes filles éraillent votre habit avec leurs jotrjoux. Vous ne pouviez pas l'empêcher, si dits ont ér aille votre habit? Ne dites pas cela : tes getos n'éraillent ptfsles vêtements, à moins d'y être encouragés. Il faut qtre vous votas mettiez dans une balançoire, aussi. Vous n'êtes pas allé dans une balançoire? Bien, si vous ne ï*avez pas fait, ce n'a pas été votre faute : vous en aviez un grand désir, je gage.

Et puis, il fallait entrer dams les baraques 1 Ah !

62 âOUS LES RIDEAUX.

— Vous ne le niez pas. Ainsi vous êtes allé dans une baraque. Ce que cela signifie, monsieur Panade ? Cela signifie beaucoup, monsieur. On esl joliment pressé, bousculé dans ces baraques! jolis endroits pour un homme marié et père de famille ! Non, je ne me tairai 1 pas. Cela vous va bien de menacer de vous lever. Et vous irez encore à la foire de Greenwich pour y descendre et y grimper la butte, et y jouer aux baisers ? Pouah 1 c'est dégoûtant, monsieur Panade. Oui, j'ose dire que vous y avez joué; si vous ne l'avez pas fait, vous auriez eu plaisir à le faire, et c'est aussi coupable; vous pouvez bien après cela aller aux balançoires, aux curiosités, et au jeu de bagues. Si j'étais à votre place, je me voilerais la tète sous les draps, pour y cacher ma honte.

Et ce qu'il y a de plus égoïste — de plus mesquin, Panade — c'est que vous pouvez aller vous amuser, sans même songer à rapporter à la maison pour les enfants un morceau de pain d'épices. Ne me dites pas que votre poche a été dévalisée d'une livre de bonbons. La belle compagnie où il a fallu vous mêler pour avoir votre poche dévalisée !

Je prétends du reste avoir demain tous les détails. Je suis convaincue, monsieur, que vous avez dansé à la taverne de la Couronne et l'Ancre. J'aurais été enchantée de vous voir. Non, je ne me rends pas

ridicule. C'est vous qui vous rendez ridicule, et c'est le dire de tous ceux qui vous connaissent, et tout le monde sait tout ce que j'ai à endurer de vous. Aller à la foire, en vérité! Et à votre &....

A ce moment, dit Panade, je m'assoupis au milieu du bruit confus des mots : butte, bohémiennes, joujoux, jeux de bagues, balançoires, chapeau rose, bonbons.

Il est question des boutons de chemise de M. Panade.

Eh bien! monsieur Panade, j'espère que vous êtes un peu mieux disposé que ce matin. Alors — vous n'avez pas besoin de vous mettre à siffler : on ne se couche pas pour siffler. Mais voilà comme vous êtes. Je ne peux pas dire un mot, sans que vous essayiez de m'insulter. Autrefois j'avais l'habitude de dire que vous étiez le meilleur être de la terre ; aujourd'hui vous êtes devenu un vrai démon. Que je vous laisse reposer? Non, je ne vous laisserai pas reposer. Je n'ai pas d'autre temps pour causer avec vous, et vous aurez à m'entendre. Je suis surchargée de besogne tout le long du jour : et cela devient trop dur, si je ne puis dire une parole le soir : en outre il ne m'arrive pas souvent d'ouvrir la bouche, le ciel le sait.

Parce que, une fois en votre vie, il a manqué un

bouton à votre chemise , il faut que vous juriez à ébranler la maison. Vous n'avez pas jure ? Ah ! monsieur Panade, vous ne savez pas ce que vous faites, quand vous êtes en fureur. Vous n'étiez pas en fureur? N'y étiez- vous pas? Eh bien, alors, je ne sais pas ce que c'est que la fureur, et je devrais pourtant, je crois , le savoir à présent. J'ai vécu assez longtemps avec vous, monsieur Panade , pour bien m'y connaître !

C'est dommage que vous n'ayez pas à vous plaindre de quelque chose de pis : la belle affaire, un bouton qui manque à votre chemise ! Si vous aviez épousé certaines femmes, vous auriez d'autres sujets de plainte. Je ne suis pas une minute sans avoir une aiguille et du fil à la main. Avec vous et les enfants, je suis véritablement esclave. Et comment me remercie-t-on ? Oui, si une fois en votre vie il manque un bouton à une chemise ; à quoi criez-vous : oh ! — Je dis, une fois, monsieur Panade ; ou deux, ou trois fois , tout au plus. J'affirme , monsieur Panade, qu'il n'y a pas d'homme au monde dont les boutons soient mieux inspectés que les vôtres. J'aurais bien dû seulement conserver les chemises que vous aviez dans les commencements de notre ménage. Je serais ravie de savoir où étaient vos boutons dans ce temps-là.

Oui, il vaut bien la peine d'en parler. Hais voilà comme vous prétendez toujours me confondre. Vous vous mettez en rage , et si j'essaie seulement de parler, vous ne voulez pas m'entendre. Voilà comment vous autres hommes vous gardez toujours la parole pour vous : une pauvre femme n'a jamais la permission de placer un seul mot.

Ah 1 vous avez une belle idée des devoirs d'une épouse, quand vous croyez qu'elle n'a à songer qu'aux boutons de son mari. Oui, et une belle idée du mariage , aussi ! Hélas 1 si les pauvres femmes savaient seulement par où elles auront à passer, les boutons d'abord, et puis une chose , et puis une autre 1 elles ne se lieraient jamais — non pas même au meilleur homme du monde, j'en suis sûre. Comment vivraient-elles alors? Certes, monsieur Panade, elles vivraient toujours mieux sans vous, je l'affirme. Et je crois, après tout, que le bouton ne manquait pas à la chemise ; je crois que vous l'avez arraché, pour avoir un sujet de discussion. Oh l vous êtes assez contrariant, lorsqu'il vous plaît, pour n'importe quoi ! Tout ce que je sais, c'est qu'il est fort étrange que le bouton ait manqué à la chemise ; car je suis bien sûre qu'il n'y a pas de femme plus esclave que moi des boutons de son mari. Je ne dis que cela : c'est fort étrange.

dixième; SERMON. 67

Heureusement, il me reste une consolation ; cela ne peut pas durer longtemps. Votre caractère m'a tuée tout doucement, et avant peu je ne vous troublerai plus. Oui , vous pouvez rire ! je savais bien que vous ririez ! je n'en ai jamais douté! Voilà votre amour ! voilà votre sensibilité ! Je dépéris chaque jour, je le sais, quoique je n'en dise rien. Quand je ne serai plus, nous verrons comment votre seconde femme soignera vos boutons. Vous ferez la différence, alors. Oui, Panade, vous songerez à moi, alors; car alors, je l'espère du moins, vous n'aurez jamais un pauvre bouton à votre service !

Non *je ne suis pas une femme vindicative, monsieur Panade; personne que vous ne m'a jamais appelée ainsi. Que dites-vous? Personne ne m 9 a jamais si bien connue? Ji u'est pas question de cela* Ha 1 je m voudrais pas avoir votre caractère contrariant, Panade, pour les mines du Pérou 1 II est bien heurçux que je n'aime pas $ tracasser comme vous — sans cela, nous ferions une belle maison à nous deux ! Je voudrais seulement que voys eussiez eu une femme qui se fût mis en tête de vous parler I Alors vous auriez vu la différence. Mais vous abusez de moi, parce que, comme une pauvre bête, je ne dis rien. Je devrais rougir de moi-même, Panade. Vous donnez un bel exemple comme pure de fa-

mille : vous rendrez vos fils aussi mauvais que vous. Parler, comme vous l'avez fait pendant tout le déjeuner, de vos boutons ! Et un dimanche matin encore 1 Et vous vous donnez le titre de chrétien! J'aimerais savoir ce que diront de vous vos enfants, lorsqu'ils auront grandi. Tout cela pour un misérable bouton de moins à un de vos poignets 1 Un homme convenable n'en aurait même pas ouvert la bouche. Pourquoi je ne veux pas retenir ma langue? Parce que je ne veux pas la retenir. Mon repos sera détruit à jamais, je serai tourmentée jusqu'au tombeau, pour un misérable bouton de chemise, et il me faudra retenir ma langue ! Non ! mais vous voilà bien, vous autres hommes !

Je sais du resté ce que je ferai à l'avenir. Tous vos boutons peuvent bien partir, je n'y mettrai seulement pas un fil I je suis curieuse de savoir ce que vous ferez alors.. Il faudra bien que vous trouviez quelque autre personne pour vous les recoudre, n'est-ce pas? C'est une jolie menace de la part d'un mari à une femme 1 Et à une femme qui a vécu ainsi que j'ai fait , esclave comme un nègre, de vos moindres boutons y je puis le dire! Quelque autre pour les recoudre, hein? Non, Panade, non; non, pas tant que je vivrai. Lorsque je serai morte — et avec tout ce que j'ai à supporter ici , personne ne

peut savoir combien ma fin est proche — lorsque je serai morte, dis-je — Oh! quelle brute vous faites pour ronfler ainsi !

Vous ne ronflez pas? Oui, c'est ce que vous répondez chaque fois ; mais il n'est pas question de cela. Il faut que vous trouviez une autre personne pour vous les recoudre , n'est-ce pas? Ha l je ne devrais pas m'en étonner I oh non ! rien ne devrait plus me surprendre, maintenant ! Rien du tout 1 les gens me disaient toujours qu'il faudrait en venir là ; maintenant , les boutons m'ont ouvert les yeux ! mais toute la terre sera instruite de votre barbarie, mon sieur Panade. Après la femme que j'ai été pour vous,! Une autre en vérité, pour recoudre vos boutons ! Ainsi, je ne dois plus dorénavant être la maîtresse chez moi ! Ah! Panade ! je ne voudrais pas avoir sur la concience ce que vous y ayez, pour rien au monde ! je ne voudrais traiter personne comme vous me traitez. Non, je ne suis pas folle! C'est vous, monsieur Panade, qui êtes fou ou scélérat; — ce qui est pis encore ! je ne puis même tant seulement parler d'un bouton de chemise, sans être menacée de n'être plus riea dans ma maison 1 Ah ! chère maman l vous saurez cette nouvelle indignité; mais non, je garderai mes chagrins pour moi, vous avez trop souffert la dernière fois ; votre santé est trop

chancelante ; je ne veux pas vous faire descendre au tombeau avec moi. C'est assez (Tune victime. Ah Panade ! Panade, vous avez un cœur de pierre, oui, de pierre! nie menacer, moi, parce qu'un seul bouton — un bouton....

Je n'en saisis pas davantage, dit Panade, la nature vint ici à mon secours en me plongeant dans uh doux et profond sommeil.

Page 1