‹ Sous les tilleulsChapitre 24 sur 50 · UN BON DINER · texte numérisé non relu

UN BON DINER

Le jour qui précédait le dimanche tant désiré, Stephen était dans sa pauvre chambre; quelques petits morceaux de bois réchauffaient à peine ; il faisait sa cuisine.

Une lettre arriva, elle était de Magdeleine: il n’y avait que quelques lignes :

« A demain, Stephen; je n’ai le temps de te rien dire; on m’attend pour un grand et splendide dîner; la maison est déjà pleine de convives, et je ne suis pas encore parée. A demain. »

Après avoir baisé ces lignes, Stephen se mit près de sa fenêtre ; un rayon du soleil couchant entrait à travers les vitres, et il se mit à manger ses pommes de terre.

— Demain, dit-il, demain, je la verrai, je lui parlerai, j’entendrai sa douce voix résonner à mon cœur ; ses regards s’arrêteront sur les miens. Oh ! que j’aie la force de supporter ce moment I que le bonheur ne m’écrase pas!

Et, en mangeant, il s’arrêtait de temps à autre pour relire la lettre de Magdeleine. « Ademain ! oEt sa voix, en prononçant ces mots, lui serrait le cœur. -

Une seconde lettre arriva, elle était d’Edward : il lui racontait ses plaisirs. « J’ai vu ta parente au bal, lui disait-il; elle est fort jolie, et beaucoup de prétendants se disputent sa main. Tu es bien fou, quand tu n'as qu’à te présenter... Suis mes avis, Stephen ; ta pauvreté finira par tuer l’imagination poétique qui te soutient.

Hâte- toi! bientôt peut-être il n’en sera plus temps, et tu en ressentiras d’amers regrets. »

— Fou, toi-même! s’écria Stephen. Abandonner Magdeleine et mon amour, qui colore ma vie comme le soleil l’herbe î Abandonner mon bonheur! vendre ainsi mon avenir, quand je vais voir Magdeleine demain ! Allons, allons, tu es fou, mon cher Edward.

La lettre contenait un effet, payable à la poste, de cent florins.

Et Stephen continua joyeusement son repas,

Le lendemain, Stephen se mit en route pour la ville. Chemin faisant, il récapitulait tout ce qui lui était arrivé depuis quelque temps, et il se trouvait fort heureux.

— Je vais voir Magdeleine; dans trois mois j’aurai ma place; d’ici là l’argent que m’a envoyé Edward va me faire riche. Réellement, un bonheur ne vient jamais seul.

ou l’auteur prend la parole — SUR UN PROVERBE

Racine a dit :

Les malheurs sont souvent l’un à l’autre enchaînés.

Voici comment je m’explique qu’un bonheur semble en attirer d’autres.

Notre vie humaine n’a que quelques jours d’un intérêt vif, qui sont assez clair-semés sur un fond de jours insignifiants, ni tristes ni gais, sans couleur aucune, comme une légère broderie sur un canevas.

Or, ces jours nombreux, sans couleur eux-mêmes, sont colorés du reflet d’un jour de bonheur ou de tristesse.

Comme dans une pinte d’eau, si vous mettez une goutte d’indigo, l’eau deviendra bleuâtre; une goutte d’encre, elle deviendra grise;

Si une goutte de sirop, sucrée; si de vinaigre, âcre.

Ün jour de bonheur étend ses rayons sur dix jours qui Font précédé;

De meme un jour de tristesse, son ombre funèbre.

Un bonhenr répand un suave parfum sur notre vie, comme le chèvrefeuille embaume l’air qui l’entoure et le vent qui le balance en passant.

Les jours insignifiants sont comme les zéros, qui ne sont rien par eux-mêmes, mais prennent leur valeur du chiffre qui les précède.

MAGDELEINE A STEPHEN

Je t’ai donc VU, mon StephenI et tu es maintenant seul et triste, rentré dans ta chambre; je t’envoie des souvenirs d’hier qui prolongeront de quelques instants notre bonheur.

Je ne t’exprimerai pas combien j’ai été heureuse! J’étais près de toi, je te regardais, je t’écoutais. Matante, sans aucun doute, a été instruite par mon père; sans cela, par des phrases générales eût-elle cherché à nous détourner de notre but, nous eûtelle montré l’amour comme une fièvre ou une folie passagère ?

Mais toi, comme l’amour te rendait éloquent ! avec quelle force tu soutenais ses droits, mon Stephen! Jerecueillais toutes tes paroles, je les gravais dans mon cœur, elles ne s’en effaceront jamais; je te vois encore en partant dire : « J’ai mon but devant les yeux, j’y arriverai, car je me sens fort, et j’y marcherai jusqu’à ce que je tombe. »

En arrivant chez ma tante, en montant chez elle, mon émotion était extrême; mais, arrivée à la porte, il me prit une palpitation de cœur si violente, que je craignis de me trouver mal; je croisai mes bras sur ma poitrine pour contenir mon cœur, qui semblait vouloir s’en échapper. Je n’entrai que lorsque je me crus assez calme pour me contenir à ta vue ; pourtant j’étais bien tremblante ; je fus longtemps avant d’oser fixer mes regards sur toi. Tu es changé, tu es plus grand, plus fort; tes traits ont un caractère bien plus prononcé. Nous n’osions pas nous parler,mais je t’entendais, je te comprenais si bien! et, lorsque tu as parlé de ton père, de ton isolement, que j’ai eu de peine à retenir mes larmes I Stephen est seul, il est malheureux. O mon Dieu!

ohl si je puis un jour te rendre au bonheur, consacrer ma vie, remployer à te rendre heureux, être ta compagne, te rendre une famille, car ma famille sera la tienne, mes amis seront les tiens ; tu verras autour de toi des personnes heureuses de te voir; moi, je ne te quitterai plus, et tous deux ensemble, au milieu de nos enfants, entourés de ma Suzanne, et de notre frère Eugène. . Stephen, quand tu te rappelleras que tu as été seul, isolé, malheureux, ce ne sera plus qu’un souvenir qui donnera plus de prix à notre bonheur. Espérons, mon ami, mon Stephen, espérons tout du ciel. Hier, quand tu sortis avec la lettre que j’avais jetée dans ton chapeau, quand ma tante te reconduisit, des ordres à donner la retinrent quelques instants dans le salon. Je me trouvai seule, mon sang s’arrêta, mon cœur ne battait plus que faiblement; j’allai m’asseoir à la place que tu venais de quitter; je retenais ma respiration pour tâcher d’entendre encore le son de ta voix ou le bruit de tes pas. Oh! que j’aurais voulu pouvoir te rappeler, presser tes mains, te jurer de t’aimer toute ma vie! que de choses j’avais à te dire! Les larmes tombaient de mes yeux et inondaient mes joues sans que je m’en aperçusse. Lorsqu’on regardant cette fleur que tu avais donnée à ma tante et que je n’avais osé lui demander, quelque envie qu’elle me fît, je vis ma figure dans la glace, je me hâtai d’essuyer mes yeux, de poser mes lèvres sur la fleur, et je dérobai une branche de feuilles, que je cachai dans mon sein.

Que cette entrevue si courte et si contrainte m’a rendue hem reuse! combien je désirerais te voir souvent de même! Et le soir encore au théâtre; mais tu y es venu bien tard.

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