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POURQUOI STEPHEN ÉTAIT ARRIVÉ TARD AU THÉÂTRE

En jetant une lettre dans son chapeau, Magdeleine lui avait glissé à l’oreille : « Lis tout de suite. »

En sortant, Stephen rencontra dans la rue un homme qui funiait; il tira un papier de sa poche, l’alluma et lut à la lueur de ce papier : « Nous allons entendre l'opéra, Suzanne, ses parents et mon père et moi; viens, nous nous y verrons quelques instants. »

Stephen fouilla dans ses poches et les retourna; il fallait un

florin pour les moindres places du théâtre, il ne l’avait pas; il songea à l’argent d’Edward; mais il s’aperçut que le papier qu’il avait brûlé pour lire la lettre était précisément le bon sur la poste.

Il chercha sur lui, et ses yeux s’arrêtèrent sur la bague de Magdeleine : cette bague était en or et paraissait avoir quelque valeur, il se souvint qu’il y avait dans la ville une vieille femme qui prêtait sur gages; il y avait quelque chose qui lui serrait le cœur à penser qu’il allait se séparer de cette petite bague.

Les cheveux de Magdeleine, un don de son amour, une partie d’elle allait passer aux mains d’une étrangère, pour de l’argent 1

Mais il songea aussi que, si Magdeleine ne le voyait pas au théâtre, elle pourrait craindre un accident ou soupçonner de l’indifférence; la vieille femme lui donna le florin dont il avait besoin.

De ce jour Stephen commença à mener une vie fatigante : trois fois par semaine Magdeleine allait au spectacle; Stephen tâchait de quitter le collège de bonne heure et faisait en courant les trois lieues qui le séparaient d’elle ; il ne pouvait rentrer que fort avant dans la nuit, et jusqu’au matin il n’avait que quelques heures pour dormir.

De plus, comme ses finances ne pouvaient lui permettre la moindre dépense extraordinaire, le jour où il allait au théâtre il ne dînait pas, et les autres jours il veillait pour copier des écritures qui lui rapportaient un peu d’argent ; aussi était-il devenu maigre et hâve ; mais chacune de ces privations était pour lui un bonheur; il marchait à son but, il l’avait devant les yeux et le voyait approcher rapidement.

Un jour, il alla chez la tante de Magdeleine.

— Je donne une soirée dans une semaine, lui dit-elle, j’aurai beaucoup de monde ; y viendrez-vous ?

Stephen accepta l’invitation avec joie, car Magdeleine ne pouvait manquer d’y être.

EUGÈNE A STEPHEN

Après-demain, frère, nous montons à cheval et nous allons an devant de l’ennemi; encore un coup de dé. Je t’écrirai aussitôt

MO

que nous nous serons battus, pour que tu saches si tu. as encore un frère ou une partie de, ton frère, car il y a de sots boulets qui emportent la moitié. d’un homme sans le tuer.

En ce cas, frère, hâte-toi de te marier et de me préparer une petite chambre dans ta maison, car j’arriverai avec ma solde de retraite et une jambe- de bois, et apprête-toi à entendre narrer et renarrer, cent fois la même chose.

Pour le moment^ j’ai à te demander un service assez important : l’argent destiné à renouveler les harnais de mon cheval, les brides^ les étriers, etc., a été par moi et mes camarades bu et mangé sous les espèces du genièvre et de la saürcraüt.

Je ne puis pour le moment demander d’argent à mon vénérable père; tûjchey mon cher Stephen, de m’envoyer la somme nécessaire à cet achat; informe-toi de ce que celapeut coûter; si tu ne peux l’envoyer tout de suite, c’est-à-dire le jour de la réception de ma Jettre, ne l’envoie plus, parce qu’il. ne me parviendrait pas.»

Stephen fut attristé de cette -lettre; quand il la reçut, il avait .bien à peu près. la somme nécessaire; mais Magdeleine l’attendait au tMâtre; il ne pouvait lui faire savoir qu’il ne s’y trouverait pas . Magdeleine était tout pour lui, son âme et sa vie et le but de toutes ses actions; et d’ailleurs, depuis quelque: temps, les lettres de Magdeleine étaient plus rares; la jeune fille, au milieu des plaisirs qui l’entouraient, ne trouvait pas souvent d’instants à donner à son ami; le pauvre Stephen avait bien besoin de la voir pour reprendre un peu de force et de courage. 11 n’envoya pas ce que son frère lui demandait.

Le soir, il était au théâtre, les yeux presque toujours üxés sur une loge.

Dans cette loge, étaient M. Müller et sa fille, Suzanne et ses parents, et de plus le promis de Suzanne avec Schmidt, le cousin de Magdeleine ; c’étaient deux jeunes gens beaux et riches et vêtus avec la plus grande élégance et la dernière recherche.

Ils ne s’occupaient guère du spectacle et examinaient tous les spectateurs ; faisant de temps en temps part aux jeunes hiles de leurs remarques, quelquefois spirituelles, presque toujours moqueuses. Suzanne riait aussi fort que le permettait la décence, et Magdeleine, qui avait commencé par sourire du bout des lèvres pour faire comipe les autres et n’avoir pas l’air de blâmer leur gaieté par une contenance sévère, finit par la partager entièrement

et, pour montrer un peu de l’esprit que l’on prodiguait devant elle, elle s’avisa de faire une remarque à peu près piquante sur une femme dont la toilette annonçait des prétentions auxquelles ne répondaient ni sou âge ni sa figure. Les deux jeunes. gens avouèrent qu’ils n’avaient rien entendu de si spirituel , Magdeleine, étourdie de ce succès et presque contrariée que l’on montrât tant d’admiration pour si peu de chose, voulut justifier cette estime pour son es'^rit, voulut en montrer et en montra, car elle en avait beaucoup; et d’ailleurs cette sorte d’esprit, que l’on perd dans la solitude ou dans l’agitation des sensations fortes, s’alimente et se renouvelle par le frottement de l’esprit des autres.

Cependant il vint un moment où son attention fut tout à fait captivée parle spectacle; les paroles que prononçaient les acteurs avaient quelque rapport avec sa situation et celle de Stephen.

Mon âme, ma vie, disait l’acteur, garde précieusement mon bonheur ; je viendrai le réclamer quand je m'en serai rendu digne.

Les grands yeux noirs de Stephen se tournaient, fixes et mélancoliques, vers Magdeleine; elle aussi le regarda, mais elle était distraite par des rires étouffés et les chuchotements de Suzanne et des deux jeunes gens.

— C’est, disait le promis de Suzanne, un habit qui, vu le collet étroit et les basques en pointe, porte pour des yeux un peu exercés le millésime de l’an 1795 après Jésus-Christ.

— Ce qu’on ne saurait trop admirer, reprit Schmidt, c’est l’arrangement de la cravate et la blancheur au moins équivoque du gilet,

— Tout cela ne serait rien, , dit Suzanne, si^ par sa pose tragique et ses yeux levés au ciel il n’affichait pas une ridicule prétention aux regards et à L’attention; on ne peut obliger un homme à être bien mis quand c’est un pauvre diable, mais on peut lui savoir mauvais gré de forcer vos regards à s’arrêter sur lui par quelque chose d’excentrique et d’extraordinaire. L’homme qui usurpe ainsi l’attention n’a pas le droit de ne pas avoir une jolie figure, et certes,, avec ces joues creuses, et ces pommettes saillantes, et ces cheveux mal arrangés, l’élégant ressemble assez au Méphistophélès de notre Goethe , plus propre à servir d’épouvantail aux jeunes filles qu’à attirer leurs regards.

Ce doit ctre, ajouta le promis, la terreur des petits enfants de son quartier; les mères doivent les menacer de lui quand iis

pleurent, et je gage qu’ils s’enfuient et se cachent tous sur son passage.

— Magdeleine, dit Suzanne, le vois-tu?

Mais la pauvre Magdeleine était dans une triste situation, l’homme sur lequel on s’exercait ainsi était Stephen; elle aurait dû peut-être arrêter la première moquerie en annonçant que ce jeune homme était de ses amis ; mais, une fois la bordée partie , elle n’aurait osé se faire ainsi solidaire de tous les ridicules que l’on avait découverts en lui; elle prétexta un violent mal de tête et garda le silence le reste de la soirée.

Néanmoins, ses pensées suivaient malgré elle le cours que leur avait donné la conversation de ses nouveaux amis.

— Oh ! se disait-elle, s’ils savaient tout ce qu’il y a de beau et de noble dans le cœur de mon Stephen, ils n’auraient trouvé pour lui que de l’admiration. Mais pourquoi néglige-t-il ainsi son costume? pourquoi ne cherche-t-il pas à prévenir par son extérieur ceux qui ne peuvent connaître son âme?

Puis elle se reprocha de n’avoir pas osé l’avouer et prendre sa défense, et elle tâcha de se justifier à ses propres yeux aux dépens de Stephen.

Elle n’avait jamais soupçonné que Stephen pût paraître ridicule aux yeux de quelqu’un, que quelqu’un pût avoir un moment de supériorité sur lui. Aussi voulait-elle du mal aux deux jeunes gens de l’avoir désabusée et d’avoir pris avantage ainsi sur son amant.

C’est une triste chose pour une jeune fille de s’apercevoir que son amant n’est pas le premier des hommes et que tout le monde ne partage pas son admiration et son amour pour lui. L’estime des autres pour celui qu’elle aime est pour beaucoup dans l’amour d’une femme, parce que dans son amant elle cherche un appui et un protecteur, parce qu’elle sent qu’elle s’identifie à lui, qu’elle ne devient plus qu’une partie de lui-même, et s’ahsori)(' en lui, et n’aura plus d’autre considération que la sienne, d’autre bonheur que le sien.

L’homme, au contraire, veut une femme à lui, toute à lui ; il veut qu’elle tienne au reste du monde par le moins de liens pos sible ; il veut qu’elle tienne tout de lui; il est jaloux d’un regard d’adnairation que l’on fixe sur elle, tandis qu’elle jouit des triomphes de son amant, car elle n’a d’autres triomphes que les siens, d’autre gloire que la sienne.

Aussi, mécontente d’elle, triste de voir Stephen moins grand, elle fut plusieurs jours sans lui écrire, puis elle fit une lettre ; mais il fallait traverser la rue, il pleuvait, et elle ne pouvait la confier à un domestique. La lettre ne fut pas envoyée.

Cependant, la veille du bal chez sa tante, elle écrivit à Stephen, car elle craignait, si elle le laissait plus longtemps dans l’inquiétude, de rencontrer son regard triste et sévère ; elle envoyait en même temps la lettre qui n’était pas partie à cause de la pluie, et elle se justifiait en expliquant ce retard.

STEPHEN A MAGDELEINE

Ton image occupe tous mes rêves, toutes mes pensées ; l’amour que j’ai pour toi est le canevas sur lequel je brode ma vie ; au fond de mes actions les plus indifférentes, on retrouverait e t amour. Je fai vue gaie et rieuse, j’en emporte une impressLn pénible.

Tu es ma fiancée, Magdeleine, je dois tout dire ; les conseils que je puis te donner, ceux que je recevais de toi avec amour ne sont que pour préparer notre bonheur qui s’approche tous les jours.

Tu avais une robe trop décolletée, et ta gaieté attirait sur toi des regards que ton costume arrêtait.

La plus belle parure d’une femme est la modestie; la femme qui aime doit faire tendre tous ses efforts à ne rien laisser prendre d’elle aux autres hommes; sa beauté, ses regards, sa voix, tout appartient à son amant. Un regard qu’un autre homme fixe sur toi souille ta pureté et me dérobe quelque chose de mon bien; tu es une fleur dont le parfum m’appartient ; tu ne dois le donner qu’à moi; ce n’est pas assez que tu n’aimes que moi, tu ne dois être aimée que de moi ; l’amour et les désirs d’un autre homme te salissent; tu dois te réserver pure pour te donner à moi. L’homme qui t’a contemplée, celui qui a écouté ta voix suave, qni a respiré ton haleine, celui-là a joui de ta beauté, de ta voix, de ton haleine ; il m’a volé, je le hais ; et toi, Magdeleine, tu es sa "‘nmplice si tu n’as pas pris assez de soin de lui cacher et de mettre hors de sa portée tout se qui m’appartient.

Tu dois pour les autres voiler et les formes de ton corps et ta taille souple ; tu dois avoir du bonheur à te donner toute à ton

amant, et ne laisser voir ton visage et tes mains que parce que tu ne peux faire autrement. Ce que je réclame ainsi, Magdeleine, je l’achète et le paye de toute ma vie; et mon seul désir serait de retrancher de mes jours, de mes instants tous ceux que je nepuis te consacrer entièrement. Notre vie à nous deux est unie et isolée au milieu du monde. Le monde pour moi, c’est toi^ c’est le lieu où tu es: le monde, c’est nous deux, c’est notre amour.

Rien ne m’intéresse hors toi, hors les moyens de te posséder : je ne donne à tout le reste ni une pensée ni un désir ; tout ce qui de mon corps ou de mon âme n’est pas pour toi, il me semble qu’on me l’arrache douloureusement ; je te donne tout mon être, je voudrais que nos deux existences pussent se mêler et se confondre comme l’eau avec l’eau, le feu avec le feu.

Dis-moi, Magdeleine, ne serais-tu pas heureuse si tu pouvais dire, en te donnant à moi : « Toi seul m’as vue ; jamais le regard d’un autre homme n’a caressé ni baisé mes lèvres et mon cou et ma poitrine; jamais un autre homme ne m’a désirée et n’a songé â me posséder. Je me donne à toi pure comme un ange : les autres hommes ne m’ont jamais vue ; pour eux mon existence est inconnue, je ne vis que pour toi, toi seul sais qui je suis. » Car, Magdeleine, vous autres filles élevées dans le monde, vous n’arrivez jamais vierges aux bras de vos époux; je ne vous en fais pas un crime; vous ne pouvez empêcher qu’un désir, qu’un rêve ne vous viole et ne vous déflore; mais ce qui dépend de vous, c’est d’employer tous vos efforts à dérober aux autres ce qui n’appartient qu’à un seul, et ne leur laisser que le moins possible.

A ce propos, et en retombant, faute de mieux, dans le réel et le possible, je veux te parler de ta parure : crains de trop te serrer dans un corset ; c’est à cet absurde et incommode usage que tant de jeunes filles doivent des maux de poitrine et d’estomac, tout cela dans le but de paraître mince et de ressembler à une guêpe au lieu de ressembler à une femme.

Vois les chefs-d’œuvre des arts, les tableaux et les statues où des hommes de génie ont réuni tout ce que la nature a produit de plus beau ; vois-tu les corps des femmes ainsi étranglés par le milieu ? Lne femme mourrait de chagrin et de regret si son corps était fait comme elle s’efforce de le faire paraître.

Le but de la parure doit être, non de paraître riche, mais de paraître belle; la finesse, ou la rareté, ou le prix d’une étoffe ne

doit donc entrer jamais en considération ; la forme de» vêtements et leur couleur seule ont de l’importance ; adopte la couleur qui te sied le mieux, la forme de robe qui fait le mieux ressortir tes avantages ' n’aie jamais la folie d’adopter ni une forme ni une couleur parce qu'elle est la mode, dût-elle te rendre laide et bossue.

Le blanc te sied parfaitement -, les cheveux en bandeau sur le front donnent à ta figure la douce majesté, la naïve pureté des madones de Raphaël; de plus, cette manière d’arranger les che* veux ne les gâte en aucune façon et ne donne pas de maux de tête.

La société a corrompu les femmes et leur a enlevé une grande partie de leurs charmes ; toute la vie des femmes devrait appartenir à l’amour; on les a rendues savantes et spirituelles ; leur vie se trouve divisée et partagée en une multitude de soins, d’affections et d’occupations; elles n’en ont qu’une partie à donner à l’amour, à qui elles appartiennent tout entières .

Sans cela, elles ne voudraient paraître belles qu’aux hommes et à un seul homme, leur parure n’aurait pas pour but de froisser la vanité des autres femmes.

Adieu, Magdeleine; tu m’écris bien rarement; et autrefois la pluie ne t’empêchait pas de m’envoyer une lettre qui me fait goûter le seul bonheur qu’il y ait pour moi dans la vie. Prends garde que tous ces plaisirs ne prennent trop de ton cœur.

— Cet homme est fou, dit Suzanne après avoir lu la lettre de Stephen: il est fort heureux qu’il n’exige point de toi que tu aies des ailes et une auréole autour de la tête; mais il y a encore l’avenir et l’espérance, et il me paraît organisé de telle sorte que je ne vois pas de folie qui ne puisse trouver place dans sa tête.

Magdeleine ne répondit pas ; elle ne trouvait rien dans son esprit pour justifier Stephen, d’autant qu’elle le trouvait fort exigeant, et comme elle ne se sentait pas tout à fait sans reproche relativement à la soirée où elle avait vu Stephen au théâtre, elle était naturellement portée à s’irriter contre quelqu'un qui précisait un blâme qu’elle pensait mériter, mais qu’elle se plaisait à laisser dans une sorte de vague.

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Suzanne continua :

— A mon avis, la lettre est passablement impertinente, et peut-être M. Stephen est le seul qui ne se contenterait pas de t’avoir telle que tu es, sans vouloir t’imposer une perfection qui n'existe que dans son cerveau malade. Quoi! Magdeleine, selon lui, ta vie doit être de le contempler continuellement, quelque laid qu’il Foit, de faire en sorte de paraître aux autres laide et sotte! Je m’étonne qu’il ne te conseille pas de t’arracher un œil et quelques dents et de te couper le nez. Il faut que M. Stephen se croie bien du mérite et de l’esprit pour prétendre remplacer pour une femme tous les hommages et tous les plaisirs de vanité.

— Tu l’accuses injustement, dit Magdeleine ; il n’a pas de vanité, et sa folie, si c’en est une, vient de son amour.

— Le ciel me préserve et toi aussi d’un amour semblable! Il te mettra dans une cage de fer, Magdeleine; il sera jaloux de ton amitié pour moi ; il nous séparera ; il te punira de n’être qu’une femme, fusses-tu la plus belle et la meilleure des femmes, car il lui faut une fée, ou une déesse, ou une sylphide. Je ne serais pas surprise de le voir un jour te faire une infidélité en faveur de la lune ou d’une hamadryade. Cet homme est fou ; je te le jure sur ta tête et sur la mienne, je ne te livrerai pas ainsi aux bras d’un fou. Au lieu de t’entourer de plaisir et de bonheur, il te retranche tout, il élève autour de toi un rempart de doutes et de soupçons; et, si tu t’y soumets aujourd’hui, Magdeleine, quand ton amour, si réellement tu aimes un pareil homme, se sera affaibli, soit en voyant ton erreur, soit consumé par luimême, alors l’un et l’autre vous gémirez du lien indissoluble qui vous unira; vous vous haïrez, vous serez malheureux, nonseulement de votre malheur, mais encore de tout le bonheur idéal que votre crédulité vous avait fait rêver.

l’émeraude

Le matin du dimanche, comme il restait à Stephen quelque argent, il acheta des gants et des bas de soie, et, quand arriva l’heure du dîner, il se contenta de manger un morceau de pain, attendu qu’on devait souper après le bal.

Tout en battant son pantalon et son habit, il se représentait le bonheur dont il n’était séparé que par quelques heures : sa main toucherait celle de Magdeleine.

Puis il se lava et se coiffa avec soin; ensuite il repassa avec do l’encre les coutures un peu blanchies de son habit, mit une chemise bien plissée et une cravate bien blanche, puis les bas de soie et les souliers, puis le pantalon î...

Mais la jambe tout entière passa par le genou.

Le pauvre pantalon n’était pas neuf, et chaque coup de baguette l’avait coupé; il était complètement haché.

Il resta étourdi comme d’un coup sur la tête, car avec celui, en fort mauvais état, qu’il mettait tous les jours, c’était le seul pantalon qu’il possédât, et il n’y avait pas moyen d’en mettre un de toile, en hiver.

Il se frotta les yeux, croyant rêver; mais la chose n’était que trop réelle.

11 n’y avait plus moyen d’aller au bal

Il maudit le pantalon, le ciel, la terre et Dieu, tout en disant de temps en temps :

— Allons, il faut de la raison.

Il passa deux heures à se moraliser, à se démontrer que, s’il ne voyait pas Magdeleine ce jour-là, il la verrait un ou deux jours après ; qu’au milieu d’un bal, il ne pourrait ni lui parler ni la regarder ; enfin, que ce n’était pas un malheur.

Après quoi, il se mit en route avec son costume de tous les jours, sentant qu’il lui fallait voir Magdeleine à tout prix et se proposant de la voir au moins descendre de voiture.

Il arriva à la ville au commencement de la nuit et se mit dans un coin, près de la maison, pour voir aiTiver les voitures. Tout le monde était en grande parure, et Stephen s’estima heureux de son accident, qui l’empêchait de se trouver pauvrement habillé au milieu de ces gens.

Il se rapprocha du mur quand il vit d’une belle voiture s’élancer Edward, élégamment vêtu ; pour tout au monde, il n’eût pas voulu être reconnu de lui.

Bientôt après, Suzanne et Magdeleine descendirent; elles étaient accompagnées du promis de Suzanne et de M. Müller. Gomme le pauvre Stephen eût voulu l’arr^êter un moment pour la contempler à loisir I mais elle disparut, et Stephen s’éloigna à grands pas. Mais, au détour de la rue, il retourna la

tête et ne put se décider à perdre de vue la maison où elle était; A revint et se promena dans la rue, s’occupant peu de l’attention des voisins et de la neige fondue qui tombait en pluie froide.

Les pensées les plus diverses remplissaient son esprit; « Que fait-elle ? Peut-être un autre la caresse du regard et s’enivre de sa voix; heureusement que ce Schmidt, ce garçon blond, n’y est pas. »

Un domestique sortit et dit à un de ses camarades qui fumait sur la porte : « C’est très-beau; si tu veux voir un peu, prêtemoi ta pipe et je garderai tes chevaux ; mais ne reste pas longtemps. » Le cocher lui donna sa pipe et ses guides et entra dans la maison ; d’un mouvement subit, Stephen s’élança derrière lui et le suivit; en montant l’escalier, il rabattit ses cheveux sur ses yeux pour ne pas être reconnu ; le cocher entra dans l’antichambre. Par une porte entr’ouverte pour donner de Pair, les yeux pouvaient plonger dans le salon, et plusieurs domestiques regardaient d’un œil d’envie les plaisirs de leurs maîtres. Au milieu de femmes richement parées et d’hommes empressés autour d’elles, Stephen aperçut Magdeleine; elle valsait avec Edward. Edward la dévorait du regard; Magdeleine, en effet, était bien belle ; le plaisir animait ses traits, et au son d’une ravissante musique elle touchait à peine le parquet.

Stephen sentit ses dents se serrer : il trouvait que Magdeleine abandonnait trop son corps au bras d’Edward, et Edward valsait à ravir ; l’élégance de son costume et de ses manières en faisait un cavalier remarquable, et sa figure était plus jolie qu’aucune de celles que renfermait le salon .

De temps à autre, quand les regards de Magdeleine se portaient vers la porte, il se retirait dans l’ombre; mais, au bout d’une heure, persuadée qu’il ne viendrait pas, et se livrant tout entière au plaisir, elle ne tourna plus les yeux de ce côté. « N’importe, se disait Stephen, cette bague de mes cheveux qu’elle a au doigt luirapelle mon amour. Au milieu de ses plaisirs, tout confondu que je suis misérablement avec les valets, je remplis son cœur comme elle remplit le mien. Qu’est-ce qu’un accident qui nous sépare pour une soirée, quand nous avons devant nous toute une vie de bonheur et d’amour ? »

Edward de toute la soirée ne quitta pas Magdeleine des yeux. Quatre fois il valsa avec elle

i Elle laissa tomber son bouquet, il s’élança et le . cacha dans

son sein; heureusement pour Sleplien qu’il ne pouvait s’en apercevoir; heureusement aussi qu’il n’avait pas vu que Magdeleine n’avait pas au doigt la petite bague de cheveux.

Suzanne, en l’aidant à s’habiller, lui avait dit :

— Magdeleine, est-ce que tu vas garder cette bague de cheveux?

— Oui, avait répondu Magdeleine.

— Tu as tort; il n’y a rien de ridicule dans un salon comme une bague de cheveux ; et c’est s’exposer à une foule de commentaires fâcheux : si tu as un amour au cœur, as- tu besoin d’en instruire toute la société ?

— Je suis la fiancée de Stephen, je suis fière de son amour, et je puis l’avouer à la face de toute la terre.

— C’est au moins inutile, chère Magdeleine, et, pour ton amant lui-même, tu ne dois rien faire qui puisse nuire à ta considération : une jeune fille ne peut avouer qu’elle aime ; et d’ailleurs, ton mariage manquant, tu serais déshonorée aux yeux du monde. Et puis qu’auras-tu à me confier si tu affiches ainsi tes secrets ? Tiens, Magdeleine, serre aussi précieusemement que tu le voudras cette ridicule petite bague et prends celle-ci: c’est un gage d’amitié, ettu peux le montrer à tous les yeux.

La bague était une magnifique émeraude parfaitement montée; tandis que Magdeleine la regardait, Suzanne lui ôtait doucement du doigt la bague de cheveux.

Il était tard, M. Müller se leva, Magdeleine, Suzanne et son promis; la porte où était Stephen s’ouvrit, et les domestiques s’empressèrent autour d’eux pour lèur donner leurs manteaux et leurs fourrures. Stephen s’était caché le plus possible, mais le promis de Suzanne se tourna vers lui et lui dit :

— Faites approcher ma voiture.

Stephen traversa la salle en grinçant des dents et s’enfuit moitié fou ; cependant il voulut voir encore Magdeleine et il attendit à la porte.

On attendit longtemps, puis le promis :

— Ce faquin n’a donc pas fait ma commission î

Un autre domestique s’en chargea; tout le monde sortit, et Edward reconduisit les dames jusqu’à leur voiture, puis monta dans la sienne et partit. Un homme se trouvait sur son passage et paraissait n’entendre ni le bruit des roues ni le galop du che-

SOUb LES TILLEULS

vaL Edward lui donna un coup de fouet pour le déranger: c’était Stephen.

— Il a un magnifique cheval, dit Suzanne.

— C’est un de nos premiers élégants^ c’est un charmant jeune homme, ajouta le promis ; il est de mes amis et nous avons fait ensemble plus d’une joyeuse partie. Il est entré depuis peu de temps en possession de sa fortune. Ce serait un excellent mariage. Je le crois fort épris de mademoiselle Magdeleine, dit-il en souriant; il m’a accablé de questions sur elle et était tout stupide d’admiration.

GAZETTE DU... DÉCEMBRE Nouvelles de l’armée.

« Nos troupes ont rencontré l’ennemi : il y a eu entre les deux avant-gardes une escarmouche dans laquelle l’avantage nous est resté , un accident déplorable a seul altéré la joie de la victoire. Un jeune sous-ofîicier, que son ardeur avait emporté en avant, a puissamment contribué à la défaite des ennemis^ étonnés de son audace; mais, un de ses étriers s’étant rompu, il est tombé de cheval et a été écrasé et horriblement mutilé par les pieds des chevaux de ses camarades; on l’a enlevé encore vivant du champ de bataille; mais, après deux heures de souffrance, il est mort à l’ambulance. On l’a enterré hier. Un détachement de son régiment lui a rendu les honneurs militaires.

» On pense généralement que la campagne est terminée et que les diplomates finiront la guerre. »

STEPHEN A MAGDELEINE

Je n’ai plus que toi, toi seule au monde, Magdeleine; mon frère, mon Eugène, mon frère bien-aimé est mort ; c’est un lien de moins à la vie, je n’ai plus que toi. C’était la seule part de mon âme que tu n’avais pas : tu hérites de lui.

Jesuisbien triste, bien accablé. Le pauvre enfanta souffert sans

avoir auprès de son lit de douleur un regard ami, sans presser la main de son frère. Je me reproche sa mort plus que je ne puis te le dire.

Aime-moi, Magdeleine, aime-moi, j’en ai bien besoin, je suis tout à toi, je n’ai plus rien que toi; donne une larme à Eugène, Magdeleine; il était bon, brave et beau, sa vie avait une riante aurore. Pleure avec moi, Magdeleine, pleure, je suis seul, bien seul. Pauvre enfant! quand j’aurais voulu lui dire adieu. Son visage, si gai, si riant, contracté convulsivement par la douleur; ses jolis cheveux blonds souillés de sang, son corps brisé, sa face pâle, son œil terne, autrefois si vif.... horrible chose!

Oh! si j’avais été près de lui, je l’aurais couvert de mon corps, je l’aurais sauvé; il aimait la vie, la sienne était dorée de bonheur et d’insouciance! il l’a quittée en la regrettant, en se cramponnant après elle.

O mon frère! mon Eugène! adieu!

Dans les plaines l’herbe est jaunie..»

Poêle, échauffe-toi du feu de ton génie;

Tu n’as pas d’autre feu.

A quelques jours de là, Stephen reçut une lettre de son père. Après un long sermon sur la désobéissance des enfants, qui avait causé la mort d’Eugène, disait-il, il annonçait que, pour la dernière fois, il écrivait à Stephen pour l’engager à profiter de ce funeste exemple, suivre les avis de gens plus sensés que lui et venir épouser sa cousine, qui était encore libre et à laquelle on avait caché sa folie.

Stephen refusa, quoiqu’il fût alors plus pauvre et plus nécessiteux que jamais. Peu à peu, l’impression funeste de la mort de son frère prit une teinte un peu moins sombre. 11 s’habitua à penser qu’il n’y avait plus pour lui ni peines ni souffrances, qu’il était heureux au ciel ou qu’il était anéanti. Il avait reçu d’un officier, qui en avait eu la commission d’Eugène mourant, le sabre de son frère, le sabre qu’il avait à la main le jour de son funeste accident. Ce présent lui donna une consolation : il avait eu l’adieu de son frère.

D’autre part, il avait la promesse positive qu’un mois encore et

il serait installé dans la place, objet de tous ses désirs, qui devait lui permettre de demander Magdeleine à son père.

L’isolement du cœur où le mettait la mort d’Eugène lui rendait plus nécessaire encore son rapprochement de celle qui était toute sa vie et tout son bonheur, et il pressait de tous ses vœux chaque jour, chaque instant.

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