G OE'THE
Dans une chambre tristement rermœ, tristement parfumée d’éther et d’eau de mélisse, Stephen était assis auprès de son parent, tenant à la main un livre qu’il ne lisait pas : il alla lever un rideau et revint à sa place; à ce moment, le soleil était près de se coucher, et le médecin avait dit à Stephen : « Votre parent ne passera pas la journée, vous le verrez mourir au soleil couchant. » Jusque-là,! Stephen avait désiré sa mort, car, depuis quelques jours, le pauvre homme souffrait d’horrible tortures, et, si le jeune homme en eût eu la facilité, peut-être f eût-il empoisonné pour terminer son agonie. Mais, en ce moment, cette séparation de la vie et du corps a quelque chose de terrible et d’imposant à quoi l’on ne saurait résister.
L’âme qui se dégage légère et joyeuse laisse le corps comme un masque après le bal, comme un ami devenu riche, son ami pauvre.
Stephen tenait les yeux fixés sur le soleil qui descendait derrière une maison en face, de temps en temps les reportait sur le mourant qui râlait ; déjà ses pieds et ses mains étaient morts, sa voix était morte et son regard mort : ce râle semblait le reste
de sa vie qui cherchait à se rapprocher de la bouche pour s’échapper dans un dernier souffle.
A ce moment, le soleil descendit tout à fait, et involontairement, l’œil fixe, Stephen s’élevait sur ses bras pour le voir plus longtemps; il disparut tout à fait, et Stephen jeta un horrible regard d’anxiété sur son parent : il râlait encore.
Ce fut seulement quatre heures après que ses yeux restèrent ouverts, que son cœur cessa de battre et le râle de se faire entendre.
-- Allons, dit Stephen, il ne souffre plus î
Et longtemps il resta le regard attaché sur cette figure livide et inanimée.
— Tout est fini, répéta-t-il.
Une idée lui surgit : « Et ce contrat de rente qu’il m’avait promis, mon seul espoir pour me rapprocher de Magdeleine, je n’ai jamais osé lui en parler et il n’en a pas écrit la donation; chaque espérance par laquelle je me laisse bercer n’est donc qu’un horrible sarcasme! pour moi plus que pour lui, toutestlini.» Et après quelques instants d’abattement : « Cependant, ce contrat de rente est là, dans ce secrétaire ; il est à moi, c’est sa volonté qui me Ta donné: comment pourrait-il m’appartenir davantage ? Je puis le prendre : si je le laisse, à qui sera-t-il? A des parents éloignés auxquels il n’a pas eu l’intention de le laisser. A qui doit-il appartenir ? Ou à des parents qui l’ont abandonné dans ses souffrances, ou à moi qui ai tout quitté, mon bien-être et mon bonheur, pour venir tristement l’assister aux lugubres heures de la mort? A qui? Ou à ceux à qui il n’a rien voulu laisser, ou à moi à qui il a légué de sa pleine volonté ce gage de reconnaissance? Je suis un fou, il est à moi, parfaitement à moi; la mort seule l’a empêché de me le donner, et c’est le seul moyen d’avoir Magdeleine. »
Et Stephen se leva et marcha vers le secrétaire. Cependant, quelque bien établi que lui parût son droit, il regarda si personne ne pouvait le voir par la fenêtre, il cacha la bougie avec la main, et, après s’ètre encore bien déduit les raisons qui faisaient de cette affaire un bien à lui, il ouvrit le secrétaire, mais sans faire de bruit et tournant lentement la clef ; puis il chercha dans les papiers, la poitrine oppressée, respirant à peine.
Comme il en lisait un, un froid mortel le glaça: il sentit une main sur son épaule.
H se retourna brusquement, c’était le mort, le mort nu, décharné.
Pour un moment la vie s’était ranimée en lui, et, voyant un homme à son secrétaire, il était venu en chancelant. L’horreur de Stephen faillit le tuer. Du premier mouvement il laissa tomber la lumière et repoussa d’un coup dans la poitrine le mort, qui tomba lourdement, se fracassa la tête sur le coin d’une table et expira.
Alors Stephen, éperdu, voulut s’enfuir, mais ses pieds buttèreni contre le cadavre, et il tomba sur le corps froid.
11 se releva et s’élança dehors, courant à travers les champs comme un insensé ; la lune brillait et donnait à tout, pour lui, une horrible forme ; les arbres étendant leurs branches, lui paraissaient des cadavres allongeant les bras pour le saisir.
Peu à peu cette horreur se calma, il revint. Le médecin venait d’entrer dans la chambre.
— Vous êtes sorti un moment, dit-il à Stéphen ^ pendant ce temps, il aura voulu se lever, il est tombé, et ce coup a fini ses douleurs.
UNE NOCE ET LES CONSÉQUENCES d’iCELLE
Qu’elle est belle, la fiancée.
Gomme sa paupière est baissée, Gomme son front sous le voile rougit !
Le matin, Suzanne avait été menée à l’église par son promis. Jamais on n’avait vu un plus riche ni un plus beau mariage; la parure de la mariée avait excité Padmiration et l’envie de toutes les femmes; les pauvres, auxquels on jeta de l’argent, frappaient le ciel de leurs bénédictions. Le repas, le bal, tout fut magnifique et enivrant.
Involontairement Magdeleine pensa à la possibilité de son mariage avec Edward. Il ne l’avait pas quittée de la journée, n’avait dansé qu’avec elle, et Suzanne lui avait dit, le soir: « Magdeleine, une chose manque à mon bonheur, c’est de te voir aussi heureuse que moi; écoute les conseils d’une mariée, tu sais qu’il porte bonheur... épouse Edward. »
La nuit, Magdeleine ne put dormir. Suzanne n’était plus une
jeune fille, d’autres soins allaient s’emparer de son cœur; son amitié ne pourrait plus suffire à Magdeleine ; elle allait triste ment retourner à la campagne avec son père; d’autre part, on ne laissait plus arriver jusqu’à elle aucune lettre de Stephen, et tout la portait à croire que la résolution -qu’il avait annoncée était immuable. Suzanne lui avait fait voir ce qu’il y avait d’exagéré dans Stephen, et Magdeleine, qui, par elle-même, n’avait guère d’exaltation que celle qu’il lui communiquait, avait déjà perdu une sorte d’admiration pour son caractère, et n’avait plus rien qui rattachât à lui que la crainte de le rendre malheureux, et cette sorte de jouissance qu’éprouvent les âmes nobles à faire un sacrifice. Ainsi, si Stephen s’était présentéalors, et queM. Millier y eût consenti, il l’eût nécessairement épousée, quelque triste que fût devenu pour elle l’aspect de la médiocrité.
Mais, à quelque temps de là, Suzanne pritune nouvellefemme de chambre. Edward la reconnut chez son ami et la fit parler : c’était cette jolie Marie qui avait donné de si vifs désirs à Stephen.
Autant les femmes sont discrètes sur l’amour qu’elles ont couronné, autant elles aiment à parler de celui qu’elles n’ont pas partagé c G est une vertu facile dont on aime à se parer; d’ailleurs, la petite avait été un peu piquée de la maladresse de Stephen, non qu’elle l’aimât, mais une sorte de caprice la portait vers lui, et elle narra comme quoi il avait été fort amoureux d’elle et lui avait fait longtemps la cour.
Ge futun coup mortel pour Stephen. Suzanne profita de cet incident et en tira tout le parti possible. Maiideleine vit alors que Stephen pouvait vivre sans elle, et qu’il avait 'd’autres amours pour son cœur. Elle était humiliée surtout de la rivale qu’elle avait eue, et unjour, cédantaux sollicitations de Suzanneet deson père, elle donna son consentement à son union avec Edward , se persuadant que c’était par dépit et pour se venger de Stephen. Mais, quoique ce sentiment fûtpour quelque chose dans sa détermination, il n’était pas seul. Edward était plus pourvu que Stephen de tous les avantages extérieurs; son esprit était plus léger et plus gracieux. Stephen n’avait pour lui que sa nature poétique, mais son amour pour Marie tuait dans l’esprit de Magdeleine toute cette poésie, et d Ailleurs, à son insu, la fortune était pour elle devenue un besoin.
M/Müllcr et sa fille partirent pour leur maison. Il fut
décidé que Suzanne et son mari, avec Edward, iraient passer avec eux les jours qui précéderaient le mariage.
C’était un beau jour de printemps^ -La prairie était émaillée.
Les amandiers étaient tout blancs A travers la jeune feuillée Se glissaient les rayons ardents La prairie était émaillée.
Les amandiers étaient tout blancs.
— A-t-on goudronné le petit bateau? demanda Stephen.
— Oui, monsieur, répondit le jardinier.
— Il faut peindre aujourd’hui ces volets d’un vert sombre; et vous, plantez autour de la maison la vigne, la clématite, le chèvrefeuille, du jasmin et des rosiers de Bengale, les plus hauts que vous pourrez, pour qu’ils tapissent le devant de la maison.
— • Monsieur, ils sont un peu chers.
— C’est égal.
C’est la première fois que l’on voit Stephen parler ainsi, et cela abesoind’explication. A l’ouverture du testament de son parent, on avait trouvé la donation d’un contrat de rente de deux mille florins et d’une somme de quinze mille florins en argent.
Stephen était riche et avait employé une partie de son argent à l’achat d’une petite maison, et il s’occupait de la rendre exactement conforme aux projets qu’il avait faits avec Magdeleine dans les premiers jours de leur amour.
La maison était sur un coteau bien vert; au bas du coteau coulait la rivière, il avait fait arranger la chambre nuptiale et celle de M. Millier..
Une seule chose manquait tristement à l’exécution du projet, c'était la chambre destinée à Eugène.
Le mur était caché par une haie d’aubépine et d’églantiers ; du côté de la rivière, le jardin n’était borné que par la haie, et tout cela commençait à feuillir II n'avait oublié ni le jardin fleuriste pour M. Millier, ni surtout le petit banc de gazon à deux places, avec le berceau de lilas, de seringat, de chèvrefeuille, de rosiers et de jasmin pour Magdeleine et pour lui, ni ie petit vivier et son treillage à i’entour, ni les pois de senteur
üvec leurs fleurs qui ressemblent à des papillons Autour des tilleuls, de l’autre côté delà rivière, on voyait la maison de Fritz-, c’était un bon voisin, et il avait aidé Stephen dans ses dispositions. Cette petite propriété était vraiment un lieu enchanté ; l’air pui de la rivière donnait à la végétation une admirable vigueur ; 1; nature était riante et joyeuse.
— O mon Dieu! disait Stephen, je te remercie; tu ne m’as pa abandonné, quoique je t’aie maudit plus d’une fois.
Il savait que Magdeleine aimait le bleu; il Attendre en bleu leur chambre à tous deux.
Et son cœur était doucement serré dans cette chambre qu’elle devait habiter avec lui.
— Là, elle posera ses pieds; sur cette chaise elle mettra ses vêtements le soir; devant cette glace elle s’ajustera le matin. Ce lit est pour elle et pour moi.
Quand, après quelques jours, tout fut bien arrangé comme il le voulait, il se mit en route pour aller trouver Magdeleine, lui faire part de tout ce qui lui était arrivé d’heureux et la demander à son père. Plusieurs jours auparavant, sous un nom supposé, il avait fait louer la petite chambre chez M. Millier.
Il cueillit des v^œrgiss-mein-nicht au bord de la rivière et de l’aubépine dans son jardin. Ces deux fleurs avaient pour elle et pour lui bien des souvenirs.
Et il mit le costume qu’il avait le jour de son départ, le pantalon de toile, les guêtres et un gros bâton à la main.
Chemin faisant, il était plus d’à moitié fou de bonheur.
Le jour était magnifique; le beau soleil nénétrait le feuillage des arbres.
Et comme il approchait :
— O mon Dieu! disait-il, quand je vais entrer dans cette maison, je vais mourir; quand je vais revoir ces tilleuls sous lesquels se sont envolées pour nous de si rapides journées, l’aubépine en fleur dont je lui avais fait une couronne de fiancée!
)) Aujourd’hui véritablement je lui donnerai une couronne de fiancée!
)) Et cette petite chambre où j’ai reçu ses adieux.
» Notre nom gravé sur le tronc de ce vieux tilleul.
» L’herbe foulée sous ses pieds.
» L’air respiré par elle.
» Le parfum des fleurs que nous respirions ensemble, »
s TILLEULS
Ace moment, au détour d’un chemin, il vit les tilleuls.
Il cessa de respirer, la vie fut suspendue en lui, il de s’arrêter.
Puis, sans parler, les nerfs agités convulsivement, blant d’émotion, il marcha et entra dans la maison.
Et d’un bond arriva au jardin...
cimes des fut obligé tout trem-
« Je vous le dis en vérité, je ne connais pas cet homme. » Saint Pierre.
Comme sa poitrine est oppressée!
Rien n’est changé : encore cette giroflée dans une fente de la muraille.
La voilà !
Magdeleine!
Mais elle n’est pas seule, ün homme, un jeune homme est assis près d’elle.
C’est Edward !
A la vue de Stephen, Magdeleine pâlit; elle se leva et retomba sur le banc.
— C’est moi, dit Stephen, c’est moi. Je viens non pas riche, mais possesseur d’une petite fortune.
Magdeleine, les yeux collés sur la terre, d’une voix faible, balbutia :
— Monsieur, je vous félicite de cette amélioration dans votre sort.
Il sembla à Stephen que son cœur mourait dans sa poitrine, ses yeux cherchèrent ceux de Magdeleine ; mais elle évitait opiüiâtrément son regard.
Edward, pour sortir de cet embarras, essaya d’entamer un sujet de conversation.
— Je ne m’attendais pas à te voir ici, Stephen.
— Ni moi à t’y rencontrer.
— C’est un hasard dont je me félicite.
— Pour moi, ce n’est pas un hasard^ et je ne m’en félicite pas.
— Pourquoi?
— Je crains d’avoir dérangé mademoiselle.
— Non, monsieur, dit Magdeleine d’une voix si faible que le vent dans les feuilles eût suffi pour empêcher de l’entendre, vous ne me dérangez pas.
— Je ne te remercie pas de ton accueil, dit Edward; mais mon amitié me donne le droit de trouver que mademoiselle aurait pu s’attendre à plus de politesse.
— Quand je vous demanderai des avis, il sera temps de m’en donner.
Stephen était pâle et couvert d’une sueur froide; ses yeux étaient rouges et flamboyants et fixés sur Magdeleine. Il continua:
— Je demande pardon à mademoiselle de m’être ainsi présenté devant elle sans me faire annoncer. Peut-être a-t-elle oublié et mon nom et ma figure?
— Je ne sais si tu es Inu, dit Edward; mais, si j’avais le droit de donner un conseil à mademoiselle, ce serait de rentrer chez elle et de te laisser, comme Roland, t’escrimer contre 1ns arbres du jardin.
Et Edward présenta la main à Magdeleine : elle se leva pour le suivre. Stephen lui saisit le bras, elle se retourna eflrayée.
— Monsieur, vous me faites mal !
Stephen, étourdi, s’appuya contre un arbre et les laissa aller. Le bruit de la porte, en se refermant, le tira de sa léthargie.
« Mais c’est impossible, Magdeleine, c’est impossiblel Peut-être ai-je eu tort devant Edward : Edward est pour elle un étranger; sa modestie a été alarmée. Mais pourquoi est-il là? pourquoi seul avec elle?'Non, c’est impossible! J’ai eu tort, je me suis trompé; je suis fou; j’ai parlé avec aigreur, jelui ai faitpeur. Oh! non, ellene devait pas avoir peur de moi! Elle ne m’aime plus. .. Edward.,, il y avait sur son visage un air de triomphe et de supériorité et quand il lui a présenté la main, elle l’a suivi avec un air d’obéissance.
>> Non, non, c’est impossible : elle est à moi, c’est bien elle; voilà encore son nom et le mien gravés sur l’écorce de ce tilieûL Il y a deux ans, deux ans passés par moi dans les larmes, la fatigue, la faim, pour elle, pour la conquérir. Non, c’est impossible; elle n’oserait pas. Et d’ailleurs, Edward est- il digne d’elle? Son âme ne la comprenait pas. Et elle m’a promis de m’attendre : j’ai travaillé, j’ai souffert, et je reviens.
» Monsieur, a-t-elle dit, je vous félicite de cette améliora- « tioii d‘dni^ votre sort. >> Mon sort! elle comprend donc ma vie séparée de la sienne? Il faut que je lui parle. Fou que- je suis de l’avoir laissée partir!
Mais elle, ne me devait-elle pas de m’ôter cette affiæuse inquiétude? ne comprend-elle pas tout ce que je souffre en ce moment? 'Elle est coupable!
» Mais ma présence subite, celle d’un étranger...
» Ob! si c’était moi l’étranger, si c’était moi qui les- gênait! Oh!... je les ai laissés partir ! Je l’attendrai, lui; il parlera; je saurai tout, je vais l’attendre.
Et, en dehors de la maison, Stephen alla s’asseoir sur une pierre pour attendre qu’Edward sortît.
Deux heures se passèrent pendant lesquelles Stephen, tantôt assis sur les pierres, la tête dans les deux mains, restait engourdi et immobile, tantôt se levait furieux et marchait à grands pas, de la main qu'il avait dans son habit se déchirant la poitrine.
Edward sortit.
— Écoute. Que fais-tu chez M. Millier ? Quer faisais - tu avec Magdeleine? Pourquoi m'a-t-eile reçu de cette manière? Parle !
Et il lui serrait le bras à lui rompre l’os.
— Je ne puis parler tant que tu m.e tiendras ainsi, dit Edward. Maintenant voici ma réponse à toutes tes questions. J’ai l’habitude de faire ce qu’il me plaît sans prendre Ta vis de personne. Je suis chez M. Müiler parce que dans huit jours j’épouse sa fille.
— Tu épouses sa fille, Magdeleine? Est-ce Magdeleine que tu épouses?
— Oui, d’autant que je ne lui connais pas d’autre enfant.
— Après ? dit Stephen, les lèvres et les mains convulsivement serrées.
— Après? Mais je n’ai pas besoin de t’apprendre les conséquences du mariage. Nous vivrons heureux et mus OMrons beaucoup d'enfants,
— Toi! Magdeleine! Magdeleine! un enfant dont tu serais le père! un enfant à elle et à toi ! Non, non ; tu mens, tu mens !
— Je ne vois pas ce qu’il y a de surnaturel : je l’aime, je lui plais; j’ai le consentement du père.
— Tu ne l’épouseras pas.
— Pourquoi?
— Parce que Magdeleine est à moi ; parce que je Pai achetée de toute ma vie, de tout mon bonheur, parce que me l’enlever, c’est me tuer, c’est m’arracher les entrailles avec les ongles. Tu ne veux pas me tuer, n’est-ce pas, Edward? tu ne veux pas m’enlever Magdeleine? n’est-ce pas que tu ne voudras pas?
— Calme un peu cette frénésie. Je sais que tu as fait la cour à mademoiselle Millier, qu’elle t’a même témoigné quelque intérêt et que, sans la sage prudence du père, elle aurait consenti à partager ta pauvreté : mais cet âge où l’amour tient lieu de tout ne dure pas longtemps : c’est sans doute pour cela qu’on se dépêche tant de faire des sottises pendant sa durée, parce qu’on prévoit qu’elle sera courte. On Ta désabusée. Cette sorte d’influence que tu exerçais sur elle par ta nature romanesque a cessé.
— Continue, dit Stephen les dents serrées et d’une voix posée et calme, tandis que ses entrailles bouillaient.
— Et vraiment vous n’auriez été heureux ni l’un ni l’autre. Ce que vous aimiez tous deux, c’étaient des enfants de votre imagination ; ce n’était pas ce que tous les deux vous avez réellement de bien : vous ne vous connaissez pas.Un mois après la noce, vous eussiez vu que vous vous étiez trompés; la réalité eût tué un amour fondé sur des chimères et une fièvre de cerveau, et vous vousseriez haïs. Jete rends, en épousant mademoiselle Millier, un véritable service, et j’espère bien qu’après ce premier moment passé, tu m’en témoigneras ta reconnaissance en restant mon ami comme devant et en assistant à mon mariage.
— Tu n’as pas répondu à ma question, dit Stephen.
— Tu m’as fait une question?
— Oui. Veux-tu me tuer en m’enlevant Magdeleine, qui est mon bonheur et ma vie?
— Je ne veux pas te tuer; mais j’épouserai mademoiselle Millier, et tu t’abuses en croyant que ton bonheur est attaché à elle.
— Eh bien, ce mariage ne se fera pas. Magdeleine m’aime; on la sacrifie à ton argent; tu l’achètes. Ce mariage ne se fera pas!
— Si c’est un sacrifice, jamais, sans excepter Iphigénie ni la fille de Jephté, on n’aura vu une victime si résignée, et je te jure qu’elle s’accommode fort bien du sacrifice.
— Tais-toi, tais-toi, ou je te tuerai comme un chien! C’est assez, c’est trop de m’enlever Magdeleine comme le vautour
enlève l’alouette à sa mère; mais ne dis pas qu'elle t’aime, ne le dis pas!
— Pourquoi ne le dirais-je pas, quand la chose est vraie?
— Tu mens.
— J’ai assez longtemps supporté ta folie : il est temps que ceia finisse.
— Oui, oui, il est temps, dit Stephen.
Et il saisit Edward au corps. Celui-ci voulut résister et se débattre; mais, malgré ses efforts. Stephen l’enleva et le jeta à ses pieds avec violence. Edward resta par terre raide et étourdi de telle sorte qu’on l’eût cru mort.
Stephen partit à grands pas et monta dans sa petite chambre ; il la retrouva telle qu’il l’avait laissée. Il pleura amèrement.
— O mon Dieu! Magdeleine m’abandonne!
Et il se frappait la tête contre les murs.
STEPHEN A MAGDELEIXË
Est-il donc vrai, Magdeleine, que tu m’abandonnes? Et pas un mot d’adieu, pas un mot de pitié! Pourtant, si lu me voyais en ce moment, moi; si tu me voyais le visage inondé de larmes, me refuserais-tu un regard, un mot? Ta voix me ferait tant de bien! Je suis si malheureux, si abattu en ce moment, que je me contenterais de ta pitié; je ne demanderais qu’à te servir comme un esclave ou à ramper à tes pieds comme un chien, pourvu que je pusse respirer l’air que tu respires, te voir et t’entendre.
Est-ce toi, Magdeleine, toi, si bonne, si douce, qui me laisseras périr de douleur sans daigner jeter sur moi un regard que je te demande en pleurant?
Si je te voyais, je me traînerais après toi sur les genoux; tu m’écouterais. Je.. . je ne puis ni parier ni écrire. Que te dirai-je? Je pleure, je te supplie, je t’implore comme on implore Dieu, et tu ne m’entends pas.
Je t’aime, Magdeleine, je t’aime; aie pitié de moi, aie pitié du pauvre proscrit : il a tant souffert! il souffre tant!
Si tu ne me juges plus digne de ton amour, donne-moi ton
amitié, donne-moi ta pitié; mais il me faut quelque chose de toi. Écliauire encore mon âme de ton regard, nourris-moi de ta douce voix, accepte-moi pour esclave, c’est tout ce que je demande; prends pour toi ma vie et mon avenir.
Ecoule ma voix, Magdeleine : en as-tu oublié le son? Autrefois, elle parlait à ton cœur. Écoute ma voix, aujourd’hui entrecoupée de sanglots; elle te crie : « Grâce! grâce! » IN^’aS'tUîdonc ni souvenirs ni humanité?
Depuis que j’ai appris mon malheur, mes souvenirs, mes beaux souvenirs d’amour et d’espérance viennent comme un cauchemar peser sur ma poitrine.
J’ai mal, j’ai mab j’ai horriblement mal : aie pitié de moi, un peu de baume sur mes plaies saignantes. J’ai bien mal : aie pitié de moi !
STEPHEN A MAGDELEINE
Non, tu ne veux pas, tu ne peux pas m’abandonner, n’estce pas? Tu es à moi, tu le sais; tu es à moi, et tu n’as pu m’oublier, car tout autour de toi te rappelle mon souvenir : ce beau soleil, il a été le même pour toi et pour moi, il a rougi nos fronts d’un même rayon; cet air pur et embaumé, nous l’avons respiré ensemble; ces fleurs, je les ai arrosées avec toi; ces- arbres, ils nous ont donné leur ombre à tous deux, près Tun de l’autre, ta main dans la mienne, ta tête sur ma poitrine.
Et celui qui te prendrait pour femme, j’ai le droit de le tuer comme un voleur, car tu es mon bien. Jamais un bien ne fut acquis par tant de souffrances.
Et toi, Màgdeleine! toi aussi. Si j’ai passé dans ta mémoire comme une iide sur l’eau, comme un petit nuage sur le soleil d’été, comme la rougeur sur le front d’une jeune fille, si je n’ai été dans ta vie qu’un accident, je te tuerai aussi, car tu ne seras rien qn’uae misérable femme de m’avoir ainsi pris ma vie et mon bon heur pour ne rien me donner en échange ; je te tuerai pour avoir ton corps mort à moi, dans mes bras, mes lèvres brûlantes sur tes lèvres bleues et froides, car jamais mes lèvres n’ont touché les tiennes, et il me faut ton baiser, ton premier baiser, fût-ce sur ta bouche morte.
Alors, tu serais à moi sans rival.
MAGDELEINE A STEPHEHN:
Monsieur Stephen, ü y a bien des choses qu’il nous faut oublier l’un et l’autre, pour votre bonheur et pour le mien.
Laissons en arrière les illusions de notre crédule jeunesse avec la jeunesse qui les a produites; malgré nous, elles se faneraient dans nos mains.
Je ne vous dirai pas que j’obéis aveuglément a mon père. IMon père désire mon mariage avec M. Edward; mais, si je me soumets à sa volonté, c’est que l’expérience m’a montré qu’elle m’a toujours bien dirigée et que chaque fois que j’ai voulu marcher contre elle, je n’ai trouvé que ronces et épines et mauvais chemins.
Je vous dois une entière franchise, monsieur Stephen: quelque prosaïques que puissent sembler quelques-unes des causes qui me déterminent, je vous dois tout dire sans rien ménager c
On a fait évanouir à mes yeux le nuage de riantes illusions qui me cachait l’avenir et la réalité. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je ne puis le décider. Mais, ce qu’il y a de certain, c’est que le nuage est dissipé et que je vois les choses aujourd’hui réelles et positives, comme, je l’espère, vous les verrez bientôt vous-même.
Nous n’avons de fortune ni T un ni l’autre, et tous deux^ séparément, nous pouvons faire un riche mariage:
La richesse, si petite quand l’àme est exaltée, est un besoin lans la vie commune et ordinaire. Les moments d’exaltation ne sont que clair-semés dans la vie ; tous les jours, ils deviennent plus rares. Il aurait été impossible qu’il ne vînt pas un iour ou tous deux nous nous serions repentis d’avoir uni et associé nos deux pauvretés.
Et d’ailleurs, nous sommes loin de sentir de la même maniérée Vous- avez des passions, je n'en ai pas; la violence de votre amour m’épouvante, je ne suis capable que d’une tendresse douce et égale ; votre passion, j’en suis sûre, ne peut vivre que dans la tempête et au milieu des obstacles;; dans le calme et le’ bonheur, elle s’éteindrait.
On me l’a fait voir, et je le vois clairement, nous serions mah
heureux. Tout ce que vous diriez contre cette conviction serait inutile.
Nous pouvons rester amis, monsieur Stephen. Quelque douloureuse que soit cette mutilation, dépouillez dès aujourd’hui l’exaltation poétique qu’il vous faudra perdre tôt ou tard : épousez votre cousine.
Moi-même, j’en aurai du chagrin comme vous; mais, on me l’a assuré et je le crois par l’exemple des autres, ce chagrin passera.
STEPHEN A MAGDELEINE
Je m’étais plu à préparer notre demeure, Magdeleine, cette demeure où tu devais apporter le bonheur et la douce paix : j’ai de hauts arbres dont la verdure balance l’ombre sur ma tête, j’ai des gazons verts, un air pur et un beau soleil. Tout cela pour toi .
A l’ombre des arbres j’ai marqué ta place, et sur la pelouse j’ai arrangé un petit banc de verdure pour nous deux, j’ai rassemblé dans ma pauvre demeure tout ce qui peut plaire à tes yeux : tu m’abandonnes, et tout cela est mort et flétri.
Magdeleine, je ne suis rien sans toi, tu es mon âme et ma vie; toute ma force et toute mon énergie, c’est toi, et tu m’abandonnes ! Tu me laisses corps sans âme, tu me laisses faible, souffrant et découragé de la vie et incrédule au bonheur, toi qui m’avais promis de couronner ma vie de fleurs, de veiller sur mes jours comme un ange du ciel, car partout où ton regard d’amour pourrait m’atteindre je serais fort et courageux; ton amour a toujours été pour moi une manne céleste, une vivifiante nourriture. Aujourd’hui je suis abattu et languissant : ma main s’étend pour chercher ta main, et tu la retires; mes yeux, rouges des larmes de la nuit, cherchent tes yeux, et tu les détournes avec dédain ; ma voix suppliante te demande un mot d’amour et de consolation, et ta voix est muette ou ne trouve que des paroles qui tuent. Avec toi, Magdeleine, j’aurais été bon, grand et généreux; sans toi, je ne suis rien, rien qu’un corps lourd et un cœur de pierre.
D’un souffle tu as enlevé tout ce qu’il y avait en moi de beau
et d’honnôte. Magdeleine! Magdeleine! ne crains-tu pas que ma voix ne te poursuive le jour et la nuit et jusque dans les bras d’un autre époux, au milieu des enfants dont je ne serais pas le père et qu’elle ne te crie :
« J’aurais été bon père et bon mari ^ la nature avait mis en moi le germe du bien, tu l’as flétri comme un vent malfaisant. Rends-moi mon bonheur et ma vie, et mes belles années passées dans la douleur et la souffrance! rends-moi ma divine croyance à l’amour et au bonheur, rends-moi la paix de mon âme, rends-moi une vie que je t’avais donnée tout entière et que tu as foulée aux pieds comme chose vile et méprisable, rendsmoi toutes ces affections si douces pour les autres hommes et dont se compose leur bonheur, ces affections de père, de frère, d’amis, que j’ai répudiées et rejetées au loin, jaloux que j’étais de te donner toute ma vie, tout mon amour sans partage. »
Tu me laisses dans la vie comme dans un désert où le vent brûle, sans ombrage pour la tête, sans eau pour la soif, sans chemin, sans but, sans espoir, sans désir que la mort.
O Magdeleine, cent fois le jour je t’appelle en criant et pleurant, et ma voix ne va pas jusqu’à toi. Malédiction sur moi! malédiction sur ma vie! elle est séchée à peine en sa fleur.
Sais-tu ce qui m’attache et me retient à la vie? sais -tu pourquoi la mort m’épouvante, pourquoi je ne me suis pas encore jeté dans ses bras ? C’est qu’elle me sépare de toi pour toujours, c’est qu’elle m’ôte même mes souveuirs et mon bonheur passés, et mes souffrances, et mes larmes, qui sont tout ce qui reste de ce bonheur.
Oh ! si je croyais, si je croyais que l’âme vît après le corps, que je pourrais planer sur ta vie comme un protecteur invisible, comme un vent frais et parfumé, jouer dans ta chevelure, m’énivrer de ton souffle et toucher tes lèvres avec l’air que tu respires, voilà ce que je n’ose croire. Si je le croyais, Magdeleine, je mourrais, je serais mort; mais perdre le souvenir des jours où tu m’aimais, perdre ce bonheur que tu m’as donné, ces souvenirs qui me font encore tressaillir, et qu’au moins toi-même tu ne peux m’arracher ! C’est une richesse bien précieuse pour mol et peut-être devrais-je m’en contenter et ne pas me plaindre d’expier par les plus horribles angoisses un bonheur plus grand que je n’avais osé l’imaginer ; car tu m’as aimé, toi, Mag-
S.OÜS LES TILLEULS
(Ideine et j’ai eu tort de me plaindre du lionheur que le ciel partage aux hommes, j’ai eu ma part, plus que ma parL Pauvre homme! pauvre homme que je suis! Peut-être ne daignera-t-elle pas lire cette lettre, et pourtant j’ai elfacé les mots qui laissaient voir cette passion qui me consume, et qui l’épouvante, tant j’ai peur de la choquer, tant je., n’ose plus réclamer des droits, mais implorer la pitié*
Cependant, Magdeleine, il faut que je te le dise, et tu me croiras, car je ne t’ai jamais trompée : je te jure par mon amoui ppiir toi, par ce que j’ai de plus sacré, tu ne trouveras nulle part l’amour que j’ai pour toi, et, si tu comprends un autre bonheur que l’amour, malheur à toi! ton cœur est mort.
Ils disent tous que je suis fou d’avoir cru àda constance, et, quand je dis : « Elle n’était pas comme les autres femmes, son amour n’a pu.passer. comme un parfum emporté. par le vent, >» ils rient, et encore ils m’appellent fou. Ont-ils donc raison ! et ne suis-je qu’un fou, qu’un pauvre fou?
MA-GDELEINE A STEPHEN
Jé' ne vnus le cacherai pas, monsieur Stephen, votre lettre m^a émue, elle m’a fait pleurer. Un moment j’ai regretté les illusions que j’ai perdues et qu’elle faisait revivre, ou plutôt dont elle faisait apparaitre l’ombre ; car elles sont mortes, bien mortes : ce n’est qu’un rêve, et, comme moi, vous vous réveillerez.
Mais le peu de' durée qu’a eu pour moi cette émotion et le triomphe presque subit d(3 ma raistm m’ont montré évidem ment que ma raison est bonne et solide^, et que, pour vous et pour moi, il faut la maintenir.
L’amour est une fièvre, une maladie, et je suis guérie. Vous guérirez aussi, mais il faut le vouloir.
\dieu, monsieur Stephen; tant que vous m’aimerez, il faut que nous restions étrangers l’un à l’autre : je vais avoir à remplir des devoirs qui m’en font une loi. ®
Néanmoins, je ferai toujours des vœux pour votre bonheur.
Une partie du mien dépend de vous : m’accorderez-vous ce que j’ai:a vous demander ?
STEPHEN A MAGDELEINE
Parlez! parlez ! mon bonheur, ma vie, tout est à vous. Plut au ciel que ce fut ma vie que vous ayez à me demander, car j’en suis plus fatigué qne si je l’avais portée cent ans.
Je le vois trop, vous avez raison, ce serait en vain que je combattrais votre résolution, car je ne trouverais, pas en vous de secours contre elle ; vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé.
Que voulez‘VOus de moi? Hâtez-vous, car j’ai aussi une résolution à. accomplir.
MAGDELEINE A STEPHEN
Vous le voyez, monsieur Stephen, j^avais bien raison de craindre votre amour, car il est égoïste et ne cherche que sa propre satisfaction, sans s’occuper de celle de l’objet aimé.
Dans votre billet, vous me faites pressentir que vous voulez mettre à exécution de sinistres projets. Est-ce une preuve d’attachement que vous croyez me donner? Si vous vous tuez, vous ne pensez qu’à vous délivrer plus promptement d’un mal qui doit mourir de lui-même; vous ne penserez pas un seul instant que vous empoisonnerez toute ma vie de funèbres souvenirs; si vous m’aimez comme vous le dites, mon bonheur ne serait-il pas le plus cher de vos désirs?
Après l’amour, surtout après un amour sans réalité, basé sur des chimères, tel qu’a été le nôtre, vous avez encore du bonheur à recevoir de moi, j’en ai à recevoir de vous.
Refuserez-vous mon amitié, une douce et sincère amitié, sans exaltation, sans illusions ? Et n’aurez- vous pas quelque plaisir à assurer mon bonheur, à le compléter par votre affection? Mon bonheur n’en sera-t-il pas un pour vous, comme le vôtre pour moi, si je vous vois jamais jouir d’un bonheur réel et durable, et non savourer des illusions trompeuses?
J’ai appris, par une voie indirecte, que vous vous êtes porté à
des violences contre M. Edward. Me promettez- vous de ne jamais rien faire contre lui ni contre vous? Si vous me le promettez, je le croirai.
STEPHEN A MAGDELEINE
Voilà ce que vous me demandez, Magdeleine :
De renoncer à tout ce qui faisait le bonheur de ma vie et de vivre d’une vie creuse et vide, de mourir lentement de douleur, au lieu de mourir d’un seul coup.
De vous livrer à un autre, de respecter la vie et la tranquillité de celui qui m’arrache votre amour et mon bonheur et le cœur, moi qui aurais voulu écraser sous les pieds l’homme assez hardi pour vous regarder d’un œil de désir.
Voilà ce que vous me demandez!
Et cependant, comme il me faut votre bonheur avant tout, comme il m’est plus cher que la vie mille fois, je ferai tout ce que vous croirez nécessaire à votre bonheur, qui jamais n’aurait dû être séparé du mien.
Mon amour pour vous est un culte; Edward, sous votre protection, est à l’abri de ma vengeance, comme le criminel dans un temple était jadis hors de l’atteinte des lois.
Je ne lui demande qu’une chose, c’est votre bonheur; il faut qu’il vous fasse heureuse, il faut que ce soit le seul but de sa vie, car je lui demanderais un compte sévère de chaque instant de son existence qui ne vous serait pas consacré, d’une seule larme que je vous verrais répandre, d’un soupir que je vous entendrais étouffer, d’un seul nuage sur votre front, d’un seul de vos désirs qui ne serait pas satisfait ; il faut que vous soyez heureuse, votre bonheur me coûte assez cher pour que j’y tienne, puisque vous croyez que pour votre bonheur il vous faut tuer le mien.
Il sera votre époux, j’assurerai votre tranquillité et la sienne, non pour lui que je voudrais écraser comme un reptile, mais pour vous, pour votre bonheur, puisque vous avez mis votre bonheur en lui.
Je ne me tuerai pas; si je meurs, ce sera de douleur, et, poœ ne pas vous paraître désagréab le, j e tâcherai de mourir en souriant.
Quand vous aurez un enfant, vous me le donnerez : je l’élé-
verai aux lieux où nous devions vivre ensemble, où nous devions élever nos enfants, à vous et à moi.
I\Iagdeleine, êtes-vous contente ? Ne dites plus de mal de mes illusions, si ce qui remplit mon cœur n’est qu’illusion; pourquoi Dieu m’a-t-il donné une vie trop petite ou une âme trop grande pour m’en contenter?
Est-il méchant ou impuissant ?
MAGDELEINE A STEPHEN
Vous êtes le plus généreux des hommes, Stephen ; le ciel vous doit une récompense : vous l’aurez. Vous avez encore la fièvre, mais elle passera, et alors vous comprendrez que, pour vous et pour moi, l’amitié vaut mieux que l’amour; ce que vous aimiez, ce n’était pas moi; ce n’était pas une femme, c’était une divinité, une fille de votre imagination ; votre amour aurait exigé de moi des perfections que je n’ai pas, qui n’appartiennent pas à une mortelle.
Mon amitié est à vous, Stephen, à vous pour la vie, et, comme elle n’est pas fondée sur des perfections imaginaires, mais sur ce que vous êtes réellement, elle ne pourra ni s’éteindre ni décroître.
J’ai encore une prière à vous faire.
Cette fois, je ne m’adresse pas à votre cœur, mais à votre honnêteté.
Je ne puis épouser M. Edward en laissant un lien entre vous et moi: il faut que vous me rendiez mes lettres, non que j’aie pu penser un moment que vous soyez capable d’en abuser, mais je n’oserais jurer à mon époux d’être à lui tant que vous les auriez entre les mains.
Cette demande va vous révolter, vous allez refuser; mais attendez à demain pour me répondre, et pensez que, sans cette grâce que je vous demande, tout ce que vous faites pour moi n’est rien. Songez que ce que je vous demande est un devoir.
LE TORT d’avoir RAISON
Non, je ne te hais pas, tu n’es plus mon amie;
Ton cœur vif et léger n’est pas fait pour le mien.
L’amour, l’amour! ah! le connais-tu bien ?
Pour toi c’est un plaisir, et pour moi c’est la vie.
Magdeleine ne disait pas tout à Stephen; elle ne voyait plus Stephen ce qu’elle l’avait vu autrefois; la jolie figure d’Edward, le luxe dont il était entouré et embelli ; les plaisirs qui couronnaient sa vie ; l’aisance et le laisser-aller que lui donnait l’habitude du bonheur, avaient produit sur l’esprit de la jeune fille une impression défavorable à Stephen.
L’avenir avec lui apparaissait sombre et orageux, tandis qu’avec Edward elle rêvait une vie calme et toute dorée de ces plaisirs qu’elle aimait encore, parce qu’elle n’en avait joui qu’à moitié pendant l’hiver qui venait de s’écouler ; le seul lien qui l’attachait encore à Stephen était la pitié pour les souffrances qu’elle lui voyait endurer, et elle se plaisait à se persuader qu’elles ne seraient pas de longue durée; mais elle ne pouvait s’expliquer l’amour qu’elle avait eu pour Stephen que par- le trop plein de son jeune cœur qui avait débordé, et par le charme romanesque et poétique que Stephen répandait autour de lui. Son amour n’avait été qu’un reflet de celui qu’il avait pour elle ; la douleur de Stephen gênait son bonheur, mais elle ne la partageait pas, et par moments elle lui reprochait comme une exagération l’expression de sensations qu’elle ne pouvait plus Comprendre.
Le pauvre Stephen, qui se croyait généreux en consentant à tout ce que lui demandait Magdeleine, ne s’avouait pas à luimême que la grandeur et la noblesse de son sacrifice ne lui donnaient la force de le faire que parce qu’il en paraissait luimême plus grand et plus noble aux yeux de celle qu’il aimait; il était loin de comprendre toute l’horreur de sa situation ; cette douleur des adieux, ces nuits sans sommeil qui précédaient la séparation étaient encore un bonheur pour lui, car elles lui faisaient sentir son amour dans toute sa force et toute son exaltation c’était encore des intérêts communs avec Magde-
!eine; leur existence ôtait encore enlacée, et il accueillit avec empressement l’idée de lui rendre ses lettres, mais il mit pour condition qu’il les lui remettrait à elle-même, sous i’aiiée des tilleuls.
Tout cela n’était pas de la générosité ni de la grandeur d’âme, c’était un moyen et un prétexte de la voir encore une fois, et cj^ qu’il y avait de dramatique dans sa situation lui en dérobait les conséquences : la séparation et l’indifférence. Il se serait facilement résigné à la perdre toute sa vie, mais il ne savait pas ce que c’était que l’avoir perdue. Les souffrances et les déchirements du cœur ne sont rien ; ce qui est mal, c’est son engourdissement et son insensibilité ; il faut que le cœur soit plein de jouissances ou de douleurs; il peut s’en nourrir également ; mais ce qu’il ne peut supporter, c’est le vide.
Il en est des peines morales comme des souffrances physiques : dans une forte douleur de dents, on trouve un plaisir à se couper avec les dents la gencive souffrante, à porter la douleur à son plus haut degré.
Stephen descendit donc au jardin avec les lettres. Magdeleine y était déjà: il les lui remit.
— Magdeleine, dit-il, c’est mon cadeau de noces.
Elle voulut se retirer.
— Attendez, restez un moment, dit Stephen ; encore une fois, ne pouvez- vous me donner quelques instants d’un bonheur mort pour moi? Laissez-moi vous contempler quelques instants en ces lieux, témoins de tout le bonheur de ma vie.
» Magdeleine, voici nos noms tracés sur cet arbre; je les gravai le jour où je partis pour gagner pour vous une honnête médiocrité : ce jour là, j’étais plein de force et de courage.
» Tenez, Magdeleine, voici encore cette aubépine. Vous sou • vient-il qu’un jour je vous fis de ces fleurs une couronne de mariée? Alors, cette idée faisait doucement battre mon cœur, car c’était moi qui devais un jour détacher cette couronne.
» Rien n’est changé ici, Magdeleine, rien que votre cœur,
» Et pourtant, Magdeleine, ce que je vous offrais, c’était le bonheur.
Magdeleine voulut partir, mais d’un regard suppliant ilia retint.
Mais Stephen, en lui voyant faire un pas, avait senti un affreux déchirement; il n’y avait plus de lien entre elle et lui; une fois
elle partie, ils devenaient complètement étrangers Fun à Fautre; et lui, si résigné il n’y a qu’un instant, voulut tenter un dernier effort désespéré.
— Prenons garde, Magdeleine, prenons garde, nous rejetons le bonheur, le seul bonheur vrai. Vous le savez, je puis tout sacrifier à votre félicité; mais est-ce votre félicité que vous cherchez? Savez-vous ce que c’est qu’un mariage de convenance, Magdeleine? C’est la plus sale, la plus ignoble de toutes les prostitutions.
» Oui, répéta-t-il, répondant à un mouvement de surprise de Magdeleine, la plus sale et la plus ignoble.
» Qu’est-ce que la prostitution, sinon les conséquences de Famour sans l’amour, l’union des sens sans amour ?
» Qu’est-ce que le mariage de convenance ? et comment une femme peut-elle se résigner à s’abandonner aux bras d’un homme, de sang-froid, sans y être jetée involontairement par une douce ivresse et par un irrésistible entraînement?
» Et cette prostitution-là est plus pardonnable cent fois et moins repoussante qui pousse une pauvre fille à vendre son corps pour avoir du pain, que celle décorée du nom de mariage de convenance, qui n’a pour but et pour cause qu’un cachemire, ou des perles, ou une voiture.
» Et c’est pour cela, Magdeleine, que vous m’abandonnez! »
Magdeleine voulut encore partir ; la démonstration de Stephen, toute juste et mathématique qu’elle soit, était loin de l’avoir persuadée; elle l’avait au contraire choquée et lui avait fait perdre le commencement.
Car les mêmes mots qui entraînent et exaltent la femme qui nous aime et emportent son âme au ciel sur des ailes de feu, ne sont que ridicules quand elle ne nous aime plus ; la passion a une langue à elle ; si elle parle à des oreilles qui ne l’entendent pas, elle excite le rire, comme parmi le peuple, au théâtre, le baragouinage d’un étranger.
Il la retint par le bras.
— Oh! ne me quitte pas, dit-il, tu m'as trompé; je me suis trompé moi-même ; cet effort dont je me croyais capable, il est au-dessus de mes forces autant que le soleil au-dessus de ma tête. Ne m’abandonne pas, Magdeleine, aie pitié de moi! Ce bonheur qu’un autre te promet, je te le donnerai. Veux-tu de la richesse, de For ? J’en aurai; car, pour t’avoir à moi pour ne pas te perdre,.
les plus grands efforts ne seront rien pour moi ; je dépasserai lous les hommes sur le chemin de la fortune et des honneurs, >:ar je suis plus fort qu’eux avec ton amour. Parle, Magdeleine, que veux-tu ? il n’est rien qui soit au-dessus de mes forces. Veuxtu un palais de marbre et de For à fouler aux pieds? veux-tu des honneurs? veux-tu être reine, Magdeleine? Tout est à toi! tout ce qu’il y a dans le monde; car, je le sens, personne ne pourra me disputer ce qu’il me faudra atteindre pour te conquérir. Parle, Magdeleine, l’univers est à toi; ne te donne pas à un autre. Attends un mois, attends un jour, je te donnerai une couronne!
Et il se traînait à ses pieds.
Mais, légère comme une ombre, elle s’échappa de ses mains et disparut.
Au travers des vitraux peints, le soleil pénètre dans l’église.
Tous les assistants sont recueillis dans un religieux silence et les yeux tournés vers la porte.
On entend des pas de chevaux, une voiture s’arrête, les deux battants s’ouvrent ; la curiosité fait oublier la sainteté du lieu, on se précipite pêle-mêle pour mieux voir; une sorte de bedeau fait ouvrir un passage.
Edward tient sa hancée par la main.
Et derrière eux s’avancent Suzanne et son mari, M. Müller et le père de Suzanne, Schmidt et d’autres parents.
Magdeleine est bien belle, vêtue de blanc, avec la couronne d’oranger dans ses cheveux noirs; ses yeux sont attachés sur la terre, son pas est si léger, que sur les dalles de l’église on ne l’entend pas marcher. Edward est beau aussi, et embelli par le bonheur.
Tous deux s’agenouillent sur des coussins de velours cramoisi bordés de franges d’or.
La messe de mariage commence.
Et la voix des prêtres monte au ciel avec l’encens qui parfume l’église.
Et tout bas causent les femmes et les hommes .
— Un beau couple!
-• Sa robe est du plus beau satin, et son voile de la plus fine dentelle.
— Elle a leplusjoli piedet la plus jolie maia qu’on puisse voir.
— On dit que c’est uu mariage d’inclination.
— Oui, et, malgré cela, toutes les convenance., s’y trouvent.
— Le jeune homme est très-riche.
— Oui, mais mademoiselle Müller est si belle et si bonne!
— - Il est fort bien mis; le diamant qui attache sa chemise vaut plus de mille florins,
— On dit qu’il a beaucoup d’esprit.
— C’est un garçon de mérite.
— C’est égal, M. Müller a du bonheur d’avoir marié sa fille aussi avantageusement.
— C’est un beau mariage, et qui rapporte gros à l’église.
— Il a donné beaucoup d’argent aux pauvres.
— Etes-vous invité au bal?
— Ah! il lui met l’anneau à la main.
— Comme elle rougit, la pauvre füiel Elle est bien heureu sel
— On dit qu’ils s’adorent.
A ce moment, le prêtre les bénit et engage l’assistance à prier pour le bonheur desnouveauxépoux; tout le monde s’agenouille;
Et à deux genoux tombe sur les dalles Stephen, horriblement pâle.
Il étaiï là avant eux, caché derrière un pilier. Il est résigné en apparence, car il a promis à Magdeleine.
Et, tandis que tout le monde prie pour eux, lui, les mains jointes et du cœur, il dit à demi voix: «O mon Dieu! que Magdeleine soit heureuse ! que Magdeleine soit heureuse ! De ce jour j’ai renoncé à ma part de bonheur dans ma vie; que cette part soit jointe à la sienne. Mon Dieu , versez sur elle toutes vos bénédictions ! »
Ils se lèvent; Magdeleine et Edward échangent un regard, et on ressort de l’église dans le même ordre que l’on y est entré ; on remonte en voiture ; les chevaux partent au grand trot.
Stephen ne les a pas perdus de vue; il court, et avant eux il est rentré dans la maison et enfermé dans sa chambre.
Là, il se jette la face contre terre et pleure amèrement
— Elle est à lui !
Je l’ai laissée être à lui!
Qu’aurais-je fait d’elle, elle ne m’aimait pasl
» Elle est à lui, malédiction!
» Et moi, que vais-je devenir? Où va ma vie?
» Tout est fini maintenant.
» Tout!
>» Malédiction sur moi et sur ma vie ! mort à mes belles espérances , à la riche poésie de mon cœur ! mort à cet avenir dont je m’enivrais !
» Le cœur d’une femme! J’aurais dû me tuer sous ses yeux, empoisonner son bonheur, ou plutôt les poignarder tous deux dans l’église, rougir les dalles de leur sang. Je ne l’ai pas fait ! je suis un lâche !
» Ma tête, mon esprit, mon cœur, tout est malade et saignant, saignant le plus pur de mon sang.
» Que faire maintenant? quel est mon but, mon espoir, mon avenir, ma vie?
» Rien, rien; je n’ai plus rien ni force ni courage.
» Malheur à moi! »
A ce moment, au-dessous de lui, Stephen entend remuer les sièges: on quitte la table, la musique commence; on passe dans le s^lon, on danse; il suit le mouvement des danseurs, il entend leurs pas.
Il pleure.
Plus tard, la danse s’anime ; on entend de longs éclats de gaieté.
Puis la musique s’arrête.
On parle, on ouvre et on ferme des portes ; les voitures roulent; on part, on va les laisser seuls.
Oh!
Stephen se lève et bondit comme un tigre.
Il écoute ; encore une voiture, c’est la dernière, car on ferme toutes les portes.
— Ils sont seuls I
Un tremblement convulsif agite les membres du malheureux.
— Elle va être à lui, dans ses bras, sa chair contre sa chair, sa bouche sur sa bouche ; à lui ! nue dans le lit !
Il descend nu-pieds, retenant son haleine il va coller son oreille contre la cloison. Il les entend. Ils ne sont pas couchés, pas encore.
— Oh! non, non, cela ne se peut pas; le ciel ne peut le permettre; ils ne sont pas encore couchés ; il y a encore le temps à la foudre d’écraser eux ou moi.
Stephen se sent froid au cœur; il a entendu un baiser; mais
Magdeleine s’échappe des bras d’Edward, car on marche ^ il reconnaît son pas léger et un pas plus pesant.
— Ah! si elle ne voulait pas! Elle ne veut pas; elle n’ose pas, elle se rappelle qu’elle est à moi; et c’est horrible d’être aux bras d’Edward ; elle résiste.
Stephen tombe à genoux .
—Merci, mon Dieu i elle ne veut pas ! Edward prie, elle pleure .
» Encore un baiser, je ne l’entends pas fuir.
» O mon Dieu! mon Dieu!
x» Ils sont au lit; j’entend des baisers, de longs baisers. Ah ! elle les rend; les baisers sont plus fréquents, plus pressés; elle les rend; elle lui rend ses baisers !
Et la main de Stephen est rouge du sang qui coule de sa poitrine; des lambeaux de sa chair pendent à ses ongles.
A ce moment, ses yeux eussent paru s’élancer de sa tête, et son âme de sa bouche entr’ouverte
Car le lit craque et gémit sous les corps amoureux des époux ; Stephen l’entend, et il entend aussi les plaintes de Magdeleine; mais à ces plaintes succèdent des soupirs, des mots entrecoupés par la volupté. Magdeleine, c’est elle; elle dit: « Mon âme ! ma vie I » Encore des baisers où la vie est sur la bouche, et des cris de plaisir.
Et Stephen, comme une pierre, tombe à la renverse et roule jusqu’au bas de l’escalier.
O de Welled-Hillil tribu toujours sanglante,
Que l’ange de la mort sur toi courbe sa faux 1 Qu’il frappe tes enfants encor dans leurs berceaux Et que la peste dévorante Mange tes beaux coursiers, tes rapides chameaux. Que les puits du désert pour toi restent arides, Que les sables mouvants^
Dans leurs tombeaux brûlants Enferment tes guerriers avides..
Ôh I quand il pressera d’une bouche idolâtre Ton cou si blanc et ta gorge d’albâtre,
Reste froide, Zélis; dans ses embrassements Qu’il se consume en désirs impuissants.
Deux jours s’écoulèrent sans que Stephen donnât d’autre signe
de vie que des mouvements convulsifs, et des grincements de dents, et des paroles sans suite, et des imprécations, et le nom de Magdeleine.
Il était couché dans sa chambre ; une vieille femme le gardait,
La fenêtre était soigneusement fermée, et, au moyen d’une couverture, on avait fait devant un rideau, de telle sorte qu’en entrant on se trouvait dans une nuit profonde et que ce n’était qu’après que les yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité que l’on pouvait voir le malade ; il était pâle, ses lèvres blanches étaient sèches, et son regard était comme un éclair.
Gomme il avait fermé les yeux et paraissait dormir, on ouvrit la porte : c’était le médecin.
— Eh bien ? dit-il en entrant.
— Toujours de même, monsieur, dit la vieille femme. Si je lui dis : «Voulez-vous boire ?» il me répond : « Magdeleine ? où est Magdeleine ? » Si je lui demande comment il se trouve^ il demande Magdeleine. Il est impossible d’en rien tirer de plus.
Elle alla à la fenêtre et souleva le rideau.
— Les petits nuages sont chassés en flocons par un vent léger. La journée sera belle. Si vous le permettez, je tâcherai de le faire marcher au soleil.
— Non, dit le médecin; j’ai fait pour lui quelque chose de mieux: j’ai obtenu que madame Edward viendrait le voir ; cela seul pourrait causer une crise favorable. Son mari, qui s’y est longtemps opposé, a cédé à mes instances, à condition qu’il serait présent.
Le médecin lui tâta le pouls et la tête.
— Saigné deux fois depuis deux jours, dit-il, et sans aucun résultat î
A ce moment, -on frappa doucement à la porte. C’étaient Magdeleine et Edward.
Stephen se réveilla en murmurant : « Magdeleine l »
Mais il resta étendu sur le dos, la bouche entr ouverte et les yeux à demi-fermés.
Magdeleine était tremblante ; mais, quand elle put distinguer ses traits, quand elle vit son visage desséché et ses yeux creux, elle détourna la tête.
—Approchez, dit le médecin ; il faut voir s’il vous reconnaîtra.
Ils approchèrent et se mirent devant lui ; mais Stephen ne fit aucun mouvement.
Le médecin secoua tristement la tête.
— Parlez, appelezde : peut-être reconnaitrad-il votre voix >
Magdeleine hésita et dit :
— Stephen !
Ce fut pour Stephen comme un coup électrique. IJ ouvrit les yeux, se leva sur une main, regarda fixement tout en prêtant . ’oreille..
— Encore, dit le médecin.
Edward fît un geste d’impatience.
Magdeleine répéta son nom.
Alors, Stephen appuya ses mains sur son front comme pour apaiser le tumulte des idées qui, se réveillant subitement comme des cavaliers au boute-selle^ s’entre-choquaient pêle-mêle dans sa tête.
Puis encore il regarda avec ses grands yeux fixes.
Puis il se frotta les yeux comme un homme qui vien t de s’éveiller et étendit les bras. Ah ! dit-il d’un ton calme, c’est toi, Magdeleine » Et ses yeux brillèrent d’un éclair de joie. «Je dormais. Tu as bien fait de me réveillerc Ta n’es pas encore prête, paresseuse ! As-tu donc oublié que c’est aujourd’hui le jour, le beau jour qui va payer toutes nos souffrances ? Tu vas t’habiller; mais non, fou que je suis, tu as la robe blanche, il ne te manque que le bouquet et le diadème. — Oh î je vous en prie, monsieur Müller, dit-il au médecin, mon cher père, ne vous, mêlez pas de cela; laissez-moi lui mettre dans les cheveux une couronne d’aubépine. N’est-ce pas, Magdeleine, cela vaut mieux que des fleurs d’oranger ? et cela nous rappelle d’autres temps. Allez me chercher de l’aubépine dans le jardin ; allez donc! » dit-il voyant qu’on hésitait.
Le médecin fît signe à la vieille femme d’obéir.
—Ouvrez la fenêtre, dit Stephen, laissez pénétrer le soleil ; que je respire l’air ; il doit être aujourd’hui frais et parfumé et j’ai la bouche si sèche...
On ouvrit la fenêtre.
— Oh! le beau ciel, comme il est pur! comme il est bleu! Vois-tu, Magdeleine, que le ciel nous protège! ce beau soleil, c’est un regard d’amour dont Dieu nous caresse. — Ah ! Edward, dit-il, je ne t’avais pas vu, c’est ce qui manquait à mon bonheur ; c’est toi qui as amené Magdeleine auprès de moi. Elle n’aurait osé venir seule : c’est mon ami, mon
bon ami qui m’amène ma fiancée ; c’est toi qui présideras à la noce, n’est-ce pas ? Te rappelles-tu, Edward, comme je te parlais d’elle quand nous étions si pauvres tous les doux! Donne-moi ta main, que je la serre dans les miennes.* Te rappelles-tu quand je te disais : « Oh ! elle sera à moi, car l’amour est plus fort que tout! » Eh bien, j’avais raison, car maintenant elle est bien à moi.
En ce moment, la vieille femme rapporta l’aubépine.
Stephen la lui prit des mains, en arracha les aiguillons et tressa une couronne qu’il mit sur les cheveux de Magdeleine.
— Magdeleine, te rappelles-tu, avant mon départ, qu’un jour je te fis une couronne semblable? Vieille femme, ajouta-t-il, pourquoi ne sonne-t-on pas les cloches pour mon mariage ?
Sur un signe du médecin, la vieille femme sortit.
Soit un effet de son imagination, soit qu’effectivement, par hasard, au, lointain, un son de cloches se fit entendre :
Ah ! dit-il, voici qu’on sonne les cloches. Quest-ce que je te disais donc tout à l’heure, Magdeleine?
Il mit ses mains sur son front.
— Ah! je me rappelle, je te parlais de ce jour où je te parais comme une fiancée ; l’avenir était alors pour nous bien incertain; mais je te disais alors.. . C’est singulier comme je me rappelle ce jour, ajouta-t-il comme s’il se réveillait.
» Ce jour et tout ce qui l’a suivi.
» Je t’ai quittée et je suis allé à G-œttingue, puis j’ai été bien pauvre et bien malheureux, et mon parent est mort; je l’ai tué; j"ai été riche. Ah ! notre petite maison, elle est bien jolie, va; tu verras comme les rosiers montent jusqu’aux fenêtres. Et tu aimes le bleu, notre chambre est tendue de bleu, et je suis venu te dire tout cela... et... et...
Ses yeux s’égarèrent ; il devint tremblant.
Alors, sa raison revint, il se rappela.
— Et Magdeleine, Edward î vous deux là!
Il poussa un horrible gémissement, et, comme Edward s’était rapproché, il jeta la main sur lui et arracha une partie de son habit ; puis, sortant nu de son lit, il alla à la porte et dit en ricanant : « Vous ne sortirez pas! vous allez mourir avec moi, car cette cloche que j’entends^ elle sonne votre mort et la mienne.*»
Magdeleine était tombée à genoux.
— Ote cette couronne ! cria-t-il d’une voix de tonnerre ; ôte-
la, tu n’en es pas digne, femme souillée ! — Il la lui arracha et la founaaux pieds.
— Et toi, ami, dit-il à Edward avec un horrible sourire, viens donc dans les bras de ton ami; viens, que je t’étouffe !
Le médecin avança sur Stephen pour ouvrir la porte ; mais Stephen le repoussa avec tant de violence, qu’il alla tomber à Vautre extrémité de la chambre.
Et il se mit à bondir et à hurler comme une bête féroce. Magdeleine restait à genoux, la tête dans les mains, et Edward se tenait le plus loin de lui possible.
Mais tout à coup Stephen pâlit, ses forces l’abandonnèrent, et il tomba sans mouvement.
Edward entraîna Magdeleine, et tous deux passèrent par-dessus son corps pour sortir.
Le médecin le recoucha.
Plus d’un mois se passa sans qu’on pût savoir s’il se relèverait.
Quand il fut en état de se lever, Edward et sa femme étaient partis pour la ville.
ou l’auteur prend la parole
Arrivé là de notre récit, nous avons jeté un regard en arrière, et un scrupule s’est emparé de nous.
Certes, dans les peintures que nous avons faites des joies etdes douleurs de notre héros, il y a de la vérité, et nous avons payé pour le croire; mais nous ne voyons pas très-clairement pourquoi le lecteur irait quitter ses affaires, ses intérêts, ses occupations, ses haines et ses amours pour s’occuper aussi longtemps des affaires, des intérêts, des occupations, des haines et des amours d'un homme qu’il ne connaît pas.
Cette idée peut-être nous eût arrêté en notre course, mais plusieurs considérations nous éperonnent et nous font aller en avant. Ces considérations, nous n’avons pas Vintention de les donner au lecteur, notre modestie nous portant à croire que si les aventures de notre héros l’intéressent peu, les nôtres ne l’intéresseraient pas du tout. Au cas contraire, c’est-à-dire si nous avions le bonheur de chatouiller sa curiosité sur une chose relative à nous, nous en userions comme d’un bien inespéré, et,
pour qu’il s’occupât de nous plus longtemps, nous laisserions son esprit faire des conjectures et des hypothèses.
Car il est possible que Charles Gosselin, notre éditeur, nous ait payé ce livre d’avance, et que le finir soit aujourd’hui l’acquittement d’une dette.
11 est possible encore que ce livre offert au public soit écrit pour une seule personne, destiné seulement à être lu par elle.
Il est possible...
Tout est possible.
Quoi qu’il en soit, le scrupuie qui nous a arrêté un moment, comme une pierre cachée sous l’herbe, nous a donné l’idée de mettre dans notre livre quelque chose d’utile.
Établissons l’utilité de ce que nous avons à dire.
Il y a des gens qui, sur le point de faire la nuit une route dangereuse, refusent de prendre des armes sous prétexte qu’ils n’ont pas peur.
A notre sens, nous avons meilleure opinion du courage de l’homme qui charge ses pistolets ou assure dans sa main un bon bâton, un rotin, ou un cornouiller, ou une épine, qui sont les seuls bâtons dont on puisse raisonnablement se servir, vu que nous pensons que, dès l’instant que l’on se charge d’une canne, il faut que cette canne soit une arme.
Aux gens qui refusent de s’armer, demandez ce qu’ils feront s’ils sont attaqués; ils vous répondront : « Nous ne serons pas attaqués ; » et cela autant de fois que vous jugerez convenable d’adresser la question.
A cela nous répondrons pour eux. S’ils sont attaqués, ils rentreront chez eux sans bourse, sans chapeau, sans redingote, sans pantalon, sans bottes et sans chemise, vêtus simplement de leur peau, si tant est qu’un peu de résistance n’ait pas forcé les agresseurs à l’endommager.
Nous ne voyons pas plus de courage à s’exposer à un danger auquel on ne croit pas, qu’à mettre le pied sur un plancher que l’on sait ou que l’on croit, ce qui est la même chose, parfaitement solide.
Conséquemment, quand nous aurons dit que la chose utile que nous voulons placer ici est l’indication claire et précise du meilleur terrain possible pour un duel, beaucoup de gens crieront et s’exclameront, disant que le duel est une chose que l’on doit éviter, que c’est un mal qui ne devrait pas exister, et qu’il est
inutile et immoral de. donner des conseils aux gens sur ce qu’ils doivent faire après une action quïls ne feront pas. A cela nous répondrons d’aJiord que, le duel fût-il un mal, il faut être prêt à tout; que tel homme en sortant d’une maison où il avait parlé éloquemment pendant une heure et demie contre le duel a, en sortant, été tiré de sa méditation philanthropique par un coup de coude qu’a suivi une querelle qu’a suivie un coup d’épée.
Ce qui s’explique facilement, par cela que la raison fait toujours de sang-froid des lois pour les hommes sous rempke des passions, comme un tailleur qui prendrait mesure d’un gikt à un homme après un mois de diète î le gilet sera trop étroit et crèvera. Or, comme le duel est toujours possible, il est inutile de joindre aux divers désagréments qu’il entraîne, l’incertitude sur le terrain où il doit avoir lieu, de longues et fatigantes recherches qui n’aboutissent le plus souvent qu’à prolonger une situation pénible et à se placer dans un lieu où l’on est exposé à des regards au moins désagréables.
C’est le seul but que nous ayons en donnant l’indication de ce terrain, qui est réellement le plus convenable auprès de Paris. Nous ne conseillons à personne de se faire une querelle exprès pour en profiter, à l’exemple de l’ami avec qui nous avons levé le plan et qui nous disait qu’il allait être plus pointilleux pendant une semaine, tant il lui semblait agréable de se battre en si belle place.
Vous sortez de Paris par la barrière des Bons-Hommes, vous gagnez le pont de Grenelle, que vous traversez; puis, sur la rive, vous suivez le cours de l’eau, vous faites cent cinquante pas sur la grève; à gauche, vous trouverez une petite ruelle au coin de laquelle est un marchand de vin : elle s’appelle rue Javelle. Une fabrique de charbon animal élève au-dessus une épaisse fumée dont rôdeur s’étend au loin et peut vous guider ; vous entrez dans la rue, bordée d’un côté par une haie d’aubépine ; vous franchissez une barrière de bois, et marchez entre des ormes et des sureaux; vous franchissez une seconde barrière, et, un peu à droiv , vous découvrez une plate-forme unie comme des dalles et creusée dans le ciment à plus de six pieds de profondeur. Là, vous êtes à l’abri de tous les regards, sur un terrain ferme et nullement glissant.
Que Dieu favorise la bonne cause !
SOtJS LES TILLEULS 159
Si tant est que, dans une querelle, il puisse arriver qu’on n’ait pas tort tous les deux.
Si par hasard il advient que l’aüaire s’arrange sur le terrain, —
Ce qui est la plus sotte chose qui se puisse imaginer, car ce que le duel a de sensations pénibles est dans le temps qui le précède, mais nullement quand en a l’épée à la main, l’éniotion étant alors complètement nulle, —
Shl arrive que l’affaire s’arrange et que vous, vouliez vulgairement déjeuner, vous reprenez le même chemin pour gagner la rivière, et vous suivez le courant jusqu’à une petite île bieu verte ; vous appelez le batelier, lequel fait d’excellentes mate^ lûtes et vend un petit vin clair qui exhale un délicieux parfum de raisin, à tel point que nous, qui d’ordinaire ne buvons pas de vin, lorsque nous allâmes lever le plan du terrain pour vous le transmettre, nous en bûmes plus d’une bouteille, ce qui nous rendit pour le reste du jour excessivement gai et facétieux.
Et encore, avant de poursuivre, nous devons demander pardon aux lecteurs, si ce livre en a, ce qui nous paraît extrêmement désagréable de ne pas croire, des fautes et des négligences qui fourmillent en lui, et à cet effet nous transcrivons un fragment de lettre qui en fait foi.
a Mon cher monsieur Alphonse,
« J’ai lu les épreuves de votre livre; je pense que vous évi^ terez de légères incorrections, à cause que, souvent répété, de suite pour tout de suite, etc., etc.
« Tout à vous. »