UN BONHEUR
— Je n’accepterai pas, dit Magdeleine.
— C’est une folie, reprit Suzanne; il est beau et riche, et t’aime à en perdre la tête.
— Stephen m’aime aussi, et je lui ai promis d’être à lui, à la face du ciel.
— Regarde l’avenir, chère Magdeleine; tu n’es pas riche, et Stephen est pauvre : l’un et l’autre vous pouvez faire un riche mariage, lui ea épousant sa cousine, et toi M. Edward.
Si par une niaise infidélité, si par un inutile entêtement, vous vous obstinez tous deux à être l’un à l’autre, il viendra un jour où vous regretterez la richesse. L’amour meurt dans la pauvreté; l’amour est un luxe de vie; il ne peut exister quand la vie entière est prise et partagée par des soins minutieux d’argent, par une lutte continuelle contre la pauvreté; l’un et l’autre vous serez malheureux, non-seulement de vos privations personnelles, mais encore de celles que vous verrez éprouver à l’autre.
•— J’aime Stephen! c’est le meilleur et le plus noble des hommes; son amour suffit à ma vie.
— Regarde autour de toi, Magdeleine; vois ce qui advient de tous ces mariages d’inclination ; tous les efforts, tous les ressorts de la vie sont tendus vers un seul but; mais, une fois le but atteint, l’esprit et le cœur se divisent en une multitude d’autres soins, d’autres affections. L’amour s’use par la jouissance comme les forces par un repos prolongé ; il n’y a que la lutte pour les ‘entretenir.
Tu n’aimes pas Stephen et Stephen ne t’aime pas; ce que vous aimez l’un et l’autre, c’est une image idéale, un ensemble
chiiTK^nque de perfections que vous vous appliquez. Relis cette folle lettre de ce fou, tu verras que tu es pour lui, non une fernine, mais une femme qu’il adore sous ta forme, comme on adore Dieu dans une statue ou dans un tableau, comme les druides adoraient Teutatès sous la forme d’un tronc de bois. Le pauvre garçon a rêvé une divinité et t’a choisie pour la représenter; il l’a incarnée en toi; son imagination a été si loin, qu’elle le rendra injuste pour la beauté et les qualités que tu possèdes, parce que ce qu’il veut n’existe pas, et toi, Magdeleine, tu es loin d’être folle comme lui : ton exaltation n’est qu’un reflet de sa folie.
-- Suzanne, il m’a confié son bonheur, est-ce pour le tuer ?
— Tu ne le tueras pas moins en te donnant à lui, tandis qu’en suivant nos avis, au moins tu lui conserveras l’illusion, qui est le véritable aliment de sa vie. Je le crois, il est capable de tout faire, bien et mal, pour te conquérir; mais, une fois à lui, il verra que tu n’es qu’une femme, (d à son amour succédera la froideur, le dégoût et peut-être la haine, car il croira que tu l’as trompé, quand c’est lui qui s’est trompé lui-même.
Pendant que les deux amies devisaient ainsi, Edward était avec M Millier et lui demandait la main de Magdeleine. Le moment était parfaitement choisi, car M. Millier était ce jourlà fort heureux. Après de longues recherches, il avait trouvé l’étymologie de ranunculus^ et, plein, gonflé de cette découverte, il était à parier que le premier homme auquel il pourrait la confier deviendrait son ami.
— Monsieur Edward, vous me voyez triomphant : vous connaissez les renoncules, en latin ranunculus? Eh bien , monsieur, seul de tous les savants, je possède l’étymologie de ranunculus.
Il y a plus d’un an, j’avais déjà découvert que la terminaison vient de unculus, crochet, ongle, attendu que la renoncule provient de griffes, c’est-à-dire que sa racine est de l’espèce appelée griffe.
Aujourd’hui, une inspiration subite, une véritable lueur d’en haut, m’a fait voir une chose que j’aurais dû apercevoir cent fois: c’est que ranunculus vient aussi de rana, grenouille, parce que cette plante croît dans les lieux marécageux : le sens est donc indubitablement patte de grenouille.
Edward donna son assentiment et parut faire un grand cas de la science, de sorte que sa demande fut parfaitement accueillie,
d’autant que c’était pour Magdeleine un parti fort avantageux.
Edward partit avec la promesse d’être présenté à Magdeleine le surlendemain.
Quand M. Millier fit part à sa fille de ce qui s’était passé, quand elle apprit qu’Edward avait le consentement de son père et qu’il ne manquait plus que le sien pour le mariage, elle devint toute tremblante; les idées saines et justes de Suzanne avaient fait une vive impression sur son esprit ; elle se rappela que souvent elle n’avait pu suivre Stephen dans les nuages où son esprit s’élevait, et quelle avait été alarmée plus d’une fois de toutes les perfections qu’il lui accordait libéralement, gênée qu’elle se trouvait par les obligations que lui imposait une si haute opinion sur elle.
L’avenir, tel que le lui avait peint Suzanne, ne lui paraissait que trop vrai; de plus, elle était encore sous le charme des plaisirs nouveaux pour elle dans lesquels elle vivait depuis quelque temps, et elle avait senti que la position de Stephen la séparerait forcément de Suzanne, dont la fortune allait encore s’accroître par son mariage. Il lui sembla que la vie brillante où elle se trouvait était sa vie naturelle et que celle qu’elle devait passer avec Stephen dans la médiocrité était un exil. Néanmoins, elle était décidée à garder ses serments et à faire à Stephen et à son bonheur le sacrifice de son avenir.
Suzanne seulement avait obtenu d’elle qu’elle ne préjugeât pas ses propres impressions et qu’elle se laissât présenter Edward.
— Et, ajouta Suzanne, as-tu vu comme ton père était heureux? il devient vieux et il pense avec joie qu’il aura assuré l’avenir et le bonheur de sa fille. Magdeleine, pourquoi ne se fierait-on pas à la prudence des gens plus âgés? Ils nous ont précédés dans la vie, ils ont passé par toutes nos impressions, leur passé renferme notre présent et notre avenir, ils peuvent juger mieux que nous et choisir pour nous.
Près d’un mois s’écoula ; tandis qu’Edward suivait partout Magdeleine, dans les bals, dans les assemblées, au spectacle, M. Muller ne cessait de faire son éloge et de supplier Magdeleine de l’accepter pour époux. Suzanne, par sa raison et son amitié, exerçait sur l’esprit de son amie une grande influence. Depuis
longtemps Stephen n’avait écrit. Magdeleine ne le voyait plus au spectacle.
Un jour, elle reçut une lettre de lui, mais elle ne venait pas du lieu ordinaire.
STEPHEN A MAGDELEINE
Tout est fini pour moi, Magdeleine, tout est perdu : la pauvreté s’opiniâtre à peser sur moi; l’espoir qui me soutenait depuis si longtemps s’est éteint, et l’avenir n’est plus qu’un immense désert, borné seulement par un sombre brouillard.
Il y a trois semaines, j’ai reçu une lettre d’un parent, le seul qui m’avait témoigné quelque intérêt quand j’ai quitté ma famille ; il m’écrivait qu’il était malade et que, s’il avait bien jugé mon cœur, j’irais le consoler et le soigner.
Je montrai ma lettre au principal du collège et j’obtins un congé de huit jours; je trouvai mon infortuné parent à l’article de la mort. Comme mon pauvre frère, il a été soldat; ses blessures s’était rouvertes et lui faisaient éprouver d’horribles souffrances. Quand il m’aperçut, la vie parut se ranimer en lui; il me reçut comme un sauveur. Depuis ce temps, je l’avais entouré de soins et de consolations ; mais le temps de mon congé s’était écoulé, quand j’ai voulu partir, il m’a supplié d’une voix éteinte de ne pas l’abandonner ; je suis resté. Il y a trois jours, on m’a annoncé du collège que l’on m’avait donne un successeur; j’ai écrit tout de suite, et l’on m’a répondu que cette mesure était irrévocable.
J’ai beaucoup réfléchi, Magdeleine ; je ne sais plus aujourd’hui quand je pourrai me rapprocher de toi ; tous mes efforts sont perdus, et je n’ai plus ni force ni courage ; seulement, j’ai pensé que je ne pouvais plus longtemps t’enchaîner à mon sort, tu n’as pas assez de force pour marcher à côté de moi dans l’avenir triste et difficile que j’ai devant moi! et moi, je ne me sens plus assez fort pour te soutenir, c’est assez de mes souffrances! je ne pourrais supporter les tiennes; je ne pourrais supporter la pensée que, sans moi, Magdeleine, heureuse et libre, épouse d’un mari riche, verrait couler des jours calmes et fortunés !
Ma résolution est prise, fix'e et inébranlable ; je veux mettre toi et moi à l’abri de ta générosité ; tu ne voudrais pas in’aban-
donner, c’est moi qui te quitte! tu ne sauras pas où je suis i jç renonce à toi, je te rends tes serments. Aussitôt la mort de mon malheureux parent, je partirai, j’irai loin, sous un autre ciel.
Ne cède pa« à la première impression que te causera cette lettre ; entourée de plaisirs et d’hommages, tu cé(l3ras à la loi commune, tu m’oublieras.
Je suis mort pour toi, et ma dernière volonté est celleci: épouse un homme digne de toi, et donne-lui tout l’amour que tu m’avais donné. Fais tout pour m’oublier et pour être heureuse.
Adieu, Magdeleine ; ne fais rien pour m’écrire ni pour me revoir, tout serait inutile, le sacrifice est consommé: »
Magdeleine pleura beaucoup à la lecture de cette lettre ; mais Suzanne mit tout en œuvre pour lui prouver que tout était pour le mieux.
— Il le dit lui même, l’oubli pour l’absent est une loi inévitable ; lui aussi t’oubliera ; il ne sera pas malheureux, il a assez d’illusions pour en parer une autre femme, et, peut-être, il épousera cette cousine riche dont on nous a parlé. Tu dois être aussi généreuse que lui: ce qui l’accable en ce moment est son bonheur pour l’avenir -, il sera forcé de céder au vœu de sa famille^ et d’ailleurs, si son amour était invincible, il n’aurait pu‘ trouver en lui assez de force pour ce sacrifice.
Le lendemain, il arriva une seconde lettre de Stephen ; mais elle tomba d’abord aux mains de Suzanne, qui la brûla.
Voici ce qu’elle contenait:
STEPHEN A MAGDELEINE
O l’insensé! l’insensé! Que t’ai-je écrit hier? Déchire, brûle ma lettre ; je ne t’ai pas tout dit ; je ne t’ai pas dit que sans toi je ne pourrais supporter la vie; je ne t’ai pas dit qu’en écrivant cette absurde lettre des larmes amères inondaient mon papier ; je ne t’ai pas dit que le plus affreux désespoir remplissait mon cœur; je te trompais, je voulais mourir, Magdeleine, je voulais me tuer, car c’est le seul moyen de te séparer de moi ; c’étaient réellement les dernières volontés d’un mourant que tu as reçues.
Mais mon pauvre parent a vu mon abattement ; il m’a interrogé, j’ai tout dit. « Stephen, mîa-t-il dit, que je meure ou que
je vive, tu ne seras pas puni du bien que tu m’as fait ; ce secrétaire renferme un contrat de rente, il t’est destiné ; ce n*est pas une fortune, mais, avec des goûts simples et du travail, tu pourras l’accroître... » Je ne pus que serrer sa main : il me rendait la vie.
Tout va donc bien, ma fiancée chérie , attends-moi , attends ton époux. Je ne puis te dire de m’écrire ici, c’est une maison retirée, la poste n’y vient pas; je me dédommagerai du bonheur de recevoir tes chères lettres en t’écrivant moi-même. Attends-moi.
Mais quand, à travers la feuillée,
La. lune glisse dans la nuit Sa lumière bleue et voilée,
La sueur le glace, il frémit;
La brise, qui dans le branchage Souffle et fait trembler le feuillage, Lui semble une voix qui lui dit:
— Maîudit, maudit !