‹ Sous les tilleulsChapitre 38 sur 50 · II® LETTRE DE M. MULLER A M. WALTER · texte numérisé non relu

II® LETTRE DE M. MULLER A M. WALTER

« Voici quinze jours que j’ai répondu à votre lettre, mon excellent ami, et je n’ai pas eu de récentes nouvelles de vous. Je n’ose croire que vous soyez encore en observation ni que vous avez continué à reculer ou à changer de chemin : ce serait honteux pour les troupes dont vous faites partie. »

M. WALTER A M. MULLER

« Non, mon ami, nous n’avons pas cédé à une poignée de paysans dont l’attaque nous avait étonnés ; le lendemain du jour où je vous ai écrit, nous les avons attaqués et mis en fuite, nous ne nous sommes arrêtés qu’après les avoir poursuivis pendant plus de cinq lieues. » (Suivent de longs détails sur l'expédition.)

M. MULLER A M. WALTEB

« Mais la rose ? la rose ? »

M. WALTER A M. MULLER

« Nous allons si vite, qu’il n’y a pas eu moyen de la revoir, et elle est aujourd’hui loin derrière nous. » (Suivent dans la lettre originale de plus longs détails encore sur l’expédition, et un éloge encore plus long des tragédies de M. de Voltaire.)

M. WALTER A M. MULLER

« Il n’est pas impossible, mon cher monsieur Müller que demain matin je sois fusillé à cause de vous.

La rose Berberidifolia se voit maintenant depuis trois ans chez M. Hardy, au Luxembourg, et chez MM. Ryskoyel et D. Hoorbreuk, boulevard Montparnasse, à Paris.

» Tl y a une heure, le général m’a fait demander; il était pâle et tremblant de colère. « Monsieur, m’a-t-il dit, vous avez failli perdre l’armée. Voilà deux lettres saisies sur un soldat; l’une des deux vous est adressée; toutes deux semblent vous désigner comme complice d’une infâme trahison.

- Qui? moi? m’écriai-je, c’est impossible.

» — Je ne sais si c’est impossible, mais c’est vrai. Connaissezvous cette écriture ?

» — Oui, c’est celle d’un compatriote, d’un ami.

» — Alors, je ne vous félicite pas de votre position. Vous allez garder les arrêts forcés; demain, avant de nous remettre en route et de quitter ce village, votre sort sera décidé.

» Que diable renferment vos lettres, mon cher monsieur Millier? J’attends que le général me fasse appeler. Je viens de lui écrire pour ne pas me laisser dans une insupportable incertitude. »

Onze heures du soir.

« Je sais tout, et mon affaire n’est pas beaucoup meilleure. Comment î vous m’écrivez, à moi, que vous désirez que l’ennemi nous repousse jusqu’au rosier! Vous me racontez que vous connaissez un paysan navarrais auquel, grâce à mes explications, vous allez donner par écrit toutes les instructions nécessaires pour traverser notre corps d’armée sans être arrêté, afin de couper la greffe tant désirée !

» Le malheur veut que l’on trouve la lettre sur le paysan, avec des instructions admirablement précises.

>> J’ai eu beau expliquer et commenter les lettres, on n’a pas voulu croire un moment qu’il fût question d’un rosier, et la mention que vous en faites dans vos lettres n’a paru qu’une sorte de chiffre, un langage de convention signifiant autre chose. »

— Je ne vous raconterai pas, continua madame Rechteren, le chagrin du pauvre M. Müller; toujours est-il qu’on finit par comprendre l’innocence de Walter et qu’au lieu d’être puni comme traître, il obtint de no l’être que comme maladroit, bavard et imprudent, c’est-à-dire qu’on le renvoya en France. En s’en retournant. M. Walter retrouva le rosier et en envoya une grefîé à son ami.

Un an après, elle donna des fleurs. C’était précisément la

même rose dont madame Müller protégeait son potager contre l’invasion des fleurs et que M. Müller voulait arracher depuis si longtemps. — Rosa canina.

Voilà toute mon histoire. Je dirai comme la sultane des Mille et une Nuits : Voici poindre le jour, si Votre Hautesse le permet, je continuerai ce soir.

— Ah ! chère tante, dit Ludwig, le sultan était plus heureux que moi.

— Parce qu’il pouvait faire tuer Shéhérazade, et interrompre ainsi la première histoire ennuyeuse qu’elle s’aviserait de lui conter?

~ Chère tante, vous ne voulez pas me comprendre; vous avez la même mauvaise foi avec laquelle vous n’avez pas entendu ces regards qui tant de fois se reposaient sur vous, même quand nous parlions de votre nièce, et quand, avec cette douce autorité de votre voix, vous me forciez de dire d’elle ce que je ne pensais que de vous.

-- Êtes-vous fou, Ludwig ?

— " Je le crois; mais, si en ce moment je consulte mon cœur, je n’aime que vous, je ne désire que vous.

Et il lui prenait les mains et il les couvrait de baisers brûlants.

— Mon Dieu, Ludwig, dit madame Rechteren, cessons ce jeu; pensez ce que. nous sommes désormais l’un pour l’autre, pensez à cette jeune fille dont vous avez rempli l’insomnie, songez avec quel ravissement elle voit de loin une lueur pâle qui se montre à l’horizon et qui annonce le jour où nous entrons ; soyez raisonnable, mon ami; j’ai eu tort de me fier à mon titre de tante et de rester ainsi avec vous.

— Depuis que nous sommes là, dit Ludwig, n’avez-vous donc pas pensé une seule fois que c’était vous que j’aimais, vous que je voulais épouser quand vous m’avez dit : «Je suis décidée à ne pas me remarier, j’ai pour vous une vive amitié, épousez ma nièce, nous vivrons ensemble, vous serez mes enfants? »

— C’est ce que je vous dis encore, reprit madame Rechteren.

— Et vous aurez longtemps à le dire; je ne vous accepterai ainsi pour aïeule que lorsque vous en aurez l’âge et la figure ; mais, chère tante, écoutez-moi : aujourd’hui, je passe le plus périlleux défilé de la vie, je laisse en arrière bien des illusions,

bien des libertés; dans quelques heures, vous serez réellement ma tante; dans quelques heures, nous aurons mis entre nous d’insurmontables barrières; je vous demande une faveur que vous ne refuserez pas à un véritable neveu. Voyez quelle douce fraîcheur est répandue dans i’air, quel voile d’obscurité nous enveloppe; vous consentirez à payer d’un seul baiser, le seul que j’aie jamais eu, le seul que j’aurai jamais de vous, tout l’amour que j’ai eu pour vous, tout l’amour que vous voulez que je sacrifie aux devoirs que vous m’imposez.

Pendant ce temps, madame Rechteren, qui avait d’abord voulu retirer sa main de celles de Ludwig, avait fini par l’abandonner : son esprit et son corps étaient plongés dans une espèce de torpeur.

Ludwig avait passé doucement sa main autour de la taille de madame Rechteren, et celle-ci ou n’avait pas senti ce mouvement, ou n’avait pas la force de le repousser. Graduellement le bras se serrait, et il vint un moment où madame Rechteren parut se réveiller en sursaut sur la poitrine de Ludwig; celui-ci lâcha un peu son bras, de manière qu’elle fût moins près de lui, et laissa tomber sa tête sur le sein de sa belle tante. Puis le bras se resserra, et tous deux furent si proches, que Ludwig sentait la chaleur du corps de madame Rechteren. Pour elle, elle tremblait. Ludwig, relevant la tête, voulut prendre le baiser qu’il avait demandé ; madame Rechteren se débattit et inclina sa tète sur sa poitrine, de façon à rendre impossible le succès de l’entreprise de son audacieux neveu. Ludwig alors appliqua avec force ses lèvres sur le col de madame Rechteren, à l’origine des cheveux, et lui donna un baiser qui semblait devoir aspirer tout son sang et toute son âme. Madame Pmchteren fut prise alors d’une grande agitation nerveuse et d’un tremblement convulsif; elle voulut repousser Ludwig, mais celui-ci la tenait dans ses bras, et d’ailleurs il semblait que le col de madame Rechteren ne pouvait se détacher de ses lèvres, qui s’y étaient comme scellées par ce premier baiser suivi de cent autres .

A ce moment, on entendit des pas dans une ailée voisine; madame Rechteren alors retrouva de la force ; elle se débarrassa des bras de Ludwig et s’enfuit à travers les broussailles, bénissant celui qui, à son insu, l’avait sauvée de Ludwig ; pour lui, il marcha quelque temps à grands pas ; puis, comme le jour commençait à poindre, il rentra dans la maison.

Vers neuf heures de la matinée, madame Rechteren reçut une lettre.

« Madame,

» J’ai beaucoup pensé à la nuit que nous avons passée dans le jardin et aux récits que vous m’avez faits sur vos voisines ; je suis resté convaincu que la fidélité conjugale est une chose trèsrare, qu’il ne dépend pas toujours des femmes de conserver; et qu’à moins d’être assez sot pour se croire une chance et une prédestination particulières, on ne peut guère espérer qu’on la rencontrera. Remarquez bien, je vous prie, que je ne dis pas de mal des femmes, mais du mariage.

» On demande en général à la vie plus qu’elle ne renlérme; nous sommes accoutumés à mettre notre bonheur dans des choses impossibles, et notre malheur dans des choses inévitables.

» Pardonnez-moi, madame, la modestie qui m’empêche de courir des chances qui m’épouvantent. Peut-être va-t-on me blâmer de faire manquer ainsi un mariage au dernier moment. C’est un tort, mais c’en serait un plus grand, incontestablement, d’être malheureux et de rendre conséquemment votre nièce malheureuse pendant tout le reste de notre vie. N’écoutez pas trop l’opinion et les ressentiments de vos conviés ; ils me pardonneraient volontiers dix ans d’ennuis et de tortures que je ferais subir à Hortense, ils ne me pardonneront pas de les faire renvoyer sans dîner, ou au moins de faire renvoyer les violons. Je crois agir en honnête homme. Après le premier mouvement d'indignation, vous m’approuverez. Agir autrement serait faire à la fois une mauvaise affaire et une mauvaise action. »

Madame Rechteren fut atterrée de la lecture de cette lettre, elle la relut, sonna, envoyaà l’appartement de Ludwig. Orme favau pas vu depuis la veille, si ce n’est un vieux jardinier auquel, en traversant le parc au point du jour, il avait ordonné de porter un paquet et de rapporter cette lettre; elle voulut ellemême visiter fappartement et interroger ce jardinier.

— Mon Dieu! dit-elle, et que diront tous ses voisins? et ma pauvre Hortense? comment oserai-je lui apprendre une si triste nouvelle ? par quelles paroles pourrai-je calmer son désespoir ? pauvre enfant !

St elle fut longtemps encore sans oser approcher de sachaoi-

bre; elle dort, pensait-elle, elle est en proie à des rêves séduisants, pourquoi la réveiller? — Ah! pourquoi? — Parce qu’il faut qu’elle sache son malheur avant tous ces gens qui sont ici. Et, faisant un effort sur elle, madame Rechteren frappa^ elle écouta avec anxiété, se reprochant d’interrompre ce sommeil si heureusement trompeur. Elle frappa plus fort, on ne répondit pas; alors elle aperçut l’acte à terre, elle ouvrit et entra; la chambre était vide, il n’y avait qu’un papier sur le lit :

» Bon pour une fille que je tiendrai dans une semaine à la disposition de ses parents.

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