STEPHEN
Stephen et plusieurs de ses compagnons devaient déjeuner ensemble; on avait persuadé au marquis que l’on en faisait un pique-nique, que Ton aurait des dames, et qu’il eût à se mon^ trer galant et somptueux ; c’était simplement un moyen de lui faire donner à déjeuner à douze ou quinze personnes. En effet, il se piqua de vanité et arriva avec une voiture chargée: personne n’avait rien apporté, mais la part du marquis suffisait et au delà.
Comme on allait se mettre à table, on chercha partout Stephen : on attendit, puis on envoya chez lui. Il venait de partir à cheval, n’avait pas emmené de domestique ni dit quand il rentrerait; on se mit à table sans lui.
En vain Stephen se livrait à tous les plaisirs, se jetait dans toutes les folies, dans toutes les extravagances; au milieu de ses écarts de gaieté, son cœur n’avait pas cessé un instant d’être cruellement rongé par ses souvenirs et par ses regrets.
Partout, dans les plus somptueuses orgies, dans les bras des femmes les plus séduisantes, partout un dégoût amer venait le poursuivre.
Car ce n’était pas là le bonheur qu’il avait rêvé, auquel il avait sacrifié sa jeunesse si pleine de sève et d’énergie.
Tous ces plaisirs étaient pour lui horriblement creux; la vie lui paraissait longue, et, chaque soir, il ne savait que faire du jour qui allait venir : l’ennui, l’affreux ennui, qui fait désirer la tristesse; l’ennui, qui met sur le crâne un lourd bonnet de plomb, qui émousse les sens et les rend inaptes à aucune impres-
sion, s’emparait de lui au milieu de ses plaisirs les plu*" vifs; souvent il pensait à se tuer, et il l’aurait fait si cette effroyable situation laissait assez d’énergie pour prendre une résolution,
La nuit qui précéda le déjeuner, il avait un fait un songe.
Il avait rêvé qu’il était assis dans un coin d’un salon et que, au son des violons et des flûtes, il regardait danser et rigoler les jeunes filles.
Un valet traversa le salon avec précipitation et lui remit une lettre ; il la lut et s’élança vers la porte, renversa d’un coup de coude le plateau sur lequel on portait des rafraîchissements et embarrassa son pied dans les jambes d’une jeune fille qui roula avec le plateau dans l’orgeat et le sirop de vinaigre.
Il monta dans une voiture ; la voiture allait lentement; plus il pressait le cocher, plus il allait lentement.
La lettre disait : « Je vais mourir; le médecin m’a condamnée; demain, je serai morte. Vous avez gardé une de mes lettres, rapportez-la-moi ; il me semble que cette lettre fait une tache sur la robe blanche avec laquelle je dois paraitre devant Dieu.