BIEN AFFECTUEUX HOMMAGE DE L'AUTEUR
. P. DHORMOYS
sous
Je ne veux pas médire des pays des Tropiques, car je leur dois de la reconnaissance : ils ne m'ont pas tout à fait tué et bien peu de vovageurs peuvent en dire, autant. Cependant, sans être ingrat et tout en appréciant, comme elle le mérite, l'exception qu'ils ont faite en ma faveur, je crois pouvoir avouer qu'ils ne sont pas précisément le paradis terrestre et qu'on les a singulièrement poétisés. Pour le prouver, j'entre sans plus tarder en matière.
Je partis de Paris un soir de décembre 18S*. Le lendemain à une heure de l'après-midi j'étais
4 suc. H L£JS TiiuinuLK^.
à bord de VOrénoco et je quittais la rade de Soiitliampton.
C'est toujours une chose un peu solennelle que le départ d'un bâtiment pour une longue traversée. A Soutliampton, Timmensité de la rade, la dimension de ces énormes paquebots de 2000 tonneaux ajoutent encore à la grandeur du spectacle, et bien que je Taie souvent contemplé, je n'ai jamais pu me défendre d'une certaine émotion lorsque j'ai vu les immenses steamers se mettre en mouvement ou lorsque, partant moi-même, j'ai senti le pont du navire trembler sous les premiers efforts de la machine : les matelots debout sur les vergues poussent trois fois de longs Juirralis, Les bâtiments et les embarcations voisines saluent de leurs pavillons, les amis qui sont venus accompagner quelques passagers jusqu'à bord, envoient de leurs barques un dernier adieu et agitent encore une fois leur chapeau , tandis que l'énorme masse s'enfuit dans un tourbillon d'écimie et de vapeur. On la suit longtemps des yeux, aussi longtemps qu'on peut l'apercevoir; puis, quand on l'a vue se réduire à un point noir au milieu d'un peu de brume et de fumée, on songe involontaire-
ment à tous ces navires qui sont ainsi partis pour ne point revenir. Les noms de VA77iazone^ de VArtic^ du Pacific reviennent à la mémoire, et le cœur se serre en pensant à ceux auxquels on a peut-être dit adieu pour jamais.
Du reste, ce sont ceux qui restent c[ui sont les plus émus ; ceux qui partent sont trop occupés pendant les premières heures de la traversée pour avoir le temps de s'attendrir. Il faut trouver sa cabine parmi les deux ou trois cents boites destinées aux passagers, retrouver ses malles au milieu de toutes celles qui encombrent le pont, et ce n'est guères que deux heures plus tard et lorsqu'on entre en pleine mer que les gens qui ont le cœur sensible commencent à regretter la terre.
Lorsqu'on c|uitte ainsi l'Europe au milieu de l'hiver pour se rendre dans les Antilles , on éprouve au bout de quelques jours un grand plaisir : On retrouve le soleil et la chaleur. Il semble qu'on rattrape à la course l'été qui s'enfuit. Dès qu'on a dépassé les Açores et essuyé le coup de vent, qu'on manque rarement dans ces parages, on se sent glisser insensiblement dans une tiède atmosphère. Le changement
s'opère même souvent comme par im coup de baguette. On s'est couché la veille avec un temps sombre et brumeux ; on s'est endormi au milieu des rudes secousses qu'impriment au navire les vagues agitées, et l'on se réveille le matin avec un soleil radieux, un ciel sans nuage. La mer a pexdu ses teintes vertes et cuivrées ; elle est devenue d'un bleu doux sombre et profond qu'émaille déjà cette plante marine que les matelots ont nommée raisin des tropiques. On aperçoit les premiers poissons volants, on voit les dauphins c|ui suivent le bâtiment en bondissant sur l'eau comme de jeunes chevaux dans une prairie. Chacun s'empresse de sortir de sa cabine et de venir goûter sur le pont ce calme succédant à la tempête, ce beau temps venant après l'orage dont on a tant abusé au figuré. Ce jour-là, aucune place ne reste inoccupée à table et dans l'après-dinée on se retrouve au grand complet sur le pont. Ces petits cercles qui réunissent après diner tous ceux qui éprouvent le besoin de contempler le soleil couchant ou de bâiller en compagnie.
On fait vite connaissance à bord. Les habitudes ou les affections brisées par le départ lais-
sent toujours dans le cœur et dans l'esprit un vide qu'il faut remplir, fût-ce par la conversation d'un perroquet. Les petits services que l'on est forcé de se demander et de se rendre mutuellement, créent d'ailleurs forcément des relations que l'on accepte sans grand examen, bien certain, qu'on est, de les rompre, si l'on veut, à l'arrivée. Ainsi dès le second jour les passagers cjue rallie le même langage, quelque analogie de position, de caractère, ou seulement de manières et d'éducation s'empressent de former de petits phalanstères où chacun met en commun, pour tuer le temps, les ressources de son esprit et de sa mémoire. On reçoit également dans ces petites réunions et avec non moins de reconnaissance les provisions plus substantielles que les gens expérimentés et qui aiment à être trouvés aimables ne doivent jamais oublier en se mettant en route.
Douze ou treize jours après le départ, on aperçoit Saint-Thomas où le paquebot de Southampton dépose ses passagers qui se distribuent sur les steamers partant de ce point pour les Antilles, la cote ferme, Panama, etc. Lorsqu'on approche de Saint-Thomas , ceux qui connaissent le pays ne manquent jamais de faire remarquer aux nouveaux venus un petit îlot appelé la Roche sous voile. Telle est en effet sa ressemblance avec un vaisseau, couvert
de sa voilure, qu'une frégate anglaise passa, dit-
on, une nuit à la canonner, croyant tirer sur un bâtiment ennemi. Cette histoire doit être ^Taie, car toutes les fois que j'ai repassé près de cet écueil, j'en ai entendu une nouvelle édition. Seulement à bord des navires anglais, c'est toujours un bâtiment français qui fut ainsi mystifié par la Roche-sous-Yoile. Les Américains soutiennent que cette mésaventure arriva à un vaisseau espagnol et le capitaine de la petite goélette dominicaine qui fait le service entre Saint-Domingue et Saint-Thomas ne manquait jamais de la mettre sur le compte du brick amiral de la flotte de Soulouque.
Lorsqu'on aperçoit Saint-Thomas de la pleine mer, on ne voit d'abord que de hautes montagnes sans nulle apparence de port ou de ville. Ce n'est qu'arrivé tout près de terre qu'on découvre entre deux collines un étroit passage ou deux bâtiments auraient peine à passer de front. Dès qu'on a franchi ce canal, on se trouve tout d'un coup dans une vaste rade entourée partout de montagnes qui se perdent dans les nuages. On se croirait volontiers au fond d'un immense entonnoir. On conçoit comment une rade aussi vaste et aussi bien fermée, a fait choisir cette pe-
tite île, du reste très-aride et très-inculte, comme le point de correspondance de toutes les lignes de paquebots, et comme l'entrepôt de tout le commerce des Antilles. Les navires, dans ce port, sont à l'abri de ces terribles ouragans, fléaux des mers tropicales. Cependant, lors du coup de vent de 1837, pas un des bâtiments qui étaient à l'ancre dans le port ne put échapper. L'eau dans ce vaste bassin est si calme et si limpide qu'on peut apercevoir le fond jusqu'à deux cent pieds de profondeur et suivre de l'œil les troupes de requins qui semblent s'y être donné rendez-vous de toutes les mers voisines. Il y en a de toutes tailles, de toutes grosseurs. Quelques-uns, sans doute par suite de leur vieillesse, sont devenus presque blancs. Dès qu'on jette un objet quelconque d'un navire , on les voit se précipiter en foule, on croirait voir se bousculant autour d'un morceau de pain, ces carpes des bassins de Fontainebleau auxquelles on a mis des anneaux d'or pour reconnaître leur âge : On n'a pas encore pensé à en faire autant pour les requins de Saint-Thomas.
Tous les bords de la rade sont couverts d'im-
12 sors LES TROPIQrES
menses magasins où viennent passer les produits du monde entier. Cependant si j'avais quelques marchandises à vendre , j'aimerais mieux les envoyer autre part qu'à Saint-Thomas. Les opérations de ces négociants sont assez singulières quelquefois. La faillite n'est pas méprisée chez eux; au contraire. La seule préoccupation est de ' la faire la plus forte possible. Il ne manque pas à Paris dans le monde des étrangers de ces honorables industriels, qui grâce à trois ou quatre banqueroutes faites à Saint-Thomas, ont amassé quelques centaines de mille francs de rente.
Sur les hauteurs on aperçoit de tous côtés d'élégantes maisons de campagne, où les négociants, après avoir passé la journée dans leurs offices^ vont chercher la fraîcheur et le repos. On voit encore çà et là au sommet des collines quelques tours crénelées , quelques nmrs épais , restes des fortei'esses , repaires des boucaniers qui répandaient la terreur dans toutes les îles voisines , enlevant les récoltes et les bestiaux, prenant les navires et les marchandises. Les habitants actuels pour la plupart n'ont pas dégénéré. Ce sont bien les
dignes fils des anciens flibustiers. Ils ont conservé leur amour pour le bien d'autrui et leurs instincts de rapine. Seulement il a fallu faire quelques sacrifices aux idées modernes et pour voler à leur aise ils ont pris le titre de négociants, é
On a si souvent entendu vanter la magnificence des pays tropicaux qu'on a hâte aussitôt qu'on voit la terre de contempler cette nature magnifique. Le premier aspect, il faut bien l'avouer, est un peu désanchanteur . A la place de ces plantes gigantesques, de ces arbres aux feuilles colossales, que l'on a pu voir dans les décorations de théâtre, on n'aperçoit guères qu'une végétation drue, épaisse et touffue, qui recouvre uniformément la terre et ressemble à nos beaux et grands arbres d'Europe à peu près comme-la
16 sous LES TIÎOPIOUES
tignasse d\m nègre ressemble à la chevelure d'un habitant du Caucase. Il faut arriver tout près de terre pour distinguer au milieu de cette masse uniforme de verdure les tiges élégantes des cocotiers ou les sveltes troncs des palmiers qui balancent leur gracieuse couronne de feuilles au gré de la brise. Plus près encore, on verra se détacher de Fensemble les bouquets de bamboux dont le feuillage fin et dentelé imite à s'y niéprendre un panache de plumes. Plus tard, quand on est débarqué et que l'on se promène, on éprouve bien un certain plaisir à voir les orangers et les lauriers en pleine terre, mais on n'a pas besoin de faire douze cents lieues de traversée pour se procurer un pareil spectacle ; il suffit d'aller en Italie, et je dois à la vérité d'ajouter que les orangers des Tuileries sont au moins aussi grands que ceux des Antilles. Leur seul désanvantage est de ne rapporter que des fleurs. Les créoles parlent aussi beaucoup d'un de leurs arbres qu'on appelle le manguier et qui atteint quelquefois une assez belle taille, mais un noyer de nos campagnes pourrait certainement le regarder de trèshaut. Je puis même ajouter, àlalouangedu noyer, qui est un arbre modeste, que ses fruits ont
Favantage de pouvoir tomber sur la tête cVnn dormeur ou d'uu passant sans le tuer ou le blesser comme font ceux de son rival des Antilles, et que les noix ont un petit goût fin et délicat tandis que le mango sent l'essence de tliérebentine. Il est juste de dire toutefois qu'on s'habitue à cette saveur et que Ton en devient même fanatique. On m'a assuré qu'il y a des Anglais qui traversent TOcéan tout exprés pour manger des mangos et que le Roi Louis Pliilippe en faisait venir à grands frais pour son dessert, mais ceci ne m'a jamais été totalement prouvé. Il y a bien aussi le choux palmiste, qui est aussi un assez bel arbre ; mais son plus grand mérite consiste à fournir un légume presque aussi bon que le céleri; et je crois en somme qu'il ne faut pas se promener bien longtemps dans les forêts du Nouveau-Monde, pour regretter nos grands chênes, nos beaux sapins, nos hêtres, nos trembles; je ne puis m'empêcher de confesser en ce qui me concerne que dans aucune partie du monde je n'ai vu un arbre qui me fît autant de plaisir c{ue le plus vulgaire bouleau de nos bois. On a aussi beaucoup parlé des fruits des Antilles. Je dois encore avouer que leur ré-
18 sors LES TROPIOL'ES
putation m'a paru tout h fait surfaite. Les principaux sont l'ananas, Torange, le coco, le mango, la pomme liane, la barbadine, la sapotille, la pomme d'acajou, la pomme cythère, la pomme canelle, l'avocat, la goyave. Vous rencontrerez peut-être des créoles qui vous soutiendront qu'il y en a bien d'autres, et qui vous parleront de fraises et de raisins bien supérieurs à ceux de l'Europe. Vous pouvez, si vous le voulez, avoir l'air de les croire, cela ne vous fera pas de tort et leur procurera un grand plaisir ; mais, entre nous, je dois vous avertir que ce sont des fraises dont l'éducation a coûté bien cher et des raisins qui ne seront jamais émancipés.
Je voudrais bien donner ici une idée de la forme et surtout du goût des différents fruits que je viens d'énumérer car c'est un sujet sur le quel on m'a si souvent qu^estionné que je dois croire qu'il a son importance, mais c'est ici que mon embarras commence. Donner une idée de fruits qu'on ne connaît pas à l'aide de ceux qu'on connaît, c'est à peu prés vouloir représenter la couleur bleue avec du rouge ou avec du vert; aussi la meilleure réponse qu'on puisse faire quand on demande quel est le goût de la goyave,
est-elle de dire que la goyave sent la goyave comme la pomme sent la pomme ; mais cette définition ne paraîtrait peut-être pas suffisante à une personne qui n'aurait jamais mangé de goyave ni de pomme : je vais donc tâcher d'en donner une idée en prévenant cependant que cette idée sera très-vague.
On connaît généralement le goût de l'ananas en Europe, ou au moins son odeur; tout individu qui aura dans sa poche trois francs assez inutiles pour acheter ce livre, en aura mangé au moins une fois dans sa vie. Je n'ai donc qu'à leur dire que l'ananas des Antilles est meilleur que celui qui se mange en France, par la raison qu'il vient en plein air et en pleine terre, et non pas dans l'atmosphère factice d'une serre. Comme l'arbuste qui le produit est très-commun, si commun qu'on s'en sert très-souvent pour faire des haies et des clôtures, ce fruit a l'avantage d'être excessivement bon marché, ce qui n'est point à dédaigner.
L'orange est le fruit que nous connaissons, et qui figure si avantageusement sur la commode ou près de la pendule chez nos portières. Dans les Antilles seulement, elle est un peu plus
:20 sors les Ti\opiorES
grosse, a plus de jus et moins de saveur; elle n'est bonne que tant qu'elle reste verte, dès qu'elle commence à jaunir, elle est pourrie. Il en est de même du citron qui est moitié moins gros que le nôtre, ce qui ne Fempêclie pas d'avoir autant de jus.
Le coco est également connu en France, et nous avons presc[ue tous goûté à cette amande blanche et assez insipide qu'on vend chez les marchands de fruits. Ce que l'on connaît moins, c'est l'eau que la noix renferme et que l'on boit quand on abat le fruit avant sa maturité. Le grand mérite de cette eau est sa fraîcheur. Le coco qu'on vient d'abattre en plein midi, à l'heure où les œufs cuisent tout seuls, est toujours, à l'intérieur, à moins de quinze degrés centigrades. Cette propriété due à la vaporisation lente du liquide à travers l'enveloppe, rend très-précieuse cette eau assez peu agréable au goût d'ailleurs. Cependant, mélangée avec un peu de rhum ou de genièvre, elle n'est pas plus désagréable c{ue l'eau ordinaire. Un sentiment que l'on appréciera fait que l'on s'abstient en général de se promener sous les cocotiers, surtout quand il fait du vent.
Lt l'Aïs il
J'ai dit plus haut quelques mots du mango. Quand j'aurai ajouté qu'il ressemble assez, par la forme, à une énorme fève, quïl est d'une belle couleur de soufre qu'il pèse souvent plus d'une livre, et qu'il est très-dur, j'en aurai dit certainement tout ce qu'il mérite.
La pomme liane a la forme d'un citron et la couleur d'une orange. Elle est molle, flexible., et renferme une assez grande quantité de petits pépins noirs, d'un goût sucré et acidulé qui n'est pas sans charme. Une plaisanterie de trèsbon goût, dans le* Antilles, consiste à pratiquer dans un de ces fruits quatre ouvertures, représentant le nez et la bouche ; celle de la bouche doit être plus gi^ande. On presse le fi^uit et, gi^àce aux pépins cpii sortent par la bouche, on figure assez bien la tète d'un malheureux mourant de la fiè^Te jaune. Un des symptômes caractéristiques de cette atroce maladie consiste dans la couleur des vomissements. Dès que les matières rejetées par l'estomac deviennent noirâtres, le malade est perdu sans espoir. On ne manque jamais cette agréable facétie quand arrive un Européen. J'en ai vu beaucoup qui. dans cette occasion, riaient jaune.
22 sors LES TROPIQUES
La barbadiiie est une espèce de pomme liane, dont Tenveloppe est verte et grosse comme une citrouille. Les pépins qu'elle renferme sont également plus gros. Assaisonnés avec du vin de madère et du sucre, ils ne gâtent pas trop le vin.
La sapotille est le fruit qu'on prise le plus aux Antilles, il est de la grosseur, de la forme et de la nuance d'une pomme de reinette grise. On ne l'offre, au nouvel arrivant, que le dernier et comme celui qui couronne tous les autres. L'ampliytrion vous dévore des yeux pendant que vous le goûtez, et si votre admiration lui semble trop silencieuse, il vous décoche un qu'en dites-vous ? auquel il faudrait être bien barbare pour ne pas répondre en se passant la langue sur les lèvres, et en levant les yeux au ciel. Mais si vous n'appréciez pas une poire blette assaisonnée de beaucoup de sucre et d'uii peu de vanille, vous serez indignes de manger des sapotilles. Un fait assez curieux à iioter, c'est que les pépins de ce fruit sont souvent recouverts d'une mousse blanche qui, jetée daîis .e feu, donne une odeur d'encens, la plus fine et la plus suave que j'aie jamais respii^ée;
LE l'AYS i:j
Ln gros piment ronge représente assez bien la pomme d'acajou ainsi nommée non pas à cause de l'arbre qui la produit, mais à cause de sa couleur qui est en effet veinée comme le bois d'acajou. Le jus delà pomme est assez frais et agréable ; le noyau, au lieu d'être comme dans la plupart des fruits au centre, est à Textrémité et à l'extérieur ; c'est une espèce de haricot verdàtre. Si vous le touchez avec vos lévites, elles seront à vif et gonflées pour plus d'une semaine. A part ce léger désagrément, la pomme d'acajou n'a rien d'extraordinaire. Peinte en vert, notre pomme de pin figurerait assez la pomme canelle. Cette dernière renferme seulement une sorte de crème blanchâtre qu'on serait tenté de se mettre sur les cheveux, tant elle ressemble à de la pommade . Le pauvre Grassot, qui disait si bien en sentant un cosmétique c^ on en mangerait » eût pu se régaler à son aise aux Antilles.
La goyave enfin est un citron vert à la })ulpe très-charnue et contenant unr quantité de p«'pins qui sentent presque le cassis. Son plus grand mérite est de servir à faire cette l)elle gelée ou cette excellente marmelade que la veuve Amplioux a popuhirisées en France.
La iioiirriture est du reste déplorable. Les bestiaux sout rares, maigres et étiques. Un gigot de mouton est un morceau de cérémonie pour lequel on adresse des invitations huit jours à Fayance. La volaille n'a guère que des os et des plumes. Le gibier se compose de pigeons ramiers, de tourterelles et de pintades, mais ne s'en procure pas qui veut. Il faut être en effet un bien enragé chasseur pour les poursuivre sous un soleil qui fait durcir les œufs et s'exposer pour un maigre oiseau à une insolation presque toujours mortelle. Les légumes viennent presque tous d'Europe ou d'Amérique.Les haricots, les fèvres, les pois secs et les lentilles en forment la base. Je connais un négociant qui a gagné un jour 4000 fr. avec quelques sacs d'ail et d'ognons que renfermait un navire qui venait d'arriver à sa consignation. Le pays en manquait depuis plus de six mois. Quelquefois un bâtiment venant des Etats Unis apporte des chmix, des navets, des carottes, conservés dans de la glace. C'est alors un grand festin. On les accommode avec des truffes conservées par le procédé Appert ou bien on en bourre le plus ])eau dindon de la basse cour et on invite les amis intluents.
Le poisson seul est bon et on se le procure ♦ facilement. A Tepoque du frai on pèche même avec des paniers des myriades de petits poissons à peine' éclos qui se trouvent au bord de la mer et à Tembouchure des rivières et on compose ainsi une espèce de purée dont les gourmets se régalent. Il parait que c'est très bon, mais le cœur m'atoujours manqué pour y goûter : ces petits insectes, longs d'un centimètre seulement, blancs de corps et la tète noire me rappelaient trop l'amorce dont se servent nos pécheurs à la ligne et qu'à célébrée M. Champtlemy.
Un autre mets très en vogue, c'est le ver-palmiste. On le trouve dans la moelle de l'arbre dont il se nourrit. 11 est gros, gras, blanc, semblable à notre ver à hameçon. On le fait griller et on le mange avec une sauce au piment. Mes préjugés européens sont encore cause que je ne puis parler de cet aliment recherché en connaisseur. Combien aussi a-t-on célébré le beau ciel des tropiques ; ceux qui l'ont fait avaient sans doute leurs raisons pour cela. Le fait est qu'il est diftîcile de résister à la tentation d'une belle description et que les soleils couchants, les nuits étoiléeset les étés sanstîn fourniraient volontiers
la matière d'assez belles et surtout d'assez longues pages. Mais quand on songe que ce beau et radieux soleil distille la fièvre jaune, que lliumidité de ces nuits radieuses engendre le choléra, que cette éternelle chaleur fait pulluler les insectes les plus incommodes, les reptiles les plus dangereux, on ne peut s'empêcher d'avouer que la gelée et la neige ont leurs avantages.
lY
J'avais à peine quitté depuis une demi-heure, le steamer qui m'avait conduit de Southampton à Saint-Thomas, je venais d'ouvrir mes malles, et je contemplais avec stupeur mes armes couvertes de rouille, et mes chaussures, où le cuir avait disparu sous une couche épaisse de végétation (la chaleur et l'humidité qui régnent constamment dans ces latitudes n'ont pas besoin de plus de deux jours pour arriver à un si beau résultat), lorsqu'un coup de canon partit du pe-
28 sors LES TROPTOUES
titfort qui commande la ville, et où se trouve easernée la garnison danoise .
(( Pourquoi tire-t-on le canon? demandai-je à riiôtelier qui m'aidait à défaire mes bagages?
— C'est qu'il vient de mourir un soldat, me répondit tranc{uillement le bonhomme... Oh! Monsieur, quel dommage, ajouta-t-il, en me montrant mon fusil qui ressemblait à un instrument découvert dans les ruines d'Herculanum. »
Dix minutes après, second coup de canon. (( Es otrOy Seîïor (encore un. Monsieur), ajouta mon hôte sans s'émouvoir davantage.
— Ah! répondis-je. Et, comme un conscrit qui ne veut pas laisser voir sa peur par les vieilles moustaches, je changeai la conversation et j'ajoutai : vous parlez donc l'espagnol?
— Oh! Monsieur, comme le français, l'anglais, l'italien et le danois ; il faut bien savoir un peu de toutes les langues dans notre pays. »
L'hôtelier ne mentait pas. Chacun, à Saint- Thomas, parle au moins quatre ou cinq langues.^ Le premier nègre venu sait offrir ses services au voyageur qui débarque, quel c|ue soit son pays, et le dernier commis d'un négociant peut répondre dans lein^ idiome à des correspondants de Li-
verpool, de Hambourg, de Copenhague, du Havre ou de Barcelone .
La position de la petite île de Saint-Thomas, au milieu des Antilles, et sa profession d'entrepôt, rendent nécessaire cette habitude, qui nous étonne toujours, nous autres Français, généralement peu polyglottes. Nous sommes d'ailleurs gâtés, sous ce rapport, parla faveur dont jouit notre langue chez toutes les nations un peu civilisées, et par la facilité avec laquelle nous trouvons ainsi presque partout à qui parler. C'est ce que me faisait remarquer mon hôte, quand un troisième coup de canon vint l'interrompre.
Cette fois, je ne pus m'empêcher de demander s'il régnait une épidémie parmi la garnison. Au moment de mon départ, j'avais bien entendu parler vaguement d'une fièvre jaune qui décimait Saint-Thomas ; mais comme je ne voyageais pas pour mon plaisir, et qu'il fallait partir quand même, j'avais jugé inutile de rechercher ce qu'il y avait de fondé dans ces bruits. Je pensais que je saurais suffisamment à quoi m'en tenir lorsque je serais arrivé. Depuis mon débarquement, j'avais même évité toute question sur l'état sanitaire, sa.cliaïit qu'en général on aime assez à ef-
30 sous LES TROPIOrES
frayer et à mystifier les nouveaux arrivés. Mais trois coups de canon, cVst-à-dire trois morts en une demi-heure, sur une garnison d'environ 1,200 hommes, me semblèi^ent légitimer une question.
(( Il y a une mauvaise fièvre qui a enlevé pas mal de monde, ces temps derniers, me dit l'hôtelier, mais elle commence à se passer. »
La mauvaise fièvre était simplement la fièvre jaune qui faisait en ce moment d'atroces ravages parmila population blanche de File ; maisjamais, ou bien rarement, les habitants, soit amour-propre national, soit crainte instinctive, ne se décident à la nommer par son nom. Mauvaise fièvre y fièvre "pernicieuse sont des euphémismes usités dans cette circonstance. Par compensation, les Européens appellent fièvre jaune les lièvres cérébrales, typhoïdes, etc., qui ne sont pas rares non plus sous les tropiques; mais je crois qu'ils n'ont pas tout à fait tort, car sous ce soleil brûlant, et dans cette atmosphère dévorante, la moindre indisposition tourne bien vite en fiè^Te jaune. Quelle est la cause de cette maladie? quel est le traitement qu'il faut lui appliquer? J'ai entendu beaucoup de médecins disserter à cet égard. J'ai
VU mourir bien des pauvres diables; jVn ai fait in a/ur/Kivili,Q^es{-k-diYe sur moi-même, Texpérienee ; jamais je n'ai entendu deux personnes s'accorder sur ce sujet.
L'opinion qui ma semblé la plus logique est celle qui soutient que la fièvre jaune est simplement un empoisonnement, causé par les mias^mes délétères que Ton respire. Les pluies torrentielles, rimmidité continuelle de cette atmosphère saturée de vapeur, ont bien vite décomposé les matières animales et végétales ; le soleil brûlant qui succède aux averses fait ensuite évaporer l'eau qui entraine ainsi dans l'atmosphère une foule de matières en décoinposition qui se respirent avecl'air et finissent par empoisonner. Ceux qui sont nés dans le pays, ou qui Ihabitent depuis longtemps, sont accoutumés à ce poison continuel, et, nouveaux Mitliridates, peuvent le braver. Mais ceux qui arrivent, surtout dans la saison des pluies, doivent un beau cierge à leur patron quand ils ne sont pas pris par la maladie au bout de quelques jours.
Cette théorie est, du reste, tout à fait conforme à Texpérience. Ainsi, c'est toujours dans rhivernage, c'est-à-dire dans la saison la plus
32 sors LE^ TRNPTOrE-
chaude et la plu> liumide. que >e déclarent les épidémies. Elles régueut d'iiabitude daus les endroits bas et marécageux, sur le bord de la mer. à remhouchure des rivières. C'est là qu'elles font de si grauds ravages paruri les mateluts. quand les navires scmt mouilles près de la terre ou parmi les populations agglomérées dans les villes, qu'un ancien usage et les besoins du commerce ont fait édifier sur le bord de la mer. et la plupart du temps à l'embouchure des cours d'eau qui leur apportent le.^ produits de l'intérieur. Jamais, au contraire, elles ne régnent sur le haut des montagnes, où l'eau n'a pas le temps de séjourner. La meilleure manière de se préserver de la maladie c<;>nsiste à habiter, dans les premiers temps de sejuur. un endroit le plus élevé possible, et à s'abstenir de sortir dans la journée . c'est-à-dire aux heures où le soleil pompe l'eau, et répand dans bair les miasmes les plus^ délétères. La maladie elle-même. n'est ni si terrible, ni si foudroyante quand on peut, dès le début, transporter celui qu'elle a atteint sur une hauteur.
La fièvre jaune débute, presque toujours, par de.s douleurs de tète et des mouvement'^ febri^eà.^
puis viennent les vomissements de sang. Quand le sang ainsi rejeté commence à devenir noir, il ne vous reste pas plus d'une heure à vivre.
La durée de la maladie varie beaucoup: j'ai vu des individus très-bien portants sortir de table où ils avaient diné ou déjeuné d'un excellent appétit et tomber tout à coup comme foudroyés ; deux ou trois heures après ils étaient morts. Le plus souvent, c'est le troisième jour de la maladie qui est le jour fatal. Quand on a passé le quatrième, ce qui arrive rarement, on a d'assez belles chances pour en revenir. Après le septième on peut se considérer comme sauvé. . . delà fièvre jaune, du moins, car l'on a à subir l'épreuve de la convalescence qui dure plusieurs mois, et pendant laquelle on est soumis à des crises de coliques hépathiques, dont aucune parole ne peut rendre les tortures. Ces crises durent 24, 48 et même 72 heures, pendant lesquelles on se roule à terre de rage, sans éprouver un instant de répit. Pour peu qu'elles se renouvellent souvent, on ne peut résister, on succombe ; mais, votre médecin a la satisfaction de vous avoir sauvé de la fièvre jaune et de n'avoir été vaincu que par ces atroces douleurs.
34 sors LES TROPIQUES
Quant aux traitements, il y en a autant que de médecins. On essaye un peu de tout. Chacun à un secret, une méthode qui réussit une fois sur dix. Un habitant de la Havane avait, il y a quelques années, trouvé un remède infaillible. Il inoculait la fiè^ire jaune, comme on inocule la petite vérole, avec la morsure dun serpent. On obtenait ainsi une fièvre jaune anodine que l'on guérissait facilement et qui préservait pour l'avenir. Une commission fut nommée parmi les chirurgiens de la station navale des Antilles, et alla examiner sur les lieux la précieuse découverte. La commission, composée de trois membres, se rendit à la Havane, elle vit faire des expériences sur des soldats de la garnison, parmi lesquels il n'y eut pas un seul cas de fiè- \Te tout le temps €{ue dura son séjour. Enchantés de ces résultats, les trois médecins se firent inoculer eux-mêmes, et rédigèrent de concert un rapport pompeux sur cette méthode ; mais l'un d'eux fut pris de la fièvre vingt-quatre heures après son départ de la Havane et mourut dans la traversée. Les deux survivants gardèrent le rapport.
En ce qui me concerne, j'ai eu la fiè^Te jaune.
et après avoh^ été abandonné à^s médecins, j'ai été guéri par un vieux nègre. J'étais arrivé à la dernière période de la maladie, je pouvais donc tout risquer et j'avalai le breuvage que FEsculape noir me donna. C'était une potion faite avec une foule de plantes, et tellement violente que je sentis parfaitement , dès que je l'eus prise, qu'elle devait emporter le malade ou la maladie. Cette fois ce fut la maladie qui eut le dessous; mais j'ai vu bien souvent depuis le malade s'en aller, malgré le remède ; ce que le pauvre nègre expliquait toujours par les zombis^ les quienbois et autres charmes et sortilèges donf nous parlerons plus loin.
On peut voir déjà que tout n'est pas rose sous le beau ciel des tropiques et que l'on paye chèîement un soleil qui vous brûle et une chaleur dont la continuité vous exténue. Outre la fièvre jaune, il y a encore, assez souvent, le cliolérà. Mais , contrairement à la fièvre qui n'atteint guère que la race blanche, le choléra sévit surtout sur les nègres et les gens de couleur que lé fléau moissonne alors par milliers. Une ville des Antilles où règne le choléra, ou un navire atteint de la fièvre jaune, sont certainement les
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deux choses les plus lugubres qu'on puisse voir, et malheureusement on les voit souvent. Lépidéniie à laquelle sueeomba, en 1854, l'amiral Duquesne. enleva près de la moitié des ofiiciei's et des équipages de la station. J'entends encore, à bord de la Pénélope^ les cris des mousses, pauvres entants, qui appelaient leurs mères en mourant, et je me rappelle encore le regard que l'on jetait, en se mettant à table, dans le carré de l'etat-major. pour voir s'il n'y avait pas un nouveau couvert sans convive depuis le repas précèdent.
On ignore trop en France le dévouement de ceux qui vont ainsi, sous des climats meurtriers, protéger nos nationaux et notre commerce. On ne sait pas que, chaque année, nos ports militaires voient partir des navires qui reviendront souvent sans un seul homme de leur équipage primitif 1 . Certes, j'admire la mort du soldat sur le champ de bataille, mais combien je trouve
(1) En 1853, un navire du Havre, Jeune- AmèVie, était venu h Santo-Doniingû chercher un oliargement d'acajou; il perdit tout son équipage. Les i.'unsigriataires, se hiitèrent d'en engager un au're et de faire partir le bâtiment. Huit jour^ aprè^, il était rencontre en mer par un autre bâtiment. Il n'y avait plus a bord qu'un mous..c qui mourut qu' 1 jues heures âpre.-.
plus grand cet héroïsme qui a conscience de son obscurité, ce dévouement de jeunes gens qui vont gaiement s'exposer à une mort presque certaine et sans gloire, parce qu'il faut que notre pavillon, se montrant dans ces contrées lointaines, fasse respecter ceux de nos compatriotes qui sont venus y chercher la fortune, ou seulement le pain qu'ils n'ont pas pu trouver sur le sol natal.
Pour moi, chaque fois que je voyais arriver un de ces navires avec son robuste équipage, son jeune et brillant état-major, je me rappelais involontairement la nef qui apportait les victimes au monstre de Crète.
Le jour de mon arrivée à Saint-Thomas, cependant, les coups de canon ne se renouvelèrent pas jusqu'au soir, où j'en entendis encore deux. Cela ne faisait que cinq dans la journée. Mon hôtelier avait raison quand il me disait que la fièvre diminuait, car les jours précédents, là mortalité avait été bien plus considérable.
Elle était encore suffisante pour donner à ré^ fléchir à un nouveau débarqué. Une autre circonstance vint encore assombrir mes réflexions.
40 sors LES TROPIOIES
Dès que je fus installé dans ma cliambre. je demandai un bain. L'hôtelier me le refusa poliment. Il prétendit que c'était une grande imprudence de prendre ainsi un bain quand on était encore écliautfé par le voyage, c{ull fallait laisser le sang se reposer, qu'autrement on s'exposait indubitablement à attraper la fièvre. J'insistai, craignant de paraître trop pusillanime, et surtout que le drôle se moc[uàt de moi. Saint- Thomas, en sa qualité de rocher aride, possède très-peu d'eau douce, et je pensais que la lièvre était un prétexte pour ne pas diminuer la provision de riiôtel. Le bonhomme ne céda que lorsque je me fâchai, et il s'en fallut de peu qu'il ne me fit signer un papier, constatant que c'était de mon plein gré et malgré ses avertissements, que j'avais persisté à me baigner.
Quelques minutes après, un nègre vint me prévenir que le bain était prêt et me conduisit dans une pièce où il l'avait préparé. La baignoire consistait en une grande boite, longue de deux mètres, haute de trente centimètres, à peu près, très-étroite aux pieds, un peu plus large à la tète, avec un rentlement aux deux tiers de la longueur : cetait . en un mot, une véritable
bière. On leur a donné cette forme pour économiser le liquide, et on est par conséquent obligé de s'étendre de tout son long pour avoir de l'eau jusc{u'au cou. On rira, si l'on veut, mais, dans cette chambre , où les volets fermés , à cause du soleil, laissaient à peine arriver une lumière indécise, après la conversation que je venais d'avoir sur la fièvre, après les menaces de l'hôtelier, je fis la grimace en voyant cette espèce de cercueil, et j'éprouvais une médiocre tentation de m'y coucher. Je le considérais en tournant autour; mais j'avais beau faire, il n'était pas plus attrayant d un côté que de l'autre, et, pendant ce temps, le nègre, qui remplissait les fonctions de garçon de bain, me regardait et me montrait ses dents blanches en riant de ce rire niais et mocîueur que le noir n'épargne guère au blanc cp'il voit dans l'embarras. Le pauvre diable, cependant, n'y mettait pas malice, car il ne pouvait deviner les réflexions qui m'agitaient ; mais ce fut lui qui porta la peine de ma fâcheuse humeur. Je le renvoyai brutalement. J'en fus, du reste, immédiatement puni. J'étais à peine couché dans mon cercueil, me rappelant Charles-Quint assistant à ses pro-
près funérailles, pensant qu'un jour ou l'autre, peut-être le lendemain, je serais étendu tout de bon dans une vraie bière, et faisant les plus profondes réflexions sur l'instabilité des choses humaines; déjà même je ne pensais plus qu'en latin, et je me disais en moi-même : Mémento homo quia pulcis es et in jmherem reverteris; une minute plus tard j'arrivais au grec, quand mes yeux, qui s'étaient un peu habitués à l'obscurité, découvrent, s'avançant vers la baignoire, un objet noirâtre que l'ombre et l'éloignement m'empêchèrent d'abord de distinguer. Peu à peu cette forme confuse se rapprocha, et j'aperçus quelque chose de velu, de poilu, qui s'avançait lentement, porté sur une douzaine de pattes recourbées et crochues qui fi^appaient le plancher sonore comme la béquille d'un invavalide, puis bientôt je distinguai le corps d'un animal recouvert d'un duvet noir et brillant comme du velours sur le dos, rouge comme du sang sous le ventre. La tête était armée de deux pointes menaçantes et d'une trompe formidable. Tout l'ensemble de l'animal, gros à peu près comme le poing, se hérissait de longs poils, de dards, de piquants, rappelant, dans toute sa hi-
deur, une araignée vue au microscope. C'était, en efifet, une araignée-crabe, ce dangereux animal dont la piqûre est mortelle, si elle n'est immédiatement cautérisée , et qui a fourni à Erckman-Chatrian le sujet d'un de ce ses plus émouvants contes fantastiques.
Cet odieux insecte est un des fléaux des Antilles. Avide de sang, il attaque les bestiaux pendant leur sommeil et se cramponne avec ses griffes à leur cou. En vain la pau^Te bête, éperdue, s'enfuit et essaye de se soustraire par la fuite à la douloureuse piqûre, elle emporte avec elle son ennemi, qui ne la lâchera que lorsqu'elle sera tombée exténuée de fatigue et de douleur, que lorsqu'il se sera lui-même gorgé du sang de sa victime. On prétend que l'araignée n'attaque presque jamais l'homme; cependant j'ai vu plusieurs nègres portant sur leur corps de hideuses excroissances causées par la morsure de l'araignée, et je crois que si les hommes couchaient en plein air comme les bestiaux, et s'ils n'étaient pas protégés par des vêtements qui ne laissent à découvert qu'une très-petite partie de leur corps, le vampire des tropiques ne ferait guères d'exceptions en leur faveur.
Quoi qu'il en soit, j'étais médiocrement rassuré en voyant la maudite bête qui s'avançait toujours vers ma baignoire, comme si elle eût senti la chair fraîche. J'avais heureusement à portée de ma main une canne dont je m'emparais; à cette démonstration hostile, l'araignée qui n'était plus qu'à un mètre s'arrêta et leva ses deux pattes de devant ornées de pinces comme celles d'un crabe, tandis qu'elle s'arc-boutait sur les autres comme si elle voulait sauter. La situation devenait grave. On se rappellera que j'étais au bain et par conséquent dans un médiocre costume de défense. Nous restâmes ainsi quelques instants à nous examiner, moi tenant ma canne levée, l'araignée conservant son attitude menaçante. Je ne sais si elle était émue, mais je dois avouer, en toute humilité, que que ma respiration était pénible. La position devenait fatigante, je rassemblai tout mon courage et je lançai un violent coup de canne sur la bête ; mais, soit, que j'eusse mal pris mes mesures, soit que ma main ne fût pas très-sûre en cet instant, je ne fis qu'effleurer l'animal, que je sentis se cramponner au bout de ma canne.
Pour le coup je n'y tins plus, je lançai le plus
loin possible la canne et la bete: puis, mettant de côté tout respect humain, je sautai hors de la baignoire, je courus à la porte et j'appelai à Faide.
On fut quelque temps avant d'arriver. Mon costume était trop primitif pour me permettre de me montrer, je restai donc derrière la porte entr'ouverte, craignant à chac{ue instant de sentir sur mes pieds les pinces de Taraignée. La porte entre-bàillée laissait heureusement passer un large rayon de lumière, qui partageait la pièce en deux parties. Ma canne et Taraignée, presque cachées sous une grande armoire, étaient de l'autre côté de cette ligne lumineuse, et l'animal ne pouvait venir à moi sans que je le visse parfaitement. J'attendais donc l'arrivée du secours réclamé, d'autant mieux que l'ennemi ne paraissait pas disposé à quitter sa retraite ; mais s'il eût fait la moindre démonstration hostile, je ne sais pas ce c|ui serait arrivé et si je ne me serais pas précipité dans la galerie de l'hôtel, comme x\rchimède lorsc[u'il prononça son fameux Eupr^jca.
L'hôtelier accourut enfin. Il croyait qu'il ne s'agissait c{ue d'une vulgaire araignée, et il pen-
46 sors LES TROPIQUES
sait que ma peur, puisqu'il faut l'appeler par son nom, tenait à la grosseur de cet insecte, comparé à ceux d'Europe ; mais quand il eut ouvert une fenêtre qui éclaira complètement la pièce, et qu'en se baissant il aperçut l'animal qui s'était blotti dans un coin, sous une grande armoire d'acajou, il ces^a de rire et s'occupa de le déloger avec ma canne. Cela n'était pas trèsfacile, car la bête s'était cramponnée au pied du meuble ; mais le manque de prise la força bientôt à lâcher, et elle se mit à courir avec une rapidité qui eut pour effet de me faire sauter sur une chaise où je me tins debout pendant que mon hôte continuait sa poursuite ; après plusieurs tentatives infructueuses, il réussit enfin à mettre le pied sur l'ennemi. J'entendis un craquement semblable à celui d'une noix sèche qu'on écrase , et le bonhomme , relevant son pied, me montra l'araignée qui avait saisi son soulier avec ses pinces et le serrait encore dans
son agonie.
Est-ce que l'on trouve beaucoup de ces animaux-là dans les chambres? demandai-je à l'hôtelier.
Oh! non, monsieur, me répondit-il, ils sont
très-rares en ville, et il faut, bien sûr, que celui-ci ait été apporté de la campagne dans quelque paquet d'herbe . Les grosses araignées rouges que vous pourrez trouver sont assez désagréables à cause de leur taille et surtout de la répugnance qu'on éprouve pour elles ; mais elles n'ont rien de dangereux. Les seuls insectes qui soient à craindre sont les scorpions et les cent'pieds : encore quand on est mordu, on en est quitte pour quelques jours de fièvre si on a la précaution de frotter immédiatement la morsure avec du citron ou de l'alcali.
Je ne pus m'empêcher de penser alors à tant de pauvres petites araignées que j'avais si méchamment mises à mort en France, alors qu'elles ne demandaient qu'à vivre sans faire de mal à personne. Même maintenant que je suis de retour et que j'ai planté ma tente pour toujours, je l'espère du moins, je donne souvent la vie à celles qui viennent tresser leur toile au-dessus de ma tète par reconnaissance ; car elles me rappellent leurs affreuses sœurs des Antilles, et ce seul souvenir ravive encore ma joie de me retrouver sur le sol natal, dans, notre bon et clément climat.
J'ai dit un mot tout à Tlieure du scorpion et du cent-pieds. En ce qui concerne le scorpion, tout le monde le connaît de vue, ne fut-ce que par le calendrier. Celui des Antilles est absolument de la même forme que ceux que l'on rencontre dans le midi de l'Europe, et il faut même ajouter, à sa louange, qu'il n'est pas plus gros.
Il n'en est pas de même du cent-pieds ou bête à mille pattes, que représenterait assez bien un petit insecte qu'on appelle vulgairement perceoreilles^ si on lui donnait dix à quinze centimètres de longueur. Le corps de l'animal est formé d'anneaux aplatis, très-durs et très-résistants. Il faut plusieurs coups de talons de botte ou d'un fort bâton pour écraser ce reptile, qu'on rencontre partout. Grâce à son peu d'épaisseur, il se glisse dans les moindres fentes du parquet ou du plafond, et il est bien rare, surtout à la campagne, qu'on dérange un meuble sans en trouver quelques-uns derrière.
Que de fois j'ai vu sur le parquet une famille de cent-pieds, partant à la conquête de quelque proie. La mère marchait en tête, suivie d'une douzaine d'enfants; c'était alors des cris, un
sauve qui peut général parmi les femmes, les hommes poursuivaient les malfaiteurs qui s'enfuyaient de leur mieux. Il s'en échappait bien toujours quelques-uns, car la bête se sert de ses cents pieds. Puis chacun reprenait sa place et racontait combien de fois il avait été piqué, la douleur qu'il avait ressentie , le remède c|u'il avait employé.
En ce cjui me concerne, je n'ai été mordu qu'une fois, mais il m'en souvient. C'était la nuit : il faisait une chaleur tellement étouffante que je sautai à bas de mon lit pour ouvrir ma fenêtre, je posai mon pied sur un de ces maraudeurs. La douleur fut si vive, que suivant une expression créole, je sentis mon cœur tomber à mes pieds y et j'en fus, en outre, pour huit jours de fièvre et près d'un mois sans pouvoir marcher.
On conçoit qu'avec un pareil entourage on doit toujours être un peu sur le qui-vive, et comme si ce n'était pas assez, plusieurs îles dans les Antilles sont encore infestées d'un reptile autrement redoutable, je veux parler du serpent fer-de-lance ou rihonocéphale, qui est tellement nombreux dans certaines îles, àla Martinique, par exemple, qu'il finira par faire fuir les habitants.
YI
Prenez garde au serpent! — Telle est la première recommandation que l'on adresse à l'étranger qui débarque à Saint-Pierre ou à Fortde-France ; et l'on a raison.
Le serpent est, en eflfet, pour l'habitant de la colonie, un danger incessant. Il le suit partout, à la ville comme à la campagne, dans la maison comme dans le jardin; il le menace aussi bien au sommet du cocotier ou du palmier que dans les herbes qui croissent au bord du chemin* Sa
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morsure est terrible, car elle est mortelle: elle n'admet d'autre remède que la cautérisation immédiate, et. lorsqu'elle tombe sur une veine, elle tue aussi vite que la blessure d'une arme à feu.
Si bon soulevait le parquet de ce salon où bon danse, on serait sûr de trouver quelquesuns de ces funestes animaux venus là on ne sait comment, et qui ont grandi et grossi sous les pieds d'une famille, grâce aux rats et aux souris qui leur ont fourni une nourriture abondante.
Si bon mettait le feu à ce petit cliamp où l'herbe de Guinée est emaillee de si belles fleurs, on verrait sortir. Dieu sait combien de ces hideux reptiles à tète plate et triangulaire, aux écailles jaunes et noires, qui sont gros en naissant comme un ver de terre et qui atteignent jusqu'à sept ou huit pieds de long.
Il n'y a pas longtemps que l'apparition vraie ou supposée d'un serpent rue Lacepède mit en émoi tout un quartier de Paris. On organisa une garde pour le surveiller; des hommes courageux se dévouèrent et vinrent offrir de fouiller le mur où. soi-disant, on bavait vu disparaître. Maigre toutes ces précautions, bien des per-
sonnes n'en dormirent pas pendant plusieurs nuits, craignant de voir le monstre apparaître dans leur chambre par l'ouverture de la cheminée. Et cependant il y avait cent à parier contre un que ce reptile n'était qu'une inolfensive couleuvre.
Quelles seraient donc les insomnies de ces braves gens si, tout d'un coup transportés de leur maison bien close dans une de ces habitations martiniquaises ouvertes à tous les vents, où les fenêtres ferment seulement avec des persiennes que l'on laisse ouvertes même la nuit pour laisser circuler la brise, ils entendaient les lamentables histoires que l'on raconte aux nouveaux débarqués.
Certes, parmi ces récits, il y a à prendre et à laisser. Je ne crois pas, par exemple, qu'on trouve aussi souvent un serpent dans son lit qu'on me l'a dit, ni qu'il soit arrivé à beaucoup de colons de se sentir mordus au pied en fourrant une botte dans laquelle s'était réfugié un reptile, mais parmi les aventures dont j'ai été témoin ou dont je puis garantir l'authenticité, en voici une cependant qui m'a paru mériter d'être rapportée.
Deux jours après mon arrivée, je me promenais dans le Jardin des Plantes de Saint-Pierre en compagnie d'un officier de marine. Habitué du pays depuis longtemps, il me faisait, tout en marchant et en me montrant les divers sites de ce jardin dont la Martinique est fière à bon droit, un cours complet de serpentologie. Regardez toujours à quelques pas devant vous, me disait-il, et ne vous approchez des fourrés et des arbustes qu'après les avoir battus avec votre canne. En prenant ces précautions il n'y a aucun danger. Un proverbe créole dit : « Serpent vu, serpent mort. » En effet, lorsqu'on le voit, rien n'est plus facile que de le tuer. Dès qu'il aperçoit un homme, il cherche à se sauver, et ce n'est que lorsque la retraite lui est impossible ou qu'il se voit serré de trop près, qu'il s'élance ; et pour pouvoir le faire, faut-il encore qu'il soit lové, c'est-à-dire tourné sur lui-même en spirale. Autant il est dangereux lorsqu'il est dans cette position, parce qu'alors il peut sauter avec une vitesse et une force prodigieuse, autant il est peu à craindre lorsqu'il s'est déroulé et commence à marcher; ses mouvements sont alors assez lents pour qu'on puisse le rejoindre en
pressant le pas, et un coup de la plus mince badine suffit pour lui casser les vertèbres et le rendre inoffensif. On peut même le prendre avec la main, en ayant soin de le saisir assez près de la tête pour qu'il ne puisse mordre en se retournant. Du reste, ajouta l'officier, nous voici devant la maison du directeur du jardin, je vais
pouvoir vous montrer comment cela se pratique.
— Monsieur Bellanger, dit le jeune homme au directeur, voulez-vous me permettre de présenter un de mes amis à vos serpents ?
— Volontiers, répondit celui-ci, mais ne faites pas d'imprudences.
Un nègre apporta alors plusieurs boîtes en bois, fermées d'un côté par un fin grillage qui permettait de voir les hôtes qu'elles renfermaient; c'étaient des serpents de toutes grosseurs, les uns entièrement jaunes, les autres marqués sur le dos de taches noires et brunes. Mais tous avaient cette tête plate et triangulaire qui leur a fait donner le nom de trigonocéphales, et à laquelle on reconnaît cette espèce redoutable.
— Tenez, voulez-vous voir leurs défenses, me
dit le directeur, en saisissant l'un deux près de la tète avec une pince sem]")lable au fer à friser d'un coitfeur. et en lui ouvrant la gueule avec un petit bâton, voyez-vous à la mâchoire supérieureces deux petits crocs recourbe.^ si pointu< <pi'ils peuvent traverser le cuir lui-rnème : au dessus de ces crocs apercevez-vous une petite vésicule? C'est là que se trouve le venin. La dent, si fine cju'elle soit, est cependant percée d"un petit conduit qui communique avec cette glande ; la pression exercée sur elle, cjuand le serpent mord, fait jaillir le venin par ce canal jusque dan.^ la plaie. Quant au dard que vous voyez également et avec lequel on croit généralement que le serpent pique, il ne peut faire aucun mal : c'est une espèce de langue qui sert seulement à l'animal pour attraper les insectes, et joignant l'expérience à la théorie, M. Bellanger se fit à plusieurs reprises lécher le doigt par la langue du reptile, Vous verrez souvent, ajouta-t-il. des nègres jouer avec des serpents et prétendre qu'ils ont des secrets pour les charmer. Leur secret consiste tout simplement a leur arracher les dents. Le serpent ne pouvant plu^ mordre n'est plus daniîereux.
— Mais, lui demandai-je, où avez-Yous pu vous procurer cette collection.
— Ici tout simplement, répondit-il, il y en a assez pour cela. Dans les premiers temps de mon arrivée je donnais cinq sous à chaque nègre qui m'apportait un trigonocépliale de plus de trois pieds. J'ai été obligé d'y renoncer, mes appointements y auraient passé.
— Voulez- vous voir comment on les prend, me demanda mon compagnon, tenez, regardez : et il omTit une cage où se tordait lentement un serpent de trois ou quatre pieds.
Nous étions dans une petite cour de vingt mètres de largeur sur trente de longueur : mais, mécriai-je, vous lâchez ainsi cet animal-là au milieu de nous ! que faites vous donc ?
— N'ayez pas peur, me répondit-il, et regardez. Le serpent se déroula et se mit à se traîner lentement sur le sol. L'officier courut après lui et le saisit avec une pince, le relâcha, et le ressaisit quatre ou cinq fois. Mais à un moment donné le jeune homme se recula vivement.
— Le voilà qui se love, me dit-il .
Le serpent, en effet, se repliait en rond sur luimême, et bientôt nous ne vimes plus qu'un cer-
88 sous LIS TROt'IOUES
cle jaunâtre au-dessus duquel se balançait la tête du reptile.
— Il ne ferait pas bon à dix mètres de ce monsieur-là. me dit le jeune homme. Jugez maintenant de sa force et de sa ^-igueui\
Il attacha son mouchoir au bout d'une longue canne a pèche et Tagita devant le serpent. Celui-ci resta quelques intahts sans bouger ; puis tout d\m coup nous entendimes un bruit sec. comme celui d'un ressort qui se détend, et nous vîmes le serpent franchir d'un bond une distance de dix mètres au moins. A peine fut-il retombé à terre qu'il recommença à se lover.
— Mais. m"ècriai-je. en deux bonds il serait sur nuus.
— Il n"v a pas de danErer. me dit 31. Bellan2:er. Jamais le serpent ne poursuit l'homme que lorsqu'il est blessé. Si Ton ne le surprenait pas en marchant dessus ou en passant près de lui quand il dort; si quelquefois, dans sa fuite devant l'homme il ne se trouvait pas acculé contre un obstacle qu'il ne peut franchir, jamais il ne s'élancerait contre personne. Grâce au ciel, le serpent est un animal qui n'attaque qu'à la dernière extrémité. Sil en était autrement, il faudrait dé-
serter l'île, car il v a déjà trop d'accidents tous les joui's.
— Mais en attendant, comment allez-vous réintégrer votre pensionnaire dans sa case ? Il n'a pas l'air du tout disposé à quitter sa position, dis-je en montrant le trigonocéphale toujours lové sur lui-même.
L'officier ramassa quelcpies pierres et se mit à les jeter dans la direction du serpent. A la première qui r atteignit- 1" animal se déroula et se disposa à s'éloigner. Mais il n'avait pas fait dix pas en se traînant, qu'il était repris et renfermé dans sa boîte. L'enseigne revint vers nous.
— Vous voyez, me dit-il. ce n'est pas plus difficile que cela.
Quand nous prîmes congé de 3L Bellanger pour continuer notre route, le serpent avait perdu tout son prestige âmes yeux. et. moi. qui, le matin, ne posais le pied qu'avec circonspection dans les rues pavées de Saint-Pierre, je marchais d'un pas délibéré dans les allées ombreuses et les sentiers bordes d'arbustes du Jardin des Plantes.
Il y avait à peine cinq minutes que nous avions quitte la maison du directeur, lorsque mon com-
60 sous LES TROPIOUES
pagiion m'arrêta en face à\m petit arbre haut à peine comme im noisetier.
— Voyez donc, me dit-il, les belles goyaves, et il avança la main pour en saisir une.
Mais le fruit, à peine cueilli, s'échappa de sa main, qu'il porta vivement à sa figure, et je vis tomber à ses pieds un petit serpent long tout au plus de 9 à 10 pouces qui disparut dans les herbes.
— Etes vous blessé ? m'écriai-je.
— Je crois que je viens d'être mordu à la joue, me répondit-il.
— Non, lui dis-je. en le regardant attentivement, je n'aperçois aucune trace de piqûre.
Mais presque aussitôt je vis poindre audessous de Toeil gauche deux petites marques rouges et bientôt deux gouttelettes de sang.
— Ce n'est rien, repris-je, il n'y a que deux piqûres grosses comme la pointe dune aiguille. Avec un peu d'ammoniaque il n'y paraîtra plus.
Le jeune homme pâlit un peu.
— Je n'en ai malheureusement pas sur moi, fit-il ; d'ailleurs Fammoniaque n'est pas un réactif assez puissant. Ces deux petites piqûres qui vous semblent inoifensives m'auront tué dans
une heure si je ne suis pansé à temps. Je vais rester ici sans bouger, tout mouvement hâterait l'absorption du venin. Courez chez M. Bellanger et priez-le de venir lui-même avec un bistouri et sa poire à poudre : c'est ce qu'il y a de mieux. Je voulus dire un mot.
— Ne me faites pas parler davantage, me dit le jeune homme, et courez vite. Une minute de perdue peut me coûter la vie.
En quelques secondes j'étais chez le directeur. Il prit à la hâte un flacon d'ammoniaque, une petite gourde de rhum et partit.
— Et la poudre? m'écriai-je.
— La poudre est inutile, me répondit-il en m'entraînant. Si l'on peut au moment même de la morsure faire une incision, la remplir de poudre et y mettre le feu, c'est en effet la meilleure et la plus prompte des cautérisations. Mais il n'y a pas moyen de songer à la pratiquer sur la joue, surtout dix minutes après la morsure et lorsque le venin a dû déjà commencer à s'étendre. Si, au moins, la morsure était à la jambe ou au bras, on pourrait espérer d'arrêter la circulation en liant fortement le membre, et empêcher le sang vicié de se répandre dans le reste du corps. Le
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pis qu'il pourrait lui arriver, ce serait de subir une amputation. Mais avec une morsure à la tète on ne peut répondre de rien. La seule chose que nous puissions tenter, c'est de sucer la plaie. On peut avaler le venin du serpent, comme la bave du chien enragé, sans le moindre danger. Il faut seulement n'avoir aucune écorchure dans la bouche, aucune gencive qui saigne. Ce dont on s'assure en se gargarisant avec un peu de rhum ou de tafia.
Nous courions toujours; nous fumes bientôt près du blessé. Déjà la joue était enflée et l'œil à moitié fermé. M. Bellanger fit deux profondes entailles en croix, avala une goutte de rhum et se mit à sucer le sang qui sortait de la blessure, puis, avec une éponge imbibée d'ammoniaque, il lava la plaie pendant un quart d'heure, malgré les plaintes que la douleur arrachait au jeune homme*
— Allons, maintenant levons-nous et allons cliner, dit M. Bellanger. Des nègres avaient apporté un brancard, mais il les renvoya.
— Quittez donc votre mine effrayée, me ditil à demi voix ; il faut avant tout lui remonter lé moral et lui ôter toute espèce de crainte.
— Un y a plus de danger? lui demandais-je.
— Je Tespère, me répondit-il tout bas ; puis il ajouta à haute voix : Allons, vite en route ! notre diner refroidit ; car vous dinez avec moi, n'estce pas?
— Merci ! répondit roftîcier, il faut que je prenne le quart à quatre heures.
— Oh ! me dit le directeur, le moral est solide ; tant mieux !
— Ma foi, reprit-il vous enverrez prévenir à bord c{ue vous ne pouvez revenir ; vous m'avez fait assez peur pour me devoir un dédommagement.
Nous arrivâmes chez M. Bellanger en riant et en causant. Le soir, l'officier eut un peu de fièvre; mais, le lendemain, il était complètement remis, et rien ne rappelait la catastrophe à laquelle il avait échappé, que deux bandes de sparadrap plantées en croix sur sa joue.
— C'est égal, me disait, C[uelques jours après, M. Bellanger, votre ami a eu une fameuse chance . Je connais bien peu de personnes qui soient revenues de la pic^ùre du serpent.
— Oh! lui répondis-je, celui-là était si petit.
— Peu importe, me risposta-t-il, les plus petits sont peut-être les plus dangereux, parce qu'ils pénètrent partout et qu'ils sont bien plus difficiles à apercevoir.
YII
Le serpent de la Martinique a des ennemis. Qui n'a pas les siens ?
Les plus redoutables et les plus acharnés ne sont pas, comme on pourrait le croire, les habitants delà colonie. Le créole, au contraire, est, à l'endroit de ce voisin dangereux, d'une indifférence et d'une tolérance vraiment fabuleuses. Il faut que compère serpent^ ainsi que l'appelle le nègre, se permette de bien grandes libertés pour ^u'onse décide à user de rigueur envers lui. La
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politesse des colons envers ces reptiles ne va pas cependant jusqu'à imiter les habitants de Madagascar, qui lorsqu'ils trouvent un serpent dans leur cabane, le poussent doucement et avec tous les égards possibles jusqu'à la porte, afin de ne pas offenser ce puissant seigneur et de ne pas s'exposer au ressentiment de sa famille ; mais le créole est tellement habitué, depuis sa naissance à la vue du trigonocéphale, il est tellement blasé sur les accidents qu'il cause (il meurt par an plus de soixante personnes de la piqûre du serpent), qu'on ne se préoccupe pas plus de ce danger incessant, que le passant dans les rues de Paris ne s'inquiète des cheminées qui pourraient bien lui tomber sur la tête.
Je me rappelle que je dînais un jour chez un habitant de Saint-Piéride, dont la maison était située sur les boulevards qui entourent la ville. En entrant dans la salle à manger, on aperçut un convive sur lequel on ne comptait pas. C'était un serpent qui avait tranquillement pris place sur une des chaises rangées autour de la table. Un coup de canne administré par le maître de la maison apprit à l'intrus que sa familiarité était déplacée. Il y avait là plusieurs jeunes femmes ;
pas une ne songea à s'évanouir. On se mit h table et on mangea d'aussi bon appétit que si rien d'extraordinaire ne s'était passé ; et cependant le matin même, sur une sucrerie voisine, appartenant à M. Rufz, président de la chambre du commerce, un pau\Te nègre, passant le bras entre deux barriques pour ramasser un râteau, avait été mordu et était mort en moins de deux heures. Il était vrai qu'à ce repas, il y avait des titris et des vers palmistes^ mets très-recherchés à la Martinique .
Seul, je n'avais pas grand faim. Etait-ce parce que les vers palmistes, malgré la sauce qui les accompagnait, me semblait avoir trop d'analogie avec ceux quiproduisent les hannetons enFrance, ou parce que les titrisj, petits poissons longs d'un ou deux centimètres au plus, me paraissaient, avec leurs corps blanc et leur tète noire, ressembler démesurément à l'amorce qu'emploient habituellement nos pécheurs à la ligne ! Etait-ce enfin parce que nos hôtes, en rejetant dans le jardin, sur lequel s'ouvrait la salle à manger, le corps dureptile, nous avaient annoncé, d'une manière certaine, la visite d'un second trigonocéphale pour la soirée ? Je ne sais ; mais je me sen-
Ô8 ^OUS LES TKOPIOUES
tis plus à Taise quand, à la tin du repas, un nègre placé près de la porte s'écria : ce Mi ïnouché second sêpent qua véni. )) Voyez, monsieur, le second serpent qui vient.; Comme Tavait prévu notre hôte, le mâle, inquiet de l'absence de sa compagne, avait suivi sa trace, et nous pûmes le voir s'approcher du corps dellnfortunée. se coucher sur elle comme s"il eût voulu la ranimer. Je crois qu'à cette vue. il y eut plus d'im spectateur qui, oubliant qu'il s^agissait de serpents, aurait désiré pouvoir rendre la vie à la morte, afin de ne pas séparer des amants si fidèles. On trouva un autre moyen de les réunir, et l'on passa le reste de la soirée dans le jardin, sans s'occuper davantage des hôtes qu'il pourrait contenir.
J'ai revu depuis, en France, une des charmantes créoles dont j'avais admiré, ce soir-là, l'intrépidité en face du hideux et mortel trigonocéphale, elle pleurait à chaudes larmes et venait d'avoir une attaque de nerfs parce qu'un hanneton s'était jeté etourdiment dans ses cheveux.
Mais si rinsoucianee. l'apathie de la population aux Antilles ne se préoccupe guère d'exterminer cet odieux reptile, il n'en est pas de même, heureusement, des autr-OB animaux, crui sem-
blent comprendre le danger qu'il y a pour eux à laisser croître et grandir un si redoutable ennemi, qui attaque et dévore tous ceux dont il peut faire sa proie. On a trouvé, dans le ventre de quelques trigonocépliales, des poules avec leur couvée, jusqu'à déjeunes chevreaux : il est la terreur des oiseaux, dont il envahit les nids, de tous les êtres animés.
Les rats, les chats, les cochons se nourrissent du serpent, et poursuivent les petits nouvellement éclos comme s'ils sentaient bien qu'il n'y aurait pas de salut à espérer pour eux s'ils laissaient se développer ces effroyables familles qui mettent au jour plus de soixante reptiles à chaque portée.
Mais même lorsqu'il a pris son développement et sa force, le trigonocéphale a encore à combattre plusieurs ennemis redoutables : la. coiiresse ou couleuvre de la Martinique, qui, lorsqu'elle le rencontre, l'attaque et lutte avec lui jusqu'àla mort ; le manicon., espèce de hérisson ou de mangouste au groin de porc, à la puissante denture, aux ongles longs et aigus, au cuir épais, qui poursuit le serpent jusque sur les arbresetne le quitte qu'après l'avoir tué, s'il ne trouve lui-même la
mort sous les coups du trigonocéphale ; le rat, malgré sa petite taille, vend souvent aussi chèrement sa vie.
Mais le plus dangereux ennemi du reptile, celui contre lequel il reste impuissant, c'est un oiseau originaire du Cap, et introduit dans ces dernières années àla'Martinique par lessoins delà société d'acclimatation. On le ïiomm.ele se?ye?itaire ou le secrétaire^ à cause d'une longue plume qu'il porte derrière la tête et qui le fait ressembler à un écrivain qui aurait mis l'instrument de sa profession derrière son oreille. C'est un bel oiseau de la grosseur d'un petit aigle. Rien n'est beau comme cet animal lorsqu'à la vue du serpent son œil s'anime, brille et que tout son corps frémit. Dès qu'il aperçoit son ennemi il fond sur lui. En vain le reptile cherche à fuir : l'oiseau, d'un bond léger, se trouve toujours devant lui. Tant que le serpent reste lové, le secrétaire se tient à distance ; mais dès que le reptile se déroule pour se sauver, l'oiseau saute, frappe son adversaire à coup d'aile ou à coups de pattes avec une vigueur et une précision incroyables ; puis, quand le trigonocéphale est étourdi, il l'assujettit sur le sol en le serrant avec force près de
la nuque et lui brise le crâne avec son bec.
Il n'est pas jusqu'au rossignol des Antilles qui ne soit, lui aussi, un utile auxiliaire contre le serpent. Un peu plus gros que celui de nos climats, il recherche comme lui le voisinage des habitations, qu'il charme de son chant suave et harmonieux. Mais souvent l'air commencé s'interrompt brusquement, les notes joyeuses font place à des cris plaintifs et désespérés. Le colon sait alors qu'il y a un trigonocéphale dans le voisinage, et il n'a qnk suiATe les mouvements de l'oiseau pour apercevoir bientôt le dangereux visiteur.
La femme d'un officier supérieur récemment arrivé à la Martinique, visitait un jour devant moi une maison de campagne aux portes de la ville de Saint-Pierre. L'habitation était convenable, située dans un site ramassant, et le propriétaire en faisait habilement ressortir tous les avantages. Au moment où la jeune femme allait sans doute consentir à un prix un peu élevé, le colon entend tout à coup près de lui les cris désespérés d'un rossignol, et, l'habitude remportant, il s'interrompt brusquement :
-^ Excusez^moi un instant, madame, dit-il à
celle qLi'il considérait déjà comme sa locataire, mais il faut que j'aille tuer un serpent.
Quelques secondes après, il revenait, rapportant triomphalement au bout de sa canne un trigonocépliale de plus de trois pieds. Mais la jeune femme n'avait pas attendu son retour.
— A-t-on jamais vLi, s'écriait le créole désappointé, un enfantillage pareil ! Sans doute il y a des serpents ici, mais où n'en trouve-t-on pas à la Martinique? Et d'ailleurs, s'il n'y avait pas de serpents, les rats mangeraient toutes les cannes et Ton ne pourrait faire de sucre.
J'ai cependant entendu dire qLi'on faisait aussi du sucre à la Guadeloupe, où il n'y a pas de serpents.
On pourrait croire que de pareils faits sont sinon inventés du moins singulièrement amplifiés. Les voyageurs, comme les chasseurs, ont une déplorable réputation et Ton dirait peut-être : A beau raconter qui vient de loin. Pour que le lecteur soit bien édifié sur la véracité de ces récits, je ne crois pas pouvoir mieux faire que de citer ici un rapport présenté à la société d'aclimatatiou par M. Rufz de Lavison, un de ses membres les plus distingués. M. Rufs a longtemps habité la
Martinique où il fut pendant plusieurs aimées maii^e de la ville de Saint-Pierre. C'est en outre un des médecins les plus distingués de la faculté de Paris. Comme magistrat et chirurgien, il a été plus à même que personne de connaître les accidents causés par la serpent ; or voici en quels termes s'exprime le rapport en question :
ce Messieurs, il vous a été lu, dans la séance du 28 mai, un très-intéressant mémoire de M. le comte deChastaignez, membre de la Société, résidant à Bordeaux, surrintroductionaux AntUles de diverses espèces d'animaux destructeurs des serpents. Propriétaire d'une habitation à la Martinique, M. de Chastaignez est à même d'apprécier quel fléau est pour cette colonie le bothrops lancéolé. De tous les reptiles venimeux, c'est le plus redoutable ; sa morsm^e fait périr à la Martinique plus de cinquante personnes par an, sans compter un grand nombre d'autres qui restent estropiées à la suite de cet accident. Sa fécondité ajoute encore à la terreur qu'il inspire, car ses portées sont souvent de cinquante à soixante petits. M. de Chastaignez a pensé avec raison qu'il pouvait ranger ce terrible reptile dans la classe des animaux nuisibles, contre lesquels l'article 2
de nos statuts recommande F acclimatation des espèces qui sont dans la nature les antagonistes. Parmi ces espèces M. de Chastaignez vous propose richneumon d'Egypte, les mangoustes de rinde, le hérisson de Tlnde et Toiseau appelé secrétaire du Cap.
La commission que vous avez nommée pour examiner ce travail, et dont j'ai Ihonneur d'être le rapporteui\ est d'avis d'accueillir la proposition de M. de Chastaignez, et la porte à la connaissance des membres de la Société qui habitent les pays où se trouvent les espèces qui peuvent servir d'auxiliaires contre le bothrops lancéolé, avec prière de les faire paiTenir à la Martinique. La commission pense que la destruction d'un aussi dangereux animal est digne d'être mise au nombre des prix de la Société, et quune somme deoOOfr. devait être accordée à T acclimatation à la Martinique soit de Fichneumon d'Egypte, des mangoustes de l'Inde ou du secrétaire du Cap. s'ils sont destructeurs du bothrops lancéolé» »
M. R.ufz a fait suivre son rapport des renseignements suivants :
ce Pour avoir une idée de la mortalité qu'occasionne la piqûre du serpent, j'ai essayé d une
statistique approximative. Mes renseignements ont été pris auprès de quelques habitants éclairés, et surtout de ^IM. les curés, toujours assez bien au fait de ces sortes d'accidents qui excitent une sorte demotion publique ; il est résulte cjue j)our toute la colonie, dont la populutation s'eleve à 123,000 âmes, la mortalité de lapiqùre du serpent, portée à cinquante personnes par an, n'est pas au-dessus de la vérité. Cette mortalité a lieu principalement parmi le s travailleurs des champs, hommes adultes en plein rapport pour la société coloniale. On peut, toujours approximativement, l'évaluer à un vingtième des personnes piquées. Chaque personne piquée est mise hors de travail pendant quinze jours ou trois semaines au moins, et un très-grand nombre de ces dernières restent estropiées pour le reste de leur vie. Car la piqûre du serpent n'entraîne pas seulement la mort, elle laisse bien d'autres infirmités, de vastes abcès, origine dulcères incurables, des cancers, des nécroses des os, des gangi^ènes, des engorgements du tissu cellulaire, principe chez le noir, du mal appelé éléphantiasis, des céphalées opiniâtres, des paralysies, des cimaui'oses et même la perte de la parole. Nommé médecin de
rhôpital civil, créé en 1830 après Fémancipation, j'ai eu en moyenne, pendant six ans, à faire trois amputations de membres par an, par suite de la piqûre du serpent, sans compter d'autres opéra^ tions de m^oindre gravité.
» Vous voyez, d'après ce tableau, que j'ai appuyé dans mon enquête de preuves plus détaillées, de quelle conséquence est pour la Martinique la piqûre du serpent. Aussi M. le docteur Guyon, qui s'est occupé du même sujet que moi, a-t-il raison de s'écrier (( que le fer-delance était une véritable calamité pour les îles qui en étaient affligées, car il ne se passait pas de jour qu'il ne fit des victimes, et que sa destruction serait, pour ces contrées, un bienfait non moins grand que la découverte de Jenner pour le monde entier.
» Il semble qu'un pays en proie à un tel fléau ne devrait avoir rien de plus à cœur que de s'en affranchir. Cependant, je dois le dire, l'insouciance, l'apathie de notre population, à cet égard, est incroyable. C'est presque, j'oserai le dire, la stupide résignation du désespoir. Ce que j'écrivais en 1840, ce qu'écrivait M. Guyon, en 1814, est encore vrai aujourd'hui, a L'habi-
tant de la Martinique s'est résigné à vivre avec son ennemi ; depuis longtemps il n'entreprend plus rien contre lui. On lui a fait sa part; à lui les lialliers, les bois, tout ce qui n'est point habité par l'homme ; on ne le recherche que lorsqu'il se montre sur les terrains cultivés,
» Ce n'est point, messieurs, qu'on ne songe point au serpent à la Martinique. On peut dire, au contraire, qu'il est toujours et partout présent. Il entre dans la combinaison de toutes nos actions. Sous la hutte du noir, dans ces contes et fabliaux où se plait l'imagination des hommes primitifs, le serpent, le compère serpent joue toujours le principal rôle. On dirait la continuation de celui qu'il a joué auprès de nos premiers parents. A la table du riche habitant, et dans son salon, le serpent a toujours sa part dans la conversation et fournit l'anecdote du jour, et nous tient lieu des incendies, vols et assassinats qui font les faits divers de vos journaux; mais ni la crainte du voleur ou de l'assassin qui menacent vos rentes, ni la préoccupation de vous sauvegarder du heurt en voiture et de ces mille accidents qui encombrent les rues d'une grande ville, n'égalent la préoccupation du sex^pent pour
riiabitant de nos campagnes. S'il marche dans les champs, ses yeux sont sans cesse aux aguets ; il les porte à droite, à gauche, en haut, en bas. Cela est devenu une sorte d'acte instinctif. Au moindre frôlement des herbes, ce n'est pas au vent, ce n'est pas à l'oiseau, ce n'est pas à tout autre insecte qu'il songe, c'est au serpent. Cette pensée nous entre dans la tête avec le jour qui ouvre nos yeux; que dis-je? elle assaille notre sommeil et nous suscite les plus affreux cauchemars ; vient-on à poser le pied par terre, au milieu de la nuit, on croit toujours sentir l'impression de froid que fait sentir le reptile, dernièrement, aux partes de la ville de Saint- Pierre, une négresse s'éveille aux cris de son enfant malade; elle enflamme une allumette, et tout aussitôt d'entendre le bruit d'un jet ou d'un ressort qui se débande; la malheureuse enlève son enfant, se précipite par la fenêtre et crie : (( au serpent ! » On accourt ; c'était en effet un bothrops lancéolé de 4 pieds qui, lové sur une étagère, s'était, au bruit et à l'éclat du feu, lancé au hasard. Je pourrais multiplier de pareils récits à l'infini.
» Je dirai tout en un mot. Le serpent fer-de-
lance, à la Martinique, est appendu sur la (?olonie comme Tépée sur la tête du Sicilien Damoclès. Mais, triste elFet de Tliabitude ou plutôt, comme Tappelle M. de Chastaignez, de la routiney cette rouille de l'esprit dont votre société a entrepris de débarrasser l'esprit humain, le Martinicain, je le répète, s'est habitué au sei*pent. Ce qui fait penser que Damoclès lui-même se serait habitué à son épée, et aurait achevé sans souci le festin du tyran de Sicile, si l'expérience qu'avait imaginée Denys s'était prolongée seulement quelques minutes.
» J'ai insisté, messieurs, sur cette obsession qu'exerce le serpent, pour vous donner une idée du service que vous rendrez à la Martinique, si jamais vous parveniez à la délivrer d'une pareille tyrannie.
)) Ce n'est point ici le temps d'entrer dans les détails de l'histoire naturelle de cet animal. J'ai longuement exposé dans mon enquête avec l'aide de la colonie entière, dont je n'ai été que le secrétaire, les mœurs du bothrops lancéolé, son anatomie, sa physiologie, et sourtout la pathologie qu'entraîne sa piqûre et les moyens thérapeutiques qu'on lui peut opposer. Je m'oc-
cupe en ce moment, avec Faide et Tencouragement de votre savant secrétaire, M. Auguste Duméril, de publier une nouvelle édition de ce travail.
)) Je dois pourtant, pour achever de vous édifier sur le compte de ce monstre, car je ne puis rappeler autrement, rappeler que votre vipère de 2 pieds à 2 pieds 1/2 au plus, n^est que la miniature de notre bothrops ; que le plus grand nombre de ceux que Ton rencontre ont de 4 à 8 pieds ; qu'il n'est pas rare d'en trouver de 6 : le plus long que j'ai vu avait 6 pieds 1/2.
» Mais les premiers historiens des Antilles, Dutertre et Labal, parlent d'individus de 8 à 9 pieds de long et de 3 à 4 pouces de diamètre. La tradition raconte que les premiers Européens qui tentèrent la colonisation de la Martinique, furent obligés de se rembarquer par Thorreur que leur inspiraient les serpents dont l'ile était alors infestée. Permettez-moi, enfin, par une sorte d'artifice oratoire, pour achever de gagner votre conviction et votre intérêt, de produire ici un individu de la terrible tribu dons nous parlons, un bothrops lancéolé, pris au hasard dans le cabinet du Muséum. Considérez ce hideux ani-
mal, voyez cette couleur sombre et cette forme ronde qui le rendent d'autant plus perfide que c'est la forme des branches d'arbres ou la couleur de la terre sur lesquelles il repose souvent, et dont l'œil ne saurait le distinguer. Voyez cette large gueule et les longs crocs plus rapides et plus mortels qu'un pistolet à double détente, et lisez souvent cette terrible inscription : ce Serpent qui a tué deux hommes. »
)) La puUulation de ce monstre n'est pas moins effroyable que son aspect; tous ceux qui l'ont étudié lui ont attribué des portées de cinquante à soixante petits. J'en ai trouvé une de soixantecinq. Aussi le rencontre-t-on par centaines. L'un de nos collègues, qui lui aussi avait déjà appelé votre attention sur ce sujet, l'honorable M. Pécoul, peut vous attester que dans le nettoyage des savanes de son habitation, environ quelques hectares de terre, on en a tué trois cents.
» Je n'ai parlé jusqu'à présent que des dangers que le serpent fait courir à l'homme. Je dois ajouter qu'il n'est pas moins redoutable aux autres animaux. Il est Carnivore et se nourrit de tous cetix dont les dimensions hii permettent
d'en faire sa proie. On a retiré de son ventre des poules et leurs couvées, et jusqu'à de jeunes chevTeaux. Aussi le trouve-t-on souvent dans les poulaillers, où il fait autant de ravages que vôtre renard. Il est le fléau des oiseaux, dont il envahit les nids et dont les cris souvent révèlent sa présence et semblent appeler Fliomme à leur secours. Le cheval se cabre à son aspect et tombe sous son venin; j'ai vu le bœuf lui tendre des cornes impuissantes. Toute la nature animée Fa en horreur. Mais s'il est l'ennemi de
tout le monde, par un juste retour tout le monde lui est hostile.
» La poule elle-même si craintive, en attendant qu'elle soit mangée par les gros bothrops, écrase de son bec et mange les petits bothrops ; le chien l'attaque résolument; on a \u jusqu'au rat se défendre contre lui. En i842, pendant que j'écrivais mon enquête, et qu'en face de ce terrible animal, j'agitais, en moi-même, comme bien d'autres sans doute, cette téméraire question : (c De quelle utilité le sçrpent et ses semblables, si funestes à Thomme, peuvent-ils être dans la création? » je vis un jeune chat entrer dans mon cabinet, tenant dans sa gueule un petit serpent
qui se débattait contre lui. Je reçus ce petit accident comme un avertissement, comme une leçon qui m'était donnée par cette Providence divine, dont la sagesse infinie est pour nous un point de repère si sûr dans nos embarras d'esprit. Je compris que le serpent, les insectes et leurs congénères ne sojit qu'une circonstance de ce grand problème du bien et du mal sur la terre, destiné à exercer la liberté et la sagacité de l'homme, et sans lequel nous ne saurions concevoir cette liberté.
y) Il n'est pas probable que Dieu, ce grand donneur, comme l'appelle Montaigne, qui nous a donné tant de choses et tant de choses superflues, nous ait laissé désarmés contre les surprises d'un aussi vif animal que le serpent. S'il s'est réservé, comme dit fort bien M. de Chastaignez, à lui seul le pouvoir de créer, il a donné à l'homme celui de modifier la création, qui est après la plus grande puissance donnée sur la matière. »
Je ne m'étends pas davantage sur les animaux redoutables que Ton rencontre dans les Antilles. Il y aurait bien encore quelques pages curieuses à écrire sur les requins qui foisonnent, sur les caïmans qui ne sont pas rares dans les rivières ou dans les cours d'eau un peu profonds ; mais le récit de leurs exploits pâlirait à côté de ceux du serpent. Ils ont d'ailleurs assez de modération pour rester dans leur domaine et ne pas venir poursuivre
riiomme jusque chezdui. Pour peu qu'on renonce au plaisir si tentant sous ce soleil brûlant de se baigner dan^ la mer, ou dans les rivières qui ont plus de deux pieds de profondeur, on n'aura jamais rien à démêler avec eux, car le caïman est très-timide hors de l'eau et le plus petit caillou suffit pour le mettre en fuite. Mais à côté des bêtes dangereuses, il y a encore celles qui ne sont qu'incommodes et elles sont assez nombreuses aux Antilles pour qu'on ne puisse les passer sous silence. Il y a d'abord toutes celles que nous connaissons en Europe. Elles sont seulement plus fortes et plus agiles, car le climat leur réussit mieux qu'aux êtres humains. Les marchands de poudré insecticide font fortune et Murillo aurait trouvé là de bien beaux modèles. Je ne parle pas non plus des moustiques, des maringouins et des cousins, ni de leurs ruses pour arriver à travers les gants, les vêtements et les moustiquaires jusqu'à votre épidémie, mais parmi les myriades d'insectes rampants et volants qui grouillent sur le sol ou pullulent dans l'air, deux ou trois méritent une mention particulière. Ce sont : le ravet ou cancrelat, le poux de bois, la chique.
Le ravet est un insecte à peu près deux fois gros comme un hanneton. Brun comme lui, muni d'ailes vigoureuses et de pattes agiles, il vole partout, se fourre partout dans les maisons, dans les meubles, dans le vêtements, dans le linge, dans les aliments, répandant partout sa nauséabonde et pénétrante odeur. Il se jette étourdiment dans le vase qu'on porte à ses lè^Tes ; souvent lorsqu'on rentre exténué de chaleur et qu'on avale d'un trait un verre d'une boisson renfermée dans un vase de terre poreuse pour qu'elle se conserve fi^aîche, on s'aperçoit avec horreur qu'on vient de boire une décoction de ravet. On retrouve avec dégoût la trace de son yjassage sur le fi^uit, dont il a empoisonné la saveur, et le soir il empeste les chambres où l'attire la lumière et où il vient efeontément se poser juscpie sur votre visage, et sur vos mains, spéculant sur le dégoût cpiïl inspire et qui empêche de l'écraser.
Le poux de bois, lui, à une autre spécialité : très-petit, presqu'imperceptible, il dévore cependant en peu d'heures le bois, les étoffes, le papier qu'on n'a pas la précaution de visiter tous les jours, ne laissant à sa place que des
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nids de poussière terreuse qui prennent hientùt les proportions de ces énormes fourmilières que Ton rencontre dans nos forets.
Il y a encore les hètes rouges, qui montent dans les jambes et laissent sur la peau de cuisantes ampoules : la cliique, petit insecte qui se loge sous les ongles, aux pieds surtout. et qui y a bientôt pratiqué une ca\ité où il dépose ses œufs accompagnés d'une incessante démangeaison: mais on se préoccupe peu de
pareilles misères. On prétend même que certaines dames créoles vont exprès dans les endroits où Ton prépare la farine de manioc et où
les chiques sont très-abondantes afin d"en rapporter quelques unes. Cela leur procure boccasion de se faire gratter les jambes par une negi^esse le soir en sVndrjrmant. ce qui e.-t à ce qu'il paraît un plaisir dont il ne faut pas médire. C'est au milieu de ce monde gTouillant et hostile que l'on passe sa vie aux Antilles. Un soleil implacable vous tient rcnfHrme depuis huit heures du matin jusqu'au soir, sous peine de mort. Un tremblement de terre peut à chaque instant vous ensevelir sous les débris de la maison, souvent la nuit des craquements sinis-
très vous réveillent en sursaut ; le plancher ondule sous vos pas comme le pont d'un navire au milieu de la tourmente et sans prendre le temps de se vêtir on se précipite dans la rue ou dans le jardin. Là du moins les plafonds ne tomberont pas sur la tête, et si la terre ne s'entr 'ouvre pas ou ne vomit pas la flamme comme en 1838 à la Guadeloupe, vous pouvez espérer que votre dernière nuit n'est pas encore arrivée. Vous jurez' alors de ne plus habiter qu'une maison en bois que les tremblements de terre secoue comme la mer fait d'un navire sans la renverser comme celles de pierre. Hélas! deux jours plus tard un ouragan enlèvera peut-être votre chalet avec tout ce qu'il contient comme une brise légère joue avec la plume ou la paille.
Et cependant Ton s'habitue à ces périls de toutes sortes, à ce perpétuel qui vive où l'existence est mise en jeu à chaque instant, et lorsqu'après avoir échappé à la fièvre jaune, aux maladies, aux serpents, aux tremblements de terre et aux ouragans, on se rappelle ces splendides soirées où les étoiles brillent comme des diamants , où des nuées d'insectes lumineux
remplissent ratmosphère, comme d\me pluie d étincelles ; ce bruissement sonore de la brise du soir dans les cocotiers et les manguiers, ces douces rêveries dans le balancement du hamac ; les longues journées à Fombre des bambous , au bord des rivières où Feau limpide bouillonne, s'écorche et rejaillit sur les roches de corail, je ne sais quoi de doux et de triste à la fois vous monte à la tête et vous fait battre le cœur. On laisse toujours quelc[ue chose de soi aux lieux où l'on a vécu, où l'on a seulement passé.
On séjourne peu de temps à Saint-Thomas. Le lendemain ou le surlendemain, au plus tard, on s'embarque sur les paquebots de correspondance.
Comme ceux-ci ont à faire un trajet beaucoup moins considérable que celui d'Europe, ils sont beaucoup moins bons marcheurs. Ce sont en général de vieux steamers que la compagnie envoie gagner leurs invalides à ce service, et on y est encore plus mal que dans la traversée de Suuthampton à Saint-Thomas.
Par bonheur, nous trouvâmes sur la rade de Saint-Thomas une frégate française, laPénélope, qui retournait à la Martinique après une course dans les Antilles. Le commandant, que j'avais rencontré déjà dans un précédent voyage à Saint-Domingue, vo-ulutbien m'offrir l'hospitalité. On pense si je refusai, et s'il fut superbe le regard de dédain que je jetai sur le bateau à vapeur britannique qui commençait à se mettre en marche, suant et soufflant de toute sa vapeur au moment où la leste frégate toutes voiles dehors, et se penchant gracieusement sous la brise quittait la passe de Saint-Thomas.
Je vUe connais rien de gai e\ de charmant comme une traversée à bord d'un navire de guerre, surtout quand on vient d'habiter une de ces grandes hôtelleries flottantes que l'on appelle les paquebots britanniques et qui n'ont d'autre qualité que de faire régulièrement leur cent lieues par vingt-quatre heures. Là, on n'est qu'un colis vivant pressé, entassé avec une foule d'autres ballots, de façon à tenir le moins de place possible, traité comme une marchandise encombrante qui doit être rendue à destination avec ou sans avaries. Ici, on devient un hôte,
traité avec tous les égards possibles, on est reçu dans un salon où chacun fait assaut de politesse et d'urbanité. Il faut bien le reconnaître, en efifet, si les officiers de marine sont en général un peu froids et cérémonieux vis-à-yis des passagers qui ne portent pas leur uniforme, ils sont en revanche d'une politesse et d'une tenue irréprochables. Il est d'ailleurs très-facile de se les concilier tout à fait en se conformant à quelques règles de savoir-vivre spéciales à nos navires de guerre. Celui qui en mettant le pied sur le pont montre qu'il ne les ignore pas est immédiatement adopté. Les officiers de tout grade s'empresseront auprès de lui, et les timoniers ou les matelots de l'avant ne s'aviseront pas de vouloir lui faire croire que la roue du gouvernail est un moulin destiné à moudre le café de l'équipage.
Ainsi, en entrant dans le canot qui vient vous prendre pour vous conduire à bord, ayez soin de vous mettre rigoureusement à la place que vous assigne votre grade ou votre fonction au milieu des officiers ou autres personnages présents.
La place d'honneur est à l'arrière du canot,
centre du banc circulaire adossé au gouvernail. La seconde place est à droite de celle là, la troisième à gauche, et ainsi de suite.
A bord, dès que vous avez franchi l'échelle de commandement, saluez. Ceci n'est que de la civilité puérile et honnête. Mais si après être descendu dans l'intérieur du bâtiment, vous remontez sur le pont, vous croyez peut-être avoir le droit de vous couvrir? détrompez-vous, ce serait là une grave infraction à Tétiquette. Le pont est un salon où Ton doit se présenter convenablement vêtu, et où Ton doit saluer en entrant. Il y a là, d'ailleurs, au-dessus de votre tête, le pavillon national auquel vous devez un hommage. Ne manquez pas non plus, au coucher du soleil et lorsque vous entendrez le commandement : attention pour les couleurs^ de vous lever, de faire face au pavillon et de vous découvrir. C'est seulement lorsque Tofiicier de quart aura crié : envoyez, et que le pavillon sera descendu, salué par un feu de peloton ou un coup de canon, suivant lïmportance du navire, que vous pouvez remettre votre cliapeau, vous rasseoir, continuer votre promenade ou votre causerie. Dès que les couleui^s sont amenées, on
dit la prière; raumônier ou un officier récite r oraison daminicale et l'ave Maria^ tout l'équipage debout et découvert dit les répons ; la tenue des passagers pendant cette simple et trèsémouvante cérémonie ., est celle d'un homme bien élevé à l'église. Mais si, la prière terminée, il reprend sa promenade, il y a deux règles auxquelles il ne doit pas manquer. La première consiste à se tenir autant que possible à bâbord, surtout si le commandant est sur le pont. Le côté de tribord lui est réservé à lui seul, à moins que vous ne soyez d'un grade égal ou supérieur au sien; si même il vient à bâbord, vous devez passer de l'autre côté afin de lui laisser son chemin libre. Certes, dans la^pratique, on ne suit pas toujours cette règle à la lettre, mais c'est la règle, et, il faut montrer qu'on la connaît, afin d'éviter qu'on vous la rappelle.
Voici la seconde règle : pendant votre promenade, vous passerez et repasserez une centaine de fois devant un officier qui, quatre heures durant, se tient sur le banc de quart dissimulant à peine ses bâillements et son ennui. Pour peu que vous soyez de caractère sociable et bienveillant, vous croiriez peut-être ne pouvoir vous
dispenser d'adresser quelques mots à ce patient et de tacher d'abréger la durée de sa faction par le charme de votre conversation. Détrompezvous. Vous commettriez une grave infraction au règlement. Personne ne doit adresser la parole à rofficier de quart. Rien ne doit distraire son attention qui appartient tout entière à la marche et à la sûreté du navire.
Si, invité à monter sur la dunette par le commandant, ce qui est une grande gracieuseté de sa part, vous voyez un timonier venir jeter le loch pour mesurer la vitesse du bâtiment, gardez-vous de lui demander combien on file de 7iœuds. G'est au commandant d'abord, à l'officier de quart ensuite que le timonier doit rendre compte de son opération. Il ne vous répondrait même pas, si vous lui adressiez la parole avant qu'il ait accompli ces deux devoirs, et vous passeriez à ses yeux pour le plus mal élevé des bergers^ c'est-à-dire de ces hommes qui ne connaissent que la terre et les moutons *
Autre recommandation. Il existe dans chaque navire plusieurs de ces petits réduits nécessités par les exigences de notre pauvre nature humainci A bord, on les appelle bouteilles. Il y en
a une ou plusieurs poin^ chaque grade. Ne vous avisez pas d'entrer dans une bouteille autre que celle de votre grade ou de celui auquel vous êtes assimilé. A bord, on ne plaisante pas sur ce chapitre-là, et sachez bien que, si le commandant vous montre sa bouteille et vous autorise à vous en servir, il vous aura donné le plus grand témoignage de déférence ou d'amitié.
Ayez soin aussi lorsque vous quitterez le navire, et si votre rang vous expose à un salut d'artillerie, de vous lever et de vous découvrir lorsque partira le premier coup de canon et tout le temps que durera le salut. Si la mer est un peu houleuse et si le canot qui vous emporte est un peu secoué par la lame, votre positionne sera peut-être ni commode ni gTacieuse, mais elle sera conforme à l'étiquette.
Du reste, si vous voulez passer pour un raffiné de politesse, achetez avant de vous embarquer un petit manuel, intitulé, je crois, service abord des bâtiments de la flotte, et lisez avec soin le chapitre relatif aux visites et aux saints. Si vous en faites votre profit, je vous promets la plus agréable traversée, et le souvenir de votre passage à bord d'un des navires de l'Etat vous restera
LofC.
100 sors LES TROPIQrES
comme un des plus agréables de votre vie.
C'est abord de la Pénélope que j'ai commencé des amitiés qui dureront certainement autant que moi.
Parmi mes souvenirs de bord, je me rappelle toujours un petit mousse qui est devenu un homme depuis.
OnV ai^^elaii Misère on Grain-de-SeL La veille du départ de la Pénélope^ il était arrivé à Lorient avec un petit paquet au bout d'un bâton et avait demandé à parler au capitaine de la frés^ate.
— Mon commandant, lui dit-il, je voudrais
naviguer,
Il était si petit, malgré ses douze ans, que
rofiicier essaya de le dissuader ; il lui représenta que la campagne serait longue, dangereuse peut-être; mais rien ne put ébranler F enfant. — Je n'ai plus ni père ni mère, répondit-il, j'ai été élevé et nourri jusqu'à présent par un pauvre pêcheur de Pornic qui n'a pas trop de pain pour les siens; je veux gagner ma vie et devenir un bon matelot.
Ce petit bonhomme paraissait si résolu et si intrépide, que le commandant se décida à le prendre.
Huit jours après, c'était le plus leste, le plus hardi des soixante mousses de la frégate. Il jurait par tribord et bâbord comme un homme, buvait un quart de vin sans sourciller et faisait l'admiration de tout l'équipage par son courage et son sang-froid à toute épreuve.
— Ce gamin-là, disaient les vieux matelots en le voyant grimper comme un écureuil jusqu'aux barres de cacatois, fera un fin gabier tout de même.
Un jour qu'il était en train de placer un pavillon au haut du grand mât, un brusque coup de roulis lui fit perdre l'équilibre et le jeta à la mer. Il Ae se troubla pas pour si peu et il eut
soin, pendant le temps que dura sa chute et tout en traversant l'espace, de crier à tue-tête : Lii homme à la mer !
Le temps était beau, on ne filait que six nœuds ; Grain-de-Sel, d'ailleurs, nageait comme une ablette; on l'eut bientôt repêché, et il remonta lui-même sur le pont par l'échelle de bâbord.
— B... de moucheron, lui dit le chef de timonerie, dans son rude langage, n'as-tu pas de honte de faire arrêter une frégate de soixante canons pour un insecte de ton espèce ?
— Pardon, maître, reprit le mx)usse, mais ce n'est pas moi qui ai demandé d'arrêter.
— Tu n'as pas crié : Un homme à la mer ?
— Parbleu! je savais bien que si je disais seulement un mousse à la mer, personne ne se dérangerait pour si peu !
Quelque temps après, c'était à Haïti : la frégate était à l'ancre pour quelques jours.
Un soir, en revenant de terre par une grosse mer, la baleinière du commandant chavira en accostant. Grain-de-Sel, qui était à son poste, en haut de l'échelle de tribord, avec un fanal, empoigna le premier bout de filin qu'il trouva
SOUS sa main et se jeta à l'eau pour le porter à son commandant qui lui dut peut-être la vie.
Le lendemain matin, le mousse était occupé à l'avant à caracoler sur Black, un gros chien que l'équipage avait ramené de Terre-Neuve, lorsqu'un timonier vint le prévenir qu'il était demandé chez le commandant.
Quand Grain-de-Sel entra, le capitaine était en train de déjeuner. Il fît verser un petit verre et approcher une chaise. Grain-de-Sel, en garçon qui sait ce qu'on doit à ses supérieurs, avala le verre d'un trait, mais il resta debout.
— Mon ami, lui dit le commandant, tu as fait preuve, hier soir, de dévouement et de courage, je te dois une récompense. Dis-moi ce qui peut te faire plaisir.
Grain-de-Sel resta longtemps à tortiller son bonnet de laine entre ses mains.
— Eh bien, parle donc, lui dit l'officier.
— Dame, mon commandant, si vous êtes content de moi, et si c'est un effet de votre bonté, je voudrais bien à l'avenir recevoir sur le dos.
Cette haute distinction que sollicitait l'enfant, après avoir risqué sa vie, consistait à être élevé au rang des novice pour les punitions qu'il pou-
vait avoir à subir. Les novices, en effet, plus âgés que les mousses, recevaient sur le dos les coups de corde que les mousses recevaient.., plus bas.
Je m'étais attaché à ce courageux petit garçon, et quand je quittai la Pénélope^ je lui recommandai de venir me trouver à son retour en France s'il se dégoûtait de la marine et voulait prendre un autre état.
— Merci, monsieur, me répondit-il, vous me faites honneur, et j'aurai bien du plaisir tout de même à vous revoir ; mais je ne crois pas que je change d'état. Rien ne me semblera jamais plus beau que d'être matelot à bord d'un navire de guerre.
Six ans s'étaient passés depuis lors, et je dois avouer que j'avais un peu oublié mon ancien ami Grain-de-Sel, lorsque l'été dernier je l'aperçus sur la jetée de Port-Louis, dans un groupe de marins. Je ne le reconnus pas tout d'abord, non qu'il eût beaucoup grandi ou changé, mais il avait une redingote noire, un pantalon gris, des souliers vernis et un vrai chapeau de soie à la place du petit chapeau rond de toile cirée qu'il portait si -crânement sur le derrière de la
tête. Quant à lui, il n'hésita pas, et dès quïl m'aperçut, il courut vers moi.
— Comment, c'est toi, mon pauvre Grain-de- Sel, m'écriai-je, en lui rendant sa vigoureuse poignée de main. Et rien que ca de tenue, ajoutai-je en le regardant avec ime admiration qui ne parut pas trop lui déplaire. Sais-tu que tu es mis comme un négociant (être mis comme un négociant est pour le matelot le necplus ultra de la toilette » .
— Penh ! fit Tancien mousse, jetant un regard satisfait sur son fourniment, faut bien s'astiquer un peu.
— Tu as-donc abandonné la marine, demandai-je^
— Oh ! non, répondit-il, mais (et il rougit un peu) je suis passé aux marchands de morue (aux navires de commerce) et je commande actuellement cette petite goélette que vous^ voyez là.
— Comment ! tu as quitté le service ?
— Que A^oulez-vous, monsieur, quand je suis rentré en France avec la frégate, au bout de nos trois ans de campagne, j'ai trouvé veuve la bonne femme c{ui m'avait élevé. Son mari et son fils avaient péri dans un coup de vent de
sud-ouest; elle n'avait d'autres ressources pour vivre que d'aller recueillir du varech sur la côte comme les pauvresses. Alors, je me suis fait recevoir au cabotage, et j'ai navigué au commerce; il y a moins d'honneur que dans la marine militaire, mais il y a plus de profit. -— Je n'ai pas à me plaindre ; j'ai commencé par être second; je suis aujom'd'hui capitaine; j'ai une part dans la propriété de mon petit bâtiment, je ga- S)ie de Fardent et la vieille ne manaue de rien : mais quand je suis sur ce sabot-là^ ajouta le jeune homme en montrant la goélette et en hochant la tête, je ne puis m'empêcher bien souvent de regretter ma pauvre frégate qui filait douze nœuds au plus près et qui était un si joli morceau de bois. C'est encore à bord de la Pénélope que j'ai vu inaugurer la fête de la Saint-Epissoir, fête que ramène le mois de Janvier et dont le nom bizarre excite singulièrement depuis quelques années la curiosité des habitants de nos préfectures maritimes ; de ceux du moins qui ignorent ce que c'est qu'une bouline ou qu\m cartahu, qui disent : Il est midi, au lieu de : On vient de piquer douze heures ; qui nomment escalier ce qui doit s'appeler enfléchures, et emploient en-
fin toutes ces locutions vicieuses qui arrachent un sourire de compassion à un vrai matelot.
C'est en vain, en effet, que le vulgaire promeneur, intrigué par ces mots : Saint-Épissoi)\ écrits en lettres d'or sur un étendard que suivent dans leurs plus beaux atours de nombreux matelots, cherchera dans le martyrologe ou dans le calendrier le nom de ce nouveau bienheureux. Le dictionnaire lui même, s'il est consulté, répondra seulement : Épissoir, petit poinçon ^à l'usage des cordiers.
Mais ce que le dictionnaire ne dit pas et ce qui explique la haute considération dont jouit ce mot chez nos marins, c'est que l'épissoir est l'instrument distinctif des gabiers, c'est-à-dire des plus hardis et des plus habiles matelots. C'est à l'aide de ce petit poinçon, qu'à des hauteurs qui donnent le vertige, sans autre soutien qu'une corde qui leur passe sous les pieds et la vergue contre laquelle ils appuient leur poitrine, ces hommes intrépides vont larguer ou carguer les voiles. En vain le roulis fait pencher le navire, en vain les coups de mer secouent les mâts et semblent vouloir précipiter ces malheureux comme les fruits d'un arbre tourmenté par
Torage ; il faut que la manœuvre commandée s'exécute. Soyez tranquille, dans quelques secondes, elle sera terminée, et vous respirerez plus librement en revoyant sains et saufs sur le pont ces hommes que vous ne pouviez regarder sans frémir, suspendus ainsi dans l'espace.
Eh bien ! la Saint-Èpissoir est la fête des gabiers, comme la Sainte-Barbe est celle des canonniers, et voici comment elle fut instituée et reçut ce nom singulier :
La Pénélope, avait pour commandant en second un vieil officier avec lequel les permissions pour aller à terre étaient aussi rares que les quarts de vin de supplément. Or, un soir que la frégate était à l'ancre dans la rade de Fort-de- France, les gabiers, réunis à l'avant, écoutaient mélancoliquement les chants joyeux que la brise de terre apportait à leurs oreilles. Ce qui surtout les exaspérait, c'était que ces chants venaient de voix amies, de matelots comme eux, qui célébraient la Sainte-Barbe et avaient pu , grâce à cette solennité, obtenir une permission de vingt-quatre heures. Sans doute, les canonniers n'avaient pas oublié que la politesse et la liiérarchie If'ur faisaient un devoir d'inviter les
gabiers à leur fête. Mais le malheur avait voulu que le second fût ce jour-là de plus mauvais poil encore que d'habitude, et qu'il envoyât promener en grand tous ceux qui avaient demandé à profiter de l'invitation de la batterie.
— Ah çà, s'écria- tout à coup Languidic, le plus ancien des quartiers maîtres, pourquoi que nous n'aurions pas aussi notre fête, nous autres gabiers, qui sommes, sans nous vanter, un peu autre chose que de simples canonniers.
— Est-ce 'que tu t'imagines qu'il y a un saint Épissoir, comme il y a une sainte Barbe ? répondit Morizo, le chef de timonnerie ?
— Pourquoi pas? Ce serait \îolent, par exemple, que l'Epissoir ne put pas avoir un patron aussi bien que le refouloir ou l'écouvillon. Crois-tu que, lorsque les saints du Paradis ont pris chacun un état sous leur protection, ils ont oublié le plus noble de tous, celui de gabier?
■ — Ya donc demander, voir un peu, à Taumônier ce qu'il en pense, reprit le sceptique Morizo.
— Sans doute que je vas y aller; et maître Languidic se dirigea vers la dunette où le digne abbé Preteseil, celui qui périt si malheureuse-
ment à Terre-Neuve, lisait son bréviaire. Quelques instants après, le vieux matelot revint la tête basse et l'air déconcerté. — Il paraît décidément qu'il n'y a pas de saint Épissoir, dit-il ; c'est humiliant, mais c'est comme ça. Du reste, ça ne nous empêche pas tout de même de prendre un jour pour notre fête et...
— Une fête sans messe, ce serait du propre, s'écria d'une seule voix toute l'assistance; ce serait pire qu'une corvette sans mâts.
— Mais attendez donc un peu, reprit Languidic, l'abbé m'a dit comme ça que, si nous voulions commencer notre fête par une bonne action, il fallait faire dire une messe pour les camarades qui ont avalé leur gaffe dans cette gueuse de fièvre jaune que nous avons empoignée dans le golfe du Mexique, et il a ajouté qu'il se chargeait d'obtenir un congé du capitaine de frégate.
Deux jours après un ban formidable réveillait à cinq heures du matin les officiers qui n'étaient pas de quart, et les gabiers offraient à chacun d'eux un énorme bouquet, en les priant d'honorer de leur présence la messe, le banquet et le bal qui devaient avoir lieu dans la journée.
Par une délicate attention de maître Languidic, ceux qui n'étaient pas mariés reçurent un bouquet entièrement blanc ; le quartier-maître soutenait en effet que, le pavillon couvrant la marchandise, les garçons devaient naviguer sous pavillon blanc.
La fête fut complète : après la messe à laquelle assista tout Fétat-major, et qui fut écoutée avec un recueillement exemplaire, les gabiers se transportèrent parallèlement eux-mêmes à l'établissement du Zig-Zog, où le festin était préparé. Leur conduite fut exemplaire, et ce ne fut que bien longtemps après le départ des autorités qu'on commença à jeter la vaisselle et les meubles par la fenêtre avec accompagnement de fusées et de pétards.
Le bal lui-même, dont on parle encore dans les cases qui entourent la savane de Fort-de France, se termina sans l'intervention ordinaire de la gendarmerie. Lorsque quelques enthousiastes insinuèrent qu'il était impossible de clore une si belle fête sans faire un punch avec la maison où elle s'était célébrée, la majorité se rangea à l'avis de maître Languidic. Le brave quartier-maître représenta en effet que la propo-
sition, tout en étant morale et divertissante, aurait peut-être rinconvénient de fournir un prétexte pour fourrer quelques gabiers à la geôle. Il n'y a pas en effet un seul matelot qui ignore que la gendarmerie n'a été créée à d'autre fin que d'humilier les gabiers et de leur enlever une partie de leur solde en les faisant mettre en prison sous les plus futiles m'otifs.
Aussi lorsque le jour parut, chacun s'appuyant sur son voisin et faisant de conserve avec lui les plus capricieuses embardées^ regagna-t-il tranquillement la frégate, en regrettant seulement qu'il fût impossible de s'amuser honnêtement dans un pays où il a y de la gendarmerie.
Les autres navires de la station ne manquèrent pas de sui\Te l'exemple donné par la Pénélope^ et la fête des gabiers est maintenant célébrée dans toute la flotte. C'est ordinairement le 3 janvier qu'a lieu cette solennité à laquelle l'usage a conservé le nom de Saint-Epissoir. Tous les matelots, comme nos anciens gabiers de la Pénélope^ croiraient commettre une mauvaise action en ne commençant par cette journée par assister à une messe. Sans doute le reste du jour
n'est pas employé d'une manière aussi édifiante; mais il y a, malgré tout, quelque chose de touchant dans la foi naïve de ces hommes qui pensent d'abord à prier pour les camarades qu'ils ont perdus, et à remercier celui qui les a ramenés au port à travers tant de dangers.
On débarque généralement à Fort-de-France, résidence habituelle du Gouverneur et des hauts fonctionnaires de la colonie. Saint-Pierre, la ville du négoce et des affaires, ne vient qu'en seconde ligne. Elle pourrait être jalouse de cette supériorité accordée à sa rivale. Elle le néglige. Elle laisse à Fort-de-France l'orgueil de voir s'élever au coin de quatre ou cinq maisons en planches des mâts de pavillons indiquant la demeure du Gouverneur, du Directeur de Tintérieur, du Procureur général et du Trésorier.
Elle se contente de voir s'empiler dans ses magasins les barriques de vSucre et de café, sources de sa richesse. Si les navires battant pavillon et flamme au grand mât sont rares sur sa rade, si elle voit souvent passer devant elle les coquettes frégates ou les orgueilleux trois-ponts qui se rendent à Fort-de-Ffance, elle peut se consoler en contemplant devant ses quais ces bons gros et solides bâtiments au ventre rebondi et aux allures massives qui chargent la bonne quatrième, le fin martinique, le tafia et le cacao pour toutes les parties du globe.
Dès qu'un navire de guerre est signalé à Fortde-France, on voit aussitôt s'élancer de tous les coins de la rade une foule de petites embarcations qui volent à sa rencontre. Légères comme une coquille, armées d'une longue toile triangulaire qui semble les coucher sur l'eau, elles se précipitent emportant chacune deux ou trois personnes. C'est à qui atteindra la première le navire ; elles s'y accrochent dès qu'elles peuvent le joindre et lorsque le bâtiment arrive au mouillage, il traîne derrière lui une longue grappe de canots, de barques qui vont le prendre d'assaut tout à l'heure.
A peine le commandant a-t-il donné l'ordre qui permet de monter à bord que déjà tout le pont est envahi. Ce ne sont que cris de joie, poignées de main et embrassades ; à chaque instant, on entend répéter chè cocote^ chê z'amis ce qui est la formule superlative d'affection en langage créole. Des nègres vendent des fruits et des légumes à l'équipage à grand renfort de cris et de tapage. Des négresses poussent des éclats de rire capables de fendre les vitres et à force de gestes et contorsions essayent d'attirer l'attention de quelque quartier maître ou d'obtenir son linge à blanchir.
A l'arrivée et regardant d'un œil dédaigneux tout ce peuple^ tout ce p'tit monde de l'avant, les mulâtresses entourent les officiers. C'est moi qui suis Hersilie ! c'est moi qui suis Phoiitilia ! c'est moi qu'a crié (qu'on appelle) Cléristhine ! s'écrient-elles à l'envi, bien persuadées qu'il n'y a pas dans la marine un seul officier qui ne connaisse de réputation ces célébrités de la savane de Fort'de-France. C'est pendant quelque temps un tapage assordissant, un mélange et de costumes et de couleurs qui étonne et fatigue les yeux*
Elles sont très-belles pour la plupart, ces grandes filles de couleur avec leurs cheveux bouclés et leur teint mat et uni. Souvent leur peau est si blanche qu'il faut toute l'habitude et toute la clairvoyance du créole pour reconnaître en elles la trace de ce sang noir dont la moindre parcelle dégrade et déclasse aux yeux de l'aristocratie des colonies. Un madras roulé autour de la tête, une chemise flottante, qui recouvre à moitié les épaules et la poitrine, une jupe à grosses raies ou à grands ramages s'enroulant autour des reins et s'attachant à la taille ; voilà tout leur costume. Mais le madras est artistement attaché et décoré de broches, de chaînes, d'épingles, de parures à monter la boutique d'un bijoutier. La chemise est en batiste brodée, et la plus pauvre a toujours pour un millier de francs d'or au cou, aux oreilles et aux doigts.
Leur principale industrie consiste à loger les étrangers. Tout autour de la Savane de Fort-de- France, s'élèvent de petites maisons en bois pour la plupart à cause des tremblements de terre. Deux pièces au rez-de-chaussée et une petite cour. Deux chambres au premier et un grenier, tel est l'asile qu'elles tiennent à la dis-
position du nouvel arrivant et qu'elles ornent de leur jeunesse et de leur beauté. Pour une centaine de francs par mois vous aurez là un logement toujours admirablement propre, votre linge blanchi et raccommodé, le café noir tous les matins en vous réveillant, et le reste^ comme disait le bonhomme Lafontaine, le soir en vous couchant.
Cela est parfaitement reçu, de chaque personne. Officiers supérieurs, fonctionnaires et magistrats demeurent ainsi lorsqu'ils sont célibataires. On écrit officiellement à Monsieur FAmirai *** chez Phontilia^ à Monsieur le Procureur impérial chez Denise^ savane de Fort-de-France, C'est là qu'on reçoit ses visites.
Cet état de choses non-seulement est connu, avoué, toléré, mais il a même quelque chose de légal :
Que fait donc Herminia qu'on ne la voit phis à la messe ni au tamboula? demande une de ses amies.
Elle loge M. un tel, répond l'autre, comme à Saint-Domingue, la mère répond que sa fille est 'placée avec un Monsieur.
Une fille qui se place ne fait rien de déshono-
120 sors LES TROPIQrES
rant, et quand elle se déplacera^ elle trouvera à se marier ou à se replacer tout aussi avantageusenient qu'avant.
n y a du reste en ce qui concerne ces pamTes filles une facilité de mœurs telle qu'on ne peut se lïmaginer. Leur qualité de filles de couleur, c'està-dire ayant du sang ^ègre dans les veines fait qu'elles ne comptent pas. Elles sont trop peu de chose pour que les relations qu'on a avec elles puissent engager ou compromettre en quoi que ce soit. Les femmes créoles ont une réputation de jalousie bien méritée en général et il ne fait pas bon plaisanter avec elles sur la fidélité conjugale. Cependant plusieurs hommes mariés ont deux ménages : l'un, l'officiel, est le ménage blanc; l'autre^ est le ménage de couleur. La blanche, légitime épouse, rougirait d'en paraître jalouse. Elle est si haut placée au-dessus de sa rivale, que la colère ne saurait tomber aussi bas. Tel un morceau de plomb lancé dans la mer s'arrête à une certaine profondeur et reste ainsi suspendu sans pouvoir atteindre le fond.
Lorsqu'on arrive à la Martinique ou à la Guadeloupe, après avoir visité les autres Antilles, on éprouve un grand plaisir, on retrouve la France. Les maisons, les rues, les monuments et jusqu'au son des cloches rappellent le sol natal et sans le charmant accent créole, et le patois nègre qui émaillent le langage on se croirait en pleine Tour aine, du moins quand le soleil est couché et que la brise du soir vient rafraîchir l'air embrasé.
122 sous LES TROPIvQUES
J'ai dit que l'accent créole était charmant et je ne m'en dédis pas. Cependant je ne conseille à personne de complimenter sur son accent une des charmantes femmes que les colonies nous envoient, elle serait furieuse et croirait qu'on veut se moquer d'elle, La jeune fille qui élidait si gentiment les consonnes et supprimait si gracieusement les T à la Martinique met son orgueil une fois arrivée en France à rouler ces r et à redoubler les consonnes jadis dédaignées comme un tragédien blanchi sous l'alexandrin.
Du reste, on parle le Français, quand on le parle, avec une pureté et une élégance qu'on ne retrouve guère en France que chez les classes très-élevées. Je viens de dire tout à l'heure quand on le parle. C'est qu'en effet dans la conversation on emploie très-souvent le langage créole, espèce de patois en usage parmi les nègres et qu'il est nécessaire de parler pour se faire comprendre par eux. On a souvent parodié ce langage dans les vaudevilles et les romans en intercalant nombre de Bon maître à H, Mamzelle^petit blanc ***. — Le dialogue suivant peut en donner un échantillon plus exact :
— Où qu'a couri con ça chê?
— - Moi qu'a monté en haut grinié,
— Pas montée ché^ pas monté en haut grinié ci la la téni zombi en pile.
Téni zombi \ Où tôp folle magué ça-. — C'est ratte qua fait sabbat.
Rattel Pauve de moi. Oii audacieuse passé dagon ouil
Traduction : — Où courez-vous comme ça, , chère.
— Je monte au grenier,
— -Ne montez pas, chère, ne montez dans ce grenier; il y a des revenants en masse [en pile veut dire beaucoup : avoir de l'argent oi pile^ des sacs en pilé).
— Il y a des revenants ! Yous êtes trop folle malgré ça. Ce sont des rats qui font du tapage.
— Des rats ! pauvre moi. Vous êtes hardie plus qu'un dragon certainement.
On conçoit qu'un pareil langage n'est pas à la portée des nouveaux débarqués. Aussi s'en serton quand on veut se parler entre soi, devant un étranger ou se m oquer de lui sans qu'il s'en doute.
Je me rappelle que le lendemain de mon arrivée, un jeune homme, que j'aurai la modestie
de ne pas nommer, faisait ce qu'il pouvait pour paraître aimable et spirituel dans un salon créole où il venait d'être présenté : Dans un coin deux charmantes jeunes filles causaient en riant aux éclats.
Gade donc p'tit bégnet là, disait l'une, y téni c'aî trop pio jno mdgué ça.
Y qu'a semblé planté bananes, répondait l'autre ; ce qui veut dire :
— Regarde donc ce petit Monsieur, il à l'air trop benêt malgré ça!
• — Il ressemble à un planteur de bananes. Je dois confesser que planteur de bananes n'est pas un compliment non plus et qu'il renchérit même sur l'épithète de benêt que je... Mon ami avait méritée.
Le langage créole a un autre avantage. Il est comme le latin qui brave l'honnêteté. Il prescrit de tout dire. Dès qu'une histoire devient trop scandaleuse, un mot trop crû en français, on les dit en nègre. Tout le monde comprend, tout le monde rit; mais personne, pas même L'Arsinoé de l'endroit, ne rougit. Les convenances sont sauvées, le patois nègre à tout couvert.
Il faut d'abord d'ailleurs bien s'égayer un peu.
La vie est si monotone et les occasions de rire si rares.
On se lève le matin avec le jour c'est-à-dire entre cinq et six heures. On prend une tasse de café noir ; puis le planteur va surveiller ses ou\Tiers aux champs et à l'usine ou se fabrique le sucre tandis que le négociant se rend à son magasin. Les femmes restent à la maison et s'occupent de leur toilette où du ménage. A onze heures l'on déjeune, de midi à trois heures on dort, ou l'on s'étend dans un hamac. A trois heures chacun retourne à ses affaires. Les femmes s'habillent pour aller faire des visites et se raconter les unes aux autres les cancans de la ville ou du voisinage ; comme dans toutes les localités désœuvrées, on n'épargne guère le prochain et la médisance va bon train. Les aventures les plus imi^aisemblables, les calomnies les plus atroces trouvent facilement créance et font la boule de neige malgré la température. Histoire de passer le temps. On dine à sept heures et l'on reste longtemps à table, puis on s'étend dans ces sièges nommés balancines et à dix heures il ne reste pas vingt lumières allumées dans toute l'ile et les jeunes gens qu'on
rencontre dans les rues de la ville ou sur les chemins de la campagne ont une réputation de libertins.
Le dimanche, c'est autre chose : d'abord il y a la messe, occasion solenelle de luxe et d'étalage. Des six heures du matin, les rues sont sillonnées de dames et de jeunes filles en toilettes qu'on ne désavouerait pas à l'Opéra ou aux Italiens un jour de première représentation.
La messe de sept heures, qui est d'ailleurs la plus comme il faut, rassemble dans la grande nef de l'église un parterre de chapeaux à plumes, de dentelles, de robes de mousseline brodée, les cierges de l'autel font scintiller les diamants des boucles d'oreilles, des broches et des bracelets, et la population noire et de couleur entassée dans les bas côtés avec des vêtements aux tons criards et des madras éclatants semble un cadre choisi tout exprès pour faire ressortir les couleurs douces et harmonieuses du tableau.
Cependant la religion est honorée et respectée à la Martinique; les hautes classes ont même une piété sincère et éclairée. La même femme qui se rend à l'Église plumes au vent, toutes parures et dentelles dehors, passe souvent la plu-
part de son temps à instruire et à catéchiser les chinois et les coolies de son habitation. Les esprits forts blâment ce prosélytisme ardent et prétendent que la plupart des convertis font d'assez tristes catholiques; le baptême n'empêche pas toujours les coolies de se pendre pour retourner au pays. On a vu un baptisé delà veille, fanatisé saris doute par quelque prêtre de sa tribu, assassiner à coups de coutelas la femme qui lui avait servi de marraine, se sauver dans le morne voisin, puis une heure après revenir se pendre à un arbre devant la maison de sa victime. L'autopsie ordonnée par les magistrats démontra que ce malheureux avant de commettre son crime avait avalé un mélange de tafia et de verre pilé.
Les nègres eux-mêmes transplantés dans nos colonies depuis de longues années et depuis plusieurs générations ont conservé les traditions du culte africain. Ils sont assidus aux églises, au confessionnal et à la communion. Ils feront dix lieues pour apercevoir l'évêque et se laisseraient volontiers écraser pour pouvoir toucher le bas de sa robe. Quand le prélat part pour un court voyage, ou s'embarque sur le petit ba-
teau qui fait le service de Saint-Pierre à Fortde-France, toute la population noire se trouve à genoux sur son passage, pour recevoir sa bénédiction. Certains gouverneurs trouvent même fort déplacées ces manifestations dont on n'est pas prodigue à leur égard, et supportent malaisément cette concurrence à leur omnipotence et à leur majesté. Mais il faut en passer par là, car la dévotion et l'affection des noirs pour leur évoque, quel qu'il soit du reste, touchent au fétichisme, ce qui ne les empêchera nullement, du reste, d'aller trouver le sorcier ou le papa^ quand ils auront besoin de quelque quienbois pour guérir leur vache malade, ou jeter un sort à un ennemi.
Le quienbois est en effet le préservatif ou le maléfice par excellence. Le nègre qui va tenter une aventure dangereuse va trouver le sorcier et lui demander un quienbois que celui-ci lui délivre sous la forme d'une petite pierre, d'un caillou, d'un noyau avec lequel le pauvre diable se croit invincible. S'il a un ennemi, il va également dhevohQv un quienbois contre lui. On croirait qu'après cela si l'ennemi prospère, ou lui joue un mauvais tour sa confiance dans le talis-
man sera ébranlée. Pas le moins du monde. Il croira seulement que son adversaire a été plus généreux que lui et que le papa lui a vendu un meilleur quienbois.
Quelques-uns d'entre eux sont d'habiles rebouteurs et connaissent des plantes assez efficaces contre la morsure du serpent, surtout si la blessure est légère et n'intéresse aucun organe de la circulation du sang. Jamais ils ne font leur traitement sans l'accompagner de certaines pratiques étranges, de certains tours de passepasse ou de conjurations dont les gens éclairés eux-mêmes ne rient pas toujours volontiers.
Le fait est qu'on a vu si souvent, du temps de l'esclavage surtout, un mal inconnu emporter tout à coup bêtes, esclaves, maîtres eux-mêmes sur une habitation, qu'on ne peut se défendre d'une certaine appréhension, tout en se moquant des sortilèges et du prétendu pouvoir magique de ces charlatans couleur d'ébène.
Je connais une famille qui a quitté la Martinique par la crainte trop justifiée de ces mystérieux empoisonneurs. Dans les histoires que l'on dit sur les nègres et leurs maléfices , il y a
tant de vrai mêlé au merveilleux, que ron ne peut s'empêcher de comprendre, sinon de partager la secrète terreur qu'éprouvent ceux qui les racontent.
Il y avait à la Grand'Anse une vieille négresse nommée Dédère, et qui avait acquis une grande réputation par la qualité de ses confitures, de ses sucres d'orge et de ses akras^ espèces de beignets de poisson. On venait de plusieurs lieues à la ronde pour manger sa cuisine et ses pois d'Angole au lard, pour lesquels elle n'avait pas de rivale. Très-brave femme d'ailleurs, assidue à la messe et à la communion, gâtée et choyée par ses maîtres, qui lui laissaient toute liberté pour son commerce, pourvu qu'elle vou-
lût bien leur faire de temps en temps un de ces plats qu'elle réussissait si bien. Elle avait déjà amassé une petite fortune, lorsque le jeune enfant de sa maîtresse, et le favori de Dédère, mourut subitement.
Dédère joignit ses larmes et ses cris de désolation à ceux de la famille ; elle coupa les plus belles fleurs de son jardin pour tresser des couronnes et joncher le lit et la chambre mortuaires ; elle veilla, avec les parents et les amis accourus, le dernier sommeil de Tenfant inanimé. Il fallut soutenir la pau\Te négresse pendant Tenterrement, ses larmes et ses sanglots l'étouff aient.
En arrivant au cimetière, et près de la tombe nouvellement creusée, on aperçut un porc qui fouillait la terre de son groin, et mangeait avidement. Tel était son acharnement, qu'il ne bougeait pas, et qu'il fallut le chasser à coups de pierres et de bâtons. Dédère se montra même une des plus emportées contre l'immonde animal, qui s'enfuit enfin, emportant un lambeau sanglant. Qu'on juge de l'émotion des assistants quand, en grattant le sol en cet endroit, ils aperçoivent presque à fleur de terre le cadnvre d'une
vieille fille nommée Gothon Harie, et qu'on avait inhumée depuis deux jours.
Comment ce corps qu'on avait enfoui l'avantveille, dans une bière, à une profondeur de six pieds, se retrouvait-il ainsi, nu, à la surface du sol, recouvert seulement d'une légère couche de terre? De vives plaintes furent adressées au maire; on fit des recherches, on s'aperçut qu'un nombre considérable de sépultures avaient été ainsi violées, que les cada\Tes avaient été profanés. Une surveillance active fut établie, et l'on vit, la nuit, une forme humaine qui venait dans le cimetière déterrer les morts, qui coupait des morceaux de chair, et s'enfuyait avec son lugubre butin.
On la suivit, on l'arrêta, c'était Dédère. Sa maîtresse, en apprenant son arrestation et les causes qui l'avaient amenée, eut une épouvantable attaque de nerfs. Depuis deux ou trois jours les aliments qu'elle prenait avaient un goût épouvantable et de plus en plus repoussant. Elle était, dès lors, convaincue qu'elle avait mangé de la chair humaine. La malheureuse ne soupçonnait qu'une partie de la vérité.
Dédère , arrêtée , avoua que c'était elle qui
134 sors LES TROPIQrES
avait empoisonné l'enfant de sa maîtresse , qu'elle l'avait déterré comme tant d'antres, et que depuis plusieurs jours elle en mêlait un morceau haché aux aliments de la malheureuse mère.
Elle indiqua l'endroit où Ton retrouverait les restes de la victime, et en effet, en soulevant le parquet, entre la salle à manger et le salon de l'habitation, on découvrit' une cavité qui contenait encore la moitié du cada^Te mutilé.
Une jeune fille, nommée mademoiselle de Lavalette, était restée orpheline à Tàge de six ans. Tous ses parents, tous ses proches étaient morts en peu de temps. Elle resta confiée aux soins d'une vieille négresse qui lui avait servi de nourrice, et qui remplaça près d'elle les parents perdus avec un zèle, une affection et un dévouement qui firent l'admiration de toute la colonie.
Lorsque la jeune fille fut arrivée à Tàge de se marier, elle épousa un officier de marine, nommé M. de Laprade, qui quitta le service pour diriger une habitation que possédait mademoiselle de Lavalette, et qui était une des plus belles et des plus fiorissantes de la Martinique,
La jeune femme ne voulut pas se séparer de sa seconde mère. Elle l'installa sur son habitation, dans une maison qu'elle lui donna avec trois ou quatre esclaves pour la servir, et une pension presque royale.
Un an après son mariage, madame de Laprade était ruinée. Un mal mystérieux avait emporté tous les esclaves, tous les bestiaux. L'habitation, désormais sans valeur, était vendue à vil prix. M. de Laprade eut l'idée d'aller trouver un devineiir^ c'est-à-dire un de ces nègres qui, grâce à quelques quienbois ^ faisait profession de découvrir les coupables toutes les fois que de semblables crimes étaient commis.
— Comment, dit celui-ci, depuis le temps que la mort est sur votre habitation, vous n'avez pas voulu venir me consulter, et c'est maintenant que vous êtes ruiné, sans ressource, que vous avez recours à moi. Celle qui vous a réduit à la misère, celle qui a tué tous vos esclaves, celle qui avait empoisonné jadis les parents de votre femme, c'est sa nourrice.
Et comme M. de Laprade se récriait :
' — Faites-la arrêter, dit le vieux nègre, et vous verrez si elle niera.
136 SOTIS LES TROPIQUES
C'est chose curieuse, en effet, que le respect et la terreur qu'inspire aux nègres la justice. Dès qu'ils sont arrêtés, ils sont convaincus que le jour du châtiment est arrivé. Loin de nier leurs crimes, ils les avouent d'eux-mêmes, en révèlent d'inconnus ayec un cynisme et une forfanterie incroyables. On dirait qu'ils ambitionnent l'horrible renommée qui s'attachera à leur nom, que la sanguinaire idole que leurs pères adoraient en Afrique, et dont le culte s'est perpétué parmi eux, écoute avec complaisance, et va récompenser leurs forfaits.
En sortant de chez le devineur, M. de Laprade revint près de sa femme, et lui raconta avec tous les ménagements possibles l'accusation formulée contre la nourrice, accusation à laquelle il ne voulait, il ne pouvait pas croire.
Ils coururent auprès de la vieille négresse, mais elle les interrompit aux premiers mots.
— Vous croyiez donc qu'on peut impunément laisser un nègre à bien boire, bien manger, bien dormir, sans lui donner rien à faire. En vérité, chers maîtres, si jamais vous redevenez riches, occupez toujours vos esclaves, sans cela ils feront le mal. Depuis votre mariage, j'étais sans occu-
pation; vous m'aviez donné tout ce dont j'avais besoin, tout ce que je pouvais désirer. Il fallait que je fisse le mal.
Il y a des milliers d'histoires semblables à raconter.
J'en cite une dernière, parce qu'elle m'a été dite par un des hommes les plus sérieux et les plus dignes de foi que j'aie connus dans le monde.
Une vieille négresse, nommée Périne,fut accusée d'avoir tué un enfant; on l'arrêta. Elle passait pour très-pieuse, et communiait toutes les semaines. En faisant une perquisition dans sa cabane, on trouva enfilées et renfermées dans un flacon les hosties qu'elle avait reçues. Mais ce fut bien pis lorsqu'elle raconta aux juges tous les crimes qu'elle avait commis pour composer ses philtres et ses breuvages magiques. Comme on ne paraissait pas croire que ce fût là le seul mobile de tant d'assassinats :
— Voulez-vous que je vous donne un exemple de mon pouvoir? demanda-t-elle.
Faites venir ici six mulets, et faites-les conduire sur le chemin qui est devant vous.
Les mulets ne furent pas à cinquante pas qu'ils
138 sors LES TROPTOrES
tombèrent tous les six. On les releva, et quatre ou cinq fois, en arrivant au même endroit, ils retombèrent.
— C^est bien. Maintenant, dit la vieille négresse, creusez la terre à cette place.
A une assez grande profondeur on trouva un vieux mouchoir renfermant des cheveux, des ongles, et im petit doigt récemment coupé.
— Enlevez cela à présent, dit Perrine. les mulets passeront.
En effet, ils passèrent paisiblement.
J'étais un des acteurs de cette scène, ajoutait le créole qui me la racontait, je tenais un des mulets par la bride ; cinq fois il est tombé à la place indiquée, sans que je pusse l'en empêcher.
Je ne suis pas plus superstitieux ni plus crédule qu'un autre, et je ne vous demande pas de me croire sur parole. Mais quand les personnes les plus dignes de foi vous affirmeront le fait que je viens de vous raconter, et mille autres de ce genre, vous conviendrez que nos nègres. comme les jongleurs de l'Inde, comme les médecins de l'Amérique ou les magnétiseurs d'Allemagne, savent faire d'étranges choses. Je ne
crois pas à la sorcellerie, mais je crois à certaines sciences, à certaines recettes qu'ils conservent mystérieusement, et qui nous étonnent et nous troublent, comme au moyen âge nos ancêtres s'étonnaient et se troublaient devant les plus vulgaires expériences de physique ou de chimie.
Il y a quelques années, dans un petit livre que j'ai publié sur Haiti (1) se trouvait le chapitre suivant sur les mystères de Vaudoux.
Vaudoux, divinité terrible et omnisciente, qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, absolument comme le solitaire, a pour symbole une coulemTe. C'est sous cette forme qu'on l'adore et qu'elle transmet ses ordres au peuple par Tintermédiaire de ses prêtres. Eux seuls peuvent lui parler et la comprendre, eux seuls la con-
(1) Une visite chez Soulouqiie, un vol. in-18, chez Hachette.
sultent dans les occasions solennelles et dans les réunions périodiques destinées à réchauffer le zèle des fidèles.
Ces assemblées, que le grand pontife de Yaudoux fait connaître à chaque district quelques heures seulement avant celle de la réunion, se dissimulent sous les apparences d'un simple bamboula. Elles se tiennent tantôt sur des plateaux de montagnes inaccessibles, tantôt dans le lit desséché d'une rivière,. plus souvent dans une de ces petites îles qui avoisinent la côte, mais jamais à la même place. L'étranger, craignant l'ardeur du soleil, et qui parcourt de nuit les mornes de l'intérieur, entend souvent dans le lointain les sons d'un tambourin ou aperçoit dans quelque vallée la lueur d'un foyer. Il croit que c'est une réunion clandestine en contravention avec les édits impériaux. Soulouque, en effet, a sévèrement interdit la danse pendant six jours de la semaine. Le guide c[ui l'accompagne lui coîifie alors, en tremblant, que ce qu'il aperçoit est une assemblée de Vaudoux, et il lui raconte de lamentables histoires sur les imprudents qui ont tenté de surprendre les secrets du culte afi'icain.
Si la curiosité remporte sur la peur, si Ton est en nombre, si l'on peut arriver à travers les précipices, les torrents, les lianes qui coupent la route, jusqu'à l'endroit mystérieux, on ne trouve plus qu'une place vide ou bien des hommes et des femmes de tout âge qui se livrent au divertissement du bamboula. L'émotion, la prompte fatigue des partners s'expliquent sans peine par l'enivrement de cette danse bizarre qui donne le vertige, rien qu'à la regarder.
C'est dans ces assemblées cependant que se composaient et se composent encore ces terribles breuvages qui empoisonnent en un jour les troupeaux et les fleuves, qui frappent les hommes de mort, de furie ou d'imbécilité. C'est là que les adeptes apprennent à charmer les serpents les plus dangereux, à se couvrir le corps de ces ulcères et de ces plaies qui, autrefois, les dispensaient du travail pendant le jour, et qu'ils guérissaient, le soir venu, pour courir à la danse. C'est dans ces assemblées que s'organisa cette formidable révolté qui surprit, dans le nuit du 26 août 1791, toute la colonie. C'est là que les sectateurs de Vaudoux font encore de nos jours, avec les corps des mcilheureux qu'ils ont pu sai-
sir, de ces épouvantables festins qui feraient de nouveau reculer le soleil, s'il n'était plus impassible qu'aux temps d'Atrée et de Thyeste.
Ces liorreurs pouvaient encore s'expliquer autrefois : c'était soif de vengeance et haine du maître; mais aujourd'hui que ces malheureux sont libres, ils n'ont- d'autre mobile à de telles actions que le plaisir de faire gratuitement le mal; c'est là ce qui distinguera toujours le blanc du nègre. Quand le blanc commet un crime, c'est sous l'empire de la passion; le nègre, lui, tue, incendie, empoisonne, uniquement pom; tuer, incendier et empoisonner, pour se repaître de la volupté que sa sensuelle et féroce nature trouve dans l'accomplissement des plus féroces forfaits.
— Quoi! m'écriai-je, les nègres d'Haïti en sont encore à ce point de barbarie ! Êtes-vous bien sur qu'il n'y ait pas quelque exagération dans ce que vous nous rapportez peut-être sur ouïdire?
— Ah ! vous aussi vous doutez, répondit l'enseigne. Eh bien! laissez-moi vous raconter ce que j'ai vu de mes propres yeux. Il y avait quelques jours que nous avions mouillé aux Gonaïves, petite ville entre Port-au-Prince et le cap Haï-
LES HOMMES ET LES CliuSES 145
tien. Comme vous, i 'étais incrédule à l'endroit de ces récits que l'on prodigue toujours aux nouveaux débarcmés.
— Voulez-vous VOUS convaincre par vousmême? me dit un prêtre à qui j'avais avoué mon incrédulité. Il y a précisément une assemblée, ce soir, et pas loin d'ici; je le tiens d'un nègre qui est venu tout à l'heure se confesser et me demander ce qu'il avait à faire pour esquiver l'ordre qu'il a reçu. Partons ; il fait encore jour, nous pourrons nous cacher près du lieu du rendez-vous avant que personne soit arrivé.
Nous nous mimes en route. Après une heure de marche environ dans le lit d'une rivière où il ne restait plus qu'un filet d'eau, nous arrivâmes à une petite place circulaire, que de hauts bambous entouraient de tous côtés. Leurs cimes, en se recourbant, avaient fini par se rejoindre et former une voûte naturelle pleine d'ombre. C'était un endroit merveilleusement choisi pour un conciliabule de démons. D'énormes blocs de pierres, des quartiers de roches, entraînés par les pluies torrentielles, jonchaient bizarrement le sol ; la vue s'arrêtait tantôt sur une surface blanche et arrondie comme un œuf gigantesque,
tantôt sur mie masse violemment déchirée, se hérissant en pointes aiguës de couleur rouge et grise. De gros troncs d'arbres, tombés pêle-mêle sur la rive et à moitié couchés sous les herbes et les lianes, semblaient d'énormes reptiles assoupis. La nuit qui tombait achevait de donner au tableau des teintes fantastiques. Rien ne manquait à rhorreur dé ce spectacle, pas même un gros caïman, qui, le corps à moitié hors de l'eau, qu'il battait de sa queue, achevait d'engloutir un jeune marcassin. La truie furieuse remplissait non loin de là l'air de ses grognements désespérés, tandis qu'une mpiade de lucioles s'enlevant du sol ou y retombant semaient autour de nous une pluie d'étincelles.
Nous nous cachâmes de notre mieux dans le feuillage épais d'un arbre d'acajou et nous attendîmes. La lime ne devait se lever qu'après minuit; le ciel était couvert de gros nuages noirs et le vent soufflait avec violence. Nous étions plongés dans la plus complète obscurité, n'osant plus dire un mot, car nous pouvions être entendus. Je ne suis pas plus poltron qu'un autre, mais une sueur froide me* coulait du front et un trem])ieiiiciit nerveux faisait claquer mes dents.
An bout d'un laps de temps que je ne saurais préciser, nous entendîmes à nos pieds une espèce de murmure qui alla en augmentant, et peu à peu nous pûmes distinguer un chant étrange, à mesure saccadée, entrecoupé de notes perçantes et de sons rauques.
Autant sont d'ordinaires gracieux et pleins d'un charme plaintif ces airs à mélodie si douce qu'on retrouve dans toi:.tes les Antilles, autant celui-là était sauvage : il évoquait des pensées de meurtre et de sang. Nous écoutions cette terrifiante mélopée, lorsqu'un éclair, précédant une épouvantable explosion de la foudre, vint éclairer la scène pendant quelques secondes. Nous aperçûmes à nos pieds un grand cercle formé par une quarantaine de personnes qui tournaient en se tenant par la main. Au milieu étaient placés un petit enfant que je crois voir encore, une chèvre noire et deux ou trois autres animaux que je n'eus pas le temps de distinguer. Tout retomba dans l'obscurité ; le chant continua encore quelque temps, puis un profond silence se fit.
J'entendais battre mon cœur dans ma poitrine, à chaque instant je craignais d'entendre aussi
les cris du petit être que j'avais entrevu. Au bout d'un quart d'heure à peu près, une flamme légère commença de briller. Bientôt ce fut un grand brasier au-dessus duquel était suspendue une chaudière. Quelc[ues hommes cassèrent des branches de l'arbre à résine et les plantèrent en terre, après les avoir allumées. A l'aide de cette clarté je clierchai l'enfant à la place où je l'avais vu, il n'y était plus. On voyait seulement la chèvre noire, un gros coq blanc et une couleuvre. Je n'avais entendu aucune plainte, aucun cri. J'espérais que la pauvre créature n'avait pas été immolée. Je fus bientôt détrompé.
Un vieillard s'écria à trois reprises différentes : Maintenant il est temps d'immoler un cabri noir; — et tous les affiliés, se prenant par la main, se mirent de nouveau à toui^ner et à répéter la chanson que nous avions déjà entendue. Souvent le cercle s'ouvrait, et le vieillard, suivi de tous les assistants, formait une longue file qui marchait en décrivant des figures bizarres. On eût dit un énorme serpent se roulant et se déroulant en anneaux capricieux, mais renfermant toujours dans ses replis les animaux qui se trouvaient d'abord au centre du cercle. Je remar-
quai même que la chèvre qui bêlait et s'agitait au commencement, resta bientôt immobile.
Lorsque le prêtre s'approcha d'elle et lui ouvrit la gorge, elle ne fit aucun mouvement, ne poussa aucun cri. Le chef la coupa par morceaux, recueillit le sang clans un vase, le porta à ses lèvres et le passa à son voisin de droite qui l'imita. Il jeta la graisse et les entrailles dans le foyer, les cjuartiers dans la chaudière; après quoi il prit une des femmes et chacrue initié en fit autant. Alors commença une de ces scènes dont le récit ferait rougir nos matelots euxmêmes. Ils égorgèrent ensuite le coq, et les mêmes saturnales recommencèrent. A ce moment le prêtre s'arrêta :
— Mes amis, s'écria-t-il, il v a i>rès de nous des profanes ; qu'ils sachent c[ue je les vois, bien qu'ils se croient cachés. S'ils ne se montrent d'eux-mêmes à l'instant, j'irai les chercher, et ils serviront de victimes expiatoires.
— Ne bougez pas, murmura mon compagnon; je soupçonne fort ce vieux choie, qui sait à quoi s'en tenir sur l'efficacité de ses sortilèges, de débiter cela à tout hasard. Il veut savoir s'il n'est observé par personne.
Le vieillard proféra une seconde fois son apostrophe menaçante, mais il eut a peine le temps de racliever; le tonnerre, qui grondait dès Ife commencement de cette scène, éclata avec un bruit épouvantable, et une pluie diluvienne vint fondre sur l'assistance. La tourmente dura à peu près une demi-heure, déracinant les arbres et versant des torrents d'eau. Quand le ciel s'éclaircit, la lune venait de se lever. La place était déserte; trois ou quatre individus, groupés autour de la chaudière et du foyer éteint, regardaient la rivière devenue torrent, et qui se précipitait contre la rive escarpée. Tout à coup le sol miné par les eaux s'abîma sous les pieds avec un bruit sourd semblable à celui d'un tremblement de terre; hommes, autel, chaudière, tout disparut dans le gouffre. Quelques cris d'angoisse montèrent jusqu'à nous; puis à la place où s'était passée cette diabolique cérémonie, nous ne vîmes plus rien que l'eau, dont les tourbillons, à la clarté de la lune, ressemblaient à un lac de plomb bouillant.
Nous restâmes ainsi toute la nuit sans oser sortir de notre retraite. Quand le jour levant nous eut rendu un peu d'assurance, la rivière avait repris son cours paisible . Nous aurions pu croire
LES HOMMES ET LES CflOSES Jol
que nous sortions cVim mauvais rêve. Mais en arrivant aux Gonaïves, nous aperçûmes un grand rassemblement sur la plage, à l'embouchure de la rivière. Une négresse qui passait nous dit que la mer venait de rejeter sur le sable deux cadavres et un bras d'enfant.
YU
On s'est beaucoup récrié sur ce chapitre et ceux qui n'ont jamais fait ce voyage des Antilles m'ont souvent dit qu'ils ne pouvaient croire à de pareilles atrocités. Qu'on lise cependant le numéro du 3 Avril 1864 de la Gazette des Tribunaux, voici ce qu'on y trouvera.
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