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TRIBUNAL CRIMINEL DES ASSISES DE PORT-AU-PRINCE

M. Lallemand^ doyen.

Audiences des ^ et ^ février,

CULTE DU DIEU VAUDOU. — UXE JEUNE ENFANT SACRIFIÉE ET MANGÉE PAR DES NÈGRES. — HUIT ACCUSÉS.

Nous avons fait connaître, il y a qiiekjues jours, le fait de cette accusation et la condamnation prononcée. Nous reproduisons aujourcriiui les détails de cette monstrueuse affaire.

Les accusés, au nombre de huit, sont les nommés :

1" Jeanne Pelle, 2' Floréal Apollon, 3' Guerrier François, 4"" Congo Pelle, 5"" Julien-Nicolas, 6° Néréine François, T"* Roséïde Suméra, 8° Beya Prospère.

L'affaire s'est présentée aux audiences des 4 et o février, sous le décanat de M. Lallemand, doyen. On sait qu'à^ Haïti les mots de président et de présidence ne sont pas employés dans l'ordre judiciaire, et qu'ils sont exclusivement

réservés pour désigner les fonctions du chef du gouvernement; ils sont, dans les Tribunaux, remplacés par les titres de doyen et de décanat.

Nous reproduisons l'acte d'accusation dans les termes mêmes où il est rédigé, et pour lui laisser sa couleur locale nous respectons ses formes et son stvle.

(( Déclare le ministère public, en exécution de l'ordonnance de renvoi, qu'ayant fait un nouvel examen de la procédure, il en résulte ce qui suit :

» Yers le milieu de décembre, l'accusé Congo, pour faire changer sa misérable position, eut recours au dieu Yaudou, qui, suivant lui, lui commanda un sacrifice humain; l'imbécile et méchant Congo fit part de cela à sa sœur, Taccusée Jeanne Pelle, qui, elle aussi, se croit en % relation avec des esprits infernaux.

» Claircine, fille de mademoiselle Claire, à peine âgée de sept à huit ans, logeait avec Jeanne, sa tante ; c'est elle qui fut désignée par son oncle et sa tante pour être sacrifiée.

)) Le dimanche 27 décembre, Jeanne, qui demeure à Bizoton, se leva à deux heures du matin et se disposa à descendre en ville; elle

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conduisit son innocente nièce à Congo, avec qui elle convint de tout.

y) L'enfant devait être soufflée (enlevée) pendant son absence, qui ne devait être que de quelques heures. ^

» Avant donc de descendre en ville, la perfide Jeanne alla cliez Claire, sa sœur, pour l'engager aussi à aller avec elle au Port au-Prince, sans doute pour faciliter renlèvement de Claircine,

» La pauvi^e mère, ne se doutant de rien, allégua qu'il était trop niritin et qu'elle n'irait en ville qu'au jour; cependant elle se rendit avec Jeanne chez celle-ci pour prendre quelques hardes qu'elle y avait laissées la veille; en chemin elle vit Claircine accroupie avec Congo (la brebis et le loup) devant la porte de ce dernier; elle arrêta, dans son esprit, qu'elle la prendrait, à son retour, pour la fah^ coucher chez elle, et elle se rendit chez Jeanne, qui lui livra en effet les hardes en question. Mais à son i^etour l'enfant n'était plus devant la porte.

» Elle l'appela, mais Congo, répliqua : ce Claircine est couchée en dedans. »

» Oiielles raisons la mère pouvait -elle avoir

LES HOMMES ET LES CHOSES lo7

pour craindre pour son enfant : il était son oncle ! Elle s'en alla,

)) Vers six heures du matin, en allant exposer au soleil quelques hardes mouillées, Claire revit l'enfant qui, cette fois, se réchauffait au feu allumé par Congo ; elle entendit ce dernier dire à Claircine d'aller chez Julien..

» La tête est placée sur un autel, Jeanne prend une clochette, sonne et commande une procession autour de cette têt^. Les cannibales, ivres de sang, entonnent une chanson mystérieuse; la cérémonie terminée, la peau, les entrailles de la feue Claircine sont enterrées non loin de la maison de Floréal.

» Son sang, ses os pulvérisés sont recueillis dans des vases en terre et soigneusement conservés.

» Après avoir ainsi diné, les convives, joyeux, les mains sales de ce sang innocent, de ce sang cque Dieu ne permit pas à Abraham de verser sur un saint bûcher, les convives se séparent joyeux, se donnant rendez-vous pour le jour des Rois où devait être encore sacrifiée une jeune fille, Los^^ma, cjui fut trouvée chez Floréal, et

que Néréine avait volée sur le grand chemin qui conduit à Léogane.

)) En conséquence, 1° Jeanne Pelle, ne connaissant pas son âge, blanchisseuse de profession, née au Port-au-Prince et demeurant à Bizoton ; 2° Floréal Apollon, ne connaissant pas son âge, cultivateur, né àLéo-gane et demeurant à Bizoton; 3^ Gueïrier François, ne connaissant pas son âge, cultivateur, né au Cap-Haïtien, demeurant à Bizoton; 4° Congo Pelle, ne connaissant pas son âge, né et demeurant à Bizoton ; o° Julien- Nicolas, ne connaissant pas son âge, cultivateur, né et demeurant à Bizoton ; 6° Néréine Fremcois, ne connaissant pas son âge, blanchisseuse,^ née surriiabitationMacomme, commune de Léogane, et demeurant à Bizoton; 7° Roséide Suméra, âgée de trente-deux ans, blanchisseuse, née au Grand Goâve et demeurant à Bizoton ; 8° Béva Prosper, ne connaissant pas son âge, blanchisseuse, née et demeurant à Bizoton, sont accusés de sortilège et de meurtre avec préméditation et guet-apens, précédés et accompagnés de tortures corporelles sur feu Clercine.

» Crime prévu et puni par les article 240, 241 , 242, 243, 247, 248, 249, et 403 du Code pénal. »

Les accusés avouent les faits qui leur sont imputés avec une impassibilité et un calme qui ajoutent encore à l'iiorreur du crime. Ils paraissent encore pleins de foi dans l'abominable superstition qui les a poussés au crime.

Le jury a rendu un verdict affirmatif sur toutes les c[uestions.

En conséquence, le Tribimal a prononcé le jugement dont voici le texte :

)) Ouï M. Camille Nau, commissaire du gouvernement, en ses réquisitions écrites poiuj l'application de la peine ;

» Ouï également lesdits accusés en leurs moyens de défense, produits tant par eux-mêmes que par MM. Laferrière, Lespinasse, WilsonDuplan et Otten, leurs conseils ;

» Ouï, enfin, M"^ J.-A. Lavaud, constitué par la dame Claire, mère de la victime, partie civile au procès ;

» Attendu que, parla déclaration affirmative du jury de ce jour, les susdits accusés ont été reconnus coupables du fait de sortilège, de meurtre, avec préméditation et guet-apens, sui-

vis et accompagnés de tortures corporelles sur la personne de Claircine ;

» Attendu que ces faits ainsi reconnus constituent un crime prévu et puni par les articles 240, 241, 242, 243, 247, 248, 249 et 40S du Code pénal, lesquels sont ainsi conçus :

» Art. 240. L'iioniicide commis volontairement » est qualifié meurtre ;

» Art. 241. Tout meurtre commis avec pré- » méditation ou de guet-apens est qualifié as- » sassinat;

» Art. 242. La préméditation consiste dans le » dessein formé avant Taction, d'attenter à la » personne d'un invidu déterminé, ou même de » celui qui sera trouvé ou rencontré, quand » même ce dessein serait dépendant de quelque » circonstance ou de quelque condition.

» Art. 243. Le guet-apens consiste à attendre » plus ou moins de temps, dans un ou divers » lieux, un individu, soit pour lui donner la mort, » soit pour exercer contre lui des actes de vio- » lence.

» Art. 247. Tout coupable d'assassinat de par- » ricide, d'infanticide ou d'empoisonnement sera » puni de mort.

)) Art. 248. Seront punis comme coupables » crassassinat, tous malfaiteurs, quelle que soit » leur dénomination, qui, pour l'exécution de » leurs crimes, emploient des tortures ou corn» » mettent des actes de barbarie.

)) Art. 249. 1^^' alinéa : Le meurtre emportera » la peine de mort, lorsqu'il aura précédé, ac- )) compagne ou suivi d'un autre crime ou délit.

» Art. 40o. Tous faiseurs de ouangas, de ca- » prelatas, vaudoux, donpédra macandal et au- » très sortilèges, seront punis d'un mois à six )) mois d'emprisonnement et d'une amende de » 16 gourdes à 2S gourdes; sans préjudice des » peines plus fortes qu'ils encourraient à raison » des délits ou crimes par eux commis pour » préparer ou accomplir leurs maléfices. »

» Dont lecture a été donnée à haute voix parle » doyen ;

» Pour tous ces motifs,

)) Le Tribunal, après en avoir délibéré, condamne les nommés : V Jeanne Pelle, 2° Floréal Apollon, 3° Congo Pelle, 4° Guerrier François, K' Julien Nicolas, 6'Néréine François, 7° Roséide Suméra, 8" Beya Prosper, tous à la peine de moT't, pour avoir commis le crime de sortilège.

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de meurtre avec préméditation et guet-apens, suivis et accompagnés de tortures corporelles ; )) Et vu Farticle 13 dudit Code pénal, ordonne que l'exécution des susdits condamnés aura lieu sur la place publique du cimetière extérieur. ))

L'hospitalité créole est célèbre ; c'est d'ailleurs à juste titre qu'on la vante. On cite un individu qui débarqua jadis à la Martinique, et qui y passa plusieurs années sans avoir jamais eu un chez lui. Il allait d'habitation en habitation, passant un mois dans l'une, six semaines dans l'autre. Il n'y a jamais, chez le créole le plus pauvre, assez de soins, assez de prévenances poiu^ l'hôte c[ui vient demander l'hospitalité. La vie matérielle est si facile, et l'ennui est si grand la plupart du temps, que l'arrivée

164 sors LES TROPIQUES

cfiin étranger est un bienfait du ciel. Le créole est si généreux, cV ailleurs, disent les habitants de nos colonies.

Le fait est que Téconomie y est rare, et c|ue ravaricey est presque inconnue. Cependant, des médisants assurent que souvent ces mêmes créoles, si généreux aux colonies, deviennent très-calculateurs une fois qu'ils sont transportés eii France; et Ton cite, dans des relations coloniales, telle maison où Ton n'a jamais offert un verre d'eau. Les fêtes créoles étaient aussi célèbres autrefois. Tout cela est bien changé maintenant. Le gouverneur donne une ou deux soirées pendant le carnaval. Quekpaefois les jeunes gens de Saint-Pierre se cotisent pour offrir un bal par souscription, puis tout retombe dans le calme et le silence. Le seul plaisir qu'on se permette est celui de la musique. Assez souvent, le soir, trois ou cjuatre amis se réunissent pour faire un trio ou un quatuor. On pourra prendre quelque plaisir à ces réunions, pourvu qu'on n'ait pas une passion exagérée pour la note ou la mesure. D'ailleurs, le premier arrivé à la fin du morceau attend les autres.

Que les temps sont changés! Ah! si vous

LES HOMMES Eï LES CHOSES IGo

aviez vu notre pays, autrefois, avant Tabolition de l'esclavage, disent les vieilles gens. Et chacun de se lamenter sur les résultats d'une mesure qui fît tant d'honneur à la révolution de 1848.

Sans doute les planteurs forent atteints dans leur fortune par rémancipation. Trouvant l'indemnité accordée dérisoire et le mode de payement incommode (i), ils jetèrent les hauts cris, et maintenant encore ils sont persuadés que leur 7'uine est le résultat de l'abolition de Tesclavage. Cependant, si l'on consulte les états du commerce et de la production coloniale en 1848, on remarque que la récolte du sucre, c'est-àdire de la denrée régulatrice, du produit qui constitue le plus important commerce entre la métropole et les colonies, fut de plus de 19 millions de kilogrammes pour la Martinique, et de plus de 20 millions pour la Guadeloupe. Sans

(1) L'indemnité fui tie 430 fr. 47 c. pour La, Martiniiiue, de 470 fr. 20 c. pour la Guadeloupe, de 618 fr. 7o c. pour la Guyanne et 703 fr. 38 c. pour la Réunion, soit en moyenne o30 francs par tête de noir. Elle fut payée avec 6,000,000 de numéraire et 120 millions de rente o O^q réduite peu de temps après à 4 1/2 0 0. Dans les colonies Anglaise l'indemnité avait été en moyenne de 63o fr. 61 c. payés totalement en numéraire (Revue coloniale tome XIll de la 2<^ Série page 521.)

doute ces chiffres sont loin de ceux de 1847, qui s'élèvent, pour ces deux colonies respectivement, à 32 millions et à 40 millions de kilogrammes. Mais Tannée > 1847 était une année exceptionnelle, et en 1846, la récolte, moins favorisée par les conditions atmosphériques, n'avait été que de 25 millions de kilogrammes à la Martinique, et- de 28 millions à la Guadeloupe.

A la Réunion, la différence entre 1847 et 1848 fut presque insignifiante : la production avait été de 24,799,000 kilogrammes dans la première de ces deux années, elle fut de près de 22 millions pour la seconde.

Si l'on considère les années suivantes , on arrive aux résultats constatés dans le tableau ci-dessous :

Années.

Pour la Martinique.

Pour la Guadeloupe.

millions.

17 millions

Ainsi, on le voit, même en I80I5 c'est-à-dire Lien peu de temps après F émancipation, la production pour la Martinique était déjà revenue à son chiffre normal.

Quelle conclusion tirer de ces chiffres, sinon que les noirs, après avoir été portés quelque temps à ne travailler qu'à leur guise, en changeant continuellement dliabitations , avaient fini par revenir à leurs anciens ateliers. La meilleure preuve que le nègre ne refuse pas systématiquement le travail, et que, lorsqu'on emploie avec lui le raisonnement ou les bons procédés, il ne reste pas insensible, c'est la manière dont s'est accomplie l'émancipation dans nos colonies.

Sans les sinistres et douloureux événements fomentés à la Martinique par quelques ambitieux de bas étage qui rêvèrent immédiatement la substitution des races à leur profit, la perpétration de ce grand acte n'eût pas coûté une goutte de sang. A Tile Bourbon, tels furent le bon esprit et la docilité des nouveaux citoyens, qu'ils accomplirent scrupuleusement et sans bouger de leurs glèbes respectives, un engagement de travail libre qu'on leur

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avait fait contracter avant de promulguer le décret de liberté.

Dans les Antilles même, où le décret fut plutôt arraché que promulgué, il n'y eut pas, à proprement parler, de cessation de travail. On était en pleine récolte, et par conséquent, sur un grand nombre de sucreries , de grandes quantités de cannes à sucre , rendues en fabrique, devaient être portées en quelques jours au moulin, sous peine d'entrer en fermentation, eh bien ! fait assez curieux, et qu'il faut cit^r à la louange des bons instincts du noir, cette fraction de la récolte qu'on eut pu croire si gravement compromise ne fut pas perdue.

Presque tous les planteurs qui se trouvèrent en présence de ce premier embarras de la situation parvinrent à faire comprendre à leurs ateliers qu'il fallait commencer par mettre au moulin, comme on dit aux colonies, sauf à festoyer ensuite à cœur joie la liberté proclamée. C'est un créole, un propriétaire de la Martinique, M. Lepelletier de Saint-Rémy, qui s'exprime ainsi. Ses paroles ne doivent pas être suspectes, et il faut bien reconnaître, devant les chiffres et les faits que, d'une part, la diminution de travail

causée par rémaiicipatioii, a été beaucoup moins grande qu'on ne le suppose, et que, de l'autre, les anciens esclaves sont bien moins difficiles à ramener au travail qu'on ne Ta dit.

Réorganiser le travail, ramener à la culture cette population noire qui, dit-on, ne voit encore dans la liberté que le droit à la paresse, tel est le problème que se pose tous les jours le planteur en face de ses champs en friche et de ses usines désertes. Des bras, des bras, tel est le cri qui nous arrive sans cesse des Antilles depuis l'abolition de l'esclavage, et chacun de chercher, de proposer un système pour conjurer le danger qui menace la prospérité, l'existence même de nos colonies.

172 sous LES THOPIQUES

Le moyen qui a le mieux réussi jusqu'à présent, c'est l'émigration : des navires vont chercher sur la côte d'Afrique et dans Tlnde des nègres ou des coolies, qui s'engagent à travailler pendant un certain temps dans nos possessions. Ils Y sont logés et nourris par les colons, ils reçoivent un salaire, et, à l'expiration de leur contrat, ils peuvent le renouveler ou retourner dans leur pays. On parle même de faire venir maintenant des Indiens du Mexique, ce qui donnerait à l'immigration un recrutement beaucoup plus rapproché et plus nombreux.

Il est un fait certain et que l'expérience a trop démontoé, c'est qu'il faut aux colonies, pour les rudes tmvaux de la terre, une autre race que celle de notre laborieuse Europe. Le climat des Antilles ôte toute force, toute énergie au blanc ; il décompose son sang, allume dans ses veines une fièvre mortelle. Le soleil des tropiques réjouit au contraire l'enfant de l'Afrique et de l'Inde, c[ui se baigne avec délices dans ses rayons brûlants et dort sans danger la face tournée vers l'astre au zénith. C'est donc à l'Inde et à l'Afrique qu'on a du demander des travailleurs pour remplacer les anciens esclaves. Les essais

tentés dans ces dernières années ont réussi. Les coolies surtout, quoique moins robustes que les nègres, ont plu aux planteurs. Ils sont sobres, doux, laborieux. Ceux qui trouvent trop dure l'existence qui leur est faite dans nos Antilles (et ils sont peu nombreux) se contentent de se pendre et ne cherchent pas à irriter et à soulever leurs compagnons. Les nègres eux-mêmes introduits dans ces derniers temps à la Martinique et à la Guadeloupe à l'état libre, sont assez dociles et contents de leur sort. Il est vrai que la plupart, prisonniers de guerre li^a^és par quelque chef africain, n'ont pas le droit d'être trop difficiles à cet égard. Des gens qui s'attendaient à être immolés en l'honneur de quelque idole ou mangés parleurs vainqueurs, doivent se trouver heureux d'en être (frittes pour quelques années de travail. Mais en sera-t-il toujours ainsi?

Déjà on est à peu près d'accord pour reconnaître que les travailleurs ne peuvent se recruter exclusivement parmi les prisonniers que se font les unes aux autres des peuplades sauvages. Quelqu'humain qu'il soit d'enlever ainsi ces malheureux aux supplices et à la mort qui les .attendent, la continuation d'un pareil système

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aurait le grave incoiiYénient creucourager les chefs cV Afrique à se faire les uns aux autres le plus cle prisonniers possible ; ce qui serait peu d'accord avec les principes d'une nation qui a justement flétri la traite et resclavage. L'immigration, si elle se continue, ne doit donc introduire dans nos colonies que des hommes véritahlement libres, c'est-à-dire, des hommes qui y seront venus commes les coolies, parce qu'ils espéraient y trouver plus de bien-être c[ue dans leur pays. Or, on commence à s'apercevoir que ce recrutement n'est pas aussi facile à opérer cpi'on le supposait. Le gouvernement voulant seconder l'initiative prise par les colons^ a passé en 1833 un traité avec la compagnie générale maritime c[ui devait comprendre l'immigration indienne aux Antilles, parmi ses 'plus importantes opérations. Aux termes de ce traité, la compagnie devait introduire, dans une période de quatre ans, quinze mille coolies dans nos Antilles. Ce délai est écoulé depuis longtemps, et le nombre des coolies arrivés ne s'élève pas aujourdliui à plus de sept mille. C'est, dit-on, la faute de l'Angleterre. Bien cpie le recrutement des Indiens pour les colonies françaises ne se

fasse point clans les ports anglais de Tlnde, mais dans nos comptoirs, notamment dans ceux de Pondichéry et de Karikal, le gouver-» nement britannique peut Tentraver complètement par son mauvais vouloir. La population de nos établissements aux Indes est trop minime, en effet, pour pouvoir alimenter Timmi^ gration,sansle concours des habitants de l'Inde Anglaise.

Or, le sentiment de son intérêt et l'habitude d'un ancien antagonisme dont elle n'a pu encore se défaire dans la pratique, ont porté de suite la Grande-Bretagne à mettre tous les obstacles possibles au passage des Indiens de ses possessions sur notre territoire, et elle a si bien réussi que, en présence des difficultés du recrutement aux Indes, des inconvénients du recrutement en Afi^ique, qu'ont trop mis en évidence le procès du Charles-Georges^ les drames sanglants de la Stella^ de la Régina-Cœli^ on songe à remplacer Timmigration coolie par rimmigration chinoise. On n'ignore pas cependant quels inconvénients, quels dangers même présente le caractère de cette race, on sait combien elle est indisciplinée, cruelle, encline au vol, on n'a pas oublié les

176 sors LES TROPIQUES

scènes sanglantes dont les navires qui transportaient ces nouveaux travailleurs, ou les plantations auxquelles on les a attachés ont été le théâtre.

La manière dont on engage ces malheureux et dont on les embarque est d'ailleurs, il parait, tellement inhumaine que lors de la signature du traité récemment conclu avec le Céleste-Empire, le plénipotentiaire français a cru devoir s'abstenir de faire insérer dans cet acte une clause relative à l'immigration .

Cependant je ne m'arrête pas à ces objections. J'admets même qu'on puisse facilement recruter des travailleurs soit à la cote d'Afrique, soit dans l'Inde, dans la Chine ou au Mexique. Mais pense-t-on qu'on pourra toujours trouver parmi des peuplades simples et crédules des hommes que quelques promesses, le besoin de mouvement, l'attrait de l'inconnu entraîneront loin de leur pays? N'arrivera-t-il pas im jour où ils sauront ce que valent les promesses dont on les aura bercées où les illusions qu'ils se seront faites à eux-mêmes. A l'expiration des engagements que feront en effet les travailleurs nègres, tcooJioi-, mexicains ou chiiiois? Les urif^ resteront

LES nOMMES ET LES CHOSES 177

dans nos colonies ; les autres retourneront chez eux. Il est probable que ce ne sont pas ceux qui se seront trouvés bien dans nos possessions, qui voudront les quitter. Les mécontens seuls partiront; ceux-ci une fois de retour parmi leurs compatriotes ne se feront pas scrupule de raconter leurs déceptions et d'exhorter leurs auditeurs à ne pas les imiter. D'un autre côté, les planteurs et les compagnies d'immigration oublieront sans doute d'envoyer de temps en temps aux lieux de provenance les travailleurs satisfaits et bien pensants aui leur seront utiles afin de contredire les médisants. Il arrivera donc que n'y eùt-il qu'un mécontent sur cent, ce sera lui qui renseignera ses compatriotes ; ceux-ci entendant tenir le même langage, désenchantés par tous ceux dont ils consulteront l'expérience, seront de moins en moins tentés de les imiter et le recrutement deviendra à la longue, sinon tout à fait impossible, du moins très-difficile. Quel est celui de nos paysans ou de nos ouvriers que la Californie et ses richesses n'aient tenté il y a dix ans quand on ne la connaissait que par des récits merveilleux? Combien en trouverait-on aujourd'hui de disposés

à vendre leur champ où à retirer leurs économies de la caisse d'Épargne pour aller aussi loin tenter la fortune ?

Mais, dira-t-on, ceux qui seront restés dans nos colonies y créeront une population laborieuse qui suffira aux besoins et dont l'exemple ramènera sans doute les nègres indigènes au travail. D'abord, je' ne crois pas qu'en mêlant les fruits sains à des fruits gâtés on réussisse mieux aujourd'hui qu'au temps de Florian; ensuite croit-on que les coolies, les nègres ou les chinois provenant de l'immigration ne finiront pas par s'apercevoir qu'ils travaillent tous les jours, sans être mieux nourris, mieux habillés, sans avoir, en un mot, plus de bien-être que les anciens esclaves qui, retirés dans leurs carbets, ne travaillent que lorsque cela leur plait où lorsqu'ils sont poussés par le besoin. Penset-on que nègres, chinois ou coolies ne calculeront pas un jour que le prix de la nourriture et des vêtements sommaires que leur fournit le planteur, joint au salaire qu'ils en reçoivent (12 fr. 30 c. par mois), ne représente pas en somme le tiers de ce qu'ils gagneraient en travaillant com.ne les anciens esclaves, à la jour-

née ; qu'ils peuvent donc soit gagner trois fois plus, soit travailler trois fois moins en les imitant. S'ils ne s'en apercevaient pas d'euxmêmes, il ne manquerait pas de raisonneurs parmi les mulâtres pour le leur prouver, et les colons ne peuvent espérer qu'une fois édifiée à ce sujet, la nouvelle population sera plus docile et plus facile à retenir à l'atelier que l'ancienne? Sans doute cela n'arrivera pas en un jour. Il faudra peut-être plusieurs années pour que, d une part, le recrutement des travailleurs devienne impossible, et que de l'autre l'indiscipline gagne les nouveaux ateliers ; mais cela arrivera infailliblement ; pendant ce temps les nègres indigènes se seront ancrés de plus en plus dans leur nonchalance et leur apathie, et l'immigration n'aura abouti en définitive qu'à soulager momentanément le mal, mais en le rendant plus grave, car les racines auront gi^andi avec le temps.

Faut-il donc désespérer de l'avenir des colonies, faut-il se résigner à voir ces contrées si riches et si fertiles, désertées par leurs anciens propriétaires, devenir des succursales du Congo et du royaume de Juïda?Non, je l'espère, car on n'a pas encore tout tenté pour ramener la population indigène au travail et Fémancipation en donnant la liberté aux nègres n'a pas retiré tout moyen d'action sur eux. "

Pourquoi, depuis dix ans, a-t-on tant de

peine à maintenir les anciens esclaves à l'atelier ?

Parce que le nègre brusquement passé de l'état d'esclave à celui de citoyen, n'éprouve encore que des besoins matériels qu'il peut satisfaire pour ainsi dire sans la moindre peine.

Supposez, en effet, un nègre li^Té à luimême, supposez-le très-soigneux de sa personne (cela se voit),, craignant le soleil, le grand air ou les fortes averses ; admettez, en outre, qu'il ait certains préjugés contre la rosée de la nuit et le clair de lune, lesquels donnent, à ce qu'on prétend, des ophthalmies ; quatre pieux plantés dans le sol et des feuilles de bananier feront à ce sage un abri plus que suffisant. Une simple cabane aura même, à ses yeux, sur les maisons en pierre, cet avantage, qu'on y peut dormir sans avoir à redouter les tremblements de terre. Pour ce qui est de la nourriture, n'aura-t-il pas à la portée de sa main les fruits les plus savoureux? La fatigue se bornera pour lui à les cueillir. N'oublions pas que les sources et les rivières sont nombreuses ; elles donnent une boisson aussi saine que naturelle, sans parler de l'eau de coco et du jus de la canne. Les bois sont pleins de gibier, le poisson abonde dans les rivières, le tabac pousse comme une

herbe vulgaire. Quant aux vêtements, à quoi bon s'en inquiéter, est-il un jour de l'année où ils ne soient pour l'enfant de la nature, moins une inutilité qu'une gêne?

Qu'on place le paysan de nos campagnes. Tourner de notre Europe industrielle, dans la situation où se trouve le nègre des Antilles, il est fort à présumer qu'ils penseront ce que pense ce dernier sur la nécessité du labeur humain. En vain on leur dira que le travail est un devoir, que sans travail il n'y a plus ni société, ni civilisation, ni progrès, ils vous répondront que ne manquant de rien, ils se soucient assez peu du progrès, de la civilisation, de la société, et ils vous prieront poliment de vous ôter de leur soleiL

Quel était autrefois pour le nègre le caractère distinctif de l'esclavage ? Le travail forcé. Doit* on s'étonner dès lors qu'il ne voie dans la li* berté que le droit de se livrer, sans contrainte, à une indolence que le climat provoque et que la fertilité du sol encourage, surtout lorsque l'émancipation, au lieu d'être l'œuvre du temps de l'humanité et du progrès, n'a été que le résultat d'une des révolutions les plus brusques et les plus inattendues qui se soient produites dans

I8i sous LES TROPIQUES

notre histoire ; lorsqu'on a livré à eux-mêmes ces ilotes que la veille on n'osait instruire ni éclairer, dans la crainte de leur donner des idées d'indépendance et de révolte ; pour lesquels, en un mot, le devoir n'existait que sous la forme d'une tâche, et le remords sous l'aspect d'un châtiment.

Mais, dira-t-on, puis qu'on a donné la liberté aux nègres, on ne peut la leur reprendre en les forçant à travailler. Sans leur retirer la liberté, sans les traiter autrement que les blancs, ne peut-on, ne doit-on pas chercher un moyen de les ramener à la culture? Pourquoi, par exemple, s'ils ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre la nécessité du labeur humain, pourquoi ne pas les enrôler et les envoyer au son du tambour couper la canne ou ramasser le café et le cacao.

Si les blancs sont obligés de faire sept ans de service sous les drapeaux, pourquoi les nègres ne seraient-ils pas obligés de passer sept ans dans des régiments spéciaux aux colonies, et dont le service, en temps de paix, consisterait à cultiver la terre.

Je me suis souvent .demandé, pendant le

temps que j'ai passé aux Antilles, pour quelle raison les créoles blancs ou noirs sont exempts du plus lourd des impôts, de celui qu'on a appelé l'impôt du sang, pourquoi il sont dispensés de tirer à la conscription. On m'a dit que c'était parce que le climat d'Europe serait trop rude pour des hommes nés aux Antilles, qu'il faudrait trop de dépenses pour transporter les conscrits en France. Ces raisons ne m'ont jamais paru bien concluantes, car nos malheureux soldats ont assez de peine, eux aussi, à supporter le soleil des Antilles, et la fièvre jaune qui les décime; cependant ce sont eux, Européens, qui forment les garnisons de nos colonies. Il me semble aussi que les navires qui apportent chaque année les nouvelles troupes, pourraient bien remporter les recrues.

D'ailleurs, on pourrait incorporer les nègres dans les régiments qui tiennent garnison aux Antilles, ce qui aurait l'avantage de ne pas les dépayser et de diminuer d'autant le nombre des Européens^qu'on envoie chaque année s'exposer à la fièvre j aune . Du temps de l'esclavage on pouvait craindre encore, en armant les nègres et en en faisant les dépositaires de la force publique,

de laisser les colons en quelque sorte à leur merci, et impuissants contre les tentatives de révolte et d'émancipation. Mais aujourd'hui que les noirs sont libres comme les blancs, aujourd'hui qu'ils ne peuvent plus rien leur demander, j'avoue que je cherche en vain quel motif pourrait empêcher de les astreindre à la loi commune, et de mettre ces nouveaux soldats à la disposition des planteurs qui les réclameraient, comme nos soldats d'Europe sont mis à la disposition des fermiers à l'époque de la moisson. On sait quelle influence moralisatrice exerce l'uniforme. S'il a pu transformer les gardes mobiles en défenseurs de l'ordre aux journées de juin 1848, je crois qu'il pourrait tout aussi bien transformer en travailleurs les nègres des x\ntilles. On se rappelle les résultats que Dessalines et Toussaint Louverture, obtinrent ainsi de leurs bandes indisciplinées, quand sous ces deux chefs l'île de Saint-Domingue produisit pendant quelque temps un tiers de plus qu'avant la révolte.

Je ne sais ^i je me trompe, mais je crois qu'un décret qui appellerait les nègres à faire aussi partie de l'armée, comme les blancs; qui porterait que les nouveaux soldats, toujours comme

les blancs, pourront être employés en temps de paix moyennant une paie supplémentaire aux travaux de Tagriculture, je crois, dis-je, qu'un pareil décret serait très-bien accueilli de la population noire, et que loin de lenvisager comme une restriction à sa liberté, elle n'y verrait, au contraire, qu'une plus complète assimilation à la x^ace blanche. En tous cas, une pareille mesure n'aurait rien d'injuste, car elle soumettrait les anciens esclaves au droit commun et la faculté de l'exonération qui serait d'ailleurs laissée aux blancs comme aux noirs, serait un stimulant de plus pour engager au travail et à l'épargne ceux qui voudraient se libérer du service.

Le nègre qui aurait ainsi passé sept ans sous les drapeaux, ou se réengagerait, ou rentrerait dans la vie civile avec des habitudes de travail qu'on lui ferait difficilement contracter d une autre manière.

Un jour viendra sans doute où le noir, plus éclairé, éprouvant d'autres besoins que ceux qu'il satisfait trop facilement aujourd'hui, sentira de lui-même la nécessité du labeur, car déjà s'habiller comme les blancs, avoir comme eux des chevaux, des maisons, de l'argenterie ne lui déplaît nullement. Pour pouvoir traiter avec les colons d'égal à égal, pour arriver à être admis dans leurs familles, il n'est pas d'efforts, de peines, de travaux auxquels nègres et mulâtres ne se soumissent; mais pour cela il faut

du temps, il faut qu'une ou deux générations se soient écoulées, car il faut que les créoles aient renoncé à un de leurs préjugés les plus enra-cinés et les plus difficiles à détruire : Je veux parler des préjugés de couleur. Il faut avoir vécu aux colonies pour savoir jusqu'à quel point les créoles de race blanche poussent le mépris, l'horreur même pour tout individu qui a une parcelle de sang noir dans les veines. Je ne puis même m'empêcher de penser que si depuis l'émancipation, les planteurs se plaignent si haut du manque de bras, s'ils ont accueilli avec tant d'enthousiasme l'immigration des coolies, c'est bien moins parce qu'ils désespèrent de ramener leurs anciens esclaves à la culture, que parce qu'ils entrevoient ainsi un moyen de se soustraire à tout contact avec cette race détestée. C'est une chose odieuse pour un créole que d'être obligé, aujourd'hui, dans les relations de maîtres à ouvriers, de subir les caprices des nouveaux citoyens qui, tous fiers de leur liberté, sont enchantés de pouvoir dire à leurs patrons : ce Si vous n'êtes pas contents, j'irai ailleurs. » Paroles insultantes que le colon est forcé d'entendre, car le

fouet du commandeur a disparu et, si le blanc qui se trouve offensé voulait corriger lui-même l'insolent, ce dernier serait très-capable de pousser l'audace jusqu'à riposter avec usure ou de porter plainte au procureur impérial, qui ne veut plus admettre qu'un créole ait le droit de se faire justice par lui-même, fut-ce envers un nègre. Un tel état de cboses parait monstrueux aux anciens maîtres et leur indignation, qui ressemble assez à celle qu'éprouverait un berger dont les moutons se révolteraient, est aussi profonde que sincère. C'est ainsi que les préjugés de couleur, malgré l'émancipation, et peut-être même à cause de l'émancipation, sont encore aujourd'hui plus vivaces que jamais. Ces préjugés avaient leur raison d'être autrefois. Pour que leur conscience ne leur reprochât pas de retenir ainsi dans l'esclavage des êtres humains, il fallait bien que les maîtres crussent a l'infériorité et à l'indignité de la race noire, mais aujourd'hui que la plupart reconnaissent que l'émancipation était une mesure morale et même nécessaire, pourquoi continuer à repousser impitoyablement ceux dont le seul tort est d'avoir la peau un peu moins

blanche ou les cheveux un peu moins lisses que les nôtres. J'ai connu certains hommes de couleur qui avaient le teint plus pale et la chevelure plus fine que bien des blancs de ma connaissance; mais les colons qui savent reconnaître d'un coup d'œil la présence du sang noir, sont encore plus hautains envers ceux-là qu'envers les nègres. Il semble que plus la distance est courte, plus on prend à tâche de la rendre infranchissable. Dans la société créole, on tient à honneur de n'avoir jamais cédé à ce qu'on appelle les prétentions des hommes de couleur ; on parle comme de héros de gens qui en 1848, ont préféré se faire massacrer, eux et leur famille, plutôt que de fraterniser avec les nègres révoltés ; on montre au doigt ceux qui n'ont pas fait preuve de la même énergie. Un habitant de Saint-Pierre a vu tous ses amis s'éloigner de lui, toutes ses relations se briser parce qu'il a dit un jour, dans je ne sais plus quel banquet, après l'émancipation, qu'il serait juste de voir enfin les nègres pouvoir posséder une partie de cette terre qu'ils ont si longtemps arrosée de leurs sueurs. Pendant que j'étais à la Martinique, un jeune homme de race blan-

LES HOMMES ET LES CHOSES i93

che épousa une femme de couleur; sa famille se trouvant cleshonnorée, s'exila; ses frères s'engagèrent comme simples soldats , et ses amis eurent plus de chagrin que s'il était mort.

Il est impossible de raisonner sur ce sujet avec un créole. Prenez dans les colonies l'homme le plus doux, le plus calme, et parlez-lui des nègres, vous le verrez immédiatement hors de lui. La voix ne franchira plus qu'avec peine sa gorge contractée, les paroles tomberont saccadées de ses lèvres tremblantes; toute sa personne s'horripilera à la pensée de ces êtres abhorrés. Ce qu'il y a de curieux surtout, c'est d'entendre les arguments qu'on invoque pour justifier un pareil préjugé.-

Toutes les fois qu'un Européen, nouvellement débarqué, demande à un créole pourquoi les gens de couleur sont systématiquement exclus de la société coloniale, on est sûr de voir se reproduire le dialogue suivant :

— Comment, s'écrie le colon avec indigna-» tion, vous voudriez que nous admissions chez^ nous des hommes de couleur?

— Pourquoi, répond l'étranger, fermer votre

Jâ4 sors LES TROPIQUES

porte à ceux d'entre eux qui sont instruits et bien élevés.

— Parce qu'un homme de couleur, quelque bien élevé, quelqu'instruit qu'il soit, est toujours un homme de couleur, parce que si nous le recevions il voudrait nous imposer les siens, sa mère qui vend des bananes et de la morue, ou son père qui rame sur les gros bois.

— Mais, ajoute l'Européen, en France, un élève de l'École Polytechnique, par exemple, sera reçu partout, lors même que sa mère serait marchande à la Halle; mais on ne sera pas forcé pour cela de recevoir sa mère, et luimême aura le bon sens de ne pas vouloir l'introduire dans un milieu où elle serait déplacée.

Le créole. — Mais les mulâtres n'auraient pas ce bon sens, et savez-vous d'ailleurs ce qu'ils feraient dès qu'ils seraient admis à notre foyer? ils nous demanderaient nos filles en mariage.

L'étranger. — Eh bien?

Le créole. — Comment, eh bien? Vous auriez une fille, la donneriez- vous à un mulâtre?

L'étranger. — Sans doute, s'il plaisait à ma fille, s'il l'aimait sincèrement, s'il m'offrait toutes les garanties désirables.

Le créole indigné, — Oh ! vous ne pensez pas ce que vous dites-là !

L'étranger. — Je vous assure que je le pense comme je le dis, et que si un homme me paraissait devoir faire le bonheur de mon enfant, je ne regarderais pas, avant tout, si ses cheveux sont bien lisses et sa peau aussi -blanche que la mienne.

Le créole, de plus en jjlus^ indigné. — Pson, monsieur, vous ne le feriez pas, parce que vous ne voudriez pas vous exposer à avoir des nègres pour petits-enfants. Car, sachez-le, monsieur, c'est un fait reconnu, que les enfants d'un homme et d'une femme de couleur, sont plus foncés que leurs parents, et que chaque génération se rapproche de plus en plus du type nègre.

Une fois ce dernier ars^ument lancé, le créole s'y cramponne de toutes ses forces et n'en démord plus. Vous aurez beau lui dire que le phénomène physiologique quïl invoque est celui-ci : que les enfants issus d'un mariage mixte, se rapprochent toujours de l'élément noir, si c'est celui qui dominait chez leurs parents, et de la race blanche dans le cas contraire, le créole ne vous croira pas ou ne vou-

dra pas vous croire; il vous répétera sans cesse que, si vous mariez votre^ fille à un homme qui ait seulement un centième de sang de couleur dans les veines, vos arrière-petits-enfants seront des nègres, et la discussion, comme toutes les discussions possibles au reste, finira par des personnalités, des mots blessants et laissera chacun des deux adversaires de plus en plus convaincu qu'il a raison.

Qu'on ne croie pas que j'exagère. J'ai entendu, pendant mon séjour aux colonies, vingt discussions semblables, jamais je n'ai vu un créole donner d'autres raisons pour justifier ses préjugés.

On m'a soutenu qu'Alexandre Dumas n'avait jamais pu se marier en France, parce qu'il avait du sang de couleur dans les veines, et je suis bien certain que M. Dumas fils, que les salons les plus illustres tiennent à honneur de recevoir, aurait beaucoup de peine à forcer la porte d'un négociant de Saint-Pierre.

Peut-on juger jusqu'à quel point quelques créoles, ceux qui servent de type à la société des colonies, ceux qu'on appelle les créoles à tous crinSy par exemple, poussent les préjugés

de couleur, voici quelques faits qui pourront en donner une idée :

Plusieurs nègres ou hommes de couleur ont occupé en 1848, et occupent encore aujourd'hui des fonctions publiques à la Martinique . Comme tels ils sont invités aux diners et aux soirées du gouverneur, au grand scandale des colons qui les coudoient dans les réunions. Les jeunes filles comme il faut ne manquent pas de refuser très-nettement les malheureux hommes de couleur qui poussent l'audace jusqu'à les inviter à danser. Si l'une d'elles, par distraction ou par faiblesse, fait un tour de valse ou de polka avec un danseur dont la nuance soit un peu douteuse, elle est bien sûre que le lendemain ses amies la regarderont de très-haut, que pendant tout un mois on se moquera d'elle. A Fort-de-France, où les hôtes des gouverneurs sont en grande majorité des officiers, des magistrats, des fonctionnaires d'origine européenne, les mécontents ne s'indignaient pas trop haut. Mais à Saint-Pierre c'était autre chose ; et à chaque soirée du gouverneur les jeunes gens de la ville répondaient par un bal où l'on n^avait pas à craindre la rencontre d'une tête

frisée. Ces manifestations prirent même un caractère assez provoquant pour que le gouverneur interdît d'abord aux fonctionnaires de s'y montrer et finît par les' défendre tout-à-fait. Deux jeunes gens désignés de la population créole vinrent trouver celui qu'ils appelaient le Pacha pour obtenir la levée de la défense. Celuici leur représenta le danger qu'il y avait à raviver ainsi des querelles à peine assoupies, leur prêcha la concorde et l'union entre les noirs et les blancs, qui seules pouvaient ramener la prospérité dans les Antilles. Ces messieurs, tous deux commis chez des négociants de la ville, déclarèrent qu'ils ne consentiraient jamais à laisser asseoir près de leurs sœurs et de leurs femmes, des gens qui n'étaient que les bâtards de leurs ancêtres.

Il y a quelques jours que j'entendais un colon déclarer que la Martinique n'était plus habitable, qu© les prétentions des hommes de couleur allaient sans cesse en augmentant, que ce n'était pas assez pour eux d'avoir conquis une place à côté des blancs dans la vie civile, qu'ils voulaient encore être admis au foyer domestique, épouser des femmes blanches, etc., etc.,

et qu'en présence de prétentions aussi exorbitantes, les créoles n'avaient plus qu'à abandonner les colonies au plus vite.

C'est malheureusement ce que font tous ceux qui le peuvent, de même que la noblesse émigrait pour se soustraire aux conséquences de la Révolution, de même, aujourd'hui, les colons se réfugient en France pour se soustraire aux conséquenees de l'émancipation.

Il faut être juste cependant, même pour les opinions qu'on ne partage pas, et reconnaître que les scènes qui ont ensanglanté la Martinique en 1848 n'ont pas été faites pour ramener les colons à des idées plus raisonnables à cet égard. Ces drames terribles n'ont pas eu. de retentissement en France ; lorsque le canon des journées de juin tonnait dans Paris, on ne songeait guère à s'occuper des événements qui se passaient dans une petite île à douze cents lieues de nous. Mais les créoles qui.ontvules nègres et les mulâtres mettre le feu à une main son où s'étaient réfugiés trente-deux des leurs, et massacrer ceux qui cherchaient à s'échapper, s'en souviennent encore. L'émancipation ellemême que la plupart des planteurs désiraient

dans un avenir prochain, a pris, par la manière dont elle s'est accomplie, par les pertes qu'elle leur a causées, le caractère d'une lutte dans laquelle la classe noire a été victorieuse, et la classe blanche vaincue. Comme ces assiégés courageux qui, une fois la ville prise, se renferment dans la citadelle et s'y défendent jusqu'à la mort, les colons se retranchent dans leur supériorité de race et veulent maintenir la seule barrière qui les sépare aujourd'hui de ceux qu'ils s'obstinent à considérer comme des ennemis. Leurs idées à cet égard sont tellement arrêtées, que je ne dissimule pas que l'enrôlement des nègres dont j'ai parlé plus haut, rencontrerait, de la part des créoles de race blanche, une vive opposition, parce qu'ils y verraient une nouvelle concession aux prétentions des anciens esclaves, un danger de plus suspendu sur leur tête.

Cependant, il faudra bien prendre un parti un jour ou l'autre. Le malaise est presque général et la plupart des habitations ruinent successivement tous leurs propriétaires depuis 1848. L'esclavage a fait son temps ; il ne faut pas songer à le rétabUr sous une forme plus ou moins habi-

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lemeut dissimulée. On ne peut non plus espérer qu'on obtiendra d'hommes libres une somme de travail supérieure à leurs besoins; il faut donc, pour augmenter le travail, augmenter les besoins . Le moyen le plus facile et en même temps le plus moral d'arriver à ce but, c'est de permettre aux nègres de s'élever jusqu'au niveau des blancs. Les retenir systématiquement dans un état dïnfériorité, c'est justifier leur paresse et leur mauvais vouloir.

Lorsque Cristophe Colomb voguait à la découverte de ces riches contrées, on raconte que • son équipage inquiet d'une si longue traversée se révolta et voulut le forcer à retourner en arrière .-((Nous périrons, s'écriaient les meneurs, si nous nous obstinons à aller ainsi toujours devant nous. y> Cristophe rassembla les mutins et leur demanda combien ils pensaient avoir fait de lieues, depuis leur départ; et, lorsqu'ils lui eurent dit un nombre qu'ils croyaient eux-mêmes exagéré : ce Tous vous trompez, reprit le Génois, » vous en avez fait le triple. Nous sommes cer- » tains de mourir de faim si nous retournons, » ce n'est qu'en marchant en avant que nous » pouvons espérer de nous sauver. »

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Il en est de même pour toutes les grandes questions de progrès et d'humanité, dès qu'on a commencé à marcher, on ne doit plus, on ne peut plus s'arrêter. Que les créoles se décident donc à parcourir hardiment la voie ouverte par l'émancipation. On a déjà fait trop de chemin pour re^ tourner en arrière} c'est en avant seulement qu'on peut espérer le salut.

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