SAXTAXA ET LES DOMINICAINS
Il y avait longtemps que les Dominicains n'avaient fait parler d'eux, lorsque le 19 mai 1862, un pompeux rapport présenté à la reine Isabelle par son conseil des ministres a exprimé le désir des habitants de Santo-Domingo de rentrer sous la domination de leur première métropole, et qu'un décret royal a prononcé la réincorporation éternelle de Tancienne colonie espagnole à la monarchie.
Depuis lors, la république dominicaine est à la mode. Une se passe guère de jour sans qu'un
(1) Cette dernière partie a paru pour la première fois dans la Revue Eii^royéenne.
article paraisse sur ce sujet. Les journaux, les revues en ont rempli leurs colonnes. Ceux qui connaissent la question, aussi bien que ceux qui l'ignorent, ceux qui ont vu le pays, comme ceux qui en ont seulement entendu parler, tiennent à dire leur mot, à expliquer les conséquences de l'acte qui vient de s.' accomplir, à indiquer aux gouvernements l'attitude et les devoirs qu'il leur impose.
Nos visées ne sont pas si hautes. Après avoir indiqué l'origine et la formation de ce petit État, nous voulons seulement donner quelques détails sur les hommes et les choses de ce pays. Ce ne sera peut-être pas la plus mauvaise manière de montrer sous son véritable aspect un fait dont on a peut-être un peu trop exagéré les conséquences et la portée.
La république dominicaine occupait la partie est de l'île de Saint-Domingue ou d'Haïti, dé^ couverte par Christophe Colomb le 6 décembre 1492, et siège du premier établissement européen dans le nouveau monde. Grâce à la fertilité de son sol, à la richesse de ses forêts, cette colonie acquit en peu d'années une importance et une prospérité merveilleuses; mais bientôt
les exigences de la métropole, qui interdisait aux colons toutes relations avec les étrangers, et la cruauté avec laquelle elle punit les villes qui n'obéirent pas à sa défense, arrêtèrent Tessor naissant. Les habitants de Yaguana, de Porto-Plata et de Bahaya, qui avaient vu ainsi leurs citées rasées, donnèrent les premiers l'exemple de l'émigration vers le Mexique, où les attirait, d'ailleurs, la fièvre de l'or,, et les boucaniers français qui occupaient l'ile de la Tortue, au nord-ouest de Saint-Domingue, pjofitèrent de l'occasion pour venir s'établir sur la côte abandonnée. En vain les Espagnols tentèrent de les chasser : ils se maintinrent de vive force et réclamèrent la protection de la France. Le traité de Ryswick (20 septembre 1697) nous confirma dans la possession de la partie ouest de l'ile, qui devint notre colonie de Saint-Domingue, tandis que l'est resta à l'Espagne sous le nom d'audience de Santo-Domingo.
Ce sont ces deux territoires qui forment aujourd'hui l'Etat haïtien, récemment descendu du rang d'empire par la chute de Soulouque, et la république dominicaine, rentrée dans le giron de l'Espagne, grâce à M. Santana,
208 sors LES tropiques
Il y aurait des yolumes à faire, et on les a faits, pour expliquer les révolutions qu'ont subies ces deux États, tantôt réunis sous l'autorité 'de la France ou de l'Espagne, tantôt séparés, formant un jour une république une et indivisible, et le lendemain deux pays rivaux; passant de la démocratie à l'absolutisme, et de l'esclavage à la liberté : j'indiquerai seulement ici, et de la manière la plus rapide, leurs diverses transformations jusqu'à ce jour.
Après le traité de Ryswick, les deux colonies vécurent côte à<îôte, la première s'accroissant sans cesse, tandis que la seconde s'amoindrissait tous les jours. Au moment de la révolution de 89, et quoiqu'elle occupât un territoire beaucoup moins étendu, la population de la partie française s'élevait à plus de 600,000 âmes, tandis que la partie de l'est voyait la sienne descendre à moins de 123,000.
Le traité de Bâle, en 1793, nous céda la colonie espagnole ; mais déjà avait éclaté la révolte des noirs et de Saint-Domingue, et ce fut seulement en 1802, lors de Texpédition du général Leclerc, que la France prit véritablenlent possession de toute l'île,
On sait quel fut le triste résultat de cette expédition : le rétablissement de l'esclavage rallumant l'insurrection nègre, la fièvre jaune emportant quatorze généraux, quinze cents officiers, vingt mille soldats, neuf mille matelots, tandis que la vague furieuse de la révolte noire montait toujours ; mais on ne sait pas assez quels prodiges d'héroïsme furent accomplis par nos soldats dans cette effroyable lutte, et comment une poignée d'hommes, perdus dans une île, à 1,S00 lieues de la mère patrie, détendirent pendant six ans contre toute une flotte ennemie et contre une insurrection terrible le drapeau de la France.
Lorsqu'enfin, en 1809, les derniers débris de nos troupes évacuèrent la ville de Santo-Domingo, l'audience retomba entre les mains de l'Espagne. L'article 8 du traité de Paris , en 1814, annula les clauses de la convention de Bàle, tandis que la partie française s'érigeait en Etat indépendant.
L'exemple était tentant pour les Dominicains. Toutefois, ce ne fut qu'en 1821 qu'ils s'avisèrent de le suivre. Mais ils s'étaient à peine constitués en république, sous 1^ présidence de Nu-
nés Cacerès, que la rivalité qui existait entre les deux villes de Santo-Domingo et de Santiago amena une scission. Le président d'Haïti, Pierre Boyer, fut choisi comme médiateur. Il fît comme le juge de la fable, il annexa la république dominicaine à celle d'Haïti.
Haïtiens et Dominicains restèrent ainsi réunis jusqu'en 1844. La chute de Boyer ralluma chez ceux-ci leurs désirs d'indépendance, ou plutôt de changement, car, en même temps qu'ils sollicitaient l'appui de la France pour se séparer des Haïtiens, ils offraient à cette puissance le protectorat, la suzeraineté et même la cession pure et simple de leur territoire.
Tout en déclinant ces offres, on ne refusa pas ime protection officieuse à de pauvres gens qui ne pouvaient plus, disait-on, supporter la tyrannie nègre. La république dominicaine se reconstitua ainsi, et, protégée par les agents français et nos navires de guerre, reconnue officiellement par la France et l'Angleterre, plus tard par l'Espagne elle-même, elle a vécu d^x-sept ans sous les présidences alternatives des généraux Baëz et Santana, car il ne faut pas compter le court passage au pouvoir de Ximenès, pre$-
que aussitôt i^enversé que nommé en 1848.
Comme on peut le voir déjà par le rapide historique des destinées dominicaines, le sentiment et le bosoin de l'indépendance ne furent jamais poussés à l'excès chez les habitants de l'ancienne colonie espagnole. Leurs luttes pour la conquérir ou la conserver ne furent ni longues ni nombreuses.
Le caractère apathique et indolent de cette population, qui n'avait jamais eu d'autre industrie que celle peu laborieuse de l'élève des bestiaux, ce mélange singulier de paresse nègre et d'orgueil espagnol, qui les avait éloignés de toiit travail fatigant, ne les avait jamais portés à l'héroïsme ni aux grandes entreprises. Leur seul but, leur seul désir était de vivre tranquillement chez eux à l'abri des nègres français, dont la turbulence et l'exaltation leur répugnaient, et qu'ils avaient toujours considérés comme leurs inférieurs. La forme douce et patriarcale de l'esclavage dans l'ancienne partie espagnole, l'absence des préjugés de couleur, la vie commune dans les savanes où s'élevaient les troupeaux, tout avait contribué à la fusion des races; et ce n'est pas sans quelque bonne foi
qu'aujourd'hui les Dominicains, pour la plupart noirs et mulâtres comme les Haïtiens, pensent n'avoir rien de commun avec la race africaine. A les entendre, c'est le soleil seul qui a noirci leur peau et frisé leurs cheveux. Ils n'avaient donc aucune crainte de l'esclavage, aucune antipathie contre la race blanche. Ils ne demandaient qu'à se donner à qui voulait les prendre et les protéger. Rien ne peint mieux l'embarras dans lequel les mit l'indépendance qu'on leur avait en quelque sorte donnée, que la facilité et îa résignation avec laquelle ils acceptèrent et supportèrent jusqu'à ce jour la tyrannie de l'homme qui saisit alors le pouvoir, de ce même Santana qui vient d'échanger ses titres de j^reszdent^ de lihertadoi\ de CAncinnattis de la république , contre celui de capitaine-général de Santo-Domingo.
Cet illustre personnage, que des gens bien informés cependant représentent comme un des grands propriétaires du pays, un pur descendant des anciens hidalgos et des Caraïbes, naquit en réalité dans un petit village nommé la Atalaya^ près de Bondon^ sur la limite qui séparait les deux colonies. Comme la frontière
elle-même était alors une ligne quelque peu hypothétique, bien des gens affirment que c'est Tancienne partie française qui a donné le jour au libertador. et que son père, qui ne fut jamais bien connu, était un des plus beaux échantillons de cette race dont on retrouve le teint d'ébène et la chevelure laineuse chez Tancien président.
La date de sa naissance est également restée un mystère, et quand on interrogeait à cet égard le vainqueur de Las Carreras, il avait coutume de répondre : a J'étais un gamin à Tépoque des grandes invasions. » Si quelque curieux demandait ce qu'entendait Son excellence par ces grandes invasions, si elle faisait allusion aux guerres de Toussaint-Louverture, à Texpédition du général Leclerc ou aux massacres de Dessalines : ce Je ne sais pas, ^) répondait le Cincinnatus de la republique, a j^'étais tout enfant. »
— Toujours est-il que Tannée 1840 trouva le jeune Santana hattier ou conducteur de bestiaux. Il amenait du Seybo à Santo-Domingo les bœufs, les chevaux et les mulets que les propriétaires envoyaient vendre à la ville, et daignait accepter. coQime ses compagnons, la rémunération due à ses peines.
214 sors LES TROPIQUES
L'habitude de vme avec les bêtes ji'a jamais nui aus facultés nécessaires pour gouverner les hommes, et Santana qui avait commencé comme Sixte-Quint et d'illustres hommes d'Etat, songea sérieusement à consacrer à son pays le fruit de ses études et de ses travaux. Un changement s'était d'ailleurs opéré dans sa position. Un lépreux nommé Feb^ire était mort, laissant quelque fortune à sa femme. Santana, pensant aussi que l'argent purifie tout, avait épousé la veuve. Il /quitta le métier de bouvier et se fit nommer colonel par ses voisins. Lorsque éclata le soulèvement de 1844 contre Boyer et les Haïtiens, le colonel, qui ne brilla, il faut bien le dire, ni par son initiative, ni par son énergie, prit le titre de général de division et le garda envers et contre tous.
Un grade élevé a cela de bon, c'est qu'il permet, sans s'exposer beaucoup, de recueillir tout le mérite de ce que font les autres. C'est ce qui arriva pour Santana. On ne le vit guère dans les combats, peu meurtriers il est vrai, que se livrèrent les Haïtiens et les Dominicains. Sa retraite d'Azua, qui livra toute cette province à l'ennemi, faillit même compromettre tous les
succès obtenus. Cependant, quand la guerre de l'indépendance, puisque c'est ainsi qu'on l'appelle, fut terminée, le général marcha sur Santo- Domingo, à la tête de son armée victorieuse, et s'y fit proclamer président de la république par ses soldats. Il y eut bien quelques résistances, mais la prison et l'exil en firent justice; et l'ancien bouvier, devenu dictateur, chef suprême résumant en lui tous les pouvoirs, put s'occuper d'organiser la nouvelle république.
Mais laissons de côté cette première présidence de M. Santana. Ce serait, d'ailleurs, un trop triste tableau que celui de cette population tremblante devant un despote qui n'avait d'autre but que de conserver le pouvoir, et qui envoyait à la mort quiconque lui portait ombrage ^ jusqu'à des femmes,. jusqu'à des enfants (1). Au-
(i) Parmi les exilés, lors de Tarrivée de Santana au pouvoir, se trouvait le général Sanchez. Un an plus tard, sa tante osa faire adresser au dictateur une pétition demandant le retour du général ; elle fut traduite, pour ce fait, devant une commission militaire^ et fusillée le 27 février 18io.
Un officier nommé Bullin Simon, également condamné à mort, avait envoyé un recours en grâce au Sénat. Celui-ci, peu soucieux d'attirer la colère de Satana en s'interposant, et espérant que le temps calmerait la colère du dictateur, renvoyait la pétition de session en session. Le général, fatigué de ces retards, fixa lui-
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cun bien ne fut fait,- aucune mesure utile ne fut proposée, et en peu d'années le désordre, l'anarchie et la misère devinrent tels , que Santana, ne sachant plus comment gouverner, en présence de ses coffres vides et des murmures de son armée, donna lui-même sa démission et alla chercher un refuge dans les montagnes du Seybo (4 août 184'8). Il n'y resta pas longtemps tranquille, et il s'occupait de conspirer contre le président Ximenès qui lui avait succédé, lorsmême la séance dans laquelle la pétition devait être discutée, et fit exécuter le coupable la veille.
Thomas Bobadilla avait été nommé député par la ville de Santo- Domingo. Santana, furieux, fît adresser au congrès une pétition par laquelle Tarmée demandait l'expulsion du nouvel élu. Cette pétition était à peine rejetée, que les soldats entouraient le palais, les canons étaient braqués sur la salle des séances, et deux officiers, envoyés par Santana, déclaraient an congrès qu'il avait deux heures pour délibérer sur le renvoi de Bobadilla, et que si le vote n'était pas convenable^ les députés verraient ce qui arriverait.
Le congrès fut plus prudent que curieux : il exila le suspect.
Une autre fuis, mécontent de son ministre de l'intérieur, Joachim Puello, qu'il accusait de conspiration, le dictateur le déféra à une commission nommée exprès pour la circonstance, et qui se composait de vingt-quatre membres.
Onze votèrent pour la mort, treize pour la prison ou l'exil. Saiitana déclara que, la peine de mort ayant eu à elle seule onze voix, tandis que la prison ou l'exil, à eux deux^ n'en avaient réuni que treize, le condamné serait exécuté. Le malheureux fut fusillé le soir même, avec son frère, son oncle et un autre de ses parents.
U.NE RÉl>UBLIQrE AtX EXCHEKES 217
que le congrès le fit appeler à Santo-Domingo.
Le général ne se sentait pas la conscience très-calme, et se rappelant comment il avait traité naguère ceux qui étaient suspects de conspiration, il se fit répéter deux fois Finvitation; ce ne fut qu'en apprenant qu'il s'agissait seulement de lui donner un commandement, qu'il se décida à obéir. Il eut soin, toutefois, d'arriver sans bruit dans la ville, et de descendre chez rarclievèque, dont la maison était un asile inviolable.
Les Haïtiens avaient recommencé leurs attaques. Santana fut envoyé à la frontière avec les généraux Duverger et Contreras. La bataille de Las Carreras j, qui mit fin à la guerre, rendit à l'ex-président sa popularité dans l'armée.
J'ai entendu beaucoup discuter sur l'importance de ce fait d'armes et sur la part qu'y prit Santana. Des témoins oculaires m'ont assuré que ce combat mémorable ne fut rien moins qu'une bataille; que les Haïtiens, battus les jours précédents par Duverger et Contreras , s'enfuirent dès qu'ils aperçurent les Dominicains,
et que, d'un côté comme de l'autre, les pertes
se réduisirent à un homme écrasé par les fuyards qui lui passèrent sur le corps.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le lendemain de Las Carreras, Santana se sentait assez fort pour proposer à Duverger de renverser le gouvernement, et que, sur le refus de ce général, il le faisait arrêter et marchait à la tête de l-armée contre Santo-Domingo.
La place s'empressa de capituler, pendant qu'un navire de guerre anglais emmenait le président Ximenès et ses ministres.
Le premier acte de Santana, en entrant dans la ville, fut de faire emprisonner tous les fonctionnaires du gouvernement déchu, et d'envoyer plus de cent cinquante personnes rejoindre les exilés de sa première présidence.
Il déclarait en même temps au congrès que toute sa conduite, dans cette circonstance, loin d'être dictée par un intérêt personnel, n'avait eu qu'un but, le bien de la patrie. Après l'avoir délivrée des ennemis du. dehors, il n'avait pu déposer son épée avant de l'avoir également délivrée des ennemis du dedans, de ceux qui, par leur mollesse et par leur impéritie, l'avaient mise à deux doigts de sa perte.
UNE RÉPUBLIQUE AUX EÎSCHÈrxES 219
Le congrès prit ou fit semblant de prendre ces paroles au sérieux, et pour prouver au général, qui se considérait déjà comme président, combien il avait foi dans sa déclaration, il nomma, pour remplacer Ximenès, M. Buenaventura Beëz.
La déception fut rude pour Santana, d'autant plus rtide qu'il vit bientôt que ce serait en vain qu'il tenterait de renverser à son profit le nouveau président. Les mesures prises par le libertador , depuis son entrée à Santo-Domingo, avaient singulièrement réprimé l'enthousiasme, en rappelant les atrocités de sa précédente administration. L'armée elle-même manquait de dévouement et témoignait de vives sympathies pour le nouvel élu, Santana se résigna à regagner encore une fois son village du Seybo, en ajoutant à ses titres celui de Cincinnatus de la réjmblique. Mais il conçut dès lors contre son rival une haine que sa nature sauvage et sanguinaire devait rendre et rendit en eflét terrible.
On avait eu soin cependant d'amortir autant que possible le coup porté à Forgueil et à la vanité du général. L'expérience avait appris qu'il ne faisait pas bon s'exposer à son ressentiment.
220 sous LES TilOPIOIJES
On lui avait donné le titre de libertadoi\ et le congrès lui avait voté une épée d'honneur.
Peu sensible à ces vains hommages, Santana déclara qu'il lui fallait une maison et une somme de 16,000 piastres fortes. Le trésor dominicain n'était pas riche en ce moment ; on marchanda un peu, à la grande colère du libertador, qui s'écria : ce Ah ! si j'avais su, je n'aurais certes pas fait ce que j'ai fait! » îl fallut bien, cependant, en passer par l'ultimatum du vainqueur. La république dominicaine apprit, elle aussi , qu'il faut souvent payer sa gloire, et le nouveau président, débarrassé pour quelque temps de Fillustre épée, put songer à organiser un gouvernement.
Ce n'était pas, du reste, la première fois que M. Baëz se trouvait mêlé aux affaires de son pays. Nul, en 1842, n'avait pris une part plus active que lui au soulèvement contre les Haïtiens. La popularité dont il jouissait dans la province d'Azua, où sa famille possédait d'immenses coupes d'acajou, son instruction, son intelligence en avaient fait depuis longtemps, et malgré sa jeunesse, un des hommes considérables de la nation ; c'est lui qui avait été choisi
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comme chef de la députation chargée de demander le protectorat de la France pour la jeune république.
Lorsque le vote du congrès l'appela à la présidence, en 1849, il venait d'arriver d'Europe où il avait obtenu la reconnaissance officielle de la république dominicaine par la France et l'Angleterre, et la promesse d'une protection qui, pour être officieuse, n'en a pas moins été efficace pendant dix-sept ans. Les quatre années de sa présidence furent sans contredit les quatre plus heureuses que les Dominicains aient traversées dans leur tentative d'indépendance. Sous ce gouvernement doux, sage et conciliant l'Etat naissant prit un grand essor.
En moins de quatre ans, l'exportation avait triplé et l'importation quintuplé.
De grands travaux d'utilité publique avaient été entrepris et achevés. M. Baëz, auquel son séjour en Europe avait permis d'apprécier les bienfaits de notre civilisation, avait appelé près de lui des ingénieurs et des officiers français. Leur exemple et leur direction devaienLsecouer la mollesse de la population et détruire ces préjugés contre les étrangers que 1 on retrouve
chez presque toutes les races d'origine espagnole, et qui sont devenus un si grand obstacle à toute espèce de progrès et d'amélioration.
Malheureusement M. Baëz, nommé pour quatre ans, aux termes de la constitution, arriva à la fin de sa présidence. Certes, il eût pu facilement rester au pouvoir. Bien des ouvertures, bien des sollicitations lui furent faites à cet égard. Le congrès, jadis habitué par Santana à changer et à modifier le pacte fondamental suivant les besoins et les désirs du dictateur, ne demandait qu'à prolonger les pouvoirs du président tant qu'on le voudrait. M. Baëz préféra rester fidèle à son serment. Il laissait le pays calme et prospère. Le trésor public, vide à son arrivée, était, malgré les travaux accomphs, gros d'épargnes. Enfin il pouvait croire toutes les anciennes discordes oubliées, et la concorde rétablie, car les exilés avaient été rappelés, et pendant ces quatre années pas une seule condamnation politique n'avait été prononcée. Il se prépara donc à quitter le pouvoir et s'occupa de faire nommer son successeur.
Un fait qui peint bien et le pays et le peu d'aptitude des Dominicains à la vie politique.
c'est que ce fut le général Santana qui fut élu. On n'avait trouvé aucun candidat à lui opposer, aucun homme ayant assez de valeur et d'autorité pour imposer au farouche général.
Son premier acte, en arrivant au pouvoir, fut d'exiler son prédécesseur. Les ministres de M. Baëz, que le nouveau président avait conservés, signèrent avec Santana le décret de proscription. Pas un n'osa défendre son ancien chef : ils s'associèrent à toutes les mesures prises contre lui en même temps qu'ils lui adressaient en cachette les plus chaleureuses protestations de dévouement et de fidélité. Tels étaient les hommes d'État de ce malheureux pays et ceux-là n'étaient pas les plus mauvais. D'autres, à leur place, et pour faire leur cour au libertador, n'auraient pas manqué de proposer au général la peine de mort contre son rival, et le général ne se la serait pas fait proposer deux fois.
Rien du reste ne saurait donner une idée plus exacte de ce qu'était alors le gouvernement dominicain, que les pages suivantes, extraites d'un petit livre dont je puis garantir la sincérité :
La première personne que nous vîmes en touchant le rivage était un vieillard à cheveux blancs, de l'aspect le
plus misérable. Assis sur le bord de la rivière, il avait une lisne à la main. Son air triste et souffrant, ses vêtements en lambeaux nous émurent. Nous chargeâmes notre guide de lui remettre une piastre. Le guide la prit, mais il la garda pour lui, nous disant que ce serait offenser celui que nous voulions obliger. D'un autre, ajouta-t-il, il accepterait volontiers quelque argent pour acheter des lignes, car la piastre forte est rare et la pêche est toute sa passion. Si vous avez jamais besoin de lui, vous êtes sûr, à quelque heure que ce soit, de le trouver là sur cette roche. Mais gardez-vous de rien lui offrir : il n'oserait recevoir un présent de la main d'un étranger : c'est le ministre de l'intérieur !
Puis viennent ses collègues, que le voyageur rencontre chez notre consul :
Il y avait assez grande réunion chez M. Lagorce, et nous nous trouvâmes du môme coup faire la connaissance de deux ministres, celui de la guerre et des affaires étrangères, et celui des finances. Le premier s'appelait Pelletier. C'était un singuher personnage, que ce guerrier diplomate. Jadis caporal dans un régiment d'infanterie de marine en garnison à la Guadeloupe, il déserta un beau matin, je ne sais pour quel motif, et vint tenter fortune à Santo-Domingo. Il était brave, aussi fit-il un chemin rapide. En peu de temps il devint lieutenant. Son origine, française le fit choisir par M. Baëz comme secrétaire d'État au département des affaires étrangères et delà guerre. C'était la forte tète du cabinet.
Un jour, la république poussa un peu loin ses espiègleries d'enfant gâté et laissa jeter des pierres sur les officiers d'un vapeur français; le gouvernement dominicain craignit' que la France, sur le rapport de son consul, ne prît pas
très-bien cette aimable plaisanterie ; il se décida à envoyer à Paris un ambassadeur extraordinaire pour expliquer les choses. Ce fat le général Pelletier qui fut choisi à l'unanimité pour mener à bien cette délicate mission.
Notre ministre des affaires étrangères, prévenu de l'arrivée de cet envoyé, attendait vainement qu'il se présentât. A force de recherches, on finit par le découvrir. L'ancien sous-officier s'était oublié dans les délices de Capoue, et quand on le retrouva, ce n'était pas dans le sentier des mœurs et de la vertu. Il s'oublia même si bien dans les voluptés de Babylone, que son gouvernement, n'entendant plus parler de lui, prit le parti de le remplacer. Aussi, lorsque, non rassasié de plaisirs, mais à court d'argent,^ l'ambassadeur-ministre vint reprendre son- portefeuille, il trouva installé à sa place un apothicaire qui avait assez mal fait ses affaires pour préférer la diplomatie et la guerre à son laboratoire.
Le sieur Labastide, qui se trouvait ce soir-là avec lui chez le consul, était le ministre des finances et de la justice. Il joignait à son portefeuille un fonds de commerce assez achalandé où l'on trouvait au prix le plus élevé possible du vin et de la pharmacie, de l'ail et de la parfumerie, des gants et des souliers, des chapeaux et des parapluies. Les médisants prétendaient que la plus forte partie de sa fortune venait de l'achat de deux navires fait aux États- Unis pour le compte du gouvernement américain. Mais cela m'a toujours paru une calomnie. Si c'eût été la vérité, M. Labastide ne l'aurait pas caché, et ceux qui y auraient trouvé à redire ne l'auraient fait que par pure jalousie.
Le lendemain eut lieu notre présentation officielle. Le président devait nous recevoir au palais du gouvernenient, et on n'avait rien négligé pour donner à cette solennité toute la pompe désirable. Tous les militaires qui avaient un peu d'uniforme furent convoqués; tous les ministres
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allèrent revêtir leurs plus beaux atours, et ce fut erxtre deux haies d'officiers de tous grades et de tous costumes que nous montâmes le grand escalier et arrivâmes jusqu'à la salle de réception.
C'était une vaste pièce dans laquelle le sol, en brique grossière, les murs blanchis à la chaux, les poutres saillantes du plafond, les croisées ornées d'une moitié de rideau de calicot rouge, affichaient au premier abord une simplicité républicaine.
Mais, en se retournant vers le fond, on apercevait bien vite une estrade haute de cinq à six pieds, sur laquelle resplendissaient trois fauteuils en bois doré et en velours rouge. Cette magnificence faisait encore ressortir la pauvreté des autres sièges, modestes chaises en paille ou en rotin, groupées autour d'un canapé en crin noir rembourré de poussière et de toiles d'araignées.
C'était sur ce trône pompeux que le président Santana, flanqué des sieurs Pelletier et Labastide, nous attendait. Il était complètement vêtu de noir, et rien ne le distinguait des autres hommes qu'une écharpe aux couleurs nationales et un bonnet de soie noire sur la tête. M. Pelletier était également en noir, il avait même une cravate de satin dont les pointes, bordées à jour, retombaient avec grâce sur sa chemise.
M. Labastide se drapait dans un paletot-sac couleur café au lait. Un pantalon de coutil blanc légèrement frangé par le bas et un col de satin bleu ciel, qui ne dédaignait pas à certaines places les couleurs du couchant, rachetaient ce que sa mise aurait paru avoir de négligé.
Quant à notre ancienne connaissance, le pêcheur à la lignes, il paraît que l'état de sa garde-robe ne lui avait pas permis de se joindre à ses collègues dans cette circonstance, ou que le poisson mordait beaucoup à cette heure, car il ne parut pas à la cérémonie.
UNE PiErLlBLIQUE AUX ENCîIEPtES 227
Les présentations terminées, le président et le consul s'assirent sur le canapé. Nous prîmes place en face, et la conversation s'engagea. Santana nous fit complim.eat sur notre bonne mine et nos couleurs roses.
Je considérais attentivement pendant ce temps cet homme, et je dois avouer que l'examen ne lui était pas favorable.
Le général Santana était alors un individu d'une cinquantaine d'années. Son teint vert-olive, ses petits yeux gris sous ses paupières bridées, son nez gros et écrasé, sa bouche tortillée et ses lèvres minces lui donnaient une des plus désagréables figures qu'il soit possible de voir. C'était dans l'expression un mélange d'orgueil, de bassesse et de férocité qu'on retrouve dans les actes de cet ancien hattier (conducteur de bestiaux, bouvier) devenu le premier personnage de son pays, qui tremble d'être renversé du pouvoir, et qui sacrifie sans pitié tous ceux qui lui portent ombrage.
On a fait un crime à Soulouque d'avoir fusillé les mulâtres qui complotaient pour le détrôner. Santana, auquel on n'a jamais adressé de reproches à cet égard, ne s'en est cependant guère privé dans l'occasion.
J'ai vu condamner à mort un enfant de douze ans accusé de conspiration, et la sentence portait qu'il resterait en prison jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge légal pour être fusillé (1).
Ce qui distingue surtout ce président, c'est une avarice poussée jusqu'à des limites incroyables. Jamais il n'a laissé passer une occasion de se faire décerner, à titre de récompense nationale, soit une m.aison, soit une propriété, soit un cheval de prix.
(1) C'était le fils de ce môme général Du verger qui avait refusé d'aider Santana à renverser Ximenès. Le père et le frère oîné venaient d'être fusillés.
228 sors les tropiques
En sortant du palais, ajoute le voyageur auquel j'emprunte ces détails, nous nous rendîmes chez le vice-président. L'entrevue que nous eûmes avec ce fontionnaire fut courte, faute de sièges pour nous asseoir. Le second personnage de l'État ne s'efforça pas de suppléer par la cordialité de sa réception à ce que son installation avait de défectueux. Il parut aussi étonné que peu flatté de notre visite, qui le surprit et qu'il reçut en bras de .chemises dans une salle ornée d'une table de bois blanc et d'une selle de cheval. Je vous ferai grâce de not^e apparition chez le général en chef, qui resta dans la cour, où nous le trouvâmes en entrant; chez le grand amiral, ancien cuisinier à bord d'un navire génois, qui nous fit les honneurs d'un magasin de bric-à-brac, où il vend en détail les vaisseaux de l'État, et chez les fonctionnaires d'un ordre inférieur qui nous reçurent sur le seuil de leur porte ou dans la rue.
On peut déjà, par ces exemples, se faire une idée du gouvernement dominicain et de la valeur des hommes qui le composent. Ce qu'il y a de plus choquant, ce n'est pas tant de trouver de pareils individus affublés de titres et de fonctions que nous sommes habitués à respecter, que de voir l'incroyable aplomb avec lequel ils se prennent au sérieux et se croient en toute sincérité de grands capitaines, de profonds diplomates, d'habiles hommes d'État.
M. Lagorce se permit une fois de "faire quelques remontrances à Santana, qui avait expulsé un peu légèrement deux Français. — Mais, monsieur le consul^ s'écria le président très-blessé des observations provoquées par un des actes de son gouvernement, vous me jmiiez comme à une perso7ine ordinaire! Vous oublie:^, donc que je suis le général Santana, le libérateur de la patrie, celui qui a plus fait que tous les rois et tous les empereurs de la terre, celui qui est plus grand que Vempereur Napoléon et que Soidouque ! . . .
Et immédiatement il écrivit au gouvernement français
rXE RÉPUBLIQUE AUX E^'CHÈRES 229
pour demander qu'on lui envoyât un agent moins irrespectueux.
On peut juger si avec un tel orgueil, de tels penchants et un pareil entourage, le président rencontra quelque obstacle sur la pente où l'entrainaient ses instincts ombrageux et sauvages. Il fit abolir l'institution du jury, parce que, disait-il, les Dominicains n'aimaient pas le sang, et qitavec de pareils jurés on n' obtiendrait jamais une condamnation ci mort.
Les proscriptions et les exécutions recommencèrent de plus belle, n'épargnant ni les femmes ni les enfants. L'archevêque de Santo-Domingo lui-même, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, aimé et vénéré, ajuste titre, dans toutes les Antilles comme un saint, fut arrêté et traîné devant Santana, qui lui ordonna de quitter le territoire dominicain sous vingt-quatre heures, et pourquoi? parce c{ue cpaelcpes jours auparavant, dans la cathédrale où se célé])rait l'anniversaire de la bataille de Las Carreras^ un prédicateur avait glorifié la puissance divine, dont la protection tutélaire accordait aux armes dominicaines de pareilles victoires. Je me rappelle CECore la fureur du général, au sortir de
Féglise, devant tout le corps consulaire et tous les fonctionnaires qui le reconduisaient chez lui, et ses menaces contre le prêtre qui attribuait à la divinité les faits accomplis par lui seul, lui le général libertador.
La terreur qu'inspirait Santana devint bientôt telle que presquejoutes les familles de Santo- Domingo coururent se faire immatriculer au consulat espagnol espérant échapper ainsi aux fureurs du président. Il serait curieux de lire aujourd'hui les décrets que rendit à cette occasion le récent capitaine général, et de voir comment il traitait le gouvernement et cette nation espagnole pour lesquels il vient de faire éclater une si subite et enthousiaste tendresse. Il est vrai qu'alors ce n'était pas à l'Espagne, mais aux États-Unis qu'il voulait céder la république.
Les choses en vinrent même à ce point que le consul général de Sa Majesté Catholique, M. Segoria, dut amener son pavillon et demander ses passe-ports ; les autres nations, du reste, n'avaient guère plus à se louer des procédés du gouvernement dominicain.
En vain nos consuls à Port-au-Prince et à Santo-Domingo, qui avaient les premiers in-
UNE RÉPUBLIQUE AUX ENGIiÈRES . 231
venté la république dominicaine et avaient conservé pour cet enfant ingrat la tendresse et Faveuglement d'un ^père, cherchaient à pallier ses fautes ; en vain notre ministère, mal renseigné par ses agents et trop occupé d'ailleurs en ce moment par la guerre d'Orient, croyait toujours la république dominicaine ce qu'elle était sous la présidence de Baëz, et lui prodiguait les témoignages de bienveillance ; en vain nos navires de la station des Antilles continuaient à arriver à Santo-Domingo, dès que le moindre danger pouvait menacer la jeune république, soit du côté de Soulouque, soit de toute autre part, la France n'en était pas mieux vue pour cela de M. Santana. Son animosité contre elle était même d'autant plus grande qu'elle avait été pour lui la cause involontaire d'une immense déception. Voici comment :
Santana, poussé par ses instincts et par ses ministres, qui y trouvaient leur compte, n'avait pas tardé à gaspiller , en achats de vaisseaux et d'uniformes pour ses troupes, les épargnes de son prédécesseur. Le trésor dominicain, sans autres revenus que les droits d'importation et d'exportation, restait vide ; car l'administration
du général et la terreur qu'il répandait, n'avait pas eu pour effet d'encourager le commerce ni d'attirer les navires étrangers. Il y avait bien encore la ressource du papier-monnaie; mais on en avait tant émis depuis quelque temps^ que la piastre-papier était tombée au-dessous de 5 centimes.
Il fallait sortir de cette position que chaque jour rendait plus critique. Santana résolut de mettre à exécution un projet qu'il caressait depuis longtemps, celui de vendre la république à qui voudrait y mettre le prix.
Comme on l'a fait remarquer avec de justes éloges, Santana n'a jamais varié à cet égard. Donner la république dominicaine à quelqu'un a été sa seule, sa constante politique. Pour atteindre son but, il a déployé une héroïque constance ; refusé d'un côté, il se tournait d'un autre, et il semble même que son amour insensé du pouvoir, ses cruautés pour le conserver, aient eu pour seule cause la crainte de laisser à son rival l'accomplissement d'une si belle tâche.
Il pensait, en effet, qu'une fois que les Dominicains se seraient donnés à une grande nation, leur protectrice n'aurait rien de plus pressé que
de leur envoyer des soldats pour les défendre, des ouvriers pour leur tracer des routes et construire des palais; leurs terres, qui valent aujourd'hui, dans les meilleurs endroits, 100 fr. la lieue carrée, monteraient immédiatement à 100,000 fr.; ils n'auraient plus qu'à se croiser les bras et à jouir de leurs immenses revenus; tandis que le président et les ministres, qui auraient livré un si beau pays, se verraient chargés d'honneurs^ de croix et de pensions. Une pareille perspective était d'autant plus tentante à cette époque, que Santana venait de s'adjuger, à titre de récompense nationale, Tile de la Saôna tout entière et que la dépréciation du papier-monnaie réduisait le traitement du président à 1,200 fr. et celui des ministres à moins de 600 fr.
C'était surtout la France, avec son désintéressement et sa générosité bien connus, qui paraissait la plus propre à remplir un pareil rôle. Les quatre années que l'ancienne colonie espagnole a passées sous sa domination , après la paix de Bàle, ont été marquées par de tels actes d'héroïsme de la part de nos soldats, cette courte administration avait fait éclore dans le pays une
si étonnante prospérité, que le souvenir de l'occupation française est resté à Santo-Domingo comme le souvenir d'un âge d'or.
Malheureusement, cette fois comme les précédentes, la France répondit encore qu'en mettant au service de la jeune république ses bons offices et son influence, elle n'avait jamais été guidée par aucun intérêt personnel : elle avait seulement voulu que le nouvel État fut en mesure de se suffire à lui-même. L'Angleterre, également sollicitée, ne se laissa pas tenter davantage, et Santana, désappointé, se retourna vers les États-Unis.
Là, les choses marchèrent plus rondement. Un traité fut signé entre Santana et le plénipotentiaire de l'Union, M. Cazneau. Il n'y manquait plus qu'une vaine formalité, l'approbation du congrès dominicain, qui ne devait pas être plus tenté que jadis de résister à un ordre de Santana. Celui-ci pouvait donc se considérer comme arrivé au but si longtemps, poursuivi, lorsque, deux jours avant la discussion, on vit tout à coup apparaître, sur la rade de Santo- Domingo, toute notre station navale des xAntilles ; elle fut bientôt suivie par les navires anglais
de la Jamaïque ; l'Espagne elle-même crut devoir figurer dans cette démonstration, et le gouverneur de Cuba envoya la corvette à vapeur, Isabelle IL
Le traité avait été tenu secret; cependant les consuls européens, ces éternels obstacles que Santana rencontrait toujours dans Faccomplissèment de ses projets, en avaient eu connaissance. Leur collègue des Etats-Unis, très expansif le soir après dîner, fut même pour quelque chose dans la révélation. Ils s'empressèrent alors d'agir auprès des membres du congrès. Ils leur firent remarquer qu'ils allaient, eux catholiques et de race noire, se livrer à un pays protestant, à un pays où régnaient l'esclavage et les préjugés de couleur; mais ce qui toucha le plus ces honorables législateurs, ce fut de voir qu'on les laissait désintéressés dans la question, et que le ministre américain, assuré par Santana de leur obéissance, avait négligé d'employer auprès d'eux les arguments concluants qui lui avaient si bien gagné le président et ses ministres. En un mot, nos agents virent bien que, sans la crainte de Santana, l'immense m ajorité du congrès serait hostile au traité. Ils ap-
pelèrent donc les navires de leur nation pour que leur présence et la certitude d'un asile donnassent quelque courage aux députés. Le jour de la discussion, en effet, le traité fut rejeté à deux ou trois voix de majorité.
Mais, à peine les navires protecteurs avaientils remi^ à la voile, que Santana abolissait le congrès et que les arrestations et les exécutions recommençaient avec une nouvelle fureur. Il fallait bien que la bête féroce lavât sa déception dans le sang. On pourrait croire que j'exagère, que j'ai un parti pris contre cet homme qu'on a eu la naïveté de représenter ces temps derniers comme le sauveur de son pays; qu'on lise la dépêche suivante, adressée par le consul de Danemark à son gouvernement. Elle donnera une idée de ce qui se passait alors à Santo-Domingo. Je copie textuellement :
Monsieur le ministre,
Par une note du 20 du mois passé^ j'ai eu l'honneur de faire à Votre Excellence le rapport des événements qui ont suivi la découverte de la conspiration du 26 mars.
Ainsi qu'il était prévu, le président Santana, dès son entrée en cette ville, fit organiser la commission militaire^ qui^ en dépit de la constitution du pays devait juger les prisonniers.
M. le contre-amiral Hernoux fit auprès du président des dé-
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marches pour le ramènera des sentiments de clémence ; mais, voyant que les moyens de douceur restaient sans succès, il lui adressa, à la date du 2o dernier, une note tellement menaçante, que, sans changer le cours de ses procédures, le président comprit la nécessité de ne pas traîner de nouvelles victimes au supplice.
La commission militaire s'installa le 27, et, grâce à l'opinion publique qui, quoique fortement comprimée, décelait son indignation de l'absence de toutes formes qui avait signalé le jugement du Seybo, les prisonniers furent emmenés devant la commission et assistèrent aux procédures. Le 30, la commission prononça la sentence.
Le 1" du courant, veille du jour fixé pour l'exécution des trois condamnés à mort^ le corps consulaire adressa des sollicitations au président Santana et au pouvoir exécutif, sur la réponse négative reçue du premier.
Le lendemain, à la prière des familles de ces infortunés, MM. les consuls d'Angleterre et de France m'invitèrent à tenter, avec eux et les autres consuls, suivis de ces malheureuses familles, un dernier effort auprès du président Santana pour obtenir la grâce des condamnés à mort. Ce magistrat ne se laissa pas voir, et nous nous adressâmes au pouvoir exécutif, qui se trouvait réuni d^ns la salle de ses sessions. Là se passa une scène navrante qui arracha des larmes à tous les assistants, y compris le viceprésident et les ministres, et nous fûmes congédiés avec la promesse qu'on en référerait au président Santana, dont évidemment la volonté seule pouvait sauver ces malheureux.
Cependant, après l'injonction de M. le contre amiral Hernoux, la résolution de ne point faire exécuter la sentence contre ceux des conjurés qui devaient être condamnés à mort était bien arrêtée dans l'esprit du président Santana; mais il voulait faire subir aux trois malheureux présents^ parmi les cinq sur qui retombait la peine capitale, toute l'horreur du supplice, et ce ne fut que sur les lieux, au moment même de Texécution, qu'il leur fit grâce en son nom et au nom de V armée. La veille, il avait déclaré aux consuls qu'il n'était pas le pouvoir executif, et dans ce moment, sans s'en faire rendre les prérogatives, il en résumait, de sa seule volonté, la suprême autorité.
11 aurait voulu voir ses ordres mieux remplis par la commission^ qui seniiDle s'en être en quelque sorte écartée en ne condamnant pas à mort les sieurs Yalentin Ramirez et Carlos Baéz^ frères de M. Buenaventura Baëz, ex-président de la république, exilé par lui, et dans l'intérèi; duquel, disait-il, la révolution devait avoir lieu.
C'est pourquoi, à la suite du pardon qu'il venait d'accorder à trois des condamnés à mort, ii déclara que la commission avait trahi le mandat qu'il lui avait confié. Il fit arrêter quatre sur sept de ses membres, cassa la sentence d'expulsion pour les deux individus ci-dessus nommés et les fit transporter, le 4 courant, chargés de fers, au Seybo,']ieu de sa résidence, où il compte sa rendre sous peu, et où il les retiendra comme otages.
M. l'agent commercial ne s'est pas associé aux démarches du corps consulaire en faveur des malheureux condamnés à la peine capitale, en raison de la position grave qui lui a été créée par les actes du président Santana.
Ces faits n ont pas besoin de commentaires; je les laisse à l'appréciation de Votre Excellence.
Veuillez agréer, etc. ; etc.
Cependant les négociations avec les Etats- Unis avaient recommencé. Santana, débarrassé du congrès, conclut im second traité. Mais, cette fois, ce fut le ca}3inet de Washington lui-même qui laissa écouler le délai prescrit pour l'échange des ratifications. La France et l'Angleterre avaient, en effet, déclaré très-nettement au gouvernement américain que s'il ratifiait cette convention et continuait ainsi sa politique envahissante, elles seraient forcées d'agir à son égard comme elles l'avaient fait avec la Ptussie. La
guerre d'Orient venait de finir; les deux puissances alliées pouvaient immédiatement disposer de toutes les forces, de toutes les ressources qu'elles avaient rassemblées pour la continuation des hostilités. Les États-Unis jugèrent que le moment n'était pas favorable pour braver une pareille menace , et qu'il fallait attendre une meilleure occasion pour s'emparer de la république dominicaine. N'étaient-ils pas certains, d'ailleurs, de retrouver toujours le président Santana à leur dévotion, lorsque le moment serait venu?
Malheureusement, le libertador, à bout d'expédients, sans argent pour payer ses troupes, en face d'une population exaspérée par ses cruautés et enhardie par la présence de plusieurs navires de guerre étrangers rappelés par la possibilité d'une prise de possession par les Etats- Unis, sentit que sa position devenait périlleuse* Il se sauva dans son repaire du Seybo, tandis qu'une députation se rendait à Saint-Thomas auprès de M. Baëz, et lui demandait de reprendre le pouvoir.
Le corps consulaire lui-même avait pris part à cette démarche, et une lettre collective des
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agents européens priait l'ancien président de se rendre au vœu de la nation.
M. Baëz accepta, et l'on put alors espérer que ce malheureux pays allait retrouver un peu de calme.
Santana ne l'entendait pas ainsi : le nouveau gouvernement était à peine constitué, que le libertador se mettait- à la tête d'un jjronimciatniento pour le renverser. Le Sénat décréta Santana d'accusation et donna l'ordre de l'arrêter et de l'amener à Santo-Domingo pour y être jugé. C'était facile à ordonner, mais quand il s'agit d'attacher le grelot, Tembarras commença. Toutefois, José M. Cabrai, exilé depuis longtemps par Santana, et qui venait de rentrer avec les autres proscrits, s'offrit entre tous les généraux pour aller saisir le vieux tigre. Il partit à la tête de cinquante cavaliers, tomba à l'improviste sur le conspirateur, l'enleva et le ramena dans la capitale.
Il faut avoir vu de près cette population, mobile et enthousiaste jusqu'à l'extravagance dans ses démonstrations et ses paroles, pour comprendre la joie qui se répandit dans la ville, quand on apprit la capture de l' ex-dictateur. Ce
UNE RÉPU13L10UE AUX ENCHERES 241
fut à qui se porterait sur la route qu'il devait parcourir, à qui montrerait un poignard ou un pistolet caché sous ses vêtements et jurerait que la bête féroce ne tomberait pas sous une autre main. Cependant, grâce à M. Baëz, qui avait entouré le prisonnier d'une forte escorte et placé des troupes depuis l'entrée de la ville jusqu'à la prison, aucune tentative n'eut lieu contre le général. Mais ceux qui avaient tremblé devant lui eurent une triste revanche ce jour-là, quand ils virent l'ancien président pâle de cette hideuse pâleur des nègres, tremblant et soutenu par ses soldats, traverser ces rues où naguère sa présence courbait ou faisait fuir tous les passants. Je vois encore les larmes, larmes de rage et de peur, qui coulaient de ses yeux gonflés ; ses mains qu'il levait suppliantes au milieu des menaces, des huées et des imprécations de cette population qui l'avait tant acclamé et qui devait tant l'acclamer encore.
Ce jour-là, toutefois, il lui fallut subir le supplice jusqu'au bout : Il n'y a qu'une seule voiture à Santo-Domingo, et le négociant qui la possédait n'avait pas voulu la prêter pour transporter le prisonnier, qui ne retrouva un peu de
calme que dans la prison. A peine était-il arrivé, qu'il envoya lettres sur lettres à M. Baëz pour le supplier de lui donner la vie. J'ai vu trois de ces lettres. On se ferait difficilement une idée de leur humilité et de leur bassesse. M. Baëz se rendit au Sénat, alors occupé à condamner le libertador à mort. A force d'instances, il obtint que le prisonnier fût mis à sa disposition pour en faire ce qu'il jugerait convenable. C'est ainsi que l'ex-dictateur fut embarqué sur un navire français qui devait le conduire à la Guadeloupe. Dès son arrivée à bord, Santana courut se réfugier dans un coin du pont. Il y passa quarante-huit heures sans vouloir descendre, même pour se coucher, a C'est afin de me tuer, disait-il, qu'on veut me faire aller en bas. »
Au bout de quelques jours cependant, ses craintes se calmèrent, et, il consentit à se mettre à table; mais ses premières paroles en s'asseyant furent pour se plaindre de ce qu'on ne le traitait pas d'Excellence : Mais savez-vous bien, s'écria-t-il, que je suis le général Santana, le libertador de la patrie y celui qui a plus fait, etc., etc. On connaît le reste du discours.
Du reste, à peine arrivé à la Guadeloupe, il repartit pour Saint-Thomas, et, là, frétant une goélette qui se trouvait dans le port, il s'embarqua pour Porto-Plata, la seconde ville de la république et le chei-lieu de la province où il comptait le plus de partisans.
Telles sont la mollesse, l'insouciance et la mobilité de cette malheureuse nation, telle était la terreur c|ue répandait le général, que personne n'osa résister cruand il appela à lui ses hordes du Seybo et quand, à la tête d'une armée grossie de tous ceux que la crainte ou la promesse du pillage entraînait, il marcha sur Santo» Domingo.
Cette fois la ville n'ouvrit pas ses portes. M. Baëz, entouré de ses frères et de quelc[ues soldats fidèles, s'y défendit pendant onze mois. L'un d'eux, Félix Baëz, dont les anciens élèves de Charlemagne se rappellent encore le nom et les succès, fut emporté par un boulet à côté du président.
Toutefois les assiégeants n'avaient obtenu aucun succès, et le siège pouvait se prolonger indéfiniment. M. Baëz, en efî'et, avait conservé la marine et l'entrée du port, qui lui permettaient
de ravitailler la place lorsque le gouyernement américain .vint apporter du renfort à son fidèle Santana. ^
Sous le prétexte qu'un soir de fête publique un groupe de jeunes gens avait prononcé le mot giiaraguao (oiseau voleur), en passant devant l'aigle américaine peinte au-dessus de la porte du consulat, il demanda une réparation au président, et, sur son. refus, il voulut mettre le blocus devant la ville.
Devant cette menace qui rendait une plus longue défense impossible, devant surtout l'insouciance et l'apathie de cette nation qui l'avait rappelé pour la sauver, et qui n'avait pas même le courage de l'aider à la défendre contre celui qu'elle avait surnommé le tigre du Seybo, M. Baëz pensa qu'il avait assez fait pour la défense du mandat qu'il avait reçu. Il donna sa démission et s'embarqua avec quelques compagnons.
La reddition de Santo-Domingo avait été accompagnée d'une convention garantissant qu'aucun de ceux qui étaient restés fidèles au président ne serait inquiété ni poursuivi.
Je ne reviendrai pas encore sur les atrocités
dont ces mailieureux furent yictimes, on sait quelles étaient à cet égard les habitudes de Santana. Cette fois, il n'y eut même pas de simulacre de commission ni de jugement. On se contenta souvent de désigner ceux qui devaient être mis à mort, et pendant plusieurs mois les soldats chassèrent Thomme ; les parents, les hôtes payaient quand les bourreaux ne rencontraient pas la proie qu'ils cherchaient.
Ainsi périrent le capitaine E. Garcia, les lieutenants M. Merced et J. Alcantara, les deux capitaines Taïgas, le colonel jlathias de Taïgas et son frère, José Baëz, et tant d'autres dont j'oublie les noms.
Comment un pareil pouvoir a-t-il pu arriver jusqu'à nos jours, comment pendant les trois années qui se sont écoulées depuis lors, a-t--il pu se procurer les ressources nécessaires à son existence, c'est un problème que les dollars de r Union ont du bien souvent résoudre. On comprend donc la déception et la colère du cabinet de Washington, lorsqu'en présence de la scission, et craignant sans doute que l'Union lui fît attendre encore trop longtemps sa délivrance, Santana ^'est retourné si brusquement vers l'Es-
2iG sous LES TROPIQUES
pagne et lui a cédé un territoire dont il avait sans doute déjà reçu le prix.
Quoi qu'il en soit, le rêve de l'ancien bouvier .est accompli, La plaque d'Isabelle la Catholique brille sur sa poitrine, l'uniforme de capitaine général resplendit sur ses épaules, tandis que les doublons d'un gros traitement viennent s'ajouter à ceux des récompenses nationales et d'autres provenances moins avouables : un des derniers actes du gouvernement dominicain, une fois l'annexion à l'Espagne décidée, avait été de mettre aux enchères et de se partager les maisons et les propriétés de l'Etat. 11 ne faut pas négliger les petits profits.
Les journaux ont tous raconté comment s'est accomplie cette annexion.
Le 18 mars, Santana, au balcon du Palais- National, annonça au peuple et. à l'armée, convoquée à cet effet, mais sans armes, cpj'il réunissait la république à l'Espagne en vertu du droit qu'il en avait.
Des officiers et quelques Espagnols, récemment arrivés à Santo Domingo pour la circonstance^ crièrent : Vive la reine! L'armée et le peuple restèrent muets. Quelques jours après,
Santana fît inviter chacun à venir signer son adhésion. On pense si ceux qui se rendirent de gré ou de force à l'invitation furent tentés de mettre un non au lieu du oui qu'on leur demandait. C'est ainsi que fut obtenue cette unanimité qu'on a tant célébrée. Quant aux soulèvements de Negra, de Moca, à la tête desquels se mirent les généraux Cabrai, Sanchez, Ramirez, Morillo et Mora ; quant aux combats qui eurent lieu et aux exécutions qui les ont suivis, on les a passés sous silence, ainsi que le manifeste de Cabrai, dont nous pouvons donner ici la fidèle traduction :
José Maria Cabrai, général de division des armées de la
république.
Doiriinicains !
Me voici sur le territoire de la république, et j'accours, comme je vous l'avais offert, verser mon sang en vous aidant à sauver la patrie, que Santana vient de vendre. Je rends grâce à la Providence, qui m'a ouvert le chemin par lequel je suis arrivé jusqu'à vous.
Notre honneur national est intact, le général Sanchez vous Ta assuré, et je vous îe garantis.
Nous allons commencer cette héroïque lutte qui dira au monde combien nous sommes libres; nous allons chercher le trafiquant de la patrie pour voir s'il est aussi vaillant qu'il a été traître; nous allons racheter notre beau pays des chaînes de la servitude,
et porter en triomphe le drapeau national par toute la république.
Compatriotes I dans cette campagne que nous ouvrons, forcés par le tyran, nous n'allons pas engager une guerre civile en haine de nos frères, non ; obligés de relever le gant que le traître a lancé au visage du peuple dominicain, nous allons conquérir nos droits méconnus (ultrajados). Nous devons être terribles dans le combat ; mais, vainqueurs, soyons généreux et humains [humanitarios).
Dominicains qui vous trouvez dans les rangs opposés, je sais que vous êtes forcés de combattre contre vos frères; déposez les armes et venez vous ranger dans les rangs des soldats de la liberté! Nos bras sont ouverts pour vous recevoir. Nous cherchons seulement pour le châtier, le lâche bourreau des vaillants vétérans Duverger et Matias de Vargas dont les ombres vénérées nous protègent.
Vous me connaissez ; vous connaissez mon patriotisme, et vous savez aussi qu'à la tête de la réaction nationale se trouve le chef (caudillo) de notre indépendance. Croirez- vous encore ceux qui vous trompent ? Eh bien î en votre présence, j'arborerai le bannière de la croix d'une main; j'agiterai (viftmré) l'épée que la fiatrie m'a confiée pour la défendre, de l'autre.
A ce signal, je n'en doute pas, vous abandonnerez les rangs du traître et vous ferez taire la calomnie qui a servi de prétexte pour vous réduire en esclavage.
Dominicains, tous debout 1 Union, valeur, enthousiasme, confiance, et je vous jure que la patrie sera sauvée, malgré le tyran qui l'enchaîne I
Vive la république dominicaine !
Vive la liberté!
Vive l'indépendance!
Vive l'union !
Donné à Gaobas le 6 avril 1861, dix-septième année de l'indépejQdance.
José M. Cabral.
Depuis lors, les généraux Sanchez et Cabral tiennent la campagne et se défendent vigoureu-
sèment contre les troupes espagnoles envoyées à Santo-Domingo. Les derniers combats sont loin d'avoir été favorables à celles-ci. Cependant il est à souhaiter que cette résistance ne se prolonge pas, car l'annexion à l'Espagne est un véritable bonheur pour le pays. Si elle s'était faite régulièrement et non par un coup d'Etat de Santana, si surtout elle ne l'avait pas maintenu au pouvoir, elle n'aurait guère rencontré d'opposition que chez ceux qui se rappellent et désirent encore la domination française, ou qui regrettent les dollars américains.
On s'est quelquefois étonné du peu d'empressement de la France à accepter les ouvertures qui lui ont été faites si souvent à ce sujet. On a même applaudi à la réincorporation de Santo-Domingo à l'Espagne, parce qu'on la considérait comme un pas vers le retour de la république d'Haïti à son ancienne métropole. Ce sont là des illusions qu'il faut laisser aux anciens colons de Saint-Domingue ou à ceux qui ne connaissent pas le pays et la situation qu'a faite à nos colonies l'abolition de l'esclavage. Quel intérêt aurions-nous, en effet, à augmenter nos possessions dans le golfe du Mexitrue? Sans
2o0 sous LES TROPIQUES
doute rîle de Saint-Domingue est d'une richesse et dune fertilité admirables, sans doute elle possède des forêts,, des mines, des rades; mais ne trouvons-nous pas dans nos colonies des Antilles et de la Guyane tout ce qu'elle peut produire ? La rade de Fort-de-France à la Martinique ne vaut-elle pas celle de Samana pour nos paquebots transatlaritiques? Oublie-t-on que ce climat est mortel pour les Européens? Songet-on à ce qu'il faudrait dépenser d'argent et d'hommes pour refaire les routes, relever les édifices, rétablir la culture, abandonnés il y a plus de soixante ans ? Depuis l'abolition de l'esclavage, nos établissements dans le nouveau monde ne sont-ils pas une lourde charge pour la métropole ; qu'elle continue ses sacrifices , qu'elle s'en impose même de plus grands si elle le peut pour les colons qui sont de sa race et de son sang; mais à quoi bon en faire de nouveaux pour une population qui n'a ni la même origine ni les mêmes mœurs, ni le même langage, et qui a montré si peu de reconnaissance pour la protection désintéressée dont nous l'avons entourée pendant dix-sept ans?
Que ce territoire ait tenté les États-Unis au
temps de la doctrine de Monroë et du cjo ahead yankee, cela se comprend : c'était un premier pas vers la conquête si longtemps rêvée des Antilles; ils avaient d'ailleurs entre les mains le moyen odieux mais si puissant de l'esclavage pour faire rendre au sol toutes ses richesses.
Que l'Espagne, pour laquelle Porto-Rico et Cuba sont une source féconde de revenus, qui ne connaît pas encore les charges qu'imposent des colonies ruinées par le manque de bras, ait 'trouvé un avantage au lendemain de ses victoires du Maroc, lorsqu'elle veut remonter au rang
de grande puissance, à reprendre son ancienne colonie ; qu'elle ait même embouché la trompette à cette occasion et enflé outre mesure les proportions d'un pareil événement, cela n'a rien non plus d'étonnant. Mais que la France s'inquiète et proteste contre cette annexion ; qu'elle y voie une atteinte à ses intérêts ou même un exemple à suivre en ce qui concerne l'autre partie de l'île; voilà ce qui me paraît impossible. Lorsqu'on 1844, et dans un but d'humanité, elle a aidé à la formation de la république dominicaine ; lors([ue pendant dix-sept ans elle l'a protégée et encouragée, elle espérait créer un
Etat indépendant qui devint un modèle pour cette race nègre et mulâtre dont l'émancipation a, jusqu'ici, été si peu féconde en bons résultats.
Malheureusement, rexpérience n'a pas réussi ; cette paresseuse et mobile population n'a su rien fonder, elle a lâchement abandonné le seul homme qui lui ait procuré quelques années de calme et de prospérité ; elle s'est laissé égorger et vendre par un grossier et brutal despote, si bien que ceux qui ont encore malgré tout conservé quelque intérêt pour ce pays se réjouissent de voir qu'une nation quelconque ait bien voulu se charger de ses destinées:
Puisse l'Espagne ne pas reculer devant la tâche qu'elle a entreprise! Puissent les Dominicains, par leur apathie, leur mobilité et leur ingratitude, ne pas rejeter encore cette dernière chance de salut !
Paul Deormoys.