QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
tous numérotés*
Droits <!• r«production «t de traduction réserrét pour toui l«s pays.
Paria. — Imprimerie L. Poort, 6a, rue du GhAteau. — 86-17.
^/. L Ji ùkciMju-
Je suis un de ceux de V arrière; un çieux,
qui h* est plus bon à rien.,. Quelquefois, au
A cours de ces deux années de gloire, d^horreurs et
^ d*angoisses indicibles, un de Façant passait
chez moi, ou bien un réfugié, de ceux de France,
de Belgique ou d^ailleurs, qui n^ont plus de
foyer, ou de patrie. Je n'osais pas les regarder,
ils me faisaient honte : car on a de la honte,
aux jours de cette guerre, de ne pas combattre
avec ceux qui combattent, de ne pas souffrir
autant que ceux qui souffrent le plus.
Était-ce de leur part candeur, ou générosité?
Ils rCavaient pas Vair de nCen vouloir, alors que je m'en voulais. Ils parlaient d'eux, de leur grandeur ou de leur misère, avec un air de détachement, dHgnorance de soi — comme sHls avaient été dépassés par leurs exploits ou leurs souffrances, n'en eussent été que spectateurs. Leurs récits avaient une étrange couleur de désintéressement. Quelques-uns, en présence de certains événements dont ils furent témoins, savaient même encore sourire...
Ce quHls m* ont dit, je ne fais que le répéter. Mais je sais, mieux que personne, que ces petits écrits ne sont que peu de chose, n'étant que de seconde main. Nos combattants, plu9 tard, prendront la parole eux-mêmes. Alors je ferai comme vous^ qui peut-être, en aUen^ dant, aurez eu r indulgence de me lire: je me tairait pour tendre r oreille...
16 août 1916.
Parce que leur fille unique qu'ils aimaient trop pour la quitter, avait épousé un Français, d'Ypres ils étaient venus en France vingt-six ans auparavant. Et puis, leur fille était morte, et ils étaient restés près de leur gendre qui ne s'était pas remarié, dans cette petite ville claire que je ne veux pas vous nommer, où la Bourgogne touche au Morvan.
Personne autour d'eux ne savait plus qu^ils étaient Belges. Et si eux-mêmes ne l'avaient point tout à fait oublié, ils ne se souciaient
pas, du moins, de s'en souvenir.
Durant quelques années, M. Verdonck conserva pourtant son abonnement à la Flandre Libérale. Mais il avait pris si vite l'habitude de journaux français qu'insensiblement il en était venu à laisser dormir la feuille belge sur la table de la salle à manger sans même en rompre la bande. « Elle est toujours en retard de vingt-quatre heures pour les nouvelles », se disait-il à lui-même par manière d'excuse. Il ne se rendait pas compte que ce retard provenait de ce qu'il ne s'intéressait plus guère dans le journal belge qu'aux informations qui se rapportaient à la France. Toutefois, il ajoutait :
« Si encore la Flandre avait une bonne chronique d*Ypres ; mais elle ne parle presque jamais de nous ! » C'est qu'en cela il était tout de même de son pays : il ne voyait pas la Belgique, il y pensait fort peu, mais demeurait, sans en avoir conscience, attaché à son clocher, à sa commune, considérée, depuis des générations d'hommes, comme une petite
et fière république; et le bourgmestre, les échevins, là garde civique d'Ypres étaient plus présents à sa mémoire et à son cœur que le roi, les ministres, tous les soldats de la Belgique.
A la fin, madame Verdonck lui avait dit :
— Théodore tu ferais bien mieux de te désabonner. C'est quarante francs jetés à Peau, ta Flandre,..
Et M. Verdonck s'était désabonné. C'est ainsi qu'il avait rompu le dernier lien qui le rattachait à sa patrie\ d'origine. Certes, il n'eût point fallu qu'on la calomniât devant lui ; mais elle lui paraissait quelque chose de lointain.
Il était toujours orgueilleux des sublimes noblesses de la Halle au Drapiers qui proclamait sur la Grand'Place d'Ypres, avant que fût commis un crime irréparable, la grandeur, l'opulence et le goût si haut des vieux bourgeois, marchands de laine, dont il descendait. Il sentait confusément qu'il y
avait là un genre d'édifice comme il n'en est point en France, et que cela constituait à sa patrie une espèce de supériorité. Et madame Verdonck avait, en ce qui touche l'économie domestique, l'ordre de la table et de l'office, des traditions de largesse et de luxe solide qu'elle tenait à honneur de conserver. Mais pour tout le reste, ils étaient si Français I Quand il voyait passer un de nos officiers devant sa fenêtre, M. Verdonck admirait innocemment sa belle tenue ; et se rappelant avec un sourire l'époque où il était capitaine dans la garde civique, il parlait à sa femme des manoeuvres de cette garde civique à peu près comme nos pères, il y a cinquante ans, de leurs patrouilles et de leurs revues de gardes nationaux.
Madame Verdonck elle-même s'applaudissait de vivre en France, d'être considérée et de se considérer comme une Française. Elle en avait un motif qu'elle ne s'avouait pas tout à fait à elle-même : bien qu'elle fût très
pieuse — elle allait à la messe tous les jours — elle se trouvait enchantée d'avoir échappé à jamais à l'obligation de donner, quatre fois par an, les « dîners de curés » que la coutume de sa famille, ainsi qu'un usage commun dans les maisons bien pensantes, l'obligeait d'offrir aux membres principaux du clergé de la ville. La préparation de ces festins, l'obligation de les présider avaient empoisonné sa jeunesse et le commencement de sa maturité.
Ils étaient devenus vieux, bien vieux. Les yeux de M. Verdonck obscurcis lui refusaient un bon service même avec des lunettes. Un rhumatisme opiniâtre raidissait continuel* lement ses genoux. L'âge avait desséché madame Verdonck, mais elle restait active, alerte, avec des yeux purs d'enfant, des galtés, des tristesses, des mots d'enfant ingénu.
C'était une délicieuse petite vieille. Et voici que la guerre éclata.
Le ménage en eut le cœur serré, pour la France, uniquement pour la France, comme
si tous deux, le mari et la femme, eussent été des Français. Puis, quand ils virent comme nos troupes partaient, et comme elles partaient bien, et comme elles arrivaient bien, ils furent rassurés, ils furent joyeux, ils virent passer dans le ciel les ailes d'or de la victoire, et dirent : « nos troupes, notre espoir », comme s'ils eussent été des Français. Le moyen de croire que la Belgique serait violée par l'Allemagne ! M. Verdonck tenait les Allemands, d'après ce qu'il en avait entendu dire par ses compatriotes, pour de braves gens, incapables d'un mauvais dessein, amis des Belges, et très entreprenants en affaires : il n'avait pas de méfiance. Quand la Belgique fut envahie par eux, il éprouva un mouvement d'indignation, mais ne pensa point d'abord que son ancienne patrie ferait une longue défense. Et quand Liège fut attaquée, il ne se sentit pas d'abord blessé directement dans sa chair, parce que Liège n'est point Ypres. Nourri dans la croyance que la
Belgique n'aurait jamais à prendre les armes, il avait d'abord, il avait surtout un patrie* tisme communal, il n'avait jamais songé encore à l'unité de sa patrie, il n'avait pas senti le besoin de cette unité.
Mais voilà que les nouvelles se précipitent : « Liège tient encore, les forts de Liège tiennent toujours ! les Allemands ont perdu devant eux trente mille hommes, les deux tiers d'un corps d'armée. Toute la Belgique est en armes, toute la Belgique lutte héroïquement ! » Alors le vieux monsieur Verdonck, debout, vacillant sur ses jambes raides, brandissait le journal et criait : « Les Belges sont braves ! Oui, les Belges sont braves !
La Belgique est un brave pays i » Et les yeux de madame Verdonck^ ses beaux yeux bleus restés si jeunes, se remplissaient k la fois de larmes et d'enthousiasme pendant qu'elle songeait à ceux de sa race qui donnaient làbas leur sang et leur vie. Grftce à eux, grftce à leur sacrifice, monsieur et madame Ver-
s LES DEUX VIEUX
donck venaient de comprendre que la Bel* gique existait, qu'il y avait une Belgique de Liège à Anvers, de Dinant à Ypres et Menin, la vieille forteresse aux murs écroulés. Et parce que la Belgique avait bondi, la victoire de la France ne faisait plus de doute à leurs yeux. Ils étaient Belges, ils étaient Français, ils étaient l'un et» l'autre, et l'un autant que l'autre. Au bout de leur vie finissante ils aperçurent alors une vie nouvelle et sublime.
... Depuis bien des années M. Verdonck va tous les deux jours se faire raser chez Marjavot, le coiffeur qui a sa boutique au coin de la Grand' Place ; et madame Verdonck ne manque jamais de l'accompagner à cause de la vue de son mari qui est si mauvaise, et de ses jambes qui ne sont pas bien solides.
Cette fois-là, qui était un dimanche, la boutique de Marjavot était toute pleine de clients. Monsieur et madame Verdonck trouvèrent avec peine une petite place pour
s'asseoir, et M. Verdonck attendit son tour.
Quand celui-ci arriva, il prit place sur le fauteuil rituel dont le dossier bascule]; Marjavot lui mit du savon sur la figure et commença de lui passer le rasoir sur les joues. Peut-être était-il fatigué déjà, peut-être était-il énervé par les événements : il fit saigner le menton du vieillard d^une large estafilade. M. Verdonck protesta, d'un air contraint, que cela n'était rien. Marjavot s'excusa d'un air confus. Il y eut des clients qui sourirent, d'autres qui compatirent à l'accident.
— Eh I fit madame Verdonck, toujours un peu pétulante, ce n'est pourtant point du sang de poulet ; du sang de Belge !
— Quoi, fit Marjavot, le rasoir en l'air, vous êtes Belge, monsieur Verdonck, vous êtes Belge? mais vous ne me l'aviez jamais dit!
Saluant très bas, les manches retroussées, il contemplait cet abonné qu'il voyait tous les deux jours depuis un quart de siècle
comme un être inconnu, extraordinaire, t^ut radieux d'une impérissable gloire.
— Mais oui, répondit M. Verdonck, surpris, je suis Belge. Nous sommes Belges, ma femme et moi I
Or, tous les clients de Marjavot, levés en sursaut, les entouraient. Certains essayèrent de toucher leurs vêtements, d'autres leur tendaient les bras;rardeur,lareconnaissance, l'enthousiasme se lisaient dans leurs yeux.
Et bientôt il en fut qui s'échappèrent, qui coururent la ville en criant :
— Vous ne savez pas l monsieur et madame Verdonck sont Belges, nous avons des Belges, ici !
Les deux vieux demeuraient tout tremblants, hagards, éblouis. Ils rentrèrent chez eux au pas lent de leur âge, qu'ils essayaient de presser pour échapper à la curiosité, à l'admiration, à l'amour, aux saints. C'est aÎBsi que dans cette petite ville, au coettr de la France, on vit passer, sous les espèces de
ce couple chenu, la Belgique qui venait de se sacrer elle-même, de son sang, grande puissance au milieu de ses ruines. Monsieur et madame Verdonck pleuraient tout doucement.
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A Marius Leblond.
Quand Yacoma, fait prisonnier du côté de Vermelle après une défense qui a coûté rudement cher à Tennemi, descendit à la gare de Torgau, en Silésie, avec quelques autres Sénégalais de son bataillon, les femmes allemandes qui attendaient Tarrivée du convoi se précipitèrent. Leurs intentions étaient injurieuses : mais Yacoma parut si formidable qu'il se fit tout à coup dans leurs rangs un grand silence ; elles demeurèrent immobiles.
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— Regarde, Bertha, se disaient-elles, regarde, Lisbeth ! Celui-là est encore plus laid que les autres. Et comme il a l'air féroce !
Yacoma ne connut ni ce cruel jugement porté sur son apparence physique, ni Tintime curiosité que peut-être il dissimulait : car la haine et l'effroi, chez les femmes, ont parfois d'étranges retours. Yacoma ignore l'allemand, il parle à peine le français ; et pas plus que lui, en raison de leur méconnaissance de l'idiome germanique, ses compagnons ne songèrent un instant à protester. Il est parfaitement exact que Yacoma a les deux incisives de la mâchoire supérieure limées en pointes et porte, du nez aux cheveux, une espèce de bourrelet de chair en forme de crête qui donne à toute sa physionomie un aspect particulièrement hideux et farouche ; mais les Sénégalais furent incapables d'expliquer aux populations silésiennes que justement ces particularités démontrent que leur camarade n'était point un Sénégalais, un noir du Sou-
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dan, mais bien tin Bangala du Congo : ce sont ies mères du pays bangala qui liment de la sorte les dents de leurs enfants mâles, ce sont elles qui leur incisent la peau du front, y versant d'étranges venins dont les chairs, impr^nées à jamais, demeurent distendues.
Parmi ses compagnons mêmes Yacoma était un étranger, bien que ceux-ci le considérassent comme un des leurs puisqu'il était un guerrier, portait un fusil, avait mis sa croix au bas du même papier magique qui est à la fois un contrat et un charme : le contrat signifiant qu'à la fin de l'engagement madame Piblique, c'est-à-dire la France, donnera à chacun de ses soldats noirs assez d'argent pour acheter une femme ; et le charme qui est un charme puissant — car tous ceux qui savent écrire sont sorciers — ayant pour effet de porter malheur, même après la mort, à tous ceux qui n'entretiennent pas proprement leurs armes et prennent la fuite au lieu de se faire tuer honnêtement.
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Yacoma, ayant voulu s'arrêter pour consolider la boucle de sa musette, reçut d'un vieux soldat du landsturm» qui les escortait, un grand coup de crosse de fusil à travers les côtes.
— Qui c'est ci-là? demanda le Congolais, sans protester autrement, au sergent Samba Taraoré.
— Gendarme allemand I répondit Samba Taraoré.
Ses lèvres bleues tremblaient de rage. Lui était un vieux guerrier : si on l'avait frappé il serait mort, mais il aurait tué, avant.
— Gendarme allemand beaucoup mauvais, conclut Yacoma avec simplicité. Quand ça moi gagné voir gendarme français?
Le sergent ne répondit pas. La pauvreté du vocabulaire « tirailleur » ne lui avait jamais permis de concevoir pour quel motif, depuis quatre mois, Yacoma s'obstinait tous les jours à poser la même question. Il y avait eu la bataille de Belgique, où la compagnie
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avait été fauchée ; il y avait eu la retraite de
la Marne, où on avait crevé de faim ; il y avait
eu l'offensive et la grande attaque à la
bsûonnette de Fère-Champenoise, où Yacoma
avait enfilé deux Boches et fait trois « caf-
tifs », fort étonné d'ailleurs qu'on ne^ lui
laissât point ces prisonniers pour faire sa
soupe et porter son « barda ». Mais tout le
temps Yacoma avait, continué de réclamer
les gendarmes, ce qui dépassait la limite
intellectuelle du sergent.
Il convient de donner ici l'explication de ce mystère.
Dix ans auparavant Yacoma était boy, à Clamart (Seine), de M. Contenville, qui avait loué un petit chalet, au-dessus du fort, près de la gare. M. Contenville avait été employé d'une compagnie concessionnaire qui « faisait caoutchouc » sur la côte de Femand-Vaz, au Gabon : la compagnie n'avait pas trop bien réussi, ni lui non plus. Mais M. Conten-
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ville attendait avec tranquillité des temps meilleurs, ou du moins un nouvel engagement.
Il avait pris l'ordinaire philosophie des coloniaux : dans la brousse, claquant de fièvre, il passait son temps à souhaiter le jour où la France lui offrirait toutes les jouissances du paradis de Mahomet, plus les liqueurs fortes interdites par ce prophète ; en France il aspirait, avec une mélancolie vague, au moment où il retournerait au Congo pour mettre de nouveau quelques sous de côté et surtout redevenir un chef, puisqu'il serait un blanc, parmi des nègres.
Il avait ramené de Libreville le jeune Yacoma, alors âgé de treize ou quatorze ans.
Des Bangala l'avaient vendu aux Bakongos, lesquels l'avaient repassé à des Pahouins ; et c'est ainsi que ce jeune sauvage, avec ses dents de bouledogue et sa crête d'animal antédiluvien, avait fini au Gabon par devenir boy d'un traitant français. Yacoma savait faire tout ce que font les boys noirs. Peu de
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chose; blanchir les casques et les souliers blancs avec de la craie, compter le linge :
«... Manque personne, ma commandant », même quand il manque une douzaine de mouchoirs, un pyjama et trois dolmans de coutil; balayer vaguement la case, servir à table, et surtout « faire sonnette n. Quand M. Contenville voulait appeler le cuisinier, il appuyait l'index sur le nombril toujours innocemment dénudé de Yacoma, et Yacoma faisait : « Drr... Drr... Drr... » comme un véritable timbre électrique. C'était tout ce que M. Contenville lui demandait, et même il était très fier d'avoir un domestique si bien stylé.
Yacoma ne connaissait pas un mot de f rançais, et M. Contenville lui parlait l'idiome de la côte. Il y avait huit jours que Yacoma balayait le chalet de Clamart quand son patron revint de Paris accompagné d'une jeune femme. Quelques renseignements portent à croire qu'elle répondait au prénom de
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Carmeitt Mais M. Contenville la présenta seulement à son domestique en lui disant :
— Ça, y en a madama Contenville.
Le jeune Yacoma ne connut jamais mademoiselle Carmen que sous le nom de madama.
Cela lui suffit parfaitement, à lui et à elle. Mademoiselle Carmen se servit toute la journée de Yacoma comme de sonnette électrique, bien qu'elle fit elle-même la cuisine, aidée d'une femme de ménage. Ces jours-là comptent parmi les souvenirs heureux du petit Bangala ; il suivait partout sa maîtresse comme un gros chien noir ; elle-même avait pour lui l'espèce d'affection qu'on réserve aux animaux familiers.
Cependant, il arriva qu'insensiblement M. Contenville parut moins gai, de quoi l'humeur même de madama se ressentit. Il est permis d'attribuer cette crise aux visites répétées que l'agent de location fit au chalet. Le locataire répondit à plusieurs reprises qu'il allait repartir pour le Congo et ne man-
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querait pas d'acquitter l'arriéré du loyer sur sa mise d'entrée en campagne. Mais, comme il ne trouva point d'engagement, la situation s'aggrava. M. Contenville eut alors avec la madama des conversations très sérieuses, dont Yacoma se trouvait naturellement incapable de pénétrer le sens. Il semble que la madama fit quelques objections. A la fin elles se bor* nèrent à ceci :
— Et le pauvre petit boy?
— Il serait compromettant, répondait M. Contenville. S'il nous suivait, on nous reconnaîtrait partout ; et puis, plus tard, ce serait tout de même une bouche de plus à nourrir...
Le chalet avait été loué « meublé », et tout ce que possédaient le colonial et son amie pouvait tenir dans trois ou quatre malles.
Yacoma aida à les emplir, puis à les porter dans une voiture que M. Contenville avait commandée à Paris et qui attendit, le soir, sur le petit chemin, derrière la maison. Puis
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le couple s^assit au milieu des malles et disparut.
Ce n'était pas la première fois que la madama et le chef blanc passaient la nuit dehors. Yacoma n'en éprouva nulle inquiétude. Le lendemain matin il en profita même pour manger tout ce qui restait de chocolat dans l'armoire de la cuisine ; et le boulanger apporta du pain. Mais à midi il éprouva un grand appétit qu'il ne put satisfaire, car on ne' lui avait pas laissé d'argent ; et le soir il fut tout à fait affamé.
Cela ne l'empêcha pas de dormir paisiblement sur sa natte, devant la porte de la cuisine, parce que les noirs ont la résignation de l'estomac. Mais le lendemain, quand il vit que le chalet était encore et toujours vide, il n'eut pas faim seulement, il eut très peur. Il eut peur de mourir, parce que, depuis trentesix heures, il n'y avait plus rien dans son kWou, c'est-à-dire son ventre ; peur parce qu'il était tout seul ; peur parce qu'autour de
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lui s^étendait un immense pays, un pays sans bornes, peuplé d'étrangers dont il ignorait tout.
Toutefois il consentait ingénument à la mort, ayant vu déjà très souvent mourir dans son pays, bien qu'il fût encore si petit f Mais il se réfugia dans la chambre à coucher de la madama, parce que la madama avait été bonne pour lui, à sa manière, et que là, dans son idée, il se trouvait un peu plus à l'abri de dangers inconnus, mais redoutables.
C'est dans cette chambre que le découvrit l'agent de location qui commençait à se méfier de quelque chose, justement parce que, depuis quarante-huit heures, la porte du chalet était restée fermée. Ayant sonné, et voyant que personne ne venait ouvrir, il était entré délibérément, au moyen de la clef qu'il gardait en double.
Yacoma, ramassé à croppetons sur le tapis, lui fit peur : ce petit sauvage tout noir avait l'air très méchant : il n'était qu'épouvanté.
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L'agent de location le tira par une oreille et le mit sur ses pattes. Il demandait :
— Où sont-ils?
Et il lui donnait des coups de genou dans les côtes. Mais il n'était pas assez bête pour ne point se rendre compte assez vite qu'il ne pourrait rien tirer de cette espèce d'animal effarouché. Yacoma, qui n'entendait pas un mot de français, lui était tout à fait inutile, et, par surcroit, constituait un encombrement et une difficulté. Voilà pourquoi, conformément aux habitudes de nos compatriotes quand ils sont dans l'embarras, il se décida à le conduire au commissariat. Mais il le tenait toujours par l'oreille.
Maintenant Yacoma pleurait à chaudes larmes. Des environs du fort, où se trouve le chalet, jusqu'au commissariat, la route est assez longue et franchit le passage à niveau près de la station, où il y a toujours des voyageurs. La rue de Paris est aussi fort populeuse. Quand ils furent sur la place de la
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Mairie, une grande foule suivait Yacoma et son capteur. Mais le commissaire de police fumait une cigarette, par chance, sur le pas de sa porte.
— C'est le domestique de monsieur Conten ville, expliqua Tagent de location... Monsieur Contenville et sa dame, qui ont déménagé à la cloche de bois. Ils n'ont laissé que ça... Ça, ce petit nègre ! Hein, pensez-vous, monsieur le commissaire I Et il ne parle pas un mot de français. Je vous l'ai amené pour que vous l'interrogiez.
— S'il ne peut pas comprendre ce qu'on lui cause, observa le commissaire avec bon sens, comment voulez- vous que je l'interroge?
Alors ce problème passionna la foule. Des femmes déclarèrent que Yacoma était gentil : il était très laid, mais il avait les yeux de sa race, qui sont si tendres ; enfin c'était un enfant. On donna des avis ; ils étaient confus, mais sympathiques. Et, à la fin, M. Bernard, pépiniériste, eut une idée. Il cria :
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— Il y a le nègre de Ville-d'Avray 1
Le docteur Mercier, qui devait aUer par là, fut chargé de ramener le nègre de Villed'Avray, qui arriva vers cinq heures du soir. Yacoma avait toujours très faim. Il mettait sans cesse la main à sa bouche et sur son kibou ; et Ton pensa qu'il montrait sa bouche pour exphquer qu'il ne pouvait point parler, et son ventre à cause d'une maladie qu'il avait là. On fit venir le pharmacien, qui lui ât boire de l'élixir parégorique, remède usité, dit-il, dans les colonies.
Le n^e de Ville-d'Avray était un beau nègre, un nègre noir, jardinier d'une villa.
On lui exphqua ce qu'on attendait de lui.
L'importance de sa mission lui gonfla les narines. A son ordinaire il parlait comme vous et moi. Mais il pouvait encore se rappeler le doux langage créole de la Réuinon, sa patrie. Il dràxanda :
— Qui ça, ton pays?
Yacoma, debout et toujours affamé, s'émer-
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veillait que le monsieur, habillé comm% un blanc, qui lui parlait, fût noir; mais il demeura silencieux.
— Gomment ti appelles? continua le nègre de Ville-d'Avray... Ti connais quelqu'in.
Palis?
Yacoma ne donna même pas l'impression qu'il pût croire un instant que ces mots s'adressaient à lui.
— Li pas connaît. Li muet. Li n'a pas négue comme moi, dit le nègre de Villed'Avray au public anxieux.
Puis, songeant tout à coup qu'il se trouvait en présence de citoyens de la banlieue parisienne, il traduisit :
— Il ne comprend pas du tout ce qu'on lui dit. Il est muet. Ou bien ce n'est pas un nègre comme moi.
— Il doit être muet, conclut le public de Clamart, car l'autre parle très bien le nègre : on comprenait I
Alors le commissaire de police, pour en
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finir? confia le pauvre Yacoma à un gendarme, qui le conduisit au violon municipal, et, après avoir médité sur le cas, lui fit servir l'ordinaire des prisonniers, parce que c'était l'heure et que les prisonniers ont droit à la subsistance. Yacoma ne s'étonna point de l'étroitesse et de la nudité de sa cellule : elle était encore beaucoup plus belle qu'aucune des cases de son pays. Il vit seulement qu'un blanc généreux, dont l'uniforme était splendide, lui donnait à manger ; et c'est pourquoi, s'étant prosterné jusqu'à terre, il frappa du front la botte de ce grand chef ; et cela parut très surprenant au gendarme.
Le lendemain Yacoma reçut encore du pain, et du café noir ; mais sa présence était devenue un souci pour la municipalité de Clamart, qui se refusait à faire plus longtemps des frais pour un indigent étranger à la commune. Pour cette raison Yacoma fut transféré au dépôt de la préfecture de police, à Paris, accompagné d'un rapport précisant
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«qu'il était un jeune noir abandonné par ses maîtres, ne parlant pas le français, et dont il était urgent de constater le lieu de naissance et la nationalité ». Car, en vertu de notre bienveillante législation, cet inconnu avait droit à être reconduit jusqu'à son domicile légal, s'il était Français, ou bien à être rapatrié. De nouveau Yacoma fut donc interrogé avec sollicitude par les autorités de 1^ préfecture ; de nouveau celles-ci se heurtèrent à l'impossibilité de tirer de lui aucun renseignement, dans l'ignorance où l'on était de sa langue natale.
C'est alors qu'un agent de police eut l'idée de le conduire au Collège de France, parce que, d'après une opinion communément professée parmi les classes populaires parisiennes, les savants du Collège de France sont les plus grands savants ; ils savent tout 1
— C'est quelqu'un qu'on ne comprend pas ce qu'il cause, expliqua l'agent au concierge du Collège de France.
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— Est-ce un Chinois, ou un Juif? demanda le concierge.
— J'imagine plutôt, répondit l'agent en réfléchissant, que c'est un nègre.
— Alors, je crois que nous n'avons pas ce qu'il faut ici, dit le concierge. Mais il faut attendre un de ces messieurs.
Un de ces messieurs passa, et le cas lui fut exposé. Il conseilla de mener Yacoma à l'École des langues orientales. A l'École des langues orientales l'agent demanda le professeur de nègre.
— Celui de malgache ou de soudanais?
demanda le concierge.
L'agent ne savait pas. Yacoma, bien entendu, ne pouvait donner aucun renseignement. Toutefois, dans le rapport de police, on trouvait cette indication que le maître du jeune noir était venu du Congo. Après avoir regardé la carte d'Afrique, le concierge décida que le Congo était plus près du Soudan que Madagascar.
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— Il faut voir le professeur de bantou, décida-t-il. Il doit venir aujourd'hui, attendez-le.
L'agent et Yacoma attendirent. L'agent debout, et Yacoma accroupi contre la muraille, bien patient, à la mode de son peuple. Il s'imaginait qu'on finirait par le conduire à un marché pour le vendre ; mais ça lui était bien égal. Les chefs blancs qui l'avaient razzié pour le moment lui donnaient de la nourritiire trois fois par jour sans le faire travailler ; c'étaient donc de très grands chefs.
Mais le professeur de bantou fit son entrée, et l'agent lui expliqua la chose. Le professeur de bantou posa des questions à Yacoma, d'abord en yoloff , puis en mandé, et Yacoma continua de le regarder avec de grands yeux.
Mais, tout à coup, il entendit qu'on lui parlait bakongo... il tomba sur les deux genoux et se mit à raconter son histoire avec volubilité.
Ce fut de cette manière que l'Administration apprit que le nègre, bien que Bangala»
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devait être considéré comme domicilié au Gabon, et que, puisqu'il appartenait à cette colonie, il devait être rapatrié à Libreville ; et on le rapatria !
On le rapatria par le chemin de fer jusqu'à Bordeaux, puis à Bordeaux par un vapeur des Chargeurs- Réunis, comme passager de pont.
Mais à Paris, sur le quai, il avait retrouvé un gendarme, qui l'avait installé dans son compartiment de troisième classe; à Bordeaux, encore d'autres gendarmes qui dans les locaux pénitentiaires de la ville lui avaient généreusement accordé une abondante nourriture et cette espèce de gâteau succulent que les blancs nomment « du pain ». Yacoma sanglota en les quittant : toute sa vie il aurait voulu demeurer avec eux.
Durant des années, à N'Djolé, où il avait trouvé un abri précaire et nostalgique, il conta à ses frères indigènes le mystère et les merveilles de ses aventures au delà de la
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grande rivière qui n'a qu'un bord, que nous autres nommons l'Océan ; et comme quoi, au pays des blancs, il y a des chefs majestueux, habillés a manière commandant », mais encore plus beaux, qui ont pour unique fonction de nourrir les nègres et de les faire voyager en chemin de fer, sans payer. Et quand des officiers vinrent à N'Djolé, recrutant des guerriers pour la France, il avait demandé : « Je verrai les gendarmes? » On le lui avait promis ; et depuis ce temps, de Charleroi à Torgau la Silésienne, il ouvrait pour les voir, indifférent à tout le reste, de tendres yeux de dévouement et de puériUté.
MAHMADY N'DIAYE
Lorsque le tirailleur sénégalais Mahmady N'Diaye, blessé dans l'un des derniers engagements du Nord, parvînt à l'hôpital auxiliaire n^ 13» confortablement installé dans les locaux du lycée Leconte-de-Lisle, les infirmiers durent lui faire monter l'escalier en civière. Ce n'est point pourtant qu'il appartint à la catégorie des « grands blessés »
gravem^at, peut-être mortellement atteints, ou menacés de perdre un membre ; et ses yeux bruns, ses grands yeux bruns de bête à la fois tendre et farouche, continuaient à
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briller intacts au-dessus de son mufle noir que la douleur faisait frémir. Mais la plaie qu'il portait au flanc, par derrière, plus haut que la cuisse, plus bas que le tour de la taille — il est des choses qu'il est malaisé de faire comprendre avec décence — cette plaie irrégulière et profonde creusée par un éclat d'obus, était horrible à voir. Lui-même, quand le chirurgien, suivi de madame Butin, l'infirmière, leva le drap qui cachait sou corps gigantesque, dit avec un sourire douloureux d'enfant malade :
— Y en a pas bon mon c...
C'est que le pauvre Mahamady N'Diaye ignorait les périphrases. Il parlait innocemment comme on lui avait appris. Cependant il était très pudique, ainsi que la plupart des noirs, qui, vivant presque nus, se gardent pourtant de certains gestes et de certaines postures avec bien plus de soin que les Européens, même vis-à-vis des hommes, à plus forte raison devant les femmes. Depuis mes
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campagnes d'Afrique, c'est un soupçon que j'ai toujours nourri que la Bible fut injuste à l'égard de Cham, ou bien s'est involontairement méprise : ce ne peut être le sombre Cham, père de tous les nègres, qui découvrit et contempla la nudité de son père Noé.
D'un tel crime, j'accuserais plutôt Sem ou Japhet.
Voilà pourquoi, quand Mahmady s'aperçut que, derrière le docteur Lorquet se tenait madame Butin, madame Butin toute blanche, blanche des pieds à la tête, souliers blancs, blouse blanche avec seulement la petite croix rouge au sein gauche, voiles blancs, et le visage même, le visage agréablement jeune et blanc, il se retourna d'un air tout à fait choqué. Il se retourna, malgré que ce mouvement lui fit mal, très mal, et couvrit de sang le drap de dessous. Et le docteur, sans comprendre, croyant aussi qu'il n'avait pas compris, fut obligé de changer de côté pour regarder*
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Il lava la plaie à Peau oxygénée, y introduisit de gros tampons d'ouate aseptisée, prit lui-même sa température — Mahmady « faisait » à peine de fièvre : ces noirs mahométans qui ne boivent que de l'eau résistent aux blessures d'une façon incroyable — et passa à un autre blessé après avoir donné un supplément d'instructions à madame Butin.
Ces instructions n'avaient rien que de normal dans le service, et madame Butin, qui avait l'habitude, inclina simplement la tête.
Ici encore le récit comporte les plus délicates réticences. C'était une marotte du docteur Lorquet : il ne se contentait pas de faire prendre régulièrement la température des blessés. Ceux-ci, à la suite du choc reçu, peuvent être menacés de néphrite ou d'albuminurie. Il exigeait donc que le laboratoire de pharmacie procédât à une indispensable analyse, en vue de laquelle chaque blessé devait remplir un petit vase gradué.
Madame Butin revint donc au chevet de
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Mahmady avec le vase, et le lui tendit de l'air le plus naturel, s'écartant seulement un peu et regardant ailleurs. Mais Mahmady ne concevait en aucune manière ce qu'on lui demandait. On lui mettait dans les mains un verre qui s'épanouissait à partir de la base à la manière de ceux dans lesquels il avait vu des blancs boire du Champagne. Mahmady ne voyait nul inconvénient à boire quelqu'une des puissantes médecines que savent composer les savants toubibs français, pourvu qu'elle ne contint point d'alcool. Mais ce verre était vid« I Mahmady le contempla d'un air étonné.
Madame Butin elle-même éprouva quelques instants d'embarras. Toutefois elle av^ait coutume de tomber toujours avec précision sur la solution qu'il fallait. Il y avait un autre Sénégalais dans la salle, un vieux blessé, un qui « savait manière ».
— Aly Coumba, dit-elle, explique-lui !
Et Aly expliqua fort clairement, en bon
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langage mandé, ce qu^on attendait du camarade.
... Madame Butin n'eut que le temps de reculer de trois pas. Une seconde de plus et elle n'eût pas évité le coup mortel que lui portait la lourde table de nuit faite de verre et d'acier, dressée au pied du lit de Mahmady N'Diaye et brandie maintenant contre l'infirmière comme une massue formidable. Il s'était mis debout, le tirailleur, debout sur ses deux jambes, dont l'une recommençait à ruisseler de sang, debout, lui qui tout à l'heure ne pouvait pas marcher, et qu'on avait été obligé de monter dans sa civière — tout nu, tout noir, terrible, une flamme furieuse aux yeux : la statue de la pudeur et de la dignité mâles offensées. Lui, Mahmady N'Diaye, un guerrier, un homme qui avait des ancêtres, voilà ce qu'on voulait le forcer de faire! Et pourquoi? Sans doute pour composer un charme dont on se servirait contre lui : les sorciers qui, dans son pays,
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font de ces choses n'ont jamais que de mauvaises intentions !
Il fallut quatre hommes pour le recoucher dans son lit. On lui mit la camisole de force. Puis on lui donna une potion qui l'endormit.
Quand il se réveilla, les blessés autour de lui disaient :
— Eh bien, le fou, ça va mieux?
Il ne les écoutait qu'avec méfiance, têtu, obtus, bien décidé à recommencer si l'on voulait encore attenter à son honneur et peut-être à sa vie. Mais le camarade Aly Coumba lui révéla les choses, toutes les choses... que c'était pour son bien, que c'était pour le guérir, qu'on faisait ça à tout le monde, qu'il n'avait qu'à regarder. Mahmady ne voulait pas croire. Il posait des questions qu'on ne comprenait pas et Aly, qui comprenait, se remettait à palabrer. Tout à coup on entendit un mugissement : c'était Mahmady qui pleurait. Il pleurait à chaudes larmes, il pleurait à gros sanglots : un bébé
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de deux mètres qui n'arrêtait pas de pleurer. Et madame Butin entra dans la salle, toujours toute blanche et toute paisible.
— Eh, bien, grand imbécile, dit-elle...
De nouveau, cet animal de Mahmady
avait sauté de son lit, et je crois qu'elle eut peur. Elle avait tort. Meihmady était prosterné à ses pieds, Mahmady avait pris dans une main noire et gigantesque l'un de ses petits souliers et s'en frappait le front désespérément. Il criait :
— Moi beaucoup couillon 1 Toi faire porter * motif au rapport : Sénégalais beaucoup
couillon ! Toi, madame la France, toi grand chef, commandant, colonel, beaucoup bon !
Il arracha de sa poitrine un lourd collier d'ambre et des choses mystérieuses, semblables à des scapulaires.
— Ça, beau collier, beaucoup çer, beaucoup l'arzent : pour toi. Ça gris-gris, grand grisgris, contre les balles. Et gris-gris pour mal
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au ventre, et gris-gris pour avoir amour.
Pour toi, pour toi, madame la France !
Madame Butin eut beaucoup de peine à la
ramener à son lit. Elle le borda comme ub
enfant ; il y avait une larme au coin de set
yeux gris.
Depuis ce moment ils furent amis, grands
amis. Du plus loin qu'il voyait venir Finfir-
mière, le Sénégalais faisait : « Oui, oui 1 > d'avance, quand elle n'avait pas encore ouvert la bouche, et « Euh ! » quand elle avait parlé, du fond de la poitrine, ce qui est la marque de la plus grande approbation.
Toutefois, il supportait toujours malaisément qu'elle le pansât, à cause de l'endroit où il portait sa blessure. Il serrait les lèvres, il mettait la main sur ses yeux. Et quand elle était partie, rageusement, il arrachait le pansement comme un enfant gâté, murmurant :
— Pansement ! Moi t'en fous ! Moi t'en fous I
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Ça ne l'empêcha pas de guérir. Il fut dirigé sur une maison de convalescence, à Médan, et quitta l'hôpital le cœur bien gros, après avoir fait offre une seconde fois à madame Butin de son collier d'ambre et de ses gris-gris. Elle les refusa encore ; alors il fut encore plus triste.
De Médan à Paris il n'y a que soixante-dix kilomètres aller et retour, et ce n'est rien pour un noir. La première fois qu'il eut permission de sortir il partit pour Paris, à pied, comme si c'eût été la chose la plus naturelle du monde. Toutefois il entra d'abord à Villennes, tshez un papetier, où il acheta quelque chose, un papier qu'il suspendit à son cou, soigneusement roulé dans le tube de fer-blanc qui ne le quittait jamais ; puis il s'arrêta dans une autre maison de convalescence, près de Saint-Germain, où il savait trouver Alfa-Yaya, le Peuhl de Timbo, qui écrit l'arabe comme un marabout. Il paya ses services d'une pièce blanche ; c'était plus
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cher que pour le papier. Trois heures plus tard il était à la porte du lycée Leconte-de- Lisle.
Le concierge voulut l'empêcher d'entrer.
Il avait reçu consigne, dit-il, de ne pas laisser entrer les soldats blessés étrangers à l'hôpital. La face noire de Mahmady devint encore plus noire et farouche. Avant que le concierge eût eu le temps de savoir ce qui lui arrivait, il était replanté sur sa chaise, le cou pris dans les terribles doigts du Sénégalais, et suffoquant. C'était la première fois que Mahmady osait toucher un Français, car les Français sont tous « manière chef ».
— Consigne! fit Mahmady. Qui ça, consigne? Y a pas consigne ! Si toi rouspéter, moi dire toi vendre l'eau-de-vie pour soûler musulmans. Ça y en a consigne, pas vendre l'eau-de-vie !
Et comme le concierge s'était établi, en effet, débitant clandestin de breuvages illicites, il laissa passer Mahmady.
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Alors Mahmady gravit d'un pas ferme les degrés qu'il avait jadis montés en civière ; il fît demander par le planton « madama l'infirmière », et madame Butin parut sur le seuil de la salle.
Elle le reconnut tout de suite et voulut lui serrer la main : « C'est toi, Mahmady ! »
Mais le Sénégalais s'assit sur ses talons, ainsi que les usages l'imposent quand on doit présenter un don. Il enleva de son cou le tube de fer*-blanc, en tira le papier, le déroula précieusement et l'offrit, les yeux à terre, toujours comme il se doit.
C'était le portrait colorié du général Joffre,ce qu'il y avait pour lui de plus beau et de plus glorieux en France. Alfa Yaya, le Peuhl de Timbo, qui fait marabout près de Saint- Germain, avait écrit sur ses ordres, en caractères arabes, au bas de l'effigie sacrée, ces mots que plus tard madame Butin se fit traduire :
Le salut sur toi, madame la France !
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Que tu puisses avoir mille ans, et encore mille ans de vie !
Que tes enfants soient douze enfants mâles, très beaux, très forts, riches en biens et en femmes !
Que la France ait cent mille ans de vie, dans la victoire, dans Vor, dans les perles, dans V ambre 1
Telles sont les paroles de Mahmady N^Diaye !
2* compagnie du 2^ sénégalais. Salut ! Salut ! Encore dix mille fois salut l
Puis il porta la main à son cœur, à sa bouche et à son front, et s'en alla.
A Gérard (T H outille.
... Si jamais on le perdait, ce serait un événement funeste et dont les conséquences seraient affreuses, car ni les bonnes gens ni la police ne pourraient que bien difficilement le rendre à sa famille : il n'ignore pas seulement le nom de ses parents et leur adresse, mais son prénom véritable. Pour lui, comme pour tous ceux qui l'entourent, il est Moumou, tout simplement. Il a bien un oncle qui n'aime pas ça, et qui dit, avec quelque apparence de
raison, qu'alors ce n'était pas la peine de lui faire dépenser, à lui, pauvre célibataire fatalement choisi comme parrain, dix louis en dragées, cadeaux à la garde, à la nourrice et à sa commère, pour qu'un curé baptisât son neveu Maurice ; on n'a pas écouté cet homme insupportable, et Moumou, à quatre ans, ne connaît rien encore de son véritable état civil : il sait qu'il est un petit garçon, pas une petite fille, et Moumou : rien autre chose.
Même habillé, on devine encore sous ses^ vêtements le ventre gras, potelé, proéminent, un peu négrillon de la toute fraîche enfance, le ventre d'un petit corps qui commence à peine à perdre le souvenir du lait maternel et digère encore, digère toute la journée de& choses nombreuses et légères : un ventre qui reste la partie importante, la partie principale de la personne. Moumou, c'est un gros ventre et deux beaux yeux, des yeux qui ont la clarté limpide, immense, des premières fleurs sorties de terre au printemps. Ils se
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font ^ui& doute si grands parée que tout est à voir, que tout est neuf, que tout e&t à prendre et à retenir ; et quand ses yeux se sont nour^ ris des choses, il allonge enoore vers elles, pour les posséder mieux, encore mieux, de tendres petites mains incroyablement caressantes.
Manger, voir et toucher, telle est pour Fin»tant toute la vie de Moumou, qui est délicieuse : celle d'une jeune bête sans maliee à qui nul n'a jamais fait de mal, et qui parierait un peu le langage des hommes.
Il est sans malice et pourtant il songe au jeu cruel, qui est la guerre. Songez que c'est au début de la guerre que ses oreilles ont commencé d'unir en un système cohérent les bruits extérieurs, et qu'il a balbutié ses premiers mots. La guerre l'environne, l'assiège^ le pénètre; il vit dans la guerre, et s'il pouvait raisonner, il dirait que c'est l'état naturel de l'humanité. Sa mère a beau contempler ses^ quatre ans avec une ineffable joie, songeant : « Au moins, lui, il ne se battra pas L
Tout sera fini, depuis longtemps fini, quand il sera grand ! » Moumou, s'il pouvait deviner sa pensée, ne la comprendrait pas. Il est logique, il croit que ce qui est doit continuer d'être, et que la guerre durera comme le soleil, comme sa mère, commç tout ce qui l'entoure puisqu'il n'a jamais connu que la guerre, et non la paix. Ce qu'il résume en proclamant :
« Quand je serai grand, je tuerai beaucoup de Boches I )) Il ne se figure pas qu'il pourrait être tué : pour les enfants tout n'est qu'un jeu, et dans tous les jeux ils gagnent. Moumou n'est même pas tout à fait fixé sur le point de savoir si les Boches qu'il tuera seront morts définitivement : ce pourrait être quelque chose comme les soldats de plomb qu'il abat avec une bille sur la table de la salle à manger, dans les batailles qu'il s'invente, ces soldats qu'il ressuscite tant qu'il veut, afin de pouvoir recommencer ; ainsi de ses conceptions enfantines très vagues, et pourtant très enracinées, un philosophe pourrait induire comment nos
primitifs ancêtres arrivèrent à la conception de la survie, de Timpossibilité de la mort perpétuelle, laquelle est incompatible avec le cours ordinaire des représensations mentales.
Mais, pour l'instant, voici que Moumou revient d'une « visite » où il est allé avec sa mère ; et sa mère lui avait dit : o Tu t'amuseras bien 1 Tu verras des petites filles très gentilles qui joueront avec toi. » Elle l'avait dit comme elle le croyait. Au bout d'une heure ou ^'une heure et demie, quand elle emmène Moumou, elle est réellement convaincue qu'il s'est bien amusé. Du reste, elle ne le regarde pas, elle pense à autre chose, 6t Moumou, accroché au bout de ses doigts gantés, lui jparait peser toujours le même poids. Pourtant, comme il se fait traîner, aujourd'hui, comme il se cramponne I On dirait qu'il a peur de quelque chose, qu'il veut être sûr que sa mère est là, près de lui. Cela ne l'étonné pas beaucoup : Moumou est plein
du plus grand courage imaginaire, parce qu'il n'admet, dans les combats qu'il se construit, que des conditions favorables. Au contraire, il est disposé à croire que l'univers véritable peut contenir de terribles embûches contre lesquelles les grandes personnes, celles qu'il connaît, non pas les autres, le peuvent, seules, défendre : et dans la rue comme dans un bois, la nuit, il se colle contre elles, il s'abrite, il se gare. Donc, sa mère le regarde et s'aperçoit qu'il est tout rouge, qu'il a pleuré, qu'il est à la fois humilié et indigné. Il s'est passé quelque chose, il y a eu un drame, dont le pauvre Moumou est encore tout secoué. Mais lequel ?
— Tu ne t'es donc pas amusé, Moumou ; tu n'as donc pas bien joué?
Moumou, d'abord, ne veut pas répondre, puis il fond en larmes.
— Oh 1 ça pique ! Ça me pique !...
— Ça te pique ? demanda sa mère, inquiète.
Mais, où ça, Moumou?
— Partout ! dit-il brièvement.
Sa mère éprouve une angoisse. Commencerait-il la varicelle, la scarlatine, quelque autre maladie éruptive? Moumou, pourtant, n'a pas de fièvre, il est furieux, mais non accablé. Toutefois, il faut rentrer bien vite. Elle appelle une voiture et, dès qu'elle est assise,, prend Moumou sur ses genoux.
— Où ça te pique-t-ilî
— Là, dit-il, et là, et là ! et là !
Il montre ses jambes, ses cuisses rondes,, son derrière, sa poitrine même. Sa mère déshabille tout ce qu'elle peut déshabiller». Et c'est vrai : Moumou porte sur tout son corps des stigmates singuliers, comme des piqûres de moustiques, mais sans la turgescence de nul venin, plus profondes pourtant, et quelques-unes sanguinolentes.
— Mais qu'est-ce que c'est, mon pauvre petit, qu'est-ce qui t'a fait ça?
De nouveau, Moumou fond en larmes et.
serre les poings.
— Ce sont les petites filles, crie-t-il, les méchantes petites filles I
Puis il s'encourage à conter :
— Elles étaient cinq, six, je ne sais paa combien, et elles ont commencé par m'embrasser, et elles ont dit : « On va jouer ! » Et moi, j'ai dit : « Oui, on va jouer. A la bataille. C'est moi le général 1 » Parce que, puisque j'étais le seul garçon, c'est moi qui devais être le général. Mais elles ont dit : « Tu es général, mais on ne peut pas jouer à la bataille, puisque nous sommes des petites filles. Les petites filles ne se battent pas : nous allons jouer aux infirmières. »
» Moi, j'ai bien voulu : je ne savais pas ce que c'est. Elles se sont mis des serviettes sur la tête, et elles avaient l'air de religieuses, et la plus grande, c'était madame l'infirmièremajor, elles ont dit... Et après elles ont crié :
» — Ah 1 madame l'infirmière-major, c'est un général blessé qu'on apporte. Bien blessé l Oh ! le pauvre général I
» Elles m'avaient pris par les jambes et par les épaules, et m'ont porté sur un canapé.
» — Où est-il blessé? elle a demandé, celle qui faisait l'infirmière-major.
» — A la jambe et à la tête... Il a la jambe cassée... elle ne tient plus du tout, sa jambe. ^ et un éclat d'obus dans la tête ! ^
» — Il faut le panser ! elle a dit, l'infirmière-major. Mettez-lui des bandes à la jambe et la tête.
» Et alors, continue Moumou, en rougissant, car il est très pudique, comme la plupart des petits garçons, elles m'ont enlevé ma culotte, et puis mon jersey... Et elles m'ont mis des bandes, avec leurs mouchoirs, avec
des serviettes, elles m'en ont mis partout I
« Et l'infirmière-major a dit :
» — C'est une fracture double, avec gangrène gazeuse ; il va falloir lui couper la jambe. Et monsieur le major qui n'arrive pas ! Courez vite chercher monsieur le major !
En attendant, portez-le tout de suite à la salle d'opérationB... Mais le malade a perdu beaucoup de sang, son crâne est à nu... Il va mourir, il va mourir 1 Faites-lui vite des piqûres de caféine !
» Et alors, conclut le malheureux Moumou avec de nouveaux sanglots, elles ont pris des épin^es et elles m'ont piqué partout ! Et ^omme je ne voulais pas, l'infirmière-major a dit : « Il est très sensible. Anest... Anestbésiez-le d'abord avec de la cocaïne ! » Et elles ont recommencé à me piquer, en disant que c'était de la cocaïne. C'était des épingies. J'ai bien vu que c'était des épingles. J'ai senti !
— Il fallait te défendre, Moumou, conseilla sa mère, apitoyée. Il fallait m'appeler I
— Je t'ai appelée, maman, mais tu étais trop loin, tu n'entendais pas. Et je ne pouvais pas me défendre, elles étaient trop !
Il ajouta, plein de rancune :
— Quand je serai grand, je ne ferai pas la
guerre aux Boches : je ferai la guerre aux filles !
Il venait de découvrir, avec sa première douleur, la haine qui habite entre les sexes.
... C'était un compartiment de troisième classe, du plus ancien type connu. Je suppose qu'il remonte à l'époque où, si jeune et si fringant qu'il avait du succès auprès des dames, — quand on pense que M. Thiers a eu du succès auprès des dames, de réels succès, inscrits dans les mémoires du temps ! cela vous donne envie de faire vœu de chasteté perpétuelle, — M. Thiers prédisait gravement que les chemins de fer ne détrôneraient jamais les diligences. Et voilà sans doute pourquoi nos pères s'étaient si peu
souciés de faire ces compartiments confortables : M. Thiers les avait découragés.
Ce sont de petites boites en bois, rien qu'en bois : du bois pour le parquet, sans tapis ; du bois pour les banquettes, sans même le rembourrage en faux cuir inventé par nos modernes constructeurs ; du bois pour la cloison qui monte jusqu'à la toiture de tôle, divisant le wagon en une série de minuscules cabines qui ressemblent à autant de voitures oellulaires. Et les marchepieds, pour accéder à ces prisons, où des voyageurs résignés consentent à s'enfermer à prix d'argent, sont particulièrement étroits, particulièrement abrupts, parti<)ulièrement incommodes... Mais on est encore bien content, en temps de guerre, dans nos provinces de l'Ouest, de trouver même ces prisons, une fois par jour, pour rouler à vingt kilomètres à l'heure, en palier, vitesse commerciale.
Au moment où le train allait s'ébranler, une vieille femme s'arrêta devant la casé
dont pour le moment j'étais le senl habitant. Elle' était tout eseoufiElée ; elle n'était plus ingambe ; par surcroît, elle était embarrassée d'un de ces grands paniers noirs où les campagnardes ont coutume d'entasser les provisions quand elles font leur marché, et d'une série de paquets, provenant évidem^ ment de divers magasins, — cela pouvait s'induire des différences d'aspect du papier qui les enveloppait, — qu'elle portait de l'autre main et sous le bras. La vieille femme entfâadit la locomotive siffler et cria :
— Jésus, mon Dieu !
Mîais je commençai par empoigner son panier, qui pesait lourd, et le poser sur ime banquette, puis sautai sur le quai, la saisis vivement par la taille, la hissai sur le marche* pied, elle et ses paquets, et, l'ayant poussée dans le compartiment, trouvai tout juste le temps d'y entrer après elle. Le convoi était en marche.
Alors elle répéta : « Jésus, mon Dieu ! »
mais sur un autre ton, comme avec gratitude envers le Seigneur, et me déclara que j'étais un bon monsieur. Je ne me rappelle que ce mot-là ; il y en avait plusieurs autres. Elle était délicieusement polie, de cette politesse champêtre qui, en France, semble sentir les blés, les coquelicots et les bluets.
C'est ainsi qu'en un seul instant nous devînmes très bons amis, très vieux amis.
Nous parlâmes des récoltes, qui viennent bien, grâce à Dieu, malgré la peine qu'on a, par cause du manque de bras ; nous parlâmes de la guerre, elle me demanda, comme tout le monde, « combien de temps ça durerait », et je lui répondis, comme tout le monde, que je n'en savais rien. Elle eut un soupir et conclut, avec ce simple et magnifique courage qui est celui de tout notre peuple :
— Ça durera ce que ça durera... Il faut ce qu'il faut, n'est-ce pas, monsieur?
— On a perdu beaucoup de monde, du côté de chez vous? demandai- je.
Elle hocha la tête :
— Bien sûr, fit-elle, bien sûrl De ceux qui sont partis, il y en a déjà qui ne pourront plus revenir...
Mais elle répéta, têtue, une barre au front :
— Il faut ce qu'il faut !
Je demandai, pour détourner la conversation de ces sujets cruels :
— Vous rapportez bien des paquets de la ville. Est-ce qu'il y aurait une noce tout de même, par chez vous?
Elle fut une petite minute avant de répondre.
— Pas une noce, fit-elle à la fin... Ça sera peut-être une noce, après la guerre. Mais pour l'instant, monsieur, ce que je rapporte, c'est une layette.
Je n'osais plus interroger. Ce fut elle qui reprit, sans doute pour soulager son cœur, et encore pour excuser les choses d'être ce qu'elles étaient.
— Ça aussi, monsieur, c'est la guerre...
Sans la guerre ça ne serait pas arrivé :
sans la guerre et sans monsieur le curé.
— Comment? fis-je, vous ne voulez certai»nement pas dire...
— Oh ! dit-elle, me comprenant, non !
Monsieur le curé est un saint homme. Mais, malgré ça, c'est un peu sa faute, comme vous allez voir. Je l'avais bien prévenu, monsieur le curé, mais il n'a pas voulu comprendre :
justement parce que c'est un saint homme, un trop saint homme.
» De ceux de chez nous, il en était parti trente-deux ppur la guerre, dès le mois d'août : des hommes mariés, mais surtout des jeunes gens. Ils ont eu juste le temps de mettre la moisson en meules, et puis ils sont partis. Ils n'ont pas bu, — on ne boit pas beaucoup dans notre pays, — ils ne se sont pas soûlés, ils n'ont pas crié, mais ils ont dit : te Puisqu'ils veulent la guerre, les Boches, ils l'auront. Le gouvernement a fait ce qu'il a pu pour que ça ne soit pas la guerre, ça
ii'eBt pas de sa faute. Maintenant, nous, on fera ce qu'on pourra* » Les femmes ont pleuréj bien entendu, mais les hommes ont été de braves hommes, allez, il n'y a rien à dire.
» Mais, vers le commencement de septembre, les mauvaises nouvelles sont tombées. Monsieur le maire a prévenu la Migeon qu'elle avait perdu son mari ; Berthe Couterotte, Angèîe Michu qu'elles avaient perdu leur fils. Trois, comme ça, dans le premier mois, sur trente-deux ! Et il y avait des blessés aussi. (Tétait dur, tout le monde avait le cœur bien serré. On se disait : « Qu'est-ce qui va arriver, qu'est-ce qui va arriver à nos hommes, qu'est-ce que va devenir la France?
Est-ce que ces sales Boches vont encore nous prendre des provinces et des milliards, est-ce qu'il n'y aura plus personne pour travailler la terre? » Car son malheur et celui de la* France, je vous assure, on ne séparait pas.
» C'est alors que monsieur le curé a décidé
qu'on réciterait tous les jours l'office de la Vierge, à trois heures, afin d'obtenir la victoire pour nos armes et des bénédictions particulières pour nos hommes. Toutes les femmes et toutes les filles sont allées aux offices, de bonne volonté, et aussi quelques vieux. Mais les garçons disaient toujours : « Il faut engranger, on n'a pas le temps. » Ou bien :
« C'est le moment pour les labours d'automne. » Monsieur le curé nous répétait tous les jours : « Amenez-les ! Dites-leur de venir, poussez-les par les épaules I II faut que les hommes prient pour les hommes. » A la fin, il en est venu quelques-uns, et, le croiriezvous, monsieur, pendant les deux mois qui ont suivi la paroisse n'a plus perdu personne à la guerre, on n'a eu que de bonnes nouvelles, et on a pu se mettre à penser : « Maintenant, dure ce que ça dure, au bout du bout les autres seront battus. »
» Monsieur le curé était bien content. Ça lui faisait une victoire sur l'instituteur, qui
n'avait pas cherché à rien empêcher, mais avait dit, comme un esprit fort : a Si ça ne fait pas de bien, ça ne fera pas de mal. » Il se taisait, l'instituteur; je crois qu'il était bien étonné. Alors monsieur le curé, voyant le succès qu'avaient eu les prières, décida de faire davantage, décida qu'il y aurait aussi un office le soir, un office chanté, avec accompagnement sur l'harmonium.
» Et cette fois tout le monde est venu, il n'y a pas eu besoin d'insister. Il y avait eu le miracle de cette protection particulière descendue sur la paroisse ; il y avait que c'était le printemps, où les biens de la terre poussent tout seuls, où les garçons ont moins à faire aux champs ; il y avait ces jolis cantiques, je pense, dont ils reprenaient l'habitude. Et tout jeunes ! Imaginez : de beaux enfants de seize à dix-neuf ans, les autres sont partis : ils avaient de bonnes voix claires, ils s'habillaient de leur mieux, pour faire honneur à la dignité du lieu. Les filles aussi, en
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tout bien tout honneur. Elles à gauche^ dans l'église, eux à droite, et ils ne se regardaient pas, ou si peu !
» Seulement, vous comprenez, seulement dehors quand ils sortaient, c'était encore le printemps, et s'ils ne s'étaient point regardés dans l'élise ils se regardaient à la sortie , et de près, malgré qu'il fît noir, de trop près. Et ils s'en allaient ensemble. On ne peut pas empêcher ces choses-là...
» Voilà pourquoi je suis allée à la ville chercher une layette- pour un beau petit garçon dont ma petite-fille est la mère :
ma petite-fille que j'avais promis à sa mère défunte de garder comme la prunelle de mes yeux ! Ça m'a fait bien du chagrin, mais si^ elle était toute seule dans son cas, ma petitefille, j'en aurais eu encore davantage. Ce n'est pas de la charité chrétienne de se réjouir qu'il y en ait d'autres, mais enfin, quand cette affaire-là arrive en même temps ailleurs, on ne pense plus à se la reprocher.
Je songe quelquefois : « Si tous ces enfantslà peuvent dire : « Je suis né l'année de la victoire », tout est bien, et on ne leur en demandera pas davantage. »
» Mais il y a pourtant des jours où je pense : « Monsieur le curé a eu trop de zèle. Il aurait dû prévoir ça, monsieur le curé ! »
» Et des fois, à voir sa figure, je m'imagine qu'il pense comme moi.
A Henri de Régnier.
Il n'y a rien dans ce qu'on va lire que l'expression d'une chose vue, d'une chose nue. Aucune fiction, aucune péripétie : la réalité insensible et cruelle. On n'y voit même pas les hommes, ou bien on ne les aperçoit qu'à peine, et non plus des hommes, alors, des cadavres.
Le major P..., qui venait d'inspecter les formations sanitaires d'un cantonnement, s'apprêtait à remonter dans son automobile.
Il marchait le nez dans son calepin, tirant l'une après l'autre ses bottes engluées dans la boue du chemin. Il ne s'attendait à rien du tout, qu'à la banalité et à l'ennui d'un retour au quartier général, par des routes connues, sous une aigre bise du nord qui déjà lui pinçait les narines. Venant d'un dépôt d'éclopés, à l'arrière des lignes, il allait retrouver un autre point de l'arrière, et voilà tout. Son esprit n'était occupé que des détails de l'inspection qu'il venait d'accomplir, et encore d'une façon toute superficielle : rien à signaler, tout marchait comme à l'ordinaire, ni trop bien ni trop mal : la guerre durait... Il ne voulait même pas songer combien elle durerait encore, jugeant le problème insoluble et, par suite, le souci inutilement énervant. Il fallait faire de son mieux, au jour le jour, et penser le moins possible aux choses qui ne vous regardent pas. C'est à quoi il essayait de dresser son âme, admirant les simples, les milliers de combattants qu'il rencontrait
chaque jour : ceux-là semblaient avoir acquis d'instinct cette philosophie d'acceptation que sa volonté peinait encore pour atteindre.
Subitement, le bruit d'une canonnade très proche, déchaînée d'un coup, lui fit lever la tête. Un combat d'artillerie, si loin des tranchées de contact, si loin de l'ennemi?... A ce moment sa main touchait la portière de son auto. Le chauffeur, le nez en l'air, et intéressé, lui dit :
— Monsieur le major, c'est sur un avion boche qu'on tire !
Alors, regardant au ciel, très pur ce jour-là à cause du vent du nord, dans la même direction que le soldat, il vit l'espion ailé : un biplan qui volait à une hauteur de quinze ou dix-huit cents mètres sans paraître s'inquiéter beaucoup des petits flocons de fumée blanche qui éclataient sans cesse autour de son corps d'insecte, de libellule démesurée, avec un faible bruit : tous les obusiers du cantonnement et des environs tiraient.
tiraient sans discontinuer sur ce but aérien. Le major haussa les épaules : il avait vu ça cent fois, et savait que le succès est rare, presque impossible : c'est comme si on voulait abattre un pigeon avec un fusil de guerre chargé à balles. Ces spectacles-là, c'était bon pour les bleus. Lui, il en était blasé, et demeurait sceptique sur le résultat : de la poudre aux moineaux, beaucoup trop de poudre.
Que les avions de l'adversaire espionnent nos lignes, si nos avions peuvent espionner les siennes il faut en prendre son parti ; l'essentiel est d'être à deux de jeu.
— Allons ! dit-il au chauffeur, en route !
Nous avons quarante kilomètres à faire.
S'enroulant dans son manteau, il s'assit sur les coussins et le chauffeur descendit pour débrayer. Mais la manivelle s'immobilisa entre ses mains :
— Monsieur le major, dit-il les yeux brillants, en v'ià un qui vient, un à nous, pour lui donner la chasse I
Le cantonnement se terrait dans une vallée assez large. D'un côté, les collines qui la dominaient étaient boisées, de l'autre elles restaient nues. Là il y avait eu des champs, jadis, à une époque qui semblait aujourd'hui infiniment reculée, perdue dans la nuit des temps : avant la guerre 1 Et l'avion français était sorti de cette cachette sombre, de l'immobile forêt, comme un épervier.
C'était bien à un épervier qu'il ressemblait, à un oiseau de proie, rapide et direct, intrépide et mince. Si mince ! Beaucoup plus petit que l'ennemi qui ne l'avait pas vu venir et tenta de s'échapper, comme un canard sauvage ou un héron qui fuit devant un faucon décapuchonné par le chasseur.
— C'est un nouveau modèle 1 cria le chauffeur, très excité. Je l'ai déjà vu à X..., on m'a montré ! C'est monté par un seul homme, qui manœuvre sa mitrailleuse avec un truc spécial, sans avoir besoin de lâcher la direction. Ah ! c'est épatant ! C'est épatant ! Et comme
il va vite, comme il va vite ! Il rendrait trente à l'heure au boche !
Le magnifique et frêle alérion, Fhomme qui en était le cerveau, la mitrailleuse, ne faisaient qu'un et se précipitaient. Une immense férocité emplit le ciel. L'oiseau chassé sut qu'il était trop tard pour fuir, qu'il n'en avait plus le temps. Il voulut se défendre. Lui aussi avait des armes, on entendit cliqueter sa mitrailleuse. Mais l'alérion dédaigna de répondre. Seulement il commença de monter, par grands cercles puissants, à monter en tournoyant, comme fait son frère l'épervier quand il veut dominer une alouette et se laisser tomber sur elle. Ce n'était pas cela ; mais, en prenant l'avantage de la hauteur, il évitait le feu qu'on lui opposait.
— C'est comme s'il pétait, l'autre I hurla le chauffeur. Il ne pourra pas mettre une balle au Français, maintenant, pas une I Ah 1 si j'étais pas si vieux I
Tous 'les mécaniciens d'automobile, tous
ceux qui savent se débrouiller avec un moteur, quand ils ont passé quelques jours au front rêvent de devenir aviateurs. Cette chose qu'ils conduisent, et ne peut que ramper à terre, les dégoûte.
Et, quand il eut pris sa hauteur, à une seconde déterminée d'avance, avec une précision cruelle et froide, l'alérion inclina tout son corps, dirigea son bec, le museau de sa mitrailleuse vers le fuyard éperdu, et commença de tirer. L'autre aussi continuait de faire feu, pour rien, sur rien, ainsi qu'un oiseau peut crier, par peur.
Et tout à coup l'alérion se tut et se reprit à planer, à planer terriblement, délibéré, muet, farouche et certain, comme l'épervier qui attend et qui veille. Il avait accompli son oeuvre, il n'avait plus qu'à attendre et à veiller; il le savait.
La grande libellule allemande pencha désespérément, et du côté droit, brusquement, son aile double cassa. On n'entendit rien, c'était
trop haut ; elle cassa, dans un silence horrible. Sans doute le pilote essaya de redresser l'appareil, car l'avion pencha sur l'autre plan, brutalement ; et alors ce fut, de ce côté, l'aile double qui se brisa. On vit ses vastes pennes se rejoindre par en haut, comme un éventail qui se ferme. Et puis la chose tomba, tomba comme une pierre. Non, comme un pauvre oiseau, qu'on décroche d'un coup de fusil.
Le major ne songeait plus à rentrer au quartier général. Il dit au chauffeur :
— Avez- vous vu où il est tombé? Pouvezvous repérer?...
— Dans le bois, dans le bois ! clama le chauffeur en tournant sa manivelle. Ah !
pour sûr, je le retrouverai !
Il partit comme un fou, en troisième vitesse, et, sur les parois du chemin creux, les gouttelettes de fange allaient s'aplatir comme des balles. Parvenu au carrefour d'une route forestière, il s'arrêta.
— C'est par là ! Il faut descendre, fit*il
en montrant un point dans les grands arbres roux.
Et des soldats aussi, sortis ils ne savaient d'où, couraient devant eux, leur montrant la voie.
Dans la voûte serrée des hautes branches, l'aéroplane tué avait creusé un trou, comme un bolide. Et l'un des deux hommes qui le montaient, le mécanicien, probablement, disparaissait sous le moteur enfoncé profondément en terre On déplaça la masse pesante, qui roula sur le sol.
— Cachez ça ! cria un des soldats, en se mettant la main sur les yeux, oh ! cachez ça !
Comme par une formidable hache, le mécanicien avait eu les deux cuisses tranchées par le poids du moteur, et sa poitrine n'était plus qu'une plaie béante, affreuse, avec un cœur à nu, qui battait encore ! Quelqu'un jeta un manteau...
— Et l'autre? dit un soldat. Ils étaient deux.
On retrouva le corps de l'autre, à quelques pas. Les branches l'avaient agrippé au jpassage et arraché de son siège. C'était l'observateur, un officier. On vit ses côtes s'élever et s'abaisser comme un soufflet de forge. Puis il expira. Des soldats tirèrent leurs couteaux. Ils voulaient se partager les boutons de son uniforme.
— Ces hommes sont morts en braves, dit le major gravement. Respectez leur dépouille 1
Et parce qu'il avait des gakns on obéit...
— Comme il fait froid I fit l'un des soldats. Et tout le monde se mit à claquer des dents
devant les cadavres.
— Tiens, demanda son voisin, pour s'arracher à l'obsession de la mort, et notre avion, qu'est-il devenu?
— Il n'est même pas descendu, répondit un camarade. Faut croire qu'il lui restait de la besogne.
Mais le lendemain, s'étant décidé à passer la nuit dans le cantonnement, le major vit revenir l'aviateur. Ce vainqueur de la veille laissa dans un champ son terrible épervier ; il entra dans Tambulance pour se chauffer les doigts. C'était un enfant. Dix-neuf ou vingt ans à peine, des joues tendres comme une peau de pêche et des yeux ingénus.
— Eh bien ! fit le major, vous en avez mis un en bas, hier?
— Oh ! dit-il néghgemment, c'est mon douzième...
Il chauffait ses mains engourdies au-dessus du poêle.
... C'est un beau grand vieux que je rencontre presque tous les matins, au coin de la même rue, dans mon quartier. Et, chaque fois, j'ai envie de le saluer : on dirait tout le second Empire militaire qui passe. On voit bien qu'il n'est pas riche : il tient dans sa main gauche — de la droite il s'appuie fortement sur une canne, car ses jambes sont roides, il a des rhumatismes — un filet à provisions, où se distingue un pain, quelques œufs, un paquet de papier translucide qui doit contenir du beurre. Sans doute, il fait lui-même
sa petite cuisine. Mais il est vêtu comme un prince, ou plutôt comme un colonel en retraite d'il y a quarante ans : pantalon gris à la houzarde, gilet à châle, faux col droit qui, sous une large cravate noire, ne laisse apercevoir qu'un liséré blanc, longue redingote qui flotte autour de sa taille mince, et, sur la tête, un chapeau haut de forme à bords plats qu'il porte légèrement renversé en arrière. Sa moustache et l'impériale qui fait une virgule sur son menton toujours rasé de frais sont toutes blanches. C'est ainsi qu'on le voit venir, avec son pain, son beurre, ses œufs.
Mais hii ne regarde personne, les yeux à quinze pas, si fier et si digne qu'un milliardaire, devant hii, se sentirait un pauvre bougre.
Voilà pourquoi j'avais toujours envie de le saluer, }e vous dis, mais je n'osais pas. Il est de ces gens dont il semble qu'on ne pourra jamais les approcher, à moins qu'un officier d'ordonnance ne vienne à vous, disant :
« Le colonel veut vous parler. »
Enfin le hasard, l'autre jour, nous a réunis. Je t'ai trouvé au chevet d'un blessé, dans une ambulance où je vais quelquefois. Et, tout de suite, je compris : ce soldat, à qui l'âge et les infirmités interdisent la guerre, cet homme pauvre qui n'a rien à donner avait décidé d'offrir à des soldats tout ce qu'il possède : son temps et son dévouement. Quand il est là, c'est toute l'ancienne armée qui fait honneur à la nouvelle : l'ambulance en est orgueilleuse. Elle croit, peut-être a-t-elle raison, qu'il n'en est pas une autre qui reçoive les visites d'un homme tel que lui. Il recherche de préférence les cavaliers blessés, car il a servi dans la cavalerie, et ça se voit, mais tous ceux des convalescents qui peuvent /narcher s'assemblent autour de lui, traînant la patte ou le bras en écharpe, et les infirmières viennent les rejoindre dès qu'elles le peuvent : il est si galant, il a tellement l'air de ne parler que pour chacune d'elles en particulier 1 II interroge beaucoup, s'efforce de
comprendre ce qu'est la guerre aujourd'hui, et tout ce qu'il en apprend lui parait étrange, déconcertant — ou, parfois, le remplit d'admiration. Cette stupeur comme cette admiration sont flatteuses pour ceux qui l'écoutent. Il conte aussi, il conte souvent, parce que ses souvenirs lui reviennent en foule. Enfin, il se charge de porter les lettres, il les écrit sous la dictée : c'est le meilleur des secrétaires et le plus fidèle des vaguemestres. Parfois, prenant la plume pour une confidence chuchotée, il se tourne vers les infirmières : « Écartez-vous un instant, dit-il, nous écrivons une lettre d'amour. »
C'est ainsi qu'il a fini par développer sa théorie : un vrai soldat doit être amoureux.
Ça ne peut lui faire que du bien, d'être amoureux, ça ne peut que lui donner du cœur.
— En voulez-vous une preuve? nous dit-il un jour. C'est par hasard que je suis entré dans l'armée. A vingt ans, je n'y pensais guère, justement parce que, dans les der-
nières années de l'Empire, après les victoires de Magenta et de Solférino, tout le monde croyait à une paix étemelle. Être soldat, ce n'était plus, pensait-on, que mener la vie de café dans une garnison. Voilà pourquoi, sitôt sorti du lycée, je partis pour l'Amérique.
Dresser des chevaux dans les pampas, poursuivre un parti d'Indiens ou de Mexicains me paraissait la seule chance possible de courir quelques risques et de tirer des coups de revolver. Mais, dès que me parvint, en 70, dans les plaines du Colorado, la nouvelle de la déclaration de guerre entre la France et PAllemagne, je jetai là mes éperons de cowboy et revins en Europe. Un mois plus tard, j'étais à Metz, engagé au 3® chasseurs à cheval.
» Un cow-boy fait tout de suite un bon cavalier, et j'étais resté cow-boy dans l'âme. Tellement cow-boy que je ne pouvais m'empêcher de parler anglais à mon cheval pour le calmer, pour le pousser, pour changer ses
allures. C'était bête, et je m'en voulais : à quoi bon parler anglais à un cheval de Tarbes? C'est pourtant cela qui me valut tout de suite l'attention d'abord, l'amitié plus tard, du capitaine d'U... Ne dites pas son nom, fit-il en se tournant vers moi ; le général d'U..., qui commande aujourd'hui dans les Flandres, doit être son fils ou son neveu...
» — Comment, me dit-il dans cette langue sur le champ de manœuvres, vous savez l'anglais?
» Je lui répondis qu'en trois ans de vagabondages équestres dans les plaines de l'ouest américain j'avais bien été forcé de l'apprendre, et, à compter de ce jour, il ne m'adressa plus la parole qu'en anglais. Il la parlait du reste, je dois le dire, comme une vache espagnole. Mais j'ai pensé depuis qu'il l'employait par souvenir, par reconnaissance du cœur et des sens, et que la dame dont il va être question devait être Anglaise. Il
ne m'a fait aucune confidence, du reste. Ce n'est qu'une supposition.
»... Vinrent les journées de Saint- Privât.
Les 14 et 16 août, le 3® chasseurs ne donna pas. Nous restions pied à terre, auprès de nos chevaux. Un bataillon de chasseurs à pied, à côté de nous, ne bougeait pas davantage. Un de ses sous-lieutenants, un petit blondin tout rose de peau, tracassait son sabre en criant : « On ne partira donc pas ! On ne partira donc jamais ! » Enfin, le 18 au soir, après une journée passée à recevoir des obus, sur la droite d'une batterie placée contre l'église de Saint-Privat, l'ordre vint à nos deux escadrons de charger. Charger sur quoi? Sur une hgne de Prussiens développés en tirailleurs très espacés, qui montaient, rampant et se défilant de leur mieux, les pentes que nous dominions. C'était charger sur rien, sur la mort, sur des ombres mouvantes qu'on ne pouvait ni saisir ni sabrer. Mais quoi ! Il s'agissait de retarder
de quelques minutes l'avance de l'ennemi.
Ce sont les sacrifices sublimes de la guerre.
» On partit, au galop de charge. Je le vois encore, le petit sous-lieutenant blond, qui, pour nous saluer, avait mis son képi au bout de son sabre et criait : « Vivent les chasseurs de France ! » Il se fit tuer quelques instants plus tard, près de l'église, le pauvre garçon.
» N'attendez pas mes impressions. Je n'eus pas le temps d'en avoir. Mon cheval n'avait pas couru trois cents mètres qu'il roulait, faisant panache, le poitrail ouvert par un obus. Bien que, souple alors comme un chaton de six mois, je ne me fusse même pas cassé un ongle, la culbute m'assomma.
Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, durant une bonne heure, j'imagine. Quand je repris conscience, il n'y avait plus, sur les pentes que nos escadrons avaient descendues, puis remontées, que des morts, des cadavres
d'hommes et de chevaux, parmi les petits flocons de poussière que les balles soulevaient toujours, égratignant la terre, car l'ennemi continuait à tirer pour rendre le terrain intenable. Je pensais seulement : « Ce n'est pas encore le moment de s'en aller. Si je me lève, je suis fichu. Il faut attendre que le feu ait cessé. » A cet instant même, je distinguai la silhouette d'un officier penché sur l'encolure de son cheval, qu'il avait mis au tout petit pas, insoucieux du danger. Il regardait à droite et à gauche, exactement comme un cow-boy qui cherche la piste d'un bœuf. Ça me donna du courage, je me relevai et j'allai à lui.
» — Mon capitaine ! fis-je.
» Il releva la tête de l'air d'un homme qui sort d'un rêve.
» — Tiens, c'est toi, dit-il. Tu n'es donc pas mort, mon enfant?
» Mais sa voix était douce comme s'il eût cru parler à une femme.
» — Mon capitaine, qu'est-ce que vous faites ici?
» — C'est une bague, répondit-il d'une voix lointaine. Je cherche une bague que j'ai perdue en chargeant... Si on m'avait coupé les deux bras, je me la serais pendue au cou. Et je ne la vois pas.
» Il continuait à faire le cow-boy sur une piste.
» — Mon capitaine, lui dis- je, je vois bien que vous vous foutez de vous faire tuer. Maie les Prussiens reviennent : vous ne serez même pas tué, nous serons pris. C'est bête !
» Il n'eut pas l'air d'entendre.
» — Mon capitaine, repris-je, la nuit tombe. Vous ne trouverez rien I
» — Tu as raison, fit-il, en poussant un profond soupir. Tiens, monte derrière mon cheval et tiens-toi à mon ceinturon... Mais c'est dommage, vois-tu ! J'aimerais mieux avoir perdu une jambe.
» ... Est-ce que vous ne trouvez pas cela très bien, conclut le vieux retraité, cet homme qui s'attarde quand tous ceux des siens qui ne sont pas morts sont à l'abri, quand les balles grêlent, quand la marée de l'ennemi monte, qui s'attarde à la recherche d'une bague dans les foulées d'un terrain de charge?
Les infirmières avaient du vague et de l'humide aux yeux. On y lisait : « Ah t être aimée comme ça, être aimée comme ça ! »
— Voilà pourquoi, je vous le répète, dit encore le retraité, personne n'aime comme un soldat au feu.
Et, regardant les blessés :
— Cela seul vaut la peine d'y aller, n'est-ce pas?
Ils firent tous « oui » de la tête.
Venant d'un lieu qu'il ne faut pas nommer, Chariot (Désiré) et Barret (Antoine), soldats dans une compagnie qu'il est interdit de désigner, avaient été commandés de corvée pour aller chercher des bidons de pétrole au dépôt, situé dans une localité dont il est également de la plus haute importance stratégique de ne pas donner le nom. Cette mission ne les avait point pénétrés d'un frivole sentiment d'importance : c'étaient des âmes simples que douze mois de séjour dans la même tranchée, à^juelques mètres de l'ennemi, sous
un feu perpétuel, avaient trempées dans un bain de vigueur et de fatalisme. La devise de la compagnie se résumait en six initiales majuscules, ou même en trois seulement, deux fois répétées, que des artistes improvisés ont pris soin de graver en de nombreux endroits sur la craie des boyaux : N.P.F. N.P.F. Ce qui signifie pour les initiés : « Ne pas s'en faire, ne pas s'en f... » Naïf et magnifique symbole d'acceptation et de courage militaires 1
La mission qui leur avait été confiée exigeant une voiture, Chariot et Barret se trouvaient pour l'instant légitimes propriétaires d'un« charrette réquisitionnée et d'un petit cheval paysan. C'était Chariot qui conduisait la voiture et Barret était monté dedans, comme un seigneur. Mais ils se remplaçaient l'un l'autre dans leurs fonctions ou leur oisiveté, par intervalles.
Ils arrivèrent dans un pays qui pour nous, gens de l'arrière, eût ressemblé à tous les
pays, sauf que les villages en étaient déserts et que leurs murailles croulaient. Cependant Barret dit à Chariot, émerveillé, n'en croyant pas ses yeux :
— Non, mais quel patelin ! Piges-tu le patelin? C'est épatant !
Chariot peut-être était doué d'un sens d'observation moins vif, ou bien la conduite du cheval absorbait ses facultés. Il répondit «qu'ilne voyait rien d'extraordinaire nullepart.
— Tu ne vois rien d'extraordinaire, protesta Barret, tu ne vois rien d'extraordinaire ! Mais tout est extraordinaire, tout ! D'abord tu es en voiture. Nous sommes en voiture comme des bourgeois. Il n'y a plus de boyaux : des tranchées faites par les territoriaux, par-ci par-là» mais ce n'est rien. On marche sur le dessus de la ten'e, on ne marche pas dedans, on n'est pas dans des trous. Et regarde 1 Voilà un champ labouré ! On a labouré ce champ-là, mon vieux ! Et les arbres ont leurs feuilles, toutes leurs feuilles.
— Tiens, c'est vrai, fit Chariot, étonné.
Dans la terrible et sanglante arène où ils luttaient depuis un an, ce n'était pas comme sur d'autres points du front, où la vie agricole a continué. Bastion avancé dans nos positions, battu de tous côtés par l'artillerie de l'adversaire, la population civile de ce territoire a été évacuée. Depuis un an, ceux qui sont là ne savent plus ce que c'est qu'une charrue ou une herse ; la nature y apparaît à la fois sauvage et dévastée d'une façon étrange. Du blé fou a repoussé des chaumes pour être écrasé par les charrois ; les betteraves, que nulle main n'arracha, sortent de terre des bulbes monstrueux, pierreux, à la fois gonflés et racornis, jettent vers le ciel des feuilles géantes ; tandis que les arbres, au contraire, rasés à quelques pieds de terre par les obus, ne semblent plus que d'innombrables poteaux. Ajoutez-y partout des trous dlexplosion, pour la plupart remplis d'eau et transformés en mares, les sinuosités des
boyaux et des tranchées, l'habitude de chercher rhomme où il est, sous terre, et de ne plus le voir que par exception à la lumière du jour : c'est dans ce paysage contre nature que la compagnie a vécu — ou s'est fait tuer — et comme les enfants, chez qui les impressions nouvelles abolissent si vite la mémoire des anciennes. Chariot et Barret n'en concevaient plus d'autres.
Ils nourrirent leurs regards puérils de tant de miracles ; et ceci longtemps les rendit silencieux. Enfin, Barret prononça :
— Tu sais, mon vieux, si ça continue... si ça continue on pourra trouver... des civils.
Chariot haussa les épaules. Depuis trois cent soixante-cinq jours il n'avait plus aperçu un seul civil. Personne dans la compagnie n'avait vu un civil. Et sa conviction, à laquelle il n'avait jamais réfléchi, mais qu'il découvrait enracinée, était qu'il n'y en a plus. Des civils 1 Pourquoi pas des éléphants ou des crocodiles?
Barret s'était tu. Mais il s'écria tout à coup :
— J'en vois un ! A six cents mètres sudouest» un civil !
L'adaptation aux périls quotidiens leur avait fait à tous deux la vue perçante. Mais Chariot nia. Avec de bonnes raisons.
— C'est un uniforme, dit-il. Naturellement, c'est un uniforme. Je vois un képi.
Ils manœuvrèrent pour couper la route à l'inconnu, jetant leur charrette à travers champs. L'homme avait un képi, avec une cocarde. Et un pantalon de treillis. Et une blouse bleue, mais avec un ceinturon. Et une boite noire pendue à la taille. C'était un facteur. II faisait sa tournée de Jumilly à Maréville, localités qui> par exception singulière, n'ont pas été détruites, en passant par le dépôt.
— Un facteur» c'est-il un civil, oui ou non?
demanda Barret.
— C'est un civil, accorda Barret, après avoir réfléchi.
GHARLOT ET BARRET 103
Alors une émotion profonde, risible et pourtant presque déchirante emplit le cœur des deux soldats. Ils sautèrent de leur charrette, coururent à l'homme qui s'était arrêté sur la route, indécis.
— Vous êtes facteur? demanda Chariot.
— Et un civil? demanda Barret.
— Oui, bien sûr, reconnut l'homme, ahuri.
Croyant que ces deuz-Ià voulaient se payer sa figure, ou l'injurier parce qu'il n'était point un combattant, il montrait pour excuse sa main gauche réduite à deux doigts par un accident depuis son enfance.
-— Et alors, alors, dit Chariot, il y en a encore, des civils ; vous allez à des patelins où il y en a d'autres ?
— Oui, dit le facteur. A Jumilly, à Maréville, il y en a, il y en a presque comme avant. C'en est plein.
— Des hommes, des femmes, des enfants?
questionna Barret.
104 CHARLOT ET BâRRET
— Oui, de tout : des hommes, des femmes, des enfants.
Une buée flotta devant les yeux des deux soldats. Ils avaient envie, bien envie de pleurer, sans savoir pourquoi. Cela leur paraissait invraisemblable, impossible. Et si attendrissant I
— Et qu'est-ce qu'ils font? demanda Charlot.
— Comment, qu'est-ce qu'ils font?... Ils font comme avant. Ils vont aux champs. Et il y a le boulanger, le boucher, le quincaillier. Et monsieur Richard, qui tient un café, sur la place, à Jumilly.
— Il y a un café ! fit Chariot. Avec... avec
tout.
— Tout ce qui se boit, comme de juste.
Excepté l'absinthe. C'est défendu, l'absinthe.
— Mais des chaises, des tables, un comptoir?
— Un comptoir ! affirma le facteur. Et la dame de monsieur Richard au comptoir.
— Ça ! cria Barret, soupçonneux.
— Je vous assure ! fit le facteur, froissé.
Mais il se calma tout de suite : ils étaient si
gentils ! Ils le contemplaient, le palpaient, l'embrassaient comme un messie porteur de grandes nouvelles, de nouvelles inouïes et salutaires. A son tour, il interrogea :
— Mais vous, d'où vous venez, qu'est-ce qu'il y a?
— Il n'y a rien ! déclara Chariot avec candeur.
— Comment?
— Non, rien, jura Barret, tout à fait convaincu.
Les bombes, les crapouillots, les fusillades nocturnes, les morts, les blessés, la vermine et la boue, ils n'y pensaient pas, puisque c'était le travail, les conditions du travail. Barret résuma seulement :
— Toujours la même chose !
Le facteur n'en put rien tirer. Il crut qu'on leur avait dit de ne rien dire.
— Allons, bonsoir, conclut-il. Faut que je finisse ma tournée.
— Bonsoir l firent les deux soldats, tristement.
— Dis donc, pensa tout à coup Chariot veux-tu une bague en aluminium ? Tu la donneras de ma part à ta patronne.
— Et un couteau, un couteau à papier en cuivre de fusée? insista Barret. Un facteur, ça doit avoir besoin d'un couteau à papier.
Ils avaient songé, en partant, qu'un officier du dépôt leur achèterait ces choses. Mais ils avaient besoin de donner : ils étaient si contents !
Avant d'arriver au dépôt, ils durent s'arrêter devant le poste, pour le « mot ». Le chef de poste demanda :
— Vous n'avez rien vu de particulier, sur la route?
— Si, dit Barret, triomphalement, nous avons vu un civil !
CHARLOT ET BARRET l07
— Un civil? fit le chef de poste, méfiant.
— Le facteur ! expliqua Barret.
— Ah I bon ! dit le chef de poste.
Et il ne comprit pas leur joie.
...Quand la marmite avait éclaté, Chavannes s'était couché tout de son long comme les camarades, le nez dans la boue : une seconde qui lui parut l'éternité, aux portes de l'enfer. Tous les poils de sa chair se hérissaient, et l'idée de vivre, l'idée qu'il voulait vivre demeurait pourtant si forte qu'il lui sembla que sa personnalité n'existait plus que dans un seul point de son crâne, s'y était réfugiée, et que par conséquent tout le reste avait disparu, ne pouvait pas être atteint. Et puis un choc sous l'épaule gauche,
à peine plus douloureux qu'un coup de poing et confondu dans une commotion formidable qui le roula comme un brin de paille dans une lourde volute de fumée noire et asphyxiante.
Ghavannes perdit connaissance.
Des brancardiers allemands le relevèrent le lendemain dans Taprès-midi : il n'avait passé que dix-huit heures sur le champ de bataille ; par les récits que lui firent plus tard ses camarades de misère, il considéra qu'il devait s'estimer bien heureux : certains n'avaient été recueillis qu'après trois jours de souffrances indicibles. Ayant perdu beaucoup de sang, il était si faible que tout ce qu'il avait pu faire était de se dresser sur son séant ; et il s'aperçut alors que son bras gauche lui refusait tout service : l'omoplate était cassée. Mais ce qui l'étonna davantage ee fut le silence, l'incroyable silence de la campagne autour de lui. Toute la nature était muette» vide de bruit comme une cave est noire : absolument. Cependant il remarqua que
des blessés, à côté de lui, ouvraient la bouche pour se plaindre ; des corbeaux, acharnés à une horrible besogne, qu'il ne voulut pas regarder, ouvrirent le bec en se querellant.
Cependant il n'entendait rien. Enfin les brancardiers apparurent. Les moins blessés, sur le champ de bataille, se mirent debout et appelèrent. Il distinguait bien qu'ils appelaient, mais ses oreilles n'en pouvaient rien percevpir. Ou plutôt, chose étrange, il se figurait qu'il ne pouvait rien percevoir. C'était comme quand on est au milieu d'une conversation, préoccupé d'autre chose, et qu'on entend sans comprendre. Les sons ne parvenaient plus à son intelligence. A part cet étrange phénomène il était très lucide, malgré l'hémorragie : « Je suis sourd, se dit-il, je suis complètement sourd. C'est la commotion de la marmite. »
Les brancardiers lui parlèrent, en allemand d'abord, puis l'un d'eux en français.
Il mit sa main encore valide d'un côté de
sa tête, qu'il secoua doucement. De l'ambulance où il reçut les premiers soins il fut transporté à Mézières, puis à Torgau, en Saxe.
C'est là que son omoplate se recolla et que son bras gauche acheva de se guérir. Mais les majors allemands ne voulurent pas d'abord admettre sa surdité. Aucun des tympans n'était crevé; les « osselets » n'étaient pas brisés. On lui introduisit alors, par le nez, de petites sondes très flexibles dans les canaux auditifs : Chavannes pleurait d'agacement ; mais, quand on lui adressait la parole, il n'entendait pas davantage. Alors les majors décidèrent qu'il simulait.
La plupart du temps il demeurait assis dans un coin, les yeux atones, comme font les sourds qui perdent l'habitude de regarder parce que les choses, pour eux, ont perdu leur langage sonore. La discipline allemande, dans cet hôpital, exigeait que tous les blessés en état de se lever joignissent les talons en criant « fixe ! » quand un médecin militaire
OU un gradé entrait dans la salle. S'il avait le dos tourné, il ne se dérangeait pas ; il en fut puni par des privations de nourriture ; ces châtiments ne changèrent rien à son attitude. Dans la cour, sur l'ordre de l'un des majors, un infirmier déchargea un revolver derrière son dos. Il ne se retourna même pas, n'eut pas un tressaillement. Mais le major Spitz, toujours sceptique, donna ce conseil :
— Tout cela ne signifie rien. Si ce garçon a de la volonté, il est prêt d'avance contre toutes vos expériences. Observez-le donc quand ses camarades causent entre eux, tout simplement. Vous verrez bien s'il écouté : un homme qui écoute, même quand il fait le sourd, n'a pas la figure d'un homme qui n'entend rien.
Mais l'infirmité de Chavannes était un article de foi parmi tous ses compagnons.
Ils en avaient eu trop de preuves, ils l'avaient vu trop souvent incapable de saisir le mot le plus simple, même crié à son oreille. Juste-
ment on commençait à parler de l'échs^ge, entre la France et l'Allemagne, de» grands blessés, des invalides, désormais incapables de porter les armes. C'était la conversation de tout l'hôpital. Il y avait les cas certains, les amputés d'un bras ou d^une jambe* Il y avait ceux pour lesquels on pouvait discuter, certaines blessures du crftne, et des malades mêmes, de simples malades, mais dont il était bien certain qu'il s'écoulerait de longs mois encore avant qu'ils fussent guéris. Et tous les hommes disaient : a II y a Chavannes, Chavannes qui est sourd comme une pioche.
Un sourd comme ça, c'est pas plus « bon pour le service qu'un aveugle. » Un jour l'annonce de l'échange des grands blessés fut af&chée. La nouvelle devint officiellement certaine. Chavannes lut l'affiche comme tout le monde, mais ne parut pas plus ému qu'auparavant quand son nom tombait dans les conversations : l'espioimage institué par le major Spitz demeura inutile.
LE SOURP lis
ToutefoiB, celui-ci ne se tint pas encore pour battu. Un matin le « fixe » disciplinaire se fit entendre encore une fois et le major Spitz annonça en français :
— Voici les noms des blessés admis à l'échange...
Et ce fut dans toute cette salle un grand bruit d'angoisse et d'espoir ; mais Chavannes ne bougea]^pas.
— ... Berthier, Franchet, Guilliot, Landry, Michard, Chavannes i
Ghavannesïétait resté immobile dans son coin.
— Chavannes 1 répéta le major Spitz en levant la liste au-dessus de sa tête.
Chavannes s'était mis debout parce que tous ceux qui pouvaient s'étaient mis debout» mais n'eut pas un geste.
Alors Spitz termina la lecture de la liste :
— Il faut le laisser dessus, dit-il à un collègue : décidément il est sourd.
Un camarade écrivit sur une feuille de son
calepin : « Chavannes, tu es rapatrié comme grand blessé. T'as de la veine, mon vieux ! » « Ah I bon, répondit Chavannes. » Et sa figure, jusque-là sans expression, s'éclaira.
Depuis de longs mois déjà on avait pris l'habitude d'écrire de la sorte pour lui toutes les questions, tous les ordres. Dans le train qui le ramena de Torgau à la frontière suisse il tendit encore bien souvent son carnet à un voisin toutes les fois qu'un infirmier ou l'un des soldats allemands placés en faction aux portières criait un commandement. A la frontière du pays de Bade ces uniformes disparurent enfin. Les malheureux virent, sur le quai de la douane, les infirmières suisses, qui leur versaient du bouillon, du chocolat, du vin... Elles avaient les larmes aux cils, et eux aussi. Personne dans la foule qui ne voulût leur serrer les mains, leur donner de l'argent, des journaux, des livres. Tout le monde disait : « Les pauvres gens ! Les pauvres
gens I )} Un médecin suisse monta dans le train pour les accompagner, pour les soigner. Et il demandait à chacun : « Qu'avez-vous?
Souffrez- vous encore? » Arrivé à Ghavannes :
— Il ne vous répondra pas, dit l'un des blessés. Il est sourd : le vent d'une marmite, vous savez...
A ce moment, un autre, regardant par la portière, dit :
— Voilà une ville, qu'est-ce que c'est?
— Je crois que c'est Schaffhouse, répliqua Ghavannes tranquillement.
Et le médecin suisse se retourna. Tous ceux du wagon criaient :
— Comment, tu entends, maintenant !
Ah I hen, mon cochon I Ah ! ben, mon salaud ! Ghavannes qui entend, à c't'heure ! Il en a fait une comédie 1
La figure de Ghavannes était devenue lumineuse comme le soleil, et pourtant des larmes lui coulaient sur la figure.
— G'est vrai, ce que disent vos camarades ?
demanda le médecin suisse. Vous avez simulé la surdité pendant six mois ?
Chavannes cherchait des mots pour s'expliquer. Son aventure lui semblait presque incompréhensible à lui-même :
— Non, monsieur le major — il l'appdait « monsieur le major », bien que ce docteur fût en civil, avec un brassard, par la force de l'habitude. — J'ai été sourd pour de vrai pendant bien longtemps. C'est-à-dire... c'est très curieux, vous ne me croirez peut-être pas : j'entendais, j'entendais tout, mais c'était comme si je n'entendais pas. Ça ne passait plus, à partir d'un certain endroit, ça n'allait plus jusqu'où il fallait pour comprendre. Ou bien comme si quelqu'un, auquel il était impossible de désobéir, m'eût crié : « Ce n'est pas vrai que vous entendez, cous n^ entendez pas. » Et j'obéissais. Je ne pouvais faire autrement que d'obar.
— Oui, dit le médecin suisse, songeur :
de la surdité hystérique.
— Je ne sais pas si c'était hystérique, répondit Ghavannes, sincèrement froissé, mais c'était comme ça... Et ça a duré jusqu'au moment où le major Spitz a lu mon nom comme rapatrié. Alors ça m'a fait une secousse aussi forte que celle de la marmite, et fai entendu que ^entendais. C'était la première fois depuis que j'avais été blessé, je vous le jure. Mais j'ai pensé tout de suite : « Malheureux, si tu montres que tu n'es plus sourd, on va te garder ! Fais le sourd, maintenant, blague ! » J'ai blagué. Ah ! c'était dur I J'étais si content d'entendre. Mais aussi j'avais pris le pli, je savais comment m'y prendre, puisque je me rappelais tous les bruits depuis six mois, et comment pourtant ils ne me faisaient rien : je me suis imité.
— Mais, fit le médecin suisse en réfléchissant, si vous aviez continué en France?
— Vous dites ?
— Oui, si vous aviez continué quinze jours de plus à feindre, vous étiez réformé.
— Bon Dieu ! cria Chavannes, ce n'est pas possible, ça I Faire celui qui n'entend pas en France, se refuser le plaisir de montrer qu'on entend, quand on vous parle ! J'aime mieux retourner où sont les camarades...
A Jean Ostrorog,
— Ce qu'il y a d'embêtant sur cette sacrée plage de Seddul-Bahr, dit FEnfant...
L'Enfant a six pieds quatre pouces, sans souliers, sous la toise, comme celui dont a parlé Kipling ; et, comme à celui-ci, la guerre a déjà montré à ses dix-neuf ans plus de choses que n'en ont vu les plus sages, les plus désabusés, les plus glorieux vieillards. Je l'aime de ressembler à un si vrai et illustre modèle — les hommes, au bout du compte,
ne ressemblent jamais qu'aux archétypes créés par les écrivains qui savent créer — mais aussi pour bien d'autres choses encore : parce que je l'ai connu quand il n'était guère plus haut que la bicyclette sur laquelle il sautait en voltige pour m'accompagner ; parce qu'il ressemble à son père, que j'aime bien, d'une façon si comique et touchante en même temps que ça m'a donné envie de rire et de pleurer; parce que J'ai bien cru que c'était fini, que je ne le reverrais jamais,
— une méningite cérébro-spinale, une typhoïde, une gastro-entérite, tout cela ramassé en quelques jours aux Dardanelles
— et qu'il n'en reviendrait pas ; et parce que, déjà, le jour où je lui ai demandé avec inquiétude : « Qu'est-ce que tu manges?... »
convaincu qu'à un enfant qui a vu la mort de si près il ne convient de servir que des choses extraordinairement légères et délicates, il m'a répondu, de cette voix étrange qui a l'air de muer comme au sortir de l'ado-
lescence, ainsi qu'il arrire aux malade guéris : « De tout ! » Et qu'il a maugé de tout, en effet, en redemandant de tout : de quoi je lui garde une infinie reconnaissance.
Ayant encore poussé, pendant ses maladies sans que ses épaules aient eu le temps d'élargir, dans son uniforme de spahi, pantalons à la hussarde rentrés dans les bottes et bouffant sur les reins, taille resserrée par une large ceinture rouge, il va s' effilant des deux bouts, et me fait songer à une planche à repasser ; je le regarde avec attendrissement.
Maintenant, comme il a, en vérité, mangé de tout magnifiquement, il se repose sur mon canapé, qui n'est paB assez long pour son gigantesque corps, ce qui parait le gêner ; mais j'aime mieux ça, à cause des éperons.
— ... Eh bien, l'Enfant, qu'est-ce qu'il y a d'embêtant sur la plage de Seddul-Bahr?
— Tout I répond-il avec énei^ie. Ça n'est pas qu'on n'ait fait des choses très bien :
les bornes-fontaines, par exemple. Dire qu'il y avait des bornes-fontaines dans tout le camp, comme dans les grandes villes les plus à la hauteur : c'est ça qui épatera plus tard la postérité, quand on visitera le patelin, où il n'y .aura plus personne ! Mais il y a la poussière, d'abord. On ne se figure pas ce que c'est que la poussière dans ce pays-là. Elle ne reste jamais tranquille :
c'est comme si quelqu'un la remuait, la remuait tout le temps avec un grand plumeau. Une poussière jaune, qui colle aux dents, qui bouche le nez, qui vous entre partout. On la mange, on la boit, et par conséquent...
— L'Enfant, interrompis- je, fais comme s'il y avait des dames.
L'Enfant n'insista pas, mais il poursuivit :
— Il y a beaucoup d'autres désagréments, comme la chaleur et les mauvaises odeurs — les Turcs se sont fait, un moment, des parapets pour leurs tranchées avec leurs morts !
— mais le principal c'est que les lignes de ces Turcs ne sont qu'à cinq kilomètres de la plage. Ça fait qu'on n'est pas chez soi, tu comprends : l'artillerie contemporaine tire à plus de cinq kilomètres. Il n'y a pas d'endroit où l'on puisse se dire : a Ici, je puis m' asseoir à mon aise pour écrire à mes connaissances. » Que tu sois à l'avant ou à l'arrière, c'est le même prix : on ramasse toujours autant de marmites. Et même l'avant est préférable, à certains égards, pour le sentiment qu'on a de pouvoir rendre les coups* Cependant son visage ingénu s'éclaira.
— Tout de même, fit-il, la plage a son mérite. Quand on aura passé, si on passe, on la regrettera, parce que, en été et même en automne, avec cette chaleur, avec cette poussière, une plage c'est une plage, même sans casino. Il y a la mer, et on peut prendre son bain.
— On se baignait?
— Et pourquoi on ne se serait pas baigné?
Qui aurait pu empêcher de se baigner? Il n'y a pas tant de distractions, et pour la santé il n'y a rien de meilleur. Le caleçon n'est pas exigé, les demoiselles étant très rares; les civils aussi. Mais on peut faire des promenades en bateau, pour aller à la chasse des mines flottantes. C'est bien vu, et même ordonné par le commandement. Quand on voit une de ces machines-là en dérive, on part à trois ou quatre avec des lebels ou des mousquetons de cavalerie, ça dépend de l'arme à laquelle on a l'honneur d'appartenir, et on tire dessus. Il y a deux écoles : les officiers insistent pour qu'on tire sur les parties de la mine par où, en pratiquant d'ingénieuses perforations, vous pouvez faire couler l'affaire sans qu'elle éclate. Mais on préfère généralement atteindre le détonateur pour voir le jet d'eau.
— Mais c'est idiot, ça ; c'est dangereux l
— Il y a tant de choses qui sont dangereuses, répondit l'Enfant en haussant les
mi^ '•-" '^^^S^^^^
épaules... et puis ça n'est pas très dangereux si Ton se tient à distance raisonnable, et im est sûr de cette façon-là de ce qu'on a fait : une mine qui a éclaté n'éclatera plus ; c'est une grande consolation. Malheureusement, il n'y a pas de min^ tous les jours, et ce travail n'occupe qu'un petit nombre de privilégiés ; tandis que tout le monde peut se baigner, même ceux qui ne savent piui nager.
Ils se tieiment plus près du bord, voilà tout.
— Tu m'as dit que l'artillerie des Turcs tirait sur la plage, qu'il n'y a pas un endroit où l'on puisse être tranquille. Est-ce qu'dle ne tire pas dans la mer?
— Bien sûr, affirma l'Enfant. Elle s'^i priverait [ Mais ce n'est pas une raison pour ne pas prendre im bain ; d'ailleurs, puisque c^est la même chose I On a du moins le plaisir de s'être rafraîchL
]» Je me rappdle un jour, un jour du mois d'août ! Jamais il n'avait fait ^ chaud ; et cette sale poussière qin vous bouchait les
pores de la peau, qui redescendait en boue dans les yeux, sur les joues, dans la bouche, ridée qu'on avait un fumier dans les cheveux et sur le corps ! Tout le monde s'est mis à Peau, tous ceux qui pouvaient, tous ceux qui n'étaient pas ailleurs, dans les tranchées ou en service commandé : les camarades Anglais, les Français, les Gourkas, les Sénégalais, des centaines et des centaines d'hommes. Et c'était bon, vois-tu, c'était bon ! On respirait, on faisait la planche en regardant le soleil à travers ses cils, on pensait à toutes sortes de plaisirs à cause de ce plaisir-là... Il y avait des Anglais sportifs qui nageaient comme pour une course, et des Sénégalais extraordinaires, des pêcheurs du Niger, qui ne nagent pas en grenouille, comme nous faisons, ni en tirant leur coupe, ni par le side-stroke, qui est le dernier cri : ils ont l'air de patauger comme des chiens ou des canards, mais ils vont rudement vite, plus vite que les Anglais ; et encore j'ai vu là
deux OU trois Maoris de Nouvelle-Zélande — il y a de tout — qui leur faisaient la pige : ces gens-là ont une manière à eux de se visser dans l'eau, comme des hélices.
» On était trop, il est certain qu'on était trop. On ne devrait aller à la baignade que par escouades isolées, pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi ; mais ce jour-là le désir de se tremper était trop fort, il avait pris tout le monde en même temps ; les chefs n'auraient pas pu tenir leurs hommes. Et on a été repéré 1 C'était fatal qu'on fût repéré. Des hauteurs d'Atchi-Baba ou bien de Je ne sais où, nous avons reçu cinq obus de 105 bien envoyés, en quinconce... Ce fut comme les mines flottantes que nous faisions éclater, mais en plus grand, en beaucoup plus grand.
Par bonheur on était dispersés ; la mer est grande, il y a de la place, on en profite ; et chacun de son côté pensant peut-être que son voisin était si sale qu'il abîmait l'eau, il le tenait à distance ; enfin il n'y eut que
six hommes démolis, dont deux seulement blessés qui ont dû s'en tirer avec une jambe ou un bras de moins. Les meilleurs nageurs les ramenèrent, puis firent deux ou trois plongées pour rattraper les morts. Les autres étaient reyenus sur la plage, encore plus vite qu'ils n'étaient partis. Le capitaine Miège, qui était accouru, cria :
» — Ramassez vos effets, nom de D... !
et au» cantonnements. Plus vite que ça.
Vous vous habillerez plus tard.
» Une centaine déjà avaient obéi, quand tout le reste se rejeta dans la mer, et se remit à nager, mais à nager ! Juste dans la direction où les obus avaient éclaté : et la canonnade de tout à l'heure n'était qu'une blague, une imitation de canonnade en comparaison de ce qui recommença I Le capitaine nous précipita sur le dos — c'était tout ce qu'il voyait — une bordée d'injures et comme des officiers anglais avaient eu le temps d'arriver, comm^ :N ne juraient pas
seulement en anglais, mais en hindoustani, ce fut Babel, pendant une minute, la confusion des langues, Babel dans l'enfer de Gallipoli.
» — Mais qu'est-ce qu'ils f.., tent ! Pouvez-vous m'expliquer ce qu'ils peuvent bien f... ? disait le capitaine Miège, qui avait envie de s'arracher les cheveux.
» — Mon capitaine, dit à la fin un homme qui était resté sur le bord parce qu'il ne savait pas nager, c'est rapport aux poissons...
» — Rapport aux poissons?... fit le capitaine ahuri.
» L'explosion n'avait pas seulement tué des hommes, mais du poisson. Beaucoup plus de poisson, c'est heureux à dire. Des tas de sardines, des mulets, des bêtes dont je ne sais pas les noms, mais ça n'a aucune importance pour la cuisine, et même un thon, gros comme un enfant de dix ans. Une bonne
pêche à la dynamite, et la dynamite fournie par l'ennemi.
» — Mon capitaine, dit l'homme, on ne peut pourtant pas laisser perdre tout ça I
» Les poissons flottaient, le ventre en l'air, des blancs, des rouges, des verts, des oranges. On ne s'inquiétait plus que des poissons. Et même, je me souviens qu'un des blessés a crié, pendant qu'on l'emmenait :
» — Arrêtez, je veux emporter une friture à l'ambulance.
» Et qu'on lui a donné sa friture.
— ... Tout de même, conclut l'Enfant, on ne s'en faisait pas tous les jours 1
,.. Avant la guerre, les conseils de révision, avec le préfet, les députés, les conseillers généraux, les maires qui en faisaient partie, avaient beau se montrer indulgents, très indulgents ; depuis la guerre, les conseils de santé ont beau avoir été sévères, très sévères, il n'y a pas eu moyen d'arriver complètement à la justice absolue, à la vraie justice : parce que la justice, d'abord, n'est pas de ce monde — et c'est même pourquoi l'on veut nous faire espérer qu'il y en aura un autre — mais aussi parce qu'il est impossible aux
médecins militaires les plus consciencieux de savoir ce que la guerre peut faire aux avaries de la mécanique humaine. Des fois elle les aggrave, des fois elle les raccommode, sans qu'il y ait besoin de remèdes, d'opérations, de bains de boue ni d'eaux qui puent. J'ai connu des cardiaques, comme on appelle, qui disaient en arrivant à la tranchée : « Ils m'ont pris. Dame, puisque Je suis condamné depuis des années à mourir subitement, faut croire que ça leur a été égal que ça soye d'une façon ou de l'autre. » Et ces types-là, non seulement ils ont passé à travers tout, comme s'ils étaient vernis^ mais à la fin, mon vieux, ils montaient les côtes et piquaient leurs vingt minutes de pas gymnastique sans avoir l'air de chercher leur respiration. J'en ai vu d'autres qui réclamaient : « Je ne suis pas ici pour longtemps ! Un vent coulis dans le dos, chez moi, et je me mettais au lit avec un rhumatisme, une compresse de thermogène et des pointes de feu entre les épaules. Tu penses ce
que je vais prendre ici ! Dans quinze jours, je serai à l'arrière avec Jes éclopés : éclopé de naissance et de tempérament, voilà ce que je suis. » Et, depuis huit mois, ils sont avec nous frais comme des pommes, sales commes des peignes, tout leur individu dans la flotte, leurs jambes dans la gadoue jusqu'au nombril — et pas même un rhume de cerveau !
Ça doit être un effet de la vie au grand air, d'un exercice plus salutaire que modéré, et aussi d'une nourriture plus saine qu'abondante, arrosée de plus d'eau pure, ou impure, que de petits verres et d'apéros. Mais il y a les maladies qui se voient pas, comme dit la chanson. Et je ne parle pas de celles de la chanson : mais les maladies des nerfs, de la volonté, les coups de marteau, les tout petits coups de marteau qui n'empêchent pas un homme, en temps de paix, d'avoir une occupation, d'élever sa famille, de causer à peu près comme un autre ; ces fêlures de rien que voient seuls la femme et les enfants du mon-
sieur, quelquefois son patron, et qui s'excusent à cause de Famitié, ou parce que ça n'est pas trop nuisible à la besogne. Ils ne passent même pas le conseil, ceux qui ont des choses comme ça, ils vont tout droit rejoindre les camarades. Alors, ce qu'ils trouvent n'est pas fait pour guérir les vapeurs : « Reposezvous, pas de soucis, pas dQ préoccupations, du calme, toujours du calme. » Voilà ce qu'on leur a dit quand, par hasard, ils ont consulté ; et les marmites, le taca-taca des mitrailleuses, les attaques de nuit, ce n'est pas précisément la cure recommandée. Eh bien, pourtant, il y
en a que ça retape, j'en ai vu des cas ; et voilà ce que c'est que d'être obligé de vivre au jour la minute. Mais il y en a d'autres aussi...
Celui auquel je pense, il en était. Et il s'appelait Marteau, comme par un fait exprès, Marteau selon son état civil, son livret et sa plaque d'identité. De sorte que, de l'appeler Marteau Coup-de-Marteau, ça n'a pas traîné.
Je l'avais un peu connu à Paris, dans le
temps, parce qu'il était de la même administration, à l'Hôtel de Ville, avec moi. Un maniaque, c'était un maniaque. Rien de particulier au premier abord, et même bon employé, mais froussard d'une façon qui n'était pas naturelle. Il fallait du temps pour s'en apercevoir, il était réservé, mais quand on le connaissait bien, on se rendait compte qu'il n'avait pas les nerfs comme un autre. Il était catastrophai. Je veux dire qu'il vivait dans la conviction qu'il allait arriver du mal à l'univers, mais surtout à lui. Par exemple, quand il commença de me faire ses petites confidences, et il fallut longtemps, très longtemps, il m'avoua la peine qu'il avait eue à trouver un logement- D'abord il fallait que la rue fût bien tranquille la nuit, car le moindre bruit l'empêchait de dormir. Mais, rue Vieilledu-Temple, ou même rue François-Miron, ou Grenier-sur-l'Eau, ou Barbette, qui sont des endroits paisibles, il y a des gens de mauvaise mine : ce n'est pas sûr. Dans la Cité ou l'Ile-
Saint-Louis, rien à craindre de ce côté-là, mais il faut traverser des ponts qui sont déserts. Et si l'on va plus loin, il y a les voitures quand on marche à pied, et les accidents, les incendies quand on prend le Métro. Ça fait qu'il était allé percher rue de la Coutellerie, où il était assez mal ; mais il n'avait pas besoin de passer la chaussée de la rue de Rivoli, qui est trop fréquentée, et, en prenant par l'avenue Victoria, il n'avait plus à franchir que le terre-plein de l'Hôtel-de- Ville, où l'on est en sécurité, pour arriver à son bureau. Tu penses s'il s'est trouvé à son aise à trente mètres des Boches. Dans cette partie-là du front, on ne bouge pas ; il y a douze mois qu'on ne bouge pas, les lignes sont trop fortes, d'un côté comme de l'autre, mais oiv s'envoie des grenades, des saucissons et des seaux à charbon, ce qui entretient une activité permanente et pernicieuse. Le jeu consiste à mettre à l'affût les meilleurs tireurs, qui font éclater les seaux à charbon en l'air, avant qu'ils
aient eu le temps de retomber dans la tranchée, moyennant la récompense généreuse d'un litre de pinard par coup réussi, et les applaudissements de l'assemblée. Mais Marteau Coup-de-Marteau mettait la main à ses oreilles. Il disait : « Ce sera tous les jours comme ça? Vraiment, tous les jours comme ça? » Il n'écoutait plus, il ne mangeait plus, il n'y avait rien à en tirer. Une loque.
Il n'écoutait plus, il ne mangeait plus, et surtout il ne dormait pas. A cause de l'artillerie qu'on entend toute la nuit. On a installé des châlits en fil de fer, dans la tranchée. Il y a du bon et du mauvais dans ces châlits : du bon parce que c'est assez élastique, du mauvais parce qu'il vient de l'air par en dessous qui vous gèle les fesses. L'administration devrait vous donner deux couvertures : une, ce n'est pas suffisant. Mais quant à l'artillerie, ça ne gêne personne, tout le monde en a pris l'habitude. Tout le monde, excepté Marteau Coup-de-Marteau, qui criait tout le temps :
« J'ai de rinsomnie, j'ai de l'insomnie 1 Voilà deux mois que je ne dors pas 1 Je vais mourir si ça continue. Ça ne peut pas durer comme ça ! »
II l'avait déjà dit pour autre chose, il le disait pour tout ; mais il le disait principalement pour ça.
Moi, j'insinuais pour le consoler :
— On s'y fait. Je t'assure qu'on s'y fait.
C'est comme le roulement des tramways...
II répondait :
— Toute ma vie, je n'ai pu dormir quand il y a des tramways. Comment veux-tu que je dorme avec ça?
Je me fichais de l'artillerie, mais j'aurais bien voulu avoir deux couvertures. C'est ce que je lui expliquai en ajoutant :
— Dors. Tu nous em... 1 Récite la table de multiplication. II paraît que c'est épatant.
— Ça ne me fait rien, dit-il, ça ne m'a jamais rien fait, la table de multiplication. Mais à la maison, quand j'avais de l'insomnie.
je m'endormais quelquefois en énumérant les noms des conseillers municipaux : il y en a soixante-dix-neuf !
— Eh bien, c'est ça ! Récite les noms des conseillers municipaux... Et fiche-nous la paix !
Et puis je me retournai sur le châlit. Il était mon voisin et j'ai le sommeil dur ; pourtant, je crois que je l'entendis marmonner toute la
nuit. S'il y en avait beaucoup, des numéros comme ça !...
Le lendemain matin, il était tout pâle et très excité.
— C'est idiot, ce que tu as fait, me dit-il, idiot I A la maison, je les savais, mais maintenant il m'en manque douze. Douze sur soixante-dix-neuf! Je perds la mémoire, je perds la mémoire ! Qu'est-ce qu'il va encore m'arriver? C'est ta faute !
Ça, c'était injuste. Est-ce que c'était moi qui lui avais conseillé de compter les noms des conseillers municipaux? Une occupation
d'andouille, de compter les conseillers municipaux ! Si encore c'avait été les académiciens ! Mais toute la journée, il répéta :
— Achille, Alpy, d'Andigné, Aucoc, officier de la Légion d'honneur; Badini- Jourdain, Décret... je ne me rappelle plus celui qui vient après, par ordre alphabétique...
— Bellan, dit un bonhomme, il est de mon arrondissement. C'est rue de Sèvres qu'il reste.
— Bellan ! (it-il en respirant de toutes ses forces, oui, Bellan... Et puis Berthaut, Billard, Brunet...
Il s'arrêta encore :
— Tout à l'heure, je le savais, celui qui vient après, maintenant, je l'ai perdu ! J'en perds, j'en perds au lieu d'en retrouver. Je n'en ai plus que soixante-quatre t
A midi, il n'en avait plus que cinquantedeux, à la fin de la journée, dix-huit. Et au bout de la semaine*il était devenu fou , tout à fait fou. Fou-bête et fou-furieux. Il oubliait
MARTEAU COUP-DE-MARTEAU 14a
non seulement les noms des conseillers municipaux, mais ceux de ses camarades, et les mots les plus ordinaires ; gamelle, fusil, la soupe. Des jurons, seulement. Il jurait, il jurait ! Des saletés que j'aurais cru qu'il ne savait pas.
Et, à la fin, il cria pour la millième fois :
— Ça ne peut pas durer 1 Ça ne peut pas durer ! C'est parce qu'on est dans ce trou, dans ce sale trou ! Tombons dessus ! A la baïonnette !
Lui, Marteau Coup-de-Marteau, à la baïonnette, comme ça, sans ordres de son chef de bureau ! Et il l'aurait fait comme il le disait, il voulait sortir, tout seul ! C'est moi qui l'ai arrêté, qui l'ai attaché. Il mordait !
On l'a évacué. Je ne sais pas ce qu'il est devenu...
C'est un enfant que j'ai connu. Le mal dont il souffrait fut beaucoup plus fréquent, et comme endémique, dans les générations précédentes, mais il est encore des exemples : un mélange d'orgueil souffrant et de timidité atroce, une haineuse terreur des hommes, bien plus encore des femmes, la conviction humiliante que celles-ci ne vous aimeront jamais, qu'on ne peut en être aimé, que leur amour est pour d'autres, par la seule raison que ces autres ne sont pas comme vous. C'est une maladie de l'adolescence, mais qui, chez
certains, persiste jusqu'à la vieillesse, toujours aussi déprimante et douloureuse. Elle implique un déséquilibre des facultés, parfois de la débilité mentale, mais parfois aussi une vie intérieure intense, une extraordinaire richesse de sensations, une subtilité féminine et qui pourtant ne peut s'exercer sur rien, sinon dans le champ immense, mais vénéneux, de la rêverie solitaire. Une subtiUté féminine : il faut, en effet, comparer cet état de rétraction morbide à celui de certaines femmes laides qui ne se font pas d'illusions. Il est fait de rancune et de désespérance, il peut conduire à un nihilisme furieux, à des chimères de revanche contre la société, ou bien au suicide. Détruire l'édifice humain qui est mal fait, et où l'on ne trouve pas sa place, ou se détruire soi-même : on ne parvient pas à concevoir d'autres remèdes à un mal qui, pour le malade, est aussi certain qu'une blessure dans sa chair. D'autres peuvent se réfugier dans le mysticisme reli-
gieux, ou dans les poisons qui surexcitent encore une sensibilité déjà exaspérée : il s'agit alors, dans les deux cas, d'aller chercher de l'énergie en dehors de soi-même, c'est-à-dire en abdiquant.
Voulez-vous que nous appelions celui-là l'Enfant? Il convient de ne pas le nommer.
C'est dans cette crise affreuse qae le surprit la guerre. Il était réformé et ne fit aucune démarche pour s'engager, sans pourtant, à ses propres yeux, par une contradiction en apparence singulière, douter de son courage.
D'une part, en effet, il demeurait persuadé que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue ; il était donc prêt à la quitter, ou s'y croyait prêt. D'autre part, il jugeait incompatible avec le mépris qu'il pensait que les hommes avaient de lui de se sacrifier pour eux. Par surcroit, il y avait chez lui paresse d'agir, de faire des démarches, d'approcher de nouveaux visages ; car il ne pouvMt voir des figures inconnues sans imaginer une raillerie.
L'Enfant n'était pas allé au devoir ; ce fut le devoir qui vint à lui. Un nouvel examen médical en fit une recrue qui subit six mois de dressage. Durant cette période d'instruction, il souffrit encore horriblement, ne pouvant s'adapter ni à la discipline morale ni à la discipline matérielle : le sentiment dont il était pénétré, qu'il n'était pas comme les autres, était contagieux. On le lui fit voir et il crut l'ironique méfiance qu'il inspirait plus forte qu'elle n'était en réalité : ne pensant qu'à lui-même, il était porté à croire que tous pensaient toujours à lui, tandis que ses camarades et ses chefs ne songeaient qu'à leurs propres affaires, à leur métier, à un avenir sanglant. C'est ce qu'il ne comprit pas. Mais parfois, puérilement, il rêvait : « Ils ne savent pas ce que je suis. Ils verront comme je saurai mourir; et, pour mourir, quelles grandes choses je ferai I »
Au bout de six mois, on l'envoya aux tranchées. Il fut déçu. Ce secteur était de ceux
que l'état-major appelle les secteurs passifs, où l'on ne prévoit point d'offensive possible, ni, par contre, que l'ennemi puisse attaquer. On y menait une assez triste existence, quoique ennoblie, sans risques héroïques, par la présence toute proche de l'adversaire. Il s'agissait de durer et d'endurer. Il supporta le froid des nuits, il coucha sur la paille et souvent sur la terre nue, il fouilla la terre, apprit à évider les projectiles, et connut aussi la règle du jeu, qui, en cette place, décide que celui qui veut tirer un coup de fusil est un imbécile, puisqu'il attire inutilement une réplique importune. Et cependant ce fut là qu'il sentit, par degré, se relâcher les fibres de son âme.
La vie était ramenée à ses besoins primordiaux, à ses conditions élémentaires. L'Entant conçut que ceux qui vivaient à ses côtés, qui maintenant étaient hés à lui par une nécessité suprême, le considéraient avec cordialité quand ils avaient besoin de lui et
qu'il accomplûdâit à leur gré et au gré des chefs ce qu'il avait à faire, et comme un semblable dans les moments d'oisiveté :
étant des simples, ils n'avai^it que des idées et des diéfiirs très simples ; il constata sans même s'en étonner qu'il les partageait. Il fut pour eux un camarade comme les autres.
La camaraderie militaire n'est pas l'amitié.
C'est quelque chose de différent et, à certains égards, de plus fort et de plus doux : un lien vulgaire maiâ puissant, un sentiment d'une sincérité incontestable et nécessaire. Il les en aima si passioimément en retour qu'il dut le cacher. Son enthousiasme était roman* tique, et ces simples n'étaient susceptibles à aucun degré d'exaltation româintique. Ils savaient seulemient, de nature, que l'homme est fait pour vivre en société, et le soldat en groupes indissolubles. Mais cette découverte, qui pour eux n'en était pas une, emplissait l'Enfant d'une sérénité paisible qu'il n'avait jamais connue.
Et, tout à coup, l'Enfant fut jeté dans la fournaise. On déplaça son bataillon, destiné à renforcer les troupes opposées à la grande offensive allemande. Ce furent des jours et des nuits de cauchemar sous un ouragan de fer qui dura soixante heures. L'Enfant avait oublié ses chimères de gestes héroïques, individuellement héroïques. La guerre n'était point ce qu'il avait cru, mais une chose atroce et formidable où il s'agit de « tenir », ce qui signifie d'abord ne pas fuir, ensuite, autant que possible, ne pas mourir, tout en étant toutefois résigné à mourir s'il le faut, dans Vintérêt de la vie des camarades ; dans l'intérêt de l'unité militaire, de la compagnie, du bataillon, de l'armée.
L'Enfant connut la peur, la peur affreuse, la peur totale de la bête devant la mort, celle qui arrête le sang dans les veines, glace les membres, semble dissoudre les viscères. Il connut aussi une sorte de courage qui dominait cette épouvante, tout en étant une autre
sorte de peur : celle de ne pas faire comme ses voisins et ses chefs, de rester tout seul s'il n'avançait pas quand on avançait. II participa d'une volonté générale et farouche qui l'abnéguait, brava cette mort redoutée de sa chair, parce que déjà il était comme mort, son âme projetée hors de lui dans la masse héroïque et impersonnelle. Voilà comment l'Enfant fut héroïque : en n'y pensant plus. Et puis il tomba.
Ce fut pour se réveiller dans une ambulance de première ligne avec une fracture double du tibia et du péroné, et le bras gauche « qui ne tenait plus », qu'il fallut plus tard désarticuler à l'épaule. La plupart des grands blessés arrivaient, comme lui, dans une sorte de stupeur qui tenait plus encore à l'ébranlement nerveux causé par la rafale d'acier qu'au choc des projectiles ; mais quand ils ne mouraient pas tout de suite, dès qu'ils revenaient à eux, même amputés, infirmes pour toujours, gardaient un sourire d'enfant :
c'était fini, ils avaient acquitté leur dette au destin, et ils vivaient ! La vie ! La vie !
Cette joie sans bornes de la possession de la vie toute nue, l'Enfant l'éprouva comme ils l'éprouvaient. Il partagea la gaieté d^ jeune major qui, manquant de tout, avait fait des récipients à sublimé avec des boites de sardines vides, et s'en applaudissait comme d'un coup de génie. Il accepta la perte de son bras dans le même esprit de résignation, presque heureux, il accepta de boiter. A l'hôpital de l'arrière, où se termina sa convalescence, dès sa première sortie, pour fêter sa médaille militaire, il se grisa comme un ouvrier le lundi. Et il ne pouvait plus supporter la solitude ; se contentant d'un échange d'idées élémentaires, il ne savait même pas si on l'écoutait : ainsi les jugements des hommes ne l'inquiétaient plus.
Seules, les femmes l'épouvantaient encore.
Durant des mois, n'en ayant rencontré aucune — dans son inexpérience, les infir-
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mièreB avaieat été pouj lui des inikinièreB rien de plus, et, tellefi des religieuses, inaccessibles — PEjftfaut avait ccHiservé envers elles tous ses vieux soupçons, sa défiance et sa rancune: dès sa puberté, un abtme s'était creusé entre elles et lui.[L'abime demeurerait creusé, il en était convaincu.
Réformé, il prit le train pour Paris. Dans son compartiment, il y avait des femmes.
L'Enfant ne les regarda point, mais toutes le regardaient ; elles l'aidaient à descendre, elles l'aidaient à remonter, se plaçaient à côté de lui pour lui couper sa viande ; mais, surtout, lui parlaient comme jamais on ne lui avait parlé ! Il était presque entré dans leur confrérie, pour sa faiblesse, il était l'ami de toutes, étant le Blessé. Cependant, il leur répondait sans embarras ; tout son être se détendait. Devenu un autre, il ne se souvenait même plus d'avoir été difiEérent.
Sa guérison se termina d'une façon si vulgaire qu'un homnae habitué aux femmes n'eût même pas fait attention à cette aventure, n'en eût point gardé la mémoire : à lui, elle parut un miracle. Ce fut un jour de pluie, où les voitures étaient rares. Il les hélait en vain, appuyé sur sa canne et traînant la jambe. Enfin, quelqu'une s'arrêta. Une jeune femme, qui n'avait pas vu le geste du soldat, fit mine de s'y jeter. Il se détourna, irrité, repris de son ancienne malveillance. Mais il était le Blessé ! La jeune femme l'appela :
— Monsieur, monsieur, où allez- vous?
Il indiqua le nom d'un quartier, vaguement.
Elle voulut que celui-ci fut le but de sa course : « Je vous assure ! Je vous assure ! »
Ils s'assirent tous deux sur les coussins.
Elle entama la conversation. Ce n'était peutêtre que pour faire la conversation... Elle lui fit raconter ses blessures, sa bataille. Comme toutes les femmes, il lui semblait qu'il s'était battu tout seul. Elle répétait : « C'est ter-
rible ! » Elle disait : « Comme vous êtes brave ! » Et puis le contemplait avec des yeux qu'il n'avait jamais vus tels si près des siens : étrangement doux et soumis.
Il se sentit inondé d'un immense bonheur, de l'espoir d'un bonheur inouï et pourtant facile, à portée de sa main. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle demanda, presque effrayée :
— Qu'avez- vous, mon petit, mais qu'avezvous?
— Rien, dit-il. Je croyais savoir ; je ne sais plus...
Et le reste est leur secret à tous deux.