L^INCURABLE
On vient de lire ce qui précède. Ces quelques lignes n'étaient que la traduction d*une confidence. La guerre, et la plus cruelle infirmité, avaient fait découvrir à F enfant malade et désespéré dont je viens de parler la camaraderie des simples. Par elle, il avait connu la bonté des femmes, et comment leur maternelle pitié les incline à Vamour. Ce cas ne fut pas rare à Vépoque tragique où nous sommes, et il est consolant. Mais le cas contraire ? Celui de V enfant heureux, de celui qui riait à V existence, de celui qui lui tendait des bras heureux, con-
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fiants, hardisy et qui s* est çu, par son infirmité, précipité dans cette même haine de soi, dans ce désespoir qui fait dire : « Désormais, Vexistence est sans but » ? Le voicL Qu^on lise cette confession; je ne crois pas qu'ion en puisse entendre de plus atroce et de plus déchirante :
« J^ai perdu le hnis gauche, comme cotre héros. Ce n*est rien. Et puis j^ai perdu — c^est drôle ! — les lèpres et le nez. On a bien tenté d'y remédier, tout au moins pour le nez. Au total, je possède, ai^ec un bras de moins, ce qu^on mmme dans les romans populaires « un masque d'horreur ». N^essayez pas de me mentir : je ns me mens pas à moi-même- Je me connais, je me vois, je me rends justice l Cela date du 25 septembre de Vannée dernière, et j^ai pu apprécia la vérité profonde de ce que vous avez dit « du retour à la vie ». Moi aussi je Vai goûtée, cette joie scms bornes, cette joie telle que je ne croyais point qu^on en put éprouver, cette ivresse passionnée de la possession de la vie pour la vie, de la vie toute nue. C^est une sorte
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de foUcy cela dure un mois. Ensuite, cous ewez toujaurs raison, çient la période « d^héroisme ». Nous ne nous considérons pas comme des héros, là-ha^ ; on a bien autre chose à faire, à penser.,.
» Et é^est un sentiment très neuf, très enivrant aussi, de se retroui^er à Paris, — sergent, avec la médaille militaire et deux palmes. Il y a tant de sensations délicieuses et enfantines ! Les prévenances universelles, la promenade dans Vunif<Hrme neuf, lente, satisfaite, la canne sur laqueUe on s^ appuie, le regard goguenard à V embusqué qui salue, gêné. Et c'est si doux, si bon d'éfire traité en héros, d'être admiré, remercié.
ji Au fond, je ne V avais guère souhaité, ce coup de 77 qui m'éclata devant la figure. Je vous dis tout, — je suis un pauvre enfant désespéré qui dit tout ! — si f avais su, avant, et que f eusse pu m^embusquer, je Vaurais fait, comme d^ autres l Car, c'est bien simple, monsieur : j^ai vingt-trois ans, je devais avoir de la fortune et delà joie, la vie devait être heureuse
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pour moi — tellement plus heureuse que je ne le pouvais savoir alors 1 Je trouvais V existence si belle et si facile ! Les femmes m'aimaient, et je les aimais toutes, quand elles étaient jolies. Aujourd'hui, je les aime encore, et tellement mieux !
» Il me semble qu'acnés sont la raison même de la vie, son but final, le bonheur unique. Je les regarde en désespéré. Tout Vunivers me semble enclos dans une silhouette délicate, dans un sourire, dans le rire, le rire insouciant et voluptueux d'une belle femme ! Et voici : vous rappelez-vous la fin de votre nouvelle, cette exaltation du blessé qui découvre une maîtresse là où il avait cru ne rencontrer qu'une femme curieuse et pitoyable? Pour moi, la voilà donc, cette fin I Après avoir dit ses blessures, ses batailles, le blessé, le défiguré s^est laissé troubler, tenter, tromper par ces regards soumis, par ces tendres regards / Et il y a eu cette chose navrante : il est allé jusqu^aux paroles d^ amour — elle a répondu par la compassion, et, très
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bonne comme elles le sont toutes pour nous, elle a essayé de lui donner le change. Et peut-être n'a-t'il rien vu, peut-être h*a-t-il compris que lorsquHl approcha pour un baiser sa figure — sa gueule I et elle rCa pas pu ! Cétait trop pour elle ! Alors il s^est vu dans ses yeux, à ce moment-lày il s* est vu, il a vu sa destinée, et il y a eu quelque chose de cassé en lui. Plus jamais, plus jamais, il n'y aurait d^ amour pour lui : toujours la pitié, la tendre pitié féminine, qui n* empêche pas la répulsion devant la faiblesse et la laideur.
» Si vous faisiez une nouvelle de ceci, voulez-vous que je vous en suggère la conclusion? Il faudrait que votre triste héros rencontrât celle qu'il ne peut s"* empêcher de désirer avec un embusqué, un embusqué jeune, vigoureux, et qu'elle aimerait. Car c^est la loi fatale: une femme aime unhomme parce qu'il est beau, d^ abord. Et toutes, toutes en sont là, et elles ont raison) naturellement raison, le reste n^est que littérature, parce que Vamour est hideux quand
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il n'accouple pas deux créatures jeunes et belleg. Et jamais la pitié n'a engendré Vamour, puisque r amour h* est qu'un dU^in égcïsme à deux l
» La 9oHày monsieur^ votre n&uçelle. Mais après avoir montré Vétat d'âme de ce malheureux, qu^en ferez-vous? Il n'y a pas de résignation possible : quand on est jeune et ardent, on ne peut pas se résigna. Alors? Le suicide. Il n'est pas un lâche. Cependant?.,. Pouvez-vous concevoir, avec toute votre imagination d'ar^ tiste, par quels sentiments de révolte, de dégoût, de regrets il devra passer ?
» Tai, dans des crises affreuses, maudit le devoir, le devoir que j^ai accompli, auquel je me suis sacrifié — quand Vair était plus particulièrement doux, quand le soleil était plus gai, quand je voyuis un couple jeune H heureux, rai eu des moments de fureur sans nom, j^aî blasphéma. Mais je ne veux pas m^ faire plus mauvais que je ne suis. Non, je Pie regrette rien, je veux ne rien regretta'. Je serre les d^its quelquefois pour ne rien regretter. Mais ne me
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diies^ pas qu'il y a pour nous une consolation^ de Vamour encore. Tout est fini : laissez-nous r orgueil d^açoir donné plus que notre vie — car je (fous jure sur Vhonnewr que f eusse mieux aimé la mort l
» Et pourtant, il y aura peut-être une consolation : la vieillesse. De quelle sourde ardeur f attends le moment où je ne souffrirai plus, où le bonheur des autres ne me déchirera plus ! Il y a encore une autre consolation : jamais je n'ai aimé, jamais je n'aurais cru pouvoir aimer une mère comme j^aime maintenant la mienne.., »
Telle est cette affreuse confession. Elle cous plonge tout à coup au plus profond de V abîme de la douleur. Elle fait haïr, davantage encore, les fous criminels qui nous ont précipités dans cette guerre. Consoler? Mentir pour consoler? Non. Il n^y a qu'une manière d'être digne de certaines confidences et des grandes infortunes, c^est de sHncliner devant elles. Pourtant,
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que cet enfant au cœur si amer et si lourd songe quHl est peut-être des femmes qui n^aimeront plus jamais la beauté des hommes : celles qui ont perdu Vêtre jeune et beau en qui elles avaieÂt mis tout leur espoir et tout leur amour. Là aussi, il y a eu un effondrement; là aussi il y a eu le malheur, en apparence sans remède et sans consolation : et le malheur leut aimer le malheur, sincèrement, profondément, parce qu^il le comprend, parce qu'ail a sondé le fond de la misère humaine.
A Achille S égard.
Ils portaient sur leurs capotes deux grandes croix rouges, Tune par devant, l'autre par derrière, qui les distinguaient des autres prisonniers ; des croix faites d'une grossière étoffe dont l'éclat rude tranchait sur le bleu de leur uniforme. Où qu'ils pussent aller, cette marque devait les signaler à la particulière attention de leurs gardiens : ces deux-là avaient été repris après une tentative d'évasion : il les fallait surveiller plus étroitement.
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Voilà ce que signifiaient ces bandes d'écarlate. De nombreuses expériences ont fini par l'apprendre aux Allemands : ce sont toujours les mêmes qui tentent de fuir. Tous les prisonniers ont horreur de la captivité, mais tout le monde ne peut pas faire un évadé. Il y faut un indispensable assemblage de qualités physiques et morales, et ces qualités ne sont le privilège que de quelques-uns : une espèce d'autonomie intellectuelle qui rend l'individu capable de {wendre seul une décision, de s'y tenir et de l'exécuter, — la plupart des hommes ne savent agir qu'«i groupe — une intrépide résolution prévoyant les obstacles et en triomphant d'avance, en esprit; une ingéniosité qui sache dominer ceux de ces obstacles qu'on n'attendait pas, — ce qui retient les autres, ce qui retient presque tous, malgré toutes les misères, c'est la peur de l'inconnu — un corps susceptible de résister aux plus longues marches, aux plus cruelles fatigues, à la faim, aux nuits sans sommeil ;
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le courage d'affronter, sans armes, la mort des bêtes de chasse, des bêtes traquées; autant que possible axissi la connaissance de l'allemand. Pour tous ces motifs, les « évasionnistes », s'il est permis de créer ce mot, ne sont qu'im sur miUe, ou même dix mille ; et en leur infligeant des stigmates apparents, on restreint, dans une mesure désespérante, les chances de ces amants désespérés de la liberté- Ces deux marqués de rouge erraient d'un air paisible et désenivré près de la porte du camp. Ils ne regardaibent pas les sentinelles, mais s'en savaient regardés : un geste un peu douteux et ils recevraient une balle dans la tête, presque à bout portant. Insouciants, ils continuèrent leur promenade, qui semblait n'avoir pas de but, et s'éloignèrent de la porte, tournant le dos. Les yeux des sentinelles s'égarèrent ailleurs.
Un instant coula, puis les cuivres d'une musique militaire se firent entendre au
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dehors. Il y avait aussi des fifres, dont le chant aigre et juste mordait le cœur ; et des tambours dont le rythme vous retentissait dans Testomac. L'un des prisonniers dit à l'autre, à voix basse :
— C'est le moment !
Ils s'arrêtèrent. Les ondes sonores se rapprochaient. Les factionnaires tendaient l'oreille. Ils étaient comme charmés : Fruhling ! Frûhling ! sonnaient les cuivres et les fifres. C'est une vieille chanson dont les mères de la vieille Germanie bercent leurs enfants, et qui sert plus tard, par une ironie farouche, à mener ces enfants aux routes de la mort.
Mais les factionnaires ne rêvaient pas de gloire et de combats. Ils revoyaient mille choses perdues dans l'ombre du passé, langoureuses et douces : des jeux dans la rue du village, des glissades sur la neige, le café au lait du matin, si sucré, ah ! si sucré I et l'école même, où l'on s'en allait par petits groupes, en regardant les petites filles, et en chantant
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cette même chanson : « Printemps 1 Printemps !... » Qu'ils étaient loin, ces printemps-là I...
Les sentinelles ne savaient plus qu'il y a au monde des prisonniers. Redevenus enfants, tels des enfants ils contemplaient, en lui présentant les armes, le régiment qui passait, au pas de l'oie — et les deux prisonniers franchirent la porte I
On ne les avait pas vus ! On ne les avait pas vus ! Tout de suite, ils prirent le long de la palissade. Cette palissade était leur abri, maintenant ; c'était elle qui les cachait. Leur cœur battait très fort. Pourtant, l'un des deux dit à l'autre, avec un sourire crispé d'angoisse et de victoire :
— Je t'avais bien dit !
Et, intérieurement, malgré lui-même, il chantonnait : Frûhling ! FriikUng ! Celui-là savait l'allemand.
Le second demanda :
— Tu sais où est la cabane ?
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— Oui, la seconde à main droite, sur ia route.
Ils pénétrèrent dans la cabane. Elle était apparemment vide, sauf quelques tuyaux de poêle, abandonnés et en mauvais état. Mais ils se réjouirent à les regarder. Le premier constata :
— Les copains ne nous ont pas manqué de parole : ils y sont, nos tuyaux !
En deux secondes, ayant dépouillé leurs capotes et leurs pantalons d'uniforme, ils apparurent vêtus comme des ouvriers, des ouvriers du pays, des ouvriers allemands.
Sans parler, ils se rappelaient combien il avait fallu de temps, de ruse, pour voler ces vêtements, un à un, patiemment, aux civils qui venaient parfois exécuter quelques petits travaux dans le camp : un gilet par-ci, un pantalon par-là, une salopette une autre fois : du beau travail, et de quoi attraper chaque fois quinze jours d'exposition au poteau, sans compter la punition par la faim... Mais tout
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de même, ça y était I Se baissant vers les vieux tuyaux de poêle, ils en firent tomber la suie, se noircirent le visage et les mains, puis les mirent sur l'épaule : ils avaient fini leur journée, ils revenaient du travail, ils étaient d'honnêtes fumistes allemands. Des fumistes 1 Ce mot les fit rire.
L'un d'eux avait une boussole. La cadkant dans le creux de sa main, il la consulta. La petite aiguille noire, la précieuse petite aiguille noire tourna et se fixa sur le nord, en tremblotant. Ils se dirigèrent vers le nord-ouest : c'était là qu'était la frontière hollandaise* Mais que c'était loin ! Que c'était loin 1 L'idée de l'immensité de la terre les écrasa. On n'arriverait jamais ! Cependant, nul ne parla de s'en retourner. Un homme qui veut être libre est comme un fou : ses impulsions scmt irrésistibles.
Le plus mince, qui était aussi le plus jeune, fit:
— Et si on rencontre des gens?
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— On en rencontrera, répondit l'autre ; il y a encore du monde en Allemagne.
Ils en rencontrèrent : des vieillards, des femmes, des enfants, qui les croisaient, indifférents. Peu à peu, ils reprenaient courage.
Décidément, ils étaient bien déguisés. On ne les interrogeait pas. Ils n'excitaient les soupçons de personne.
Tout à coup un grand diable, roux de cheveux et qui boitait d'une cuisse, les dévisagea longuement. Ils affermirent leurs jambes qui se dérobaient, et continuèrent leur route en sifflant. Puis ils cessèrent de siffler, se souvenant que l'on dit que les hommes qui sifflent ont peur.
Le grand rouquin ricana et prononça quelques paroles en allemand. Le premier évadé répondit quelque chose, le rouquin rit beaucoup plus fort et s'en alla.
— Qu'est-ce qu'il a dit ? demanda le prisonnier qui ne savait pas l'allemand.
Il claquait encore des dents. 8on camarade expliqua :
— Il a dit : « Bonjour, les astronomes I »
A cause de nos tuyaux de poêle. Et j'ai répondu : « Ça n'est pas des télescopes, c'est des 420 ! »
— C'est un bon truc, les tuyaux de poêle.
— Oui, c'est un bon truc. On s'en tirera.
— On s'en tirera I
Leur cœur s'emplit d'une allégresse illimitée. Ils s'accordèrent une halte dans un endroit solitaire pour dévorer le pain qu'ils avaient emporté. Il n'y a que les prisonniers français en Allemagne qui aient du pain comme ça, du pain blanc. Gela pouvait les faire reconnaître. Et quand ils eurent mangé, ils se crurent plus certains encore du succès. Dans deux heures la nuit allait tomber. Et ils marcheraient toute la nuit, toute la nuit I Alors ils seraient si loin du camp que nul ne songerait plus à les prendre pour ce qu'ils étaient : des soldats français, en fuite.
Maiâ le plu* jeune accrocha Tépaule de son ami :
— Une troupe, dit-il. Des soldats ! Ils marchent en rang. Ils viennent au-devant de nous I
Le camarade regarda.
— Ils n'ont pas d'armes, répliqua- t-il, excepté ceux qui les mènent. Ce sont des prisonniers. C'est une corvée de camarades du camp qui revient.
Et l'autre cria, d'une voix déchirée :
— Ils vont nous reconnaître l
Oui, c'était là le danger, le grand» l'inévitable, le poignant danger. Us sentirent subitement le froid de l'air ; leur chemise, trempée de sueur, leur colla sur le dos, glacée. S'il y avait un traître, parmi les camarades 1 Non pas un traître pour de l'argent, un mouchard, mais un jaloux, un qui, n'ayant pas le cœur de s'enfuir, ne voulait pas que les autres eussent plus de chance et plus d'énergie? Ce n'était pas probable, non, ce n'était pas probable 1
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Ses frères de misère Teussent tué. Et il n'y a pas de tels lâches, parmi nous. Mais la surprise, la simple et malencontreuse surprise, le geste instinctif et funeste d'un maladroit ? C'était là qu'était le péril. Il leur parut écrasant, ils défaillaient. Quelque chose leur monta dans la gorge, comme s'ils allaient vomir.
Les soldats allemands ne daignèrent même pas les voir. Mais le second prisonnier de la première file eut une espèce de tic qui descendit de son front à ses pieds. Ce fut comme une secousse électrique qui traversa toute la <;olonne. Ils savaient, ils savaient tous que ces deux-là étaient des copains, des copains qui ne voulaient pas accepter leur sort, qui couraient vers la frontière. Des lèvres muettes prononçaient leurs deux noms ! — Et ce fut tout I On ne sait quoi plana, descendit, qui était un commandement aux âmes. Tous les yeux se baissèrent pour ne pas regairder, pour ne pas trahir. La troupe des prisonniers, la
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troupe des malheureux qu'ils abandonnaient passa... Elle avait passé, on ne la voyait plus.
Les deux fugitifs s'écroulèrent dans un fossé. Leurs jambes refusaient de les porter. Le plus vieux dit à l'autre :
— Comme tu es pâle ! Comme tu es pâle I Et celui-ci lui retourna :
— Toi aussi, tu es pâle. Mais pas tant que les camarades. As-tu vu leurs figures? Comme s'ils allaient s'évanouir. Ah ! les braves gens 1 Les braves gens !
Deux jours et une nuit plus tard, ils arrivaient à la frontière : une gare brillamment éclairée, du côté de la Hollande, et un pont. Ils franchirent ce pont sans difficulté. Une taverne était encore ouverte, près de la gare. Pour la première fois depuis un an ils mangèrent à leur faim, burent à leur soif. Leur insatiable appétit, leur joie parlèrent pour eux. L'hôte leur demanda avec bonté :
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— Vous venez de là-bas ? Vous vous êtes enfuis.-
Ils firent « oui », de la tête.
— Vous n'avez pas eu de mal? continua le Hollandais, curieusement. Il ne vous est rien arrivé?
— Non, dit le premier fugitif, rien... Ah !
si, pourtant, une fois...
Il pensait aux camarades.
kjL.
LE SERGENT CHAMPLOUX
... Constatant que, d'après le roulement établi, le sergent Champloux devait être cM)mpris dans la prochaine liste des permissionnaires, son camarade Julien se déclara satisfait :
— Ça va bien : il en est ; donc, c'est moi qui pars.
Il était le premier inscrit de la liste suivante, et savait que Champloux refuserait sa permission. Tout le monde le savait comme lui. Après avoir profité une fois de son tour, comme les camarades, il était revenu en
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disant que, décidément, il aimait mieux ne plus quitter le secteur. D'abord, on avait cru à un accès de cafard à rebours, le cafard de la vie civile. On en voit quelquefois des crises, bien qu'il soit infiniment plus rare que l'autre, et l'on demeura convaincu que cette crise passerait. Mais Champloux persista dans son opinion.
Elle n'était partagée par personne. De tous les secteurs du front, celui de N... est l'un des moins favorisés. Quand ils reviennent des tranchées, particulièrement et odieusement boueuses, les hommes ne trouvent pour cantonnement que des villages détruits, — détruits à la main, comme ils disent, — avec un soin savant et méticuleux, par l'ennemi au cours de l'envahissante ruée qu'arrêta net la victoire de la Marne. On y loge dans des granges dont le toit effondré a été remplacé tant bien que mal par des bâches en toile goudronnée. Il n'y fait pas chaud et les fortes têtes se plaignent que la
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paille y est rare. Toutefois, elle semble plus abondante encore que l'eau ; et, même après dix-sept mois de campagne, il y a des gens qui aiment se débarbouiller. Ces délicats sont malheureux.
La seule maison qui soit restée debout est une demeure bourgeoise, construite vers la fin de l'avant-dernier siècle. Un Bon Jardinier de pierre presse laborieusement sur sa bêche au milieu du jardin ; une Pomone voluptueuse et sensible lui fait vis-à-vis.
Les Boches avaient déclaré insolemment qu'ils épargnaient cette propriété, parce qu'ils en auraient besoin à leur retour — pour un de leurs généraux. Mais, aujourd'hui, c'est un colonel français qui l'habite. Il a installé les bureaux de son état-major dans le salon ; il éprouve peut-être un secret et légitime plaisir à savoir qu'il contribue, par sa présence, à sauver d'un désastre suprême ces vieilles boiseries de chêne aux guirlandes
sculptées ; il a laissé à la place d'honneur le
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portrait de l'aieule, la jolie aïeule qui porte une mouche sur la joue gauche, au-dessous de ses cheveux poudrés à frimas. Elle a l'air de le regarder et de lui dire : « Je te remercie d'être ici, je te reconnais, tu es de mon monde, de ma race, et mon ami ! Quelle horreur s'ils avaient eu le temps, les autres, de m'emporter là-bas ! )> Cette seule figure, pour avoir pu rester à sa place, est comme le symbole de l'invasion domptée. On ne s'est pas fait tuer en vain, puisqu'elle est toujours là.
Telles sont, sans doute, les consolantes réflexions du colonel. Mais ses hommes, au milieu des ruines, dans cette grande plaine monotone et plate, d'où l'on voit venir de si loin, sur sa bicyclette, l'entreprenant marchand de journaux, le seul civil autorisé dans les cantonnements, et la seule distraction I Mais Champloux ! Et pourquoi, au contraire des camarades, ne rêve-t-il pas de changer d'air, ce sergent Champloux, de quitter quelques jours cette boue et ces décombres?
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Il ^ pourtant un foyer, il a une femme et des enfants, comme les amis.
Ce n'est pas une attitude, une affectation de sa part. Voilà deux fois déjà qu'il a laissé passer son tour, et il n'est pas d'attitude, de pose qui ne seraient vaincues par le mal du pays et le besoin d'imitation. Mais il ne veut point aller en permission, c'est un lait et les copains qui en profitent ne lui en sont point reconnaiesants. Ils disent seulement qu'il est louî, ou bien cocu...
Je l'ai cru, comme tout le monde, mais moi, je ne lui ai rien dit. Sans doute, à la fin, il s'est aperçu de cette délicatesse, et y a été sensible. Un jour que nous étions de service ensemble pour surveiller la distribution de la paille, — car elle était enfin arrivée, la paille, et, sans une exacte discipline, les hommes se la fussent disputée comme de l'or ou du vin, — il m'a dit :
— Je ne le suis pas plus que les autres... ou, du moins, je ne le suis pas davantage. Et
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puis, qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que c'est que ça?
II haussait les épaules. Quand on a pris l'habitude de regarder la mort en face, il y a des choses dont on se préoccupe moins que dans le civil. On ne les considère plus de la même façon. Je connais ce sentiment-là.
Il poursuivit :
— Je reçois des lettres de ma femme, très souvent. Ce sont de bonnes lettres, très tendres, de plus en plus tendres. Elle voudrait bien me revoir, elle me le dit, et je suis sûr qu'elle ne ment pas. Ça se sent ! Et ce n'est pas ici, n'est-ce pas, que je pourrais lui faire des infidélités? Pourtant, je n'ai pas le courage. Non, je n'ai pas le courage de retourner la voir !
» Au commencement, j'y suis allé, en permission... Mais ce n'est pas comme ça qu'il faut que j'explique, tu ne pourrais pas comprendre. Il faut que je remonte au début de la guerre, quand j'ai été mobilisé.
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» Je suis un homme de la terre, vois-tu, un campagnard. Ça ne m'empêche pas d'avoir été au lycée, d'avoir passé mon bachot. Et j'ai fait des vers, je me suis cru poète, je l'étais peut-être ; mais mon père est mort, je suis revenu dans mon coin du Nivernais, j'y ai retrouvé nos champs, nos bœufs, un élevage de chevaux, des bois et des prés, tout le bien dont je vivais, qui était ma fortune et qui allait rester sans maître. J'ai repris le bien, et il m'a repris. Il y avait derrière moi cinq générations qui ont mené cette vie-là, je n'ai pas éprouvé le besoin d'en sortir. Et il n'y en a pas où l'on jouisse davantage du plaisir d'être un chef, un vrai chef, qui n'a rien au-dessus de sa tête que le ciel — ce ciel qui dispose du soleil et de la pluie. Je vendais mon bois, mes chevaux, mes bœufs, je lisais les mercuriales pour les grains. Aux comices agricoles j'étais quelqu'un — et je faisais la politique de ma culture, pas une autre. Qu'on nous donne le chemin de fer
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d'intérêt local que nous attendons, bon Dieu t Et le meilleur député sera celui qui pourra nous le donner. Qu'on ne laisse pas entrer les blés d'Amérique, qu'on nous permette de faire tranquillement nos petites affaires, et je me fiche pas mal du reste ! Au moins, avec moi, on savait de quoi on causait, et ça me donnait de l'importance, du poids. La guerre est tombée au milieu de tout ça !
» J'ai une femme et deux enfants, mais je n'ai pas hésité à faire mon devoir. Personne n'a hésité, il n'y a pas de quoi me vanter. Je l'ai fait comme oh doit le faire, sans raisonner, parce qu'on ne raisonne pas plus l'amour de la patrie qu'un autre amour, et aussi parce que la patrie c'était mon bien, mes bêtes, ma terre — et que je ne voulais pas que d'autres que des Français fissent des lois touchant mes biens, mes bêtes et ma terre. Car ce serait ça, la défaite !
» Pourtant, j'avais le cœur gros de laisser la propriété. Ma femme se pendait à mon
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COU, elle ne pensait qu'à moi. Moi je pensais à elle, et au bien. Car c'est ça, un mari, un homme ! Il doit penser à tout. Les fenmies ne songent qu'au ménage et à l'amour. Je dis à la mienne : « Ce sera court, très court : trois, quatre, cinq mois au plus. Voilà comme il faudra emblaver ce champ-là, après la récolte. Voilà les bêtes qu'il faudra vendre, voilà celles qu'il faut garder.
II ne faut pas vendre le grain au-dessous de tel prix, et pas à telles gens : à celleslà ! » Ma femme pleurait, elle disait : « Je ne saurai jamais, je ne saurai jamais...
Ah ! quel malheur! » Et je lui répondais:
Mais si, tu sauras, petite bête ! Tu n'as qu'à bien te rappeler, et à faire comme j'ordonne. »
» Ça n'a pas trop mal marché. Dans sas lettres elle me parlait bien longuement des enfants, de l'amitié qu'elle avait pour moi, de la longueur du temps. Mais elle causait aussi du reste, et ça n'a pas trop mal marché,
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je le répète. Elle n'avait rien fait que selon mes ordres.
» Mais plus tard, quand j'ai vu que la guerre allait durer, je n'étais plus là, je ne savais plus quoi commander, je me rongeais.
Elle m'écrivait aussi qu'elle ne pourrait jamais s'en tirer, et j'essayais de lui donner des conseils. Et puis, petit à petit, elle ne m'a plus parlé que des enfants et du désir qu'elle avait de moi. De moi et des enfants, entends-tu, non plus un mot du bien. Ou des choses vagues. Ou des « J'espère que tu ne seras pas mécontent . »
» Je supposais : « Elle ne veut pas m'inquiéter, elle a raison. Et puis, je viendrai en permission à la fin de l'hiver, et j'arrangerai ce qui pourra encore être arrangé. Pas grand'chose, mais il faut faire la part du feu. »
» Je l'ai prise, ma permission. C'était au commencement d'avril, je me rappelle. Je ne peux pas tout dire. On ne doit pas parler
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de l'amour qu'on a dans son ménage, des choses de l'amour, quand l'amour est légitime. Mais comme j'ai été reçu, comme j'ai été reçu I Comme elle était ardente, et comme nous nous sommes aimés ! Mais, quand j'essayais de lui parler du bien, elle répondait : « Demain, mon chéri, demain 1 »
» Et, le lendemain, elle m'a montré les livres, elle m'a promené dans les emblavures, aux étables, dans les prairies d'élevage. Elle avait pris de nouveaux valets, elle avait tout fait à son idée, elle était fière d'avoir réussi en faisant à son idée, et elle voulait réussir encore mieux. C'était elle, la maîtresse du bien. Je ne voyais en elle que ce chef qui avait pris ma place, et non pas ma femme.
C'était moi qui étais devenu la femme, et elle le mari. Elle me répétait : « Mon amour !
mon amour ! » du ton que j'avais eu, du temps que j'étais le maître. Et elle ajoutait : « Tu vois, je ne m'en suis pas trop mal tirée.
Tu peux être rassuré ! »
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» J'étais trop rassuré. Je le suis trop.
Qu'est-ce que je puis dire, qu'est-ce que je puis ordonner, en quatre jours? J'aime mieux ne plus revenir jusqu'à la fin de la guerre.
Alors, alors... Et même qui sait, alors? Les femmes ont pris l'habitude de l'autorité, ce ne sera plus conmie avant. Le monde mr^ bien changé...
Lorsque l'abbé Gouru, auparavant curé de la Neuville-Saint-Clair, en Vendée, pour le présent caporal au ...® d'infanterie, apprit qu*il était nommé sergent, mais en même temps affecté à un autre secteur, il n'accej^a pas ces deux nouvelles avec xme égale satisfaction. Certes, le gros galon d'or, tout neuf, qu^il portait à cette heure sur la manche, lui faisait plaisir. Mais il n'est pas, outre mesure, ambitieux d'autorité, son âme est aussi simple que ses goâts sont modestes. La violette, plutôt que le lys orgueilleux, pourrait être son
emblème. Il n^aspirait pas plus aux ivresses du commandement militaire qu'il n'avait jamais souhaité, sous la robe sacerdotale, les grandeurs de l'épiscopat. Mais il se sentait malgré tout content de passer sous-officier € parce que comme ça, avouait-il avec franchise, on est tout de même moins embêté ».
La forme même dans laquelle il exprima cette pensée prouve que la vie des camps, tout en laissant immaculées ses mœurs, intacte sa foi, n'est pas sans avoir eu quelque influence sur son langage, bien qu'en toute innocence. Seulement, ce qui lui parut beaucoup moins agréable, c'était de passer dans un autre régiment, de voir de nouveaux visages, de subir une nouvelle accUmatation. Dans son ancien secteur, les camarades, tout de suite, avaient été bien gentils. Ailleurs, il ne savait pas ce qu'il allait trouver. Par un parallélisme assez naturel, les sousofficiers de la 2® section de la compagnie qui garde les tranchées du bois Corneau éprou-
vèrent des sentiments assez analogues : pour remplacer le pauvre Michard, qui venait d'être tué si malheureusement, on leur envoyait un curé. Ça, c'était plutôt malheureux ! On était arrivé à se créer une petite vie relativement confortable. Le cuistot était assez bon, le capitaine et le lieutenant intelligents, et par conséquent à la fois faciles sur le service, ménagers de la vie des hommes à l'ordinaire, et inspirant confiance quand le moment était venu de risquer sa peau. Enfin une bonne section et un bon secteur, où tout le monde vivait d'accord. Michard y avait laissé de sincères regrets : ceux-ci s'accrurent quand on apprit le nom et l'ancienne qualité de celui qui allait s'asseoir sur la caisse d'emballage, siège de son prédécesseur dans la petite popote des sous-officiers, et coucher sur le cadre de bois, tendu de fil de fer, resté vide dans l'abri souterrain que Michard avait partagé avec le sergent Sagnier. Celui-ci se souvenait d'avoir été peintre décorateur
dans une manufacture de tapisserie. Le f<mrrier Chopin avait exercé dans le civil la profession de voyageur de commerce.
— On était si bien ensemble ! dirent-ils.
Ils ajoutèrent quelques récriminations sur ce cochon de métier. Puid ils attendirent avec résignation. Vingt-trois mois de campagne leur avaient enseigné- qu'il faut prendre le temps comme il vient, puisque, quoi qu'on fasse, le temps vient sans qu'on y puisse opposer quoi que ce soit. On grogne, voilà tout.
Grogner, pour le soldat, c'est la même chose que la prière pour le chrétien : une invocation jaculatoire à des puissances supérieures qui écoutent ou n'écoutent pas ; mais cela soulage. Et aussi, à exprimer son opinion, on se sent un homme libre : on se réfugie dans le for intérieur de l'âme.
Le ci-devant curé de la Neuville-Saint- Clair arriva un jour, vers quatorze heures.
Nulle austérité ne se lisait sur son visage :
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le sergent Goura était un- petit homme, entre trente et quarante, un peu replet, au pas vif, et d'aspect débonnsâre bien que sa grosse tête et son nez, qui n'était pas grand, mais pourtant busqué^ fissent penser* à son illustre compatriote Clemenceau. Toutefois, il était si propre et rasé de si près que sa figure avait gardé quelque chose qui rappelait son carae^ tère sacré. Ainsi du moins* en jugèrent le sergent Sagnier et le fourrier Chopin, qui le dévisagèrent fort longuement et sans complaisance.
— Il est deux heures, déclara tranquillement le sergent Gouru, fidèle aux anciens us astronomiques, après les premières préseur tations. On a peut-être le temps d^ajouter ceci au menu de ce soir.
Il venait de tirer de son bagage une volaille avantageuse et deux bouteilles de bonne mine.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? demandèrent Sagnier et Chopin, subitement attentifs»
— Ça, fit-il, c'est l'oie fourrée de madame
Goducheau, et deux bouteilles de muscadet que m'envoie madame Ferrières : deux bien respectables personnes 1
— Tiens, tiens 1 dit Sagnier.
— Et.., interrogea Chopin, il vous en arrive souvent des cadeaux comme ça ?
— ^ Quelquefois, répondit le sergent Gouru avec une réserve paisible.
Les sous-ofBciers commencèrent à juger que le curé de la Neuville-Saint-Clair avait du bon. Bientôt ils découvrirent qu'il possédait d'autres mérites. Il était doucement gai. Il était absolument serviable et bon, et il ne semblait point que ce fût par vertu, mais par tempérament. Au total, on n'aurait jamais cru que c'était un curé. Il accomplissait les devoirs que sa profession religieuse lui imposait, mais avec tant de discrétion qu'on ne s'en apercevait point, et d'ailleurs les réduisait avec sagesse à l'indispensable. Au fond, la discipline militaire lui semblait peut-être plus facile, plus humaine que celle
qu'il avait accoutumé de subir depuis son adolescence. Il n'en disait rien ; à peine, il est permis de le supposer, s'en rendait-il compte ; mais un sourd travail s'opérait en lui. Dans le fond immuable de son âme il était toujours prêtre, il le resterait toujours ; ni sa foi ni ses mœurs n'étaient atteintes.
Mais accomplissant à toute heure du jour les gestes d'une autre profession, gestes d'autant plus nécessaires, d'autant plus puissants sur les habitudes qu'ils étaient dictés par le danger et par l'exemple, il devenait surtout un soldat comme tous les soldats, un sous-officier comme tous les sous-officiers, un peu meilleur encore, si possible, étant tout pénétré de l'obligation du devoir, quel qu'il soit. Et toujours de bonne humeur, par sur croit, parce qu'il était né comme ça. Chopin et Sagnier s'étaient mis à l'aimer de tout leur cœur, et il les aimait de tout son cœur.
Somme toute, la vie était bonne. On partageait les cadeaux de l'arrière. On par-
tageait surtout, par conséquent, les dona généreux que madame Goducheau, madame Ferrières, d'autres encore, ne se fatiguaient point de faire parvenir à leur ancien curé.
On faisait des manilles et des piquets, on était copains, vraiment copains, on causait de tout gentiment, politique et religion exceptées, — il y a chez les Français, quand ils le veulent, une admirable délicatesse à éviter tout ce qui peut froisser les sentiments d'un camarade. — Mais Chopin et Sagnier parlaient de leur ancien métier, de leurs femmes, de leurs enfants ; le sergent Gouni contait sans gêne des histoires de sa Vendée, même grasses, et donnait tant qu'on voulait des informations, du reste bienveillantes, sur mesdames Ferrières et Goducheau, ces excellentes personnes. Dans le réduit profond, sous le toit de rondins qui abritait leur popote, ces trois hommes goûtaient tout le charme de la véritable amitié. Si étroitement serrés, ils ne pouvaient avoir de secrets l'un pour
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l'autre. Ils dormaient, mangeaient, s'habillaient, pensaient ensemble.
Un jour que Chopin, la table desservie, se préparait à écrire une lettre à sa famille, il releva tout à coup la tête.
— Quel jour sommes-nous, aujourd'hui?fit-il.
— Lundi, mon vieux, répondit Sagnier, lundi 12 mai.
Le sergent Gouru éprouva un choc subit qui le fit blêmir légèrement.
— Lundi, cria-t-il, lundi ! Vous ne voulez pas dire qu'hier c'était dimanche?
— Naturellement.
— Bon Dieu de Bon Dieu !
— Qu'est-ce que ça peut te faire?
Le curé de la Neuville-Saint-Clair laissa retomber sur sa capote deux bras un peu courts, mais désespérés :
' — Bon Dieu ! dit-il, j'ai oublié de dire ma messe!
Ses deux amis furent parfaits. Ils n'eurent même pas envie de rire.
— Que veux-tu, mon vieux, dit Chopin, tu es comme nous : tu as pris la couche 1