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CEUX D'EN FACE

— Hans, mon pauvre Hans, tu étais décidément plus heureux quand tu t'appelais Emile !

Hans Wippermann, soldat au 5® poméranien, venait de se faire à lui-même cette réflexion. Il eût été fort embarrassé de l'adresser à d'autres, se trouvant tout seul sur une grande route toute encombrée des débris qu'y avait laissés la retraite de son corps d'armée après la bataille de l'Ourcq. Hans, aux premiers jours de septembre, s'était cru, comme tous ses camarades, absolument

certain d'entrer dans Paris : mais il avait encore une raison de plus qu'eux tous de s'en réjouir. Cinq ans il avait servi, en qualité de garçon de café, à Robinson, près de Sceaux, et au Vrai Robinson, là-même où l'on voit l'enseigne d'un si beau Crusoé, son perroquet sur l'épaule, pendue à l'un 'des vieux châtaigniers qui bordent le chemin. Rappelé dès le premier jour de « l'état de menace de guerre » et parti comme réserviste avec le 5* poméranien, ayant, comme toute l'Allemagne, escompté une campagne rapide et glorieuse, il se faisait une joie toute particulière et bien vive d'arriver un beau matin chez le patron du Vrai Robinson avec son casque à pointe, ses belles bottes, tout son fourniment en cuir fauve, mais en maître, cette fois, en maître qui inspirerait une terreur respectueuse. Qu'est-ce qu'il allait prendre, le singe ! et qu'est-ce que lui, Hans, allait prendre au compte du singe. « Emile ! » allait crier le propriétaire du

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Vrai Robinson, stupéfait. « Non, pas Emile, Hans Wippermann, soldat au 5® poméranien. Et prenez une attitude respectueuse, mon bonhomme I » Le patron prendrait une attitude respectueuse, et le servirait, le servirait à l'œil, la serviette sous le bras. Hans avait déjà fait son menu...

Mais voilà qu'au lieu de tomber en tournoyant sur Versailles et Robinson, on avait commencé de reculer ! Hans connaissait trop bien les environs de Paris pour ne pas s'en être rendu compte avant le feldwebel, peutêtre avant l'oberstleutnant lui-même. Évidemment, il y avait eu quelque part « un pépin », comme il se le disait familièrement dans son for intérieur, en homme qui n'ignorait aucune des nuances les plus subtiles de l'argot en usage sur les bords de la Seine. Et, comme il était éreinté, que sa compagnie crevait de faim, que les chefs, à mesure que la situation devenait plus pénible, se montraient plus roides, Hans avait profité de sa

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connaissance approfondie du français pour accomplir sa petite retraite à lui tout seul. Elle était ainsi plus sûre, sinon plus confortable. Hans avait l'estomac vide, car ses compatriotes avaient dévoré sur leur passage, à Taller et au retour, tout ce qui se pouvait dévorer ! Voilà pourquoi, philosophiquement, il commençait à juger qu'il eût mieux fait de continuer à s'appeler Emile, même en payant le prix, même en se laissant interner dans un camp de concentration.

« Qu'est-ce que ça peut bien me f... d'être Boche ou Français, songeait-il : en premier lieu, je suis garçon de café. C'est pas Guillaume qui me fera des rentes. »

Mais comme pour l'instant, l'essentiel était de manger, ainsi que de se débotter, de reposer ses membres las et de dormir, il quitta SCS méditations d'ordre général pour décider qu'il allait prendre un chemin de traverse. Hors de l'itinéraire des armées bousculées il devait trouver plus aisément ce qu'il cherchait.

Son espoir se réalisa : ce fut bientôt à ses yeux une aimable villa, à quinze cents mètres d'un gros village, bien assise sur un coteau boisé, au-dessus d'une rivière paisible qui bordait le jardin, un grand jardin anglais, harmonieux et solitaire, presque un parc. Et elle était abandonnée ; pour comble de chance, elle était abandonnée 1 C'était comme dans les contes de fées. La porte de la grille s'ouvrait au loquet; au rez-de-chaussée, une fenêtre bâillait... Hans l'enjamba et se trouva dans une salle de billard. Les deux billes blanches et la rouge se trouvaient encore sur le tapis, les queues dormaient au râtelier : la maison n'avait pas même été pillée. De plus en plus, c'était comme dans les contes de fées. A l'office, Hans constata l'existence d'une miche de pain entamée, un peu dure, et de boîtes de conserves ; dans la cave, une provision de bouteilles respectable et d'un gros tas de pommes de terre.

Son premier soin fut de faire lui-même sa

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petite cuisine, modestement et comme un sage.

Quand il eut, ainsi que les héros d'Homère, calmé la faim et la soif, Hans explora les aitres. Il n'eut pas de peine à distinguer la chambre du maître de la maison : c'était à n'en pas douter la plus belle, au premier étage, avec un cabinet de toilette. En soupirant d'aise, Hans retira ses bottes. Et puis son dolman, et puis sa culotte : enfin il fut bientôt nu comme un petit saint Jean. Ceci lui inspira l'idée de prendre un bain ; il prit donc un bain : l'appareil de chauife était en excellent état, de quoi il se félicita.

Au moment de se coucher, il lui fallut choisir entre une chemise de nuit et un pyjama de soie : les tiroirs de cette grande commode, entre les deux fenêtres, étaient pleins de richesses vestimentaires. Il choisit le pyjama, comme plus riche et plus avantageux, et dormit dans une paix profonde.

Hans fut réveillé le lendemain par le chant

des oiseaux. Le paysage était doux et poétique, mais surtout, et c'est ce qui lui fit le plus de plaisir, silencieux. Hans reprit un bain, — on n'en saurait trop prendre, — passa une chemise de grosse toile et son caleçon ; mais, au moment de mettre ses bottes, soupira : qu'elles étaient dures, qu'elles étaient crevassées, qu'elles étaient sales ! Combien ces pantoufles, là, sous le lit, étaient plus souples et hospitalières ! Il enfila les pantoufles...

Le reste vint tout seul : vingt minutes après, Hans avait revêtu l'une des chemises du maître de la maison, des chaussettes de soie, un pantalon qui gardait un pli distingué, un gilet d'été d'une fantaisie charmante, et un veston d'appartement en molleton gros bleu. 11 en tira même un porte-cigares, encore à moitié garni de havanes, et deux ou trois lettres, à l'adresse de M. Adolphe Lepic.

— Le nom du proprio ! se dit Hans. Et y a pas à dire, c'était un chic proprio !

Ces lettres lui créaient un commencement d'état civil. Sa résolution fut vite prise :

remplir une valise d'effets brillants et avantageux, aller au village, louer une carriole, en se donnant pour un malheureux émigré des départements envahis, et filer sur Paris, où il espérait bien se débrouiller. Mais d'abord il résolut de déjeuner sohdement : il n^était pas pressé, et la maison était bonne.

Ce retard fut la cause d'une péripétie qui lui parut funeste : tout un peloton, tout un peloton de chasseurs à pied, sans faire de bruit, venait d'arriver devant la grille, la franchissait, puis prenait des dispositions militaires pour le cas d'une surprise, de coups de feu tirés des fenêtres : Hans Wippermann était pris 1 II était pris comme dans une souricière ! Son premier mouvement fut un désespoir mêlé de dégoût : il s'était senti si près du salut ! Mais un ressaut de sa volonté l'éleva bientôt à la hauteur des circonstances. Il ouvrit lui-même la porte

de la maison, il se précipita jusqu'à la grille :

— Vive la France 1 Vive la France I

Ses bras levés au ciel, sa mine ravie disaient sa sincérité. Le lieutenant qui commandait le peloton n'eut pas un soupçon :

— Vous êtes le propriétaire?

— Oui, mon lieutenant : monsieur Adolphe Lepic. Le propriétaire : monsieur Adolphe Lepic ! Vive la France ! Vive la France !

— Vous avez dû en voir de dures? fit le lieutenant.

— Non, mon lieutenant, je n'ai pas vu un Prussien, mais mes domestiques sont partis, ils ont eu peur, ils m'ont laissé seul... Qu'importe ! vous voilà : Vive la France !

Toute la maison est à vous... Voulez- vous prendre un bain?

— Monsieur, fit le lieutenant tout ému, permettez-moi de vous le dire : c'est la première fois, depuis que ma compagnie a repris la marche en avant, que je reçois un si gêné-

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reux accueil ! Oh I... j'ai vu de bons Français : mais vous êtes le meilleur 1

— Que voulez-vous, répondit Hans, sincèrement, c'est que j'ai vécu en Allemagne. Je les connais les Allemands : tous des salauds ! Les officiers, surtout. Ah ! mon lieutenant, ces officiers !

Ils s'embrassèrent.

On ne doutait pas de lui : il était accepté décidément et sans peine, par les vainqueurs, comme M. Adolphe Lepic, rentier et propriétaire français, Français de bonne souche. Français incontestable ! Le sentiment du salut, d'un salut qu'il osait à peine espérer quelques minutes auparavant, gonfla son cœur d'une ivresse légère, lui inspira de faciles générosités.

— Toute la maison est à vous I dit-il au lieutenant de chasseurs. Installez- vous oomme vous voudrez, installez vos hommes où. vous voudrez ! Voilà les clefs de la cave : il y a

encore quelques bonnes bouteilles. Voici la porte de l'office : il y reste encore, il me reste encore quelques boîtes de petits pois conservés, d'une bonne marque. Allez, allez !

Prenez vos aises... Vive la France !

Le lieutenant voulut lui signer des bons de réquisition : Hans déclara libéralement que c'était inutile, qu'il ne consentirait jamais à rien accepter de ses sauveurs, des sauveurs de la France ! Il était fou de joie, et aussi d'orgueil : un officier lui parlait comme à un égal, à lui, Hans Wippermann, soldat au 5® poméranien, que les officiers du 5« poméranien avaient mené à coups de cravache. Un officier insistait pour qu'il gardât sa chambre, sa belle chambre du premier étage...

— Et même, monsieur, votre bureau, à côté du salon : vous devez avoir besoin de votre bureau.

Hans trôna donc dans le bureau de M. Adolphe Lepic, assis devant le secrétaire

de M. Adolphe Lepic, entouré des papiers, des lettres, des baux de fermage, de toutes les pièces authentiques qui le faisaient entrer dans la peau de M. Adolphe Lepic, et de la sympathie universelle. Il entendit les hommes du peloton déclarer qu'il était un chic proprio : juste ce qu'il avait lui-même pensé de M. Adolphe Lepic, la nuit précédente. Cela lui fit plaisir et lui communiqua des pensées en accord avec sa situation nouvelle : devenu propriétaire français, il n'était pas loin de se sentir véritablement Français, de reconnaître en lui-même qu'une nouvelle nationalité lui avait poussé à l'instant que lui tombait des nues sa nouvelle fortune.

— J'ai été Hans, songeait-il. En vérité, il y a très longtemps, il y eut en Allemagne un pauvre diable qui s'appelait Hans Wippermann. Après ça, j'ai été Emile, garçon de café : ça valait déjà mieux I La France est un bon pays. Je suis redevenu Hans pour faire des marches de cinquante kilomètres.

recevoir des balles de lebel, des obus de 75, et la schlague par-dessus le marché. Ces souvenirs sont désagréables. Aujourd'hui que je m'appelle Adolphe Lepic, mon existence est délicieuse. Je ne demande qu'à rester Adolphe Lepic jusqu'à la fin de mes jours.

Il se faisait ses réflexions en prenant le frais dans la grande allée de platanes, au bout du jardin, sur une terrasse qui dominait un paysage français, harmonieux et doux. Le lieutenant vint l'y rejoindre.

— Hein, lui dit Hans sincèrement, la main tendue vers un des beaux platanes, aux troncs tigrés de bronze et de lait : ils n'en ont pas de pareils, en Bochie !

Le lieutenant répondit en le félicitant sur les charmes de sa propriété.

Huit jours, huit jours égaux et savoureux se passèrent de la sorte. Les détachements succédaient aux détachements et trouvaient toujours le même accueil. Hans était main-

tenant nourri sur « l'ordinaire i>, les provisions étant épuisées : le moyen de ne pas reconnaître l'hospitalité si large d'un homme si cordial, et si coulant sur les inévitables petites dégradations de sa propriété : les arbres coupés pour alimenter le feu de la cuiûne et installer des chevaux de frise, les vitres cassées par un soldat maladroit 1 On ne cessait de le remercier. Ces compliments firent naître une idée nouvelle dans la tête inventive de Hans.

— Ne me remerciez pas, allez I C'est trop naturel, j'avais fait le sacrifice de tout ce qui est ici, je croyais que les Boches n'en lais*seraient rien. Et j'allais m'en aller, au moment où vous êtes arrivés... Au fait, il faut que je m'en aille : vous êtes revenus après les Allemands, les Allemands peuvent revenir. Ne dites pas non, ne dites pas non ! A la guerre, on ne sait jamais. Le plus sûr pour moi est de retourner à Paris. Mais tenez :

avant de quitter la maison, je vendrais bien

tout ce qui pourrait vous y convenir : ce serait toujours ça de gagné !...

Ce qui, jusque-là avait empêché Hans de quitter les territoires militairement occupés, c'était qu'il ne possédait pas un sou d'argent français : il venait de découvrir cet ingénieux moyen de s'en procurer."

L'ofScier auquel il adressait cette proposition si avantageuse pour les deux parties déclina cette offre pour lui-même, mais ne vit nul inconvénient à ce que ses koounes pussent profiter de cette occasion de se ravitailler en vêtements bien chauds pour l'hiver qui s'annonçait, effets de dessous, et ustensiles de cuisine qui pourraient servir dans les tranchées : on commençait; à parler d'une longue guerre de tranchées. Hé quoi? M. Adolphe Lepic était bien le maître de son bien : il pouvait en faire ce qu'il voulait.

Hans était absolument de cet avis : il organisa gaiement des enchères publiques.

— Trois cinquante, une casserole de

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cuivre. Ce n'est pas cher, rendez-vous compte. Les Boches paieraient bien plus que ça. Du cuivre pur, première quaUté, étamé à neuf. Quatre francs? Personne ne surfait?

Adjugé !

»... Une chemise de flanelle, bon état, état

\ de neuf, pointure 40, marque de Lewis et

Brown, fournisseurs du high life. Regardez

l'objet, faites circuler. Trois francs? Ça vaut

mieux que ça...

Hans s'était déjà constitué un assez joli pécule quand une charrette, conduite par un homme en blouse qui fumait sa pipe, s'arrêta devant le perron. Il en descendit un vieux monsieur, les yeux vifs sous un chapeau melon tout cabossé par le voyage.

— Qu'est-ce que c'est que ça, fit le nouveau venu, considérant avec indignation ce début de pillage... Des Français, des soldats français qui dévalisent ma maison 1 ajoutat-il d'un air scandalisé. J'irai me plaindre à la division.

— Votre maison ! dit l'ofBcier, incrédule, et s'efifaçant pour montrer Hans, qui blêmissait. Il ne faudrait pas nous la. faire. Voilà monsieur Lepic...

— C'est moi, monsieur Adolphe Lepic, cria le vieux monsieur : monsieur Adolphe Lepic. Regardez mon passeport : Adolphe Lepic ! Est-ce écrit?

Puis, regardant son usurpateur, il enleva tout à coup son pardessus et sa jaquette, comme s'il voulait boxer. Mais c'était une autre idée qui lui était venue ;

— Il a pris mes vêtements, il se fait passer pour moi. Regardez le collet de son veston, vous trouverez le nom du même tailleur !

C'est un voleur, c'est un escroc... C'est peutêtre un espion.

L'uniforme de Hans, ses bottes, sa chemise et son caleçon matricules, retrouvés dans une des commodes de la belle chambre où il avait passé trois si heureuses semaines, achevèrent de conter l'histoire. Et Hans avoua, en pleurant :

— Non, disait-il, je ne m^appelle pas Adolphe... Mais je suis Emile 1 Je vous assure que je suis Emile ; qu'on me mette dans un camp de concentration, qu'on me garde prisonnier, et je jure de rester Emile jusqu'à la fin de mes jours. Je suis Emile, garçon de café ! J'avais de bons certificats, je ne retournerai jamais, jamais en Allemagne !

L'officier n'y comprit rien. Le livret retrouvé avec l'uniforme parlait clair : il avait devant lui Hans Wippermann, soldat à la 3« du 2 du 5® poméranien, pillard pris sur le fait et peut-être espion. En tous cas le vol d'objets mobiliers était patent et la loi militaire réglait la question. Hans, les yeux bandés, fut adossé au mur de l'écurie. Il suppliait, épouvanté :

— Laissez-moi espionner pour vous \ Je vous jure que je rendrai des services.

— ... Tout ça m'empêche pas, murmura avec regret l'un des acheteurs, quand on

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emporta quelques moments plus tard le corps inerte, que si le monsieur n'était pas arrivé, j'avais pour trois cinquante une bien chouette chemise de flanelle !

Le monsieur, qui l'entendit, la lui donna pour rien.

Et ainsi disparut de ce monde Hans Wippermann, qui était aussi Emile, mais qui eut le tort de vouloir se faire appeler Adolphe.

Au D^ Paul Couchoud.

Le père Didat, le jardinier, était en train de inénager, au fond du potager, une cachette pour les pommes de terre : un lit de pierres de craie, contre le mur d'espalier, les pommes de terre par-dessus, et puis encore des pierres pour couverture et sur les côtés.

« C'est vraiment, songeait Didat, tout pareil un tas de matériaux 4aissé par les maçons. C'est innocent et respectable. » Et il se frottait les mains... A ce moment, sa

femme l'appela du bout du jardin et presque aussitôt il Taperçut. Elle avait les mains dans les poches de son tablier bleu, mais se hâtait sur ses jambes massives, autant que le lui permettaient son poids et trente ans de rhumatismes.

— Didat ! criait-elle, dépêche-toi : ils reviennent ! "

Le jardinier montra plus de mauvaise humeur que d'épouvante. Depuis huit jours que ces cochons d'Allemands descendaient vers Paris, il avait pris l'habitude. La villa de M. Berquier, dont il avait la garde, est isolée en pleine campagne, campée sur un éperon rocheux qui domine la Marne. Sur l'autre façade, une allée de vieux tilleuls, que M. Berquier appelle orgueilleusement l'ailée des trois cents mètres, va rejoindre la grand'route. Le service d'étapes de l'armée allemande l'avait toujours négligée. Les quelques hommes qu'on eût pu loger dans cette villa, d'ailleurs confortable, se fussent trouvés trop

en Pair, trop éloignés des villages où Ton cantonnait le gros des troupes. Maïs, chaque fois que passait un détachement, à la vue du toit d'ardoises, du paratonnerre orné d'une girouette, des cheminées en briques roses chaînées de pierres blanches, de tout cet ensemble qui, à travers les arbres, trahissait une maison riche, le détachement s'arrêtait une petite heure, et « venait voir ».

Didat avait déjà reçu une demi-douzaine de ces visites peu désirées. Les Allemands sonnaient avec une tranquille assurance à la porte de la grille et d'abord se faisaient indiquer la cave. Quatre ou cinq bouteilles par homme ne leur faisaient pas peur et ils buvaient l'eau-de-vie de marc dans des verres à pied. Après quoi, lentement, commençaient leurs perquisitions. Ce qui, presque toujours, étonnait le plus le père Didat, c'était leur ignorance presque totale de la valeur des objets sur lesquels s'exerçait leur choix : sans •doute cette villa a-t-elle été négligée par les

experts qui, avant la guerre, ont dressé la liste des meubles, des tableaux, des bibelots anciens qu'il serait bon d'emporter au delà du Rhin. Une fois seulement un officier coupa au canif une toile de médiocre valeur, la roula et la confia, pour l'emporter, à son ordonnance. L'argenterie, lagarde*robe abandonnée par les propriétaires, le linge avaient été surtout la proie de ces voleurs casqués.

Encore négligèrent-ils presque tous les dentelles que madame Berquier avait oubliées dans ses tiroirs. Au contraire, les chambres de bonnes avaient été complètement dévalisées : ici, les soldats avaient reconnu ce qu'ils avaient l'habitude de voir et d'admirer : ils pouvaient piller dans leur monde.

... Le père Didat haussa les épaules.

— Combien sont-ils? demanda-t-il à sa femme.

— J'en ai vu un, répondit-elle. Les aiutres suivent, probablement.

Ils remontèrent par l'allée des ifs. Cette fois

on ne sonnait pas. La crosse d'un fusil faisait retentir le fer de la grille. Et madame Didat s'écria, étonnée, presque scandalisée :

— On dirait qu'ils ne sont qu'wn, cette fois-ci !

Il n'y avait qu'un Allemand, en effet, devant la porte ; et, tout du long de l'allée des trois cents mètres, aussi bien que sur la grand'route, on n'en distinguait aucun autre. C'était un grand Poméranien, portant, sur son uniforme réséda effroyablement sale, outre le riïcksack d'ordonnance, une musette d'origine française, sans doute prise sur un champ de bataille, et bourrée jusqu'à en craquer de choses qu'on ne voyait pas. Didat ne s'aperçut pas à cet instant qu'il avait fait disparaître le numéro de son régiment. Sur ses joues, une barbe de quinze jours, rousse, dure comme le poil d'un sanglier, et des mains couvertes d'une crasse noire si épaisse que, quand il les grattait, ses ongles y laissaient des traces blanchâtres qui ne s'en allaient

pas. Il avait un air à la fois de méfiance et de méchanceté. Un chemineau armé d'un fusil.

Et c'était bien cela qu'il était, après tout.

— La cave I dit-il. Boire !

Le père Didat haussa encore une fois les épaules. Il s'y attendait.

Donc, il conduisit l'Allemand à la cave.

— Champagne ! dit l'homme.

— Il n'y en a plus, expliqua le jardinier.

Allemands, autres Allemands, tout boire le Champagne.

Il joignait le geste à la parole. Le chemineau armé n'eut pas l'air content...

— Beaujolais? proposa Didat.

Le soldat cassa le goulot d'une bouteille et jugea que le vin était faible.

— Bourgogne 1 ordonna-t-il.

Le père Didat finit par lui découvrir du bourgogne. Le soldat en choisit trois bouteilles, auxquelles il joignit un flacon de bénédictine.

— Porter ça 1 conclut-il.

En sortant de la cave, les deux hommes rencontrèrent madame Didat.

— Dîner, lui commanda le soldât, en lui mettant les bouteilles sur les bras. Bon dîner. Soupe, omelette, mouton, veau, bœuf, jambon, entremets. Sucre. Beaucoup sucre.

Fusiller si pas bon dîner !

Puis, la main sur l'épaule du jardinier :

— Visiter maison. Tout, tout.

Il se montra réellement vexé que l'argenterie eût disparu. Dans la salle à manger, il s'empara de deux appliques en cuivre doré que ses prédécesseurs avaient né^igées, parce qu'elles étaient vissées contre la muraille. Il entr'ouvrit sa musette pour les y loget et le jardinier y put entrevoir une louche d'argent, des gobelets d'argent, un bracelet portebonheur en or et même trois billes de billard : le butin de ses expéditions précédentes.

— Chemises, dit-il alors, caleçons, gilets de flanelle.

Mais tout avait été enlevé. Il manifesta une

fureur dangereuse et prit le père Didat à la gorge. Madame Didat, terrorisée, lui donna une des chemises de son mari. Pour la mettre, il entra dans le cabinet de toilette de M. Berquier et découvrit une baignoire et un chauffebain.

— Bain I dit-il. Chauffer, vite !

Le père Didat dut lui chauffer un bain et ressuyer quand il en sortit. Tout nu, gigantesque, il se mit alors à parcourir le cabinet de toilette et découvrit un flacon d'eau de Lubin et un bâton de cosmétique. Il écrasa tout le bâton de cosmétique dans sa barbe hideuse, se versa le flacon d'eau de Lubin dans les cheveux. Et puis, il dina...

Il but les trois bouteilles de bourgogne. Il but le flacon de bénédictine et, quand il l'eut vidé, demanda « autre chose ». On lui donna de l'eau-de-vie de marc, et il but encore de l'eau-de-vie de marc. Mais, chose étrange, à mesure qu'il buvait, il devenait plus mélancolique. Son inquiétude paraissait grandir en

proportion de son abrutissement. Il choisit pour dormir la chambre de M. Berquier, mais exigea que Didat jetât un matelas en travers de la porte et s'y couchât lui-même. Le jardinier garda sa faction jusqu'à ce qu'il l'entendît ronfler. Alors, se relevant, il descendit dans le jardin.

Il se sentait le cœur plein d'une rage amère, où il entrait de l'humiUation. Jusque-là, c'étaient des détachements entiers, des quinze ou vingt hommes qui avaient envahi la maison dont il avait la garde, et qui l'avaient pillée. Et que pouvait-il faire alors contre le nombre? Mais celui-là, ce chemineau, cette brute insolente et grossière, ce voleur de ^and chemin ! Dans la cuisine, le couteau qui lui servait à saigner les porcs lui tomba sous les yeux. « Si je le tuais? songea-t-il, si je le tuais? » Et il voyait comment il le tuerait, comment il l'enterrerait dans le jardin. Puis il se disait : a Si je le tue, et s'ils s'en aperçoivent, ils me fusilleront, ils fusilleront

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ma femme. » Il se sauva dans le jardin, pour fuir la tentation. A de certaines minutes il lui semblait qu'elle devenait plus forte, et il retournait à la cuisine prendre le couteau. Puis il le rejetait, tout tremblant, et retournait dans le potager.

Toute la nuit, se passa ainsi. Quand Taube parut, il essuya sur son front de grosses gouttes de sueur froide et s'en fut réveiller le pillard.

Le pillard fit sa toilette avec le peigne de M. Berquier, la brosse à cheveux de M. Berquier et ce qui restait de l'eau de Lubin de M. Berquier. Mais il se hâtait ; il n'avait pas l'air à son aise.

— Regarder, disait-il au père Didat. Regarder par la fenêtre. Personne?

On ne voyait personne. Mais, vers six heures, dans le lointain, un aigre chant de fifres déchira l'air. Et l'homme blêmit. Il se mit à la fenêtre et veilla. Le chant des* fifres se rapprochait. Par la grand'route, ime co-

lonne grise déboucha. L'homme se coucha sous le rebord de la fenêtre.

— Venir? demanda-t-il. Venir?

Ils menaient Puisque c'était la coutume !

quinze ou vingt fantassins, commandés par un lieutenant, allaient encore boire à^la villa le coup du matin. L'homme fit un bond jusqu'au cabinet de toilette et s'y enferma en mettant un doigt sur ses lèvres.

— Pas dire ! Pas dire !

... Le lieutenant allemand avait le monocle à l'œil. Un lieutenant allemand comme tous les lieutenants allemands. Et il demanda la cave, comme tous les Allemands. Mais à son tour le père Didat mit un doigt sur ses lèvres...

Le mouvement qui le poussa fut purement instinctif. Le coquin qui l'avait brimé, qui l'avait pillé douze heures durant paraissait souhaiter qu'on ne révélât point sa présence. Donc, il fallait la révéler. Celui-là ne valait ni plus ni moins que les autres : mais ce n'était point une raison pour qu'il ne payât point

pour les autres... Didat conduisit le lieutenant et quelques hommes, baïonnette au canon, jusqu'à la porte du cabinet de toilette.

— Allemand ! indiqua-t-il. Allemand, là !

Le lieutenant jeta un ordre à ce qui était derrière cette porte, et comme rien ne répondit, que le silence, il la fît enfoncer. L'Allemand était à genoux, les mains jointes.

Le père Didat ne peut pas très bien expliquer ce qui s'est passé parce qu'il ne comprend pas l'allemand. Il sait seulement qu'on ouvrit la musette du soldat, qu'on en tira les appliques de bronze doré, la louche d'argent, les billes de billard, et que le lieutenant aussi fleurait avec dégoiit la chevelure de ce Poméranien en montrant du doigt la bouteille d'eau de Lubin, vide, déplorablement vide.

Le lieutenant lui envoya deux soufflets et un grand coup de botte dans le derrière, puis lança un ordre. Alors les soldats lui donnèrent aussi des coups de botte dans le derrière pour lui faire descendre l'escalier, et le père

Didat suivit pour voir. Il vit. Deu^ minutes après, le Poméranien était fusillé contre le mur de la buanderie.

Ça l'avait un peu secoué, cette scène, le père Didat. Il rentra dans la maison tout ému et trouva l'officier dans le salon.

— Voilà, dit le lieutenant, qui tenait son sabre nu à la main, — le père Didat ne comprit pas d'abord pourquoi, — pas piller tout seul, pas piller sans ordres. Piller tout seul, fusillé !

Sur quoi, il introduisit la pointe de son sabre dans le tiroir fermé malencontreusement à clef d'un petit bonheur du jour, l'ouvrit et s'empara de deux ou trois miniatures qui n'étaient pas sans prix. Souvenir !

ADOLFUS MERL

... Il avait, à sa manière, une certaine sorte de philosophie. Toutes les misères qu'il avait endurées depuis la bataille de la Marne : l'angoisse d'attendre, la nuit, dans la tranchée, une attaque française, préférant encore qu'elle vint, qu'elle vint une bonne fois, au lieu de cette insupportable inquiétude, entretenue par la lueur des fusées éclairantes et des projecteurs ; le froid aigu qui vous glace les pieds, la boue des grandes pluies d'hiver et des dégels, qui pourrit la semelle des bottes, en ronge la couture et les fait bâiller ; le sou-

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venir des marches forcées, sans sommeil, du crépuscule au matin et de Faube à la chute du jour, alors qu'au lieu d'arriver à Paris dans la gloire des fanfares et des chants héroïques, appris dès les bancs de l'école, il avait fallu reculer, reculer jusqu'à ces trous dont on ne sortait plus et dans lesquels, pourtant, il fallait s'estimer bien heureux de tenir encore ; la faim, qui lui avait tenaillé le ventre, le forçant à se nourrir de légumes arrachés dans les champs ; l'insolence enfin des officiers, qui, à mesure que la situation devenait plus trouble et douteuse, se faisait plus rude, afin de maintenir une discipUne encore exacte, — toutes ces choses lui paraissaient cruelles, et, pourtant, il savait obliger son esprit à les accepter avec une résignation où même il souhaitait mêler quelque reconnaissance envers le destin. « Quand les conditions matérielles de l'existence deviennent trop dures, songeait-il, elles empêchent du moins de penser et de se souvenir, et cela vaut mieux. »

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C'est qu'Adolfus Merl, de Rastadt, n'aimait pas la guerre. II évitait de se Pavouer, ceci lui paraissant un crime contre sa patrie et contre son empereur ; il faisait tous ses efforts pour ne pas écouter la voix de son instinct et de sa véritable nature. Semblable à beaucoup d'Allemands, il était victime d'un désaccord profond entre son éducation, qui avait surexcité en lui des sentiments d'orgueil belliqueux, et les tendances de son tempérament, qui était mou et paisible. Un Français eût résolu cette crise en s'insurgeant contre les enseignements de son éducation ; mais, en sa qualité d'Allemand, Adolfus Merl avait le culte et le besoin de l'obéissance : il se reprochait donc, au contraire, son défaut d'enthousiasme guerrier comme une faute très grave, à peu près comme un chrétien attribue à ses démérites, qui empêchent la grâce de descendre sur lui, ses doutes sur la religion. Mais il ne pouvait toutefois se défendre de rêver aux jours d'opulence et

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d'abondance où TAIlemagne jouissait d'une paix féconde — étant, en somme, victorieufie tous les jours, depuis quarante-quatre ans, sans tirer l'épée.

Et, pourtant, Adolfus Merl n'était pas un des heureux de ce monde ! Il avait trente ans vécu médiocrement dans sa petite maison des environs de Rastadt, une petite maison pareille aux deux cents autres qu'avaient construites, sur le même modèle, les propriétaires de la fabrique de caoutchouc où il était ouvrier : quatre pièces, y compris la cuisine, et un petit jardin, qu'une porte à claire- voie séparait de la route. Sous un toit de tuiles, à gauche, sa femme engraissait un porc, et le jardin donnait, bon an mal an, une partie des légumes nécessaires à la nourriture de la maison. On mangeait dans la cuisine, et son grand-père, vieux sous-ofBcier retraité avec la Croix de fer, qui avait fait la guerre de 70, occupait la belle pièce du rez-de-chaussée.

Adolfus et sa femme Luisa logeaient à

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l'étage, où les enfants occupaient l'autre pièce, et le frère Ruprecht venait toui les soirs fumer sa pipe, en causant marine principalement, hiea que de sa vie il n'eût vu un bateau ni la mer : grandeur, majesté, développement de la marine de Tempire. Car l'oncle Ruprecht et le grand-père étaient trop persuadés de la supériorité de l'armée allemande, et de la faiblesse de la France dégénérée, pour se figurer qu'il fût nécessaire d'affirmer cette supériorité ou cette faiblesse : tandis qu'il était bien certain que l'ennemi irréconciliable de la grandeur germanique, du droit de la Germanie à gouverner le monde et lui imposer ses produits, était l'Angleterre maritime. Telle était, du reste, la conviction générale à la fabrique de caoutchouc ; et c'était, par , conséquent, l'opinion du pays. Elle s'exprimait, d'une façon unanime et vigoureuse, le samedi soir et le dimanche dans l'après-midi, à la brasserie où Adolfus Ruprecht et l'aïeul allaient boire la bière.

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Quand Adolfus avait épousé Luisa, elle était ronde de partout et agréable à voir, bien que de chair un peu molle. Trois maternités, peut-être l'usage régulier des joies conjugales, enfin les fatalités de sa race, en avaient fait une femme maigre, aux pommettes un peu trop rouges, mais encore désirable. C'était Favis d' Adolfus et aussi, sans doute, celui du vieux Schutz, l'épicier qui vend aux ménagères de l'usine le lard fumé, les œufs, le sucre, le sel, l'eau-de-vie, — l'indispensable, l'utile et l'agréable. Le vieux Schûtz passait pour avoir des succès auprès de ses clientes : il est des grâces d'état pour les fournisseurs qui savent exploiter, avec une adresse qui n'exclut pas l'autorité, les comptes débiteurs que les dames ont chez eux. Mais Luisa ne mangeait pas de ce pain-là. Elle s'en était expliquée plusieurs fois avec Adolfus, pendant que le grand-père hochait la tête, agitant en manière d'écran, devant le coke incandescent de la cheminée, le dernier almanach de la

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marine impériale. Car Luisa est une femme qui dit tout ; elle ne peut rien cacher.

Quand Adolfus Merl, qui fait partie de la landwehr, avait été appelé, avec son frère Ruprecht, pour servir à son rang contre les ennemis de l'empire, il n'avait éprouvé d'abord nulle tristesse, mais, au contraire, un sentiment de patriotique fierté. Ses instituteurs, dès ses premières années, puis ses sous-officiers et ses officiers, au régiment, lui avaient trop bien fait comprendre que la force allemande est irrésistible, que l'Allemand est brave et ne peut être que brave et discipliné, que l'armée allemande est la première du monde. Et c'était aussi l'avis du grand-père, qui pleurait à la fois de joie et de regret : de joie, parce que les victoires allemandes allaient donner à l'empire, comme il se doit, la domination universelle ; de regret, parce qu'il ne pourrait prendre part à une campagne qui devait être aussi courte que brillante et glorieuse. Que la France dût êtr«

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éeraiée en six semaines, il en demeurait convaincu. Dans le même temps. Ton prendrait Paris, et si la France essayait de prolonger la lutte, eh bien, on la menacerait de brûler Paris. Impossible qu'alors elle ne cédât point. Son seul souci était l'Angleterre; mais il y avait les cuirassés de trente mille tonneaux et les zeppelins.

Le grand-père tenait pour les cuirassés.

Ruprecht pour les zeppelins. C'était la seule différence, et ni l'un ni l'autre ne doutaient du résultat. Seule, Luisa, dont l'esprit est terre à terre, parce qu'elle est femme, demanda :

— Le caoutchouc, où ça pousse-t-il, le caoutchouc ?

— En Amérique, répondit le grand-père, qui n'avait que des idées vagues sur l'origine de ce produit, pourtant maritime.

— Et en Afrique, précisa Adolfus.

— Alors, si les Anglais sont si forts sur mer... poursuivit Luisa.

ADOLFUS MERL 267

— Eh bien ? interrogea te grand-père sévèrement.

— ... Le caoutchouc n'arrivera plus, et l'usine fermera. Ça sera la misère dans le pays.

Mai» le grand-père et Ruprecht lui déclarèrent qu'elle était une fichue bête, une tête de bois, et que les Anglais seraient battus comme les autres.

El]f n'osa rien répliquer, connaissant sa place et ses devoirs. Et la dernière nuit qu'elle passa dans les bras d'Adolfus, elle oublia presque d'avoir du chagrin : c'est une femme qui ne pense d'habitude qu'au moment présent, et qui aime Famour.

Adolfus et Ruprecht partirent donc avec confiance. Même Ruprecht, plus jeune, avait de la gaieté. C^ibataire, il parlait avec plus de netteté que son frère du plaisir qu'il éprouverait à fréquenter de près les femmes françaises. Il connut d'abord celles de Belgique, et celles qui ne parurent point trouver se»

avances à leur goût ne purent point revenir

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pour s^en plaindre ; les officiers avaient fait savoir qu'il était bon de se montrer sans pitié pour les civils désobéissants, et ils n'avaient point fait de distinction de sexe. Peu après, on lui donna la Croix de fer, et il dit sincèrement : « Ça fera bien du plaisir au grandpère I » Mais il reçut une balle dans le ventre, tout près de Chàlons-sur-Mame, et Adolfus, à compter de ce jour, n'en eut plus de nouvelles. Il espéra seulement qu'on l'avait évacué sur un hôpital d'Allemagne, et qu'il guérirait. L'existence, dans les tranchées, était devenue trop pénible pour qu'il se préoccupât sérieusement d'autre chose que de luimême : il s'agissait de manger, de dormir, de n'être pas tué. Mais il continuait de penser à sa femme et à sa maison : une femme et une maison sont des choses qui font partie de votre propre personne ; on ne saurait les arracher de soi. Novembre fut humide et brumeux, décembre brumeux et froid. Adolfus, malgré sa volonté de discipline et de

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résignation, songeait sans cesse : a Comme cette guerre dure 1 Comme cette guerre dure ! Quand sera-t-elle finie? » Et toujours il revoyait sa femme et sa maison.

Le jour même de Noël, il reçut une lettre et reconnut l'écriture de Luisa. Il en fut ému, et la montra ; les Français mettent un point d'honneur à dissimuler leurs sentiments profonds, les Allemands à les manifester, même avec excès. Il rompit l'enveloppe avec impatience et les lignes d'abord dansèrent devant ses yeux:

«... La vie n'est pas drôle, depuis que tu es parti ; d'abord, ton frère est tombé au milieu de septembre, avec une balle dans le ventre. Il est revenu ici, et on lui a sauvé quatre vies en trois semaines ; et puis il est mort, juste le jour anniversaire de sa naissance... »

Ruprecht était mort? Adolfus Merl en avait vu beaucoup mourir, depuis quatre mois, autour de lui, mais ceux-là n'étaient pas son

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frère. Et ce malheur lui parut impossible, odieux. Luisa continuait :

a... Je mène une existence de cheval, et je ne demande plus qu'une chose : la paix!

Mais, depuis que tu n'es plus là, tes parents veulent toujours m'imposer leurs idées sur la guerre, surtout ton grand-père, qui veut absolument avoir le dessus en gueule. Alors, tu comprends, j'ai tiré les pommes de terre et les navets du jardin, mais je ne me suis occupée que des pommes de terre : le vieux pourra se débrouiller avec les navets et ses idées, si ça lui plait... »

La faim ! La faim et la misère à la maison, dans sa maison. Voilà ce que vit l'homme de la landwehr. Et le vieux, le grand-père qui ne comprenait pas, qui s'entêtait à parler de gloire et de victoire ! Adolfus gratta sa vermine et voulut lire plus avant :

«... Maintenant, j'ai eu naturellement la visite de ce cochon de Schtitz. Ce que le vieux a pu me demander, tu le devines sans que je

âdolfus MERL 271

l'écrive. Je n'ai pu faire autrement que de l'écouter : la provision de pétrole touchait à sa fin. »

Luisa, sa Luisa ! Et avec Schûtz ! Adolfu»

Merl n'était pas un héros. Non plus un saint. Il ne décida point qu'il se ferait tuer à la première occasion. Il ne se demanda pas davantage s'il pardonnerait. En réalité, il ne savait pas du tout ce qu'il avait à faire. Il était sûr seulement qu'il était très malheureux. Et il prononça malgré lui :

— Es ist nicht gut ! Es ist nicht gut ! (Ce n'est pas bon 1)

— Qu'est-ce qui n'est pas bon? demanda un camarade.

— La guerre ! voulut répondre Merl. Mais un oberstleutnant passait, et il se tut.

Le mieux est de raconter cette histoire sans y rien changer, comme elle est arrivée, justement parce qu'elle est arrivée. C'est un des épisodes les moins tragiques, mais sans doute les plus inattendus de cette guerre.

Le docteur Lorquet, médecin-major à deux galons, envoyé pour quelques jours en mission à Paris, se hâtait pour rejoindre son secteur, situé en première ligne, quelque part entre Champagne et Soissonnais. L'automobile mise à sa disposition roulait avec une célérité suffisante sur une route que les soins

274 LE PRISONT9IER

du génie, malgré le rude service que lui imposent tant de lourds convois, ont maintenue en parfait état. Sans la fâcheuse panne qui tout à coup bloqua le moteur, il eût été de retour pour déjeuner. Mais le chauffeur, en salopette noircie par-dessus son uniforme, finit par extraire son ventre un peu lourd de dessous la machine et prononça d'un ton maussade :

— Il y en a pour deux bonnes heures !

Un territorial à la barbe hirsute et grisonnante avait assisté paisiblement à sçs efforts. Le docteur Lorquet lui demanda, découragé :

— Y a-t-il un endroit où l'on puisse manger, ici?

Il n'apercevait, à cinq cents mètres, que les murs effondrés d'un village, d'une physionomie plutôt désespérante, puis autour de lui et plus loin, toujours plus loin, aussi loin que les yeux pouvaient voir, des champs et encore des champs de betteraves qui, n'ayant pas été arrachées à temps, étaient

devenues géantes, leurs bulbes énormes sortis de terre et leurs feuilles démesurées les rendant pareilles à des baobabs regardés par le gros bout d'une lorgnette. Et cela frappa un instant son imagination, ce souvenir falot des brousses soudanaises, brusquement évoqué. Si quelques Sénégalais eussent passé à Phorizon, Tassimilation eût été complète.

Le territorial répondit :

— Dans le village, y a le mess des sousofEciers. Bien sûr qu'ils vous offriraient tout ce qu'ils ont, monsieur le major, de bon cœur.

— Et le chauffeur, quand il aura fini?

interrogea le docteur.

— Le chauffeur aussi. On s'arrangera.

Et comme le docteur s'acheminait vers

le village, avec deux boites de petits pois prises dans la voiture, cadeau opulent qu'il comptait offrir pour payer son écot, le territorial ajouta cette phrase qui eût pu lui donner à rêver, si pour l'instant il s'était

soucié d'autre chose que du cri de son estomac.

— ... Et puis, vous aurez le plaisir de déjeuner avec le prisonnier !

Mais le docteur Lorquet n'y prêta aucune attention.

Il est regrettable que les rigoureuses décisions de Tautorité militaire interdisent de désigner exactement le nom de l'arme et de l'unité auxquelles appartenaient les sousofficiers qui lui firent le plus aimable accueil. Cet authentique récit peut y perdre quelque apparence de précision. D'autre part il y va gagner en célérité. Nous allons en voir apparaître le principal personnage. Ce fut un grand diable, blond de poil et*la peau d'un rose décidément porcin, qui prit place à table sans beaucoup de cérémonie et se coupa sans hésiter, au chanteau placé devant lui, une large tranche de pain. Le docteur n'avait point pensé à lever la tête pour le regarder, mais une plaisanterie inévitable et pourtant

surprenante lui fit tout à coup tendre l'oreille.

— Eh bien, disait quelqu'un, il est meilleur que votre K K ?

Sur quoi, ayant levé les yeux, le docteur s'aperçut que le grand diable blond de poil et de carnation porcine portait un uniforme gris qui, certes, ne lui était pas inconnu, mais qu'il ne s'attendait pas à trouver de ce côté de la ligne de feu, et surtout à cette place. Le prisonnier ! Sûrement, c'était le prisonnier dont venait de lui parler le territorial. Il demanda, légèrement suffoqué :

— Alors, alors... vous êtes Allemand, vous, réellement Allemand ?

A peine avait-il posé cette question qu'il se reprocha son incongruité. Quelle apparence y avait-il qu'un Allemand se trouvât là, à cette table? Et même en admettant cette invraisemblance, n'était-il pas ridicule de s'adresser à lui en français, langue que le prisonnier présumé avait quatre-vingt-dix-

neuf ehances sur cent d'ignorer? Le docteur n'était point toutefois au bout de ses étonnements. L'homme avala d'un coup sa bouchée de pain, reprit du souffle et répondit avec le plus pur accent de Belleville :

— Allemand ? Pour sûr !

II ne demandait pas mieux que de continuer tout seul son histoire, car il était loquace. Mais le plus ancien des sousofficiers prit la parole. Tout porte à croire qu'il tenait à expliquer, et à excuser, la présence insolite d'un tel hôte au repas qu'il présidait.

— On n'a pas encore pu le diriger sur l'arrière, il n'est ici que depuis hier ; il partira avec le convoi demain matin, et il fallait bien le nourrir, en attendant, selon son grade ; il est sous-officier comme nous... Mais comment il est arrivé, oh ! comment il est arrivé, ou plutôt tombé du ciel?...

— Tombé du ciel, c'est bien ça I interrompit le prisonnier avec un gros rire.

II avait l'air absolument satisfait de sa personne et des événements.

— Voilà donc qu'hier, continua l'adjudant, sur le coup comme ça des dix heures, on voit se rapprocher un aviatik, et pas à deux mille mètres, comme ils font en général pour éviter les embêtements. Non 1 Sept ou huit cents à peine ; un gros oiseau à tirer bien à son aise^ presque sans prendre la hausse.

Le sergent Matruchot, ici présent...

Le sergent Matruchot salua.

— ... Le sergent Matruchot commanda feu à volonté avant qu'il eût le temps de reprendre de la hauteur ; car sûrement, n'est-ce pas, il allait essayer de remonter ! On tire, on tire, on s'enrage, enfin on crie : « Il descend, il descend ! Il est touché ! »

— Rien dans le moteur, rien sur nous, protesta le prisonnier. Des balles dans la voilure : ça compte pas.

— Si tu nous avais laissé le temps, répondit l'adjudant un peu piqué, tu aurais vu

un peu si Ton ne t'aurait pas eu, espèce de... de... d'Icare à la manque I Le fait est que Taviatik ne piquait pas du nez, il descendait* mais tranquillement, en courbes élégantes comme sur un aérodrome.

— Ça me connaît 1 affirma le prisonnier, non sans vanité.

— ... Et il vient tout doucement se poser sur le sol. Mais une fois par terre, la scène change. Les deux hommes qui étaient dedans lèvent les bras en l'air, oh ! ils les lèvent, ils les lèvent !...

— Comme s'ils avaient été en macaroni !

expliqua un des. convives.

— C'était pas la peine de se laisser escoffier, déclara le prisonnier, sans fausse honte.

— Et puis, une fois débarrassé de se»

courroies, voilà l'ofBcier observateur, celui qui était derrière, quoi, qui tombe sur celui-là, le mécanicien, le pilote, et lui flanque une de ces piles !... Tu peux faire le fier, mon gros, mais tu garais tes oreilles, tu répondais pas !

— C'était le lieutenant von Trauboch, dit le prisonnier : une carne ! Il m'a f...tu des coups, ça c'est vrai. Mais ça ne m'empêchait pas de rigoler. Je pensais : « Tu peux cogner tant que tu voudras, mon vieux, tu es fait ; et ça n'est pas pour ton plaisir, comme moi... » Il bouffe son singe tout seul, en ce moment, le lieutenant von Trauboch, sous la garde de quatre territoriaux ; il n'a pas le bonheur de votre compagnie, sa grandeur l'attache au rivage. Et ce qu'il doit rogner !...

Un nouveau rire ouvrit ses mâchoires jusqu'aux oreilles.

— Il faut que vous compreniez, monsieur le major, poursuivit-il en s'adressant au docteur Lorquet : je suis Allemand, bien Allemand, de Darmstadt. Mais quand j'ai reçu mon ordre de mobiUsation, quinze jours avant la déclaration de guerre — vous direz que ça prouve la préméditation de Sa Majesté mais ça, je m'en f... — il y avait huit ans que

282 LE PRISONMIIR

je travaillais dans les ateliers d'aviation Sidéra. Vous savez, dans la plaine Saint- Denis? Que j'aie été un peu tourte de revenir, ça j'en conviens. Mais quoi 1 Aller faire le poireau, dans un camp de concentration jusqu'à la fin de la guerre, avoues que ça n'était pas drôle non plus. Tout de même, si j'avais su, oui, m j'avais su ! Huit ans de France, ça fait perdre de vue les habitudes militaires allemandes. Un bon mécanicien, un pilote, ici, c'est quelqu'un, on lui parle comme à quelqu'un, non comme à une bête.

Mais pour nos chefs, un ouvrier c'est un ouvrier, même sous-officier, même pilote.

Si j'étais dans mon pays, j'enverrais mon opinion au rédacteur d'un journal socialdémocrate, et du reste ça ne servirait à rien, puisqu'il ne l'imprimerait pas ; mais je suis en France et je me tiens, par patriotisme, bien que le lieutenant von Trauboch soit un chameau.

» Ça a duré comme ça dans les quatre ou

LE PRISONISIER 283

cinq mois, et de plus en plus j'en avais marre Vous ne vous figurez pas ce que j'en avais marre. Et puis je pensais à Juliette. Juliette, une poule que j'avais laissée à Saint-Denis.

Je me disais : « Pommer, mon garçon, le lieutenant von Trauboch te traite de tous les noms, et par-dessus le marché, tu es cocu, à l'heure qu'il est : ça fait deux choses, et c'est une de trop au moins. »

» Il faut prendre le temps comme il vient ; mais si le temps est beau, on en profite, hein? Hier, l'ordre tombe comme ça : «L'aviatik 3-22 quittera X... pour se rendre à Metz, où il sera désormais affecté à la défense de la place.

Éviter les lignes françaises, puisqu'il s'agit d'un changement de destination, non d'une reconnaissance. » On part, moteur bien réglé, bon vent, tout allait bien ; et tout à coup, je vous vois. Vous, c'est une manière de parler : vos lignes, et tout le patelin, derrière, où il n'y a pas de Trauboch. C'était tentant, c'était trop tentant : un coup de volant.

vingt-cinq minutes à piquer en plein Sud au lieu de continuer Est-Sud-Est et c'était fini de tous les Trauboch, de mon Trauboch en particulier. Donc je prends une décision, et je fais Sud, je fais Sud résolument.

» Le lieutenant suivait la route, comme c'était son devoir et son droit, avec sa carte et sa boussole. Quand il voit ça, il se met à gueuler, mais à gueuler ! J'entendais, et vous ne savez pas combien c'est difficile d'entendre, avec le ronflement du moteur dans les oreilles. Mais je faisais celui qui n'entend rien. Alors il se penche, il me secoue l'épaule, il me montre le Nord de l'autre main, en me faisant signe que je me trompais. Moi, je retire mes gants, et je lui montre mes mains toutes rouges — les mains sont toujours rouges quand on tient le volant — comme quelqu'un qui n'y peut rien, qui n'est plus maître d'une direction faussée... Il l'a cru ou il ne l'a pas cru. Se débarrasser de moi en me tirant un coup de revolver? J'étais

bien sûr qu'il ne le ferait pas... Qui c'est qui aurait conduit la machine? il n'y connaît rien.

» Voilà comment j'ai l'honneur de me trouver ici, conclut le prisonnier, simplement.

Il réfléchit une petite minute, et ajouta :

— Maintenant, qu'est-ce qu'on va faire de moi? Évidemment, vous ne pouvez pas me laisser ici, je ne vous le demande pas :

vous avez le droit de vous méfier. Mais m'envoyer dans un camp de prisonniers, moi.

Pommer, ça serait bête. Qu'on me mette dans une bonne petite usine du Midi, je rendrai des services. Je vous assure que je rendrai des services !

Le déjeuner était fini, et l'auto réparée. Le docteur Lorquet ne sut jamais si l'on avait accédé au naïf désir exprimé par l'aviateurméca> icien Pommer, de Darmstadt, ce qui d'ailleurs n'est pas probable.

... C'était, au ras du sol, une espèce de soupirail, mais aussi large qu'une fenêtre.

Représentez- vous un porche aux trais quarts enterré ; et, en réalité, c'était bien un porche, jadis : c'était par là que, par des degrés creusés dans la craie, on descendait dans la grande cave de la ferme Vuillaume. Mais à cette heure les degrés avaient disparu sous un tas de décombres, les décombres de la ferme même, brûlée d'abord, puis rasée par les obus au niveau du sol. Un peu plus loin, comme par hasard, un mur était resté debout : celui

qui faisait le fond de la grande bergerie, du côté de la campagne, au nord. D'un côté c'étaient les Français, de l'autre les Allemands. II y avait huit jours qu'ils s'affrontaient, séparés par ce rempart ; et ils se jetaient des grenades, à la main.

Même le long du mur, d'ailleurs, les hommes ne paraissaient point à l'air libre ; ils se tenaient dans un système à la fois barbare et compliqué de boyaux et de tranchées, creusaient des mines et des contre-mines. Les moyens de la guerre avaient subitement reculé de plusieurs siècles ; ils étaient redevenus primitifs et comme puérils, mais en restant farouches et terriblement meurtriers. Il faut s'imaginer des sauvages qui, au lieu de pierres, s'enverraient de la dynamite.

Se glissant hors d'une ramification des boyaux, Malapert et Goujet parvinrent jusqu'au porche effondré. Marchant à pas de loup, ils introduisirent leurs fusils idans l'ouverture béante, aveuglée aux trois quarts par

des madriers et des sacs de terre. Mais ils n'eurent pas le temps de tirer ; on les avait vus, du fond de ce trou noir, tandis qu'eux, dans la grande lumière, ne pouvaient rien distinguer. Quatre ou cinq coups de feu partirent en même temps ; les balles sifflèrent contre leurs oreilles.

— Ils y sont toujours ! dit Goujet.

— Bien sûr, qu'ils y sont, répliqua le sergent Malapert. On n'est pas venu les chercher en automobile, n'est-ce pas !

— On pourrait les avoir par une mine...

— Le lieutenant Cortot dit que ça n'est pas la peine. C'est une souricière, la cave. Il faudra bien qu'ils finissent par se rendre.

— Ça, c'est vrai, mais en attendant voilà huit jours qu'ils y sont... Et ce que ça fouette, là-dedans. As-tu senti?

— J'ai un nez.

— Et combien qu'ils sont?

— Comment savoir?... Des tas. On les entend gueuler, des fois. Au commencement,

290 LB8 QUARAMTE-SEFT

ils chantaient : ils chantaient bien, les bougres I Mais maintenant, ça n'est plus ça. On dirait qu'ils se disputent.

« Là dedans », comme disait Gou|et, ik étaient quarante-sept soldats et sous-officiers d'un régiment du Brandebourg, commandés par le lieutenant von Plattner. La ruée de nos troupes, lors de l'assaut qui nous avait livré la cote 206, avait été si brusque et violente qu'ils n'avaient pas eu le temps de battre en retraite ; et ils s'étaient barricadés dans la cave. Leur situation était sans issue ; militairement, ils ne pouvaient servir à rien. Ils n'avaient p^s d'outils pour creuser des boyaux dans la craie, pas d'explosifs peur faire éclater des mines ; dans les cartouchières ce qui leur restait de munitions après la bataille, et voilà tout. Mais aussitôt les hommes entassés dans ce souterrain, après qu'on eut fermé toutes les issues par où pouvaient pénétrer les projectiles, et roulé devant

la porte de la cave de vieux tonneaux remplis de bloc» de craie, le lieutenant von Plattner avait commandé au sous-officier de réserve Bauer, le plus ancien, de faire Pappel ; et on avait obéi. Puis il avait ordonné de faire le compte des cartouches et l'inventaire des vivres : quelques centaines de coups à tirer, pas de pain, les biscuits et les conserves du sac, quelques provisions entassées dans la cave, qui avait servi de dépôt, un baril de vin à moitié vide : de quoi manger quatre jours. Le lieutenant von Plattner décréta que les hommes seraient mis au tiers ée ration.

Il avait une petite voix insolente et cassante, comme un écuyer pour commander à des chevaux, dans un cirque. Contre les parois de la cave, elle claquait comme un fouet.

Il ne songea même pas à expliquer les motifs de sa décision. Militairement, ils étaient justes. La situation des Français a'étaît pas encore consolidée. La cave se trouvait à la plus extrême pointe de leur

avancée ; un retour offensif pouvait la rendre aux Allemands. Donc, il fallait attendre, il fallait tenir. Quarante-sept hommes, c'est le noyau d'un peloton : le lieutenant avait pour devoir de garder ces quarante-sept hommes aux armées de Sa Majesté. Un chef français eût pensé exactement de la même façon, il n'y a pas deux manières d'envisager le devoir ; mais un chef français eût demandé à ses compagnons de guerre la collaboration de leur cœur et de leur intelligence : cette idée ne vint pas un instant au lieutenant von Plattner, et pas un instant ses soldats ne songèrent à s'en étonner. On avait cultivé dans leurs âmes la peur du chef ; le point de départ de la disciphne qui leur avait été inculquée, c'est qu'il fallait avoir plus peur du chef que de l'ennemi. Et cette crainte, dans leurs âmes, avait fini par devenir quelque chose de mystique et de presque grandiose.

Le septième jour, le soldat Adler, qui a toujours été un gros mangeur, eut faim,

horriblement faim. II se glissa vers le coin où le lard avait été emmagasiné, sous la garde du sous-officier Bauer. Et l'on ne devait pas approcher de ce coin-là I Le sous-officier Bauer l'écarta d'un coup de crosse. Des soldats protestèrent contre sa volonté, tandis que d'autres lui donnaient raison : on ne pouvait pas vivre avec quelques grammes de nourriture par jour, ça n'était pas possible 1

Le lieutenant von Plattner se tenait ordinairement assis à la meilleure place, sur une caisse à bouteilles recouverte de deux bottes de foin. Il se leva, demanda de quoi il était question, et envoya sur la figure du soldat Adler un coup de poing qui le fit saigner du nez. Adler était un géant ; il eût écrasé le lieutenant rien qu'en lui mettant son énorme main sur l'épaule ; cependant, il reçut le coup sans rien dire, les doigts sur la couture de son pantalon gris, ayant rectifié la position dès qu'il avait vu arriver l'officier.

Du reste, von Plattner, ayant mis les

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hommes au tiers de ration, s'attribuait ration entière, et nul ne songeait à s'en offiusquer. C'était son droit, parce qu'il était un chef, et un noble, un être d'une autre essence que ceux qu'il commandait — le droit au commandement venant tout justement de ce qu'il était d'une autre essence. C'est en cela que la nouvelle Allemagne diffère de l'ancienne Germanie, dont cette nouvelle Allemagne parle toujours : jadis, tout homme qui portait une arme était anobli par cela même.

A cette heure, il n'en est que plus esclave.

Adler ne réfléchissait pas à ces choses, non plus qu'aucun de ses camarades. Mais à mesure que la famine les faisait souffrir davantage ils devenaient de plus en plus semblables à des bêtes sauvages cherchant à fuir leur dompteur. Se rendre ! Il fallait se rendre ! Il n'y avait que cela à faire !

Vers une heure du matin, le quatorzième jour, ils entendirent le pas d'une ronde française qui s'approchait. Adler se rapprocha

du porche et dit à demi-voix, comme s'il livrait un secret...

— Frantzœse I...

Le lieutenant von Plattner se réveilla en sursaut, bondit sur ses pieds et envoya dans l'obscurité quatre coups de revolver qui blessèrent deux hommes.

— Qui a dit cela? demanda-t-il.

11 était très brave, d'une bravoure orgueilleuse qui puisait sa source dans la conviction qu'il était von Plattner, et les autres la matière seulement de sa grandeur et de sa noblesse. Ayant frotté une allumette, il vit les hommes groupés en un seul tas, vers le porche, à la fois épouvantés et furieux.

-— Qui a dit cela? répéta-t-il.

Nul ne répondit, et les sous-o£Sciers ne purent ou ne voulurent dénoncer personne.

C'était un grave manquement à la discipline, un manquement qu'il eût considéré, quelques jours auparavant, comme impossible. Une minute il eut envie de tuer quelqu'un, au

hasard, mais il changea d'idée parce que, dans cette cave, il n'aurait su, après, quoi faire du cadavre.

La nuit qui suivit le dix-huitième jour, les soldats n'en pouvaient plus, et le vin, auquel ils n'étaient pas habitués, achevait de les rendre fous. Quelques-uns râlaient, presque asphyxiés par la mauvaise odeur. Mais ils savaient que tant que le lieutenant serait là, çivarUy ils n'auraient pas le courage de se rendre. Trois ou quatre rampèrent vers Adler en chuchotant :

— Adler, Adler, il faut le tuer !

Adler, depuis plusieurs jours, mourait du désir de le tuer plus encore que de faim. Il tira sa baïonnette du fourreau...

Puis il dit :

— Non ! Je n'oserai pas, tout seul !

II médita une seconde, et ajouta :

— Venez tous, vous autres : il fait nuit^ il dort, et on ne saura pas qui c'est...

Le lendemain, la voix d'AdIer appela de nouveau ; mais il avait démoli la fortification du porche :

— Frantzœse I Frantzœse !

Et le sergent Malapert revint avec Goujet.

— Sortez un par un, dit le sergent, en mettant les mains en l'air.

Us obéirent.

— Vous savez le français, vous, on dirait?

demanda le sergent au sous-ofBcier Bauer.

Combien étiez-vous, dans la cave?

— Quarante-sept, répondit le sous-officier en rectifiant la position. Il y avait aussi un ofiicier, mais il est mort.

Le sergent Malapert descendit dans la cave en se bouchant le nez.

— Hum I cria-t-il au bout d'un instant, pour mort, il est bien mort : il a huit coups de beaonnette dans la poitrine... Après tout, ça ne nous regarde pas I

... En 1920, monsieur et madame Schuitz- Dahlmann, de Nèisse, ee décidèrent à s^expatrier : les affaires ne marchaient plus du tout en Silésie, comme d'ailleurs dans le reste de l'Allemagne. La plupart des usines étaient fermées, le traité de paix de 1918 ayant mis le commerce germanique dans des conditions d'infériorité déplorables et lui interdisant toute concurrence avec ses rivaux, non seulement à l'étranger, mais à l'intérieur; presque tous les grands établissements financiers avaient fait faillite, et l'État lui-même

eût été forcé de déclarer la banqueroute, par suite de l'effrayante dépréciation de son papier après trois emprunts forcés successifs, si les vainqueurs ne l'avaient soutenu, dans leur propre intérêt et en prenant des gages.

Quant à la flotte marchande de Brème et de Hambourg, elle n'existait plus. On calculait qu'il faudrait près d'un siècle pour réparer les ruines de cette funeste guerre.

Quelques années auparavant, le ménage Schultz-Dahlmann fût allé s'établir en France : c'est un pays de lait et de miel où l'on était sûr de gagner beaucoup d'argent, où, par surcroît, on avait la satisfaction de mépriser ceux qui vous le faisaient gagner ; mais la France ne voulait plus consentir à recevoir de Boches, terme qui, sans qu'ils comprissent bien eux-mêmes pourquoi, humiliait profondément les deux Silésiens. L'Amérique s'était également fermée, ayant découvert qu'elle n'était point encore parvenue à digérer les vingt millions d'Allemands qu'elle

possédait déjà, et venant de voter des mesures législatives pour s'opposer à toute nouvelle immigration de ces indésirables. Les Schultz- Dablmann se décidèrent en conséquence pour l'Espagne.

Mais, pour gagner Madrid, et, de là, Séville, où le mari avait obtenu la promesse d'une situation dans une entreprise d'électricité, il fallait traverser la France, et Paris. Le couple n'accepta cette nécessité qu'avec une répugnance où il entrait de la crainte.

Ils ne voulaient pas croire que les soldats de la cause germanique eussent commis, au début de la campagne, les atrocités que leur reprochaient les alliés ; au contraire, ils considéraient ceux-ci et se considéraient euxmêmes comme des victimes injustement persécutées. Mais enfin, si les Français, bien à tort, voulaient voir dans les Allemands des criminels, comment seraient-ils accueillis, pourraient-ils passer en sécurité?

Par degrés, après qu'ils eurent franchi la

frontière nouvelle, ils furent rassurés. II y avait de Toi^eil dans tous les yeux, mais cet orgueil était paisible. Ils entendirent un douanier déclarer à ses camarades, ayant examiné leurs papiers : a C'est encore de ces pauvres bougres qui ne trouvent plus à manger cbez eux... Pourvu qu'ils ne restent pas ici, c'est tout ce qu'on leur demande. » Et c'est à peu près l'impression qu'ils lurent sur les traits de tous ceux qu'ils rencontrèrent. On les laissait tranquilles, on se détournait d'eux. C'était une quarantaine dédaigneuse, mais sans péril : ils n'étaient point préparés à la douceur de mœurs de ce peuple ; eUe les étonna. Puis ils résolurent d'en profiter pour visiter Paris, qu'ils ne connaissaient pas.

C'est ainsi qu'ils rencontrèrent, dans la cour du Carrousel, sous le portique de la galerie du bord de l'eau, au Louvre, l'Alsa* cien Robert Fautch, décoré de la Croix de guerre, de la Médaille militaire, et manchot du bras droit depuis la victoire d'Ehrenfeld,

près de Cologne. Avant la guerre, Fautch travaillait comme ébéniste au faubourg Antoine. Sa profession lui avait donné le goût des belles choses, et, comme il disait : a de l'ouvrage bien faite ». Il avait toujours estimé que Paris tout entier est de Pouvrage bien faite, et Fexercice de sa profession lui étant devenu impossible, il s'était improvisé guide pour les étrangers.

Les Schultz-Dahlmann retinrent ses services parce qu'il parlait l'allemand, et peutêtre aussi éprouvant un plaisir vague et discret à retenir auprès d'eux, dans une situation subordonnée, un ancien soldat français, un homme qui portait une médaille et une croix ; enfin Fautch était infirme, ils se sentaient quelque consolation de penser que ce n'était pas chess eux seulement qu'il y avait eu des blessés.

Fautch leur fit traverser une grande salle pleine de statues de bronze et s'arrêta au pied d'un large escalier : légèrement dorée par

une lumière qui tombait du ciel, une déesse de marbre, géante, de ses deux ailes immenses prenait son élan sur la proue d'un navire de pierre ; on voyait que Pair et la gloire emplissaient sa poitrine sublime, sa tête avait disparu, effondrée dans la fosse des siècles, nul ne sait où ; et pourtant, par une magie incompréhensible et divine, cette tête, on la çayait ; elle était pleine de triomphes, de cris, d'irrésistible jeunesse et d'étemelle majesté.

— Ça, dit Fautch, c'est la Victoire ! C'est notre Victoire. Nous l'avions. Nous ne le savions pas, mais nous l'avions; eUe était cachée dans une cave. Un beau jour on l'a sortie, elle est sortie ! Et c'était une vraie Victoire, n'est-ce pas... une vraie Victoire?...

Les Schultz-Dahlmann regardaient, sans parler, et quelque chose de terrible et d'auguste, comme l'ambiance d'une condamnation tragique et nûUéaaire, faisait trembler le bout de leurs doigts.

Ils demandèrent qu'il leur montrât autre chose. Ils virent le Louvre ; une heure qui leur parut très longue ils errèrent dans ces salles où le regard des soldats de Gros et de Géricault, la splendeur des doges latins, semblaient avoir pris une fierté récente. Ils dirent qu'ils avaient froid, et quand ils eurent franchi les portes, appelant une automobile, M. Schultz-Dahlmann fit savoir à Fautch qu'il eût à leur faire connaître « le reste ».

Par les boulevards, Fautch les conduisit à l'Arc de Triomphe. Les milliards de pièces d'or que jetaient à travers son porche les voluptés du soleil couchant roulaient à travers l'avenue, avaient l'air de tomber sur la Danaé heureuse et frémissante, Paris, étalée sur le lit de la France adorable. Fautch encore les fit arrêter.

— Elles ont passé là-dessous, nos troupes, là-dessous ! Elles ont salué la Marseillaise de Rude : il y avait longtemps qu'elle les

appelait. Mais quand ils ont passé, elle les a reconnus ; ils étaient toujours les mêmes !

C'est beau, hein, monsieur, madame, c'est beau? Vous pouvez aller par toute la twre, vous ne trouverez pas plus beau !

— Allons ! dit M. Schultz-Dahlmann, impatient.

Alors il les mena plus loin, jusqu'au bout de l'avenue de la Grande- Armée, de l'avenue de Neuilly, et de vastes blocs de pierre sortaient du sol autour d'un pauvre monument, d'un monument mesquin et fier, des soldats de brome défaillant autour d'un drapeau toujours debout.

— Le monument de la Défense Nationale, dit Fautch. Il n'est pas très reluisant, mais on le laissera ici, au-dessous d'un nouvel arc de triomphe, sous son ombre. Il ne faut pas qu'on l'enlève, il faut qu'on se rappelle... Pendant quarante-quatre ans il est venu là, tous les ans, de vieux manchots, comme moi, et ils disaient : « Oublier? Jamais! » On

n'avait pas oublié !... Allons, voulez-vous voir autre chose ?

Ils redescendirent jusqu'à Notre-Dame.

C'était comme une chose vivante, formidable et légère. Deux pieds solides au ras de l'eau, comme un arbre qui a besoin d'humidité pour ses racines, et la tête dans le ciel.

— Ils y avaient Jeté une bombe, dit Fautch, ils voulaient la brûler : mais la voilà. C'est du côté de la petite Vierge qui tient l'Enfant Jésus et relève la hanche, que c'est tombé : la petite Vierge sourit toujours.

Puis ils traversèrent la place, ils s'accoudèrent sur le parapet du pont d'Arcole. Les cabochons rouges des candélabres, au-dessus de l'eau, commençaient à brûler, mais toute la poussière du soleil mourant enflammait encore l'horizon vers lequel coulait la Seine tranquille. Un rayon réfracté fit briller comme des flèches les aiguilles de l'horloge, devant le Palais de Justice. Au-dessus, les poivrières d'une tour parlaient du temps des châteaux

forts ; plus loin, le Louvre harmonieux reflétait dans le fleuve le décor de ses pilastres, et puis des femme» «l'or, en plein azur, retenaient des chevaux d'or, qui bondissaient.

— Vous voyez bien que c'était une ville de victoire, monsieur, madame, cria Fautch.

Une ville de victoire I Et vous avez cru, dans votre pays?... Ah ! là là !

M. Schultz-Dhalmann en avait assez. Il tira un écu de sa poche. Un instant Fautch eut envie de refuser : le plaisir l'avait payé. Mais il changea d'idée, il eut tout à coup la voix des sous-officiers devant leurs hommes, là*bas, dans le pays des disciplines anéanties.

— Pour les Anglais, dit-il, c'est cent sous.

Mais, pour les Boches, c'est dix francs 1

Et M. Schultz-Dahlmann paya. Fautch savait la manière de leur parler...

4 août i9i^'8eptembre 1916.

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