DEUX CONTES SERBES
A madame Fernand Grenard à qui je dois ce conte.
... Ceci est le Conte du Joupan, tel que me le conta en 1908, à Séraîévo de Bosnie, que les Turcs nomment Bosna-Seraï, la brodeuse lana Kyrilovitch, qui venait broder en journée chez mon ami le consul. Il est héroïque et il est gaillard ; il est rude et pourtant tout simple, célébrant des amours primitives. Nos paysans en avaient ainsi, qu'ils contaient le soir à la veillée ; mais ils commencent de
les oublier, ou bien y introduisent une grivoiserie qui ne ternit pas encore la malice évidente de ce chant sauvage. Car c'est un chant, bien plus encore qu'un conte. Les littératures populaires connaissent rarement la prose :
celle-ci ne se conserverait pas dans la mémoire des récitants. Et c'est justement la mélodie spirituelle de ces vers légendaires, c'est l'harmonie même de ces vers qui vont manquer à cette pâle adaptation.
lana Kyrilovitch brodait, brodait depuis l'aube jusqu'à la tombée du soleil dans la cour du konak consulaire, sous les vieilles arcades de bois. Elle était brune, jeune, singulièrement belle, de cette beauté presque masculine des filles et des femmes bosniaques, qu'accuse le joupan, le pantalon turc traditionnel qu'elles portent encore, et qui ressemble étrangement à la jupe-culotte que nos couturiers ne parvinrent point, il y a quelques années, à faire adopter aux élégantes occidentales. Et elle brodait, brodait.
brodait : d'admirables ceintures de cuir, dont son aiguille rehaussait la pourpre d'or, d'outremer et d'émeraude ; de somptueuses vestes courtes, des bourses de soie grise illustrées de fleurs surnaturelles — elle brodait, brodait, brodait 1 Et je lui disais en passant :
— lana, comme tu sais faire de belles choses !
— Pas si belles, me répondit-elle une fois, en riant, que le joupan de la belle Fata !
Et voilà comment j'entendis l'histoire, comment me fut récitée la chanson de la belle Fata. Mon ami le consul traduisait à mesure, et parfois interrompait pour donner une explication.
— Oh 1 écoutez, écoutez l'histoire !... C'est la belle Fata qui brode un joupan merveilleux. Comme elle y met de belles images !
Sur un genou, voici l'aigle, sur l'autre genou le faucon. Et plus bas, sur les jambes, où l'étoffe se resserre, le loup et le loup-garou, des pachas et des vizirs, une pipe, une taba-
tière, une chaude toque en peau de loup, et des ailes, des ailes d'aigle ! Elle rit, elle rit, et brode à son caprice !
» Il faut bien des gardiens pour veiller sur les poches. Les voilà 1 Comme elles seront bien gardées : au-dessus et au-dessous, deux serviteurs du pacha ; et de chaque côté, deux portiers : tu ne t'enfuiras pas, tabatière !
Vous n'entrerez pas, voleurs !
» Le grand vizir siège sur le ventre, audessus de la couture, il siège là, sur le ventre, avec ses janissaires. Et plus bas, sur le devant plus bas, oui-dà, là où il faut, c'est Topai pacha l'invincible, c'est Topai défenseur des citadelles qu'on ne prend pas — Topai et toute son armée !
» Voilà qu'il est fini, l'ouvrage, l'ouvrage qui luit d'or et d'argent, qui luit partout. Et la belle Fata commence à rêver ;
« Où est-il le beau cavalier, le beau cavalier brave et fier, digne de ce beau vêtement, digne plus que moi de ce beau vêtement]
Ah ! s'il voulait jurer de dormir avec moi, dormir avec moi toute une nuit, sans me toucher, sans baiser ma bouche, nos deux têtes sur le même oreiller, il serait à lui, bien à lui ! 7>
... Ici, mon ami le consul fit signe à lana de s'arrêter :
— C'est une coutume de ce pays, dit-il, la coutume de la nuit des fiançailles. Une épreuve, peut-être, ou bien un rite magique, je ne sais. On la retrouve dans toute l'Europe, et jusque dans certains cantons de Suisse, où la promise doit coucher avec son promis vêtue seulement d'une longue chemise cousue aux pieds, et montrer, le lendemain, que pas un fil de la couture n'a bougé.
Il fit un signe à lana, qui poursuivit :
— ... Or, puisque c'est l'heure de la destinée, il passe près d'elle en cet instant, Ositz Ibrahim, le fier cavalier ! Il passe à cheval, son faucon sur le poing, son grand fusil damasquiné d'argent sur l'arçon de sa selle.
Il passe, les yeux libres et la bouche impérieuse. Pourtant il s^arrête, il regarde. La belle Fata ou le beau vêtement? Il ne sait, ou bien ne le voudrait dire :
» — Par mon âme, fait-il, pour qui cette belle chose, Fata? La veux-tu vendre ou bien la donner?
» Alors Fata lève les yeux. Cet Ositz Ibrahim est un fier cavalier !
» — Bon Ositz Ibrahim, répond-elle, je ne la donne pas, je ne la vends pas. Elle est à moi, ou elle est à toi, c'est un gage. Je le mettrai la nuit prochaine, le beau joupan.
Mais celui qui promettra de passer cette nuit avec moi, sans me toucher, sans baiser ma bouche, nos deux têtes sur le même oreiller, nos deux corps sous la même couverture de soie, ce sera pour lui, s'il tient sa promesse !
» Ositz interroge :
» — Tu es belle, Fata, tu es la plus belle dans toute la Bosnie. Si je ne la tiens pas?
» — Tu me donneras ton cheval, tu me
donneras ton faucon, tu me donneras tes armes, Ositz, tes armes d'argent. Et tu n'auras rien, Ositz, ni mon corps, ni la chose !
)) Dans cette nuit-là, ils s'étendent sur un lit moelleux, leurs deux corps sous une couverture de soie, leurs deux têtes sur le même oreiller. Et la belle Fata a revêtu le joupan.
» La nuit est venue, la nuit tout en «oie noire. Mais la petite lampe brille devant l'icône, en face de la porte, et la lune est une autre lampe. Les joues de la belle Fata sont plus blanches qu'au soleil, et ses yeux bien plus brillants. Comme Ositz voudrait la prendre, la prendre entre ses bras. Mais il pense :
« Non ! J'ai juré ! Et puis une fille est une fille, voilà tout. Et je ne veux pas perdre mon cheval, ni mon faucon, ni mes armes. Est-il une femme, une femme au monde, qui vaille si cher? »
» Donc il soupire un peu et puis s'endort.
Il s'endort comme un tranquille agneau,
Ositz, le fier cavalier, le plus beau de» jeune» hommes ! La nuit est venue, mais la petite lampe brille devant Ticone, en face de la porte, et la lune est une autre lampe. La beUe Fata ne dort pas. Comme le front d'Ositx est brillant sous la lune, que sa poitrine est forte, et larges ses épaules !
» — Ositz, Ositz, dit-elle, se pourrait-il qu'à mes côtés tu penses à ton cheval, à ton faucon, à ton fusil d'argent? Moi, je ne pense à rien, Ositz, je ne pense qu'à toi f Prendsmoi, Ositz, prends-moi, ou que le mal te prenne ! Demain tu peux emporter le gage, et tout ce qui est à moi. Prends-moi. Ositz, prends-moi — ou que le mal te prenne !
» — Ah ! fait Ositz, si c'est ainsi !... Mais tu es trop bien vêtue, Fata, tu es trop bien défendue. Comment lutter, moi tout seul, contre Topai pacha l'Invincible, Topai pacha défenseur des citadelles. Topa et toute son armée?
» — N'est-ce que cela? crie Fata qui rit.
Prends ta lance, ô cavalier ! Prends ta lance et frappe Topai, frappe Topai et le grand yizir : tu mettras l'armée en fuite t
» Et voici ! Farmée est en fuite. Il n'y a plus d'armée, il n'y a plus rien du tout. Il n'y a plus que Fata, Fata nue et frémissante, sous les baisers du cavalier. Il l'embrasse, il la tient dans ses bras, il l'embrasse tant qu'il la mord, il l'embrasse sur sa gorge blanche, et casse trois anneaux de son collier d'or !
» Et quand, le matin, il se lève :
» — Prends aussi le collier, dit-elle, prends le collier, emporte-le avec le joupan, le beau joupan brodé. Va-t'en avec ton cheval, ton faucon, tes armes, le collier et le joupan. Tu m'as vaincue : tout est à toi.
lana avait fini. Je demandai :
— Et c'est tout?...
J'aime les histoires comme les aiment les enfants. Je ne voudrais jamais que ce fût
fini. Et puis, il me semblait que <;eUe-Ià h*était pas finie.
— C'est tout ce qu'il y a dans la chanson, dit lana... Mais je suppose que la belle Fata s'est mise tout de suite à broder un autre joupan pour Ositz : afin qu'il revienne. Ou bien un bonnet, pour un petit enfant.
A Charles Salomon.
Serge Stépanitch est officier dans l'armée serbe. C'est un homme ardent, adroit et droit, souple et de haute stature, avec des épaules larges et une taille singulièrement mince qui éveillent d'une façon imprévue le souvenir de ces chasseurs de taureaux sauvages dont un grand artiste inconnu, il y a plus de trois mille ans, grava l'effigie sur les flancs d'or du vase de Vaphio. Voici ce qu'il contait un soir au cercle militaire de Nisch, vers le mois d'avril
OU de mai 1915, alors que ses compatriotes,* qui ne connaissaient pas encore les désastres de la défaite et de l'invasion, venaient par deux fois de repousser les Autrichiens et, pénétrant jusqu'en Bosnie et en Herzégovine, touchaient aux portes de Séraïévo. Un Français, assis à sa table, l'écoutait en silence. Dans la nuit même, à deux heures du matin, il reproduisait de mémoire ce récit, que je ne fais que transcrire d'après lui.
— C'était à N..., dit Serge Stépanitch, une bourgade dont nous nous étions emparés dans l'après-midi. En Bosnie : mais le village, comme cela se voit dans cette région, n'était guère habité que par des Turcs ; ceux de ces Turcs qui avaient pu fuir avaient disparu, par crainte de l'ennemi de leur race ; les autres se tenaient tapis dans leur demeure. Jusqu'au soir, il y eut des contre-attaques. II fallut se barricader, creuser des tranchées, établir dans un petit bois, vers l'est, l'esquisse
d'une redoute. Ces combats répétés et Torganisation du terrain absorbèrent mon temps jusqu'à la tombée du jour. Enfin, la situation consolidée, je pus entrer dans une des maisons abandonnées où mon ordonnance m'avait préparé un repas sommaire et dressé un lit de camp. Comme je venais de terminer mon dîner et que je commençais à me déshabiller, j'entendis, dans la petite cour qui précédait la maison, les cris d'une femme épouvantée.
»... Je ne pourrais pas vous dire l'heure exactement, mais je me rappelle très bien l'instant, je le vois encore : j'étais en bras de chemise, et je regardais cette chemise, achetée deux mois auparavant dans un bazar de Belgrade, et laide incroyablement, — un rude tissu de coton aux carreaux alternativement blancs et bleus, comme une toile à matelas — je la regardais en songeant :
«c Mon garçon, ce ne sont pas des dessous pour une nuit H 'amour ! » Et cela me faisait
sourire, car du diable si je songeais à Tamour en ce moment.
» Mais la porte de ma chambre s'ouvrit tout à coup, poussée par une fille éperdue qui embrassait mes deux genoux. C'était une Turque, une belle fille turque, et toute jeune, autant que je le pouvais deviner à la rondeur frêle de sa taille, à la ligne très pure de son cou et de ses épaules. Car, pour son visage, il était caché par ses cheveux dénoués qui s'éparpillaient sur mes bottes avec ses larmes. Et elle disait :
» — Prends-moi, seigneur officier, prendsmoi 1 Use de mon corps, laisse-moi partager ton lit cette nuit. Je me donne, je te dis que je me donne. Et dis, toi, seigneur, que c'est ta volonté I
» Et j'étais là, devant cette fille prosternée, dans le plus grand étonnement que j'aie eu dans ma vie. Je ne la connaissais pas, j'étais sûr de ne pas l'avoir aperçue de toute la journée, même de loin. C'était la première
fois que je la voyais et qu'elle me voyait. Et voici qu'elle m'implorait avec des mots brûlants, des mots clairs, précis, comme jamais fiancée n'implora son fiancé, jamais amante ne supplia son maître. Elle continua :
— » Oui, prends-moi, seigneur ofiicier.
Car si je ne suis pas à toi cette nuit, je serai à tous, à tous tes soldats. C'est la guerre, je sais que c'est la guerre. Et je préfère n'être qu'à un seul, le déshonneur sera moins ignominieux. Si tu dis que tu m'as choisie, tes soldats m'épargneront... Donc fais de moi selon ton désir, c'est ma prière. Ah 1 oui, oui : c'est mon unique prière I
» Elle avait relevé le visage en prononçant ces mots et je vis que je ne m'étais pas trompé : elle était très belle.
— » Ta tête es^ égarée ; lui dis- je. Mes soldats sont incapables... T'ont-ils menacée, poursuivie? As- tu un motif d'avoir ce»
craintes?
» Elle répéta, les yeux pleins de larmes :
» — C'est la guerre ! Je sais ce que c'est que la guerre I
» Avec une soumission ferme et désespérée, elle était allée, d'elle-même, s'asseoir sur le bord de mon lit. Et moi, qui tout à l'heure riais du ridicule de mon costume, je n'avais qu'un geste à faire I Et qui sait? Dans sa décision il y avait déjà peut-être, sinon de l'amour — c'était impossible — du moins quelque désir. Tout le jour, sans doute, sous le fracas de la fusillade, à la lueur des incendies, elle avait songé à cette chose qui allait arriver, qui eût dû être si douce, si belle, et qui serait atroce. Alors, garder quelque ombre de cette douceur, garder l'illusion de cette beauté, en n'appartenant qu'à un seul, au chef, à celui qui aurait le plus d'apparent respect dans la violence, le plus de dérisoire tendresse dans sa brutalité? Peut-être était-ce à cela qu'elle avait rêvé.
» — Écoute, lui dis-je, tu vas sortir...
» Elle fit un mouvement de dénégation terrifiée.
» — ... Tu vas sortir et tu iras chercher deux femmes, deux vieilles femmes. Reviens avec elles. Si tu passais la nuit seule avec moi, qui donc ensuite pourrait te croire innocente ? Elles seront tes témoins et tes gardiennes.
» Je puis vous l'avouer : c'était aussi que je n'étais pas assez sûr de moi... De moi et d'c/Ze, peut-être. Elle avait raison, après tout, c'était la guerre. Et, dans les dangers de la guerre, tombent toutes ces barrières qu'on appelle pudeur et chasteté. La bête sort de l'homme, et de la femme.
)) Elle eut d'abord quelque peine à me comprendre, elle ne me croyait pas 1 Puis elle se précipita.
» Bientôt elle revint avec deux vieilles tout habillées de noir, toutes semblables à celles qui veillent les morts. Et il est bien possible qu'elles eussent veillé, cette nuit-là : il y en avait tant, des morts, dans ce village. Des
soldats et des paysans : les balles n'épargnent personne.
)) Elles aussi m'embrassèrent les genoux.
Je les écartai le plus vite que je pus, et assez brusquement. Chose étrange, il avait suffi de leur présence, que j'avais moi-même ordonnée, pour qu'il me vînt à l'esprit quelque chose qui ressemblait à un regret, et aussi une espèce de fausse honte : un homme qui vient de faire ce que j'avais fait, il n'aime pas qu'on le sache. C'est ainsi I Et ces deux femelles, dont le sourire était une grimace, savaient I
» Elles insistèrent pour que je prisse le lit unique qui, d'ailleurs, était le mien et que mon ordonnance avait disposé. J'acceptai.
J'acceptai avec une sorte de rancune, et de plus pour montrer que j'étais le chef, qu'on me devait les honneurs de la meilleure place ; et puis parce que mon repos valait plus cher que le leur : le sommeil, à la guerre, c'est la clarté du cerveau, le lendemain. Quant aux
trois femmes, il y avait à côté de la chambre une petite pièce entièrement dépourvue de meubles : elles s'y sont arrangées comme elles ont pu. A partir de la seconde où j'avais pris mon héroïque et vertueuse résolution, la belle fille m'était devenue complètement indifférente, et je ne songeai même pas àlui donner les moindres preuves de la plus banale galanterie.
» Je commençais à m'endormir quand, de nouveau, on frappa à ma porte. La fatigue, et surtout ces derniers événements, dont l'absurdité, dans ma solitude actuelle, commençait à m'apparaître, m'avaient mis de mauvaise humeur. Je demandai, avec, vivacité, qu'on me laissât tranquille.
» — C'est nous, Votre Noblesse, répondit une voix. Ce sont tes soldats...
— Eh bien ! Est-ce qu'il y a quelque chose qui ne va pas?
— » Tout va bien, très bien... mais nous avons vu une femme entrer chez toi, une belle femme.
» Je jurai de toute la force de ma voix. A côté^ j'e&tendais les femmes se dire, terrifiées : « C'est ce qu'elle craignait ; ils la poursuivent jusque chez l'officier 1 d
» — Pardonne-nous, continua le soldat.
Tu es plus que nous, tu es notre officier, c'est toi qui sais ce qu'il faut faire dans la bataille, et sans toi nous ne serions rien : mais nous sommes obligés de te parler. Ce serait mal de posséder cette fille en la dominant par la peur... Voilà ce que nous voulions te dire.
Dieu t'a protégé jusqu'ici : il ne te protégerait plus si tu commettais le péché...
» Voilà comme sont nos soldats, conclut Serge Stépanitch, les yeux brillants. Meilleurs que moi : car le lendemain, quand la fille et les deux vieilles vinrent m'apporter du lait, des œufs, un poulet, je ne sais quoi encore, je les envoyai promener; toute cette histoire m'agaçait prodigieusement.