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ET LE PREMIER « DERBY » DE CHANTILLY

Vers la fin de la Restauration vivait à Paris un Anglais que l'on nommait Thomas Bryon(l). C'était un homme industrieux : voyant l'engouement des dandys pour les courses, il entreprit de, tirer parti de leur incompétence, et publia en 1827 un petit manuel où l'on trouvait des renseignements sur les courses de Newmarket avec la traduction des règlements anglais (2).

(1) Voy. les préfaces, annonces, etc., de ses publications et Ch. Yriarte, Les Cercles de Paris, pp. 68-70.

(2) The sportsman's companion for the turf... Manuel de l'amateur des courses... pour parier et servir de guide aux amateurs de courses de Paris (Paris, Galignani, 1827, in.8). - En 1827, Bryon avait fondé une Société des amateurs de courses, premier essai de la Société d Encouragement (Calendrier des courses, t. I, p. ccix).

Si l'ouvrage fut bien accueilli, on doit le croire : grâce à lui, u lions » et a gants » jaunes » pouvaient disserter du sport à la mode sans confondre handicap avec starter, et le turf cessait d'être un de ces lieux redoutables et mystérieux où le ridicule guette l'imprudent qui s'y aventure à la légère. Un second volume, paru en 1828 et contenant la généalogie de tous les chevaux de pur-sang connus en France, le premier de nos Stud-books (1), fit de Bryon rhomme décidément indispensable au monde fashionable. Aussi le tir aux pigeons qu'il établit en janvier 1832 dans le jardin du nouveau Tivoli (2), entre la rue Blanche et la rue de Clichy, fut-il bientôt fréquenté par tous les jeunes gens qui se piquaient d'élégance : en vérité un dandy, un homme vraiment a Buckingham )) pouvait-il se refuser, pour 100 francs par an, le plaisir d'être vu dans un établissement organisé « à l'instar de la Bed-House, à Battersea, près de Londres » (3), dirigé par

(I) Le haras français contenant en langues française et anglaise la généalogie de tous les étalons, juments, etc. célèbres connus dans ce pays... The french stud book... (Paris, J. Didot aîné, 18-28, in-8).

(■?) Vers 1826, des rues avaient été tracées sur l'emplacement de l'ancien Tivoli.

(3) Annonce à la tin du Calendrier des courses (1834), cité plus bas. — Voy. dans le Journal des Haras, 1837, pp. 145 et 184, des vues du tir aux pigeons.

un vrai « insulaire », chez qui lord Seymour se montrait, chez qui l'on tirait des oiseaux, on pariait, on faisait du sport, comme en Angleterre ? Un bon nombre de lions se réunissaient donc à Tivoli avant de revenir dîner au Café de Paris ; bien entendu, ils n'y parlaient que de sport et tous s'y montraient fanatiques des « coursiers d'Albion ».

Un jour quelques-uns d'entre eux eurent ridée de s'associer en vue d'organiser et de développer les courses. Et c'est ainsi que, le 11 novembre 1833, se tint la première séance de la Société d'Encouragement pour l'amélioration et le perfectionnement des races de chevaux en Ftmnce (1). Les fondateurs de notre grande société hippique étaient au nombre de douze et formèrent le premier comité ; ils se nommaient : lord Seymour, président ; le prince de la Moskowa et M. Rieussec, vice-présidents; jMM. Delamarre, Maxime Caccia, le comte Demidolî, Fasquel, Ch. Laffitte, le chevalier de Machado, de Normandie, le comte de Cambis et Ernest Leroy, membres (2).

Le premier résultat de cette fondation fut

(1) Compte-rendu de cette séance dans le Journal des Haras, décembre 1833, pp. 161 sq.

(2) Journal des Haras, mai 1834, pp. 119 sq.

tout d'abord que les courses devinrent plus que jamais à la mode. Et l'ingénieux Bryon, qui s'en était fait nommer l'agent, ne fut pas le dernier à profiter de cet état de choses : il publia immédiatement un Calendrier des courus (1) ; il fit construire une tribune démontable (( avec les drapeaux, tapisseries, cordes et poteaux nécessaires », qu'il offrit, moyennant redevance, aux amateurs de courses particulières; puis il organisa, à côté de son tir aux pigeons, un tir à l'arc réglé, bien entendu, '( d'après les principes admis en Angleterre, où cet exercice est en honneur et fait l'amusement des dames » ; même il entreprit, dans son enthousiasme, de fonder une société en vue d'acheter des chiens de Terre-Neuve, dont on aurait établi des relais sur les bords de toutes les rivières afin de secourir les noyés (2).

Mais hélas ! il lui fallut bientôt renoncer à une si belle entreprise, car à vrai dire la nouvelle Société d'Encouragement ne rencontrait pas le succès sur lequel ses fondateurs

(1) Calendrier des courses de chevaux ou « Racing calendar » français ; relation détaillée de toutes les courses (à peu d'exceptions) qui ont eu lieu en France depuis 1776 jusqu'à la fin de 1833, par T. Bryon... agent et gardien des archives de la Société d'Encouragement (Paris, Galignani, 1834, in-8).

("2) Calendrier des Courses (1834), annonces.

avaient compté. C'est que la grande passion des dandys pour les courses était bien plus une mode qu'un goût véritable. S'il était de bon ton de causer des « choses du turf » avec sérieux et constance, à l'imitation des gentlemen d'Angleterre, bien peu de nos dandys du Boulevard aimaient réellement les chevaux (1). Et c'est pourquoi le Journal des Haras (2) constatait avec mélancolie : « Nous ne comptons pas encore de ces amateurs passionnés, de ces hommes qui ne parlent que courses, paris, chiens, chasses, chevaux, qui ne vivent que parmi les jockeys, les grooms, les palfreniers, dont l'écurie est le salon, dont les connaissances se bornent à l'histoire du cheval, et dont la conversation roule toujours sur ce qui a rapport à cet animal et à ses faits et gestes... Nous ne sommes pas encore arrivés à ce point de perfection... Chez nous, les courses n'ont été jusqu'ici et ne seront longtemps encore qu'une parodie, ou, tout au moins, qu'une faible et pâle copie des grands plaisirs des habitants des Iles Britanniques... »

(!) A. Cler, La Comédie à cheval ou Mœurs et travers du monde équestre (Paris, E. Bourdin, s. d., [1842], in-12), p. 46.

(2) Novembre 1833, pp. 112-M3.

Heureusement on eut l'idée d'organiser, parallèlement à la Société d'Encouragement, un (( club )) à l'anglaise, dirigé par le même comité ; et le Jockey-Club, à peine fondé, obtint immédiatement la vogue. C'est qu'à cette époque, les Cercles étaient rares et les jeunes gens ne s'y amusaient guère : il y avait le Cejxle du Commerce (boulevard Montmartre), le Cercle des amis des Arts (au coin de la rue de Choiseul), et le Cercle de l'Union, le plus aristocratique, composé d'étrangers et de français, et auquel la présence des ambassadeurs donnait quelque chose de diplomatique ( 1 ) ; mais c'étaien t là des salons très graves. Les a gants jaunes » se réunissaient au Café de Paris, où l'on jouait souvent après dîner et où la Société d'Encouragement faisait afficher les matches conclus entre particuliers (:2). Mais on ne s'y trouvait pas assez « entre soi », et surtout l'on n'y jouissait point du délicieux privilège d'exclure qui l'on voulait. C'est pourquoi le nouveau club fut accueilli avec enthousiasme : tous les snobs briguèrent afin d'y être admis ; et comme nul ne pouvait en être membre sans l'être aussi de

(1) Alton-Shée, Mémoires, I, p, 185.

(2) Voy. un règlement de juin 1834 clans le Calendrier des courses.

la Société d'Encouragement, celle-ci vit rapidement son succès assuré (1).

Le Jockey-Club loua d'abord pour 5.000 fr. un appartement au coin de la rue du Helder et du boulevard des Italiens, au-dessus de l'armurier Devismes (2). Puis, vers la fin de 1836, le nombre des membres s'élevant à deux cents environ, ce local parut trop modeste, et le cercle se logea dans l'hôtel qui faisait l'angle de la rue Grange-Batelière et du Boulevard (3). On parlait alors du luxe de cette installation. (( Cent cinquante mille francs furent jetés aux tapissiers, doreurs, argentiers et autres pour orner et décorer dignement le temple », écrit avec admiration, en 1845, un des auteurs du Diable à Paris (4) ; et il nous dépeint la somptuosité des salons « dont les meubles en velours rouge feraient les délices de dix préfectures », et des salles à manger a où tout est confortable, »

(1) Chaque membre du Jockey payait à son entrée 450 fr. et 300 fr. les années suivantes. La Société d'Encouragement pouvait avoir des souscripteurs particuliers (Alton-Shée, loc. cit.).

(î) Ch. Yriarte, Cercles de Paris, pp. 7Î-74. — A. Cler, La comédie à cheval, p. 66.

(3) Actuellement, la maison (rebâtie) porte le n° 22 du boulevard Montmartre, et cette partie de la rue Grange- Batelière est devenue la rue Drouot. (Ch. Yriarte, loc. cit., p. 86).

(4) Charles de Boigne, au t. I, pp. 237-238.

sans négliger les dîners où n pour six francs on a un maître d'hôtel, dix plats, six valets, pas de vin et pas de café ». La rue Grange- Batelière offrait un avantage auquel, paraît-il, n'étaient pas insensibles les membres du club : cétait sa proximité de l'Opéra, situé alors rue Le Pelletier. L'entrée particulière des artistes se trouvait « dans un passage sombre et humide, assez semblable à une descente de cave », qui a valu son nom à notre passage de l'Opéra. Par là on arrivait en quelques instants au foyer de la danse ; et c'était une commodité dont les jeunes clubmen se montraient satisfaits (1). Les premiers temps du cercle furent très gais. La mode était alors aux excentricités et aux mystifications. C'était l'époque oii Romieu, Romieu-lampion, — le seul homme de lettres, avec Eugène Sue, admis au jockey-Club, qui ne voulut pas d'Alfred de Musset — amusait tout Paris par ses célèbres mystifications ; où il y avait vraiment un « Boulevart » ; où l'on allait au bal de l'Opéra ; où Tonsoupait pour de bon ; où l'on se déguisait en carnaval ; où l'on se grisait de Champagne ; et où, paraît-il, à défaut

(1) Ch. Yriarte, op. cit., p. 95. — Les rues de Paris, publ. sous la direction de Louis Lurine : Rue Lepelletier, par Albert Cler, p. 376.

d'esprit, les viveurs montraient, au moins, de la conviction.

Tout, au Jockey-Club, se réglait par un pari : on pariait sur la mort de tel membre du cercle doué d'une excellente santé, sur la vitesse de ses chevaux, sur la vertu de sa femme, etc. Un jour, MM. de Chateauvillard et Charles Laffîtte gravissent l'escalier du club et font une partie de billard montés sur des poneys. Un autre jour, H... gage cent louis qu'il fournira la preuve certaine que X... est un mari trompé. Comme il finissaitde parler, entre X. . . qui, n'entendant que les derniers mots, veut absolument se mettre de moitié dans la gageure de son ami H... Eclat de rire général : H . . . accepte ; on écrit les conditions sur le livre des paris, sans révéler à X... (et pour cause) le nom de l'époux intéressé. Huit jours après, X... touchait cinquante louis (1). Ce fameux registre, contenant les gageures les plus folles, était soigneusement paraphé à chaque page ; on n'en devait, sous aucun prétexte, changer une ligne ; xVlphonse Daudet en parle encore dans les Rois en exil.

(I) La Mode, juillet 1838, pp. 300-301. — Journal des Haras, juillet 1838, p. 286. — Ch. deBoigne, damle Diable à Paris, loc. cit. — Ch. Yriarte, op. cif., pp. 89-90. — L. de la Brière, Au cercle (Paris, Calmann-Lévy, 1885, in-12), p. 74.

A la vérité, les membres du club soupaient avec ardeur, et jouaient des sommes qui, en ce temps-là, paraissaient énormes : ils ne songeaient guère u à l'amélioration et au perfectionnement des races de chevaux », et le club des Jockeys, comme on l'appelait, n'était rien moins qu'un a rendez-vous pour les cavaliers et les conducteurs ». Aussi les gens sérieux désapprouvaient-ils ce lieu de perdition, où la jeunesse se trouvait exposée à « oublier, avec le farniente du cigarre, son intérieur et ses devoirs de famille (1) » ; et lord Seymour, goûtant peu ces plaisirs qui n'étaient pas sportifs, donnait sa démission de président en mars 1836, tandis qu'un journal spécial, VEleceur{2), souhaitait à cette occasion, mais sans grande conviction sans doute : « Un élan généreux fera rejeter loin du sanctuaire ces tables, témoins des dîners de sybarites, ces tapis sur lesquels un seul individu a pu compromettre par un coup de dés, en une nuit, 30,000 francs... »

D'ailleurs la Société d'Encouragement noubliait point le programme qu'elle s'était fixé. Pour remplacer lord Seymour, elle faisait choix

(1) L'Eleveur, mars 1836, pp. 91-92.

(2) Ibid.

de M. de Normandie qui, parlant anglais comme un insulaire, avec « les manières, le sang-froid, le physique et la chevelure rousse d'un Anglais de théâtre », avait tout pour être à la mode, et qui se montrait en même temps l'un des plus passionnés sportsmen et des meilleurs cavaliers de son temps (1). En 1836, loin de rester inactive, elle avait déjà organisé deux réunions à Chantilly et fondé le prix du Jockey- Club, notre derbij français.

En 1833, le prince Lobanofî logeait à Chantilly. Un jour, il conclut avec quelques amis une poule qui fut courue sur la pelouse, et que remporta M. de Normandie (2). Le terrain, avait paru d'une souplesse et d'une élasticité admirables à des gentlemen-riders qui, jusquelà, n'avaient eu comme hippodromes que le

(!) Alton-Shée, Mémoires, I, pp. 138-9. — Ch. Yriarte, op. cit., 93-94.

(-2) Ch. Yriarte, op. cit., p. 71. — Cabé, Historique des courses, pp. 95-96.

2o8 LES DANDYS

Champ-de-Mars ou les poudreuses allées du Bois de Boulogne. Aussi la société d'Encouragement songea-t-elle, à peine formée, à utiliser la superbe pelouse de Chantilly. Le château appartenait au duc d'Aumale, et Louis- Philippe, consulté, se montra favorable au projet ; c'est ainsi que fut créé le champ de courses (1).

On l'inaugura, en 1834 et 1835, par deux réunions dont les journaux spéciaux publièrent des comptes-rendus enthousiastes (2) : « Trente mille curieux, attirés par le plus beau temps du monde, tourbillonnaient bon gré mal gré sous les tribunes en attendant trois jeunes princes [les fils de Louis-Philippe], excellents écuyers, entourés de tous les gants jaunes du Bois et de l'élite de TOpéra-Bouffa » écrit l'un d'eux (3). (( L'hippodrome de Chantilly est, on peut le

(1) La pelouse de Chantilly était alors sensiblement moins grande qu'à présent. En 1840, la forêt arrivait encore jusqu'au Puits et à la Chapelle, En 1845, le bois Bourrillon s'étendait environ jusqu'aux grands arbres sous lesquels on exerce aujourd'hui les yearlings ; et ce n'est qu'en 1879 qu'on a abattu le second réservoir qui doublait la superficie de celui qui existe toujours, et qu'on a défriché l'espace sur lequel s'élèvent les tribunes et le pesage actuels. Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. G, Maçon, l'aimable conservateur du musée Condé,

(2) Voy. \e Journal des Haras, mars 1834, p, 411 ; juin 1834, p. 180 ; janvier 1835, p, 250.

(3) L'Eleveur, juin 1835, pp. 10-11.

dire, admirable. Les Anglais avouent euxmêmes qu'ils n'ont rien de semblable. » Suprême compliment !

Les organisateurs avaient pris soin de faire dresser des tribunes, et cela parut d'un grand luxe (1). A la vérité, ces baraques en planches, que l'on trouvait alors « commodes », sembleraient barbares aux habitués des confortables aménagements d'aujourd'hui. Mais c'était encore les temps héroïques de Chantilly (2)... Sept ou huit ans plus tard, les courses étaient en pleine vogue ; tout ce qui, à Paris, se piquait d'élégance était tenu de s'y montrer; les auberges débordaient de voyageurs; les bals, les fêtes, les concerts la nuit sur les étangs, les soupers, le jeu, rien ne manquait ; on retenait une maison pour quelques jours, et l'on y envoyait ses domestiques, ses chevaux, ses équipages, sa vaisselle, ses tapis ; tout se payait un prix fou : lord Seymour, dit-on (3) , louait 1 . 000 fr. un pavillon où il ne prenait qu'un déjeuner...

(1) Journal des Haras, février 1835, p. 370.

(2) « Anachorètes truirés, amateurs de bons repas, délicats et voluptueux sybarites, et vous tous, Lucullus de la gastronomie, qui engloutiriez en un jour le revenu de dix provinces, ne venez pas nous visiter ; vos appétits gloutons ne seraient pas satisfaits », s'écriait l'^/eueu?', juin 1835, pp. 10-11.

(3) Chapus, Le Tur/" (Paris, 1853, in-1-2), pp. 178-180. — J. Claretie, La Vie à Paris, l^^ série, p. 189.

En 1835, l'unique journée de courses ne donna lieu à aucune de ces brillantes fêtes. C'est tout au plus si, le soir même, « pendant que le fouet des postillons enlevait des quatre pieds les pur-sang bretons qui ramenaient à Paris les plus pressés des curieux, d'autres, le cure-dents à la bouche, après avoir dîné d'un fromage à la crème et d'une bouteille de Champagne, réparaient leur toilette pour aller braquer leur lorgnon à un bal beaucoup trop municipal pour qu'on dût payer dix francs d'entrée. » Et, après la chasse à courre du lendemain, les derniers dandys repartaient définitivement pour Paris (1).

Le succès de cette réunion eut deux conséquences bien différentes. Tout d'abord un vaudeville en un acte : Les Courses de Chantilly, par MM. Lurine, Alphonse Gautier et Potron, dit Regnault, représenté sur le théâtre du Vaudeville, le 15 juillet 1835. Ces trois auteurs n'ont point jugé à propos de faire imprimer leur œuvre. A la vérité, on peut bien s'en consoler ; voyez plutôt le compte-rendu qu'en donna Alphonse Karr dans le Monde dramatique (2) : ((M. de Bourbonne va à Chantilly

(1) L'EZereur, juin 1835, pp. 10-11.

(2) Cité par Contades, Les courses de c/ieuau.xe?! France (Paris, 1892, in-8), pp. 74-75.

pouf les courses et enferme sa maîtresse Ernestine. Que fait Mademoiselle Ernestine ? Elle se déguise en jockei, met un pantalon ultra collant et va rejoindre son tyran. La duchesse de Joyeuse, apprenant que M. de Beaumont qu'elle doit épouser est allé aux courses de Chantilly au lieu de lui faire visité, se déguise en jockei, met un pantalon plus collant encore que celui de Mademoiselle Ernestine, et va rejoindre son amant peu empressé. La baronne*** en fait de même pour le chevalier***, avec un pantalon plus collant encore que les précédents. Cinq ou six dames se rencontrent, par hasard, dans cette ingénieuse idée... »

Mais les courses de 1835 provoquèrent mieux qu'un vaudeville ; elles déterminèrent la Société d'Encouragement à fonder un prix important à disputer sur Thippodrome de Chantilly : le prix du Jockey-Club.

Voici en quels termes modestes V Eleveur (1) annonçait, au mois de juillet 1835, la création de notre derby national : « La situation prospère des finances de la Société... lui a permis d'instituer un nouveau prix qui sera couru à Chantilly au printemps de 1836. Ce prix d'une

(I) Juillet 1835, p. 31.

valeur de o.OOO francs est affecté aux poulains de trois ans. En voici les conditions : 1" le paiement de 200 francs au moment de l'inscription qui aura lieu au mois de novembre, et une entrée de 300 francs pour courir ; 2° le poids à porter sera celui fixé par le règlement de la Société ; 3° tout cheval de trois ans qui aura gagné un prix portera trois livres de plus que ceux qui n'auront pas couru et qui auront été battus; celui qui aura gagné deux prix portera sept livres de plus. » — Or une course dont l'allocation serait de 5.000 francs attirerait aujourd'hui peu de concurrents, sans doute. Mais, en 1836, le plus haut prix ne montait qu'à 12.000 francs. Il était offert par le roi : Louis-Philippe en effet était très favorable aux courses dont il avait fort bien compris l'utilité, et il les encourageait de son mieux. Il avait fondé toute une série de a prix royaux » à disputer à Paris et dans les départements : le plus élevé, réservé aux chevaux et juments de quatre ans et au-dessus, s'élevait à 12.000 francs, les autres à 6.000, 5.000, et 2.000 francs (I). De plus, il avait décrété, par une ordonnance du 3 mars 1833, la création du Stud-book

(1) Journal des Haras, septembre 1834, p. 416; février 1835, p. 307.

français (1). Et c'est sur ses encouragements que le duc d'Orléans faisait venir des jockeys et des entraîneurs d'Angleterre et peuplait de « cour-^ siers » les magnifiques écuries de Chantilly (2).

La Société d'Encouragement s'efforça de rendre la réunion de 1836 plus brillante encore que celle de l'année précédente. On organisa à l'occasion du « derby » une véritable fête hippique. Le duc d'Orléans offrit 3.300 francs et le duc d'Aumale 2.000 francs. La ville de Chantilly, qui se souvenait d'avoir vu ses auberges pleines, porta de 300 francs à 1 .200 francs le montant du prix qu'elle accorda. Enfin M. de Rothschild proposa une coupe, ce que la légitimiste Mode annonça en ces termes égratignants : (( M. de Rothschild vient de trancher du grand seigneur et même du prince : il offre

(1) Publié notamment dans Cabé, Historique des courses de chevaux (Pslm, 1900, in-8), p. 89.

(2) Chapus, Le turf, p. 177.

une coupe d'or ; ceci est tout à fait féodal ; on reconnaît là le noble baron juif ; on y retrouve un souvenir de ces riches hanaps que les hauts barons offraient jadis aux vainqueurs dans les tournois. M. Rothschild est un homme qui sait son monde et qui connaît son moyen-àge, depuis qu'il sest fait bâtir un palais rue Laffitte dans le style delà Renaissance... (1) )).

Ainsi aidé par ces dons volontaires, le Club des Jockeis » put organiser deux journées de courses. Le jour intermédiaire entre les deux réunions devait être employé à courre un cerf en forêt de Chantilly, derrière l'équipage du duc d'Aumale. C'était là un joli programme. Malheureusement, on avança la date du meeting qui, en 1835, avait eu lieu en mai et on la fixa aux 22-24 avril. Cette décision, prise tardivement, eut pour résultat qu'un certain nombre de chevaux ne purent être entraînés à point, et l'on s'en plaignit amèrement (2).

Cependant on n'avait point alors, sur l'entraînement, les théories compliquées d'aujourd'hui. Consultez plutôt le manuel que donna, en 1834, Olivier Chuteau, « ancien chef des écuries du haras entretenu par M. Rieussec à Viroflay, et

(1) La Mode, avril 1836, pp. 83-84.

(2) Journal des Haras, 1836, p. 107.

jockey bien connu w (1). On ne pensait pas à ménager savamment les chevaux en vue d'une épreuve déterminée : Frank, le gagnant du derby de 1836, prend part immédiatement à la course suivante, et il s'y classe second. De même les palefreniers français n'avaient point une notion très claire de leurs devoirs, comme le prouve cet extrait d'un compte-rendu de 1833 : a Nous avons acquis la certitude que les hommes de M. de Germigney, partis trop tard des écuries où était placé Canning, l'ont amené sur le lieu des courses au grand galop sur le pavé (2). » Un lad qui commettrait aujourd'hui la faute que firent en 1833 les « hommes de M. de Germigney )), passerait purement et simplement pour fou.

Et pourtant, les soins que Ton donnait aux pur-sangs semblaient d'une exagération folle. C'était un des grands arguments des ennemis des courses, que d'opposer la sobriété, la dureté des « coursiers arabes » à la délicatesse des (( chevaux anglais ». En 1842, Albert Cler constate avec ébahissement et admiration qu'en Angleterre « on pousse la sollicitude jusqu'à

(I) Pratique de l'élève des chevaux et de V entraînement des chevaux de courses... (Paris, chez M'"^ Huzard, 1834, in-8).

(?) Journal des Haras, octobre 1833, p. 35.

établir un thermomètre dans les écuries (1) ». Qu'aurait-il dit s'il avait pu voir les palais que sont aujourd'hui quelques-uns de nos grands haras français ?

Enfin les « jockeis » surtout paraissaient des êtres bizarres. Les profanes se moquaient de ces (( petits hommes jaunes et amaigris ». Au contraire les enthousiastes racontaient avec admiration les privations et les jeûnes auxquels ils s'astreignaient, afin de réduire leur poids (2j. Pour certains, le jockey devenait un type extraordinaire et fabuleux. Voyez plutôt en quels termes, Jules Janin parle de ce Robinson, qui gagna en 1836 le premier derby de Chantilly (3j. (( Est-il vieux ? Est-il jeune ? Nul ne le sait, pas même lui. Demandez-lui l'origine et l'âge de ses chevaux, à la bonne heure. L'âge, pour Robinson, c'est une livre de chair

(1) A. Cler, La comédie à cheval (I84-), p. 140. — Le même se demande 'p. 76), « comment ce serait améliorer les chevaux que de les soumettre à un entraînement forcé, de les essouffler et de les maigrir au point qu'ils deviennent impropres à tout autre service que le service spécial des courses », et il ajoute que « souvent tel vainqueur du Champde-Mars ou de la Pelouse de Chantilly trouverait difRcilement un acheteur qui voulût en olTrir 300 francs au marché aux chevaux ». Que les temps sont changés ! Aujourd'hui les pur-sangs ont fait leurs preuves sur la piste comme sur la route, et il n'est pas maquignon de village qui ne les apprécie.

(2) Voy. Les Etrangers à Paris, pp. 9 et suiv.

(3) Feuilleton du Journal des Débats, 26 avril 1836.

LES DÉBUTS DU JOCFvEY CLUB 267

de plus ou de moins... N'avoir que la peau et les os, assez dos pour monter à cheval et pour tenir une bride, assez de peau pour n'en pas laisser sur la selle, voilà sa gloire... Deux fois, ce jour-là, j'ai été assez heureux pour approcher de Robinson et pour le voir de près, ce jeune homme ou ce vieillard, sous sa casaque orange et sous sa toque noire (1). On eut dit une ombre habillée qui allait célébrer le carnaval chez Proserpine. Son visage est immobile comme sa personne. Il se met achevai et il en descend impassible... Laissez donc Robinson se reposer : laissez-le tête-à-tête avec son cheval favori ; laissez-le se cacher pour qu'il puisse exhaler en paix ses larmes, son émotion et ses transports ! »

C'est ainsi que nos grands-pères se représentaient ce personnage mystérieux et anglais qu'ils appelaient un a jockei ». Et quelles mœurs fabuleuses ne lui prêtaient-ils pas ! Aujourd'hui les jockeys ont perdu de leur romanesque. En revanche, ils ont acquis du prestige et de la fortune — car nous sommes très loin du

(1) C'étaient les couleurs de lord Seymour, au service de qui Robinson resta jusqu'en l'année 1838 qu'il entra dans l'administration des haras rovaux {Journal des Haras, 1838, pp. 199 et 423).

temps où les meilleurs d'entre eux gagnaient une cinquantaine de francs par course (1)...

Le vendredi 22 avril 183(), première journée de la réunion, le soleil ne brilla guère à Chantilly. Le ciel était gris et le vent froid. 11 y avait peu de monde sur l'hippodrome, peu de toilettes surtout (2). C'est que le plus grand nombre des merveilleuses en robes de mousseline et en chapeaux de paille d'Italie, et des lions en gilets de piqué gaufré, qui, l'année précédente, applaudissaient joyeusement du haut de leurs équipages, avaient reculé devant le temps menaçant. Les chemins de fer étaient inconnus alors, et la perspective de parcourir dix lieues sous la pluie, fut-ce dans le plus rapide des tilburys ou dans la meilleure des Irriskas. leur avait paru n'avoir rien d'engageant. Cependant, si la (( société fashionable » était rare, les amateurs se trouvaient là au grand complet, et

(1) A. Cler, La Comédie à cheval, p. 74.

(2) Journal des Haras, 1836, pp. 107-109.

c'est devant un public de choix que se disputèrent les quatre épreuves inscrites au programme de la première journée.

Mais la chasse à courre se ressentit le lendemain de l'insuccès des courses de la veille : on n'y vit guère que quelques provinciaux, comme ce cavalier « venu de Compiègne dans une vieille tenue de courre, si crottée qu'on peut dire de lui comme du conscrit de Corbeil : qu'il n'avait pas son pareil (1) », ou quelques intrépides de la fashion ou du Club des Jockeys, habillés à la dernière mode de cet été de 183G, sans doute en redingote de drap écarlate à un seul rang de boutons, les basques larges et arrondies, les manches étroites ; en pantalon de daim blanc collant, boutonné sur le genou ; en bottes à la hussarde, très hautes, a garnies de riches éperons sculptés » ; avec une casquette « groom » ou (( crinoline » sans ornements (2)...

Le dimanche matin, troisième jour de la réunion, dès la première heure et malgré le temps incertain, la route était sillonnée de voitures de toutes sortes. Les lions en redingotes vert bouteille ou fumée de Londres (3),

(1) L'Eleveur, avril I83G, p. 113.

(2) Le Narcisse, !«'• août 1836, pp. 57-58.

(3) Le Protée, mai 1836, p. 200.

le tuyau de poêle enfoncé jusqu'aux oreilles, conduisaient des tilburys légers ou quelqu'un de ces phaëtons que lord Seymour venait de mettre à la mode (1). Les gens plus graves s'accommodaient dans leurs landous ou dans leurs hrhkas. « La brillante calèche arrive en poste, chargée de plumes et de fleurs et de doux sourires. Le paysan accourt au petit trot de son petit cheval, portant en croupe sa jeune fille, curieuse et animée comme pour un bal. De longues voitures d'osier arrivent au pas, chargées de familles entières (2). » Les princes font leur entrée sur le champ de courses. Les fanfares éclatent. Les dragons, sur leurs chevaux, contiennent la foule. Tous les fermiers des environs sontvenus pourvoir le beau monde de Paris (3).

Hélas ! bien peu de merveilleuses ont osé se risquer à faire le voyage par ce temps menaçant. Pourtant les toilettes claires de celles qui sont là égayent les tribunes et la pelouse. La mode est, en ce printemps de 1836, aux foulards damassés, aux mousselines, aux jaconas,

(1) Celui que lui avait fait Antoine Goettingue, avenue des Champs-Elysées, est reproduit dans VElevexir, avril 1836, p. 97.

(•2) Jules Janin dans les Débats, '26 avril 1836.

(3) Ibid.

aux poult-de-soie semés de petits bouquets brochés entre les carreaux, aux gros de Naples à petites rayures, cannelés ou chinés. Les jupes se balancent en cloches ; les corsages se froncent à la taille ; les manches sont larges et bouffantes, mais elles doivent dégager le bras de la saignée au poignet. Sur une jupe de mousseline blanche, avec un corsage en guimpe, quelques femmes portent une redingote en poult-de-soie foncé, décolletant beaucoup et ouvrant tout à fait à partir de la ceinture. C'est là (( une mise extrêmement coquette, qui n'est comme il faut qu'au Bois et en descendant de sa voiture. » D'autres couvrent leurs épaules avec des mantelets en soie noire, garnis de dentelles, qui ne cachent pas la taille et laissent voir le cou ; ils sont retenus sur la nuque par une épingle « gothique à médaillon » : nous sommes au temps où triomphe le « gothique ». Tous les jeunes visages s'encadrent dans des chapeaux en paille de riz ou d'Italie. C'est la grande mode, on n'en porte point d'autres, et certains valent 600 ou 800 francs. Les passes en sont évasées, doublées de soie ou de crêpe de couleur. Les brides en blonde sont presque abandonnées, mais on arrange, près de la ligure, des fleurs, des rubans ou du tulle

(( chiffonné avec goût ». On pose sur le chapeau des plumes longues et « panachées » : c'est ce qu'il y a de plus élégant pour aller en voiture. Mais on y met encore des rubans (pourvu qu'ils soient d'une couleur peu accusée, car le ponceau et le gros-bleu sont démodés), des oiseaux de paradis, des marabouts, des fleurs, des feuillages, et surtout des épis de maïs. « Et qu'on ne croie pas que ce riche épi charge le moins du monde un chapeau de paille d'Italie : Mayer a trouvé le moyen de reproduire le maïs avec autant de délicatesse que de légèreté (1). »

Les fashionables, la taille pincée dans leurs fracs arrondis sur la hanche, et dans leurs redingotes couleur bronze doré, vert thé, pomme de chêne ou Lord Oward, le cou perdu dans des cravates de soie, si amples qu'on y trouverait presque de quoi faire des robes de chambre, et disposées savamment en plis vagues, bizarres et incertains (2) ; la jambe dessinée

(1) Le Bon ton, 30 avril 1836, p. 428. — Le Follet, I83G, pp. 129-30, 137-8,146, 153-4.

(2) C'était depuis longtemps un art que de nouer sa cravate, et Brummell y avait excellé. Voy, ce traité qui eut plusieurs éditions : L'art de mettre sa cravate de toutes les manières connues et usitées, enseigné et démontré en 16 leçojis, précédé de l'histoire complète de la cravate... par le baron Emile de l'Empesé (Emile Marco de Saint- Hilaire). Bruxelles, 1827, in-18.

dans leurs pantalons a trois quarts collants » en coutil vert d'eau ou écru à petites raies noires et grises, ou bien en lastings mille-joncs, à rayures vertes et noires ou jaspé blanc sur fond noir (1), — les fashionables accompagnent les dames dans les tribunes. C'est là un abri très peu confortable. Une giboulée qui tombe avant les courses traverse la toiture, dont peu après un coup de vent emporte un morceau (2) Aussi tous les journaux seront-ils unanimes, le lendemain des courses, à réclamer pour la réunion prochaine un local plus imperméable et à planchers mieux joints, a La santé des coureurs et du public y gagnera, et une autre agréable conséquence sera de ne pas avoir à mettre au violon l'aimable vieillard, artiste amateur, qui s'occupait dimanche, sous les gradins, à observer à quelle demi-teinte peut arriver, sous une robe de gaze ou de satin, le blanc rosé que prend vers la jarretière le bas à jours des jolies femmes, amateurs de promenades sous bois et de courses de chevaux (3) ». Les dandys les plus passionnés pour le sport

(1) Psyché, 1836, p. 138. — Le Narcisse, 1" mai 1836, p. 34. — La Mode, avril-juin 1836, p. 46.

(2) Journal des Haras, 1836, p. 117. — Gazette des salons, avril-mai 1836, pp. 287-8.

(3) L'Eleveur, avril 1836, p. 112.

sont sur le champ de courses, à cheval. Ceuxlà promènent quelque élégant habit scabieuse, boutonnant droit, avec une petite poche sur la poitrine pour le foulard, un gilet droit à un rang de boutons en cachemire à petits dessins, et quelque élégant pantalon en poil de chèvre à mille raies vertes et noires (1). Tous se croiraient déshonorés s'ils avaient une cravache ; ils tiennent à la main une petite canne ferrée, le (( little-stick », dernière mode récemment importée d'Angleterre, complément absolument indispensable de la toilette d'un cavalier fashionable (2). Ils ont fait seller leur montures le plus près possible de la croupe : c'est le genre anglais ; ils allongent les jambes avec raideur ; ils écartent les coudes (3) ; ils fument des (( cigarres », et leurs immenses tuyaux de poêle enfoncés jusqu'aux yeux, ils se précipitent au devant des « coursiers » qui vont s'aligner au départ.

Aujourd'hui, lorsque les chevaux prennent leur galop d'essai pour se rendre au départ du (( derby », tous les spectateurs se taisent : c'est un moment solennel que celui où va se

(1) Le Narcisse, \" mai 1836, p. 34.

(?) Ibid.

(3) A. Cler, La comédie à cheval, pp. 52-3.

disputer le plus célèbre prix de l'année. Mais eu 1830, il paraît bien qu'on n'accorda pas beaucoup plus d'importance au nouveau prix fondé par la Société d'Encouragement qu'aux deux épreuves qui le précédèrent et aux deux épreuves qui le suivirent (1). Dans leurs comptes-rendus, les journaux parlèrent surtout de la dernière, une course de haies, parce qu'elle était réservée aux gentlemen. Le compétent Journal des Haras lui-même n'attribua guère plus d'importance au « Prix du Jockeys Club )) qu'aux autres. Voici à peu près tout le commentaire qu'il en fit : « Cette course offrait un plus grand intérêt que les précédentes, étant faite par des jeunes chevaux non connus des amateurs et du public ».

Les concurrents avaient à parcourir (( un tour un quart à commencer de la partie plate après les marronniers. » C'étaient Brougham, par Captain-Candid et Coral, appartenant au haras royal de Meudon ; Frank, par Rainbow

(1) La première course (Prix d'Orléans, 3.500 fr.) fut gagnée par Volante, à lord Seymour. La seconde (pari de J.OOU fr.) par Véronaise, au comte Greffulhe. La troisième (Prix du Jockey's Clul>. 5.000 fr.) ])av Frank, à lord Seymour. La quatrième (Coupe d'or olferle par M. de Rothschild) par Miss-Annette, à lord Seymour. La cinquième (course de de haies, gentlemen) par Cleveland, au baron Sannegon. (Journal des Haras, XVII, 1836, pp. 113-117).

et Vérona, à lord Seymour ; Icare, par Carbone, et Félicia, au même ; Nair, par Sylvio et Vesper, à M. Fasquel ; et Belida, par Tandem et Ténéri/fe à M. Aug. Lupin. « La plupart de ces jeunes animaux présentaient d'assez hautes qualités, une belle conformation, de la force, de la taille, des membres amples et musculeux. Parmi ceux-là, on remarquait principalement Frank, l'un des descendants du célèbre Rainboiv, et de nombreux paris étaient faits en sa faveur ». Ce fut en effet Frank, monté par Robinson, et portant cent livres, qui arriva premier, devant Brougham, Icare, Belida, et Nair, portant le même poids, sauf la jument, chargée de 97 livres. Le gagnant du premier derby de Chantilly obtenait 5.000 francs, plus 2.500 francs, montant des entrées (1).

Ce qu'il y a pour nous de plus étonnant, c'est qu'il parut à nouveau dans la course suivante, dont la coupe d'or offerte par M. de Rothschild était le prix. Cette fois, Frank dut baisser pavillon devant sa compagne d'écurie. Miss Annette, que ses succès avait fait considérer comme à peu près invincible, a Xe me

(1) Journal des Haras, loc. cit. — On trouvera le portrait 4e Frank dans le Journal des Haras, XVII, 1836, pp. 128-9, et à la Bibl. Nal,, département des Estampes.

demandez pas ce que c'est que Miss Annette, écrit Jules .Tanin (I). Autant vaudrait me demander ce que c'est que Mademoiselle Mars..'. 11 fallait voir les amis et les partisans de Miss Annette pleurer de joie ; son vieux palefrenier qui l'embrassait en sanglotant [les vieux lads d'aujourd'hui sont moins démonstratifs]... Et le soir même, sous la voûte de Chantilly, à côté de ses émules vaincus, Miss Annette, sans être plus fière (!), mangeait son avoine dans la coupe d'or ».

La dernière course était attendue avec impatience : c'est qu'elle était réservée aux gentlemen. MM. Edgard Ney, le comte de Périgord, Allouard et Turner, en casaques à jabots et à manchettes, culottés de daim blanc et coiffés de petites casquettes de velours (2), franchirent galamment devant les dames les huit paillis du parcours, et ce fut Cleveland, monté par M. Allouard, qui remporta la victoire par une demi-encolure (3).

(1) Journal des Débats, 26 avril 1836.

(2) Jules Janin, loc. cit.

(3) Journal des Haras, 1836, p. 117.

Aussitôt après les courses, tous ceux qui n'étaient point priés au dîner qu'offrit le Prince royal au château reprirent le chemin de Paris. En un instant la route fut couverte de voitures qui se dépassaient à qui mieux mieux. Une foule de paris s'engagèrent sur la question de savoir quel serait le premier tilbury rendu à le barrière. « Il y avait un maître de poste qui vous offrait un lit quand vous lui demandiez des chevaux ; il y en avait un autre qui vous donnait une grosse fille de cuisine pour vous conduire, faute de postillon ; il y avait mille cris joyeux, mille chansons à boire, mille folies, et tout cela égayé par la lune d'avril et accompagné des premiers chants du rossignol... », nous dit poétiquement Jules Janin, dont neuf colonnes de feuilleton en petit texte n'ont point épuisé l'enthousiasme, ni la rhétorique. Et il achève son long compte-rendu par cette philosophie tragi-comique : « Encore une petite réflexion pour terminer cet article que j'aurais

voulu faire plus long, car il me semble que je commence à peine. En voyant hier tant de nobles jeunes gens occupés à cette course, tant d\uribitions placées sur la selle d'un cheval, tant d'orgueil innocent et tant d'innocente rivalité à propos de ces luttes d'un résultat si avantageux pour les chevaux de notre pays, je me disais que tous ces travaux... étaient loin d'être assez récompensés... Ingrats que nous sommes! Voici deux hommes : l'un passe sa vie à étudier le sanscrit ou le chinois, ou toute autre science aussi difficile. A peine a-t-il perdu à ce travail les années les plus heureuses et les plus tranquilles, que lui viennent à la fois la gloire, les honneurs, la fortune ; il est professeur au Collège de France ; il est membre de l'Institut ; le monde s'incline et dit : « C'est un savant ! » et les filles à marier se le disputent dans leur cœur. Voici en même temps un autre jeune homme d'un grand nom, d'une grande fortune, d'un esprit distingué. Celui-là qui était né pour faire la guerre, ne trouvant pas de guerre à faire, s'occupe à élever des chevaux, ces compagnons du soldat. A cette occupation, il perd sa fortune, il use sa vie, il hasarde ses jours, il se brise un membre, il veille, il travaille, il sue tout le jour... Et cependant quand il a

mangé en fourrages tout son patrimoine, quand il a vendu son dernier cheval, quand il s'est perdu et ruiné tout à fait, corps et àme, à cette noble étude, on le fuit, on Tévite, on le plaint ; quelle misère ! Et les mères de famille disent de lui : « C'est un homme qu'on ne peut plus voir ! )) Le savant meurt riche, honoré, entouré d'enfans : Fécuyer vit seul, c'est-à-dire sans chevaux, et il meurt, jeune encore, dans la petite chambre dun entresol, où il s'est placé pour voir au moins les chevaux des autres, pour les entendre de son lit qui hennissent dans l'écurie du voisin, et pour sentir l'odeur du fumier de l'étranger ! »

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U N ROMANCIER MONDAI N

Parmi les lions haut cravatés qui se pressaient, aux courses de 1836, dans la tribune rudimentaire du Jockey-Club, on remarquait un grand et beau garçon, qui rachetait par une extrême élégance et par les yeux les plus intelligents et les plus fins du monde ce que sa taille pouvait avoir d'un peu épais et sa figure de trop bourgeois (1). Or ce dandy dont on citait

(1) Psyché, 28 avril 1836, pp. 130-1. — Voyez ses portraits à la Bibl. Nat., département des Estampes. — Armand Dayot, Journées révolutionnaires, 18i8, p. 121. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 141-2. — Comtesse Dash, Mémoires des autres, IV, p. 220. — A. Iloussaye, Confessions, t, II, p. 268.

au club les bottes surprenantes et les habits prodigieux, cétait Eugène Sue. Car le futur écrivain des Mystères de Paris, le futur député socialiste n'était alors rien moins que démagogue ; il ne songeait guère à s'attendrir sur les malheurs du peuple, et certes on eut bien scandalisé les douairières qui l'accueillaient dans leurs salons, si on leur eût dit que cet élégant « Monsieur Sue », curieux, ainsi qu'il sied, de sport et de costumes, auteur de romans psychologiques et fashionables qui émurent, dit-on, plus d'une belle lectrice du noble Faubourg, dût devenir, à quelques années de là, un horrible jacobin et l'un des fermes soutiens du socialisme sentimental (1). Mais c'est une histoire amusante que celle de l'indignation que causa dans le beau monde la volte face de ce romancier mondain, et elle nous offre aussi un curieux cas de vanité blessée.

(1) L'œuvre d'Eugène Sue se partage très nettement — avant l'apparition des Mystères et des romans sociaux, si l'on peut dire, qui suivirent — en trois branches : romans maritimes : Plich et Plock, la Vigie de Koat-Ven, etc. ; romans historiques : Latréaumont, Jean Cavalier, etc.; romans de mœurs : Arthur, Cécile, Mathilde. etc. — Eugène Sue, romancier, mériterait une étude. Son succès populaire lui a fait du tort. Il avait de la force et même de l'observation, un très grand talent en somme.

Né le 29 janvier 1804 (1), Eugène Sue avait été le plus turbulent et le plus indiscipliné des écoliers. Alexandre Dumas nous a longuement raconté comment il faisait Técole buissonnière, rossait son précepteur, saccageait les platesbandes et buvait les vins précieux de son père, le docteur Joseph Sue, médecin à la mode sous l'Empire et la Restauration (2). Celui-ci envoya Tenfant terrible faire la campagne d'Espagne de 1823 en qualité de sous-aide chirurgien . Mais, revenu à Paris l'année suivante, Eugène montra

(1) Le 10 décembre 1804, dit la Biographie Universelle. — Le le-- janvier 1803, dit Alexandre Dumas, Les morts vont vite (Paris, Calmann-Lévy), t. II, p. 4. — Le 26 janvier 1804, dit M. A. Roussiau, dans les Annales romantiques, janvier-février 1905, p. 59. — Son acte de naissance a été publié dans ïlntermédiaire des chercheurs et des curieux, XLVI, 72. Le prince Eugène de Beauharnais et l'impératrice Joséphine lui servirent de parrain et de marraine.

(2) A. Dumas, Les morts vont vite, t. II, pp. 4-14. Eugène de Mirecourt, Eugène Sue (Paris, 1856, in-32) pp. 16-31. — Adolphe Adam, Souvenirs d'un musicien (Paris, 1857, in-12), p. XIL

immédiatement un tel goût pour les soupers fins, les actrices et les tilburys bien attelés, que son père, après avoir payé ses dettes, le fit repartir précipitamment pour l'hôpital militaire de Toulon. Et c'est là que le futur auteur des Mystères de Paris produisit en collaboration avec un de ses amis, Desforges, sa première œuvre littéraire : un ù-propos sur le sacre de Charles X (26 mai 1825), qui fut représenté sur le théâtre de Toulon. De retour à Paris, il reprit sa vie joyeuse. Malheureusement, le docteur Sue tenait fort serrés les cordons de sa bourse : Eugène donnait bien quelques articles à la Noiireaiité que dirigeait Ferdinand Langlé, mais la ISouveauté, comme on pense, payait peu, et il arriva qu'un jour le jeune homme, ayant convié à dîner quelques amis, se trouva dans la pénible obligation de faire tuer, pour les nourrir, un mouton d'une espèce rare que son père montrait et gardait comme échantillon. Cette fois le docteur se mit réellement en colère : il embarqua bel et bien son fils terrible sur un navire de la marine royale, et Eugène Sue, toujours en qualité d'aide chirurgien, dut faire deux fois le voyage des Antilles, et assister à la bataille de Navarin.

Sur ces entrefaites, son grand-père maternel

trépassa en lui laissant environ 80.000 francs. Aussitôt il donna sa démission et vint s'établir luxueusement à Paris. On parla de l'élégance avec laquelle il avait arrangé son appartement de la rue de la Ferme-des-Mathurins : il y avait réuni une quantité de bibelots rares, dont le goût était encore fort peu répandu à cette époque, et cela attirait l'attention (1) ; puis on racontait qu'il se faisait apporter ses lettres sur un plateau d'argent, et les dandys se sentaient d'avance pleins de considération pour un homme qui affichait un tel raffinement (2). Une fois installé de la sorte, Eugène se mit en quête d'une occupation qui pût remplir ses loisirs de fashionable ; il dessinait agréablement, il débarquait d'un vaisseau de l'Etat : il se crut une vocation de peintre de marines et demanda des leçons à son ami Théodore Gudin (3). Mais du moins eut-il l'esprit de comprendre assez vite

(1) A. Dumas, p. 31. — Mirecourt, pp. 47-60. — Biogragraphie universelle.

(2) A. Karr, Les Guêpes, février 1840, pp. 60-Gl. — Villemessant, Mémoires, V, pp. 188-9. — Cela passait pour un raffinement incroyable. Le fils du pianiste Kalbrenner s'était acquis une réputation de lionnerie, paraît-il, rien qu'en se faisant apporter publiquement, au restaurant, son courrier sur un plateau.

(3) Ils étaient contemporains, Gudin étant né en 1803. Voy. Eugène Sue, Plick et Plock (éd. Flammarion, in-l'.'), p. 7.

que les pinceaux n'étaient point son fait, et bientôt il s'occupa davantage à mystifier les badauds qu'à barbouiller des toiles. Il faut dire que toutes ces farces de rapins, qui nous senoblent aujourd'hui assez niaises, étaient fort à la mode dans les dernières années de la Restauration et les premières de Louis-Philippe. C'était le temps de la grande gloire de Romieu, qu'un lampion fit plus célèbre que ses publications et sa longue carrière de sous-préfet et de directeur des Beaux-Arts. Sous sa conduite, les élèves de Gudin manquèrent de rendre fou un malheureux portier de la rue du Mont-Blanc en allant chaque matin, tour à tour, lui demander une mèche de ses cheveux (1) ; et cette histoire parut si drôle qu'on en tira un vaudeville (2) et qu'Eugène Sue la mit plus tard en scène dans les Mystères (3). Il était fort lié avec celui qu'on appelait (( l'homme le plus gai de France (4) ».

(\) Legouvé, Soixante ans de souvenirs (Paris, 1886, 2 vol. in-8), I, p. 344. — D'après A. Dumas, Les morts vont vite, II, p. 34, l'infortuné prototype de M. Pipelet demeurait au n° 8 de la rue du Mont-Blanc, actuellement Chaussée-d'Ai.tin.

(2) Villemessant, I, pp. 154-6. — A. Dumas, loc. cit., pp, 33-7.

(3) On se rappelle les démêlés du pauvre M. Pipelet avec son persécuteur, le rapin Cabrion (éd. Flammarion, I, p. 177).

(4) M'"^ de Bassanville, Salons d'autrefois, III, p. 77.

On raconte qu'un soir, comme il avait fort bien dîné en sa compagnie, tous deux crurent prudent de rentrer en voiture : ils appelèrent donc un fiacre ; malheureusement, en y montant, Romieu manqua le marchepied et se blessa à la jambe. Sue emmena tendrement son ami chez lui, retendit dans un bon lit, et lui fit un pansement savant. Le lendemain à vrai dire, comme il visitait les bandages, il s'aperçut que, dans son trouble de la veille, il avait soigné la jambe saine au lieu de la jambe malade. Mais cette légère méprise ne diminua en rien la reconnaissance de Romieu (1)...

Cependant Gudin partit pour l'iVfrique, et Eugène Sue renonça décidément à la peinture. Il fit alors représenter quelques vaudevilles, écrits en collaboration à la mode du temps {2) ; puis il donna en 1830 son premier roman : Kernock-le-Pirate, qui fut bientôt suivi de Plick et Plock (1831), d'Atar-Gull (1831), de la Salamandre {iSd2) , de la Cucarateha {iS32), etc. Dans la préface de Plick et Plock, il annonçait (d'ailleurs avec une modestie de bon ton) son intention de doter la France du « roman maritime », en peignant dans une série d'ouvrages

(1) Villemessant, III, pp. 102-3.

(2) Voy. Quérard, France littéraire, IX, p. 287.

les mœurs des matelots et en transposant dans la littérature les tableaux de Gudin. C'était là une idée nouvelle qui eut immédiatement beaucoup de succès (1). Au reste, comme ses personnages étaient fatals et byronesques à miracle, ses héroïnes d'une beauté parfaitement irréprochable et ses descriptions terriblement orageuses. Sue fut en peu de temps tout à fait à la mode : les femmes, qui éprouvaient déjà de rinclination pour le beau garçon et le dandy, sentirent de la faiblesse pour l'auteur notoire, et les salons du faubourg Saint-Germain, qui s'étaient entrebaillés pour l'homme du monde, s'ouvrirent tout à fait devant l'écrivain du jour, puisqu'il a pensait bien ».

Or voyons un peu ce qu'était vers 1830 le noble Faubourg. Sous Charles X, sous Louis- Philippe même, chaque quartier de Paris avait

(1) On trouve même dans les graves Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich (Paris, 1882, in-8), cette appréciation sur la

son aspect particulier, ses mœurs, ses habitants, son (( monde » pour mieux dire, et .ces (( mondes » ne se confondaient point (1). La « bonne compagnie )> elle-même comportait des degrés très nets, qui n'existent plus guère à présent : il y avait la société du faubourg Saint- Germain, celle du faubourg Saint-Honoré et celle de la Chaussée-d'Antin. « Les deux premières... séparées seulement par des nuances d'opinions ou par des situations plus ou moins variables, se rencontraient et se mêlaient aisément. Elles ne voyaient la troisième, formée de gens nouveaux, enrichis dans les affaires, qu'aux rares occasions des fêtes officielles (2) ». Aujourd'hui ce fossé profond qui divisait alors le (( grand monde » et la (( haute banque », le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin,

préface de La Vigie de Koat-Ven: «C'estun travail remarquable en ce que personne n'a jamais mieux écrit sur la situation générale ».

(1) Le sommaire qui suit pourra donner un aperçu : « Chapitre II. Aspect général de Paris. Division morale. — Les deux côtés de la Seine. — Le faubourg St-Germain, la noblesse. — Le faubourg St-.Tacques, science et misère. — La rue St-Denis, frontière commune. — Les faubourgs St-Antoine, Poissonnière, l'industrie. — Le Marais, les rentiers. — Les faubourgs Montmartre et du Roule, la Chaussée d'Antin, le haut commerce, les courtisanes, les anglais, le luxe, les fripons » (Rainier-Lanfranchi, Voyage à Paris, p. 8).

(2) Daniel Stern, Mes souvenirs, p. 256.

toutes ces mille nuances de politesse, de toilettes, de manières et de langage, auxquelles Balzac fait constamment allusion, et qui rendent par exemple le milieu de M'^'' de Nucingen si différent de celui de sa sœur, la comtesse de Restaud, — tout cela n'est plus : des banquiers logent hardiment rue de Varennes et des marquis rue de Provence ; les duchesses ne s'habillent point autrement que les financières qu'elles rencontrent au Bois de Boulogne (un peu moins bien seulement) ; il n'est pas de milliardaires dont les filles ne pourraient épouser des princes; enfin, sous les antiques lambris de la rue de Babylone, on est fort exposé, je le crains, à rencontrer jusqu'à des hommes de lettres et des jacobins... Ah ! comme tout cela eût scandalisé M""^ la douairière de Duras ou M™*" la princesse de La Trémoïlle, vertuchoux !

C'est qu'au temps de ces nobles dames, sous Charles X, la bonne compagnie n'était point dans un tel désordre. La vieille aristocratie se groupait presque toute au faubourg St-Germain, où elle vivait, pour ainsi parler, comme dans une île déserte. Là, « comme on se connaissait avant même de s'être vu, dès le berceau, on pourrait dire dès avant la naissance, par

alliances, par récits nourriciers, par tout un cousinage historique qu'il n'était pas permis d'ignorer ou de négliger, comme on recevait même nourriture d'esprit, aux pages, aux écoles militaires, au régiment, dans les ambassades et même dans l'Eglise..., les titres, les charges, les emplois, tous les accidents de la fortune ne comptaient guère (1) )). Les membres de ce petit monde fermé étaient socialement égaux, et la fortune, les alliances de chacun étant connues de tous, personne ne s'essayait à éblouir le voisin par son faste. On vivait comme en province, d'une existence unie et monotone, sous l'œil sévère de la duchesse d'Angoulême et de quelques vieilles douairières. Sans doute, « on admettait bien dans ses salons, par haute faveur, quelques hommes récents, mais seulement ceux qu'un grand zèle, de grands talents ou des circonstances particulièrement heureuses avaient mis à même de servir efficacement la cause des Bourbons, et toujours avec une nuance d'accueil (2) ». A plus forte raison ne recevait-on pas de banquiers et de bourgeois, pour brillants et riches qu'ils fussent : toute

(1) Daniel Stem, Mes souvenirs, p. 258.

(2) Ibid., p. 257.

cette triste noblesse de la Restauration était autrement exclusive que celle de Louis XVI.

Après la révolution de 1830, d'abord le faubourg Saint-Germain a se replia sur luimême, il bouda, selon l'expression du temps. On perdait des charges, des places, des honneurs, on affecta de paraître ruiné, on resta très tard dans les châteaux, on s'habilla pauvrement, on fit des économies. On appela le duc dOrléans Grand Poulot, on se divertit aux dépens du souverain des bourgeois, qui s'en allait bourgeoisement à pied, par les rues, sa femme sous le bras, son parapluie à la main... Peu à peu néanmoins, lorsqu'on vit que le nouveau régime durait et (|u'on n'en avait pas raison par la bouderie, on se lassa de bouder (1) ». La vie mondaine reprit. On organisa, au profit des pensionnaires de l'ancienne liste civile de Charles X, des bals, et, comme nous disons aujourd'hui, des garden-parties à Tivoli : là toute la société légitimiste se rendait, et elle s'amusait de toutes ses forces sous prétexte de charité (2). Puis on se reprit à recevoir et à donner des fêtes. Même, les jeunes femmes se

(1) Daniel Stern, Mes souvenirs, pp. 337-8. — Vicomte de Grenville, Hist. du journal La Mode, pp. 181-241.

(2) Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 236-7.

virent plus libres que naguère. « N'étant plus sous les yeux de la Dauphine et de nos vieilles douairières, dit l'une d'elles (1), nous nous sentions délivrées d'une surveillance qui ne nous avait pas permis jusque là d'ouvrir nos salons à des hommes de condition moindre, bourgeois, annoblis, écrivains, artistes, dont la célébrité commençait à nous piquer de curiosité. » Aussi en profitèrent-elles. La duchesse de Rauzan fut la première à recevoir chez elle des hommes de lettres et des artistes (2). Puis bientôt M"« d'Agoult, M'"*^ de la Bourdonnaye, M™® de la Grange organisèrent des lectures et des concerts, assistèrent aux premières représentations de Henri III et sa cour, à'Antony, de Chatterton, posèrent en évidence sur leurs guéridons Indiana, Lélia, les Poésies de Joseph Delorme ; même elles ne craignirent pas de se servir des termes nouveaux que les romantiques venaient de mettre à la mode, et l'on put les entendre dire, par exemple, que tel livre avait de Vactiialité, qu'une pensée était procidentielle, que M. X. était étourdissant, et que M™® Z. avait du galbe, encore que ses manières fussent

(i) M-^e d'Agoult (Daniel Stem), op. cit., p. 339. (2) Daniel Slern, p. 340. — E. Legouyé, Soixante ans de souvenirs, 1, p. 356.

vraiment un peu bien nature, etc. (1). — D'abord le Faubourg s'indigna, puis il prit le parti de se moquer : il surnomma M™® d'Agoult (( la Corinne du quai Malaquais », et M™^ de la Bourdonnaye « la Sapho de la rue Boudrot )) (2) ; ensuite il se résigna, finalement il se plut à rencontrer chez ses belles savantes des écrivains notoires, et il entrouvrit ses portes pour quelques uns d'entre eux qui « pensaient bien », comme on dit à présent.

Mais c'est que ces femmes, qui accueillaient ainsi des poètes et des romanciers dans les salons austères de leur Faubourg, n'étaient plus celles de la Restauration. Sans doute, déjà sous Charles X les jeunes personnes éprouvaient la littérature et la poésie romantiques ; elles admiraient passionnément M. de Lamartine et la suave Amable Tastu : comme Elvire, elles se faisaient lyriques et vaporeuses ; elles chantaient avec sentiment des romances où l'on parlait d'amour et de troubadour, de chevaliers et de coursiers, de damoiselles et de nacelles ; enfin elles savaient se perdre, les yeux au ciel, dans de langoureuses rêveries. Toutefois la cour

(1) Vicomte de Grenville, Histoire du journal La Mode, p. 57.

(2) Daniel Stern, p. 341.

austère du vieux roi étendait sur elles sa morne discipline ; puis ce n'était pas elles qui tenaient les salons, mais leurs mères, des douairières qui avaient connu les jours pénibles de l'émigration et les années brutales de l'empire. Or, pour une princesse de La Trémoïlle, pour une marquise de Montcalm, pour M"^ de Duras même, c'était assez peu de chose qu'un poète, un artiste qui n'était rien d'autre, et elles n'auraient guère songé que cela se pût recevoir. Si l'une d'elles voulait donner un concert, elle s'adressait à Rossini par exemple : le grand maestro, alors dans tout l'éclat de sa gloire et de sa célébrité européennes, se chargeait, moyennant une somme assez minime (1.500 fr. environ), du programme et de son exécution ; il tenait lui-même le piano et accompagnait les chanteurs ; d'ordinaire il leur adjoignait un virtuose instrumentiste : Herz, Lafon, Bériot, Tulou, ou bien le petit Liszt ; « tous ensemble ils arrivaient à l'heure dite, par une porte de côté, tous ensemble ils s'asseyaient auprès du piano, tous ensemble ils repartaient après avoir reçu les compliments du maître de la maison et de quelques dilettanti de profession ; le lendemain on envoyait à Rossini son salaire, et l'on se croyait quitte envers eux et envers

lui (1) ». — Peut-être quelque vieil académicien, longuement consacré, un M. Gampenon ou un M. Roger, parvenait-il à forcer l'entrée de ces austères salons du Faubourg, mais nul doute qu'on ne lui marquât cette a nuance d'accueil » dont j'ai parlé plus haut. Et en définitive, si l'on y rencontrait quelque écrivain comme M. le vicomte d'Arlincourt, M. le vicomte de Chateaubriand ou M. le comte de Vigny, c'est à sa naissance et non à son talent qui! devait de sy trouver.

Cependant l'émotion finale de 1830, en donnant le coup de grâce aux douairières, émancipa les jeunes admiratrices de Lamartine. Ce furent elles désormais qui tinrent les salons, et nous avons vu comment, à la suite de M"*^ de Rauzan et de M"'*' d'Agoult, elles s'enhardirent jusqu'à faire accueil à des hommes de lettres. Il faut dire, d'ailleurs, que ceux-ci avaient gagné bien du prestige depuis le temps de M. Roger et de M. Campenon : un poète, ce n'était plus un fort vieux monsieur sans conséquence, qui composait des fables en vers très malins, ou des tragédies en cinq actes et en alexandrins tout à fait raisonnables ; c'était un jeune homme fatal et important, qui visait au génie,

(1) Daniel Stern, pp. 303-4.

parlait passionnément, prenait des attitudes et se considérait comme un être à part, bref quelqu'un pour qui l'on éprouvait de l'admiration ou du mépris, mais non plus de l'indifférence. Le grand souffle du romantisme, qui emportait toute la jeunesse, s'était fait sentir jusque dans le Faubourg ; assurément la nouvelle école n'y pouvait compter que quelques enthousiastes parmi beaucoup de détracteurs, mais en somme la littérature et les littérateurs y avaient pris de l'importance et l'on y daignait s'en montrer curieux.

Au reste, à partir de 1830, peut-être les salons ne tinrent-ils plus tout à fait la place qu'ils avaient eue pendant la Restauration. Sous l'influence des manières anglaises, les hommes commencèrent à se réunir volontiers entre eux. Ils aimèrent à se retrouver au club, au restaurant, (( sur le turf », là où ils pouvaient s'entretenir à leur aise de cigares, de sport et des coursiers d'Albion ; après le dîner, ils se retirèrent au fumoir, loin des femmes ; et déjà l'on se plaignait fort à cette occasion de la décadence de la galanterie française (1). Mais

(1) Voy. Extraits des Mémoires d'un lion, dansZ.a Mode, 15 juin 1842, pp. 389-90. — Daniel Stern, p. 362. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, pass.

malgré cela les salons avaient encore une importance que nous ne soupçonnons plus. C'est que les gens du monde allaient bien moins au spectacle qu'ils n'y vont aujourdhui : la (( bonne société » ne fréquentait avec assiduité qu'à rOpéra, qui fut en grande vogue de 1832 à 1836 (1). On ne se dispersait pas dans nos mille théâtres ; on ignorait nos music-halls et nos « premières ». En revanche on se voyait plus, car Ton recevait bien davantage. Les femmes n'avaient pas encore adopté la barbare coutume d'accueillir leurs connaissances à jour fixe chaque semaine : ce fut seulement vers 1837 que s'établit l'usage du '( jour de réception )) (2). Chaque après-midi ou chaque soir, quand elles n'étaient pas sorties, leur salon s'ouvrait pour leurs amis : les hommes faisaient beaucoup plus de visites qu'à présent.

Je pense aussi que l'on donnait plus de bals et plus de soirées. C'est que l'on ne se croyait

(1) C'était le temps où l'on y donnait, avec un immense succès, les premières représentations de Robert-le-diable et de La Juive sous la direction du D"" Véron; Adolphe Nourrit, M'"'' Damoreau, Faicon chantaient; Taglioni, Fanny Elssler dansaient (Beaumont-Vassy, Salons de Paris, p. 115. — M™* Trollope, Paris et les parisiens en 1835, t. II, pp. 356-7, etc. — Villemessant, t. I, pp. 168-9.

(2) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. I, pp. 90-

pas obligé, surtout au faubourg Saint-Germain, d'y faire de grands frais : bien rarement la maîtresse de la maison poussait le luxe jusqu'à offrir à souper ou même jusqu'à dresser un buffet ; elle se contentait de faire promener de-ci de-là quelques plateaux de glaces flanquées de gâteaux secs, et si le thé innocent coulait avec abondance, en revanche le vin de Champagne n'emplissait que bien rarement les flûtes (1). D'ailleurs les contredanses et les valses à deux temps (2) n'en duraient pas moins jusqu'au matin, encore qu'elles eussent commencé de bonne heure, car, « en 1831, n'arrivaient à dix heures au bal que les gens qui voulaient produire une immense sensation (3) ». C'était aussi la grande époque des soirées musicales et littéraires, et surtout de ces lectures qui ont tellement passé de mode aujourd'hui. Ce qu'on appelle « le monde » s'intéressait autant à la littérature qu'il s'intéresse maintenant au théâtre. Toute chose imprimée prenait, par le seul fait qu'elle l'était, une importance dont nous pouvons à peine nous rendre compte à présent, inondés que nous

(1) A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 3S.

(2) La valse à deux temps fut acclimatée à Paris vers i83l (Beaumont-Vassy, Salons de Paris, p. 131).

(3) Beaumont-Vassy, op. cit., p. 38.

sommes par les prospectus gratuits, les magazines à bon marché, les feuilles populaires, les réclames de toutes sortes (1). Vers 1835, il n'y avait que peu de livres, peu de journaux ; on les achetait cher, on les lisait avec attention, on en parlait soigneusement. Un prix à l'Académie avait de l'importance et rendait notoire : le public savait les noms des lauréats. Il s'intéressait à des questions de poésie ; il attendait un livre de vers de M. de Lamartine, comme il attend maintenant une « première » de Maurice Donnay : au faubourg Saint- Germain, il écoutait religieusement M. le vicomte d'Arlincourt lire quelques fragments de son grand roman. Les Ecorcheurs ou l'usurpation de la peste (2), ou bien M. le comte de Vigny réciter chez M™® d'Agoult le poème encore inédit de la Frégate. A vrai dire, ces messieurs tantôt étonnaient un peu trop leur auditoire, tantôt ne l'étonnaient pas assez. M""^ d'Agoult nous a conté comment, après la lecture de

(1) Comme l'a très bien remarqué M. Adolphe Boschot, La Jeunesse d'un romantique : Hector Berlioz, p. 469.

(î) Paris, Renduel, 1833, 3 vol. in-lî. — D'Arlincourt, connu pour ses opinions légitimistes, écrivain romantique et dangereusement fécond, était en grande vogue au faubourg Saint-Germain, où il lisait régulièrement ses œuvres (voy. La Mode, pass. — Grenville, Hist. du journal La Mode, p. 573).

la Frégate, a un silence consternant accueillit l'œuvre et l'auteur : — « Ma frégate a fait naufrage dans votre salon », me dit, en se retirant, Alfred de Vigny. — a Ce monsieur est-il un amateur ? » venait de me demander l'ambassadeur d'Autriche (1) ». — Pauvre ambassadeur !

Eugène Sue avait été l'un des premiers admis dans les salons littéraires du faubourg Saint- Germain. C'est qu'avant même d'écrire ses romans, il était déjà fort connu pour son élégance et lié avec les jeunes gens à la mode (2). M""® de Rauzan accueillit donc sans crainte un homme dont elle était sûre qu'il saurait tempérer son romantisme par son anglomanie et sa littérature par sa fashion.

C'était une très aimable femme. Sous la Restauration et du vivant de sa mère, la

(1) D. Stern, Mes Souvenirs, p. 345.

(2) Mirecourt, op. cit., pp. 40-40.

duchesse de Duras (le trop sensible auteur d'Edouard et d'Ourika), elle passait pour n'avoir que bien peu d'esprit. « M™- de Duras a trois filles, disaient les bonnes âmes, Ourika, Bourika et Bourgeonika (1) ». Mais, après la mort de sa mère (1828), après la disparition de la morne cour de Charles X, Bourika se sentit libérée comme tant d'autres femmes de sa génération : elle donna furieusement dans le bel esprit, et elle se mit à recevoir avec passion. Son salon était tout pour elle. Jusqu'à ses derniers jours, atteinte d'une maladie incurable, elle se levait, s'habillait, se parait, puis à quatre heures, elle apparaissait souriante et attentive, et dépensait en deux heures toutes les forces quelle avait accumulées pendant une journée de repos. On voyait chez elle d'abord tout un escadron de vieilles marquises léguées par M"'*' de Duras, et la jeunesse du faubourg Saint-Germain attirée par les beaux yeux de ses filles ; puis Berryer, Salvandy, le comte de Falloux, fraîchement débarqué de sa province ; M™" Swetchine, dont

(1) « Par allusion au teint couperosé de la belle et spirituelle Félicie de Duras, d'aijord princesse de Talmont, puis comtesse de la Ilochejacquelein, et au peu d'esprit qu'on attribuait à la duchesse de Rauzan, sa sœur » (D. Stern, Mes Souvenirs, pp. 339-40).

on citait la vertu en exemple aux jeunes femmes

— qui, pour se venger, l'appelaient Grandisson ; — enfin quelques illustrations romantiques comme Liszt, Sainte-Beuve et Eugène Sue (1). Celui-ci envoyait toujours à la duchesse un exemplaire superbement relié de ses œuvres, et, en retour, M™® de Rauzan le patronnait et le présentait. Grâce à cette protection, il eut bientôt la joie ineffable de s'entendre appeler : (( Mon jeune ami » par le comte Mole, d'être admis à adorer Chateaubriand chez M"'*" Récamier (2), d'ouïr les concerts de la comtesse Merlin (.3), de fleurter avec M"« d'Agoult (4), d'être convié aux fameux déjeuners dansants de l'ambassade d'Autriche (o), enfin de voir les salons du faubourg Saint-Germain s'ouvrir devant lui. Au reste il y plaisait, dit-on, beaucoup plus aux femmes qu'aux hommes.

Car ceux-ci montraient quelque peine à s'habituer à « monsieur Sue », tandis que celles-là pardonnaient assez facilement, ce semble, son nom bourgeois à ce beau garçon, et plus

(1) Legouvé, Soixante ans de Souvenirs, t. I, pp. 352-6.

— D. Stem, op. cit., p. 340.

(2) Legouvé, loc. cit.

(3) Baronne Frossard, Souvenirs (Î813-188i). Paris, s. d., in-8, p. 26.

(4) D. Stern, op. cit., p. 387.

(5) A. Houssaye, Confessions, t. I, p. 377 ; t. II, p. 36.

d'une, même, s'il en faut croire ses biographes (1), consentait à le lui pardonner en particulier.

Mais aussi comment une lectrice de 1835 n'eût-elle pas été touchée par un romancier si fashionable, créateur de tant d'amantes passionnées et de héros byronesquement pervers et élégants ? Sous Louis-Philippe, la mode n'est plus aux amoureux platoniques et chevaleresques, ni aux demoiselles angéliques de la Restauration. Les femmes témoignent d'un esprit (( revenu aux choses positives et que le vaporeux n'enivre plus (2) ». C'est le temps où règne la lionne, « cavalière et chasseresse, cravache levée, botte éperonnée, fusil à l'épaule, cigare à la bouche, verre en main, toute impertinence et vacarme (3) ». Lectrice de George Sand, admiratrice de Byron, celle-ci rêve de Lélia et de Manfred, et elle ne goûte plus, en imagination du moins, que le crime et l'horreur de la passion la plus échevelée. — Or, Eugène

(1) Legouvé, t. I, pp. 359-61. — A. Dumas et Mirecourt (pourtant très défavorable) presque à chaque page.

(2) D*" Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, t. V, p. 312.

(3) D. Stern, p. 355. — La Mode, \b juin 1842, p. 389. — Voy. le portrait de Malvina dans Louis Reybaud, Jérôme

Paturot à la recherche d'une position sociale (éd. ill. par Grandville), pp. 135 et suiv.

Sue s'applique à fournir à cette affolée les héros qu'il lui faut. Dans Plick et Plock, El Gitan'o, pirate beau comme le jour, escalade chaque soir les murs d'un couvent bâti sur la pointe d'un rocher d'Espagne pour faire l'amour à la nonne Rosita : inutile d'ajouter qu'il est pris dans un guet-apens après s'être défendu comme un tigre. Szaffie, de la Salamandre, cultive le crime avec un sadisme démoniaque tout à fait impressionnant. Le nègre Atar-Gull, souillé de scélératesses, finit par obtenir le prix Montyon. Kernock le pirate — les pirates fourmillent dans les récits d'Eugène Sue, — après avoir pillé, massacré, torturé, brûlé pendant toute sa vie, siège au banc d'œuvre et meurt vénéré dans une petite paroisse de Bretagne. Et toute cette candide horreur passe alors pour le fin du fin...

En toute occasion, l'auteur à' Atar-Gull montre ingénument le vice triomphant de la vertu, et les esprits moraux s'indignent contre une telle « dépravation (1) ». Or les femmes, qui retrouvent partout leur reflet, voient aussi

(1) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. I, p. 19. — Revue des romans (par Girault de St-Fargeau), t. II, pp. 331-336. — Alfred Nettement, Etudes critiques sur le feuilleton roman (Paris, 1845-6, iii-8, 2 toI.), t. I : chapitre consacré à Eugène Sue.

toujours Tauteur un peu à la ressemblance de ses personnages, et Eugène Sue doit aux siens une auréole de perversité élégante. Au surplus, c'est un grand garçon, aux larges épaules, avec des yeux bleus et des cheveux noirs, dont on cite les voitures et les chevaux anglais (1) ; sa réputation de roué l'enchante (2), et il s'applique le plus naïvement du monde à imiter ses héros mondains. Comme eux il étale un dandysme satanique du plus heureux effet. 11

(1) A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 268. — Legouvé, t. I, p. 359. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 141-2. — Il était même un peu trop élégant, s'il en faut croire Saint-Albin, Les courses de chevaux en France, p. 3; Contades, Portraits et fantaisies, loc. cit. ; etc. Mais c'est que tous les biographes à tendances conservatrices se sont appliqués à montrer que l'écrivain socialiste des Mystères n'avait jamais pu être qu'un intrus et qu'un parvenu au milieu de la bonne société oi^i il vécut au début de sa vie. La comtesse Dasb, par exemple {Mémoires, t. IV, p. 220), déclare non sans naïveté : « II n'avait rien de distingué dans les manières ou, pour parler plus juste, son air était commun naturellement, car il avait acquis en se frottant à la bonne compagnie, un certain vernis qui lui donnait l'apparence plutôt que le fond (!) ». Sans doute Eugène Sue était ou plutôt devint un moment fort snob, comme nous le verrons. Mais il est peu probable qu'il eût été reçu au Faubourg St-Germain, admis au Jockey-Club, etc., s'il n'avait pas racheté son nom terriblement bourgeois, et jusqu'à son nez dont il disait lui-même : « C'est ennuyeux, j'ai le nez canaille )),par une « distinction «qui n'est pas trop malaisée à acquérir, somme toute, pour un garçon d'un peu d'esprit.

(2) A. Dumas, op. cit., t. II, p. 43, Toujours dans son rôle. Sue est fort hostile à la dévotion. Voy. El Gitano et dans Arthur le chap. XXIX.

déclare à souper, avec une noire ironie, que la vertu devant être récompensée au ciel, il egt trop bon catholique pour la montrer récompensée sur la terre (1). Tel Arthur (2), il développe dans les salons des théories d'un cynisme candide sur les femmes, sur l'amour, sur l'adultère. Et ses auditrices, charmées, ne savent comment admirer assez une si fashionable perversité (3).

Mais ne nous y trompons pas : Sue était parfaitement sincère. De même que sa bonne foi littéraire était absolue (4), il croyait très fermement à sa propre corruption, et rien ne le fâchait davantage que de se l'entendre nier (5). Au fond, c'était un garçon fort peu diabolique. « Eugène Sue est un bon et aimable jeune homme, fanfaron de vices, désolé de s'appeler

(1) A. Dumas, loc. cit.

(2) Sue laissa dire qu'il s'était peint sous les traits à'Arthur.

(3) Alph. Karr, Les Guêpes, avril 1840, pp. 79-80. — Mnie de Bassanville, Salons d'autrefois, t. III, p. 83. — Legouvé, op. cit,, pp. 359-360.

(4) Voy. ses préfaces. Dans celle de Plick et Plock, il se montre réellement désireux de donner à la France ce qu'il appelle le roman maritime. — Un jour. A. Dumas le rencontre courant presque et appelant une voiture pour aller plus vite : — « Qu'avez-vous ? — Ah ! cher ami, je viens de trouver un commencement de nouvelle admirable ! — Et c'est ? — Depuis six mois j'étais l'amant de la femme de mon meilleur ami » (A. Dumas, loc. cit., pp. 43-44).

(5) A. Dumas, pp. 44 et suiv.

Sue, faisant du luxe pour se faire grand seigneur, mais à cela près, quoique un peu usé, valant mieux que ses ouvrages », écrivait Balzac à M™'' Hanska (1). Ainsi ce sceptique qui veut paraître revenu de tout, ce roué ingénu adore ses maîtresses comme un collégien ; il ne leur parle que de son âme ; à cinquante ans, il composera pour une femme d'une vertu des plus légères des vers où il la comparera à la Vierge Marie. En réalité, il est gentiment modeste et franc, avec une spontanéité affective qui lui donne quelque chose de la grâce d'un enfant. « Il était mobile et aimable comme un enfant, admiratif comme un enfant, câlin comme un enfant, repentant de ses torts comme un enfant, ce qui fait qu'on les lui pardonnait comme à un enfant ; enfin , cet ensemble de défauts naïvement avoués et de qualités naïvement oubliées formait une des natures les plus séduisantes que j'aie connues », nous dit Legouvé (2). Il y a loin de ce caractère ingénu

(1( En mars 1833 {Lettres à l'étrangère, l. I, Paris, 1889, in-8 ; p. 17).

(2) « Il se trouva un beau jour chef d'école comme il s'était trouvé chirurgien en chef, avec autant d etonnement que de bonne enfantise... et montrant, dès ce début, cette appréciation modeste de lui-même qui est restée jusqu'au bout un de ses grands charmes » Legouvé, pp. 342, 360-3. — A. Dumas, pp. 44-47. — Sainte-Beuve, qui pourtant n'est pas

au satanique dandysme qu'aimait à dépeindre l'auteur de la Salamandre !... Mais Eugène SueXit illusion à ses contemporaines (1), et il fut le type parfait du romancier mondain de 1835. A la fois romantique comme Frédéric Soulié et anglomane comme M. de Normandie, il sut combiner en lui la littérature et la fashion. N'était-ce pas là bien des raisons de plaire aux dames ? Par elles Eugène Sue s'imposa au Faubourg.

Il n'y logeait point cependant. Il s'était installé rue de la Pépinière (2), dans une jolie maison toute tapissée de plantes grimpantes et entourée d'un jardin (3). Une galerie couverte

suspect de sympathie à son endroit, reconnaît qu'il resta modeste et bon garçon même au moment du plus grand succès des Mystères {Chroniques parisiennes, p. 80).

(1) Et à Balzac lui-même. Peu de temps après la lettre que nous avons citée plus haut, Balzac écrit à M™« Hanska, après une conversation avec Eugène Sue : « Il m'a entretenu de ses occupations, de sa fortune... Il a développé l'égoïsme le plus complet ; il veut à la fin de la journée pouvoir se dire que tout ce qu'il a fait et tout ce qui a été fait l'a été pour lui. La femme n'est plus qu'un instrument... J'ai écouté cela tranquillement... « {Lettres à l'étrangère, t. I, p. 321). On voit bien là Eugène Sue « poser » au roué.

(2) Les lettres de félicitations qu'il reçut au lendemain du succès de Mathilde et des Mystères (conservées à la Bibl. hist. de la Ville de Paris) portent sur la suscription : 83, rue de la Pépinière. Cette rue gardait jadis son nom jusqu'à Saint-Philippe-du-RouIe (Rochegude, Guide à travers le vieux Paris, p. 207).

(3) Mirecourt, op. cit., pp. 91-94. — André Roussiau dans les Annales romantiques, janvier-février 1905,

pouvait conduire discrètement les visiteuses jusqu'à une porte secrète donnant sur la rue. Les pièces, très petites, un peu obscurcies par les lianes et les fleurs qui pendaient aux fenêtres, avaient un meuble rouge à clous d'or, sauf la chambre à coucher bleuâtre et le salon rocaille. Là le romancier offrait au prince de La Moskowa, à lord Chesterfield, à lord Seymour, au comte d'Orsay lorsqu'il était de passage à Paris, des déjeuners comme celui qu'il décrit dans Arthur (1) : « parfaitement servis à l'anglaise ». Ce qui étonnait, en entrant chez lui, c'était le nombre des bibelots qui encombraient son hôtel : tableaux, bronzes, bahuts gothiques, un orgue ancien qui avait appartenu à son frère, un lustre en porcelaine de Sèvres qui se démontait en entier et se rangeait dans un écrin, un service d'argenterie qu'il avait commandé à Mortimer, le grand orfèvre de Londres, et une quantité de souvenirs sportifs : des tableaux peints par lui ou par Alfred de Dreux, et représentant ses chevaux ou ses chiens ; des

pp. 59-63. — A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 39. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 14 1-2, nous dit qu'il a décrit « très exactement » sa maison dans un de ses romans. C'est évidemment dans Arthur, au chap. II. Voy. encore, dans les Mystères,l. III, pp. lH-112, la description de la maison de Saint-Rémy.

(1) Paris, Gosselin, 1840, in-12, p. 158.

trophées de chasse ; dans le vestibule, un loup et un oiseau de proie apprivoisés naguère, aujourd'hui, hélas ! empaillés ; au bout du jardin, deux lévriers donnés par lord Chesterfield.. . C'est que, en fashionable qui se respecte, Eugène Sue faisait profession d'être un sportsman passionné. Vers quatre heures, il se montrait aux Champs-Elysées dans quelque délicieux phaéton, pareil sans doute à celui de M. de Cernay(l), vert clair à rechampis blancs, et où tout était à ravir, depuis l'attelage composé d'un cheval gris et d'un alezan de moyenne taille — de qui les crinières rases étonnaient les badauds peu au fait des coutumes anglaises — jusqu'aux deux petits grooms de même taille et de même corsage, qui se tenaient bien droits sur le siège de derrière. Il était bon cavalier, et Alfred de Dreux l'a peint sur son hunter Champagne demandant son chemin à un guide qui le renseigne (2). Il traversait le détroit pour acheter des chevaux à Londres, et priait le comte d'Orsay, avec qui il était lié, de le guider dans son choix (3). Sans doute encore^

(1) Arthur, p. 169. — Beaumont-Vassy, loc. cit.

(2) André Roussiau, loc. cit. On sent dans tous ses romans, à la façon dont il en parle, qu'il connaissait les chevaux. Voy. surtout Arthur et Deleytar.

(3) En revanche d'Orsay, qui payait souvent ses factures en réclame, donnait à son fournisseur de gants une lettre

comme M. de Senneterre, parcourait-il les longues allées du Bois-de-Boulogne, monté sur un charmant petit (( haque » pie (1). Même il chassait à courre, et il avait deux équipages, l'un de beagles pour le lièvre, que d'Orsay lui avait envoyé d'Angleterre, et l'autre pour le chevreuil, qu'il abandonnait volontiers à ses piqueurs (2). Enfin — et ceci était le comble de l'élégance — on peut croire que, comme lord Seymour lui-même, il pratiquait la boxe : ces <( coups de poing de la fin », dont le prince Rodolphe achève ses adversaires et qu'admire tant le Chourineur, ne sont autre chose que des diop-hlows : Sue devait les tenir de Charles Lecour (3).

Ainsi fait, lié avec toute lafashion parisienne, fanatique ainsi qu'il sied des coursiers d'Albion, reçu sans doute chez lord Seymour, fréquentant

de recommandation pour Eugène Sue et le comte de laTourdu-Pin (Contades, Le comte d'Orsay, pp. 85, 117). Sue connaissait lady Blessington, et d'Orsay le lit figurer dans son recueil de portraits (Madden, The literary life and correspondence of the countess of Blessington, t. II, pp. 188, 467).

(1) Arthur, p. 176.

(2) Il n'aimait pas la chasse à tir (André Roussiau, loc. cit.]. — Il dépeint une chasse à courre dans Mathilde (nouv. éd. Flammarion), t. II, pp. 267 et suiv., mais à vrai dire on ne sent pas précisément, dans cette description, le veneur consommé.

(3) J. Joseph Renaud, dans VAuto, 2 novembre 1905.

au Café de Paris, Eugène Sue devait être admis des premiers au Jockey-Club, et nous l'y trouvons en effet dès la fondation du cercle en 1834 (1). D'ailleurs, il ne posséda jamais qu'un cheval de courses, Mameluke, qui courut en 1835 (2). Mais il tint toujours beaucoup à rester membre du Jockey. Après le scandale causé dans le beau monde par la publication des Mystères, il cessa de s'y rendre, mais il ne démissionna pas. « Ce ne fut qu'en 1847 qu'il fut possible de détacher réglementairement du club le futur socialiste de 1848, constate M. de Contades avec une grande indignation (3). Eugène Sue, dans un embarras momentané d'argent, n'ayant point acquitté sa cotisation annuelle, fut, par application de l'article 5 du règlement, rayé de la liste des membres du cercle. Il adressa sans tarder au président une protestation indignée et une démission motivée par les prétendues exigences de sa carrière littéraire ». Et les infortunés clubmen, enfin délivrés du cauchemar de voir le nom d'un jacobin flamboyer sur leur annuaire, purent continuer à vivre en paix.

(1) T. Bryon, Calendrier des courses (1834) : liste des membres.

(-2) Ibid., t. II, p. 88.

(3) Portraits et fantaisies, pp. 147-8.

Cependant tant de succès mondains n'avaient pas été sans rendre snob, comme c'est l'usage, celui qui en était l'objet. Avec ses cheveux frisés, son air gourmé, son silence important et les armoiries qu'il faisait peindre sur ses voitures, Eugène Sue en était venu à provoquer les railleries d'un bon nombre de jeunes gens. Ceux-ci ne le nommaient plus que sulfate, par allusion à son ancienne profession de chirurgien, à quoi ils ajoutaient de Quinine afin de ne pas froisser ses instincts nobiliaires, — Or, Sulfate de Quinine suivait les laisser-cou rre de l'équipage du duc d'Orléans, et, malgré qu'il déclarât avec désinvolture qu'il se ralliait ainsi à la meute et non à la famille, on commençait de lui faire grise mine dans le Faubourg (1). En 1837, quand parut Latréaumont, où il s'était permis de peindre Louis XIV sous des couleurs peu favorables, les derniers salons légitimistes

(1) Legouvé, pp. 357-8. — Saint-Albin, Les courses de chevaux, p. 3.

prirent ce prétexte pour rompre avec lui; la Mode rendit compte sévèrement de ce qu'elle appelait un «guet-apens très peu littéraire (1) )) ; et Eugène Sue se trouva définitivement brouillé avec le faubourg Saint-Germain.

Il est facile de deviner que des blessures d'amour-propre avaient dû le décider à publier Latréaumont. Mais lesquelles? On a dit qu'il avait cruellement échoué en voulant introduire sa sœur, M"^" Gaillard (des messageries Laffitte, Gaillard et G'"), dans le monde aristocratique où lui-même était admis (2). D'autres ont prétendu qu'il avait demandé la main d'une petite nièce de M""^ de Maintenon dont la famille l'avait repoussé avec un dédain très marqué (3). Sans doute aussi quelques vicomtes bien arrogants s'étaient mis à regarder a M. Sue » de trop haut. Quoi qu'il en soit, l'auteur de Latréaumont se vit abandonné par ses relations légitimistes, et bientôt, qui plus est, ayant achevé de dissiper son héritage et le revenu de ses romans, il se trouva complètement ruiné.

Ge fut pour lui un grand malheur. Une amie

(1) Janvier-février-mars 1838, p. 112. Voy, aussi 1841, p. 275. — Sur Latréaumont : Balzac, Lettres à l'étrangère, t. I, p. 458.

(2) Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 141-3.

(3) Biographie universelle. — Mirecourt, p. 78.

qu'il aimait l'avait quitté. Tous les jours, il venait chez Legouvé (1), où il se lamentait. Il lui semblait que la faculté d'inventer était morte en lui. Pourtant un jour, ayant conçu le sujet d'Arthur, il fut tout aussitôt s'installer en Sologne, emmenant un lévrier et un poney qu'il avait acquis en échange dune belle pièce d'argenterie. Au bout de trois mois, le roman était fait : c'était un récit assez mal lié, mais on y voyait un lord au sourire a gravement moqueur )), Falmouth, qui partait pour Calcutta (( comme d'autres s'en vont à Baden w, et traversait les aventures, toujours impassible, sur son yacht armé en guerre et conduit par un équipage dévoué jusqu'à la mort ; Arthur, jeune homme fatal et torturé par un scepticisme incurable qui l'empêchait de croire à l'amour ; M™" de Penafïel, belle comme un démon, marquise et espagnole : le tout rapporta 20.000 francs (2). — Peu après, la Presse insérait dans ses colonnes, avec un succès éclatant, Matliilde, mémoii^es il une jeune femme. Cette

(1) Le docteur Sue avait eu de M"'= Sauvan une lille, Flore, qui devint M™« Gaillard. M"^ Sauvan épousa ensuite Legouvé père qui en eut Ernest. Ernest Legouvé et Eugène Sue, bien qu'ayant la même sœur, n'étaient donc pas parents (Legouvé, op, cit., pp. 332-3).

(•?) A. Dumas, p. 62.

fois le faubourg Saint-Germain cria au scandale : tout le monde croyait reconnaître les originaux d'Ursule, de M^'*" de Maran, de la duchesse de Richeville, de Vérac et de Lugarto (1). Mais il cria bien plus encore quand, l'année suivante, les Débats commencèrent la publication des Mystères de Paris (2), et le scandale mondain qu'Eugène Sue déchaîna là prit bientôt les proportions d'un scandale social.

Assurément si on lui eût prédit, alors qu'il écrivait le début de l'ouvrage, le succès prodigieux qu'il devait obtenir ensuite, il en eût été bien étonné. Un jour, un éditeur vint lui apporter une publication anglaise où se trouvaient dépeintes les mœurs de la populace de Londres, et cela lui donna l'idée d'un livre où il montrerait aux gens du monde quelques aspects de la vie populaire à Paris. Aussitôt il commença de l'écrire, et quelque temps après il envoyait les premiers chapitres de son manuscrit à Legouvé, en lui demandant son avis. Celui-ci le pressa de continuer, mais Sue

(1) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. II, pp. 262-3. — Mirecourt, p. 77. — Je ne serais pas étonné que Sue eût pensé à milord Arsouille en nous dépeignant Lugarto.

(2) Le premier feuilleton parut dans le Journal des Débats politiques et littéraires du 19 juin 1842.

n'avait nullement arrêté la suite de son roman. C'était sa coutume de* commencer ses livres au hasard et d'en poursuivre le récit au jour le jour; il ne savait pas la veille ce qu'il raconterait le lendemain, et il n'imagina par exemple le fameux jésuite Rodin, sur qui roule toute l'énorme intrigue du Juif-Errant, qu'un soir en écrivant les dernières lignes d'un chapitre (1). — Donc, en commençant les Mystères de Paris, il ne prétendait certainement pas à un succès populaire ; il voulait seulement, comme l'a noté Sainte-Beuve (2), a persister dans sa voie pessimiste, et, rassemblant tous ses secrets, en faire un roman bien épicé, bien salé, à l'usage du beau monde ». Peut-être aussi voulait-il voir, « par une sorte de gageure, jusqu'où, cette fois, il pourrait conduire du premier pas ses belles lectrices, et si les grandes dames ne reculeraient pas devant le tapis franc. » Mais le succès des premiers feuilletons parus dans les Débats dépassa de beaucoup le public qu'il visait. Tout le monde lut passionnément ses descriptions du peuple. Victor Considérant, directeur du journal socialiste La Démocratie pacifuiue, publia un grand article enthousiaste : « Je vois

(1) Legouvé, pp. 368-9. — A. Duraas, p. 53.

(?) Portraits contemporains, t. III, p. 115, note.

OÙ va l'auteur, s'y écriait-il. Il entreprend la peinture des souffrances et des besoins des' classes travailleuses ». Et Sue, tout heureux que quelqu'un vit aussi clairement où il allait quand lui-même s'en doutait si peu, se mit résolument à marcher dans la voie qu'on lui indiquait (1).

Il visita les quartiers populeux. Eugène de Mirecourt raconte qu'il se déguisait en peintre en bâtiments et qu'il était devenu l'amant d'une ouvrière ; avec elle il fréquentait les gargotes (2). Mais à vrai dire les descriptions des Mystères, qui passaient en leur temps pour être d'un réalisme repoussant, semblent à présent presque idylliques aux lecteurs des faits-divers de nos journaux : nous sommes beaucoup trop bien renseignés sur l'art du cambriolage et la pratique de l'assassinat pour ne pas trouver romanesques et imprudentes les opérations du Maître d'école ou de l'empoisonneur Polidori ; nous en remontrerions aisément à ces naïfs scélérats ; et en somme nous doutons fort qu'Eugène Sue ait vu le cabaret du Lapin blanc, sinon de l'extérieur et sans y entrer. Toutefois, en 1842, ces peintures étaient fort

(1) Legouvé, p. 370.

(2) Pp. 86-88.

nouvelles, à ce point qu'il n'y eut personne pour remarquer que Tauteur avait apparemment appris largot d'un auvergnat, puisque le surnom du Cliourineur ne pouvait être, il me semble, que le mot Siirineur (de surin, couteau) prononcé à la manière des naturels du Puy-de- Dôme...

Bref, ces scènes de crime, ces vols, ces cabarets, ces filles et ces repris de justice, tout cela parut d'un réalisme effréné, presque cynique. Et c'est pour couper des récits si horribles que Sue introduisit, çà et là, quelques chapitres de sentiment. « Sitôt que M. Sue s'aperçoit qu'il est allé trop loin dans un sens, vite il fait chanter les oiseaux de Rigolette », disait une femme d'esprit (1). Alors l'écrivain, devenu philanthrope, vit aussitôt son succès redoubler. Lorsqu'eùt paru l'épisode de la famille Morel , l'enthousiasme populaire ne connut plus de bornes. Désormais le romancier fashionable et dandy d'Arthur, asservi par son succès même, devint l'apôtre et le protecteur des basses classes. Au reste, ce démagogue malgré lui accepta de bonne grâce son nouveau rôle. De même qu'il avait été satanique quand

(1) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, III, p. 116.

ses lectrices goûtaient l'horreur candide d'Atar- Gull, de même il fut socialiste sentimental quand son public le voulut, et il prit à merveille ses fonctions de saint. « Un soir, en rentrant chez lui, il heurte, dans l'obscurité, un objet suspendu et mobile ; il allume une bougie : que voit-il ? les deux pieds d'un homme qui avait pénétré dans son antichambre, on n'a jamais su comment, et qui était venu s'y pendre ; il tenait dans sa main un billet ainsi conçu : « Je me tue par désespoir; il m'a semblé que la mort me serait moins dure, si je mourais sous le toit de celui qui nous aime et qui nous défend (1) ». Vers le même temps les journaux (2) publiaient une lettre où Théodose Burette disait pompeusement à Eugène Sue : (( Si Ton crée des charges d'avocat des pauvres, à bon droit vous devez être bâtonnier ». Un brave magistrat citait publiquement les Mystères comme une autorité (3). L'auteur passait aux yeux du public pour un grand philanthrope, un second « Homme au petit manteau bleu », un bienfaiteur de l'humanité. Chaque jour lui

(1) Legouvé, pp. 377-8.

(2) La Démocratie pacifique du 5 août 1843. — Voy. Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, p. 96.

(3) Dans les Débats (Sainte-Beuve, loc. cit., p. 97; voy. encore pp. 90, 131, 145).

322 LES DAXDYS

apportait quelques billets où de pauvres diables imploraient sa charité et sa protection, et, comme il était généreux, il envoyait toujours son aumône. Bientôt même les sommes sélevèrent à ce point que ses amis s'inquiétèrent ; Pleyel, Goubaux et Legouvé formèrent une sorte de conseil judiciaire : l'auteur des Mijslères leur remettait tout ce qu'il gagnait, et, économisant pour lui, ils lui servaient une pension mensuelle. Toujours modeste, « Sue se laissait faire avec le charme et la docilité d'un enfant (1) ».

D'ailleurs, largent coule désormais à flots dans sa maison. Le docteur Véron, qui tente à ce moment de relancer le Constitutionnel, signe avec lui un traité qui lui assure 100.000 francs par an (2), et ce n'est pas trop cher si l'auteur des Mystères tient vraiment au bout de sa plume plus de 20.000 abonnés (3). Le public attend chaque jour lé Journal des Débats avec anxiété. Dans les cafés, dans les cabinets de lecture (4),

(1) Legouvé, p. 377.

(2) Sue publia dans le Constitutionnel, le Juif-Errant, Martin, l'enfant trouvé et les Sept péchés capitaux.

(3) Nettement, Etudes critiques sur le feuilleton-roman, t. I, pp. 62, 121.

(4) On trouvera dans les Mémoires de A. de Pontmartin (t. I, pp. \\\ sq.) la plus pittoresque description d'un cabinet de lecture, celui de la langoureuse M"e Malvina Vermot.

EUGÈNE SUE 3ii3

on s'arrache la feuille dès le matin ; on en loue les numéros jusqu'à dix sous pour le temps de les lire. Que Sue retarde son feuilleton d'un jour, et voilà les belles dames et les femmes de chambre en émoi : il lui faut insérer un petit mot dans la gazette pour rassurer le salon et l'antichambre (1). D'ailleurs chaque courrier lui apporte en foule les lettres de ses lecteurs enthousiastes, a magistrats qui lui soumettent leurs idées^ jeunes filles qui lui offrent leur cœur (2) », et les gens les plus graves écrivent aux Débats des épîtres attendries auxquelles il répond le plus sérieusement du monde (3). Partout on s'entretient du Chourineur et des tapis-francs. On s'en occupe jusqu'à la tribune de la Chambre (4). Un jour le ministre Duchâtel entre tout effaré dans son cabinet, et ses secrétaires croyaient déjà à la chute du ministère : — « Eh bien ! leur dit-il, vous

(1) Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, p. 80. — Voy. le Journal des Débats du 19 juillet 1843.

(2) Il en reçut plus de 1.100 selon Sainte-Beuve {loc. cit.) — La Bibliotlièi|ue liisloi'i(iLie delà Ville de Paris en conserve un volume entier.

(3) Sainte-Beuve, loc. cit.. — Voy. les Débats du 15 juin 1843.

(■i) M. Chapuys-Montlaville les attaque à la tribune comme immoraux. Mais Sue ne daigne faire aucune réponse dans son journal et les Débats l'en félicitent, car « de telles attaques n'ont rien de sérieux » (Débats, 14 et 15 juin 1843;.

savez ? La Louve est morte ! » La Louve était morte, en effet, dans le feuilleton du matin ( 1 ) . — A la foire, on offre les Mystères en pantomime et en pain d'épices. « Je me suis arrêté, raconte le vicomte de Launay (2), devant une baraque dont l'affiche pompeuse représentait tous les personnages de ce roman célèbre ; on y lisait ces mots : Mystères de Paris par Eugène Sue, scène mimique par M. Julien. Et ce même M. Julien figurait tour à tour la Goualeuse, Jacques Ferrand, Rigolette, Pipelet, madame d'Harville, le Maître d'Ecole, lady Sarah et Tortillard. Le public exercé reconnaissait à l'instant tous les personnages; moi, je l'avoue, je n'ai jamais très bien reconnu que M. Julien. Cela se passait au son d'une musique agréable... )) Dans les passages, sur les boulevards on expose des gravures, on vend des quadrilles de l'Ogresse et du Chourineur et des romances de la Goualeuse (3). On publie des dictionnaires

(1) Legouvé, p. 337.

(2) Lettres ■parisiennes, t. III, pp. 57-8.

(3) « Un quadrille de M'i« L. Puget vient de paraître aux bureaux du Ménestrel... Les mélodies, pleines de charme et de caractère, en sont toutes parfaitement composées dans l'esprit des cinq titres : Le Chourineur, Tortillard, Fleur de Marie, le Prince régnant et la Chouette (Journal des Débats, 6 décembre 1842). — Nettement, Etudes critiques sur le feuilleton-roman, t. I, p. 236. — Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, pp. 79-80.

EUGÈNE SUE 32o

d'argot, (( ouvrage indispensable pour l'intelligence des Mystères de Paris » (1). De tous, côtés apparaissent les Mijstères de la Province, les Mystères de Londres, les Mystères de la Russie, les vrais Mystères de Paris, les nouveaux Mystères de Paris, etc ; et le Vaudeville, qui demande à son tour à ce mot magique d'attirer les chalands, représente Un Mystère (2), tandis que les Variétés montent les Petits Mystères de Paris (3). Enfin, l'auteur lui-même ayant annoncé son intention de tirer une pièce de son roman, le corps des notaires proteste gravement et demande que l'on ne livre pas à l'indignation publique le personnage du notaire Ferrand (4) . . . Au reste, encore que socialiste humanitaire et philanthrope, Eugène Sue ne vivait pas en

(1) Dictionnaire de l'argot moderne, ouvrage indispensable pour l'intelligence des Mystères de Paris de M. Eugène Sue. Aperçu physiologique sur les prisons de Paris, histoire d'une jeune détenue de Saint-Lazare racontée par elle-même, et deux chansons inédites de deux prisonniers célèbres de Sainte-Pélagie (Paris, Gazel, 1844, in-S'de 48 p.).

Cî) La Mode, 15 juillet 1844, pp. 65-6G.

(3) Vaudeville en trois actes et six tableaux par MM. Dupeuty et Cortnon (Compte-rendu par Jules Janin dans le Journal des Débats du 9 janvier 1843).

(4) La Mode, 25 octobre 1843, p. 164 — Sue prit Goubaux pour collaborateur. La première représentation du mélodrame eut lieu le 13 février 1844 (La Mode, 15 février 1844, p. 287). — Voy. Gérard de Nerval, La Bohême galante : Le théâtre contemporain.

pauvre homme, et il dépensait fort galamment les écus du docteur Véron. Il n'avait rien retranché à son élégance. Si les salons du faubourg Saint-Germain se fermaient maintenant devant l'auteur des Mystères, bien d'autres en revanche s'ouvraient pour lui : sans doute il ne fleurtait plus avec M""^ de Rauzan, mais M""' de (lirardin l'accueillait parmi ses intimes (1), lady Blessington le complimentait sur le Juif-Errant (2), enfin le comte d'Orsay s'occupait à Londres de ses affaires (3). Son petit hôtel de la rue de la Pépinière, son château des Bordes étaient toujours meublés avec un luxe des plus fins (4). Et on le pouvait voir presque chaque jour au Café Anglais, car : — « Il n'y a que le premier repas qui coûte », disaitil (5). De même, au Café de Paris il était des assidus à la table où le docteur Véron traitait royalement, aux frais du Constitutionnel, Nestor Roqueplan, Malitourne, Roger de Beauvoir ou

(1) A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 66. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. III, p. 80, etc.

(2) Lettre de Sue à lady Blessington, dans Madden, The literary life and correspondence of the countess of Blessington, t. III, p. 188.

(3) Lettre du comte d'Orsay à Eugène Sue dans le dossier ms. conservé à la Bibl. historique de la Ville de Paris.

(4) A. Dumas, p. 70.

(5) M"i« de Bassanville, Salons d'autrefois, t, III, p. 83.

EUGÈXE SUE 327

Alfred de Musset ; là il dépensait peu d'esprit, à vrai dire, quoiqu'il contât avec grâce, mais après dîner, il s'arrêtait quelque temps sur les marches du perron, lorgnant et lorgné, puis il appelait une bouquetière, piquait une fleur à sa boutonnière, et partait avec Gérard de Nerval ou Frédéric Soulié (1)...

Quelles fables n'a-t-on pas racontées sur son luxe, sur ses festins, sur son u palais » des Bordes ! On a dit qu'il invitait ses fermiers à des dîners sardanapalesques où Ton passait des plats de louis d'or en guise d'entrées, qu'il était servi dans sa maison de Paris par des femmes de chambre « vêtues à la mode athénienne )), qu'il mettait des gants paille pour écrire ses romans et qu'il trempait sa plume dans un encrier de 11.000 francs, qu'il faisait savonner ses pièces d'or par ses domestiques avant de les ranger dans sa bourse, qu'on lui présentait ses lettres sur un plateau d'argent, — raffinement incroyable ! — et que même, pour comble de scandale, il allait jusqu'à disposer en abondance des fleurs naturelles dans son appartement (2). Ses

(1) A. Houssaye, t. V, p. 145. -- Claudin,Mes souvenirs^ p. 23. — Villemessant, Mémoires, t. V, p. 193.

(2) Villemessant. t. III. p. 100; t. V, pp. 188-9. — Mirecourt, pp. 93-97.

adversaires politiques, ses anciens amis légitimistes répétaient complaisamment ces histoires et faisaient ressortir avec indignation ce qu'un pareil luxe avait de choquant chez un démagogue ; pour eux, le pauvre Sue n'était qu'un hypocrite, un vil flatteur du peuple qu'il dépravait, et ils n'étaient pas loin de le confondre avec l'Antéchrist, a N'est-ce donc pas assez pour le Journal des Débats, écrivait la Mode avec aménité (1), d'être la sentine de toutes les corruptions politiques? Fallait-il qu'il devînt le cloaque de toutes les immoralités littéraires ? ))

Mais aussi quelle humiliation pour le grand Faubourg de voir ce bourgeois, qu'on avait daigné accueillir, renoncer si brusquement à de tels avantages et prendre rang, non pas même parmi les orléanistes, mais parmi les républicains, les carmagnols, les jacobins ! C'était si humiliant que l'on s'avisa bientôt d'une découverte. Evidemment ce M. Sue n'avait jamais été qu'un parvenu ridicule ; son mauvais goût, son clinquant, la vulgarité de ses manières avaient toujours prêté à rire ; et si on l'avait reçu, cela n'avait été que pour se moquer de lui et de ses

(1) 25 juillet 1843, p. 151 ; voy. encore 15 septembre 1842, pp. 349-355.

prétentions (1). . • De la sorte le Faubourg entreprit après coup de consoler son amour-propre. Mais on devine aujourd'hui, à l'amertume de ses biographes mondains, qu'Eugène Sue avait bien vengé les blessures faites au sien.

Nous abandonnons Eugène Sue après les Mystères de Paris. Ce qu'il y avait d'intéressant pour nous, c'étaient les circonstances qui firent, et presque malgré lui, d'un snob vexé un démagogue. Enchaîné désormais par son succès. Sue continuera dans la voie que le hasard lui a tracée. Politique médiocre, écrivain sans style, il verra ce succès même décroître peu à peu, et bientôt il ne restera plus du dandy d'autrefois qu'un brave homme un peu na'if — d'ailleurs un très brave homme. Qui donc aurait pensé, en voyant ce vieux gentleman inoffensif mourir sans grand éclat en 1857, qu'il avait su, quinze ans plus tôt, venger si terriblement sa vanité blessée ?

(1) Voy. les auteurs de mémoires à tendances conservatrices : la comtesse Dash, Mi recourt, Villemessant, Contades (Portraits et fantaisies), etc.

« On devrait toujours Cire un pou invraisemblable Oscar Wilde.

Il n'y a pas fort longtemps que l'on pouvait voir encore le Connétable des lettres passer sur les quais, noblement maigre, la taille pincée dans une redingote à jabot, ou drapé superbement dans une limousine, son chapeau à bords de velours rouge enfoncé sur l'oreille, et faisant

(1) Je me suis servi, pour composer ce chapitre, de l'ouvrage de M. Eugène Grêlé, Jules Barbey d'Aurevilly, sa. vie et son œuvre (Caen, 1902-1904, in-8, 2 vol.), et des lettres inédites de Barbey d'Aurevilly à Trébutien. Mademoiselle L. Read a bien voulu m'autoriser à prendre des extraits de cette correspondance. Je la prie de trouver ici l'expression de ma profonde reconnaissance.

332 LES DAXDYS

sonner le trottoir sous son talon ( 1 ) . Et beaucoup de gens se rappellent les phrases empanachées et charmantes qu'il lançait volontiers aux dames après dîner, alors que, posé sur un fauteuil avec avantage, il serrait dans sa main droite un verre de cognac qu'il vidait souvent :

— (( Vous savez, disait-il de sa voix grave, cet homme qui se met en espalier sur son mur, au soleil ... Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer. . . Vous regardez la lune. Mademoiselle, c'est l'astre des polissons... Vous l'avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d'un vieux canon ... Il est heureux pour Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un dieu ; comme homme il eût manqué de caractère : il n'était pas râblé comme Annibal. . . Je me suis enroué en écoutant cette dame. . . J'ai aimé deux mortes dans ma vie. . . (2) ».

(1) M. d'Aurevilly portait ordinairement une redingote à la mode des lions de 1840, très juste à la taille, avec une jupe tuyautée, qui s'ouvrait sur un gilet en moire verte ou bleu ciel et un jabot de dentelles. Ses manchettes, qui remontaient sur les manches, étaient attachées par des boutons en brillants. Son pantalon blanc collant était orné sur la couture d'une bande de satin bleu ciel, ou rose, ou jaune d'or. Il se couvrait la tête d'un chapeau à larges bords doublés de velours cramoisi. L'hiver, il s'embossait dans un manteau de roulier à fond beige. Il portait des ongles très longs et toujours noirs d'encre, par l'habitude qu'il avait de les passer dans ses cheveux, lesquels étaient teints.

(2) Anatole France, La vie littéraire, t. III, p. 41.

C'est ainsi que M. d'Aurevilly semait ses discours d'images poétiques et voyantes, et il les rehaussait encore par de flamboyantes répliques, si bien que sa conversation crépitait comme un feu d'artifice. Ainsi à l'un de ses amis qui s'étonnait de le trouver si merveilleusement sanglé dans sa redingote, il répondait par ce mot inoubliable :

— « Monsieur, si je communiais, j'éclaterais (1) )).

Une autre fois, « il racontait qu'il avait connu dans sa jeunesse l'abbé de la Croix-Jugan (le héros de V Ensorcelée). L'abbé commandait alors je ne sais quelle milice royale ; il était épouvantable à voir, le visage labouré de cicatrices et les deux mâchoires soudées l'une à l'autre, de sorte qu'il ne pouvait parler.

— Mais alors, comment s'y prenait-il pour commander ?

— Il rugissait. Monsieur ! »

Et M. Jules Lemaître nous rapporte encore (2) comment, un soir d'été que le duc de Guise de la littérature (3) se promenait aux Champs-

(1) Jules Lemaître, Les Conteinporains, t. V, p. 155. — Villemessant, Mémoires.

{1) Loc. cit. — V. aussi VI intermédiaire des chercheurs, t. LU, col. 800.

(3) C'est Lamartine qui l'appelait ainsi. Aurélien Scholl (ou Théophile Sylvestre) l'avait surnommé : le laird.

Elysées avec M. Paul Bourget, il aborda une jeune personne errante. « M. d'Aurevilly lui tint tout aussitôt des propos éblouissants et bizarres. La petite femme trouva ce vieux si (( rigolo » que, pour marquer sa joie, elle le saisit à bras-le-corps, le souleva (car elle était robuste et râblée), le secoua en l'air comme un polichinelle cassé, puis le reposa à terre en s'esclafîant. M. d'Aurevilly ne se troubla pas pour si peu de chose ; mais fort tranquillement et d'un air de dignité indulgente :

— Elle est familière, dit-il )).

Au surplus, et encore qu'il eût pour coutume de s'habiller en écuyer de cirque, M. Jules- Amédée Barbey d'Aurevilly nen était pas moins un vieux gentilhomme du meilleur ton. Seulement il avait la tête pleine de mirages. Et lorsqu'il discourait avec magniflcence, ou qu'il revêtait son pantalon à bande d'écarlate, d'azur, ou d'or, ou encore lorsqu'il foudroyait dans ses articles du Nain jaune les écrivains de peu de foi, il pensait égaler en élégance ce Brummell dont il a écrit l'histoire. Etonnante illusion ! Ses fulgurants propos et ses costumes extraordinaires eussent assurément fait sourire de pitié le gentleman distant, qui disait; — « Un homme bien mis ne doit pas être remarqué » ;

et certes le Beau n'aurait pas daigné reconnaître dans la rue un journaliste, un barbouilleur de papier si étrangement vêtu. Non, M. d'Aurevilly n'était pas du tout un Dandy à la manière anglaise...

11 était issu d'une bonne famille normande de vieille souche, les Barbey, dont au xviii' siècle, selon l'usage, les différents membres adoptaient un nom de terre pour se distinguer les uns des autres : il y avait ainsi des Barbey des Tesnières, Barbey de Taillepied, Barbey du Roncey, Barbey du Motel, Barbey d'Aureville ou d'Aurevilly. Mais au moment de la Révolution, le domaine des Barbey s'étant trouvé fort réduit par des revers de fortune, la famille ne possédait plus que les deux dernières de ces terres. Elle se composait alors de trois frères : Barbey d'Aurevilly, Barbey du Motel et Théophile Barbey. Pendant que ses deux aînés combattaient à la suite du chevalier des Touches

pour le service du Roy, Théophile, trop jeune pour s'enrôler dans la chouannerie normande, gardait la maison. Il ne s'en consola jamais, dit-on ; toute sa vie il resta sombre et sourcilleux ; la Restauration même, qui l'aurait dû contenter, le laissa plein d'amertume, car il estima que Louis XVIII s'était conduit comme un révolutionnaire en octroyant la Charte. En

1807, il avait épousé une descendante du corsaire Jean Ango, noble et royaliste comme lui ; elle lui donna quatre fils pour continuer son nom, dont l'aîné vint au monde le 2 novembre

1808, et s'appela Jules-Amédée Barbey (1) : c'est notre héros.

Les premières histoires que l'enfant entendit, ce furent donc les aventures héroïques des Frotté ou des d'Aché. Il vit la haie derrière laquelle les rudes paysans en sabots s'abritaient naguère, et l'arbre fourchu où quelque chouan avait peut-être appuyé le canon de sa carabine pour viser les bleus. Il courut par les chemins creux où des gentilshommes avaient passé, inquiets et furtifs, portant à la main leur petite valise pleine de papiers compromettants ; il connut les

(1) Les trois autres furent : Léon Barbey qui porta plus tard le nom d'Aurevilly comme son aîné et devint prêtre, puis Edouard et Ernest Barbey du Motel.

granges OÙ ils couchaient à la dérobée, craignant quelque traîtrise, le manoir où on les accueillait à l'insu des domestiques, la maison avec sa cache où quelque vieille fille noble leur donnait asile. Combien ces beaux récits de la chouannerie, qui nous passionnent encore aujourd'hui que nous n'en connaissons plus que ce que des papiers jaunis nous en révèlent, devaient exalter cette àme d'enfant qui les entendait conter sur les lieux mêmes, par ceux qui en avaient été les acteurs ! Jules Barbey, qui fut toujours ivre d'imagination, n'oublia jamais les histoires de son enfance : ce fut en les retraçant qu'il composa par la suite ses plus'beaux romans.

En 1823, il s'enflamma, comme tous les jeunes gens, pour l'indépendance de la Grèce. C'était l'époque où lord Byron volait au secours des Hellènes, beau sujet d'enthousiasme pour un adolescent romantique. Hélas ! il était trop jeune (15 ans) pour s'enrôler à la suite du poète, n dut se contenter d'exhaler son ardeur dans une élégie. Aux héros des Tliermopyles, qui parut en 1825, « précédée d'une lettre de M. Casimir Delavigne à Fauteur (1) )>. Mais

(1) Aux héros des Thermopyles. Elégie par M. Jules Barbey, précédée d'une lettre de M. Casimir Delavigne à l'auteur. Prix : \ franc. Paris, librairie de J. A. Sanson, Palais-Royal, Galerie de bois, 1825, in-8.

selon l'usage, ses sentiments s'étaient assagis malgré lui en se fixant sur le papier, puis ses vers sentaient l'école et le devoir de classe, et peut-être M. Groult, son précepteur, n'y était-il point étranger. Pourtant Théophile Barbey et son épouse durent se féliciter du précoce talent de leur fils aîné, dont par ailleurs les sentiments loyalistes pouvaient les satisfaire :

(( Si je ne devais pas mon bras à la patrie, A Ciiarles, aux Bourbons, à mes rois,

Grèce, j'irais aussi, sur ta terre chérie.

Essayer mon épée et défendre tes droits !

Alors si j'expirais dans ces jours de victoire Qui nous rappellent Marathon,

Que je mourrais heureux ! puisqu'à jamais la gloire. De l'oubli sauverait mon nom ! »

En 1827. on envoya le jeune grimaud terminer ses études au collège Stanislas. Il s'y lia avec Maurice de Guérin. Les deux rhétoriciens(( découvrirent » ensemble le romantisme; certainement aussi la politique les passionna : c'était le moment où Paris tout entier grondait sourdement contre Charles X ; ils s'enthousiasmèrent pour la liberté, et quand, après deux ans de séjour (( dans la capitale », Jules retourna à Saint-Sauveur, muni des lauriers du

baccalauréat, il ne songeait plus guère à soutenir le trône et l'autel...

Triste surprise pour Théophile Barbey ! Le fils sur lequel il fondait tant d'espérances lui revenait tout infecté de l'esprit nouveau : il ne jurait que par Lamartine, refusait de se marier, prétendait s'enrôler sous les drapeaux du roi — ce Charles X qui n'abolissait décidément pas la Charte octroyée et prenait des ministres d'un libéralisme insensé comme M. de Martignac, — enfin, pour comble d'horreur, Jules ne se proclamait-il pas républicain ? Dans son fanatisme il refusait jusqu'au nom d'Aurevilly (1) qui lui revenait par la mort de son oncle (2). Il

(1) Son frère cadet Léon l'adopta avec plaisir au contraire, tandis que les deux plus jeunes prenaient celui de Barbey du Molel.

(2) Barbey d'Aurevilly a tracé plus tard un terrible portrait de cet oncle dans une des lettres de sa correspondance inédite avec Trébutien (23 avril 1856 ; voy. Grêlé, t. I. p. 56), dont voici des extraits : « Mon oncle était un hercule blond au regard bleu et couvert, au teint fouetté comme celui d'un anglais, et aux plus belles jambes que j'ai jamais vues, — un Hercule campé sur des jambes d'Apollon. C'était le normand pur, le Rob-Roy du Cotentin, bouvier, agriculteur et conduisant parfois sa charrette avec ses mains de gentilhomme qui auraient cassé celles de tous les paysans d'alentour. S'ils avaient eu l'imagination et les coutumes arabes, ils l'auraient appelé, comme les Arabes appelaient Kléber, le Sultan Juste. Il était fort sultan, en effet, fort despote, fort bourru, mais il était juste. Sa mairie fut une royauté et il l'a exercée durement, mais irréprochablement, dix-sept ans... Quand je l'ai connu, il était à plein dans la

fallait couper court à ce scandale. On envoya le farouche citoyen étudier le droit à la Faculté de Caen (novembre 1829).

Là, Jules Barbey s'ennuyait fort. Un jour il entre par désœuvrement dans un cabinet de lecture et lie conversation avec le patron de ce pauvre magasin. C'est un maigre jeune homme,

vie ! Les cheveux blonds étaient tombés sur le sommet de cette tête brûlante et sanguine, comme sur la tête de Charles XII, dont il n'avait pas la sobriété, s'il en avait l'incroyable audace. Il buvait le bourgogne comme un prieur de Templiers, et il fallait boire à sa table, sinon il vous allongeait de grands coups de couteau dans les cuisses... Il faisait de ses chevaux des chevaux de Diomède. Il était obligé de se battre avec eux pour les monter ; cela durait une heure, mais l'homme unissait par mettre le joug de ses cuisses de fersur le dos vibrant du rebelle. Figurez-vous que ces chevaux, enragés par lui, ne se laissaient monter ni avec la sangle, ni avec la croupière. L'homme de son poids, devait leur fixer la selle au reins !... Il est mort grandiosement, — comme il avait vécu. Son cheval l'a tué en s'abattant sur lui sans pouvoir le désarçonner et en revenant lui piler, sous ses pieds, cette tête qui, à moitié écrasée, alla jouer le whist chez mon père, le soir, à l'horreur et à l'admiration de tous. Dix jours après, un dépôt horrible éclata dans ce front que les sabots du cheval n'avaient pu briser, et il mourut, ferme, après quatorze heures de bouillon — comme ils disent si effroyablement du râle des mourants, en Normandie. C'est le premier homme que j'aie vu mourir. Après sa mort, cette nature hémorragique attesta encore sa puissance. De sa maison, assez éloignée du cimetière, une rivière de sang marqua sa route, en coulant par les jointures de son cercueil. J'étais un enfant, mais je menais le deuil malgré mon âge, et je me rappelle la tragédie de mes sensations en marchant dans ce sang, tombé des plus larges veines qui aient jamais palpité — des veines dignes de se dégorger dans le sein d'une impératrice... »

(( à l'allure pénitente comme un père du désert, avec une jambe repliée, le pied en l'air », doux et érudit d'ailleurs, ayant appris l'arabe, le persan et le turc dans les livres de sa boutique, — et Saint-Simonien en outre. Il se nomme Guillaume Stanislas Trébutien. Il s'entend fort bien avec son nouveau client. La Révolution de juillet vient d'éelater : tandis que Théophile Barbey gémit sur ce qui lui paraît la fin du monde, tandis que Léon d'Aurevilly /ronrfe l'usurpateur et crée à Caen une gazette légitimiste sous ce titre, qui n'est de nature à effrayer personne : Le Momus normand, — Jules qui n'a plus rien de commun, pas même le nom, avec son frère, se réjouit au contraire de l'avènement de la liberté et, aidé par son fidèle Trébutien, il fonde la Revue de Caen. Hélas ! la pauvre feuille périt après un seul et unique numéro ( 1 ) , — cependant que le sage Momus triomphe auprès des lecteurs de province et son directeur dans les salons de Caen...

Ulcéré par Téchec de sa tentative, Jules soutint bientôt, sans éclat, sa thèse de licence (2), et s'en revint à Saint-Sauveur. Mais

(1) Paru le 30 octobre 1832 ; il contenait la première nouvelle de Jules Barbey : Le'a.

(2) Le 22 juillet 1833.

comment Théophile Barbey aurait-il pu s'entendre avec l'horrible jacobin que le ciel lui avait donné pour ses péchés? Trois semaines après son arrivée, ayant hérité d'une rente de 1.200 francs que son grand-oncle et parrain, le chevalier de Montressel, lui avait léguée, le romantique Jules se rendait à Paris où il retrouvait son cher Maurice de Guérin.

On peut se figurer l'existence des deux jeunes gens (1). Ils causent longuement au coin du feu, échangent des idées générales et des phrases généreuses, et éprouvent de terribles passions (nous sommes en 1833). Ils écrivent aussi, avec beaucoup de facilité, des morceaux abondamment semés de points d'exclamation. Jules compose Ama'idée, long poème en prose où l'on voit le profond philosophe Altaï (Barbey) et le génial poète Somegod (Guérin) se tenir des discours lyriques dans une cabane bâtie — bien entendu — sur une falaise abrupte, au bord de l'Océan ; et il compose encore la Bague d'Annibal, puis Germaine, roman d'amour des plus mondains et raffinés. Car, encore que républicain, il ne vit pas comme un Spartiate, mais il fréquente assidûment les salons, qui accueillent volontiers ses propos pittoresques et

(1) Voy. le Premier et le Deuxième Mémorandum.

BARBEY d'aUREVILLY 343

ses grandes façons, tandis que les belles rêveuses ne haïssent point, dans leurs boudoirs, sa taille svelte ni ses yeux ardents.

A ce jeu, Jules Barbey aura tôt fait d'écorner le petit héritage de son parrain, et il ne lui faut pas compter sur les subsides de sa famille : son père lui tient rigueur. Mais il n'est pas inquiet de l'avenir : ne garde-t-il pas un trésor dans son tiroir, ses trois livres, et surtout cette élégante Germaine ? Il charge Trébutien (momentanément à Paris) de l'aller proposer à divers éditeurs. Chose incroyaWe, ceux-ci font mille difficultés : « Je ne veux pas endurer plus longtemps les critiques de ces marchands de papier noirci ! s'écrie tout aussitôt le bouillant auteur. C'est à prendre ou à laisser, ou qu'ils aillent à tous les diables ! Je ne suis pas d'humeur à répondre à leurs imbéciles observations sur la teneur du livre en question (1) ». Mis en demeure, les libraires n'hésitent pas : ils laissent. Et voici qu'à son tour Buloz, après avoir consenti à lire le manuscrit, refuse énergiquement de l'insérer dans la Revue des Deux-Mondes, Le philosophe Altaï va-t-il donc être contraint, pour vivre, de se faire journaliste ? Enfer et damnation ! (( Me préserve le ciel de devenir un

(1) Lettre à Trébulien, 18 août 1835.

de ces gens-là ! » Il ferait beau voir, en vérité, qu'un jeune beau, un dandy, un lion de sa sorte se fit gazetier !

Il tenait alors un Mémorandum où, chaque soir, il notait pour Maurice de Guérin les tortures de son âme et son dégoût romantique de la vie, non moins que ses achats chez son tailleur, les nouvelles de son estomac, ou ses succès mondains. Dans ce précieux document, notre jeune Barbey se révèle tout entier, non qu'il y montre une franchise à la Jean-Jacques — aussi bien est-il rien de plus suspect que ces <( rudes franchises »? — mais parce qu'il manque tout à fait de psychologie. Qu'un Stendhal nous entretienne de soi, en effet, et nous voilà bien forcés de le croire sur parole, puisqu'il s'analyse. Notre héros, lui, ne s'analyse point : il se montre ; il nous donne l'emploi de son temps, il nous rapporte ses sensations immédiates, enfin il se suggère plus qu'il ne s'explique : son caractère transparaît à travers son journal.

Et tout d'abord il apparaît prodigieusement fat, mais cette fatuité même a quelque chose de jeune et d'ingénu, qui désarme. Ainsi, parce qu'il a convoité chez un marchand un (( magnifique flacon de cristal ciselé à bouchon d'or pur », ne va-t-il pas ajouter — simplement : (( Les caprices de mon àme sont aussi nombreux que les plis sur la mer un jour d'ouragan ? (1) » De plus il se plaît si fort à lui-même, — « pâle phalène à la taille svelte (2) », — qu'il n'est point du tout surpris de plaire aux dames, point assez surpris évidemment. Puis, il cherche constamment à étonner, à produire de l'effet, à (( épater le bourgeois », comme on dit, — et c'est bien agaçant. Un jour, il dévore à belles dents du gigot parfaitement cru sans autre but que de frapper de stupeur les dames, tout interloquées *( de voir un séraphin, à la taille féminine, engouffrer de tels morceaux de chair saignante (3) ». Une autre fois, en revanche, il s'abstiendra de goûter au moindre mets, « par respect pour les femmes et pour les baleines de mon gilet, deux choses d'égale importance (4) », — ou encore, il restera toute la soirée muet et

(1) Premier Mémorandum, p. 41.

(2) Deuxième Mémorandum, p. 165.

(3) Grelé, t. I, p. 150.

(4) Premier Mémorandum, p. 73.

comme perdu dans ses pensées, « si bien qu'ils ne peuvent dire qui je suis, si ce n'est une taille de spectre vêtu de noir et une figure très dédaigneuse (1) )).

Certes voilà une affectation parfaitement puérile et insupportable. Mais n'oublions pas que cette recherche du contraste voyant et de l'antithèse grossière, ce besoin de frapper l'imagination des badauds, ce n'est pas seulement le défaut de Jules Barbey, c'est aussi celui de son époque. L'ennui de vivre, dont il se plaint sans cesse — et avec quelle naïve complaisance ! — tous les jeunes gens de 1836 le ressentirent et l'exprimèrent comme lui (2) ; tous eurent des « âmes précocement vieillies », des « cœurs ravagés par la passion », le front tourmenté et l'œil fatal. « Je suis vieux, vieux, vieux, s'écrie Barbey à chaque page. Misérable vie ! que j'en suis las !... Ah ! si l'on avait pu voir le fond de ce rire insensé...

(1) Premier Mémorandum, pp. 92-3.

(2) Les jeunes gens sont plus sensibles à leurs échecs et à leurs désillusions qu'à leurs succès : c'est que « nous sommes mieux organisés pour souffrir que pour jouir », disait le professeur Brillât-Savarin dans son immortelle Physiologie du goût. Nous nous souvenons mieux des impressions pénibles que des sensations agréables. Remarquez que tous les joueurs, presque sans exception, se déclarent malheureux au jeu, et pourtant il en est qui gagnent, je pense ? Mais ils n'ont souvenance que de leurs pertes.

BARBEY DAUREVILLY 347

Toujours ce froid de vieillesse qui m'atteint si lot ! etc., etc. (1) ». Assurément cette phraséologie romantique est au moins aussi ridicule que la rhétorique sentimentale du xviii^ siècle. Mais il nen faut point faire grief au jeune Barbey, non plus qu'il ne lui faut reprocher trop ardemment ses attitudes byroniennes : ce sont là des modes (( Louis-Philippe ».

D'ailleurs croyez bien qu'il est assez sincère quand il pose de la sorte. Son affectation lui est naturelle. (( Il entre chez son frèrje, chez son père; il leur dit : Bonjour, comment vous portez-vous? sur un ton qui frise la déclamation : c'est le sien, il n'en a pas eu d'autre sur les bancs de l'école (2) ». Il adopte ses idées comme ses jabots, parce qu'il les juge séantes à son personnage, et il se drape dans ses opinions comme il s'embosse dans son manteau doublé de satin rouge. Encore une fois, il est naturellement factice, c'est un comédien sincère et il a quelque chose de Brichanteau (3). « J'ai

(1) Premier Mernorandum, pp. 52, 75, 103, 218, 224, 236, etc.

(2) Comtesse Dash dans le Journal, 5 octobre 1892.

(3) Parfois il s'en rend compte : « Moi comédien si souvent involontaire », dit-il (Deuxième Mémorandum, pp. 62-63). « Affectation des affectations, et tout est affectation ! Variante de la parole de l'Ecclésiaste ! » Ibid., p. 116).

souffleté avec un gant blanc le Journal desî Débats, note-t-il dans son Mémorandum, c'est un gant blanc qu'il faut à présent jeter au sale (1) ». Quand il se fait ainsi des mots pour soi tout seul, il est son propre public ; et ne voit-on pas mieux encore qu'il se joue à soimême lorsqu'il écrit, par exemple : a Etendu sur le canapé (au bal) critiqué des valses et trouvé une robe jolie, c'est toujours cela ! (2) », ou bien : « Habillé, — Combien les femmes cassent-elles de lacets de corsets quand elles s'ennuient ? Si du moins on pouvait étrangler l'ennui avec ces lacets rompus !... etc., etc. (3) ». Cependant, pour naïf que l'on soit, ce ne saurait être involontairement qu'on laisse voir tant de fatuité, et il n'est pas douteux que Jules Barbey ne mette à étaler la sienne bien de la complaisance. Voyez comme il parle de sa toilette : a Choisi des gilets, importante chose... Essayé un pantalon et commandé une redingote, affaires graves, choses presque religieuses... Fait diverses choses, entre autres, la suprême : ma toilette... R***a été renversé de la solennité

(1) Deuxième Mémorandum, p. 159.

(2) Ibid., p. 43.

(3) Ibid.. p. 71.

que j'y mets (1) ». Loin de cacher l'importance qu'il accorde à ses habits, à sa figure, aux manières (2) , toutes choses que Ion considère ordinairement comme frivoles, il la proclame au contraire ; tel Brummell, il se vante hautement d'être fat. Or, qu'est-ce là sinon du Dandysme ? 11 est bien clair que Barbey conçoit déjà en 1836 cet idéal d'élégance qu'il exposera huit ans plus tard dans son Brummell. Il cherche à réaliser cette impassibilité humouristique, ce mépris poussé jusqu'au paradoxe, cette glaciale ironie et ce froid persifflage (3). Et lorsqu'il écrira son traité du Dandysme, il n'aura qu'à en recueillir en lui-

(1) Premier Mémorandum, p. 208. — Deuxièm.e Memoranduyn, pp. 21, 55, 94, etc. — Importance du coiffeur chez les lions de cette époque, en général, et chez Barbey en particulier, ibid., pp. 17, 49, 75,

(2) Ibid., p. 45.

(3) « Cassé un verre sans confusion... Maladroit, mais en apparence d'aplomb imperturbable toujours » (Premier Mémorandum, p. 39). — A chaque instant, il note : < Causé et raillé », «ironisé tout le temps » (Ibid., pp. 100, 226, 231, etc.) « ... J'ai bravement prêché pour mon saint, le sans-émotion, le blank-sead » (Ibid., p. 86), — «... Mon souffle ironique et froid » (Deuxième M einorandum, p. 109, A l'Opéra , « Duprez ne jouait pas pour cause d'indisposition. Ces misérables histrions ne se donnent-ils pas des airs d'être malades ! » (Ibid., p, 45). — » Rencontré... de C***... Ai tîgé son outrecuidance par un ou deux sarcasmes froids » (Ibid., p. 118). Etc.

3o0 LES DANDYS

même les traits constamment médités. Rien d'étonnant, donc, à ce que ce livre si longtemps porté soit son chef-d'œuvre : il y formule le rêve puéril et complexe de toute sa jeunesse.

En octobre 183G, Jules Barbey s'en fut visiter sa famille en Normandie. Il y resta trois mois, pendant lesquels il s'ennuya fort, jeune lion romantique regrettant Tortoni. Auprès des hommes il a joua l'Alcibiade », nous dit-il (1), et le Don Juan auprès des dames. On l'imagine aisément (2), tout plein d'une prétentieuse impertinence, (( closant les yeux à demi », jugeant de haut les idées et les personnes, ou, au contraire, gardant un silence accablé dans un coin du salon « pour ne pas jeter la précieuse semence de la pensée aux cailloux du chemin ». Nul doute que les bons bourgeois de Caen et de Coutances n'aient été tout ébahis par les

(1) Premier Mémorandum, p. 80.

(2) Voy. le Premier Mémorandum, pp. 54-t29.

BARBEY d'aUREVILLY 3.j1

grands airs de génie et d'insolence du fashionable, mais ceux qui ne le furent point durent bien un peu sourire, je pense.

Au reste, fait de la sorte, l'auteur de Germaine, trouvait à Paris très peu de cruelles ; il nous le dit sans fard et nous n'avons aucune raison de ne le point croire : pourquoi n'auraitil pas plu aux femmes, romanesque et nerveux comme elles, si attentif à les séduire, si pâle, si ardent et si mince ? Le bel air veut, en 1836, que l'on porte un cœur dévoré de passion et que Ton affecte des allures de poitrinaire. Croyez que notre héros a grande satisfaction à écrire à la comtesse de Fayet : a Je suis à peu près rétabli, n'était une maigreur éthérée et un mal de poitrine que ces maudits froids m'ont apporté (1) )). Chez lui. il supprime ordinairement un repas par jour, grâce à quoi il conserve une taille qui humilie celle des plus fières donzelles (2), et, quand il dîne en ville, il s'abstient de toucher aux mets qu'on lui présente : notre poétique Alta'i n'est point assez

(I) Louis Sonolet, L'éducation d'un dandy (d'après les lettres inédites de Barbey d'Aurevilly à la comtesse de Fayet), dans la QuinzainCy 16 août 1905. p. 540.

C?) « M'en suis vengé en prouvante la donzelle que j'étais plus mince sans corset qu'elle avec le sien qui craquait de toutes parts » (Premier Mémorandum, p. 191).

grossier, assurément, pour se nourrir devant les dames (1)...

Comme il les aime ! S'il voyage, ce ne sont point les vieilles pierres qui peuvent émouvoir (( un damné esprit comme le sien » : il n'observe que le visage des filles (2) ; et toutes, elles le charment, de la plus tendre à la plus hautaine, depuis la petite fiancée de Maurice de Guérin, « jolie et bleue comme un papillon de cachemire (3) )), jusqu'à sa Marchesa a orageuse (4) » ou (( frappée de pâleur (5) », — depuis sa voisine

(1) Voy. plus haut.

(2) Premier Mentor anduin, pp. 12-14.

(3) Deuxième Mémorandum, p. 106.

(4) Deuxième Mémorandum, p. 71.

(5) Deuxième Mémorandum, p. 49. — Puisque Barbey d'Aurevilly a raconté lui-mt'me dans VAmour impossible, comment l'amitié qui l'unissait à cette charmante femme ne se put changer en un jlien plus tendre, il n'y a aucun inconvénient à citer ce fragment d'une lettre à Trébutien (22 février 1845) : « Vous allez voir bientôt paraître dans le Constitutionnel un roman par feuilletons, signé tout au long d'un nom charmant, euphonique, harmonieux, idéal et vrai, du vrai noin de celle qui posa, dans VAmour impossible, sous le nom de Bérangère de Gesvres. Ce nom, vous le savez, le voici, — mais cachez ma lettre, brùlez-la de vos propres mains — : la marquise Armance du Vallon ». Le livre dont il s'agit ici, c'est Une vieille maitresse. Le joli projet de Barbey d'Aurevilly ne put se réaliser. « La marquise est si effrayée que je ne crois plus que le projet vienne, écrivait-il le 22 avril suivant. Elle dit qu'on croira que son enfant est quelque enfantsupposé,etfranchement je trouve maintenant qu'elle a raison. Nulle femme en France ne pourrait écrire cela. C'est d'une largeur de touche toute masculine... ».

BARBEY d'aUREVILLY 353

aux longs regards u remue-ménage (1) », jusqu'à cette pauvre Camille, « longue girandole de lilas flétrie (2) », — depuis cette rousse fillette dont les mains « pleines de morbidezze » le faisaient rêver en entendant (( l'adorable harmonie de la Sémiramide (3) », jusqu'à cette Madame de la Renaudie qui le toucha si fort, un jour qu'il la trouva u pâlie, aimable et faisant la blessée (4)... »

Chaque soir, immolant une rose blanche à sa boutonnière (5), le <( frêle damoiseau », parfumé d'ambre (6), « s'embosse dans sa cape espagnole (7) », sans oublier son poignard

(1) Deuxième Mémorandum, p. 155.

(•2) Ibid., p. 115.

(3) Ihid., p. 137.

(4) Ihid., p. 150.

(5) Ihid., pp. 28, 91, 94.

(6) « L'ambre acquiert la propriété, par le frottement, d'attirer les corps légers. Quand vous irez voir une femme, mettez-en donc dans votre mouchoir. On a remarqué que ce parfum avait beaucoup d'influence surelles, qu'il lesenivrait. La physique est admirable et les corps légers expliquent tout » {Ihid., p, 136).

(7) « M'a-t-elle reconnu, elle, embossé que j'étais dans ma cape espagnole ? » (Ihid., pp. 274, 264). C'est en 1844 qu'il adopta ces limousines qu'il conserva jusqu'à sa mort. « Et maintenant, cher ami, — écrivait-il à 'Trébutien, le 12 octobre — toujours en raison des effronteries de l'amitié, je m'en vais vous demander de me faire une commission. Vous m'avez dit, je crois, l'an dernier, qu'une limousine coûtait de 12 à 13 fr. à Caen. Voulez-vous m'en acheter une ? Je la voudrais blanche à larges bandes rousses, ou

affilé (1), et s'en va d'un pas magnifique visiter ses belles amies. A la vérité, c'est là, pour un Dandy, beaucoup trop de superbe, mais il ne s'en doute guère : la Marchesa a dit toujours que je ressemble à Jean Sbogar — le voyonsnous noter un jour avec quelque inquiétude — ce qui ne me plaît pas trop. Tous ces brigands sont de mauvais ton, et un gentleman ne doit pas avoir un air de sac et de corde ». Mais un instant de réflexion le rassure : « La Marchesa raille parfois » ajoute-t-il (2).

D'ailleurs quand il paraîtrait un peu dé-

bleues, ou brunes (mais j'aimerais mieux rousses). Je vous enverrais le prix coûtant soit par un mandat sur la poste, soit par la voie que vous choisirez. Vous auriez soin de prendre cette limousine la plus large et la plus longue possible. — Vous allez vous récrier, mais il me semble que ce caprice n'est pas de mauvais goût. Je m'imagine que, en doublant de soie ou de velours ce vêtement d'apparence grossière et de couleur tranchée, on aurait ce que les petites tilles appellent une jolie sortie de bal. En voiture on s'arrange mal d'un manteau espagnol de 12 mètres comme le mien; et c'est un dessus pour voiture que je veux. Voilà, mon très cher, l'explication de ce que vous pourriez croire une bizarrerie un peu trop forte. Les femmes les plus élégantes portent des laitières cette année, je ne vois pas pourquoi, moi, je n'aurais pas un manteau de roulier. » — Voy. le Mémorandum de 185G, p. 49.

(1) « Passé chez Th... pour mon poignard, auquel il fait faire une gaîne en cuivre, atin que la lame ne me blesse pas en le portant. Elle traverse un fourreau de maroquin, si épais qu'il soit » (Premier Mémorandum, p. 3).

(2) Premier Mémorandum, p. 222.

BARBEY DAUREVILLY 335

giiisé (1), il porte avec tant de désinvolture sa voyante élégance ! Il tient un langage pitto-. resque et caressant, tout étincelant d'images et de traits. Et nul mieux que lui ne sait écrire à la fin dun billet : « Mille respects autour d'une affection inviolable comme des perles fines autour d'un diamant », ou bien : « Voulezvous mettre mon respect aux pieds de ces beaux yeux qui s'appellent M"*'' de St-Vigor (2) ? » Brillant et précieux, tout plein d'une courtoisie tmipanachée, compétent à miracle sur le poult de soie et l'organdi (3), bref si excitant pour l'imagination, il étonne, il distrait, il séduit les belles romanesques. Tel Adolphe, il peut souvent s'écrier : (( Elle me dit qu'elle m'aimait. Je passai plusieurs heures à ses pieds (4)... » Enfin les boudoirs le recherchent, les salons le réclament et le (( Faubourg St-Germain )> lui-même s'ouvre pour lui (5) !

(1) Un peu seulement, à cette époque. Voy. un extrait de la comtesse Dash cité plus loin, p. 382.

(2) Lettres à Madame de Fayet, citées par M. Louis Sonolet, dans la Quinzaine (16 août 1905, p. 541).

(3) Quelques années plus tard, il publiera dans le Moniteur de la Mode, des chroniques sur la toilette féminine signées Maximilienne de Syrène.

(4) Adolphe par Benjamin Constant, 3*^ éd. (Paris, 18'24), chap. III, p. 58.

(5) Il y avait encore sous Louis-Philippe un « Faubourg St-Germain ». (Voy. le chap. précédent). Le tort de Barbey d'Aurevilly fut d'y croire jusqu'à sa mort.

Le voilà donc devenu monarchiste, le farouche citoyen Jules Barbey ? Non point encore tout à fait. Mais il se livre à des distinctions subtiles : « Je suis radical, mais non démocratique, déclare-t-il. La démocratie est la souveraineté de l'ignoble. On peut m'en croire, moi qui l'ai aimée, et dont l'amour a été tué par le dégoût (1) ». Et d'abord, il a renoncé à s'appeler vertueusement Barbey, il a pris son joli nom de terre : M. Barbey d'Aurevilly, voilà qui sonne harmonieusement dans la bouche d'un valet et qui aurait bon air sur la couverture d'un roman — si ses romans pouvaient paraître. Malheureusement, l'infortunée Germaine demeure toujours « inmariable », au grand ennui de son auteur qui voit ses ressources diminuer sans cesse. Déjà il lui a fallu (( avaler son crapaud » et se faire gazetier : cruelle profession pour un Dandy ! Il a donné quelques articles bien sages à V Europe (1837), puis il est entré comme rédacteur au Journal officiel de l'Instruction publique, et surtout au Nouvelliste de Thiers (1838). Donc lord Anxious salit maintenant ses gants jaunes sur une table de rédaction... D'ailleurs il prend son métier à

(1) Premier Mémorandum, pp, \2i, 73, 195, et Grelé, t. I, p. 152.

BARBEY DALREVILLY 3o7

cœur et il se met très courageusement au travail : presque chaque jour, de cette plume lyrique et précieuse, il aiguise un banal entrefilet ou com.pose quelque pesante étude. En revanche, il se roidit plus glorieusement que jamais sous son panache : il mange à peine pour rester mince, il dort peu pour gagner du temps, grâce à quoi, aimé des belles, il peut continuer sa vie mondaine, écrire l'Amour Impossible, vivre enfin comme naguère... Et jusqu'à sa mort il luttera de la sorte contre la gêne, mais toujours fièrement drapé dans son rêve, de plus en plus grandiloquent, magnifique et carnavalesque (1).

En 1841 parut enfin V Amour Impossible : un éditeur courageux s'était rencontré pour publier « cette chose si triste sous des paroles si légères, — comme disait l'auteur, — cette cristallisation étincelante, coupante et taillée à facettes, si lente à se former sous mon souffle ironique et froid (2) ». Mais le roman n'eut aucun succès, et cela n'était pas pour encourager les libraires : Amaïdée, la Bague d'Annibal, Germaine restèrent manuscrits. — Par bonheur, le

(1) Et ridicule ? — Peut-être, mais ne nous hâtons pas de rire de ce ridicule-Ià.

(2) Deuxième Mémorandum, p. 63, p. 109 ; cf. pp. 38, 68, 76, 85.

doux Trébutien venait d'être nommé bibliothécaire-adjoint à Caen : il s'offrit à éditer la Bague sur ses appointements de 900 francs paian, et son ami accepta. Le volume parut en octobre 1843. Hélas ! non plus que V Amour Impossible, le public ne le lut guère, et les journaux en parlèrent à peine. Mais du moins les salons, croyant reconnaître les originaux des personnages, s'en émurent-ils quelque peu, et notre Dandy superbe et ingénu trouva là l'occasion de rehausser ses attitudes d'un riisn de cynisme élégant.

Il donnait alors au Moniteur de la Mode, sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène. des chroniques mondaines, a impertinences parfumées à l'usage des plus pauvres esprits et des plus jolies figures du siècle ». C'est pour ce (( répertoire de choses oiseuses » qu'il projeta, en avril 1843, d'écrire la vie de George Brummell (1). Mais les directeurs trouvaient leur collaborateur trop a littéraire )>, et M"*^ de Syrène dut bientôt rompre haut et net avec eux.

D'ailleurs d'Aurevilly avait par ailleurs assez de besogne. Rédacteur au Globe (2), et tout en

(1) Voy. plus loin, Appendice D, l'historique détaillé du Brummell d'après les lettres inédites à Trébutien.

(2) Depuis 1842.

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composant son Bnimmell, il faisait des démarches pour entrer au Journal des Débats. La comtesse de Fayet, chez qui il fréquentait, lavait présenté à Alloury, qui en était le rédacteur en chef (1), et Victor Hugo (2) le recommandait à Bertin, grâce à quoi il obtenait qu'on lui confiât le compte-rendu de la Vie d'Innocent III, par Hurter. — Cependant Buloz refusait, pour la Revue des Deux-Mondes, V Essai sur le Dandysme (3), tandis que Bertin ne l'acceptait pas pour son journal, et si la première partie de l'étude sur Hurter était publiée dans les Débats du 15 octobre 1844, la deuxième, en revanche, ne suivait que onze mois plus tard. Enfin le BimmmeU, corrigé, brodé de pages nouvelles, allongé d'une frange de notes paraissait bien en 1845, mais c'était encore aux frais de l'incomparable Trébutien, et le « grand public » s'en occupait à peine, s'il valait à son auteur une

(1) Sonolet, loc. cit., p. 546.

(2) Barbey l'avait connu en 1837. Il le trouvait alors « pas assez homme du monde dans les manières... Sa tète ressemble beaucoup à ses portraits, mais il n'a pas le regard rectangulaire. Le front est la seule chose vraiment belle et poétique qu'il ait. Le teint s'empourpre vaguement, mais uniment partout, et l'embonpoint commence à se montrer. Il est petit et sec, et pose comme Bonaparte. Ce n'est plus une afl'ectation, mais cela en a été, à l'origine, probablement » {Premier Memorandura, pp. 151-2).

(3) Achevé en février 1844.

recrudescence de succès mondains. En sorte qu'à 37 ans, le pauvre Barbey ne se voyait pas beaucoup plus avancé dans le succès qu'aux jours déjà lointains de son arrivée à Paris. Aux yeux de tous, il passait pour un écrivain de salon, pour un auteur de riens à l'usage des belles dames, pour un (( amateur » en un mot. Il s'en faisait gloire, mais il en souffrait, et on le sent bien dans ses lettres à Trébutien.

En 1845, il s'était mis à écrire Une vieille maîtresse. Puis il abandonna ce roman pour ne le reprendre qu'en 1847. Or, comme l'a très bien remarqué INI. Grêlé (1), on trouve un changement de ton sensible entre la première et la deuxième partie de l'ouvrage : celle-ci semble toute pénétrée de « sentiments nouveaux » et elle manifeste « quelques tendances chrétiennes ». C'est que Barbey d'Aurevilly, de sceptique irrespectueux qu'il était, s'était fait subitement

(I) T. II, pp. 94-96.

catholique. Son biographe paraît trouver un peu brusque cette conversion. Toutefois, l'explication n'en est pas trop malaisée.

Sous Louis-Philippe vivait à Paris un certain Raymond Brucker, auteur de plusieurs romans, collaborateur d'une quantité de gazettes de nuances diverses, écrivain fort « boulevardier » et, semble-t-il, d'esprit tout à fait brillant (1). Or, vers 1844, Brucker se convertit tout à coup au catholicisme. Il publia un volume. Les docteurs du jour devant la famille, où il confessait sa foi avec autant d'intransigeance et dexubérance romantiques qu'il en mettait naguère à célébrer le monde et ses pompes. Barbey d'Aurevilly, qui était lié avec lui, fut évidemment séduit par ces allures échevelées de paladin dévot (2), et il se mit tout aussitôt à envisager le catholicisme d'un œil favorable. — Rien de plus brusque que sa

(1) Brucker naquit à Compiègne en 1800, et mourut à Paris en 1875. Son premier livre : Le maçon, roman de mœurs (1828, 2 vol. in-8 ou 4 vol. in-12), écrit en collaboration avec Michel Masson, avait été signé du pseudonvme collectif Michel Raymond, qu'utilisèrent ensuite les deux auteurs, bien qu'ils n'aient plus collaboré. En 1844, Brucker publia, outre les Docteurs du jour (ouvrage plusieurs fois réimprimé), une sorte de romance, le Chant du Tiers- Ordre. Un de ses articles valut une condamnation au petit journal L'Etudiant.

(2) Mémorandum de 1856, p. 48.

volte-face. L'année même de sa conversion, le (( deuxième jour de la Pentecôte », il écrit encore au vicomte d'Yzarn-Freissinet : (( Allons au ciel bras-dessus, bras-dessous. Si vous restez dans votre hamac de sceptique, vous balançant nonchalamment d'une idée à l'autre, vous êtes perdu, et moi je manque d'un camarade de vertu qui pourrait la rendre amusante. Eh ! eh ! qu'en dites vous ? C'est une expérience à tenter. Elle intéresserait au plus haut point les femmes de votre famille... Quant à moi, qui suis jusqu'ici l'opprobre et le fléau de la mienne, je lui garde pour ses vieux jours l'immense joie de mon renouvellement intérieur ». Et quelques mois à peine après cette irrespectueuse épître, nous le trouvons passionnément occupé à fonder avec douze associés la Société catlwUque (septembre 1846).

C'était une entreprise bizarre, a à la fois artistique et industrielle ». qui avait pour but — disait en son jargon le prospectus — (( de faire participer l'industrie religieuse aux progrès qui depuis longtemps se font remarquer dans les moindres produits des industries profanes. Tout s'améliore, tout progresse, l'art religieux seul reste stationnaire... c'est toujours le même style, la même ignorance des lois de l'harmonie

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et du beau ». Or, « ces incohérences ne passent pas inaperçues aux yeux de l'impiété ; l'intérêt de la religion et le sentiment du beau exigent qu'elles disparaissent ». C'est pourquoi les ecclésiastiques sont invités à s'adresser à la Société pour se procurer broderies, images saintes, gravures, livres de piété, vêtements sacerdotaux, statues, verrières, grilles de chœur, tapis, stalles, confessionnaux, chaires, linge d'autel, et orgues (( petites et grandes », — non moins qu'à s'abonner à la Revue du monde catholique, a journal des intérêts, des faits et des arts religieux », où l'auteur du Dandysme publie maintenant une longue biographie de l'obscur cardinal de Bonald (fils du philosophe), fait l'apologie de la Compagnie de Jésus, déplore ivec intransigeance les minimes concessions de Pie IX aux libéraux, et foudroie impitoyablement les mécréants.

Sur ces entrefaites la Révolution de 1848 éclata, et Barbey d'Aurevilly se vit élu président d'un club catholique : le Club des Ouvriers de la Fraternité (20.000 adhérents). Il avait demandé comme assesseurs deux ecclésiastiques : les abbés Colasse et Ledreuil ; quel bel effet il devait produire, dirigeant les houleux débats d'un club populaire et siégeant, superbe,

entre deux abbés ! Malheureusement sa présidence fut de courte durée. A l'une des premières réunions du Club quelques cris de : A bas les Jésuites ! retentirent. Indigné, le fougueux Barbey sauta sur la tribune : — a Messieurs, cria-t-il à ses électeurs, je regrette bien de n'avoir pas comme Cromwell une compagnie de cottes de fer pour vous tomber dessus ! (Sensation prolongée)... Comme il ne faut pas que le verbiage et les cris soient ici les vainqueurs, je déclare le club dissous. Sortons ! Le trimestre du local est payé ; je m'en vais mettre la clef dans ma poche, pour quil ne serve pas de lieux d'aisance aux tribuns de cabaret! (Tumulte épouvantable) (1) )). — Et, définitivement convaincu que le Dandysme ne saurait s'accommoder de la démocratie, Barbey d'Aurevilly se fit absolutiste intransigeant aussi brusquement qu'il s'était rendu catholique.

Qu'il serait donc grossier, à cause de ces changements soudains, de suspecter sa bonne foi ! Certes nous voyons bien qu'il se proclama

(I) A vrai dire « le procès-verbal de cette séance n'a pas été fait sur l'heure. J'en ai emprunté les détails à un article du distingué critique Théophile Silvestre qui les a écrits vraiseinhlableraent sous la dictée de Barbey d'Aurevilly quelques années plus tard », dit M. Grêlé (t, I, page 198, note).

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catholique parce qu'il saperçut subitement que la religion correspondait à certains airs de. hravoure qu'il se jouait à lui-même, et absolutiste parce que le panache monarchiste lui parut plus séant que la rigidité républicaine. Mais, s'il choisit ainsi ses opinions selon qu'elles lui semblèrent convenir plus ou moins bien à son personnage, et en quelque sorte pour leur couleur et leur aspect, — si ses convictions ne furent point déterminées par sa raison, mais seulement par son goût, est-ce un motif pour en suspecter la franchise? (1) La constance et l'ardeur avec lesquelles il les soutint, une fois qu'il les eut adoptées, prouvent bien que notre violent Barbey n'était rien moins qu'un fade et souriant dilettante. Au contraire, il se figurait toujours que « c'était arrivé », comme on dit : il était prodigieusement sincère dans ses attitudes.

Evidemment, au début, il se voulait plutôt catholique qu'il ne l'était en réalité : il y avait beaucoup de littérature dans son cas et sa piété

(1) Et est-ce même là un cas si rare? Ne vit-on pas un grand écrivain, « député de la beauté » à la Chambre italienne, siéger à l'extrême droite après avoir constaté que la beauté ne se trouvait point à l'extrème-gauche, où il siégeait d'abord ? C'est un geste un peu voyant qui peut nous étonner en France, mais qui n'aurait certes point étonné notre Barbey.

n'était quuu amour de tête. Il ne s'en cachait nullement. Il racontait à Trébutien les efforts de son frère Léon pour le convertir tout à fait : « Je ne suis pas encore ce qu'il voudrait, ajoutait-il (13 octobre 1847) ; les passions ne m'ont lâché que par le cerveau, le reste tient dans leurs diables de griffes ». Il adoptait sans restriction les points de vue intellectuels et moraux de la religion romaine, mais il ne (( pratiquait » pas. Ce n'est que le 22 septembre 18oo qu'il put annoncer à Trébutien que (( la sainte table abandonnée avait revu le gardeur de pourceaux ».

Il rentra ainsi définitivement dans le giron de l'Eglise. Mais s'il fut dès lors catholique sans conteste, encore le fut-il à sa façon, laquelle était fort propre à étonner le vulgaire, a On a dit qu'à la messe, il priait la Vierge les poings sur les hanches et faisant les yeux doux aux saintes peintes sur les vitraux (1) ». Assurément ce magnifique et galant M. d'Aurevilly n'avait pas l'ombre d'une vertu chrétienne, et ses romans n'étaient pas précisément conçus dans l'esprit ni écrits dans le style de V Imitation.

(1) Claudin, Mes souvenirs, p. 292. — « Vous devez vous confesser le poing sur la hanche, lui disait Baudelaire » (Grêlé, t. II, p. 103).

BARBEY DAUREVILLY 3()7

Mais il ne s'en suit pas qu'il ne fut point parfaitement orthodoxe.

Il raconte qu'à oG ans, passant à V'alognes, il retrouva, dans une niche creusée au flanc du vieil hôtel de la Varengerie, une Madone blanche qu'il avait beaucoup chérie dans son enfance ; seulement la lampe qui brûlait jadis aux pieds de la Sainte était maintenant éteinte : <( on veut bien de la statue, ajoute tristement d'Aurevilly, mais on n'a plus assez de culte pour elle ; image assez exacte de l'esprit de ce temps, en religion plus antiquaire que chrétien (1) )). Eh bien ! lui aussi il était plus antiquaire que chrétien. Ce qu'il voyait dans la religion romaine, c'en était d'abord la tradition pompeuse et belle : les cathédrales, l'encens, les chasubles, les rites majestueux, les nonnes, les chevaliers de Malte, les sacrilèges, la saveur du péché... Et le catholicisme qu'il concevait, c'était peut-être celui du xvii'^ siècle, mais non pas du tout le nôtre à coup sur.

On a remarqué qu'avant la Révolution, le catholicisme a apparaît comme une synthèse de croyances fixes plutôt que comme un ensemble de règles morales (2) » : si l'Eglise se montre

(I) Mémorandum de 186i, pp. 295-6.

(-2) Grêlé, t. II, pp. 108 et suiv.

implacable quant au dogme, elle semble indulgente quant aux mœurs ; pour elle, l'orthodoxie doit être inflexible, mais la morale comporte des accommodements. Les protestants et les Jansénistes veulent resserrer ses mœurs : pour leur résister, elle précise, elle affermit encore sa doctrine, mais elle ne roidit pas la morale souple et en quelque sorte opportuniste des Jésuites. C'est seulement au xix® siècle que nous voyons le catholicisme tendre à devenir de plus en plus moral, et même « social » avec Léon XIII.

Or, Barbey d'Aurevilly, qui n'est pas et ne veut pas être un homme de son temps, s'élève naturellement contre ce catholicisme évolué (si le mot n'est pas trop gros). Ce qu'il admire, ce sont les Jésuites habiles : il dédaigne les Jansénistes grossiers. Pour lui, l'important c'est la doctrine et non la morale. Si la première est infrangible, la seconde peut être large. Le dogme révélé, absolu, c'est un tout indivisible, que détruirait toute concession, et notamment toute concession à la liberté. « Le catholicisme n'a rien de prude, de bégueule, de pédant, d'inquiet, — déclare-t-il dans la très belle préface d'Une vieille maîtresse. — Il laisse cela aux vertus fausses, aux puritanismes tondus... Il y a

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pour les esprits impurs de terribles indécences dans le tableau de Michel Ange {le Jugement dernier), et on trouve dans plus d'une cathédrale de ces choses qui auraient fait couvrir les yeux d'un protestant avec le mouchoir de Tartuffe... Est-ce que les plus grands Papes et les plus saints n'ont pas protégé les artistes qui faisaient de ces choses, dont l'austérité des protestants aurait eu et a eu horreur comme de sacrilèges ?... )) Et plus loin il écrit encore : « Assurément la sagesse catholique est plus vaste, plus ronde, plus franche et plus robuste que ne l'imaginent Messieurs de la Libre-Pensée. Ou'ils demandent aux Jésuites, à ces étonnants politiques du cœur humain, qui entendaient si grandement la morale, qui la voyaient de si haut, quand au contraire les Jansénistes la rapetissaient et la voyaient de si bas, la rendaient si étroite, si bête et si dure ! qu'ils interrogent un de ces casuistes à l'esprit de discernement et de soulagement, comme l'Eglise en a tant produits, surtout en Italie, et ils apprendront, puisqu'ils l'ignorent, qu'aucune prescription ne nous arrache des mains la passion dont le roman écrit l'histoire, et que le catholicisme étroit, chagrin et scrupuleux, qu'ils inventent contre nous, n'est pas

celui-là qui fut toujours la civilisation du monde... )>

Somme toute, le retour de Barbey d'Aurevilly à la religion chrétienne, c'est un retour au passé. En adoptant son catholicisme intolérant et ses opinions absolutistes, il retourne à la tradition des Barbey. Et dans le même temps qu'il se penche ainsi sur ses morts, il s'oriente vers le pays où il est né. Il se reprend à aimer « cette terre pluvieuse et verte que l'absence avait embellie à ses yeux et transformée en son souvenir (1) ». C'est précisément dans cette seconde partie d'Une vieille maltresse où apparaissent ses premières tendances religieuses, qu'il commence à nous décrire avec amour les rudes et savoureux pays de son Gotentin. Maintenant les belles histoires de son enfance se lèvent dans sa mémoire, ennoblies et épiques : il rêve au Chevalier des Touches, à VEnsorcelée, aux Diaboliques. Catholique, aristocrate et normand, revenu à sa famille et à sa province, il va produire ses plus belles œuvres en écrivant la légende des chouans de son pays.

(I) H. de Régnier, fîey/e et Barbey (Renaissance latine, 15 novembre lOOî, p. 394).

BARBEY DAUREVILLY 371

YI

Mais sa vie ne sera plus qu'une longue et terrible bataille, car il porte ses opinions avec une intolérance agressive qui lui paraît Télégance même. Déjà en 1838 il écrivait : (i Mon feuilleton a paru ce soir. Il paraît qu'ils l'ont trouvé diablement paradoxal. Des paradoxes ! Ah ! parbleu je leur en lâcherai bien d'autres aux jambes. Ils verront. J'ai tellement la haine du commun que la vérité m'ennuie et me dégoûte du moment qu'elle se répand (1) ». — Il serait faux, je crois, de dire qu'il conserve encore après sa conversion un aussi puéril dilettantisme. Mais enfin il n'est pas trop fâché tout de même de créer un beau scandale autour de la vérité à laquelle il croit : cela étonne agréablement les badauds. Alors il se jette dans la mêlée, frappant à tort et à travers avec la plus impolitique violence et avec une maladresse si extrême qu'il faut bien qu'elle soit voulue : on

(1) Deuxième Mémorandum, pp. 3'2-33.

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sent qu'il est ravi d'avoir des ennemis, et de se créer — tout en défendant irréprochablement ses convictions — une impopularité flatteuse pour son Dandysme :

La haine est un carcan, mais c'est une auréole.

A la fin de 1849 — la Revue du monde catholique étant défunte — V Opinion Publique, journal des partisans de Henri \ ', publie les deux premiers chapitres des Prophètes du passé, consacrés à Bonald et à Joseph de Maistre, mais refuse le troisième où M. d'Aurevilly « démolit » Chateaubriand. La Mode, autre journal légitimiste, accepte l'étude sur Chateaubriand et la collaboration de son auteur. Alors, sans plus attendre, celui-ci provoque, par un article où il réclame simplement la guerre civile (le Sacerdoce de l'épée, 15 mai 1850), un scandale épouvantable, qui retentit jusqu'à la tribune de la Chambre et crée un véritable mouvement d'opinion contre le parti henriquinquiste. Tout cela arrive on ne peut plus mal à un moment où l'on prépare à grand renfort de précautions la fusion des légitimistes avec les orléanistes, mais M. d'Aurevilly, comme on pense, dédaigne fort magnifiquement ces combinaisons-là. —

BARBEY DAUREMLLY '.H'-i

Cependant la Mode écarte peu à peu son compromettant collaborateur, qui cause bientôt un nouvel esclandre, en publiant coup sur coup de graves et doctrinaires études catholiques sur les Prophètes du passé et Une vieille maîtresse (avril et mai 1851). Personne cette fois, pas même Trébutien , n'arrive à comprendre comment le catholicisme hautement affiché de l'auteur des Prophètes peut s'accommoder de l'histoire assez risquée (pour l'époque) de la perverse Vellini (1). Mais Barbey n'a pas fini d'étonner son monde : en juillet 1852, dans le Public dont il est rédacteur politique, voila qu'il somme tous les conservateurs de se rallier autour du principe d'autorité représenté par le Prince-Président. Certainement, en agissant de la sorte, il est fort logique avec son absolutisme, tout comme en publiant Une vieille maîtresse, il l'était avec son catholicisme particulier. Mais il faut bien avouer qu'il y a dans ses gestes, même les plus sincères, quelque chose de théâtral et de barbare, et qu'au surplus ses anciens alliés légitimistes ont

(1) C'est pour l'expliquer que d'Aurevilly écrivit plus tard cette belle préface dont nous avons cité des fragments, et où il expose que le catholicisme n'a jamais interdit la peinture des passions.

assurément quelque excuse s'ils ne se privent nullement de le traiter de transfuge.

Dédaigneux de ces vaines clameurs, le nouvel impérialiste entre au Pays, journal officieux de Louis-Napoléon (6 novembre 1852). Mais là on se méfie autant de sa prodigieuse ardeur que de son orgueilleuse maladresse : à son grand désespoir, on ne lui permet pas le plus petit article politique et on le confine dans la critique littéraire. C'est a comme exercice d'humilité )>, dit-il à Trébutien, qu'il accepte ce métier de « laveur d'assiettes », — et aussi, peutêtre, parce qu'il faut bien vivre et qae sa collaboration au Pays lui assure son pain quotidien.

Cependant, croyez-vous qu'il va se contenter de rendre compte, sagement et modestement, du mouvement des belles-lettres ? Penh ! c'est une besogne trop délicate et trop pâle pour un vieux gentilhomme chouan, et digne tout au plus de quelque Sainte-Beuve. Ce qu'il faut à un Barbey d'Aurevilly, ce sont les bruyantes discussions religieuses et sociales, les grosses batailles d'arguments. D'ailleurs il n'a réellement aucune idée de la critique littéraire, ou du moins il la méprise profondément : pour lui, elle ne saurait être qu'une esclave de la théologie et de la politique, une arme de combat à faire tournoyer

autour de sa tête. Alors, il fulmine^ il sacre, il adore, il bouleverse sans aucun souci de comprendre et de peser, en sorte que le colossal recueil de ses articles — encore qu'animé par une doctrine philosophique parfaitement fixée — reste bien ce que jamais écrivain français produisit de plus injuste, de plus incohérent, et de plus passionnément honnête.

Au Pays, on lui refuse en moyenne un article sur trois : c'est qu'il s'y montre beaucoup plus absolutiste que l'Empire autoritaire lui-même. ((( Mon dernier article a été refusé parce que j'attaquais trop vivement la Liberté politicjue et le Gallicanisme », écrit-il à Trébutien) (1), — ou qu'il y mêle des souvenirs de l'ancien régime fort gênants, — ou bien qu'il y couvre d'imprécations la République des Lettres tout entière. Et ces refus le chagrinent fort, mais il ne songe pas un instant à modérer sa violence. Seulement, pour se consoler, il prépare avec Trébutien l'édition à vingt-six exemplaires d'Eugénie de Guérin, puis il s'en va passer quelques semaines auprès de son père, avec qui son frère Léon vient de le réconcilier (2). Revenu à Paris, il

(1) 25 août 1853.

(2) « Léon m'a mis à une rude épreuve. Il m'a envoyé un modèle de lettre à mon père, pour lui annoncer mon arrivée. Dans cette lettre il me fait demander pardon, à moi qui n'ai

reprend sa collaboration au Pays. Il écrit un article enthousiaste sur un livre que la Justice se prépare à condamner pour immoralité ; d'ailleurs l'article ne passe pas, mais Barbey autorise l'auteur à en faire état devant les tribunaux : scandale que cette défense des a perverses » Fleurs du mal de Baudelaire par le catholique d'Aurevilly !... Et les a éreintements » de Guizot, d'Emile Augier (à l'occasion de sa nomination à l'Académie), d'Armand Garrel ; de toute la critique en une seule fois : Sainte- Beuve, Planche, Jules .lanin, Pontmartin, Théophile Gautier; des Misérables de Hugo (autour desquels se fait une publicité grossière) ; de Sainte-Beuve à nouveau, que sais-je ?... — scandale encore ! Si bien que le Pays finit par refuser formellement d'insérer la prose tapageuse de son critique (1862).

\ oilà le pauvre Barbey presque sans ressources. Depuis 18o8,il était brouillé avecTrébutien et l'édition de Maurice de Guérin, un de ses plus chers projets — dont il avait eu le premier l'idée vingt ans auparavant, et pour laquelle il avait donné ses papiers et sollicité de toutes

pas de torts... J'avoue que le vieil homme s'est cabré... Mais entîn je me suis rais au pied du crucifix... et j'ai écrit la lettre sans y changer un seul mot », Sur son séjour en Normandie, voy. le Mémorandum de 1856.

parts des articles, — venait de paraître en 1801 sans que son nom s'y trouvât seulement cité (1)... Mais rien ne l'abat. Il entre au. Figaro de Villemessant, et son premier article est une charge à fond contre Monsieur Buloz, le puissant directeur de la Beiue des Deux-Mondes (30 avril 18G3). Cette fois Buloz, harcelé depuis longtemps, se fâche et envoie du papier timbré. Bref, d'Aurevilly, que défendait un jeune avocat nommé Gambetta (2), se vit condamner à 2.000 francs de dommages et intérêts. Un accueil plutôt froid l'attendait au Figaro : — (( Comment voulez-vous gagner un procès avec une pareille redingote ! » lui dit Villemessant en toisant son accoutrement. Et le pauvre gentilhomme chouan dut payer tout seul son amende.

(1) C'était lui qui devait écrire l'introduction. Mademoiselle Marie de Guérin et Trébulien confièrent ce soin à Sainte-Beuve. — Ce fut là un véritable chagrin pour Barbey d'Aurevilly. Pourtant il fit, dans le Pays du l^'' février 1861, un compte-rendu de l'édition, où l'on ne relèverait pas un seul mot de ressentiment contre les éditeurs; d'Aurevilly se contente de parler avec une émotion profonde du talent de son ami défunt et critique seulement un peu l'étude de Sainte-Beuve. — Et c'est parce que sa vie est pleine de pareils traits qu'on ne peut se défendre de l'aimer.

(2) Au cours de sa plaidoirie, Gambetta avait comparé son client à Voiture. Peu satisfait, le connétable des lettres s'en fut trouver son avocat au sortir de l'audience : — « Monsieur, lui dit-il, vous m'avez comparé à Voiture, mais

En sortant du Figaro, Barbey d'Aurevilly s'en fut au Nain-Jaune, petite gazette d'avant-garde que dirigeait Aurélien Scholl. Il se mit tout aussitôt à y publier les Quarante Médaillons de l'Académie (1). Est-il besoin de dire qu'à part Vigny, Hugo, Lamartine, Mérimée, Sainte- Beuve et... Nisard (universitaire, mais bonapartiste), les Immortels s'y voyaient impitoyablement massacrés ? Après l'Académie vint le tour du Journal des Débats ; puis celui des auteurs dramatiques, en bloc ; puis celui du Paimasse contemporain (1866) : Lecontede Lisle, Banville, Sully Prudhomme, Hérédia, Verlaine, etc., etc. Tous ces jeunes poètes ripostèrent de toutes parts ; Zola répondit dans le Nain Jaune même; et M. d'Aurevilly put constater une fois de plus qu'il avait causé un tapage infernal.

vous avez plaidé comme un fiacre ». Et il lui tourne le dos. (Grêlé, t. I, p. 297).

(1) On a dit que ces Médaillons n'avaient pas été écrits par lui. M. Grêlé s'est livré sur ce point à une petite enquête. Au cours de ses conversations avec ses amis, l'étonnant causeur qu'était Barbev d'Aurevilly s'amusait très souvent à faire des portraits sans indulgence des Académiciens. Théophile Silvestre lui demanda l'autorisation de fixer ces portraits par écrit, et un jour qu'il avait besoin de 25 louis», il porta son manuscrit à Scholl. Celui-ci confia à Barbey d'Aurevilly, qui avait aussi besoin de 25 louis, le soin d'achever l'ouvrage. Et c'est ainsi que les Médailloyis parurent sous la signature de l'auteur des Diaboliques.

Cependant tant de luttes éclatantes n'avaient point été sans lui donner une grosse notoriété. Les éditeurs accueillaient maintenant volontiers ses ouvrages. Il entreprit de réunir ses articles sous le titre de Les Œuvres et les Hommes (1). Puis en 1863 il publia, dans le Nain Jaune, le Chevalier des Touches, et l'année suivante, dans le Pays, avec un insuccès extraordinaire, Un Prêtre marié. Le Pays avait comme fournisseur habituel M. le vicomte Ponson du Terrail : lorsqu'ils virent paraître le beau roman de Barbey à cette même place où l'auteur de Rocambole les charmait tous les jours, les lecteurs du Pays ressentirent une furieuse indignation, et les désabonnements de pleuvoir, et les ennemis de Barbey de triompher avec mille ironies. Il n'y avait pourtant pas de quoi rire.

D'ailleurs notre héros endurait sa déconvenue avec sa superbe et sa constance ordinaires. Il continuait magnifiquement le dur labeur dont il vivait. Outre le Nain Jaune, VEclair, la

(1) C'est ce travail d'édition que continue aujourd'hui M'ie Read, sa dévouée exécutrice testamentaire. L'œuvre critique de Barbey d'Aurevilly restera, par le nombre des volumes, comme un des plus colossaux et intéressants monuments de ce genre, sinon comme l'un des plus parfaits. — Voyez sur la bibliographie de Barbey d'Aurevilly un article très insuffisant de M. H, Danay dans l'Art et l'Idée, 1892, pp. 225-232, « complété » par une note plus courte encore de M. Grêlé, t. II, p. 360.

Veilleuse, le Gaulois inséraient ses articles. .Même le Constitutionnel s'entrouvrait pour lui, et il y prenait en 1870 la place de Sainte-Beuve qui venait de mourir.

Il avait alors 62 ans. Les désastres de la guerre de 1870 et la chute de l'Empire lui portèrent un coup cruel. Il s'en fut passer une année en Normandie, et, quand il reprit sa collaboration au Constitutionnel, il avait perdu beaucoup de son ardeur combattive, de ses enthousiasmes et de ses colères. 11 donna au Figaro un compte-rendu du salon de peinture de 1872 où il se montrait presque indulgent (1 ). Et quand, après la publication des Diaboliques (novembre 1874), il se trouva menacé d'un procès, on le vit solliciter pour que ce scandale lui fût évité. Pourtant, encore en 1877, il flagella durement Les Bas-bleus (2), en 1880, il se lança furieusement à l'assaut de Gœtlie et Diderot, et même, excité par le petit scandale de son livre, il reprit pour quelque temps, dans le Triboulet, sa campagne contre le théâtre contemporain.

(!) Il y faisait notamment l'éloge de Manet, courage remarquable en 1872.

(•?) Qui se vengeaient de leur persécuteur (assure M. Grêlé, t. I, p. 360) en faisant interdire par l'archevêque de Paris, Monseigneur Guibert, la 2» édition du Prêtre marié, qui venait de paraître.

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Mais ce furent là ses dernières batailles (1). Il aspirait maintenant à la paix. En 1882. il publiait Une histoire sans nom, remportant à soixante-quatorze ans son premier grand succès. Puis il s'occupait à réunir ses vieilles polémiques : les Ridicules du temps, les Vieilles actrices, le Musée des antiques ; il donnait sa Germaine, revue et corrigée, sous le titre de Ce qui ne meurt pas (1883) ; il faisait paraître le Mémorandum de 1856 et 1858 (1883), Une page d'histoire (1885), les Sensations d'art et les Sensations d'histoire (1886) ; il recueillait ses articles sur le Théâtre contemporain en plusieurs volumes (1887) ; enfin, en 1889, quelques mois avant sa fin, il s'occupait encore à publier Amaïdée. Et lorsqu'il mourut, ce fut comme il avait vécu : la tète haute et la plume à la main.

YII

Or, nous savons qu'à quatre-vingts ans M. d'Aurevilly ressemblait encore à s'y méprendre à ce lion avantageux qui jadis accoudait

(i) II abandonna même la critique du Constitutionnel en 1884.

sa superbe au perron de Tortoni. C'est que, déjà sous Louis-Philippe, nous dit une de ses contemporaines (1), il s'était fait l'aspect qu'il garda jusqu'à sa mort. (( Il avait le même nez en bec d'aigle, la même moustache panachée, le même teint pâle, les mêmes cheveux noirs. Il avait la même taille de guêpe, un peu plus mince seulement, les mêmes allures, mais comme c'était encore la mode, cela ne paraissait pas comme aujourd'hui. Beaucoup d'hommes étaient aussi serrés, aussi pinces que lui ; son chapeau, néanmoins, était excentrique ; il avait la même forme que celui d'à présent. Il le posait également sur l'oreille ; il me semble que je le vois encore... »

Ainsi, à le considérer d'un peu loin — d'assez loin — on aurait pu croire, vers 1880, qu'Altaï n'avait point vieilli. C'est qu'il apportait une extrême attention à réparer sur sa personne les injures du temps : on peut le dire hautement, puisque cela se voyait de reste, et puisqu'il se plaisait à célébrer la constance des vieux beaux : (( Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend pas est héroïque à Waterloo, disait-il (2), il ne l'est pas moins en face de

(1) La comtesse Dasb, dans le Journal, 5 octobre 1892. (•2) Diaboliques (éd. Dentu), p. 8.

la vieillesse, qui n'a pas, elle, la poésie des baïonnettes pour nous frapper. Or, pour des têtes construites d'une certaine façon militaire, ne jamais se rendre est, à propos de tout, toujours toute la question, comme à Waterloo ». Il voulait être de ces têtes-là, et on sent bien qu'en racontant, dans ses Diaboliques, l'histoire d'un vicomte de Brassard par exemple, ou celle de ce trop irrésistible Ravila de Ravilès (à qui il avait donné ses propres prénoms), c'est sa vie imaginaire qu'il écrivait, tout de même que, trente années plus tôt, en retraçant la vie de George Brummell, il songeait à ce que devait être celle du jeune Barbey d'Aurevilly.

Cependant, au fond, ces vieux beaux des Diaboliques, tous Normands, gentilshommes et éclatants comme M. d'Aurevilly en personne, ne ressemblent guère au glacial et cinglant héros anglais. C'est que M. d'Aurevilly a modifié son idéal d'élégance et qu'il se représente à présent un autre personnage : il n'est plus un gentleman amer et poétique, tourmenté par son vieux cœur et promenant par les boudoirs sa froideur étudiée et sa noire ironie , il est un vieux gentilhomme à la française, grave mais pittoresque, qui a connu toutes sortes d'aventures terribles et étranges (et toujours

adoré des dames). — Mais s'il a changé de rôle, du moins s'en joue-t-il un encore ; toujours ivre et comme fou d'imagination, il s'exalte comme autrefois; tel M. de Bougrelon (1), il s'obstine à ne voir tout le monde et lui-même qu'à travers son rêve romanesque, — et à tout prendre, cette illusion volontairement entretenue pendant tant d'années, n'est-ce pas quelque chose de très beau ?

Car c'est avec un fier courage, si l'on y songe, que Barbey d'Aurevilly employa toute son existence à réaliser sur lui-même son idéal de romantique et de mousquetaire... Sans doute il y eut du cabotinisme, et beaucoup, dans son cas. Mais c'est qu'il avait l'âme carnavalesque et naturellement alîectée ; il ne distinguait dans la vie que des gestes et des costumes ; et s'il adopta ses opinions comme il adopta ses redingotes à plis, parce qu'il les jugea séantes au personnage qu'il se croyait, encore une fois cela prouve seulement qu'il était plus enclin à imaginer qu'à raisonner, et rien ne nous autorise à croire qu'il ne les eut point de tout son cœur. Certes, il fut un cabotin, mais

(1) Avec M. de Bougrelon, nouvelle de Jean Lorrain où il est peint, Barbey d'Aurevilly est entré dans la légende : c'est la gloire.

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sincère, et qui se donna la comédie à lui-même comme aux autres. Or qu'est-ce qu'un héros sinon un acteur qui se joue à soi-même un très beau rôle ? A n'en point douter Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly fut de ces acteurs-là. Noble et romanesque, il s'enferma pour toute sa vie dans un songe grandiose dont il ne sortit jamais ; il vécut avec ses personnages ; il se fit 1 un d'eux ; et en vérité, « ce ne fut plus que son ombre que nous vîmes errer parmi nous, superbe et démodée, avec sa redingote ajustée, ses manchettes de dentelles, son jabot et la limousine de grosse toile à raie dont il enveloppait sa dignité hautaine de vieux gentilhomme de province et d'oncle à histoires (1) )).

(I) Henri de Régnier, loc. cit., p. 395.

La lettre inédite qui suit, dont l'original appartient à M. André Lebey, montrera que d'Orsay s'intcres sait aux clioses du tliéàtre. Mais liélas ! elle donnera une piètre idée de son style. Il faut bien le dire : ce beau d'Orsay écrivait comme une cuisinière. Quel dommage ! Sans doute ses lettres publiées par Madden sont gaies, encore que d'un tour assez gauche. Mais n'ont-elles pas été quelque peu arrangées ?

Gore House, 21 Janvier 1848.

Ma chère Madame Lefèbvre,

Si j'ai tellement tardé à répondre à votre aimable lettre, c'est que je désirais voir Mitchell à l'égard de Mademoiselle Devarennes. — Voici donc sous le secret les raisons pour lesquelles il a cru avantageux de faire le sacriGce de s'en priver, car il l'avait engagé [sic] pour 3.000 francs pour la saison, et lui donne 1.500 francs pour six semaines pourvu qu'elle s'en aille ; il a même, dit-il, poussé la délicatesse au point de la conseiller de dire que c'était elle qui voulait rompre l'engagement. — Il pense que c'est la plus mauvaise

actrice qu'il ait eu [sic] à son théâtre, presque aussi mauvaise qu'Angèîe, et ce qui l'a fortifié dans cette idée, c'est qu'après chaque représentation, tous ses principaux abonnés lui ei\ ont fait des reproches. Vous concevez donc qu'il serait plus que ridicule que pour plaire à quelques journalistes de Paris, Mitchell indispose contre lui tous ceux qui le protègent ici. Deux ambassadeurs qui vont habituellement au théâtre ont dit à Mitchell qu'elle était la plus abominable actrice qui avait mis les pieds au théâtre. Vous devez donc voir que dans cette occasion c'est Mitchell qui perd, car si elle eut été passable c'était économique pour lui de payer 1.500 francs de plus pour le reste de la saison. — Je suis désolé de devoir ainsi parler d'une femme et d'une compatriote, mais c'est vous qui m'avez mis dans cette position. Brûlez, je vous prie, cette lettre confidentielle.

Croyez-moi toujours avec sincère amitié votre tout dévoué

C'e d'Orsay.

P. -S. — Je n'ai jamais vu Mademoiselle de Varennes.

On a publié beaucoup des quatrains et des complaintes improvisés par Roger de Beauvoir. J'en ai cité quelques-uns ; on en pourra chercher encore dans les Romanciers et viveurs du XIX^ siècle de M. Philibert Audebrand, les Mémoires des autres de la comtesse Dash (t. m, pp. 86, 237, etc.) et dans Les camarades d\ilfred de Musset par M. Léon Séché [Mercure de France, 15 octobre et 1*^^ novembre 1906). Madame Olympe Audouard ( Voyage à travers mes souvenirs, p. 118) affirme que Roger « était le M. de Sévigné de notre siècle », mais la lettre qu'elle publie est fort ordinaire. Le Figaro (2 septembre 1866) a donné « la dernière inspiration de Roger de Beauvoir » : c'est un compliment en vers à Pauline Granger qui avait créé un rôle travesti dans sa comédie Le raisin, que Joua rOdéon une trentaine de jours avant sa mort.

Voici un sonnet que je suppose inédit, mais il n'est pas dans le style des improvisations de Roger : c'est une pièce travaillée. 11 est daté de « septembre 1837».

A M. L'iric Guttinguer.

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