PREFACE VII
avec talent, et ce sont nos messieurs corrects, impeccables et monotones, qui se trouvent parfaitement mis. Mais il y a un mot pour (fualifiei- la société de 1830, qui n'est plus somptueuse, et que ses modes bizarres rendent néanmoins si drôle et parfois charmante : nous dirons qu'elle porte crânement non ses parures ni ses habits, mais ses costumes ; elle est costumée.
Du reste, quel qrand changement observe-t-on dans les mœurs du monde oisif, depuis la Révolution ? C'est qu'au lieu de chercher comme naguère à causer, à lancer des mots, à montrer de l'esprit, à l'emporter dans la conversation, un jeune anglomane, après 1815, ne parle plus, mais se fait voir, s efforce de détourner sur lui l'attention par la coupe du costume (la coupe, entendez bien, non plus la splendeur) et la singularité d'une attitude extraordinaire. Or, qu'est-ce qu'un homme qui prend une attitude, sinon un déguisé ? Et à quoi s'occupent effectivement les déguisés en carnaval? Ils s'exhibent, eux aussi, ils s'amusent à étonner.
Allons plus loin. Lise: les poètes de ce temps, écoutez les conteurs, étudiez les peintres et les artistes : l'un ne rêve que Bijron et Shakespeare, il joue au génie ossianique, au barde écossais, au lakiste; son voisin médite comme Faust, et s'enivre
Mil PRÉFACE
de bière de Munich; un troisième se revêt au contraire du capuche de Dante, et cela jusque dans la rue; d'autres fument le chibouk et ne parlent que d'Orient, de pachas, de sultanes; d'autres se font tailler des gilets en forme depourpoints, jurent par Saint Jacques de Compostelle, et portent des cheveux et des barbes de troubadours. Ce ne sont partout que vocables nouveaux, que coulew^s étranges. Il n'est question que de nacelles, de poignards sous des nœuds de satin, de poison parmi les fleurs, d'enlèvements nocturnes, de sérénades, de fêtes au Lido, de manteaux vénitiens, de loups en velours et de mandolines, a Pour les romantiques, écrivit un jour M. Anatole France, et particulièrement pour Alfred de Musset, un souper était une de ces aventures délicieuses et fatales, d'oii l'on sort pâle à jamais... » Et Von n'aurait pas sujet de prétendre cjuc le romantisme tout entier eut un peu l'air d'une mascarade ? bien mieux, que la Restauration elle-même, avec ses vieux rois, ses formes surannées auxquelles on voulut rendre la vie... Mais laissons cela : on ne peut sans disgrâce pousser longtemps un paradoxe.
Mon cher Jacques, nous passions un jour, par un bleu crépuscule, sur cette pelouse de Chantilly oit galopaient avec tant de fatuité nos dandys sous Louis-Philippe, quand revenait le Derby,
PREFACE IX
leur fête nationale. Tu me parlas soudain de l'inrroijable BrummeU et du prestigieux comte d'Orsay son émule, du Jockey-Club naissant et du Café de Paris, et d'Alfred de Musset, et de cet étrange milord Arsouille, roi du a Boulevart ». Tu évoquas le fashionable Eugène Sue, son u Faubourg Saint-Germain », et le magnanime Barbey d'Aurevilly enfin, discourant et paradant, orgueilleux et cambré, superbe ! Tous ces beaux masques, me sembla-t-il, sortaient de la brume peu à peu, et nous chevauchions mêlés à leurs redingotes incomparables, parmi les sauts et le fracas de leurs coursiers d'A Ibion . . .
Dans ce bleu crépuscule ton livre est éclos. Il s'est épanoui, depuis lors, semaine par semaine. J'en ai vu pousser les rameaux, ensuite les bourgeons, les fleurs enfin. Il y en a d'exquises. Celleci, éclatante et pourprée, s'épanouira sur le torse sanglé de M. Barbey d'Aurevilly. Celle-là, toute blanche, est pour la boutonnière de M. de Musset. Lord Seymour, Eugène Sue, d'Orsay, tous auront la leur. Non pas BrummeU pourtant. Celui-là me fâche. Il n'est point de chez nous.
Marcel Boulexger.
« On doit être une œuvre dart ou porter une œuvre d'art ».
Oscar Wilde.
On demandait nn jour à Brummell (1), qui avait visité les lacs du nord de l'Angleterre, si la beauté de l'un d'eux l'avait particulièrement ému. — (( Ils sont bien loin de Saint-James's Street », répondit le « Beau » en baillant.
(1) Un certain capitaine Jesse, Anglais, a écrit la vie de Brummell avec autant de componction, d'abondance naïve et de pieuse gaucherie que les moines du moyen-àge composaient celle des saints de leur ordre : The life of George Brummell esq., commonly callecl Beau Brummell ; vev. and annoted éd. (London, John C. Nimmo, 1886, 2 vol. in-B"). La première édition de cette chronique avait paru en ■1844, et Barbey d'Aurevilly, dont l'étude : Du dandysme el de G. Brummell, souvent réimprimée, a été publiée
Comme son interlocuteui* insistait, il daigna interroger son valet de chambre : — a Robinson, quel est celui des lacs qui m'a plu davantage ? — Il me semble, Monsieur, que ce fut Windermere. — Ce doit être cela ». Et s'adressant au questionneur : « Windermere... cela peut-il vous satisfaire ? » lui dit-il.
Brummell est tout entier dans cette anecdote, avec son affectation crispante, son insolence paradoxale, et cette fatuité pittoresque, par laquelle il se poussa dans le beau monde. Or, c'est une destinée singulière que celle de cet homme d'un cœur nul, au fond, et d'une pauvre cervelle, qui régna pendant quinze années sur la meilleure société anglaise, que ses contemporains comparaient à Napoléon et à Byron, qui a
tout d'abord en 4845, avait profité des notes du capitaine Jesse. — Lister a représenté Brummell dans sa nouvelle : Granby, sous le nom de Trebeck, et Buhver, dans son Pelham, nous montre Brummell, qu'il appelle Busselton. à Calais. — Le comte G. de Contades a tiré de l'ouvrage du capitaine Jesse les éléments d'un Discours lu à la Sociélé des antiquaires de Normandie le 9 décembre 1897, intitulé : La fin d'un dandy, George Brummell à Cae7î. (Caen, Delesques, 1898, in-8», 39 p.). M. Roger Boulet de Monvel en a tiré également : George Brummell et George IV. (Paris, Pion, 1906, in-12). — Enfin, Paul de Saint- Victor (Moniteur Universel, 7 juin 1880), et Jules Leraaitre (Journal des Débats, 14 mars 1887, et Contemporains, 4^ série, p. 56 et suiv.) ont donné des comptes-rendus remarquables de l'ouvrage de Barbey d'Aurevilly.
été le dieu vivant et l'idéal de toute une génération de jeunes gens, et dont le nom est aujourd'hui fané comme les cravates qu'il inventa.
Son grand-père n'avait rien d'un dandy : il était confiseur et louait des appartements meublés. Ce marchand eut un fils, William, qui entra comme secrétaire au service de lord North. Or, lord North était un fort magnifique gentleman : étant ministre, il payait si noblement que les Anglais le surnommèrent le (( dieu des appointements ». Aussi Brummell père gagna-t-il près de lui une belle fortune et de la considération. L'une et l'autre lui permirent de faire recevoir son fils George à Eton (1790) ; après quoi il mourut (1794).
C'est à Eton qu'était élevée toute la noblesse britannique. George Brummell se trouva donc là dans un milieu éminemment propre à mettre en valeur ses hautes qualités. Il était sans rival dans l'art de se coiffer, de marcher les jours de
pluie sans crotter ses bas et de faire rôtir les toasts. Puis il inventa une nouvelle boucle de souliers. Aussi, en peu de temps, ses manières froides et languissantes, non moins que le sérieux savoureux avee lequel il promenait ses vêtements irréprochables, le rendirent le premier des maccaronies du collège et lui valurent le surnom de Buck Brummell (Ij.
A l'Université d'Oxford, où il fut après Eton, il inaugura son système de dédains calculés, qui demande de l'esprit de suite et qui n'est à la portée que des snobs vraiment dignes de ce nom : il cessa de fréquenter un de ses anciens camarades, chez qui il avait rencontré deux élèves d'un cours dont il avait décrété l'inélégance, et il lompit tout à fait avec un autre qui était entré dans un collège secondaire. Ainsi il ajoutait déjà des nuances au snobisme. En revanche, il montrait peu de goût pour le sport où l'on s'expose à des mouvements violents qui dérangent les habits: la froideur étudiée de son maintien s'accommodait mal de souquer sur un aviron ainsi qu'un homme de rien, ou de courir, la crosse à la main, avec une spontanéité
(1) Les bucks ou maccaronies, c'était alors, en Angleterre, ce que furent successivement chez nous les lioiis, fashionables, gandins, cocodès, petits crevés, gommeux, etc.
ridicule. D'ailleurs, il n'avait pas plus de goût pour les études : Buck Brummel ne pouvait se commettre avec le rudiment. Et de quoi cela lui aurait-il servi ? « Les examens sont de la pure blague. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez ; et s'il n'est pas un gentleman, tout ce qu'il sait lui est nuisible (1) ». A Oxford, à seize ans, le Beau possédait déjà les qualités qui devaient le pousser si haut dans la société anglaise : un snobisme raffiné, incomparable, et l'art de tout dire avec ce flegme imperturbable qui, toute sa vie, lui tint lieu d'esprit.
Etant encore écolier à Eton, il eut l'honneur d'être présenté au prince de Galles (2). Le futur George IV, bel homme de trente-deux ans (2), mettait alors tout son orgueil à passer pour un clubman accompli et se vantait d'être le premier gentleman de l'Europe : c'est pourquoi il avait 370.000 livres sterling de dettes, et dépensait 250.000 francs par an pour sa garde-robe. Plus
(1) Oscar Wilde, Intentions, trad. J. Joseph-Renaud, p. 294.
(2) Le prince lavait rencontré, nous dit le capitaine Gronow {Réminiscences and Recollections, t. II, p. 227), dans une laiterie que la fashion de Londres fréquentait, et que tenait, dans Green-Park, une tante de Brummell.
(3) Voyez notamment à Londres, dans la collection Wallace, son portrait par Lawrence.
tard, quand il devint régent du royaume, les passants le sifflaient dans la rue. Mais il était bon connaisseur en élégance. Aussi, lorsqu'il vit arriver sur la terrasse de Windsor, sous l'œil sans indulgence des fashionables de son entourage, Brummell très jeune et impassible, dont la mise était réussie au point d'avoir quelque chose d'exquis, et qui lui répliqua avec un flegme et une aisance de grand ton, le prince de Galles fut tout d'abord frappé. Il voulut revoir cet écolier aux gestes rares et habitués, qui parlait avec une froide humour, ainsi qu'il sied à un gentleman : une partie de jeunes gens fut organisée quelque temps après, où Hiummell parut de nouveau à son avantage. Dès lors, le futur George IV était conquis : il pria à sa table et convia à ses soupers un élégant de ce style ; peu après (1794), il lui conféra le grade de cornette dans son régiment de hussards ; et le Beau se vit, à seize ans, le favori de l'héritier des Trois-Royaumes.
Il y avait là de quoi tourner la tête à tout autre. George Bryan Brummell, simple esquire. promu capitaine à dix-huit ans, au bout de deux années de service, obtient la faveur inouïe d'être chevalier d'honneur, lors du mariage du prince avec Caroline de Brunswick. Les salons les plus
fermés de Londres s'ouvrent pour lui avec empressement : il est reçu à Belvoir chez le duc de Rutland, à Woburn chez le duc de Bedford, à Chatsworth chez le duc de Devonshire. Une cervelle méridionale aurait bouillonné et commis sans plus tarder quelques actions admirables ou stupides. Mais Brummell n'avait pas d'imagination : éprouvant peu, il se possédait bien : il supporta son succès avec une indifférence et une froideur de la plus haute élégance. C'est que sa vanité miraculeuse le mettait au-dessus de tout, et il y trouvait aisément la force de dominer sa fortune. Avec quel dédain de grand air^ par exemple, il sut accepter le grade d'officier dans un des premiers régiments de l'armée, grade que tout autre fat de sa naissance et de son âge aurait considéré comme un rêve ! Il affectait d'être si peu au courant de ses devoirs militaires qu'il ne savait même pas reconnaître son peloton. Un jour, il s'avisa d'un point de repère : le nez bulbeux, violet, inconcevable d'un homme placé au premier rang. Il galopait à travers le régiment jusqu'à ce qu'il eût rencontré cette stupéfiante protubérance. Mais il arriva que l'homme fut transféré avec son nez dans une autre compagnie, et, à la manœuvre suivante, Brummell, qui
l'avait suivi ne se trouva plus à sa place ; cela lui valut une réprimande de son colonel à qui il dut expliquer froidement combien il était invraisemblable qu1l se fut trompé.
Cependant le métier militaire ne pouvait être pour lui qu'une gêne — comme d'ailleurs tout autre métier, — car sa vie était tout à fait remplie par les soins de son élégance ; puis il n'aurait su s'accommoder d'un autre grade que celui de généralissime, et sans armée en outre. C'est pourquoi il préféra n'être que Brummell ; quand son régiment dut quitter Londres, il fit sentir au prince de Galles combien il eut été inconvenant que Brummell fût envoyé à Manchester, et il en obtint la permission de vendre sa compagnie.
11 avait alors vingt et un ans et une jolie taille avec une figure assez piquante, qu'il portait insolemment au-dessus de sa cravate considérable, le menton haut, le nez pointu, et dans les yeux cette fatuité dédaigneuse qui convient à un jeune maccarony célèbre. Il était à la mode : les snobs sont toujours heureux et comme soulagés de trouver un maître, et la fashion de Londres accepta Brummell avec joie. Son installation, 4 Chesterfield-Street, fut d'un ton parfait. 11 avait hérité de 730.000 francs, capital
GEORGE BRUMMELL, ESQ. [f
important à l'époque, mais faible cependant pour qui devait vivre au milieu des immenses fortunes de l'aristocratie anglaise. Aussi menat-il d'abord un train relativement modeste. D'ailleurs, le principe de son élégance était dans la modération : il se gardait de toute excentricité, mais les moindres choses autour de lui étaient disposées avec un soin extrême et un luxe raffiné. Son cuisinier était plein de talent et ses petits dîners, non point fastueux, mais servis à miracle. Son unique valet de chambre n'avait pas dérivai dans l'art de la coiffure. Quant à son écurie, il ne s'en occupait pas, mais il payait pension à un groom qui achetait et vendait à sa guise, et ses chevaux étaient toujours très bien tenus : encore qu'il n'aimât guère le sport, il montait comme il sied, et aux chasses de Belvoir, par exemple, qu'il n'eût pas été tout à fait élégant de ne pas suivre, il savait se faire remarquer par la perfection de ses costumes de cheval. Il montrait dans sa toilette la même modération passionnée, si l'on peut dire, et il voulait s'y distinguer seulement par ce que lord Byron a appelé : « une certaine convenance exquise en matière d'habillement ». Toute excentricité, une couleur imprévue, une coupe trop hardie lui paraissaient la marque d'un insupportable
mauvais goût. Maître de tyranniser la mode, il se contentait de la guider doucement, tout en paraissant lui obéir. De la sorte, les moindres détails de sa mise prenaient une importance savoureuse, et Ion a gardé le souvenir de l'effet qu'il produisit, par exemple, quand il parut sur le turf avec une cravate blanche et des bottes à revers blancs. — c'est, je pense, dans cette modération qu'il faut trouver la cause du long succès qu'obtint Brummell comme arbitre des élégances. On se serait engoué de lui s'il eût été excentrique, mais on s'en serait lassé. Au lieu qu'il n'amusait pas les yeux, maisil semblait ne s'adresser qu'aux connaisseurs : tout le monde voulut en être.
Le capitaine Jesse nous a dépeint ses ajustements avec une minutie impitoyable en vérité, mais on doit la lui pardonner. L'esprit même de Brummell, c'est son costume : son gilet est une anecdote, ses escarpins une épigramme. — et de quel effet eussent été ses sarcasmes, s'il ne les eût jetés du haut de sa cravate ! Mettez-le nu, cet humoriste : il n'est plus qu'un fade railleur. Mais habillez-le et vous lui rendez son empire, car c'est par les manières, plus que par l'esprit, qu'il régna. Sachons donc qu'il portait alternativement, comme tous ses contemporains, ou
la botte allemande et le pantalon par-dessus, ou la culotte de peau de daim et la botte à revers; un gilet gris fauve, emprunté au costume des clubistes whigs, complétait sa toilette du matin. Le soir, on le voyait invariablement avec un habit bleu à boutons unis, un gilet blanc et des pantalons noirs parfaitement justes boutonnant sur le cou de pied, des bas de soie rayés et un chapeau à claque (1) ». Cette toilette, d'une simplicité terrible, que rehaussait seulement la mince ligne d'une chaîne de montre, Brummell savait la rendre incomparable par la perfection où il la menait. « Point de parfums, disait-il dans sa jeunesse, mais du linge magnifique, en abondance, et blanchi à la campagne (2) ». Il y a loin de cette sévère et classique correction à l'élégance en quelque sorte anecdotique qu'ont montrée par la suite un grand nombre de ses imitateurs.
11 ne lui fallait pas beaucoup plus de deux heures pour mener à bien les rites de son ajustement, auquel le prince de Galles, son rival, venait souvent assister. C'est le nœud de sa cravate qui était en quelque sorte la fleur et le
(1) Forgues, Originaux et beaux esprits de l'Angle' terre contemporaine, t. I, pp. 65-66.
(2) Forgues, p. 69.
miracle de sa toilette, et c'est par l'art avec lequel il savait en disposer les plis qu'il se montra réellement de mille coudées supérieur à ses infimes contemporains (1). Il ne réussissait pas invariablement un tel chef-d'œuvre. Souvent un monceau de blancs tissus froissés encombrait son cabinet : « Que voulez-vous? Ce sont nos erreurs », disait-il.
Une fois vêtu, les mains voilées par des gants qui dessinaient la forme de ses ongles, il coiffait ses boucles savantes d'un chapeau et sortait dans son curricle, à moins que sa chaise à porteurs, doublée de satin blanc et où ses pieds reposaient sur une fourrure blanche, ne l'attendît à la porte de son boudoir pour le conduire, intact, à quelque bal où il daignait montrer son ajustement. Or on peut croire que son entrée
(1) Il avait remplacé les làclies et molles mousselines que l'on portait avant lui par un tissu légèrement empesé. « Le col fixé à sa chemise était si grand qu'avant qu'il fût replié il cachait complètement sa tète et sa figure, et la cravate blanche avait au moins un pied de haut. Le premier coup d'archet était donné au col de la chemise, que Brummell repliait à la mesure convenable ; puis alors, debout devant la glace, par une pression douce et graduelle de la mâchoire inférieure, il rabaissait la cravate à des dimensions raisonnables, la forme de chaque pli successif étant donnée par la chemise qu'il venait de rabattre ». (John Lemoinne, dans la Revue des Deux-Mondes, août 1844, p. 471),
GEORGE BRUMMELL, ESQ. i'à
dans un salon n'était pas celle de n'importe quel jeune buck satisfait de son costume et préoccupé de l'effet qu'il va produire. Une dame du plus haut rang recommandait à sa fille de se bien tenir et de tâcher de plaire à M. Brummell, si celui-ci lui parlait. C'est que le simple esquire était fort au-dessus de tous les lords d'Angleterre : il était roi en vérité, roi absolu du royaume immense et discipliné des snobs. Son tailleur Meyer aurait plus volontiers inscrit sur sa porte : « Fournisseur de M. Brummell », que : (( Fournisseur de Sa gracieuse Majesté », et tout ce qui se piquait d'élégance et de dandysme ne pouvait souhaiter un avantage plus appréciable que d'être vu en sa compagnie, ni espérer de produire quelque effet avant que d'avoir été approuvé par lui. Gomme quelque fat lui réclamait de l'argent, il se trouvait en situation de lui répondre avec insolence : — a L'autre jour, quand vous passiez à la porte du club, je vous ai fait un signe de la main, et je vous ai dit : « Bonjour, Jimmy ! » Ne sommes-nous pas quittes? » Ce n'est là qu'une boutade, prétendez-vous ! Mais Brummell seul pouvait s'en permettre de semblables, car, seul, il avait su rendre inestimables
ses moindres attentions — ses moindres faveurs, pourrait-on dire — par le prix qu'il affectait lui-même de leur donner.
Aussi le voit-on entouré, à Londres, d'une suite et comme une cour de snobs, qui s'inspirent de ses manières, et qui reproduisent de leur mieux son air d'ennui et ses froids sarcasmes. '( J'aimais les dandies, dit Byron (1), ils ont toujours été très polis pour moi, quoique en général ils détestassent les gens de lettres. Ils ont diablement persécuté et mystifié M""- de Staël, Lewis et tant d'autres ». La pauvre baronne, en effet, d'une intelligence si admirable, s'inquiéta beaucoup de plaire à Brummell, et cela fut sûrement un peu ridicule... En bonne française, elle dut se dépenser, avoir de l'esprit, ne pas insister, être vive, polie, cordiale et fine. Que cette manière-là sembla donc de mauvais ton ! Un jour qu'il marchait dans Saint- James-street en compagnie de quelque niais de la Chambre des Lords, Brummell demanda tout à coup à son compagnon : — Comment nommez-vous ces choses que vous avez aux pieds ? — Mais... des souliers ! — Ah! ce sont vraiment des souliers? répliqua le dandy en lorgnant
(I) Moore, Mémoires de Byron, l. II, p. 464.
GEORGE BRUMMELL, ESQ. lii
avec curiosité. Je les avais pris pour des pantoufles (1) )). Voilà une plaisanterie tout à fait dignedeBrummell. Lesel en est grossier, ditesvous, et le sujet paradoxalement sot. Mais par de semblables traits, le Beau séduisit Londres. Voudriez-vous qu'il eût accordé quelque attention à une femme de lettres? Le nombre des objets auxquels il est convenable qu'un gentleman s'intéresse est petit, et M™^ de Staël n'en est point.
Au reste, pour Brummell, le prince de Galles lui-même en était à peine. Le prince qvait été subjugué par le simple esquire : lui qui voulait être le a premier gentleman de l'Europe », il ne se trouvait, dans son propre pays, que le second. Il dépensait des sommes énormes pour sa toilette : sa garde-robe lui coûtait 250.000 francs par an vers 1790; à sa mort, ses vieux habits se vendirent pour 37o.OOO francs, et lord Chesterfield paya 5.500 fr. un manteau dont la garniture en avait valu plus de 20.000 (2). Pourtant Meyer, le premier tailleur de son temps, disait à ses pratiques : — u Voici l'étoffe
(1) Forgues, p. 67.
(2) Que l'on veuille bien considérer qu'un manteau de 20.000 francs en coûterait sans doute 50, 000 aujourd'hui. Du temps de Balzac encore, l'on était follement riche avec 100.000 francs de rentes...
choisie par le prince de (ialles, mais voilà celle que M. Brammell préfère », et les pratiques demandaient la seconde. Malgré ses ressources modestes, c'était ainsi Brummell qui menait la mode et donnait le ton, et le prince, quoi qu'il en eût, était vaincu par son favori. Mais il l'aimait et il l'admirait. 11 avait senti dès l'abord, dans Técolier dEton, les seules qualités auxquelles lui-même fut sensible : cette élégance glaciale et ironique, ces manières d'une correction dédaigneuse, cette insolence si outrée qu'elle en devenait pittoresque, c'était l'idéal du prince anglais, et Brummell les avait, a N'y a-t-il pas des amitiés qui prennent leur source dans les choses du corps, dans la grâce extérieure, comme des amours qui viennent de l'âme, du charme immatériel et secret?... Telle fut l'amitié du prince de Galles pour le jeune cornette de hussards : sentiment qui était de la sensation encore, le seul peut-être qui pût germer au fond de cette âme obèse, dans laquelle le corps remontait (1) )).
Le Beau n'épargnait pas le prince dans ses sarcasmes. Ce ton de raillerie méprisante, il n'aurait pu s'en séparer sans se priver de la
(1) Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell (éd. Lemerre), p. 34.
meilleure part de son élégance. George supportait son insolence comme il aurait supporté les caprices d'une femme dont les caprices sont la grâce. Cependant Brummell, vraiment ivre de vanité et d'impertinence, en vint à pousser ses taquineries jusqu'à les rendre cuisantes. Le prince commençait, à son grand désespoir, d'acquérir du ventre ; or, le dandy, non content de rester mince, l'en plaisantait sans cesse, et il s'amusait au jeu dangereux de le surnommer Big-Ben (Gros-Benjamin), du nom d'un Suisse énorme qui était le portier de Carlton-House. Puis, la maîtresse de George, M""® Fitz-Herbert, prenait aussi de l'embonpoint, et les mauvais plaisants l'appelaient Benina. Elle était au plus mal avec Brummell, qui la couvrait de ses railleries brutales : à un bal où le prince l'avait prié de faire avancer la voiture de mistriss (madame) Fitz-Herbert, l'insolent, dit on, appela les gens de mistress (maîtresse) Fitz-Herbert. Aussi, un jour, le gros George, exaspéré par tant de plaisanteries blessantes, pria son favori de ne plus se présenter à Carlton (1), et Brummell se retira avec flegme.
(1) On a raconté qu'une nuit, s'apercevant que le Champagne manquait, le Beau jeta au prince son hôte : « George, mon cher, sonnez donc » ; le prince sonna, mais il dit au
Cette disgrâce n'atteignit nullement sa situation mondaine : les snobs continuèrent à l'admirer : autant qu'avant, il resta à la mode ; et c'est là ce qui montre quel étonnant empire il exerçait. A ce moment d'ailleurs, sa vanité et son insolence deviennent vraiment héroïques. Loin de céder devant le prince, il se raidit glorieusement dans son attitude : pour lui, le régent des Trois-Royaumes n'est qu'un gentleman trop gros qui s'est brouillé avec G.-B. Brummell esq. ; tant pis pour ce gentleman, M. Brummell ne le connaît plus, et il considère qu'il n'est plus du monde. Un jour, comme la voiture du prince s'arrête devant un monument public, les sentinelles rendent les honneurs, et Brummell qui passe au même moment, feignant de ne pas voir l'équipage, répond modestement à leur salut. Il dit superbement de son rival : — (( C'est moi qui l'ai fait, je saurai bien le défaire ». 11 prétend qu'il va remettre le vieux roi à la mode. Il se montre plus dégoûté, plus froid, plus méprisant, plus raide que jamais. Un soir, nous raconte le capitaine Jesse, M. Henry Pierrepoint, sir Henry Alildmay, lord
valet qui se présenta : « Faites avancer la voiture de M. Brummell ». Cependant Brummell s'est toujours défendu de cette histoire, (ju'il traitait de « positivement vulgaire ».
Alvanley et M. Brummell, ayant gagné une forte somme au jeu, donnaient un bal. M. Brummell avait consenti à ce que leprince de Galles fût invité. Lorsque l'on annonça son arrivée, les quatre dandies prirent chacun une bougie et allèrent le recevoir dans les formes. « Pierrepoint, qui connaissait le prince, se tint près de la porte ; Mildmay, comme le plus jeune, était vis-à-vis ; Brummell et Alvanley à côté. Le prince entra, parla poliment à Pierrepoint, à Mildmay et à Alvanley, puis il se tourna du côté de Brummell, le regarda, et se retourna sans avoir l'air de le connaître. Ce fut alors que Brummell, saisissant avec infiniment d'esprit et de promptitude l'hypothèse qu'ils étaient inconnus l'un à l'autre, dit tout haut à son vis-à-vis:
— {( Alvanley, qui est ce gros homme de vos amis ? )) Ceux qui virent leprince à ce moment
— ajoute le capitaine Jesse — disent qu'il fut piqué au vif par le sarcasme ». On le peut croire.
Au moment de sa brouille avec le prince de Calles, Brummell touche au point culminant
de son succès et de sa gloire. Tout Londres s'incline devant sa contenance froide et ennuyée. On l'invite et on le recherche : il est le roi de la mode, le dieu des salons, le maître de la conversation, et. pour tout dire, dans la société la plus snob qui soit, il tient en échec le prince de Galles à son cercle.
Qu'a-t-il donc de si séduisant ? On dirait qu'il ne cherche qu'à déplaire, qu'à froisser même. Ses « mots » sont brutaux comme des coups de poing, et très peu dépassent l'insolence pour s'élever seulement jusqu'à l'impertinence. Un jour, il rencontre au Parc un jeune homme dont les cheveux étaient ridiculement frisés et qui menait à côté de lui, dans son curricle, un gros caniche : — « Voiture de famille, n'est-ce pas ? » lui dit-il. Voilà peutêtre un trait assez fin, mais en revanche, combien de ses réparties nous paraissent simplement malséantes ! A quelque bourgeois qui osait le prier à dîner, il réponda vec une lourde vanité : — « Je veux bien, mais à condition que personne ne le saura ». Ce n'est certes pas là de l'esprit, et l'on ne saurait donner tort à ceux qui répliquaient par des grossièretés à des traits de ce genre. Un brasseur très riche, l'alderman Combes, avait perdu au jeu une grosse somme
GEORGE BRUiMVELL, ESQ, 21
contre Brummell ; celui-ci lui dit en ramassant ses guinées : — a Merci, alderman, désormais je ne boirai plus d'autre porter que le vôtre. — Je souhaite, Monsieur, lui répondit l'alderman, que tous les autres vauriens de Londres en fassent autant ». Quelle fut, à ce coup, la figure du Beau ? Il dut rire, puisqu'il ne se fâcha point. Mais un dandy ne devrait jamais être battu.
Ainsi les « mots ». de Brummell sont sans pointe : ils ne piquent pas, ils assomment. Certes, leur ironie brutale, leur insolence crue se seraient vite appelées chez nous de la grossièreté ou même de l'effronterie, et ce dandy, dont les traits charmèrent Londres, n'aurait pas fait grande figure dans les salons français de son temps. Mais qu'eùt-ce été si l'on y eût lu ses petits vers et ses lettres ? Il en est quelques-unes adressées à des dames ; jaçnais on ne vit une phraséologie plus froidement prétentieuse (1).
(1) Goûtez plutôt ce morceau qui n'est pas encore l'un des plus mauvais : « Il paraît, chère lady, ijue vous ne voulez pas me confier votre portrait, même pour deux pauvres heures. Le seul expédient désolé qui me reste pour avoir vos traits chéris sera de le retracer d'après mes souvenirs. Ne voulant pas mériter le reproche d'en user trop lihrement avec vous, je ne garderai point le gant qu'hier vous me jetâtes à la tète, comme on jette les six pence de l'aumône
Or, un homme qui écrivait de la sorte pouvait-il ravir le cœur de ses belles amies? A vrai dire, Brummell ne s'en souciait guère : les femmes tiennent peu de place dans sa vie. Il eut des bonnes fortunes innombrables, nous laisse entendre son biographe. Cela se peut : il était à la mode. Mais il n'éprouva point de passion, que l'on sache, et il n'en fit pas davantage. C'est que les femmes, — les ladies elles-mêmes, — veulent qu'on les aime un peu et qu'on leur manque de respect avec délicatesse. Or, Brummell était Anglais ; les finesses du cœur et la galanterie n'étaient point son fait : encore aujourd'hui les gentlemen obtus et protestants, ses compatriotes, ignorent le milieu entre la
dans le chapeau suppliant d'un pauvre diable ; et laissez-moi vous assurer que j'ai à la fois et trop de respect pour vous, et, quoi qu'on en puisse penser, trop peu d'égoïste vanité pour avoir nourri, ne fût-ce qu'un traître instant, l'impertinente résolution de vous dérober ce gage. Peut-être vous ètes-vous irritée à tout jamais contre moi pour ce vol qualifié. Je n'ai d'autre excuse à faire valoir que celle de la folie, mais vous savez que vous êtes un ange égaré dans nos sphères terrestres, et que, dès lors, votre plus bel attribut doit être une clémence sans bornes. Vous vous montrez, cependant, capricieuse et volage dans vos dispositions séraphiques ; et si vous n'avez pas d'ailes, vous avez des armes terribles, qui sont le mauvais vouloir et la froideur, dont vous pouvez accabler, malgré sa profonde componction,
votre misérable esclave,
plus grossière débauche et la passion conjugale : et l'amour est pour eux un sujet dont on parle lourdement au fumoir avec un sourire goujat, mais dont on ne saurait badiner devant les dames. Puis, — ce morne dandy ! — on ne pourrait prétendre qu'il ait jamais été ému autrement que par la vue d'une cravate ou par le goût d'un mets. Au moins Ihistoire d'un Richelieu est ennoblie par les efforts que le maréchal fit en vue de plaire. Mesurez la différence de sa fatuité fine à la vanité brutale d'un Brummell : quand le roué français vit pour distraire et pour caresser, le dandy, figé dans sa roide attitude, ne s'efforce qu'à étonner, et il exagère encore l'insolence et le mépris qu'il affecte, afin de séduire mieux.
Car c'est précisément par cette exagération que Brummell plaît à ses compatriotes. Poussés à ce degré, en effet, l'insolence et le mépris atteignent au paradoxe, ils deviennent pittoresques, il ne reste qu'à en rire. Comme un jeune homme, après avoir offert à Brummell un bon dîner, lui proposait encore de le conduire en voiture à un bal où tous deux étaient invités, le Beau répondit à son hôte : — « Cela ne se peut ; il serait inconvenant, en vérité, que l'on nous vît arriver, moi dans la voiture, et vous
derrière ». Comment se fâcher d'une telle boutade ? L'insolence en est si outrée qu'elle devient drôle : c'est un comique très particulièrement anglais, c'est de V humour. — Or, rien n'est plus éloigné de notre goût français (1). Alors que l'humour repose sur la pure fantaisie, notre comique à nous est basé sur l'observation et il confine à la satire. Nous voulons qu'il soit raisonnable et humain avant tout ; c'est pourquoi certaines comédies de Molière sont presque tragiques et certains traits de Chamfort tout à fait tristes. L'humour, au contraire, ne se soucie nullement du sens commun, il est sans limites et sans proportions (2), il s'appuie sur l'invraisemblable, et l'absurde est un de ses principaux éléments : c'est la plaisanterie du clown qui pose au milieu du cirque une porte composée seulement de deux montants et dont on pourrait faire le tour, par laquelle il passe imperturba-
(1) Bien entendu, lorsque j'oppose le comique français à l'humour anglais, je ne prétends pas qu'il ne se trouve en France des humouristes de premier ordre, et en Angleterre des auteurs tout à fait spirituels... Pourtant, le pesant badinage de Pope est bien caractéristique 1 Voy. Taine, Hist. de la liit. anglaise, t. IV, pp. 194-5.
(2) Ainsi, dans la littérature, un des traits de l'humour, c'est de donner aux digressions une importance et un développement disproportionnés avec le sujet même. Voyez Sterne, par exemple, ou encore Dickens, dont certains romans, comme Pickwick, n'ont pas du tout d'afl'abulation.
GEORGE BRUMMELL, ESQ. 2o
blement. Dans la conversation, une chose manifestement paradoxale, dite avec le plus grand sérieux, voilà de l'humour ; et plus la chose est invraisemblable, et plus le sérieux avec lequel elle est dite est grand, plus c'est drôle : tout le plaisant est dans cette disproportion et dans ce disparate. — C'est qu'il faut aux Anglais un fort aiguillon pour s'exciter à rire ; le comique fin des choses ordinaires ne suffit pas à mettre en branle leur imagination. En revanche, leur humour nous dépasse souvent et rebute notre goût : d'ordinaire, sa saveur est, si l'on veut, trop forte ou trop grossière pour nous, et il nous surprend, nous étonne plus qu'il ne nous fait rire.
Voilà pourquoi Brummell, avec sa fantaisie brutale et vigoureuse, n'aurait eu peut-être aucun succès dans un salon français, alors qu'il plut tant à ses compatriotes. Certains mots qu'on lui prête sont les meilleurs exemples d'humour que l'on trouverait à citer. Un jour, on dit au club : — (( Brummell, où donc avez-vous dîné hier ? — Chez un nommé R..., répondit-il. Je présume qu'il désire que je fasse attention à lui, c'est pour cela qu'il m'a donné à dîner. Je m'étais chargé des invitations, j'avais prié Alvanley, Pierrepoint et quelques autres. Le
dîner était parfait, mais, mon cher, concevezvous mon étonnement quand jai vu que M. R... avait Teffronterie de s'asseoir et de dîner avec nous ?» Il a ce flegme, ce sang-froid, ce sérieux de pince-sans-rire indispensables à Ihumouriste : il parle avec une impassibilité dangereuse. Aussi ses a mots » ne sont-ils comiques que dans sa bouche, et il faut qu'on se représente Brummell en les lisant. Un jour lord Bedford sollicite l'avis du Beau sur un nouvel habit qu'il portait ; le dandy l'examine gravement durant quelques minutes, puis, voyant que le lord attend sa décision avec angoisse, il prend le collet entre le pouce et l'index et demande sur un ton de surprise indignée : — (i Voyons, Bedford, pouvez-vous appeler cette chose-là un babil? » — Si l'on ne sait imaginer la figure déconfite du pauvre lord, qu'y a-t-il de piquant dans cette anecdote?
Donc Brummell, humouriste merveilleux, sut distraire violemment la société la plus ennuyée de la terre, et par le genre de plaisanteries qui lui convenait le mieux. Mais cela ne suffit point à expliquer son succès ; surtout à Londres, on ne devient pas le roi de la mode par l'esprit. Car la société anglaise est, plus qu'aucune autre, entravée parles idées reçues, confite en préjugés.
i( garrottée de convenances (1) », et envahie par le snobisme. Thackeray n'a nullement exagéré ses peintures : lisez les souvenirs de Thomas Raikes (2) ; ce gentleman figurerait bien dans le Livre des Snobs. Ayant abandonné le commerce de son père, sa seule occupation est de faire de belles connaissances, de se tenir au fait des événements de la cour et d'étudier Talmanach de la pairie. Le plus heureux jour de son existence fut sans doute celui où il put dire devant ses amis de la Cité : « Mon honorable ami lord*** », à moins que ce ne soit celui où il put entretenir lord Wellington durant quelques instants. Comme tous les niais il ne soccupe que de politique ; le monde se partage à ses yeux en ichigs et en tories. Et ce Raikes est un des admirateurs, un des sujets de Brummell. Croit-on qu'il le fût resté si le Beau, par quelque excentricité de costume par exemple (3) , avait choqué les a convenances » ? L'esprit le moins libre et le plus sot qui existe, c'est sans
(1) Lemaître, (art, cité).
(2) A portion of the journal hept by Thomas Raikes (London, 18.57). Voy. Edmond Villetard, dans la Revue contemporaine, janvier-février 1857.
(3) Qu'on compare le morne dandysme d'un Brummell à la truculente recherche d'un Barbey d'Aurevilly : on mesurera toute la différence du paradoxe anglais avec la fantaisie française.
doute celui d'un snob anglais, retranché derrière ses préjugés où il reste inattaquable parce qu'il méprise d'avance tous ceux qui ne les partagent point. C'est pourquoi Brunimell dut baser tout son dandysme sur les convenances, — et sa seule originalité fut de les respecter plus que personne.
Il fit du snobisme sa spécialité : il le cultiva avec imagination, avec humour ; il le perfectionna, le poussa jusqu'à l'art. D'ordinaire, les snobs se cachent de l'être. Brummell, au contraire, fut snob avec éclat, avec ostentation ; il érigea le snobisme en système. Toutes ces choses généralement considérées comme frivoles : les toilettes, les manières, les relations, il affecta hautement de les regarder comme les plus importantes et de les mettre bien au-dessus de l'intelligence, de l'esprit, du talent, et des qualités morales. Savoir se vêtir et porter négligemment ses habits bien coupés, saluer quelques personnes qui sont à la mode, ignorer les autres, être rencontré seulement là où il est élégant d'aller et en bonne compagnie, paraître enfin, c'est la seule occupation d'un snob, mais il n'ose l'avouer. Brummell proclama que c'était un art auquel on pouvait consacrer sa vie. Avec lui, le snobisme cessa d'être hon-
teux; il s'en orna ; il le vanta — avec une conviction humqjLiristique. De la sorte, il fit de la plus basse vanité mondaine une qualité, ou mieux encore : un défaut de raffiné, un travers honorable, et presque un art. Bref, par son exemple, il justifia la fatuité aux yeux des snobs.
Or, remarquons que Brummell, tout en se flattant d'être snob, — et parce qu'il s'en flatte — cesse de l'être, il n'imite plus, il innove au contraire. Loin d'obéir à la mode, il la dirige et il la fait. Et ce snobisme volontairement outré, qui se dépasse lui-même et devient comme un sentiment nouveau, c'est le Dandysme.
Depuis qu'avec un talent exquis Barbey d'Aurevilly a écrit une théorie et comme l'évangile du Dandysme, on a beaucoup abusé de ce mot. En réalité, il n'y eut jamais qu'un Dandy : Brummell. Ce phénomène paradoxal d'une vanité et d'une insolence poussées bien au-delà du cynisme, jusqu'à un tel point qu'elles touchent à l'imagination et à l'art, et qu'elles amusent, et qu'elles séduisent, ne s'est produit qu'une fois. Beaucoup de personnages ont eu des éclairs de Dandysme, mais aucun ne lui a dû exclusivement son succès. Assurément ce fut par Dandysme qu'Alcibiade coupa la queue de son chien ; et quand Mérimée, entrant à la
Comédie-Française, un soir que l'on jouait une pièce de lui, s'entendit outrageusement siffler, ce fut encore par Dandysme qu'il réclama qu'on lui prêtât une clef afin qu'il pût siffler avec les autres (1) ; mais Alcibiade ne rougit point, par la suite, de devenir un homme politique. Mérimée s'occupa sérieusement à écrire, de sa propre main, quelques chefs-d'œuvre, — et voilà qui leur nuit furieusement, n'est-ce pas, si on les compare à George Bryan Brummell, qui ne s'abaissa jamais jusqu'à paraître désireux de quelque chose. Lauzun même, que Barbey d'Aurevilly a comparé à notre Beau, fut un homme d'action ; il s'appliqua avec la plus énergique habileté à conquérir le cœur de la Grande Mademoiselle, et s'astreindre de la sorte à poursuivre longuement un projet, cela est fort peu dédaigneux et très éloigné d'un Brummell. Au reste, le Dandysme est sans doute un aspect exclusivement anglais de la vanité. A Londres, le Beau plaisait à force de déplaire ; à Paris, il eut passé tout simplement poui- mal poli. Au reste y eut-il jamais un homme plus foncièrement anglais que lui ? Il a cet air de
(1) A. Houssavc, Confessions, II, Autographes, p. IV ; III, p. 88.
spleen et d'indifférence, ce maintien glacialement correct qui constituent (( l'élégance britannique ». Dédaigneux même des femmes, il promène au-dessus de sa cravate une figure inexpressive, dont le regard froid ignore les choses qui l'entourent et ne s'éclaire jamais. Il examine un instant celui qui l'aborde avant de le reconnaître, « portant écrit sur son front — en anglais — cette insolente inscription : — (( Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ( 1 ) ? )> 11 le salue avec une dignité moqueuse. Il ne s'intéresse pas, ce serait le comble du vulgaire. Sa plaisanterie n'est qu'un sarcasme. Il ne vise qu'à déconcerter. « Le monde finit à ses ongles : l'enthousiasme, l'admiration, l'amour même, et tous les sentiments qui pourraient rompre la glace dont il s'enveloppe comme d'une armure lui sont interdits (2). » Ainsi fait, Brummell pousse à l'extrême quelques caractères de sa race : c'est un type national. Il ne pouvait avoir de succès qu'en Angleterre : (( Richelieu ou Létorière, transportés en Poméranie, auraient plu et charmé encore ; Brummell diminuait à Douvres ; à Calais, il n'existait plus (3) ».
(1) Paul de Saint- Victor (art. cit.).
(2) Id.
(3) Id.
32 é LES DANDYS
Sa brouille avec le prince de Galles n'avait nullement atteint sa situation mondaine ; au contraire, il en avait pris une importance nouvelle. Mais, un jour, ce fut l'argent qui lui manqua. Quelque ménager qu'il eût été de son patrimoine, les 750.000 francs dont il avait hérité n'avaient pu suffire à son train de vie, dont la modération raffinée lui coûtait cher. Et un Brummell ne saurait restreindre ses dépenses sous le fade prétexte qu'il n'a plus d'argent, rien ne serait moins élégant : il sied qu'il les augmente, au contraire. Donc, le Beau lit des dettes ; il emprunta à des usuriers, à ses amis, puis même à ses connaissances. Il recourut au jeu, mais lorsqu'il gagnait, il jouait jusqu'à ce qu'il reperdît. Enfin, un soir, il dut sortir en fiacre, il n'avait plus sa chaise à porteurs. Les dernières livres sterling qui lui demeuraient s'étaient évanouies, et la prison pour dettes le menaçait. Il ne lui restait qu'à disparaître, car
si un homme d'esprit peut tirer de la pauvreté quelques effets ingénieux, un Dandy anglais ne saurait montrer une telle souplesse. Donc, le 16 mai 1816, Brummell prit sa plume, et traça ce billet :
(( Mon cher Scrope, prêtez-moi donc 200 louis. La banque est fermée, et tout mon argent est dans le trois pour cent. Je vous rendrai cela demain matin ».
Son valet lui rapporta la réponse suivante :
(( Mon cher George, c'est bien malheureux, mais tout mon argent est dans le trois pour cent )).
Et le soir même, le Beau, plus élégant, plus impassible, plus persifleur que jamais parut à l'Opéra. Une chaise de poste l'attendait à la porte. 11 y monta après la représentation. Le lendemain matin il arrivait à Douvres. Quelques heures plus tard, il débarquait à Calais. C'en était fait : George Bryan Brummell avait abdiqué, et il ne devait jamais retrouver son royaume.
11 se logea chez le libraire Leleu, dans un appartement de quelques chambres. Il avait emporté de Londres 2o.000 francs qu'il
employa à acheter des meubles de Boule, à tendre sa salle à manger, à faire paver son antichambre en blanc et noir, à compléter sa collection de tabatières : il gardait, dans un secrétaire incrusté de cuivre, un service de Sèvres ancien dont chaque assiette était le portrait d'une des beautés célèbres du xyii*" et du xviii'^ siècles. — Une fois son argent dépensé de la sorte, il n'eut plus rien, mais ses anciens amis de Londres lui envoyaient quelques sommes et la duchesse d'York, chez qui il avait beaucoup fréquenté jadis, lui faisait parvenir de temps en temps un portefeuille ou une bourse contenant des billets de banque. Puis Calais était sur la route de Paris ; beaucoup d'Anglais y passaient, et les dandies priaient Brummell à dîner. 11 est vrai que celui-ci. toujours magnifique, les invitait à son tour.
Car il vivait à Calais comme naguère à Londres, et la ruine ni l'exil n'avaient eu le pouvoir de lui faire changer une de ses habitudes, à cet étrange héros. Comme autrefois, la semelle de ses bottes était soigneusement vernie : — « Si l'on ne fait pas vernir toute la semelle, comment s'assurer que le tranchant le sera ? '( Comme autrefois, il s'habillait, persiflait, méprisait et régnait — mais c'était sur Calais. Ses journées
étaient parfaitement réglées, il perdait très méthodiquement son temps et ne faisait rien, mais avec ordre, a II se levait à neuf heures, déjeunait avec du café au lait, lisait le J/or/n'rîr/ Chronicle. A midi, il commençait sa toilette qui durait deux heures, puis il tenait son lever, comme M. de Taileyrand. A quatre heures, il allait se promener dans la rue Royale comme il faisait jadis à Saint-James-Street. A cinq heures, il rentrait s'habiller pour dîner (1) ». Etson dîner n'était pas une mince affaire, car il aimait à manger finement et copieusement : les émotions que procure la bonne chère ne sont-elles pas les seules qu'un Dandy puisse affecter de ressentir ? Il faisait venir son repas de l'hôtel Dessein à six heures précises. (( Une bouteille d'ale accompagnait le premier service, un verre d'eau-de-vie marquait le milieu du repas, et le dessert était arrosé d'une bouteille de Bordeaux dégustée à petits coups... (2) ».
C'est ainsi que George Brummell usait à Calais sa vie de roi déchu. On peut croire qu'il regrettait le temps de sa gloire passée ; sans doute son insolence magistrale tournait quelque peu à l'aigre, et son méprisant humour d'autre-
(1) Lemoinne, p. 479.
(2) Forgues, p. 86.
fois devenait amer (1). Mais il avait conservé cette dignité railleuse qui avait été son élégance, et il trouvait toujours dans sa vanité la force d'être Brummell. En septembre 1821, George IV, allant en Hanovre, coucha à Calais ; le Beau fut s'inscrire chez son roi, mais il ne tenta pas d'obtenir une audience. Comme il retournait chez lui, il se vit arrêté par la foule : la voiture du prince passait, tout le monde se découvrit, et George reconnut son ancien favori : — a Mon Dieu ! Brummell ! » s'écria-t-il, mais il n'ajouta rien, et le Dandy, très pâle, rentra. Le soir, on donnait un grand dîner en l'honneur du roi et l'on avait demandé à Brummell de prêter son valet de chambre qui était fort bien stylé. Le Beau consentit. Même il fit présenter par le domestique quelques bouteilles de marasquin, que George IV affectionnait. Mais le roi ne voulut s'apercevoir de rien, et le lendemain, en s'embarquant, il dit avec une sorte de fierté : — « Je quitte Calais, et je n'ai pas vu Brummell... (2). ))
(1) Voyez dans Pelham, le chap. xxxii.
(2) George IV, a le plus misérable, lâche et égoïste chien qui ait jamais été roi », nous dit Granville, avait été fort beau. Mais, peu à peu, il était devenu ridiculement gros (voyez à Londres, dans la collection AVallace, son portrait par Hoppner). Depuis 1822 environ, envahi par l'obésité, il
Et le Dandy en exil continua de mener sa vie monotone. Plusieurs années encore, les libéralités de ses anciens amis l'entretinrent. Puis on réussit à le faire nommer consul d'Angleterre à Caen : c'était un revenu de 10.000 fr. par an. Il accueillit la nouvelle avec cette hauteur ironique à laquelle il n'était plus en son pouvoir de renoncer, et il se prépara lentement à quitter Calais. Tout d'abord il lui fallut désintéresser ses créanciers, et se séparer de ces lourds meubles de Boule et de ces porcelaines qu'il consentait à paraître aimer. La vente, faite à grand fracas en Angleterre, produisit des sommes énormes : George IV acheta 200guinées, dit-on, un service à thé. Pourtant, tout cela suffit à peine à payer les dettes de Brummell, quidut engager les quatre cinquièmes de son traitement, afin d'obtenir de son banquier 12.000 francs dont il avait besoin. Tout compte fait, il lui restait pour vivre 2.000 francs par an.
s'était retiré à Brighton, puis à Windsor avec sa maîtresse, lady Coningham, et il ne se montrait en public que le moins possible. Il usa ses dernières années à s'enivrer de cherrybrandy. Devenu presque aveugle, il se figurait avoir commandé une division à Waterloo. Il avait dépensé à s'habiller des sommes énormes. Après sa mort, en juin 1830, on retrouva dans sa garde-robe, tous les effets qu'il avait portés depuis cinquante ans. Ils contenaient 500 porte-monnaies et des liasses de lettres d'amour qui furent détruites.
Ses affaires réglées de la sorte, il s'en alla passer une semaine à Paris. Il promena sur les boulevards son élégance un peu surannée, fut reçu dans le meilleur monde, et dîna avec ïalleyrand chez l'ambassadeur lord Stuart de Rothesay. Puis il acheta mille objets inutiles et une tabatière qui lui coûta 2.500 francs, son revenu de plus d'une année. — Enfin, le 5 octobre 1830, il entra à Caen dans une chaise à quatre chevaux, qui le déposa à la porte du meilleur hôtel, où il se fit servir le meilleur dîner, qui lui parut très médiocre. « J'ai eu à subir ici, écrivait-il peu après, toutes les horreurs de l'exploitation la plus éhontée dans un des pires hôtels qui puissent exister au monde. Pendant sept jours, j'ai rongé, en ce charnier, des os sur des torchons indescriptibles. » Il était alors installé confortablement dans un grand appartement d'une maison appartenant à \|me Guernon de Saint-Ursin, rue des Carmes. On l'avait accueilli avec distinction : le cercle l'avait reçu sans ballottage, et les salons de Caen s'étaient ouverts devant lui, aussi bien ceux du (( juste milieu )) que ceux où Louis- Philippe passait pour un tyran usurpateur. Or, en tant que personnage officiel, Brummell aurait pu se trouver embarrassé de cet empressement
de (( l'opposition », et tout autre consul d'Angleterre que lui, eût cru nécessaire, peut-être, de fréquenter surtout la société orléaniste. Mais le Beau n'avait pas de ces soucis de fonctionnaire. Il allait dans les maisons où l'on dînait bien, et plutôt chez les légitimistes. Le préfet de Louis-Philippe ne l'ayant point invité au dîner de la St-Philippe, il ne se rendit pas au bal qui suivit, et comme on lui demandait pourquoi on ne l'avait pas vu le jour de la fête du roi :
— {( Quel roi? demanda le consul d'Angleterre.
— Mais... le roi des Français ! — Ah ! vous voulez dire le duc d'Orléans ?... J'ai envoyé à la soirée mon valet de chambre ».
A cette époque, Brummell avait cinquante cinq ans, et ce n'était plus — hélas ! — qu'un vieux beau dans des vêtements démodés. Sans doute il s'habillait toujours avec le même soin qu'autrefois, le nœud de sa cravate était toujours miraculeux, mais ses costumes, naguère parfaits, semblaient aujourd'hui un peu usés...
(( Il portait, nous dit Jesse, un gilet de cachemire qui devait avoir coûté une centaine de louis ; le fond en était clair, et quoiqu'il eût déjà subi plusieurs hivers, il était aussi bien conservé que Brummell lui-même, peut-être parce que la redingote était tou j ours boutonnée » .
— Ainsi Brummell fermait sa redingote pour ménager son gilet ! — a Chaque cheveu bien à sa place, le chapeau légèrement incliné sur le côté, bien ganté, et son parapluie sous le bras, le corps un peu penché, et le nœud de sa cravate se mirant dans des bottes brillantes, il sortait de l'hôtel marchant sur la pointe des pieds. Dans les premiers temps de son séjour à Caen, le Beau portait généralement une canne, mais, comme dans ce pays le baromètre est souvent au variable, et comme la chance seule de la pluie l'alarmait extraordinairement, il prenait presque toujours un parapluie, qui était protégé par un étui en soie aussi symétriquement adapté que son habit. La tête du parapluie était un portrait de George lY, en ivoire ; le portrait n'était pas flatté, et c'est peut-être pour cela que Brummell le portait. Dans la rue, il n'ôtait jamais son chapeau à personne, pas même à une dame, il aurait eu trop de peine à le remettre bien en place, car il le posait invariablement avec le plus grand soin ; de plus son toupet aurait pu être dérangé, catastrophe qu'il fallait éviter à tout prix. Quant il faisait beau, il rendait le salut de ses amis par une légère inclination de tête ou par un signe de la main. Quand le temps était mauvais, il était trop
GEORGE BRIIMMELL, ESQ. 41
occupé à choisir les pavés pour voir autre chose. Lorsque je sortais avec lui et que la rue n'était pas propre. — ajoute le capitaine Jesse — il ne manquait jamais de me prier de me tenir à distance, consigne que j'avais appris à exécuter mécaniquement ».
Malgré tout, Brummell, consul d'Angleterre, faisait encore figure à Caen. Sans doute, il n'avait plus cette élégance discrète, cette « convenance exquise » dans ses habits dont parlait Byron ; et le Dandy irréprochable qui disait naguère : a Un homme bien mis ne doit pas être remarqué », n'était plus alors qu'un vieux gentleman un peu excentrique. Mais son titre officiel sauvait tout. — Or, un jour, dans un rapport à lord Palmerston, il écrivit, par boutade, que le consulat de Caen était inutile. Le ministre répondit en supprimant le poste. Et, du jour au lendemain, Brummell se vit sans ressources, en proie à ses créanciers, malade d'une attaque de paralysie, misérable, piteux. C'est alors qu'il écrivit tristement à lord Alvanley : (( Bappelez-vous quel Beau j'étais, autrefois ! )) Pour comble, son banquier de Calais, qu'il n'avait point remboursé et qui n'avait plus désormais de garantie, le fit mettre en prison. Ainsi l'ancien ami du prince de
Galles, rhôte de Carlton, le Dandy raffiné, insolent, merveilleux, se trouvait enfermé avec des vagabonds pouilleux — et si mal nourri ! (( Je ne puis m'empêcher de vous écrire quel abominable dîner on m"a envoyé hier au soir, mandait-il à un de ses amis qui s'était chargé de lui commander ses repas chez le traiteur. Une seule côtelette, large comme un écu de cent sous et enveloppée dans un papier graisseux ; ensuite le squelette d'un pigeon, volatile dont jusqu'à présent je n'avais jamais soupçonné l'existence. Je dois mentionner, pour ne rien omettre, une demi-douzaine de pommes de terre accessoires. Et tel a été mon dîner après douze heures de diète ! Si 1 on ne m'envoie rien de meilleur et de plus substantiel, je serai contraint à emprunter une tranche du bouilli avec lequel on fait la maigre soupe de mes voisins les brigands ».
Cependant un certain Armstrong, sorte d'agent d'affaires qui s'était attaché à Brummell, avait fait le voyage de Londres. Une souscription, patronnée par le duc de Beaufort et par lord Alvanley, s'organisa, qui permit de payer non seulement le banquier, mais encore tous les autres créanciers. Et le Dandy sortit de prison. Quelque temps, il vécut sur l'argent qui restait
de la souscription. Puis il dut vendre ses derniers bijoux, ses flacons d'argent. Ses iiabits, qu'un petit tailleur de Caen consentait à lui retourner pour rien, étaient troués. Un jour vint où il lui fallut renoncer à ses cravates blanches, car il ne pouvait plus payer sa blanchisseuse. Brummell sans cravate ! Il noua autour de son cou une soie noire quelconque, et il écrivit tristement sur l'album d'une de ses amies, au-dessous d'un amour joufflu et d'un arc brisé, ces mots symboliques : The brokeii hoir, le beau, l'arc brisé (I).
Une seule passion vivait encore en lui : la gourmandise. Il dépensa, à la lettre, sa dernière guinée chez le pâtissier. Sa vanité même, où il avait puisé la force d'être presque un héros, sa vanité ingénieuse, humouristique, incomparable, capitulait devant son estomac. A table d'hôte, il flattait les convives pour obtenir une tlùte de Champagne. Les habitués de l'hôtel où il logeait n'avaient pas le courage de lui disputer les meilleurs morceaux ; mais quelque nouvel arrivé se servait quelquefois trop bien : de quel œil sévère l'ancien dandy accablait alors relui qui avait pris la dernière aile du poulet !
(1) Bow signifie à la fois : beau et arc.
de quel geste amer, il renvoyait le plat où il n'aurait eu à glaner que le cou ou le pilon !
Ainsi Brummell descendit de degré en degré. il en vint dans la rue à susciter les quolibets, les facéties, a Peu à peu les enfants apprirent à outrager cet être sans protecteurs lorsqu'il se traînait péniblement, en s'appuyant le long des murs {!), vers quelque demeure hospitalière. En fin de compte une seule famille lui resta fidèle... On lui réservait toujours une place au coin du foyer, et il y venait dormir paisiblement en attendant l'heure du thé ». Puis il tomba lont à fait dans le gâtisme. Il ne quittait plus sa chamlire. Un jour, un étranger passant à Caen demande à voir Brummell : a Le dandy a placé sa perruque sur son genou, et, en une hébétude, la graisse d'huile antique. L'étranger, désireux d'animer cette face..., crie au malade une nouvelle déjà ancienne, mais bien faite, pour l'émouvoir : — « M. Brummell, M. Brummell, le roi George IV est mort! » Rien. — (( George IV, le prince de (î ailes ! » Rien encore. — « Le prince de Galles. Big Ben ! » Toujours rien. Et, hochant la tète en manière
(1) Il avait été alleint de paralysie.
de démenti, l'ancien Beau continuait à oindre sa perruque (l). »
Pourtant cette intelligence alourdie s'animait encore quelquefois. Certains soirs, il faisait allumer les bougies de sa chambre, ouvrir la porte grande. Puis il s'annonçait à lui-même, à haute voix : a Son Altesse Royale le prince de dalles, lady Coningham, lord Yarmouth... » tous les plus hauts noms des Trois-Royaumes. Et il allait recevoir ses invités à la porte, il les accompagnait, il leur offrait des rafraîchissements, il causait avec eux — jusqu'à ce que son étrange hallucination cessât, et qu'il se mît à pleurer à chaudes larmes...
— Enfin, celui qui avait été (îeorge Brummell mourut le 30 mars 1840, gâteux, dans un asile.
(I) Contades, op. cit., p. 37.
< Lillioi/rdjiliie oppufttnant <i M. L. tlcnrij Lecomle,
l.cs i- lançais souL jolis assui-éiiiciil. M"" DE Sénicvé.
D'Orsay (1) débarqua en Angleterre avec son cousin le duc de Guiche, au printemps de 1821. C'était un beau garçon, bien fait, large
(1) Il était né le 4 septembre 1801, du général d'Orsay et d'Eléonore de Franquemont, lille naturelle du prince de Wurtemberg et d'une certaine Mrs Sullivan. Il mourut à Paris le 4 août 1852, Il s'appelait Gédéon-Gaspard-Alfred de Grimaud, comte d'Orsay et du Saint-Empire. D'ailleurs sa noblesse, dont il était fort vain (Cf. une lettre de lui dans V Intermédiaire des chercheurs, t. XXXVI, col.- 231)j ne datait que du xviiF siècle. Ses armes étaient d'azur, à la fasce d'argent, accompagné en chef d'un croissant du même, accosté de deux étoiles d'or, et, en pointe, d'une carpe d'argent nageant sur une rivière du même. Il était sans doute de la raèrae famille que Grimod de la Reynière qui
d'épaules et mince de taille, avec une petite figure régulière et spirituelle, et beaucoup d'élégance dans les manières (1). Il avait vingt ans. Quinze après son arrivée, il se faisait déjà suivre dune cour de fashionables qui rimitaient de leur mieux ; au bout d'un mois, tout ce qui se piquait d'élégance ne jurait plus que par lui : il avait relevé le sceptre de Brummell.
(( Rien ne réussissait, à Londres, comme l'insolence » (2). En effet, car elle distrait, elle fouette, elle excite ces gentlemen spleenetiques, ligottés dans leurs préjugés comme des momies dans leurs bandelettes. — C'est à sa paradoxale insolence que Brummell dut son succès : il secoua durement l'ennui anglais ; les snobs, ses
portait les mêmes armoiries. — Sa vie a été racontée par le comte G. de Contades (Le comte d'Orsay, physiologie d'un roi de la mode ; Paris, 1890, in-12), qui s'est surtout servi des publications autobiographiques de lady Blessington : The idler in Italy, The idler in France, Conversations of the countess of Blessington with lord Byron et de lî. R. Madden : The literary life and correspondence of the countess of Blessington. (London, 1855, 3 vol. in-8).
(\) Voir son portrait par Aubry, publié dans Vlllustration en septembre 185?, et reproduit par Contades, ouvr. cité, p. 3. Nous en reproduisons ici un autre d'après une gravure que M. L. Henry Lecomte nous a très aimablement communiquée. Il en est enfin un troisième dans The Fraser's Magazine, t. X (1834), p. 6'j5.
(2) Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe (éd. Biré), l, IV, p. 247.
esclaves, il les traita comme un vil troupeau ; il fit régner autour de lui une sorte de terreur humouristique qui amusa. — Or, d'Orsay sut aussi stimuler l'imagination anglaise, mais ce ne fut pas par la violence. Dans cette triste Londres où tous les hommes promènent avec les mêmes gestes des figures qei n'expriment que la correction niaise, la discipline, l'ennui respectueux, où les femmes sont communément laides et sans ragoût, il fut impertinent et français à miracle. Il se mit « à galoper dans Hyde-Park, à sauter des barrières, à jouer, à tutoyer sans façon les dandys » (1). Il eut de la cordialité, de l'éloquence, de la gaieté et de l'esprit. Enfin, comme naguère Brummell, mais par des moyens inverses, il amusa, et c'est pourquoi il régna.
Il fréquentait sans nul doute à Almack's, a bal public sous le patronage des plus grandes dames du West-end. Là se rencontraient les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un piège à femmes tendu à travers les quadrilles ; à la tête des jeunes se
(1) Chateaubriand, loc. cit., p. 248. — Chateaubriand ne pouvait soutTrir d'Orsay, non plus que lord Clanwilliara et les autres dandies, nous dit le comte de Marcellus. Chateaubriand et son temps (Paris, 1859, in-8 p. 2Q7).
oO LES DANDYS
distinguait lord Glanwilliam, fils, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des choses admirables : il courait à cheval à Richmond et revenait à Almack's après être tombé deux fois. 11 avait une certaine façon de prononcer à la manière d'Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots, les affectations de langage et de prononciation changeant, dans la haute société de Londres, presque à chaque session parlementaire, un honnèle homme est tout ébahi de ne plus savoir l'anglais, qu'il croyait savoir six mois auparavant. En 1822. le fashionable devait offrir au premier coup d'œil un homme malheureux et malade ; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir ; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaine ; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être... » (1).
(1) Chateaubriand, loc. cit., f^i. 2i5-G. — Aujourd'hui [1839] ce n'est plus cela, ajoute Chateaubriand. Le dandy doit avoir un air conquérant, léger, insolent ; il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Elisabeth, ou comme le disque radieux du soleil ; il décèle la fière indépendance de
LE COMTE d'oRSAY ol
(( Vous avez réussi à Londres mieux que personne depuis le règne de Charles III », écrivait plus tard lord Byron à notre d'Orsay (I). Dès ses débuts, en effet, il avait su imposer ses manies à son peuple de snobs romantiques, et ceux-ci s'étaient mis à copier ses fantaisies avec un sérieux touchant, mais qui sans doute lui prêtait à rire. On raconte qu'un jour, comme il revenait d'une promenade à cheval, il fut surpris par une pluie torrentielle : il risquait fort de s'enrhumer, lorsqu'il avisa un matelot, couvert jusqu'aux genoux d'une longue veste en gros drap, qui fumait tranquillement sa pipe au milieu de l'orage. — a Veux-tu me vendre ton habit, mon brave ? lui demanda le dandy. — Mais... Mylord... — Voici dix guinées ». Et une demi-heure plus tard, d'Orsay faisait son entrée au Park, revêtu de la veste du marin, qu'il avait
son caractère en gardant son chapeau sur sa tête, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises en admiration sur des chaises devant lui ; il monte à cheval avec une canne qu'il porte comme un cierge, indiflerent au cheval qui est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite et son àme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques dandys radicaux, les plus avancés vers l'avenir, ont une pipe... Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps que je mets à les décrire... »
(1) Thomas Moore, Mémoires de Byron, trad. par M"»' Louise Sw. Belloc. Paris, 1830, in-8, t. V, p. 251.
d2 les dandys
passée par-dessus son costume. La pluie avait cessé ; c'était l'heure fashionable. Le lendemain, dix cavaliers se montraient avec de longues et larges vestes, et notre moderne paletot était inventé (1).
Sans doute cette anecdote est légendaire. Mais du moins faut-il que d'Orsay, pour que ses contemporains lui puissent prêter de telles histoires, ait été l'objet dun prodigieux engouemont. D'ailleurs son succès dura près de vingt années : alors qu'il était perdu de dettes et forcé de prendre mille précautions pour ne pas rencontrer ses fournisseurs, l'idolâtrie des snobs n'avait pas diminué. Et pourtant il n'avait jamais eu que fort peu d'argent pour soutenir sa gloire, car sa famille avait perdu ses biens pendant la Révolution, et son père ne lui avait laissé qu'un patrimoine des plus médiocres. Dès son arrivée
(1) Celte anecdote est extraite des Salons d'autrefois, souvenirs intimes, par la comtesse de Bassanville (Paris, s, d., in-12, t. I, pp. 155-7). Ces souvenirs sont un recueil de potins, pris à diverses sources, notamment aux Guêpes d'Alphonse Karr, et ils ont été composés par M™^ Lebrun. (Voir A. Karr, le Livre de bord, t. III, pp. 43-44). — Eugène Sue dans Matiiilde (nouv. éd. Paris, Flammarion, s. d., t. I, p. 21), fait remarquer, au sujet de deux élégants, que, « quoiqu'il fit très froid, ni l'un ni l'autre n'étaient défigurés par ces abominables sacs, si mal imités du north-west des marins anglais, et appelés paletots par les tailleurs français ».
LE COMTE d'oRSAY 33
à Londres, le roi d'Orsay avait dû penser à sa liste civile... Heureusement, il plaisait aux femmes, et il rencontra lady Blessington.
lï
C'était une jolie personne (1) qui, à quinze ans, avait été mal mariée à un certain Maurice Saint-Léger Farmer, capitaine ivrogne, qui trépassa en se laissant choir par une fenêtre, un jour qu'il avait trop bu. Sa femme n'avait pas attendu qu'il fut mort pour reprendre sa liberté, car elle l'avait quitté trois mois après ses noces, et s'était mise à chercher la fortune. En 1801), Mrs. Farmer se trouvait à Dublin et Thomas Lawrence faisait son portrait (2) ; elle y paraît d'une beauté un peu vulgaire, mais ses yeux sont fins, et c'est sans doute par sa fraîcheur et sa gaîté qu'elle sut prendre et retenir un
(1) Elle s'appelait Marguerite Power, et elle était née en 1790 de Edmond Power et de Elien Sheehy. (Cf. Madden, ouvr. cité, t. I, pp. 484-DÎ2.)
(2) Conservé aujourd'hui à Londres, dans la collection Wallace. — Voy. aussi la Revue de Paris, XXVIII (1836), p. 137, et son Boofe of beauty, cité plus loin.
i»4 LES DANDYS
lord Rlessington qui, après deux ans de liaison. Tépousa et la lit grande dame.
Oi-, Charles John Gardiner, baron Mountjoy, comte de Blessington, était un fort noble seigneur, abondamment nourri de bœuf et de port-wine, qui menait dans ses domaines d'Irlande une vie heureuse et extravagante. Il dépensait largement ses énormes revenus en fêtes de toutes sortes, surtout en représentations théâtrales qu'il organisait dans son château. Un soir, bien longtemps avant qu'il eût connu Marguerite Power, il avait vu paraître à l'une de ces représentations, une actrice, Mrs. Brown. qu'il n'avait plus voulu laisser partir ; il l'avait épousée après en avoir eu deux bâtards, et elle lui avait donné encore Harriett Anne. puis Luke Wellington Gardiner, héritier de la fortune et du nom paternels. Enfin, cette féconde lady étant morte en 1814. son époux se consola grâce à l'amour de la belle Mrs. Farmer.dontil fit la seconde comtesse de Blessington, quand elle eut été débarrassée de son ivrogne de mari (1817).
D'Orsay fut présenté aux Blessington, dès son arrivée à Londres (1). Il plut à la femme et
(I) C'est ce que dit M. de Contades, p. 19. — M. du Pontavice de Heussey (L'inimitable Boz : étude historique
le mari se prit d'une belle passion pour lui. Sans doute, sa vivacité et son impertinence françaises surent distraire le lord blasé et endormi, tandis que sa galanterie et sa jolie tournure séduisaient la sensible lady. Puis il était artiste, dessinait et peignait des miniatures (1), il sculptait même, il écrivait aussi, non sans grâce (2) , et la comtesse de Blessington , qui devait par la suite produire une quantité de romans mondains, tenait déjà bureau d'esprit dans son salon de Saint-James's square, où elle recevait Ganning, Thomas Moore, Mathews, Kemble, avec lord Castelreagh, lordPalmerston. lord Russel, et bien d'autres.
Bref, d'Orsay fut comme adopté par le couple des Blessington, et au bout de peu de temps il commanda en maître dans leur hôtel. 11 ne paraît pas d'ailleurs que son autorité mondaine ait été jamais compromise en rien par la situation assez étrange qu'il s'était faite. C'est que tout semble dû à certains hommes, et, sans doute,
sur Za vie et l'œuvre de Ch. Dickens; Paris, 1889, in-8, p. 174) écrit que d'Orsa\ connut les Blessington le 15 novembre 1822, à Valence où il était en garnison.
(1) Il était élève d'Isabey et fréquentait son salon à Paris (Comtesse de Bassanville, Salons d'autrefois, t. I, p. 155).
(2) Il rédigeait à cette époque une sorte de journal où il relevait les ridicules de la société anglaise et dont lord Byron, qui le vit, fit plus tard de grands éloges.
d'Orsay savait ignorer avec élégance qu'il était entretenu. Puis, paraît-il, les mœurs anglaises s'accommodent mieux que les nôtres d'un parasitisme de cette sorte (1). Quand les Blessington partirent pour l'Italie, ils emmenèrent trois grands fourgons remplis de leurs bagages, une quantité de domestiques, leur sœur et bellesœur, miss Anne Power, Charles Mathews et le comte d'Orsay. Personne ne s'en étonna.
Quel magnifique sujet d'émotion, cette Italie de 1823 ! « Plus accessible qu'au siècle dernier, elle n'était pourtant point encore ouverte aux excursionnistes de toutes catégories. Il fallait pour la voir, et surtout pour la bien voir, de la naissance, de l'or et de l'esprit (2) ». Ce n'était point l'immense et admirable musée d'aujourd'hui, où les chemins de fer conduisent sans risques les curieux devant le geste de
(1) Dit M. de Contades, p. 19.
(2) Contades, p. 37.
LE COMTE d'orsay ;>7
rApoxyomène ou la candeur souriante des fra Angelico. L'Italie de 1823, l'on devait souffrir pour la posséder ; lorsque, après des jours et des jours de voiture, après avoir échappé aux exigences des hôteliers, à la mauvaise foi des postillons et à la tyrannie soupçonneuse de cette police qui faisait si peur à Stendhal, on arrivait en quelque cité, il fallait chercher, intriguer ou payer cher pour voir toutes ces belles choses, qui gisent aujourd'hui commodément dans les vitrines des musées, où elles semblent mortes pour l'éternité. Alors, les toiles ornaient \espalaz.zi des princes besoigneux, les objets admirables servaient dans les églises, et les marbres vivaient au milieu des rues, loin du fracas scientifique des tramways. Puis dans chaque loge de cette Scala de Milan, où Arrigo Beyle fut si heureux, les amants supportaient toujours tragiquement leurs amours ; et Rome pouvait voir le pape et les garde-nobles en costume passer parmi ses ruines, où Chateaubriand avait erré ; et à Venise, on se masquait toujours ; et Naples bouillonnait encore contre ses rois. On trouvait f( de petites capitales à chaque tournant de route, des principicules au fond de chaque palais, des cardinaux dans tous les carosses, et des brigands sur tous les
rochers (1) ». C'était lltalie des carbonari, frémissante avec passion sous le joug étranger, et où lord Byron, théâtralement tourmenté par son àme orageuse, se préparait à partir pour combattre et mourir en défendant la Grèce.
Le grand Anglais, alors dans tout l'éclat de sa gloire fantasque, s'était établi à Gènes depuis l'automne de iH22. Il abritait luxueusement, dans une vaste maison qu'il avait louée, la fin de ses amours avec la blonde comtesse Guiccioli (2). Un jour, il vit arriver chez lui deux gentlemen et une lady qui se présentèrent : c'étaient le comte et la comtesse de Blessington qui, en compagnie de leur ami d'Orsay, commençaient la visite des curiosités d'Italie. Chose étonnante, lord Byron les accueillit fort bien ; quoique deux d'entre eux fussent de ses compatriotes abhorrés, il se
(1) Contades, p. 37.
(2) Un certain général Morandi, ancien carbonaro qui avait pris du service en Grèce, avait eu entre les mains la correspondance de Byron avec M°»« Guiccioli. Le poète écrivait en anglais et son amie lui répondait en italien sur ses lettres mêmes, entre les lignes, à l'encre rouge. Dans une de ces lettres, la Guioccili écrivait : « Comment faut-il te prouver mon amour ? » et Byron lui répondait : » En ne m'accordant jamais ce que ma fureur te demande sans cesse, afin que notre amour reste éternellement beau et au-dessus de l'bumanité ». O romantisme ! (Maxime du Camp, Souvenirs littéraires.)
montra plus que poli, cordial, et il leur conseilla de louer une villa, nommée il Paradiso, non loin de la sienne (1). Lady Blessington et d'Orsay, curieux d'un tel héros, acceptèrent avec joie, et ils n'eurent point de peine, sans doute, à décider lord Blessington. Dès l'abord, notre d'Orsay avait plu au poète. (( Il a tout l'air d'un Cupidon déchaîné (2), écrivait Byron (3) ; c'est un des rares échantillons que j'aie vu de notre idéal d'un Français d'avant la Révolution. » Sans doute le jeune homme avait su flatter son hôte avec grâce, admirer considérablement ses vers, ne pas ignorer ses aventures. Puis il lui avait fait montrer par lord Blessington (4) un journal qu'il avait rédigé au temps de son premier séjour à Londres, et oîi il raillait cruellement les mœurs et les coutumes anglaises. Du coup,
(1) Th. 'Sloove, Mémoires de Byron, t. V, p. 251.
(2) Byron emploie de nouveau cette expression en parlant de d'Orsay dans une lettre à lord Blessington (Lady Blessington, Conversations .. ., p. 17) ; il y répète que d'Orsay « paraît posséder toutes les qualités requises pour avoir figuré dans les Mémoires de son beau-frère ». Il veut parler des Mémoires de Grammont, par Hamilton : d'Orsay était allié aux Grammont.
(3) Le 2 avril 1823. (Moore, Mémoires de Byron, t. V, pp. 247-8.)
(4) Qui nous donne ici une preuve piquante de son affection pour son jeune ami.
Byron fut tout à fait conquis : cette satire d'une société qu'il haïssait était à son endroit le plus délicat des compliments. Il s'en montra enthousiasmé, a Le comte d'Orsay pénètre le secret de l'ennui anglais, et cela à vingt-deux ans ! dit-il dans une lettre à lordBlessington (1). Je n'aurais jamais pu pousser cette découverte aussi loin : il est nécessaire d'être Français pour cela ». Il supplia le jeune homme de publier cette production a extraordinaire », « formidable », en changeant seulement quelques noms (2). D'ailleurs d'Orsay se garda bien de suivre ce conseil ; loin de là, il brûla lui-même son journal quelques années plus tard. Fut-ce par crainte de causer un gros scandale, malséant à un homme d'esprit ? Sans doute ; mais on peut bien croire que ce fut aussi parce qu'un homme d'esprit qui a reçu du grand Byron des compliments retentissants (3) peut trouver profitable de s'en tenir là.
(1) Contades, pp. 26-27.
(2) Moore, Mémoires de Byron. t. V, p. 257. — R. Madden, t. III, p. 406 sq., publie un certain nombre de lettres du comte d'Orsay qui sont fort vives, mais qui manquent de style (Cf. ci-dessous VAppendice A.). C'était peut-être le cas de ce fameux journal.
(3) Les lettres où Byron parlait du comte d'Orsay furent publiées par Moore et par lady Blessington, et d'Orsay en avait lui-même conservé quelques-unes qu'il montrait
LE COMTE DORSAY (il
Pendant deux mois, lord Byron fréquenta assidûment chez ses nouveaux amis, et lady Blessington tint soigneusement registre de ses discours qu'elle publia par la suite avec un succès colossal. Elle était « très jolie, même le matin, genre de beauté que le soleil d'Italie n'éclaire pas aussi souvent que les flambeaux ))(!): donc, elle fit lire au poète de ses vers, quil trouva bons (2), puis elle obtint qu'il en écrivît pour elle (3), puis qu'il posât devant d'Orsay, et celui-ci dessina un portrait qui commença sa réputation (4). Enfin la dame voulut continuer son voyage : elle avait vu Byron, il était temps de passer aux autres curiosités d'Italie. — Le l*"" juin 1823, veille de son départ, elle pria le poète à dîner, et ce romantique héros eut le pressentiment qu'il ne la reverrait jamais. Quelques mois après, il
Yolontiers, s'il faut en croire Arsène Houssaye (Les Confessions. Paris, 1891, in-8, 6 vol., t. II, p. 379).
(1) Byron à Moore (Moore, Mémoires de Byron, t. V, p. 248)."
(2) Byron à lord Blessington (Moore, p. 28).
(3) Moore, pp. 251-Ô2. — Contades, pp, 32-33. — Dès 1828, les Annales romantiques publiaient, avec leur traduction, les Vers adressés à milady Blessington par lord Byron, sans oublier la Réponse de lady Blessington, en vers également (pp. 332-9).
(4) Publié plus tard, en tète des Conversations de lady Blessington.
expirait tragiquement à Missolonghi, et la belle lettrée conservait en souvenir de lui une grammaire arménienne qu'elle avait bien gagnée, tandis que d'Orsay portait à son doigt une bague de lave, que le grand Byron lui avait donnée (( parce qu'elle convenait très bien au feu de son âge et de sa nature ».
En quittant Gènes, les Blessingtonsen furent à Rome avec leur suite, puis à Naples, où ils menèrent l'existence délicieuse qu'une immense fortune permet à ceux qui savent se ruiner avec un peu d'esprit dans les plus doux paysages du monde. Pendant que son mari parcourait la Méditerranée, en compagnie de quelques bonnes bouteilles, sur un yacht qu'il avait acheté à lord Byron, lady Blessington donnait dans son palazzo des fêtes superbes où triomphait son d'Orsay; et celui-ci aurait pu se contenter de mener, dans la belle maison de ses amis, une vie heureuse et exempte de soucis. Mais il n'oubliait pas le soin de sa fortune : lord Blessington pouvait disparaître, que deviendrait-il quand son amie serait réduite à son douaire? Voici ce qu'il imagina.
Luke Wellington, le seul fils légitime de Blessington, était mort depuis quelques mois : donc son père se trouvait libre de faire son
LE COMTE d'or SA Y 63
testament à peu près à sa guise. D'Orsay entreprit aussitôt d'hériter : il travailla à persuader au brave lord de lui donner l'une des deux filles légitimes qui lui restaient, en la nommant légatrice universelle. Il n'eut pas grand peine à réussir : lord Blessington l'aimait et lady Blessington aussi : pour assurer l'avenir de son ami, elle le mariait à sa belle-fille, n'est-ce pas là une tendresse bien raffinée ? — Les noces du comte Alfred d'Orsay avec Harriett Gardiner eurent lieu à Rome en 1827. La jeune fille avait quinze ans, mais elle n'était point sotte. Au bout d'assez peu de temps, elle comprit la situation : lord Blessington était mort ; elle laissa son mari à sa belle-mère, et s'en fut vivre seule, gardant l'héritage (1). Ainsi elle se vengea... Pauvre Harriett ! C'était un étourdissant héros, pour une pensionnaire, que ce brillant d'Orsay. Après six ans de séjour en Italie, les Blessington passèrent en France, et ils vinrent habiter, à Paris, un hôtel immense qui avait appartenu au maréchal xSey. C'est là que, peu après leur installation, Blessington fut rapporté mourant, le 20 mai 1829 : une attaque d'apoplexie l'avait terrassé alors qu'il se promenait à
(I) D'ailleurs, lord Blessington avait mangé une bonne partie de sa fortune.
cheval aux Champs-Elysées. Sa femme et son ami le pleurèrent décemment ; puis ils se mirent à recevoir tout Paris, car d'Orsay, élégant et spirituel, brillait dans le monde, et lady Blessington ne voyait pas de félicité plus grande que de tenir un salon.
C'était alors, bien plus que maintenant, l'ambition suprême pour une femme d'un peu d'esprit. Aujourd'hui, les «salons» sont rares : les spectacles de toutes sortes font une concurrence terrible à ces dames du monde. Mais, sous Charles X, on allait relativement peu au théâtre et l'on ignorait nos a premières », nos restaurants de nuit et nos music-halls : un homme répandu, un homme à la mode faisait réellement des visites pour se distraire, une femme de la société ne connaissait pas d'autre plaisir que de donner à causer, et créer un salon devenait naturellement le but de sa vie. (( Elle y appliquait toute son intelligence, y sacrifiait tous ses autres goûts, ne se permettait plus, du moment qu'elle en avait conçu le dessein, aucune autre pensée, ni distraction, ni attachement, ni maladie, ni tristesse — nous dit M^^d'Agoult, qui en savait quelque chose (1).
(I) Daniel Stern (M^^ d'Agoull) Mes souvenirs (Paris, 1877, iii-8°), pp. 347-8.
LE COMTE d'or SA Y 65
— Elle n'était plus ni épouse, ni mère, ni anmante, que secondairement. Elle ne pouvait avoir en amitié qu'une préférence : la préférence pour l'homme le plus considérable, le plus influent, le plus illustre : un Chateaubriand, un Pasquier, un Mole, un Guizot... » (On dirait aujourd'hui un Paul Hervieu, un Anatole France, un PaulDeschanel). — Au reste, sous Charles X, il n'y avait encore que fort peu de salons littéraires. C'était surtout le faubourg Saint- Germain, alors tout puissant, qui recevait, et il n'admettait guère les artistes, ni les gens de lettres, à moins qu'ils ne fussent « nés » comme M. le vicomte d'Arlincourt ou M. le comte de Vigny (1). Lady Blessington dut scandaliser les douairières en accueillant, à côté de l'ambassadeur lord Stuart de Rothesay, du duc d'Hamilton, de lord Pembroke. de lord Palmerston , des littérateurs comme Mathews ou William Spencer, et des acteurs comme Young ou Kemble.
Aussi bien son ami d'Orsay se déclarait-il las de (( la société de la vieille Cour ». A Paris en 1829, comme à Londres sept ans plus tôt, il conduisait fort allègrement la mode. L'hiver, il
. (I) Voir plus loin le chapitre consacré à Eugène Sue.
était des premiers à remettre en honneur les traîneaux, et son « dragon » que tirait à un train d'enfer un cheval café au lait couvert d'une peau de tigre, faisait retourner les passants (l). Puis il favorisait de son mieux les courses, nouvellement acclimatées en France : sa casaque verte triomphait au Bois de Boulogneet, noncontent de faire courir des jockeys, il voulait monter lui-même ses chevaux (2).
Le 27 juillet 1830, lorsque la Révolution éclata, il était à Paris avec lady Blessington. Il essaya en vain de sauver un portrait du Dauphin par Lawrence, qui se trouvait au Louvre : quand ses serviteurs vinrent le chercher, le tableau était déjà détruit. S'il en faut croire son amie, il était fort populaire : un soir qu'il écoutait un orateur en plein vent, quelques-uns des auditeurs le reconnurent et se mirent à cHp.r : a Vive le comte d'Orsay ! » 11 eut. ajoute lady Blessington, quelque peine à se dérober aux ovations. Hélas ! cela se passait dans les derniers temps de son séjour à Paris. Le beau comte d'Orsay allait être forcé d'aban-
(1) Ou peut compléter la description de ladj; Blessington citée par Contades (pp. 60-61) par une lithographie représentant le traîneau et reproduite par M. Henri Bouchot, La Restauration (Paris, s. d. gr. in-8), p. 269.
(■2) Le 4 mars 1830, il prend part à une course au clocher.
LE COMTE d'OIISAY 67
donner la ville où il était célèbre, pour s'aller débattre, dans la brumeuse Londres, parmi les soucis d'argent.
Car lady Blessington, veuve, se trouvait réduite maintenant à oO.OOO francs de rente, et c'était très peu pour une femme habituée à voyager avec une dizaine de domestiques, plusieurs fourgons de bagages et un d'Orsay. Elle vint sinstaller à Londres, où elle loua, Seamore Place, une maison appartenant à lord Mountford qui lui parut des plus modestes. A *vrai dire, si cet hôtel était un peu moins grand que son ancien palais de Saint-James's Square, du moins n'était-il pas meublé avec un luxe moins ingénieux. Elle soignait ses attitudes en femme de lettres et tout chez elle était disposé afin de produire de l'effet. Un Américain nous décrit ainsi une visite à Seamore Place qui lui avait laissé une impression inoubliable : « Dans une longue bibliothèque, remplie de glaces et de livres richement reliés, je trouvai lady
Blessington. Ce que je vis en entrant était fait pour charmer. Une femme d'une remarquable beauté, à demi-enfouie dans un fauteuil de satin jaune, lisait à la lueur d'une superbe lampe suspendue à la voûte de la pièce. Partout des sofas, des ottomanes, des bustes, des tables chargées de précieux bibelots. Et sur l'une d'elles, une main blanche et délicate pressant artistiquement le dos d'un livre, entre des doigts chargés de diamants (1) ». Voilà certes un spectacle très préparé, mais à tout prendre n'est-ce pas un délicieux spectacle ? Sans doute lady Blessington, bas-bleu mondain, mettait une extraordinaire affectation à aimer les choses de l'esprit, — mais, du moins, elle les aimait. Puis elle était d'une beauté qui supprime bien des ridicules.
Comme le brave Américain serrait la main qu'elle lui tendait, le comte d'Orsay, souriant et fashionable, entra dans la pièce. Il habitait alors non loin de son amie, chez qui il fréquentait constamment. Son élégance frappa le visiteur, qui s'écrie naïvement dans son récit : « C'est le plus bel homme que j'aie jamais vu, et, je puis dire, le mieux habillé ». Le comte
(I) Willis, Pencillings by the way, p. 355, cité par Contades, 78.
avait retrouvé tout son succès d'antan, et, comme autrefois, les snobs copiaient avec leur lourde passion ses costumes, ses manières, sans réussir à copier son esprit. Adoptait-il une habitude, elle devenait tout aussitôt à la mode. Une fois qu'il s'était fait par aventure un duel avec un homme qui tirait admirablement, quelqu'un, raconte-t-on, s'en fut dire à son adversaire : « — Savez-vous bien que c'est à une mort certaine que vous vous exposez ? Il va devenir élégant de se battre avec vous, tout le monde va vous provoquer, et finalement vous resterez sur le pré ». Le duelliste réfléchit et l'affaire fut arrangée. — « Heureusement que je n'ai pas envie de me tuer, conclut en riant d'Orsay, il y aurait demain trois cents suicidés à Londres (1) ».
Car il était le premier à railler le ridicule engouement dont il était l'objet. Il s'en moquait, mais il l'utilisait. Beaucoup de fournisseurs se trouvaient trop heureux qu'il daignât s'habiller
(1) Comtesse de Bassanville, Salons d'autrefois, t. I, pp. 160-16-2. — Son succès était tel que d'ingénieux fournisseurs avaient donné son nom à divers objets. M^^^ de Girardin nous parle d'un parfum : « l'eau de bouquet du comte d'Orsay ». (Le vicomte de Launay, Lettres parisiennes. Paris, 1856, in-16, 3 vol., t. I, p. 360, lettre du 26 juillet ISS'O Sous le second Empire, certains grands coupés s'appelaient encore des « d'Orsay ».
chez eux pour lui demander de solder ses commandes. Ainsi un tailleur français, récemment installé à Londres, vint un jour le supplier de lui accorder sa clientèle. D'Orsay l'écoutait sans rien dire, lorsque ses yeux se posèrent sur une toile de canevas enveloppant un costume que le tailleur portait à l'un de ses clients. — (( Faites-moi un pantalon de cette étoffe-là », commanda-t-il à l'homme stupéfait. Quelques jours après, il paraissait à son club vêtu de son nouveau pantalon, et il expliquait au milieu d'un cercle d'élégants que « c'était frais et commode ». C'en fut assez, dit-on : tous les fashionables voulurent avoir des inexpresnhles en toile d'emballage.
Malheureusement, on ignorait alors la force de la réclame que l'on connaît si bien aujourd'hui, et les fournisseurs n'habillaient pas toujours d'Orsay gratis. Certains impudents allaient même jusqu'à lui présenter leurs factures, et, peu après son arrivée à Londres, un bottier le fit arrêter pour une malheureuse somme de 7.500 francs. Lady Blessington paya aussitôt, mais comment aurait-elle soldé sur son misérable revenu de 50.000 francs les dépenses d'un comte d'Orsay, qui s'habillait comme Brummell et vivait comme le prince de Galles^,
— sans compter les siennes, lesquelles n'étaient pas médiocres ?
H fallut trouver de l'argent. Elle s'y essaya, et du premier coup elle réussit. Elle publia ses Conversaiiom avec lord Byron (1832). Le moment était fort bien choisi : la vertueuse Angleterre, qui quelques années plus tôt avait expulsé avec dégoût son grand poète parce qu'il choquait les convenances, collectionnait alors superstitieusement les moindres souvenirs du romantique héros de Missolonghi. La première édition des Conversations fut épuisée en un après-midi. Et lady Blessington prit la résolution d'écrire un grand nombre de livres qui lui rapporteraient autant d'argent.
Elle avait de la facilité : elle fit des vers, des nouvelles, des romances et des romans, le tout cruellement ennuyeux (1) ; et pourtant, pendant des années, sa littérature lui procura plus de 50.000 francs par an. C'est qu'elle savait y jouer de la corde sensible des snobs modèles de
(l) Brummell, alors à Caen, détestait, comme de juste, d'Orsay et lady Blessington qui l'avaient remplacé. « Le roman de lady Blessington, Les deux amis, écrivait-il, me fera périr d'ennui. Lady Blessington, au déclin de sa beauté, est comme toutes les pénitentes aristocratiques, devenue par trop sainte. Elle abuse du cilice, et vous étouffe, à la lettre, sous le poids de ses sermons. » (Comte G. de Contades, Brummell à Caen, pp. 21-22.)
Thackeray : ses romans, on peut le dire, étaient terriblement mondains. Puis elle avait aussi inventé un certain genre de keepsakes qui enchantait les âmes candides des jeunes anglaises : c'était les Books of beauty. J'en ai un sous les yeux (1). En frontispice, a the countess of Blessington » elle-même, couronnée afin que le lecteur n'en ignore, feuillette négligemment un livre qu'elle ne regarde point, car il faut bien, nest-ce pas, que l'on puisse apprécier l'ovale parfait de sa figure qu'éclairent deux immenses yeux naïfs, — ainsi qu'il sied à une parfaite beauté de keepsake. A la suite de lady Blessington, ce ne sont, dans le volume, que jeunes personnes angéliques et virginales, Amy, Lucy, Phœbe ou t>ancesca, (( brunes comme la nuit », (( blondes comme les blés », qui nous laissent pudiquement admirer leurs teints « de
(1) Ileat's book of beauty, 1834, witli nineteenbeautifully finished engiavings, from drawings by the lirst artists; edilcd by the countess of Blessington (London, 1834, in-8, Yi-280 p.)- Les Books of beauty étaient mis en vente à Londres chez Longman et déposés à Paris chez Curmer et Aubert ou chez Rittner et Goupil, comme celui de 1834. C'étaient des volumes dorés sur tranches avec des couvertures de toiles ou d'étoffes pouvant presrjue s'assortir à la nuance de chaque salon. Ils parurent de 1833 à 1849 sans interruption. Ce fut d'abord une affaire excellente, mais l'on s'en lassa, et vers 1845, la pauvre lady Blessington put constater que ses Books of beauty ne se vendaient plus. (Voy. les Annales litt. et administratives des bibliophiles contemporains, année 1890, pp. 66, n. 1 et 71.)
lys )), leurs yeux « rêveurs », leurs bouches (( microscopiques », et leurs lèvres a de corail », non moins que leurs cous « de cygnes », leurs seins « d'albâtre » ou leurs pieds « mutins ». Le texte, dû en partie seulement à lady Blessington, se compose de nouvelles sentimentales et de vers on ne peut plus poétiques. Tout cela devait exalter au dernier point des âmes romanesques de 1834, — et celles-ci enrichissaient en retour la belle comtesse.
Mais, non plus que d'Orsay, lady Blessington n'aurait su se contenter d'un revenu quelconque : il lui fallait aller jusqu'aux dettes afin de se sentir riche. Elle venait de quitter son habitation de Seamore Place pour s'installer à Gore- House, une grande maison de South-Kensington entourée d'un vaste jardin. Là, ce n'étaient que fêtes et réceptions continuelles. Dans ce véritable hôtel de Rambouillet, dont le comte d'Orsay faisait les honneurs, toute l'iVngleterre élégante et lettrée fréquenta : Thomas Moore, James Smith, goutteux et malin comme notre Scarron, les deux Bulwer (1), Browning, Isaac Disreali, puis son fils Benjamin, le futur premier ministre et comte Beaconsfield, prétentieux, mordant, auteur de romans à clef et qui
(I) Edward Bulwer a peint d'Orsay dans son Pelham.
fut à la fois un grand homme et un charlatan. Thackeray, amer, Dickens, aimable, et lord Wellington, lord Brougham, lord Ghesterfield, bien d'autres encore. Les Français sont très aimablement accueillis à Gore-House : le vicomte d'Arlincourt, légitimiste, convenable et romantique, Ledru-RoUin, (( ce pauvre petit Louis Blanc, dont on a fait Thydre de Lerne, lui qui circule en Angleterre comme l'agneau pascal (1) », Eugène Sue (2), Frederick Lemaître (3), Rachel (4), Adolphe Adam (o),
(1) Lettre du comte d'Orsay à John Forster dans Madden, t. III, p. 421.
(■2) Voir plus loin le chapitre consacré à Eugène Sue.
(3) D'Orsay nourrissait pour le talent de Frederick Lemaître une admiration sans bornes. Il fît son portrait plusieurs fois (voy. p. 90, note). Voici une lettre inédite qu'il écrivait au directeur de l'Ambigu, sans doute à la veille de sa mort, quand il était directeur des Beaux-Arts : « J'ai reçu, Monsieur, la lettre dans laquelle vous me détaillez les motifs qui remettent à dimanche, les représentations si désirées. J'ai un ami, milord Normanby, pair d'Angleterre qui doit se trouver à Florence pour un jour tixé : il lui est impossible de rester jusqu'à dimanche ; s'il était donc possible d'arranger en sorte que la représentation en question soit donnée demain, cela nous ferait le plus grand plaisir. Je liens particulièrement à ce qu'il puisse voir M. Frédéric dans ses rôles ; étant comme moi un grand amateur, je suis bien aise de lui montrer que rien ne peut surpasser cet acteur dramatique. Je suis..., etc. » D'Orsay s'intéressait beaucoup aux choses du théâtre. Voy. l'appendice A.
(4) Celle-ci aimait beaucoup le comte d'Orsay. Cf. Arsène Houssaye, Les Confessions, t. II, pp. 377-379.
(5) Ad. Adam, Souvenirs d'un musicien. Paris, 1857, in-12, p. XXVI.
Alfred de \ igny, qui écrit de Birmingham à d'Orsay : a J'oublie l'odenr du charbon en lisant le voyage de lady Blessington et il me semble que je respire un beau bouquet de 'Florence... Et ce pauvre Byron. je le retrouve partout, grâce à elle ! Que je la remercie d'en parler encore, et en vers si mélancoliques ! ( 1 ) » Mais le plus fêté des hôtes de Gore-House, c'est Charles-Louis-Xapoléon Bonaparte.
Taciturne, très doux, très poli, le prince est fort aimé à Londres où il vit assez noblement dans une maison pleine des souvenirs de sa famille (2). « Partout où il va. il est reçu par les notabilités. A Gore-House l'attendent le comte de Durham, le comte de Scarborough, lord Carington, sir Lytton Buhver et un vieil ami, Alfred de A igny, tous invités par le comte d'Orsay », dit The Courrier (3). Il a le buste long, les jambes courtes, la figure inexpressive et morne ; sa parole est lourde, gutturale avec
(1) Madden, ouur. cité, t. I,p. 419.
(2) Voy. H. Thirria; Napoléon III avant l'empire (Paris, 1895-1896, in-8,2 vol.), 1. 1, pp. 141-3. — André Lebey, Les trois coups cVétat de Louis-N apoXéon Bonaparte. (Paris, 1906, in-8), chap. V.
(3) Cité par Georges Duval, Napoléon III. Enfance, jeunesse, (Paris, 1894, in-12) p. 236. — Alfred de Vigny avait connu le prince chez lady Blessington en 1839 (Aug. Barbier, Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines ; Paris, 1883, in-12, pp. 360-i ; Léon Séché, Alfred de Vigny et son temps ; s. d., in-8, p. 39).
un très léger accent exotique, et ses yeux dun bleu gris ont un regard terne, vague, éteint (1). Mais aussi il est très intelligent et il espère obstinément qu'un jour il s'appellera : l'Empereur. <( Croiriez-vous que ce jeune homme ne veut pas se laisser dire qu'il ne sera pas empereur des Français ? » écrit Wellington avec étonnement. a Le prince ouvrait toujours la conversation en discutant ce qu'il ferait quand il porterait la couronne et je suis convaincu que cette idée ne l'a pas abandonné un seul instant », dit à son tour le duc de Newcastle (2). — Or, Louis-Napoléon garda son idée fixe pendant trente-quatre ans ; la foi qu'il avait en son étoile poussa cet homme assez timide à des entreprises hasardeuses qui échouèrent sans le décourager ; finalement elle le hissa sur le trône ; c'était une belle qualité.
Depuis son arrivée en Angleterre, le prince Louis était fort lié avec d'Orsay, qui l'appelait en souriant le prince taciturne. En mai 1840, provoqué par un fils illégitime de l'Empereur, le comte Léon, c'est d'Orsay qu'il choisit pour témoin avec le commandant Parquin (.']). On
(1) II. Tliirria, ouvr. cit., t. I, pp. iii-vi.
(2) Voy. Contades, pp. 132-133.
(3) Le duel fut empêché par la police (G. Duval, ouv, cit., pp. 239-243). — Cf. sur le comte Léon : Philibert Audebrand,
LE COMTE n'ORSAY 77
l'aimait fort à (lOre-House, où ses rêves séduisaient. Lady Blessington avait connu à P»ome la reine Hortense dont la grâce langoureuse et fantasque l'avait enchantée, et le jeune prince lui-même lui avait plu : a C'est un preux chevalier )), disait-elle, non sans romantisme. Quant à d'Orsay, fils d'un général de l'Empire, il était bonapartiste par tradition (1 ). Aussi fut-ce avec tristesse qu'il apprit chez lady Blessington le lamentable échec de la tentative de Boulogne... Six ans après, le 26 mai 1846, pendant un grand dîner, un laquais vint dire à d'Orsay qu'un inconnu demandait à lui parler : c'était Louis-Napoléon, évadé du fort de Ham. Le comte se mit aussitôt à sa disposition : il alla
Derniers jours de la Bohême, souvenirs littéraires (Paris, 1905, in-12) p. 30 sq. ; l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, table générale, 511, XLIX, 593, L, 997; et André Lebey, op. cit., p. 232, n. 1.
(1) Dans une lettre inédite à M. Duquesne (de Gore House, 23 janvier 1849), où d'Orsay apprécie les résultats de la Révolution de 1848, il se demande ce que l'on a donné à ce peuple qui fait les révolutions au profit des autres. « Louis Bonaparte aime sincèrement le peuple. Malheureusement. il ne connaît pas encore assez la France, ne l'ayant habitée qu'en prison, et ceux qu'il choisit pour ministres la connaissent encore un peu moins. On lui a fait croire qu'il n'a pas le droit d'oser, de faire tout le bien qu'il désire ; 6 millions de votes ne sont pas suffisants pour un attentat pareil ! ! » Il souhaite que les ouvriers votent pour Emile de Girardin. (Catalogue de la maison Charavav, décembre 1906, pièce no 58538).
voir rambassadeur de France, Sainte-Aulaire, et réussit à obtenir de lui qu'il ne réclamât pas l'expulsion du prétendant. Aussi ce dernier prit-il dOrsay tout à fait en affection. Un soir, l'acteur Bouffé, alors en tournée à Londres, voit arriver dans sa loge, pendant un entr'acte, le comte accompagné d'un autre personnage. — (( Mon cher Bouffé, dit d'Orsay, je vous présente S. A. le prince Louis, qui désire vous serrer la main. » Après quelques compliments, le futur Napoléon III demande au comédien la permission d'assister à son maquillage, examine de son œil éteint, puis s'en va. Quelques années plus tard, le prince taciturne était devenu l'empereur des Français, et, en souvenir de sa visite il accordait à Bouffé la permission de jouer, malgré la censure, Michel Perrin (1).
En IS4(), d'Orsay était toujours à la mode, tandis que lady Blessington voyait encore les hommages monter de toutes parts vers sa beauté, maintenant ancienne et littéraire à vrai dire. Tout ce qui, à Londres, voulait paraUre et arriver aspirait à se faire présenter à (îore- House, où se rencontraient un Wellington et un Bonaparte, des fashionables et des gazetiers,
(I)Bouiïé, Mes souvenirs, 1800-1880 (Paris, 1880,in-i2), pp. 355-357.
LE COMTE d'ors A Y 79
des diplomates et des artistes ; et les maîtres de la maison savaient accorder et recevoii- tout ce monde avec un tact parfait et un luxe délicat. Lady Blessington se plaisait au milieu des gens de lettres, mais non point trop dépeignés et mal vêtus cependant. Quant à d'Orsay, « il aurait quitté la conversation d'un duc et pair d'Angleterre pour celle d'un artiste obscur », assure Paul de Saint- Victor (1), qui exagère un peu : en tout cas, il goûtait finement, en connaisseur, les choses de l'esprit, et il affectait
— avec un cynisme révoltant pour un Dandy !
— de n'avoir point du tout égard au costume de ses interlocuteurs, mais seulement à leur talent. Au reste, lui-même dessinait et sculptait, bien entendu avec succès.
Et déjà il lui avait fallu recourir à ses crayons pour se procurer des ressources et pour rendre quelque vigueur à son crédit chancelant auprès de ses fournisseurs. Il avait créé une sorte de keepsakes, analogue aux Books of beauty de lady Blessington : le Book ()[ celebrity, recueil de portraits d'hommes, contenant tous ses contemporains notoires ; et chaque bon Anglais s'était empressé d'acquérir
(1) Feuilleton du Moniteur universel, 7 juin 1880.
un ouvrage composé par le célèbre comte d'Orsay, tandis que tous les snobs intriguaient pour y figurer (1). Mais les guinées qu'avait versées à l'auteur son libraire Mitchell s'étaient évanouies depuis longtemps, et d'Orsay n'avait eu d'autre ressource que de s'enfoncer plusencore dans la dette. Car, hélas ! les Books of heautij commençaient à ennuyer les anglaises les plus virginales et les plus poétiques, et les romans de lady Blessington se vendaient de moins en moins. Quant au revenu de la belle comtesse, c'est tout juste sil suffisait aux hôtes de (lore-House pendant trois ou quatre mois chaque année.
Courageusement, lady Blessington continua de lutter, la plume à la main, contre sa ruine, et d'Orsay s'efforça par tous les moyens à se tirer d'affaire : il inventa un signal d'alarme pour les chemins de fer, mais il n'était pas en situation de tirer parti de son idée ; même il recourut à l'alchimie (2). Cependant il avait
(\) Wellington lui-même avait fait des avances à d'Orsay pour en obtenir son portrait. — R. R. Madden, t. III, p. 46G, donne la liste des portraits contenus dans ce recueil : il en est de l'empereur Napoléon III, d'Eugène Sue, du vicomte d'Arlincourt, de Berryer, etc.
(2) Le fait est attesté par Madden, t. I, p. 4-2-2. Cf. Contades, p. 140.
LE COMTE d'or SA Y 81
107.000 livres sterling de dettes. Ses créanciers l'assiégeaient et il n'osait plus sortir de chez lui, si ce n'est après le coucher du soleil, heure à laquelle les records n'avaient plus le droit d'opérer aucune arrestation. Cependant, '( un beau jour de mai 1849, jour de gala, car l'on donna à dîner à Gore-House jusqu'à la dernière heure, un garçon pâtissier se présente avec un plat, envoyé, dit-il, par un confectioner, puis, après l'avoir déposé à l'office, il marche délibérément an dressing-room du comte. — a Eh bien, qu'est-cela ? » Gela est tout bonnement un sheri/f's offîcer, qui a jeté là sa veste de pâtissier, a really » ; le comte réclame le temps de nouer sa cravate, car, drauing-room ou prison pour dettes, l'on ne sort de sa chambre que cravaté. — (( Mais, monsieur le comte... — Bah ! bah! tout à l'heure )). Ei Vofficer, patient d'abord et bientôt intéressé, suit de l'œil ce magistral et laborieux nœud de cravate qui se fait lentement, avec des hésitations et des reprises calculées, Cependant le soleil a quitté l'horizon et les grands arbres de Kensington s'enfoncent dans une ombre épaisse. — a John, dit alors le comte à son valet, en passant nonchalamment au dining-room, jetez-moi donc ce faquin à la porte ! » Et le faquin n'avait plus le droit de
dire : — a Ouf ! » Mais deux heures après, le comte d'Orsay partait pour Paris en grande hâte, un simple porte-manteau à la main (1) ». Quinze jours plus tard, tout, à Gore-House, était saisi et vendu, et lady Blessington passait à son tour le détroit.
En arrivant dans ce Paris, où jadis il avait triomphé, Alfred d'Orsay comptait bien ne pas s'y trouver mal accueilli. Malheureusement deux révolutions avaient bouleversé la société de 1829 qui avait reçu en roi le jeune et riche ami des Blessington. Puis, de sa vie à Londres, on connaissait surtout le scandale. Et déjà, en 1844, le mordant journal légitimiste, La Mode, parlait sans amabilité de « M. le comte d'Orsay, qui est venu à Paris pour montrer des ruines qui portent un bouquet à la boutonnière, comme les vieux murs se parent de fleurs (2) )> —
(1) Contades, pp. 144-146.
("?) La Mode, 15 septembre 1844, p. 508.
tandis que l'auteur du Daudyame et de G. linimmell, Barbey d'Aurevilly, déclarait avec compétence, en 1845, que a Dorset est à Brummell ce que Pradon est à Racine (1) )).
Le Président lui-même, son compagnon de Londres, tardait à le secourir. C'est que le prince avait bien des amis à contenter, et dont beaucoup étaient infiniment plus importants que ce dandy fané. En outre, d'Orsay suscitait beaucoup d'envieux, qui faisaient circuler des bruits fâcheux pour lui. Horace de Viel-Castel se fait l'écho de ces médisances dans ses haineux Mémoires : a Le comte dOrsay est un vieux lion, dit-il, que personne ne voit ni ne veut voir, qui a vécu avec tout le monde, depuis son beau-père, lord Blessington, jusqu'à sa belle-mère, lady Blessington, bas-bleu fashionable des Keepsakes, mais qui n'a jamais vécu avec sa femme, lady Henriette d'Orsay, tour à tour maîtresse du duc d'Orléans et d'Antoine de Noailles, sans compter le menu
(I) Lettre inédite à Tréhutien du 19 septembre 1845. — Plus tard Barbey d'Aurevilly revint à des sentiments plus indulgents. « D'Orsay, le dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange et qui fut beau jusqu'à la dernière heure », écrivait-il dans les Diaboliques (éd. Dentu, 1891, p. 85). C'est qu'à l'époque ovi il composait les Diaboliques, M. d'Aurevilly, lui-même, n'aspirait plus , sans doute, qu'à cette beauté de la dernitMe heure...
fretin (1) ». Ainsi le pauvre Alfred, ruiné, flétri, déchu, se voyait maintenant reprocher cruellement tout ce que sa vie avait eu dirrégulier, et bien d'autres choses encore. On tournait en dérision sa mise un peu surannée, qu'on eût respectée, admirée peut-être, s'il eût conservé les moyens de l'imposer. « D'Orsay a encore de grandes prétentions à l'élégance, écrit Viel- Gastel (2) ; il s'habille comme personne, avec étalage de linge brodé, de satin, de chaînes d'or, et porte sa frisure ébouriffée. A tout prendre, c'est une vieille pomme cuite, qui aspire à sortir de son compotier ébréché... » Et l'on ajoutait qu'afin d'obtenir une place, ce vieux beau s'efforçait de persuader à Jérôme Bonaparte qu'il était son fils, « trouvant ainsi le moyen, après s'être déshonoré vingt fois, de déshonorer sa mère (3) ». Même, on allait jusqu'à prétendre qu'à Londres il espionnait les
(1) Comte Horace de Viel-Castel, Mémoires (Paris, 1883, in-8), t. II, pp. 43-44. — Plus loin, p. 91, il ajoute : « Lady Henriette d'Orsay a été et est encore une charmante femme très séduisante. Son mari, dit-on, n'a jamais couché avec elle, mais il coucliait, prétend-on, avec son beau-père et sa belle-mère ». — On trouve citée parfois lady d'Orsay dans les nouvelles mondaines. Voy. par exemple les Nouvelles à la main, de Nestor Roqueplan, 20 février 1841, p. H4.
(2) Ibid., t. II, p. 44.
(3) Ibid., t. II, p. 83.
Français de passage pour le compte du gouvernement de Louis-Philippe! (1)
De la sorte, loin de se voir goûté par les fashionables, accueilli par les gens du monde et soutenu par le Président comme il l'avait espéré (2), d'Orsay se trouva en butte à mille calomnies, fort contesté, sans protecteur. La pauvre lady Blessington, qui partageait sa mauvaise fortune, n'y résista pas. Elle s'était installée, rue du Cirque, dans un très petit appartement où elle tenta de se créer à nouveau un salon. Hélas ! la belle lettrée de Gore-House, dont les yeux intelligents avaient enchanté Paris vingt ans plus tôt, n'était plus aujourd'hui qu'un vague bas-bleu solitaire, auquel on reprochait son passé. Les femmes jugèrent qu' (( elle n'était pas à fréquenter », et les hommes négligèrent ce médiocre appartement où vivait une vieille dame sans amis. Malgré des soins délicats, d'Orsay ne put consoler celle qui avait été la célèbre countess of Blessington : deux mois après son arrivée, âgée
(1) Comte Horace de Viel-Castel, Mémoires (Paris, 1883, in-8), t. III, p. 133.
("2) Viel-Castel dit encore, avec son ingénieuse méchanceté, que d'Orsay « ne pouvait pardonner au Prince de ne l'avoir point fait ambassadeur ; il ne voulait pas se rendre cette justice qu'il était impossible, aucun Etat ne l'aurait reçu » (Ibid., t. II, p. 90).
de cinquante-neuf ans, .Marguerite Power se tua courageusement.
Et d'Orsay contina de lutter pour gagner sa vie. Il était fort bien apparenté par sa sœur la duchesse de Grammont (1), et il avait pour lui le reste de ses belles relations. Puis il comptait sur son talent de sculpteur qui lui avait valu à Londres, au temps qu'il était à la mode, des succès éclatants. Mais il ne réussit guère à se faire prendre au sérieux comme professionnel ; aux yeux de tous, il n'était qu'un gentleman sculptant à ses moments perdus, et, quoi qu'il en eût, on parlait toujours de son joli talent d'amateur, a 11 savait mieux déshabiller les femmes que les statues ; il n'en fit pas moins des bustes charmants », dit Arsène Houssaye avec une indulgence humiliante (2). Pourtant, d'Orsay montrait un sens très fin de la réclame, plus rare à cette époque qu'aujourd'hui, et il exploitait fort habilement son art. Il s'était logé dans une maison qu'avait habitée
(1) Il avait pour neveu le duc de Lesparre (Arsène Houssaye, Les Confessions, t. II, autographes, p, xvii).
(2) Confessions, t. IV, p. 356. — Ch. Yriarte {Les cercles de Paris, pp. 15-10) apprécie ainsi un groupe représentant un jockey à cheval : a Ce n'est ni bon ni mauvais; le cheval est assez bien allaché, le cavalier est moins réussi. Les gens de goût ont toujours préféré les chevaux des écuries du comte à ses élucubrations artistiques ».
lord Byron (1). En ce temps-là, quelques rues seulement avaient été percées à travers l'ancienne folie du financier Nicolas Beaujon ; les charmilles, les bassins, les parterres avaient disparu, mais les arbres du parc vivaient encore, car la montagne Beaujon était toute en jardins qui entouraient quelques hôtels. D'Orsay s'installa dans l'un de ceux-ci, au numéro seize de la rue lord Byron. Le vaste atelier que lui avait cédé le peintre Gudin devint tout à la fois son salon, son cabinet de travail, son fumoir, sa serre, avec des divans, des lits de repos, des hamacs, et cet arrangement fit courir tout Paris qui ignorait encore les grands halls à l'anglaise (2).
Enfin notre gentleman sculpteur entreprit le buste de Lamartine, et il sut l'achever d'une manière qui ravit son modèle. Le vieux poète était très sensible à la beauté de sa propre figure (3). Plus tard, « en montrant son buste
(1) A. Houssaye, Confessions, t. III, p. 349, note.
(2) U Illustration de 1852, donne un portrait du comte d'Orsay travaillant dans son atelier. Cf. A. Houssaye, t. II, pp. 378-379.
(3) « On disait de Saint-Just qu'il portait sa tète comme un Saint-Sacrement, Lamartine portait la sienne comme un tabernacle... Ce qui ne l'empêchait pas de crier à tout propos : Mille tonnerres de nom de Dieu ! » (A. Houssave, t. I, p. 197.)
par le comte d'Orsay, qui honorait l'extrémité du petit salon de la rue de la Ville-rEvèque, il lui échappait de dire naïvement : — (( Regardez ! oui, voilà ce beau front, ces traits purs, comme ils sont bien rendus ! (1) » Il remercia l'habile artiste par des vers assez creux qu'il faut pourtant citer ici :
Quand le bronze écumant dans ton moule d'argile
Léguera par ta main mon visage fragile
A l'œil indifférent des hommes qui naîtront,
Et que, passant leurs doigts sur ces tempes ridées,
Comme un lit dévasté du torrent des idées,
Pleins de doute ils diront entre eux : « De qui ce front ?
Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie? Un poète qui chante, un pontife qui prie? Un orateur qui parle aux flots séditieux ! Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle. Offrant, le cœur gonflé, sa poitrine à la foule. Pour que la liberté remonte pure aux cieux?
Car, dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre, Dans ces lèvres de feu qu'entr'ouvre un souille libre, Dans ce cœur qui bondit, dans ce geste serein. Dans cette arche du flanc que l'extase soulève, Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve, Phidias a pétri sept âmes dans l'airain. »
Sept âmes, Phidias, et je n'en ai plus une ! De tout ce qui vécut, je subis la fortune.
(I) Edouard Grenier, Souvenirs littéraires (Paris, 1894, in-12), p. 37.
LE COMTE d'oRSAY 89
Arme cent fois brisée entre les mains du Temps, Je sème de tronçons ma route vers la tombe, Et le ciel hébété dit : « Voyez comme tombe A moitié du combat chacun des combattants !
Celui-là chanta Dieu, les idoles le tuent! »
Au mépris des petits, les grands le prostituent ;
« Notre sang, disent-ils, pourquoi lépargnas-tu?
(( Nous en aurions taché la griffe populaire !... »
Et le lion couché lui dit avec colère :
(' Pourquoi m'as-tu calmé? Ma force est ma vertu )).
Va, brise, ô Phidias ! ta dangereuse épreuve ; Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve. De peur qu'un faible cœur, de doute confondu. Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue : (( Laissons aller le monde à son courant de boue, )) Et que, faute d'un cœur, un siècle soit perdu !
Oui, brise, ô Phidias ! dérobe ce visage
A la postérité, qui ballote une image
De l'Olympe à l'égout, de la gloire à l'oubli !
Au pilori du temps n'expose pas mon ombre !
Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre;
Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli !
Que la feuille d'hiver, aux vents des nuits semée, Que du coteau natal l'argile encore aimée. Couvrent vite mon front moulé sous son linceul ! Je ne veux de vos bruits qu'un souffle dans la brise, Un nom inachevé dans un cœur qui se brise ; J'ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul (1) !
(1) Foyers du peuple (nouv. éd. Lévy), t. I, pp. 21-5.
Aujourd'hui, le buste en bronze de Lamartine par le comte d'Orsay est au musée de Versailles (1). A vrai dire, il ne paraît point bon et il justifierait les critiques dont le talent de son auteur était chaque jour lobjet (2). Et pourtant d'Orsay était fort soutenu par un certain groupe composé de Gigoux, de Gudin et du bruyant, spirituel et désordonné gendre de George Sand, le sculpteur Clésinger. Mais, au
(1) Galerie des Bustes.
(2) C'est la seule sculpture d'Alfred dOrsay que j'aie pu rencontrer, 11 en existe une autre, paraît-il, au musée d'Ajaccio (communication de M. André Lebey). Madden publie en tète de son ouvrage, une gravure reproduisant le buste de lady Blessington par d'Orsay. Viel-Castel, (Mémoires, t. II, p. 90) dit qu'il laissa inacbevé en mourant un buste du prince Jérôme. Je sais d'autre part qu'il avait fait un médaillon d'Arsène Houssaye « où il me donna je ne sais quoi de britannique » dit celui-ci (Confessions, t. II, p. 379). R. Madden mentionne (t. III, p. 4G6) le Book of celebrity, dont nous avons parlé. On trouvera un portrait de Byron par d'Orsay en tète des Conversations de lady Blessington, et un portrait de Wellington dans le Wellington Mémorial d'Artbur Grifilth. Enfin Vlntermédiaire des chercheurs et des curieux, LU, 548, cite deux portraits de Frederick Lemaitre publiés dans The Illustrated London News, du 8 mars 1846 et dans The Pictural Times du 15 mars 1846, sans compter une lettre oii Georges Mitchell, directeur du Théâtre-Français de Londres, écrit au comédien, le 11 février 1859, qu'il lui envoie son « portrait dans le Docteur Noir » qui est « l'un des derniers ouvrages du comte d'Orsay. » D'Orsay était en bons termes avec ]\litcbell (voy. Vax)pendice A) et avait une très grande admiration pour P'rédérick Lemaître (voy. la lettre citée ci-dessus, p. 74, note.)
fond ceux-ci appréciaient plus en lui l'homme du monde que le statuaire (1). Un jour, Clésinger lui demande pourquoi il ne venait pas le voir plus souvent : — « Parce qu'on dirait que c'est moi qui fais vos statues, répond d'Orsay en souriant. — Eh bien ! j'irai vous voir, réplique Clésinger, on ne dira pas que c'est moi qui fais les vôtres ».
Grâce à ses amis, grâce à l'appui du prince Jérôme, d'Orsay obtint enfin du Président, la place de Directeur des Beaux-Arts. Mais il ne la conserva pas longtemps. Nommé vers le mois de juin 1852, il succomba le 4 août suivant, à une maladie de la moelle épinière (2). On l'enterra à Chambourcy, terre appartenant à sa sœur la duchesse de Grammont, dans le caveau même où reposait déjà sa fidèle amie, lady Blessington (3).
(1) Ils « le poussaient pour régner par lui sur les beauxarts », dit Viel-Castel, Mémoires, t. Il, p. 90.
(2) D"" Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris (Paris, 1856, 5 vol. in-i8), t. I, p. 101. C'est d'Orsay qui réconcilia un jour Véron avec Persigny (Lettre de Mm^ Jauhert à son frère, publ. par Léon Séché, dans Rev. de Paris, !«■• novembre 1906, p. 87).
(3) Viel-Caslel, Mémoires, t. II, p. 92.
Comme il paraît vif et séduisant ce fin, ce souple d'Orsay, si on le compare à cette froide marionnette qui eut nom Brummell ! Sans doute il fut un parasite, et pis encore ; puis il n'hésita guère à épouser une héritière trop riche, trop jeune aussi. Mais quoi ! il eut de la grâce, cet entretenu ; il vécut d'une femme, mais il se ruina avec elle, il l'aima toute sa vie, il la fit heureuse : et n'est-ce pas joli cette enthousiaste tendresse qu'il sut inspirer à son amie jusqu'à son dernier jour ?
Les Anglais seront toujours surpris qu'un homme du monde puisse montrer de l'originalité sans cesser d'être homme du monde. Ils adorent l'excentricité qui les distrait, mais d'ordinaire les excentriques blessent les convenances, et c'est ce que ne saurait admettre un gentleman. Un pair, seul au coin de son feu, n'ose croiser ses jambes par crainte d'être improper, disait Stendhal, et Taine, qui le cite, ajoute : (( D'un côté la contrainte, de l'autre
l'hypocrisie, voilà les deux vices de la civilisation anglaise (1) ». — Secouer cette contrainte sans heurter cette hypocrisie, agir en esprit libre sans choquer le Tartuffe anglican, c'est un difficile problème, mais celui qui le résout est roi. Pour y avoir échoué, Byron dut fuir l'Angleterre, et Oscar Wilde ameuta trop unanimement la fausse Albion qui l'avait adoré pourtant. Au contraire, Brummell connut la gloire, qui, loin de blesser aucun des préjugés de ses compatriotes, mit toute son originalité à les avoir plus que personne ; et cinq ans après lui, d'Orsay put ressaisir son sceptre, parce que, à force de souplesse et de tact, il sut amuser la société la plus ennuyée et la plus hypocrite de la terre, en jouant avec les convenances qui l'enserrent étroitement, sans jamais les heurter. Cependant rien n'est plus loin d'Alfred d'Orsay que cette froideur méprisante, ce flegme dédaigneux qui fit la vogue d'un Brummell. Le Dandysme n'existe que par le paradoxe ; devant avant tout produire la
(1) Taine, Histoire de la littérature anglaise, IV, p. 399. — Je n'ai pu retrouver le passage où Stendhal a dit cela. Dans La Maison Nucingen (éd. du centenaire, Calmann-Lévy), pp. 16-17, Balzac lui attribue déjà cette pensée. Ne serait-elle pas tout simplement de Balzac luimême ?
surprise, il faut qu'un Dandy ne fasse jamais ce qu'on attend de lui : il doit toujours dépasser. Or, comme l'a dit Barbey d'Aurevilly, d'Orsay (( était une nature infiniment plus complexe, plus ample et plus humaine que cette chose anglaise». Il ne s'efforçait qu'à séduire. «Il plaisait si naturellement et si passionnément à tout le monde, qu'il faisait porter son médaillon jusqu'à des hommes» (1). Son impertinence légère n'était qu'un piment dont il relevait sa bonne grâce. Rien de plus paradoxal que le succès de Brummell, de qui l'on peut dire qu'il plut à force de déplaire. Rien de plus naturel, au contraire, que celui du comte d'Orsay : ce joli homme gai, brillant, souple, imprévu et fin eut tout l'esprit dont le Beau ne prit que les attitudes, et il conquit Londres comme une femme, parce qu'il était charmant.
En somme, il montra quelques-unes des plus brillantes qualités de l'esprit de chez nous. C'est par elles qu'il séduisit les Anglais : son succès à Londres, c'est, à tout prendre, une victoire française. Ne soyons donc pas trop sévères pour ce d'Orsay. Un jour, il jeta son assiette à la tête d'un officier qui parlait mal de
(I) Du dandysme et de George Brum'inell(éd. Lemerre), p. Gl, note.
LE COMTE d'oRSAY 9o
la Sainte Vierge, et il se battit pour Marie parce qu'elle était femme et qu'il ne voulait pas qu'on manquât de respect à une femme devant lui. Nest-ce pas là une note précieuse à piquer au bas de la page où notre marquise de Sévigné a écrit : a Les Français sont jolis assurément, il faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de témérité ? »
Le Palais-Royal (1) est bien déchu de sa splendeur passée. A la fin de l'ancien régime et sous la Révolution, le cœur de Paris battait fiévreusement dans ses galeries aujourd'hui désertes et démodées. Les Tuileries et les autres jardins royaux n'étaient ouverts qu'aux gens bien vêtus ; on y empêchait les rassemblements populaires. Au Palais-Royal, au
(I) L. Montigny, Le provincial à Paris, t. II (Paris, 1825). — Le flâneur, galerie pittoresque, philosophique et morale, U^ partie (Paris, J8-26). Rainier-Lanfranchi, Voyage à Paris (Paris, 1830). — Vicomte S. de L***, Les Tuileries et le Palais-Royal (Paris, 1833). — A. Bazin, L'époque sans nom, t. II (Paris, 1833). — Cordellier- Delanoue, Le Palais-Royal, dans Nouveau tableau de
contraire, dans la maison de Philippe-Egalité, le peuple était chez lui : là il apprenait les nouvelles, il discutait la conduite du Roi et de l'Assemblée. Ce tranquille jardin, où les enfants jouent paisiblement aujourd'hui, vit une foule tumultueuse promener en hurlant les bustes du duc d'Orléans et de Necker ; il entendit Camille Desmoulins pérorer furieusement, debout sur une chaise : c'est à l'ombre de ses marronniers que s'exaspéra la colère révolutionnaire.
Toutalentour, sous les colonnades, s'ouvraient des boutiques, des maisons de jeu, des lupanars. Philippe-Egalité avait jugé profitable de louer en détail son palais, et en 1790, sur cent quatrevingts arcades, il en avait cédé à bail centsoixante-dix, qui lui rapportaient plus de dix millions. Le monde entier passait dans ce vaste bazar : les oisifs et les badauds, les provinciaux, les étrangers, les filles publiques, les joueurs, les agioteurs, les aigrefins, les bourgeois musards achalandaient les étalages, circulaient en foule par les galeries, se pressaient dans les
Paris, t. III (Paris, 1834-5). J. Vatout, Souvenirs historiques des résidences royales de France. Deuxième publication : Palais-Royal (Paris, 1838). — Ch. de Forster, Quinze ans à Paris 083-2-1848), t. I (Paris, 1848). — Auge de Lassus, La rie au Palais-Royal (Paris, 1904). — Pliilibert Audebrand, Derniers jours de la Bohême, chap. I (Paris, 1905).
AU CAFÉ DE PARIS 9î)
jardins, envahissaient les cafés, les tripots, les mauvais lieux et les boutiques. Vers 1800, on aurait pu parier à coup sûr que chacune des cent quatre-vingts arcades, à la prendre des fondements aux combles, contenait au moins un objet de scandale. Là on trouvait la table toujours servie, la banque ouverte, et des filles à foison. Le lieu était célèbre dans le monde entier. « Deux marchands qui se séparent dans le port de Canton, à la Chine, se donnent rendez-vous au Palais Royal », se disait-on en 1830 (1).
Au temps de Charles X, du moins le soir et sous les galeries de bois, les prostituées se montraient à peu près nues. La foule envahissait les estaminets où l'on fumait, et les cafés où quelque fat, accoudé au comptoir, lançait de tendres œillades à la « demoiselle » avec des regards furieux à ses rivaux : ainsi, le café Corazza, le café de Foix, le café de la Rotonde, le café des Mille-Colonnes, de qui la « belle limonadière » attirait les galants ; le café Lemblin où naguère, sous Louis XVIII, les demisoldes s'entretenaient passionnément du retour de l'Empereur et provoquaient les royalistes
(1) Rainiei-Lanfranchi, Voyage à Paris, p. 171. — Cf. Les Etrangers à Paris, p. 185.
triomphants du café de Valois ; le café des Aveugles, souterrain, célèbre par son orchestre de Quinze- Vingts, et fréquenté par le peuple et les petits bourgeois.
Partout des tailleurs à bon marché faisaient valoir leurs minces étoffes et des restaurants à quarante sous étendaient leurs transparents. Mais à côté d'eux luisaient les vitrines des bijoutiers, tandis que Véfour, Véry, les Frères- Provençaux offraient, non loin, les séductions de leur cuisine illustre, et qu'aux deux extrémités d'une même galerie, Chevet (1) et Corcelet étalaient leurs fruits, leurs primeurs, leurs poissons monstrueux et leurs glorieux pâtés.
Aujourd'hui, tout cela a disparu : seuls, Véfour, Corazza, le café de la Rotonde, tristement déchus, reçoivent encore quelques clients. Corcelet a émigré loin de ces galeries où résonne si rarement le pas d'un promeneur. Le Palais- Royal, abandonné par les bijoutiers, n'est même plus l'asile des marchands de lorgnettes. Et où sont ces fameuses maisons de jeu que Ralzac nous décrit dramatiquement dans la Peau de chagrin (2) ? Les principales s'ouvraient
(1) Sur Chevet, le fondateur de la maison, yoy. Jules Lecomte. Le perron de Tortoni, pp. 139 sq.
(2) Chap. I.
aux numéros 9, 129, 154, et l'on prétendait qu'elles rapportaient au fisc 25.000 francs par jour {[). Mais la plus célèbre de toutes était le numéro Cent-Treize. C'est à ses tables de trenteet-quarante que Raphaël de Valentin perdait son dernier louis et que Rastignac venait gagner une fortune en quelques minutes, tandis que M'''^ de Nucingen l'attendait à la porte, dans sa voiture...
Sous les galeries de bois, que l'on appelait encore le Camp des Tartares et le Four aux Gueux, vivait un peuple de prostituées.
Philippe-Egalité, afin d'augmenter ses énormes revenus, avait abattu tout une allée de marronniers séculaires, plantés autrefois par Richelieu, pour construire en leur place ces sordides baraquements. Etablis a provisoirement », ils durèrent près de quarante ans. C'était le domaine des modistes, des fripiers, des filles publiques et des libraires. Dentu, le grand-père de l'éditeur actuel, Barba, Ladvocat et d'autres y étalaient leurs livres et leurs brochures, non loin des chapeaux défraîchis et
(1) Bien à tort : en 1837, année de leur fermeture, les tripots du Palais-Royal avaient rapporté plus de 8.000.000 de fr, de bénéfice, sur lesquels la ville de Paris n'avait touché que 1.341.84G fr. {Intermédiaire des chercheurs et des curieux, LI, 830).
i02 LES DANDYS
des soieries douteuses. On feuilletait les Messéniennes de M. Casimir Delavigne au milieu des débauchés et des libertins, et, sollicité par une courtisane, le passant qui tournait la tête apercevait, au centre de la boutique de Ladvocat, le buste de lord Byron, sur une colonne où l'ingénieux libraire avait glorieusement inscrit les noms des auteurs qu'il éditait.
C'est le futur roi des Français qui fit abattre les galeries de bois : à leur place s'éleva la galerie vitrée d'Orléans. Il avait entrepris d'assainir et de nettoyer son Palais-Royal : par son ordre, on effaça les inscriptions qui couvraient les murs et les colonnes, on construisit des bornes en bois réservées aux affiches, on fit disparaître les lanternes et les enseignes de toutes sortes qui menaçaient la tête des passants, on obligea les boutiquiers à restreindre leurs étalages et à démasquer les piliers ; puis « un beau soir, le gaz s'élançant de ses canaux en langues de feu vint éclairer cette brillante toilette » (1); enfin, devenu roi, Louis-Philippe fit réprimer sévèrement les filles qui erraient encore timidement sous les arcades trop
(1) A. Bazin, L'Epoque sans nom, t. II, pp. 178-9.
claires... (1) Et quand tout cela fut fait, quand les galeries furent devenues définitivement saines, propres et décentes, la foule cessa de sy rendre : elle ne reconnaissait plus son Palais- Royal. — Seuls, les tripots attiraient encore les joueurs en proie à leur sèche passion. Un soir, en 1836, on ferma toutes les maisons de jeu. Dès lors c'en fut fait : le Palais-Royal perdit ses derniers flâneurs, et Paris émigra sur ses boulevards.
A vrai dire, depuis longtemps les merveilleux, les gandins paradaient sur le boulevard de Gand (2), qui leur a donné son nom. C'était alors une sorte de mail provincial, sans trottoirs, planté d'arbres feuillus, bordé par des
(1) Une foule de brochures parurent à cette occasion : Epître à M. Mangin au sujet de l'ordonnance attentatoire à la liberté des femmes ; Les filles en cage ou Déguerpissons ; Le tocsin de ces demoiselles, etc., etc. Voy. Paul Lacombe, Bibliographie parisienne, n»* 647 à 669, et 694.
(2) On l'appelait ainsi en souvenir de l'exil à Gand de Louis XVIII. C'est aujourd'hui le boulevard des Italiens.
maisons basses, des boutiques, des petites maisons du xviii® siècle entourées de leurs jardins. Peu de circulation : on n'y passait guère, on s'y promenait. Lété, pour causer à l'aise, les gandins se réunissaient à Coblenîz, endroit très ombragé entre la rue du Helder et la rue Taitbout ; ils s'installaient nonchalamment sur les chaises de paille alignées le long delà chaussée, et souvent l'un deux, descendant de son cheval pour se joindre à un groupe d'amis, attachait sa monture à un arbre... D'ailleurs on ne rencontrait là que des élégants, des favoris, des bijoux: tous se connaissaient plus ou moins : qu'on se figure l'ancienne (( potinière )> de lavenue du Bois, ou encore notre allée des Acacias le matin, en semaine, avec moins de voitures et plus de piétons. Les bourgeois et les badauds ne se risquèrent à Coblentz qu'après la décadence du Palais- Royal (1).
« L'on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs, au Cours ou aux Tuileries, pour se regarder au visage et se désapprouver
(1) II. Bouchot, La Restauration, pp. 2G5-9. — Ad. Boschot, La jeunesse d'un romantique : Berlioz, pp. 102-3. — Claudin, Mes souvenirs, p. 16.
les uns les autres », écrivait en son temps M. de La Bruyère (1). Et cette maxime est toujours vraie, ce n'est que le lieu du rendez-vous qui a changé. Sous Louis-Philippe, la promenade du Cours-la-Reine, sans être aussi délaissée que de nos jours, n'attire déjà plus le beau monde. En revanche, les Tuileries sont encore en vogue : certes les dames du faubourg Saint- Germain ne viennent guère dans ce jardin où ne sauraient entrer leurs équipages, mais les lions fréquentent volontiers la grande allée du milieu, car c'est là qu'entre quatre et cinq heures se promènent les jolies bourgeoises. Il faut y voir Adolphe ou Théodore, étendu avec grâce sur deux chaises, son chapeau posé sur une troisième, porter d'une main lasse son lorgnon à son œil gauche, mordre la pomme d'ivoire de sa badine d'ébène, minauder, sourire quelquefois, très souvent bâiller, car le dégoût et l'ennui sont de bonne compagnie... (2). Bientôt il gagne son cabriolet qui l'attend à la porte : ui> temps de trot l'amène aux Champs-Elysées (3).
(1) Caractères. « De la yille «,
(2) Ronteix, Manuel du fashionable, pp. 67-S. — J. Janin, Un hiver à Paris (Paris, 1846), p. 98. — Forster, Quinze ans à Paris, t. I, p. 108.
(3) Sauf à certaines heures où les équipages élégants en animaient l'avenue, les Champs-Elysées n'étaient alors
Là. il lai faut saluer deux ou trois calèches, causer un moment avec quelques cavaliers... On admire sa légère voiture, son a tigre gros comme le poing » et son cheval anglais. II repart à toute allure ; le jockey minuscule, assis à côté de lui, s'occupe à crier : a Gare ! » et les piétons — il n'y en a guère — s'écartent comme ils peuvent... La voiture traverse la place de la Concorde déserte, irrégulière, au terrain à peine aplani, rejoint la Madeleine, inachevée sous ses échafaudages, parcourt le boulevard des Capucines, bordé d'hôtels calmes et cossus, dépasse la rue du Montblanc (1)... La voici devant Tortoni, au coin de la rue Taitbout ; elle doit s'y arrêter : c'est l'usage (2). Depuis la fin de laprès-midi jusqu'aux environs de minuit (heure tardive pour l'époque) (3) le café Tortoni est plein à déborder. Le
qu'un désert ; le soir on y détroussait les passants et l'allée des Veuves, qui est devenue l'aveuue Montaigne, était un coupe-gorge. Eugène Sue y place avec vraisemblance, dans les Mystères de Paris, l'horrible cabaret souterrain de Bras-Rouge.
(1) Rue de la Chaussée d'Antin.
(2) Bouchot, La Restauration, pp. 266-277. — Auge de Lassus, Les Champs-Elysées.
(3) On dînait vers 5 heures et demie ou 6 heures, et presque tous les restaurants, même ceux où l'on soupait, fermaient vers minuit. « Aujourd'hui, passé minuit, on court risque de mourir de faim à Paris... Les flâneurs attardés et affamés qui se permettraient d'aller frapper à la porte du
matin on y déjeune à la fourchette ; les boursiers, agents de change, banquiers, « marrons » s'y retrouvent : ils gravissent vivement le fameux perron (l), choisissent sur le buffet, entre les deux fenêtres, quelque viande à la gelée, des coquilles, un poisson tout préparé ou une de ces fricassées de poulet froides, célébrité de la maison : ils déjeûnent à la hâte, puis ils sautent dans leur coupé (2) qui les emporte... — Mais le beau moment, c'est surtout le soir, après dîner. A cette heure, on étouffe, on s'écrase dans les pièces minuscules. Les dandys, groupés sur le perron, plastronnent, et, plus avantageux qu'eux tous, .1. Barbey d'Aurevilly, drapé dans sa cape espagnole, « appuie à la rampe ses nonchalances et sa superbe ^) (3). En revenant de l'Opéra ou des Bouffes, une lionne
Café de Paris, lui-même, à minuit 10, seraient considérés comme tapageurs nocturnes par la patrouille grise qui les emmènerait couclier à la salle Saint-Martin. M. le préfet de police l'a encore décrété récemment... » (Les Etrangers à Paris, p. 173.)
(1) Ou le modilia vers 1842 (La Mode, 21 mai 184-2, p. 262.)
(2) Vers 1830, un coupé élégant est doublé de satin jaune et tapissé d'un tapis de la Savonnerie. Deux laquais en livrée se tiennent derrière la voiture, prêts à déployer le marchepied et à soutenir leur maître à la descente. (Balzac, La Peau de chagrin, éd. Calmann-Lévy, p. 237.)
(3) Voy. son Deuxième Mémorandum (1838), p. 77 et passira.
commande à son cocher de (( toucher » à Tortoni : mais elle ne descend pas de sa voiture : seules les Anglaises, ignorantes du bon ton, ne craignent pas dentrer dans le Café. La grande calèche se range près d'une des bornes qui délimitent le trottoir; le chasseur empanaché se précipite à bas de son siège ; on l'envoie commander un sorbet, et, sous l'œil des dandys qui lorgnent éperdument, on minaude avec art, étendue sur les coussins de la haute voiture. . . ( 1 ) . Certes le Boulevard a déjà changé d'aspect depuis qu'il ne s'appelle plus boulevard de Gand. Beaucoup des beaux arbres qui lombrageaient sous Charles X ont été coupés par les insurgés de juillet ou déracinés à la faveur des troubles par les commerçants dont ils gênaient les étalages (2) ; puis les maisons se sont rapprochées, les jardins ont disparu, des boutiques s'ouvrent partout ; Câblent:: n'existe plus; enfin ce n'est plus cette avenue provinciale relativement calme et fré(juentée seulement par les
(1) H. Bouchot, La Restauration, p. 266. — Lady Morgan, Paris en 1829 et 1830, t. I, pp. 344-7. — M"'« Trollope, Paris et les Parisiens en 1835, t. III, pp. 169-173. — J. Janin, Un hiver à Paris, pp. .57-60. — La Mode, octobre 1837, p. 63 ; juillet 1842, p. 41, etc.
(2) Léon Gozlan, Les deux boulevards dans Nouveau tableau de Paris, pp. 365-6.
AU CAFÉ DE PAllIS 1 0*J
gandins : tou( Paris y vient flâner maintenant et s'y reposer, l'été, sur plusieurs rangées de chaises, au milieu des bouquetières, des musiciens ambulants, des marchands de coco et des montreurs de singes savants. Cependant en 1835, le boulevard des Italiens ne ressemble pas encore, il s'en faut de beaucoup, à la voie commerçante qu'il est devenu aujourd'hui. Il n'a pas de trottoirs : ce sont des bornes, des colonnes rondes pour les affiches, les arbres, les chaises, un ruisseau d'eau courante qui délimitent irrégulièrement l'espace réservé aux piétons. Les camions, les charrettes, les voitures marchandes de toutes sortes ne passent guère sur les pavés de sa chaussée. En revanche, on y voit des landaus à la Daumont, des cavaliers, même parfois une amazone : c'est un lieu de promenade et de rendez-vous, d'où lionnes et fashionables partent pour une excursion lointaine au Bois de Boulogne, et où ils reviennent, tout couverts de poussière, raconter le succès d'un pari (i).
Le mouvement et le bruit cessaient après la ru<^ de la Chaussée d'Antin ; et dans le boulevard
(I) Bazin, L'époque sans nom, t. II, p. 159. — ^]mc TroUope. Paris et les Parisiens en 1835, t. III, pp. 169-73. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. I, p. 159 (25 août 1837).
des Capucines, le luxe se calmait et se régularisait. Ce qu'on appelait donc « le Boulevart », cétait le boulevard des Italiens, peut-être aussi le boulevard Montmartre (1). Au-delà du Café Anglais les dandys ne flânaient guère ; après les Variétés ils ne se montraient plus. En revanche, ils aimaient à se promener dans les passages, qui, dès 1825, disputaient déjà au Palais- Royal sa vogue. Dans le passage des Panoramas, qui resta très fréquenté même après le percement de la nouvelle rue Vivienne, Dantan étalait ses bustes satiriques et Félix ses pâtés. Dans le passage Choiseul, les élégants en habit bleu venaient attendre l'heure de la sortie des Italiens, et les deux galeries du passage de rOpéra étaient le lieu classique des rendezvous : elles avaient remplacé la Rotonde du Palais-Royal (2). — Plus loin, au même li^u qu'aujourd'hui, s'élevait le Café Anglais (dont la maison n'a pas changé), à quelques pas des fameux Bains Chinois, construction hétéroclite
(I) Bazin, loc. cit.
(•?) En 1838, J. Barbey d'Aurevilly se promène souvent au passage Choiseul, voy. son Deuxième Mémorandum, pp. 5, 21, etc.. — L. Montigny, Le provincial à Paris, t. II, p. 101. — Léon Gozlan. Les deux boulevards, dans jS'ouveau tableau de Paris, t. III, p. 366. — Forster, Quinze ans à Paris, t. I. p. lîl.
AU CAFÉ DE PARIS 1 | j
et rocaille, qua fait disparaître le Crédit Lyonnais. Sur le trottoir d'en face, au coin de la rue Drouot, le Jockey-Club s'était installé, à proximité de l'Opéra, de la rue (ïrange-Batelière et du foyer de la danse ; puis venaient, au coin de la rue Le Peletier, le Café Riche ; au coin de la rue Laffîte, le Café Hardy, remplacé plus tard par la Maison Dorée ; l'immeuble voisin abritait Tortoni, dont le perron fameux donnait à l'angle de larueTaitbout, vis-à-vis du Café de Paris : enfin, au coin de la rue de la Chaussée d'Antin, à l'endroit où s'ouvre maintenant le restaurant Paillard, se trouvait le Café de Foy.
C'étaient là les meilleurs restaurants de Paris et les mieux fréquentés. Véry, Véfour, les Frères- Provençaux avaient été atteints par la décadence du Palais-Royal. Quant au Rocher de Cancale, rue Montorgueil, hanté naguère par Brillât- Savarin, célébré par Berchoux, chanté par Désaugiers, il ne voyait plus les clients affluer autour de ses tables que lorsqu'un spectacle à succès appelait les curieux au boulevard du Crime (1). Les dandys dînaient au Café Riche, au Café Hardy, dont le fondateur avait inventé
m J. Arago, Comment on dîne à Paris, pp. 195-6. — La Mode, 1837, 1" trimestre, p. 203.
SOUS l'Empire les déjeuners à la fourchette (1), — et surtout enfin au Café de Paris.
Aujourd'hui la gastronomie a passé de mode. Sans doute on trouverait encore des dilettantes pour ordonner un festin selon les rites et le manger avec compétence. Mais les jeunes gens ne s'entendent plus à cela et ils ne s'en soucient guère. Voyez au restaurant comme ils commandent sans méditer ! Or s'ils ne se montrent pas gourmands davantage, ce n'est point par vertu assurément, mais, encore une fois, la gastronomie a cessé d'être fashionable. Le temps est loin où un lion des plus Biickingham pariait de manger à lui seul, au Café de Paris,
(1) De dix heures du matin à trois heures, Hardy se tenait dans un de ses salons, devant une énorme cheminée en marbre blanc où un gril d'argent était en permanence sur la braise, et suivant que l'un de ses clients lui désignait tel ou tel mets étalé sur le buflet, il le piquait avec sa fourchette et le faisait griller ou réchauffer (Bonnaud, Histoire dif Boulecard, dansiîerue britannique, août 1878, p. 388). — Quand j'étais riche, dit Stendhal (Vie de Henri Brulard, pp. 20-21) « mon cabriolet m'attendait à la porte du Café Hardy, voilà ce que mon beau-frère ne m'a jamais pardonné. »
un dîner de 500 francs, et gagnait haut la main la gageure (1). Qui donc à présent s'applique à composer sa cave ? Le Champagne même, dont les viveurs de 1840 faisaient une si elfroyable consommation, on n'en sait plus boire, apparemment, qu'en Russie. Et les lourds et chauds bourgognes, les bordeaux subtils, les ragoûts succulents, les sauces délicates ont cédé la place, sur la table du snob, aux eaux minérales, au thé, aux viandes grillées à l'anglaise. Certainement tout cela convient bien mieux à Testomac — mais où sont les coulis dantan ?
Au contraire, sous Louis-Philippe, la gastronomie passe pour un signe de raffinement élégant : elle s'avoue, même elle s'affiche. Il sied qu'un fashionable accorde beaucoup d'importance à l'art de composer son dîner et qu'il s'entende à le goûter avec délicatesse. Brummell ne se montrait-il pas fort sensible aux
(1) Voici, d'après Roger de Beauvoir (Soupeurs de mon temps, p. 105) quel fut le menu de ce dîner : « Menu de M. le comte Hector [sic] de Viel-Castel : Potage essence gibier ; Vin de Tockay ; Laitance de carpe au Xérès ; Cailles désossées en caisse ; Truite du lac de Genève, essence écrevisses ; Vin de Joliannisberg glacé ; Faisan rôti bardé d'ortolans ; Pyramide de truffes entières ; Clos Vougeot de 1819; Compote de fruits Martinique à la liqueur de M">« Amphoux ; Sorbet au marasquin ; Stilton ; Marsala glacé ; Raisins de Malaga frais en grappes ; Vin de Chypre de la Commanderie ; Vin de Constance. »
plaisirs de la bouche ! Or le Dandysme de Brnmmell, exactement et dans tous ses détails, c'est ridéal des snobs de 1830. Pourtant ils ne savent du Beau rien autre chose que son nom, et les détails de sa gloire et de sa décadence, comme l'accent particulier de son élégance, leur sont bien étrangers ( j ). Mais ils connaissent ses disciples et, comme aujourd'hui, les dandies de Hyde-Park servent déjà de modèles aux dandys du a Boulevart » (2).
L'anglomanie se développa chez nous avec le romantisme (3). D'ailleurs dans les dernières années de la Bestauration et sous Louis-Philippe, elle paraît certainement moins profonde, moins universelle qu'aujourd'hui ; elle reste mi ridicule d'élégants, et qui se manifeste plus dans la mise, dans les manières et dans les attitudes que dans l'esprit même. D'autre part, le snobisme
(1) En 1840, La Mode elle-même en parle en ces termes : « Brumnel [sic], |le falstaff du -prince de [Galles, depuis régent et roi sous le nom de Georges IV, fut un des premiers et plus célèbres dandys « (juillet 1840, p. 1).
(2) « Les lions sont venus d'Angleterre, nous les avons adoptés pour nos jeunes gens à la mode », dit par exemple La Mode (4 juillet 1840, p. 1).
(3) Voy. plus bas. — Cf. ce passage de lady Morgan dans son Psivis en 18Q9 et 1830 (p. 95) : « Il faut que vous sachiez que tout ce qui est anglais, excepté la politique, est maintenant en grande faveur à Paris et réputé romantique. ». — Et la politique du roi des Français elle-même ne sacrifia-t-elle pas à la manie générale ?
a aussi plus de franchise et plus de naïveté qu'à présent ; c'est quon ne s'en est pas encore trop moqué : le mot même n'existe pas, je pense ; puis on se trouve plus près des idées de l'ancien régime, il y a encore une noblesse et des nobles, et tout le monde admet sans difficulté qu'un jeune homme a du monde » ne saurait s'appliquer décemment à une autre occupation que celle de vivre selon les rites méticuleux et les usages ignorés du vulgaire, qui font désormais l'élégance.
« Jusqu'au siècle dernier, dit un obscur écrivain de 1829, Eugène Ronteix (1;, il n'était pas si malaisé d'être un homme comme il faut : la nature ou le hasard faisait pour vous les trois quarts de la besogne ; lélégance du costume et la grâce des manières appartenaient exclusivement aux classes privilégiées; un parchemin blasonné était une condition nécessaire pour être fashionable... Il ne faut aujourd'hui pour être un homme comme il faut, un fashionable, avoir ni richesse, ni naissance, ni talent, ni gloire, et cependant il faut posséder un je ne sais quoi, composé de tous ces élémens... » C'est ce je ne sais quoi, que
(1) Eugène Ronteix, Manuel du fashionable, pp. 7-10.
la charmante aïeule de M. Abel Hermant (1) trouvait dans le muscadin quelle se préparait à épouser en 1796, mais qu'elle se voyait aussi embarrassée que Ronteix de définir : a Cela ne saurait remplacer ces grandes allures que nous autres nous héritons de nos pères, disait-elle, ni notre naissance, ni notre impertinence naturelle. Et quand même, ce... comment dire? ce... je ne sais quoi... Je souhaiterais un mot nouveau pour cette façon d'être nouvelle : nos fils l'inventeront sans doute, car il n'y aura bientôt plus de gens vraiment nés, et ceux qui voudront se distinguer encore de la crapule ne le pourront que par ce... ah ! je souhaiterais, dis-je. un mot, mais un mot qui fut âpre, qui fût enlevé, qui fût bref, une syllabe ; un mot bien, mais un peu canaille ; un mot gouailleur, un mot qui claque aux oreilles comme une onomatopée... un mot qui naisse à l'improvi.ste et par génération spontanée, un mot qui n'ait aucun sens définissable, et qui exprime pourtant tout l'inexprimable de ce que je veux dire... » Ce Je ne sais quoi que l'a'ieule ne savait comment nommer et qu'ignoraient les seigneurs de jadis, qui faisait grasseyer ridiculement les
(I) Abel Hermaut, Confidences d'une aïeule (roman), pp. 138-9.
AU C.AFK DE PAHIS 117
incroyables et porter aux muscadins des collets qui les rendissent bossus et des culottes qui les fissent cagneux, ce je ne sais quoi qui apparaît au xix*" siècle et qu'avait Brummell, c'est le eliic. Après le Directoire, l'élégance n'est plus affaire de conversation, de richesse ou de naissance ; elle n'a plus rien à voir avec l'esprit, avec l'art de séduire, ni même le prix et la beauté réelle des habits ; elle est toute extérieure, paradoxale, étrange ; bref les fins chevaliers et les galants marquis ont cédé la place à des dandys bizarres et anglomanes, et un jeune homme à la mode ne se propose plus de plaire et d'enchanter comme le prince de Ligne, mais plutôt d'étonner à la manière de Brummell et de lord Byron.
Vous rappelez-vous M. le chevalier de Beauvoisis tel que l'a dépeint Stendhal au chapitre xxxYi de le liouge et le Noir / (1) Julien Sorel,
(1) Paru en 1830 et composé après 1828. — Bien avant Barbey d'Aurevilly, Stendhal a discerné les principes du Dandysme. Voy. les conseils que donne le prince Korasoff à Julien Sorel : « Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous » (p. 44 de l'éd. Lemerre) ; et ailleurs (p. 536) : « Soyez le contraire de ce à quoi on s'attend. » Julien, d'ailleurs, est prédestiné : il a « naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation présente » (p. 44) ; il « était un dandy maintenant... Il fut d'une froideur parfaite envers Mademoiselle de la Mole... ; on sentait seulement [dans sa conversation] qu'il regardait encore trop de choses comme importantes » (pp. 50-51). Voy. aussi cidessous, ce que Stendhal dit sur Vair ennuyé, et, dans
qui vient de grand matin lui demander raison d'une insulte, doit attendre avec son témoin trois quarts d'heure avant d'être introduit dans un appartement « admirable d'élégance ». Là, nous conte l'auteur :
... Ils trouvèrent un grand jeune homme mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection et l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite, portait des cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l'autre... La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu'aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie noble et vide annonçait des idées convenables et rares ; l'idéal du diplomate à la Metternich...
Julien fut si étonné de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son air à la fois compassé, important et content de soi, de l'élégance admirable de tout ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'œil toute idée d'être insolent.
11 admirait sa gravité, mêlée dune certaine fatuité modeste, mais qui ne l'abandonnait pas un seul
Rome, Naples et Florence, comme il oppose à tout moment les « fats anglais » pauvres de sensibilité, à ses chers Milanais, — par exemple, p. 154 : « La grande afTaire du héros de Bond-Street est de clouer une afTectation à l'action la plus simple. Celle action a-î-elle quelque importance, il ne songe qu'à se donner l'air de la mépriser. Passé Milan, je n'ai plus vu ce genre-là. Ici de beaux jeunes gens saulent des fossés à cheval, mais ils mettent toute la joie et l'importance possible à bien sauter, »
instant. II était étonné de sa manière singulière de remuer la langue en prononçant les mots...
Ce mélange de respect pour soi-même, d'importance mystérieuse et de fatuité de jeune homme l'enchantait. Par exemple, le chevalier bégayait un peu parce qu'il avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce défaut. Jamais Julien n'avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule qui amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial doit chercher à imiter. »
Or, c'est à la ressemblance du chevalier de Beauvoisis qu'il nous faut imaginer les <( beaux fils » de 1829. Comme lui, ces nobles gandins s'efforcent de se donner cette physionomie « à la fois compassée, importante et contente de soi », cette « perfection des manières (( qui font l'admiration des provinciaux. Quelques années plus tard, à mesure qu'ira en décroissant l'influence du faubourg Saint- Germain (1), lorsque le Jockey-Club sera fondé, et que la vie parisienne sera devenue beaucoup plus dissipée, les lions admettront sans doute des manières plus libres, et une fatuité moins réservée. Pourtant ils affecteront toujours cet air de léger ennui (2). C'est qu'un
(1) Voy. ci-dessous le chap. sur Eugène Sue.
(2) Nos snobs le recherchent encore aujourd'hui. Voyez, par exemple, au théâtre, les jeunes gens qui viennent lorgner la salle durant les entr'actes : ils se trouvent en
fashionable sait bien qu'en charmant tout ce qui l'entoure, il ne doit point lui-même être charmé (1). « L'air triste ne peut être de bon ton, enseigne l'un d'eux ; c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes triste, c'est de quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne vous a pas réussi. C'est montrer soi inférieur. Etes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc, mon cher, combien la méprise est grave ! » (2)
D'ailleurs nos fashionables, paraît-il, ont presque toujours dans leur mise quelque chose qui les éloigne de la correction uniforme des gentlemen d'Angleterre. Comme tous les imitateurs, ils passent un peu la mesure. (( En dépit des soins journaliers et ponctuels qu'il apporte à sa toilette, un dandy parisien paraît toujours endimanché, constate lady Morgan (3), parce qu'il est toujours exagéré dans les articles de modes, depuis le nœud de
évidence, ils sont un peu embarrassés de leur contenance, il leur faut trouver un geste élégant. Que font-ils ? Ils baillent. — J'imagine qu'au xviii«= siècle, on cherchait plutôt l'air yif, intéressé, « sensible ».
(i) Ronteix, Manuel du fashionable, p. 68.
(■2) Le Rouge et le Noir, chap. LIV, p. 234.
(3) Paris en 1829 et 1830, t. I, pp. 334-5.
sa cravate jusqu'aux cordons de ses souliers ». Peut-être les boucles de ses cheveux, comme celles du chevalier de Beauvoisis, sont-elles disposées avec trop d'exactitude ? Ou bien porte-t-il, comme Alfred de Musset, quelque habit par trop pincé à la taille ? Sans doute encore il sourit quelquefois et il montre de la bonne humeur ? Faute impardonnable, en vérité !
(( Neuf heures sont sonnées depuis quelque temps », lorsqu'un lion soulève sur son oreiller sa tête « négligemment entourée d'un foulard». A midi, il a déjeûné et il est sorti. A une heure, il lui faut faire quelque visite ou examiner chez Drake les chevaux nouvellement arrivés d'Angleterre ; — parcourir au grand galop de son « haque », et suivi à vingt pas par son (( jockei », les routes poudreuses du Bois de Boulogne, les étriers chaussés à fond, les jambes écartées et le chapeau immense enfoncé jusqu'au nez (1) ; — ou bien escorter une amazone, parader à la portière de quelque « landow », se montrer aux Tuileries en compagnie d'une femme connue, conduire aux Champs- Elysées un de ces phaëtons que lord Seymour
(1) Caricature dans La Mode, 22 juin 1839, p. 364.
vient de mettre à la mode ; ou enfin paraître au Boulevard juché sur un haut tilbury, fumant un cigare énorme à côté d'un tigre microscopique, et crier très haut dans un nuage de fumée : <( — Bojou, mon cher, comment ça va? » pour s'entendre répliquer dans une gloire de tabac : — « Ça va pas mal, et toi (1) ? »
Et voyez ce jeune fat qui, à six heures passées, saute de son cabriolet à la porte du Café de Paris, dont il gravit le perron d'un pas vainqueur. Eperdument épris des modes anglaises, il porte une petite redingote ou un habit noir laissant passer à peine un soupçon de jabot. Ses cheveux longs, roulés soigneusement autour de son visage, dégagent son front, sans avoir rien du « symétrique échaffaudage qu'affectionnent les jeunes premiers des théâtres secondaires. » Ses manchettes retroussées sur le poignet découvrent ses gants jaune paille (2). Autour de son cou se noue une cravate noire, dont deux turquoises ou des épingles à tête de cheval en or bruni maintiennent avec art les plis incertains. Les épaules rondes, la taille mince, « les
(1) Eugène Ronteix, Manuel du fashionable, pp. 38-41. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. II, p. 16.
(2) A 2 fr. 50 la paire, au moins ! (A. Karr, Les Guêpes, novembre 1839, p. 92.)
mouvements doux, habiles et veloutés », il vient prendre place parmi ses pareils, après avoir remis au garçon son fouet à ciselure d'argent, ou sa canne d'Opéra à pomme dor(l). C'est alors qu'il songe à son menu ; il médite longuement" en compagnie du maître d'hôtel avant de décider s'il arrosera de Château-Margaux les filets de cannetons à la bigarrade et de Musigny le dindonneau nouveau ; et tout à l'heure le chef de cuisine ne manquera pas de faire demander à Monsieur le vicomte s'il a été satisfait de la sauce homard qu'on a servie avec le turbot (2).
Autour de lui quel « luxe de bon goijt » ! Monsieur Angilbert fils (3) loue pour 20.000 fr. à lady Hertford, mère de lord Seymour, le bas de son hôtel afin d'y loger son établissement. Au milieu du salon rond où dîne notre dandy, figurait jadis la fameuse baignoire en malachite de M. Demidoff père, que tout Paris vint admirer. Aujourd'hui les médaillons d'amours qui ornent
(1) La. Mode, l^-- juillet 1 837, p. 1. — IbicL, M juillet 1840, pp. 31-3-2.
(2) Extraits des mémoires d'un lion (Ibid.. 5 juin 1842, p. 337).
(3) Le Café de Paris fut d'abord dirigé par Angilbert et Guéray. En 1837, Angilbert fils leur succéda et il fut remplacé à son tour, par Alexandre Kretocville. Un des derniers propriétaires fut Martin Guépet (Bonnaud, loc. cit., pp. 394-5).
les murs, les losanges de mousseline sur les carreaux, les banquettes recouvertes de velours rouge, les glaces, tout y est parfait. Pourtant, les pendules a Empire » semblent terriblement démodées : au lieu d'Asdrubal, d'Annibal, ou de tout autre capitaine, on souhaiterait qu'elles représentassent quelque gothique châtelaine, par exemple, avec son troubadour. Les garçons portent des petites vestes comme aujourd'hui, sans tabliers, des pantalons à sous-pieds, des cravates blanches à plusieurs tours qui montent jusqu'aux oreilles, et les cheveux en toupet. Les salons ne sont pas encore éclairés au gaz, mais par des bougies ou des lampes à huile. Au mur, on voit dans un cadre une foule d'affiches écrites à la main : « A vendre un cabriolet presque neuf. — A vendre un tilbury qui a fort peu roulé. — A vendre une paire de harnais de Brune aussi bons que neufs. — A vendre deux chevaux. — Un cheval. — Une jolie petite jument. — Un fusil de chasse. — Un vase étrusque... (1) » Enfin, autour des tables, on reconnaît la comtesse de P***^ la marquise de L***, la baronne F***, et toute la fashion
(1) La Mode, 1" juillet 1837, pp. 5-8; 5 octobre 184Î, grayure. — J. Janin, Un hiver à Paris, p. 64. — Claudin, Mes souvenirs, pp. 43-4.
parisienne. — En vérité, il fait bon être vu au Café de Paris !
D'ailleurs ce restaurant est à peine un endroit public, presque un salon — un lieu redoutable en tout cas. « Il faut être riche pour dîner au Café Hardy, dit-on, et hardi pour dîner au Café Riche (1) ». Pour dîner au Café de Paris, il faut en quelque sorte être connu. Sans doute tout le monde peut s'y faire servir à souper pour de l'argent. Mais quels regards dangereux accueillent l'imprudent qui entre là avec innocence, s'il n'est pas « du monde » — entendez « du Boulevart » ! Tous ces convives haut cravatés qui se penchent en chuchotant vers leurs voisines, ou qui échangent gravement quelques mots de mauvais anglais, ce ne sont rien moins que les dandys les plus irréprochablement épris du (( turf )) et des (( coursiers d'Albion » (2), les
(\) La Mode, 1" juillet 1837, p. 5.
(•2) Avant la fondation du Jockey-Club, c'était dans une ^es salles du Café de Paris que l'on ainchait les défis et les
lions les plus célèbres à Paris et les moins suspects d'indulgence. Presque tous se connaissent : la plupart seront membres du Petit-Cercle (1) ; ils causent d'une table à l'autre ; ils se font des politesses, s'envoient une bouteille poudreuse ou quelque fin morceau (2) ; enfin ils sont là chez eux. Aussi n'est-ce qu'en tremblant qu'un jeune snob à ses débuts gravit les marches et franchit le seuil redoutable... Entrons avec lui (3).
Ce grand et gros gentleman, d'allure militaire, sanglé dans un habit noir boutonné jusqu'au cou, c'est le marquis du Hallays- Coëtquen. 11 parle duels et femmes avec une terrible compétence et tout un clan d'officiers écoute ses histoires : le commandant de
« poules » conclues entre particuliers, avec les noms des « coursiers » engagés, les paris, etc. (Règlement donné en juin 1834 par la Société d'Encouragement, dans Bryon, Calendrier des Courses).
(1) En 1842, pour se trouver plus « chez eux » encore, lord Seyraour et quelques habitués proposèrent au propriétaire de lui louer à l'année quelques salles qui leur seraient réservées. Ce fut le Petit-Cercle. Parmi les 50 fondateurs étaient Alfred de Musset, Roger de Beauvoir, le major Frazer, le prince Belgiojoso, le vicomte d'Aure, le comte Horace de Viel-Castel, et le marquis du Hallays qui présidait. (Villemessant, Mémoires, I, pp. 280-90.)
(2) Claudin, Mes souvenirs, p. 22.
(3) Tous les personnages dont les portraits suivent sont cités comme habitués du Café de Paris par Alton-Shée, Mémoires, pp. 65-8, ou par Claudin, Mes souvenirs, p. 26.
Bougainville, imperturbable et froid, le capitaine d'Epinay, le capitaine de Barrai, Gh. de Saint- Vallier, démissionnaire en 1830, et Saint- Saëns, « brave hercule, toujours en colère d'avoir été empêché de suivre sa vocation militaire )). Légitimiste enragé, duHallays a quitté l'armée pour ne pas servir l'usurpateur Louis- Philippe, et ce n'est point sans regrets qu'il a renoncé à son bel uniforme de capitaine des grenadiers à cheval. Il s'en console aujourd'hui en se battant à tout bout de champ. Il a été naguère, avec Du Fougerais, le directeur de La Mode, et La Trésorière, parmi les plus intrépides champions de la duchesse de Berry (1). Aujourd'hui sa réputation de férocité lui vaut, selon lusage, d'être l'arbitre du point d'honneur, et il n'y a pas à Paris un beau duel dont il ne soit témoin. D'ailleurs ce bretteur, très
(I) On sait que l'équipée de la princesse en Vendée fut le signal d'une série de duels entre légitimistes et orléanistes. Le pacifique Eugène BrifTault, lui-même, ayant publié dans le Corsaire un article ironique sur la duchesse de Berry, reçut les témoins de La Trésorière : « — Je ne veux que lui casser un bras, disait celui-ci, il n'écrira pas de si tôt ! » Et il fit comme il avait dit. BrifTault guérit, et, le premier jour qu'il retourna au Corsaire, il eut soin d'écrire en grosses lettres sur les murs de la salle de rédaction : « Ici on ne se bat pas pour la duchesse de Berry. » (Roger de Beauvoir, Soupeurs de mon tevips, pp. 70 et suiv. — ViUemessant, t. I, p. 183.)
riche, ne manque point d'esprit : il est propriétaire de la loge infernale à l'Opéra (1), et, grand ami des danseuses, il possède rue de Sèvres une petite maison, avec une collection pornographique des plus complètes (2).
Le comte Guy de la Tour du Pin, blond et mince comme une petite maîtresse, Paul Daru, le comte Fernand de Montguyon « qui dut à une amitié semi-auguste de devenir un jour le Monpavon du Nabab » (3), tous habitués de la loge infernale (4), apportent les nouvelles de l'Opéra, et Ton apprend par eux, sous condition de n'en rien redire, que la « gracieuse ondine », la « légère Sylphide », M^^'' Taglioni va décidément épouser ce fou de Gilbert de Voisins (5),
(1) La fameuse « loge infernale » avait douze places et se trouvait au-dessus de celle du Jockey-Club. C'est en 1837 que Balzac en fit partie. (Villemessant, I, pp. 291, 310 et suiv. — A. Houssaye, Confessioyis, t, II, pp. 271-3),
(2) La Mode, 1838, !«■■ triaiestre, p. 320 ; 25 juillet 1842, p. 111. — Alphonse Karr, Le livre de bord, III, p. 254. — Villemessant, t. I, pp. 29 1 , 3 10 ; t. III, p. 226. — Beaumont- Vassy, Papiers curieux d'un homme de cour, p. 232. — Alton-Shée, loc. cit. — Du Hallays était gaucher et fort escrimeur ; il collabora avec Chateauvillars au fameux Code du duel qui fait autorité en la matière.
(3) Contades, Portraits et fantaisies, p. 86.
(4) Claudin, loc. cit.
(5) Maria Taglioni « qui lit de la danse un art presque immatériel à force de grâce pudique, de réserve décente et de virginale diaphanéité », dit Théophile Gautier (Portraits contemporains, p. 429), se sépara du comte Gilbert de Voisins, qui la trompait de toutes ses forces, en 1844.
OU encore que la princesse Belgiojoso s'est montrée ce soir plus fatale et plus pâle que jamais, et que ce bon M. Letronne, de l'Institut, en paraissait comme foudroyé. — Non loin d'eux, un petit homme sec, perdu dans un pantalon à la cosaque, récite, entre deux bouteilles de Champagne, une ode d'Horace. C'est le major Frazer. Tout à coup, il s'interrompt pour déclarer qu'il va décidément envoyer ses témoins à Léon Gozlan ; celui-ci ne s'est-il pas permis de présenter dans une comédie un major décoré de trois croix, à qui l'on a donné la première parce qu'il n'en avait pas, la seconde parce qu'il n'en avait qu'une, et la troisième parce qu'il en avait deux ?... (1) — Voici à une table voisine le marquis de Saint-Gricq (2), aux trois quarts fou, qui verse gravement sa tabatière dans sa salade à la grande joie du comte Germain, le plus jeune des pairs de France, celui que toutes les filles de Paris appellent : a Mon cousin Germain » (3). — Et Ion reconnaît encore çà et là, engoncés dans leurs grandes cravates, pinces dans leurs habits
(1) Sur ce stendhalien major Frazer, voy. plus loin.
(2) Voy. plus loin.
(3) Claudin, loc. cit. — A. Houssaye, Confessions, t. V. p. 97.
bleus à boutons d'or : le baron de Valette surnommé (( Satin », l'homme de France qui passe le plus de temps chez son tailleur ; le comte de Septeuil, toujours beau malgré ses cinquante ans et sa jambe de bois : Charles de Chaveau, Alfred Gohin, Louis de Montbrun, le joyeux marquis de Belmont, ami d'Alfred de Musset et grand écouteur de tables tournantes (1) ; Léopold d'Ivri, habile au tir aux pigeons (2) ; puis des étrangers : le prince Rostopchine, le prince Soltikoff, ou lord Palmerston qui ne soupe jamais ailleurs quand il est de passage à Paris... (3).
Presque chaque soir, à l'heure du dîner, on voit s'arrêter à la porte du Café une calèche découverte où un personnage d'une rotondité peu douteuse s'étale avec complaisance (4). C'est le docteur Véron qui, majestueux et spirituel, gagne sa table en distribuant des poignées de mains et des mots aimables. L'habile homme ! Après avoir débuté sous la Restauration dans la quasi sinécure de médecin
(I) M'"" de Janzé, Etudes sur Alfred de Musset, pp. 214-6.
(-2) La Mode, 1" juillet 1837, p. 9.
(3) Claudin, loc. cit.
(4) La Mode, 1" juillet 1837, pp. 7-8.
des musées royaux, et gagné une fortune assez ronde en lançant avec art une spécialité pharmaceutique, la pâte Regnault, il s'est jeté dans le journalisme, collaborant à la Quotidienne, fondant en 1829 la Revue de Paris qui dure encore. Et le voilà directeur de l'Opéra, où il représente avec un succès immense Guillaume Tell, la Juive, Bohert-le-Diable. Tout lui réussit, puisque sous sa gestion (1) il n'est pas jusqu'à l'Opéra qui ne devienne une excellente affaire ; bientôt, en 1838, il achètera le Constitutionnel (2), où il publiera \e Juif errant d'Eugène Sue, où il soutiendra Louis-Napoléon au bon moment, dont il fera enfin une puissance dans l'Etat, et qu'il revendra en 1852 pour deux millions (3). C'est un bourgeois des plus fins, adroit, intelligent, rusé. Généreux comme un
(\) De 1831 à 1835.
(2) Dans les premiers temps, il était loin de faire tout ce qu'il voulait dans son journal, et les séances du Conseil d'administration étaient fort orageuses, s'il faut en croire Alphonse Karr, Les Guêpes, juillet 1840, pp. 20-21.
(3) Il s'était présenté sans succès à la députation à Dieppe en 1837 (La Mode, 1837, 3« trîmeslre, pp. 133-4). Il fut élu député comme candidat ofliciel, en 1852, dans le département de la Seine et fit ensuite un peu d'opposition à l'Empereur ; il se retira de la politique en 1863. Sous l'Empire, il avait une grosse influence et il tenait plus que jamais table ouverte à Auteuil : sa fameuse cuisinière Sophie était un personnage. Voy. J. d'Arçay, ouvr. cité plus bas.
traitant avec cela, jouant au Mécène et s'estimant toujours assez payé. par un mot d'esprit (1), il fait rouler galamment ses écus, soutient ses amis de toute son influence et de son argent, soit qu'il les pensionne, comme Malitourne, ou qu'il les fasse préfets, comme Lautour-Mézeray ; enfin c'est un sage, il a (( l'égoïsme bon » (2). Exemple : Un jour, on vendait à l'Hôtel Drouot le mobilier d'un jeune peintre qui devait 1.200 francs. Au premier objet qu'on met aux enchères, un vieux tabouret couvert de velours d'Utrecht :
— (( Trois cents francs », s'écrie quelqu'un à la grande stupéfaction du public.
— (( Douze cents francs », reprend la même voix, bien que son enchère ne soit pas couverte. C'est Vérbn, qui a connu le peintre l'année précédente et appris sa détresse la veille. — Ainsi le bon docteur affecte volontiers des manières de rajah bourgeois. Il invite à souper les étoiles de son corps de ballet, et, au dessert, il envoie à chacune d'elles un cornet de bonbons, cest-à-dire quelques pralines dans un billet de mille francs. Une autre fois, il demande à un
(I) C'est à lui que Saint-Ange, des Débats, écrivit ce billet : « Prêtez-moi 2.000 francs ; vous êtes si heureux tju'il n'est pas impossible que je vous les rende ».
(•2) Allon-Sbée, Mémoires, t. I, p. 6ô.
journaliste un article aimable pour un ballet nouveau ; déjà l'autre, empressé, a saisi une feuille blanche : — (( Vous êtes mal pour écrire, lui dit le docteur ; mettez donc cela sous votre papier. » Et il glisse d'un doigt furtif un billet de 500 francs sous la main du critique. — Grand maître de l'Opéra, monarque absolu des danseuses, Véron est accueilli à bras ouverts au Café de Paris : tous ces messieurs n'ont-ils pas leurs entrées à obtenir, ou quelque (( rat )) à recommander? Souriant et indulgent, l'habile directeur sait contenter tout le monde. D'ailleurs il faut bien avouer qu'il a de la faiblesse pour les gens à écussons et qu'il se montre un peu bourgeois gentilhomme. Mais il ne fait pas bon le lui reprocher, car il a parfois la langue lourde. Un soir, le comte de Montrond, qui le trouvait trop familier, voulut lui donner une leçon, et il le fit d'une façon exquise :
— (( Pourquoi donc appelez-vous le marquis de la Valette, La Valette tout court, M. Véron? . — T Mais je dis La Valette comme vous dites vous-même La Valette, M. de Montrond.
— Permettez, M. Véron, c'est tout différent... Le marquis et moi, voyez-vous, nous avons gardé les cochons ensemble.
— Alors, ces cochons, vous les avez bien
mal gardés, répondit brutalement le bon docteur, puisque j'en vois encore qui se promènent dans les salons... (1) »
Donc, épicurien, généreux, libertin et spirituel, Véron trône au Café de Paris. C'est un gourmand délicat et le chef de cuisine s'inquiète de ses sentences (2). Sa bonne figure de bourgeois finaud (3) — étalée au-dessus d'une cravate si considérable que ses ennemis prétendent qu'elle cache des cicatrices peu flatteuses (4), et que Roger de Beauvoir lui
(1) Cf. sur le D"" Véron : A. Houssaye, Confessions, t. I, pp. 399-400; t. II, pp. 260, 268, 324, 359; t. V, p. 145; t. VI, p. 132. — Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, t. I, pp. 400 sq. — Jules Lecomte, Le perron de Tortoni, pp. 214-222. — Monselet, Petits mémoires littéraires, pp. 52 et 345. — J. d'Arçay, Indiscrétions contemporaines... (Paris, 1883, in-8) : « La salle à manger du D"" Véron ». — Etc.
(2) Claudin, loc. cit. — Le tournedos lui doit son nom. Fatigué de voir très souvent du lilet de bœuf à sa table, il eut l'idée de le faire couper par petits morceaux. « Le plat ne fut plus présenté sur la table ; on le lit circuler tout de suite derrière les convives, et c'est ce qui lui valut le nom de tourne-dos » (Villemessant, t. III, pp. 128-9.)
(3) Il avait de grosses joues au milieu desquelles on discernait un petit nez assez ridicule (Villemessant, V, p. 186). Théodore de Banville fil sur lui un huitain impromptu :
... On devrait laver sa chair incongrue De verrat dodu chez V'éro-Dodat...
(Parnasse satyrique du XIX^ siècle, Rome, s. d., 2 vol. in-12, t. II, p. 3).
(4) « Le lépreux de la cité de Paris, le scrophuleux docteur Véron », l'appelle, par exemple, Barbey d'Aurevilly (Lettre inédite à Trébutien, 22 février 1845.)
envoie parfois des lettres avec cette adresse : « A Monsieur Véron, dans sa cravate, à Paris (1) », — s'éclaire de plaisir pour un ragoût subtil comme pour un bon mot. Semblable à Lucullus, il apparaît tout entouré de parasites et de clients. A sa table, si l'on dîne merveilleusement, on y cause mieux encore : l'esprit part comme le Champagne. Bien entendu, au premier souper on y juge un convive. Tant pis pour celui qui n'a pas brillé : c'est en vain qu'il convoitera désormais les incomparables salmis et les nobles vins du docteur, il n'y goûtera plus (2).
Là, on entend Armand Malitourne — « avec son sourire fin et faux, noyé dans une face couperosée, sa voix lasse et son œil d'homme d'esprit prostitué et tué, mais homme d'esprit encore (3) », — se livrer tout doucement à sa malice :
— (( Chateaubriand, confie-t-il à son ami Bequet, c'est le républicain le plus dévoué à la monarchie (4) ».
(1) Claudin, p. 24. — Villemessant, t. V, pp. 184-5.
(2) A. Uoussaje, Confessions, VI, p. 132.
(3) Barbey d'Aurevilly, Deuxième Mémorandum (1838), p. HT.
(4) Contades, Portraits et fantaisies, p. 91. — A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 294.
Mais Bequet n'écoute guère : pensif et rubicond, il contemple attentivement son verre vide. . . Alors Malitourne de constater : — u II y a dans la demi-ivresse où je me mets quelquefois une certaine fleur. Quand nous avons soupe ensemble, Bequet est gris; je suis gris aussi, si vous voulez, mais d'une autre nuance de gris, plutôt lilas (1) ». — Et de fait h lilas », il l'est souvent.
Cet étonnant Malitourne qui fait métier de journaliste, ne déteste rien tant que d'écrire : — (( Il en est de mon esprit comme de mon argent, dit-il, je n'ai jamais pu prendre sur moi d'en noter la dépense ». Sous Charles X, le libraire Ladvocat l'avait chargé de rédiger les fameux Mémoires d'une contemporaine qui firent tant de
(1) A. Karr. Le h'ure de bord, t. II, p. 83. — Bequet, prédécesseur de .Tanin aux Débats, était, paraît-il, un journaliste de valeur et un fin lettré. Mais il était meilleur buveur encore. Il dînait presque chaque soir chez Véry. Le jour que trépassa son oncle, il n'en vint pas moins souper à son ordinaire : « — Vous avez enterré quelqu'un ce matin mon pauvre Bequet ? lui dit un ami. — Hélas oui ! mon oncle, un excellent homme. Prenez donc un verre de Champagne avec moi. — Comment, vous buvez même aujourd'hui ! observe l'ami. — Pourquoi pas, mon cher, riposte Bequet, le Champagne est de deuil ». Lorsque Bequet mourut, Roger de Beauvoir lui fit cette épitaphe :
Cy gît Bequet, le franc glouton, IJui but tout ce qu'il eut de rente ; Son gilet n'avait qu'un bouton, Son nez en avait plus de trente.
(Beauvoir, Soupeurs de mon temps, pp. 111-126.)
scandale en leur temps (1). Or, il se connaissait si bien lui-même, qu'il avait prié son éditeur de l'enfermer tous les jours pour le forcer à travailler ; et Ladvocat, dit-on, ne lui ouvrait la porte que moyennant un paquet assez gros de son manuscrit. — Plus tard, en 1836, il fonda avec Yéron, la Charte de 4830, gazette officieuse du ministère Guizot. Jamais on ne vit un grand journal plus fantaisiste. Nestor Roqueplan, actif et paresseux, courait du ministère à la préfecture de police pour y apporter la chronique scandaleuse. Et si l'on causait beaucoup dans la salle de rédaction, on n'y écrivait guère. Edmond Texier, Ourliac, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, le comte de Montguyon, d'Alton-Shée, le marquis de La Valette y venaient presque chaque jour visiter Malitourne, qui s'arrachait sans peine à un article commencé qu'il ne terminait jamais. Là, on inventa les plus célèbres canards de l'époque : le brigand Schubry, Gaspard Hauser, la mère de 3P^ Nau n sauvant en Amérique sur la corde, au milieu d'un incendie, deux jumeaux qu'elle rapportait à chaque bout
(l) Sur Ida St-Edme ou St-Elme, la Contemporaine, et ses scandales, voy. Ph. Audebrand, Derniers jours de la Bohême, pp. 30 et suiv., et surtout H. Lachize, t/ne amazone sous le premier Empire, vie de Ida de St-Edme (Paris, 1902, in-8).
de son balancier, etc., etc. Un ancien saintsimonien, que Nestor avait surnommé le nègre de la rédaction, appointé à 100 francs par mois, faisait le journal, qui, devant paraître le soir, n'était distribué que le matin (1) ». — On s'explique, après un pareil tableau, comment, en dépit de la subvention ministérielle, les bénéfices de la Charte 1830, devinrent bientôt si aléatoires que Malitourne dut chercher ailleurs ses ressources.
Il les trouva au ministère de l'Intérieur : Montalivet l'attacha à son cabinet. Mais au grand désespoir du nouveau fonctionnaire, le ministre, qui avait reconnu sa facilité, se mit à lui faire faire ses discours, — ce dont il faut penser que notre Malitourne se consola par un bon nombre d'épigrammes indiscrètes, car on lit dans la Némésis de Barthélémy (2) :
(( Montalivet? Ecoutons! il se tourne, Cherche de tous côtés l'obligeant Malitourne, Et veuf de son conseil, il demande un sursis ».
Seulement un beau jour, le ministre prit sa revanche : Casimir Delavigne, conservateur de
(1) Alton-Shée, Mémoires, t. I, pp. 189-91. — Nestor demandait s'il ne vaudrait pas mieux transformer la Charte en journal du matin : — « Non, dit M, Guizot, en ce cas elle ne paraîtrait plus que le soir. »
(2) Ed. Garnier, p. 29.
la Bibliothèque de Fontainebleau, était mort ( 1843) ; Malitourne sollicita sa place par un billet comme il savait les faire: « Ma paresse étant plus connue que mes ouvrages, disait-il, je me flatte qu'elle est un titre que personne ne me contestera et une recommandation qui me met à l'abri de toute concurrence. Proposez-moi donc : j'accepterai, je vous en donne ma parole d'honneur. Et je ne résiderai pas plus que mon illustre prédécesseur, je vous assure. » Mais Montalivet refusa net la supplique, etMalitourne qui ne publiait plus rien tomba peu à peu dans l'oubli. Bientôt, pour lachever, un de ses parents, son homonyme, arriva de sa province et il se mit à collaborer à V Artiste d'Arsène Houssaye, — sur quoi Asselineau composa de cruels triolets ;
(( ... Le MalitoLirnc de Yéron
N'a rien de notre Malitourne,
C'est un bonhomme en chapeau rond
Le Malitourne de Yéron.
Le nôtre est pimpant et luron
Tandis que le sien s'en retourne.
Le Malitourne de Véron
N'a rien de notre Malitourne... (1) ))
Alors le directeur du Constitutionnel qui
(1) Etc. Voy. Le Parnasse satyrique du XIX^ siècle, t. II, pp. -201-202.
n'oubliait pas ses clients, — le bon docteur égoïste dont l'ingrat Malitourne disait autrefois : H Véron, il jette son argent par les fenêtres !... mais, quand il fait nuit, il descend pour le ramasser... (1) » — subvint pendant quelque temps aux besoins de son ancien convive. Loin de lui en savoir gré, le pauvre u bonhomme en chapeau rond » se fit si grincheux et si désagréable que son protecteur l'abandonna. Et il mourut fou, croit-on, en •186G (2).
Aussi souvent que Malitourne, Lautour- Mézeray (3) s'assied à la table du docteur. Celui-là, c'est un grand garçon d'une extrême élégance, qui arrive toujours au Café de Paris dans une calèche à deux chevaux. Hélas ! la nature lui a refusé tout à fait l'esprit de répartie
(1) A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 269.
(2) En 1861, d'après le vicomte de Grenville, Histoire du journal La Mode, p. 72. — Sur Malitourne, voy. G. de Contades, Portraits et fantaisies, pp. 71-96, et R. de Beauvoir, Les soupeurs de mon temps, pp. 101-108.
(3) Sur Lautour-Mézeray, voy. G. de Contades, Portraits et fantaisies, pp. 29-68. — Il était né en 1801 à Argentan, et il y mourut le 21 novembre 1861. Je ne crois pas du tout que, comme le dit M. de Contades, ce soit Lautour-Mézeray que Balzac ait peint sous le nom du comte de la Palferine. Quel rapport établir entre le héros de Un prince de la Bohême et le fondateur adroit de tant de gazettes à succès ?
et le don d'improviser, mais il sait écouter avec tact, ce qui le rend bon convive, et il remplace le bagout qui lui manque par un aplomb imperturbable et par un sens incomparable de la réclame (1). C'est ainsi qu'à peine débarqué de Normandie, il fonde avec Emile de Girardin (2), une petite gazette qui obtient d'emblée un gros succès de stupeur (1828). C'est le Voleur. En tête, on lit, en manière d'épigraphe, ces vers de Voltaire :
(( Au pea d'esprit que le bonhomme avait, L'esprit d'autrui, par complément, servait : II compilait, compilait, compilait. »
Et en effet le texte du Voleur, de la première ligne à la dernière, est emprunté aux autres feuilles. Un an après sa création, le journal
(1) Alton-Shée. t. I,p. i72. — Villemessant.t, I, p. 153. — Karr, Les Guêpes, novembre 1841, pp. îS-îô.
(2) On sait que c'est Emile de Girardin qui inventa la gazette à bon marcbé. Lorsqu'il lança la Presse, en 1836, tous les journaux valaient cber : on en payait l'abonnement 80 fr. par an en moyenne. Girardin devina quel devait être le profit de la réclame et il comprit que son journal pourrait en vivre : aussi lîxa-t-il l'abonnement à la Presse à 40 fr. Ce fut un toile général dans les autres feuilles. Mais peu à peu elles apprirent à exploiter la publicité. Et elles le savent si bien aujourd'hui que nous verrons sans doute bientôt apparaître le journal distribué gratuitement, — en attendant celui dont chaque lecteur touchera un sou.
rapporte oO.OOO francs (1). — Et Lautour- Mézeray, seul ou aidé de Girardin, continue sa carrière : il crée La Mode [2), prend quelque temps le Figaro qui lui meurt sous la plume, fonde le Feuilleton littéraire des journaux politiques, invente enfin le Journal des enfants. Succès colossal : personne n'a encore pensé jusqu'ici à créer une feuille pour la jeunesse. Les mères viennent consulter le jeune directeur sur l'avenir de leurs filles, tandis que les pères de province lui écrivent au sujet de leurs garçons, et Lautour contente les unes et renseigne les autres avec le même aplomb. Quand, à quelques années de là, le nombre des feuilles concurrentes fera diminuer la vogue du Journal des enfants, l'adroit Normand saura encore s'en défaire à temps, — et il lancera, avec un nouveau succès, le Journal de l' Horticulture... L'excellent journaliste ! il s'entend à faire de sa personne une réclame vivante pour ses entreprises. Jamais il ne se montre sans que
(1) D'autres feuilles se créèrent sur le même principe : le Cabinet de Lecture, le Pirate, etc. La Société des gens de lettres ne fut fondée, par Louis Desnoyers, qu'en 1837. (Ph, Audebrand, Romanciers et viveurs du XI X^ siècle. pp. 195 et suiv.).
(■2) Bermondet du Fougerais firent de la Mode le spirituel journal légitimiste que l'on sait (Vicomte de Grenville. Bistoire du journal La Mode, p. 150).
sa boutonnière ne soit fleurie d'un superbe camélia blanc (1), et cette élégance encore inusitée lui vaut plus de notoriété que tous les articles qu'il écrit : à Paris, où beaucoup ignorent qu'il existe un Lautour-Mézeray, tout le monde connaît 1' « homme au camélia (2) ». Alors la fleur merveilleuse apparaît à l'Opéra, au premier rang de la loge infernale, parcourt le Boulevard dans une luisante calèche, s'arrête au perron de Tortoni, — faveur plus grande : on la voit dans le salon tendu de soie vert d'eau où Delphine de Girardin confie aux oreilles de ses intimes les malicieuses remarques du vicomte de Launay, — et elle s'épanouit encore au Café de Paris, entre
(1) En ce temps-là, les camélias, bien plus rares qu'aujourd'hui, valaient 5 francs la pièce, disent Contades, p. 57, et J. Lecomte, Le Perron de Tortoni, p. 293 : 3 francs, dit Villemessant, t. I, p. 153.
(2) Comme Lautour-Mézeray, une jeune fille de dix-sept ans, arrivée de sa province en sabots, conquit la célébrité par les camélias : c'est Marie Duplessis, l'original de la Darne aux Camélias d'A. Dumas. Marie Duplessis, phtisique, était maigre, pâle et fantasque ; elle avait des cheveux superbes, qui tombaient jusqu'à terre. « Au creuset de ses fantaisies, elle eût fondu en six mois la fortune la plus solide », dit Villemessant (t. I, p. 319). Elle s'habillait avec une élégance et une originalité inimitables. Elle portait toujours un bouquet de camélias blancs, mais trois jours par mois, les camélias étaient rouges : « on ne saurait parler plus clairement le langage des fleurs », remarque Claudln, lac. cit., p. 41..
la cravate célèbre du docteur Véron et les prestigieux costumes de Nestor Roqueplan.
... Pour l'instant, celui-ci gourmande sévèrement Malitourne :
— (( Que diable, mon cher, vous parlez comme un garçon de restaurant. Doit-on dire une côte nature, des pommer, une bouteille de Beaune première ? Ces abréviations sentent l'office. Demandez plutôt des pommes de terre, une côte de mouton au naturel, et une bouteille de vin de Beaune de première cjualité (1) ».
Car en matière de langage ou de vêtements Nestor se montre étonnamment puriste et tyrannique. Sa toilette surtout est pour lui une affaire d'état et il prétend régenter celle des autres : — (( Quand je dois essayer un habit neuf, je ne dors pas de la nuit », avoue-t-il. Chez lui, il revêt volontiers, pour faire ses ablutions, des bottes vernies montant jusqu'aux genoux, ou bien un costume persan pour déjeuner. Enfin, la chose dont il est le plus fier, c'est incontestablement d'avoir lancé, vers 1830, les bandes en galon de soie, sur la couture du pantalon (2).
(i) Villemessant, II, pp. 138-9. —Claudin, p. 43. — Les renseignements dont je n'indique pas la source sont tirés du chapitre consacré à Roqueplan, par Villemessant (t. II, chap. III).
(2J A. Karr, Le livre de bord, t. I, p. 86.
Tout cela est bien un peu ridicule, ou du moins cela le serait chez tout autre. Mais comment le ridicule atteindrait-il un Roqueplan ? Il faut bien qu'on lui passe ses pires manies puisqu'il a de l'esprit (1).
Les mots charmants de Nestor Roqueplan ! Ils rempliraient des volumes. Car, ainsi qu'à tous les causeurs célèbres, on lui prête plus de traits qu'il n'en lança sans doute, et plus d'histoires aussi qu'il n'en conta. Cependant ne faut-il pas qu'il ait été doué merveilleusement, ce petit homme maniaque, pour avoir charmé irrésistiblement, durant quarante années, ses contemporains ? (2) — Depuis le jour où Romieu s'en est allé faire le préfet en province (3), nous voyons Nestor régner sans
(1) Mais non du talent. A part les Nouvelles à la main, ses écrits, comme Parisine, sont d'une cruelle médiocrité.
(2) De 1830 à 1870, année de sa mort, il disait toujours : — « Mon rêve est de mourir insolvable et à la mode ». Il réussit fort bien à l'une et l'autre chose.
(3) Romieu fut nommé préfet à Quimperlé le 7 août 1830. C'est là qu'il prit son fameux arrêté promettant 50 francs pour chaque boisseau de hannetons morts. L'arrêté était fort sage, car les hannetons détruisaient les récoltes de son arrondissement. Mais Romieu ne pouvait rien faire qui ne passât malgré lui pour une plaisanterie. Tous les petits journaux, les caricaturistes, les nouvellistes de toutes sortes se répandirent en ironies sur les « hannetons de M. Romieu ». D'ailleurs, le malheureux n'arriva jamais à se faire prendre au sérieux. Successivement préfet et directeur des Beaux- Arts, c'était, tout le monde s'accorde à le reconnaître, un
conteste sur le Boulevard. Il y dîne, il y cause, il y vit ; il ne comprend pas que Ton puisse respirer ailleurs. IXe lui parlez pas de la campagne, il la nie ; il affirme que les arbres eux-mêmes ne la peuvent souffrir : — « Ils viennent tous se réfugier à Paris, dit-il. Voyez-les passer en chariot sur les boulevards (1) ». Et sur ces mots son tic nerveux redouble et il grimace horriblement (2). — Le
administrateur remarquable, mais le moindre de ses gestes mettait en joie la petite presse, et Paris ne voulut jamais voir en lui, jusqu'à sa mort (1855), que l'illustre soupeur et le mystificateur sans pareil, l'homme le plus gai de France, comme on l'avait surnommé. Sous Louis-Philippe, il quittait souvent son département pour venir dîner avec ses anciens amis; il n'avait rien perdu de son entrain et de son esprit. C'est à l'occasion de l'un de ses voyages que Lautour- Mézeray improvisa ces deux vers remarquables :
Lors(|uo Romieu revint du llonomotapa, Paris ne soupail plus, et Paris resoupa.
(Voy. La Mode, l'Intermédiaire des chercheurs, A. Karr, Beauvoir, Houssaye, Alton-Shée, Beaumont-Vassy, Dumas, BoufTé, Viel- Castel, Véron, op. cit., etc., etc.)
(1) Claudin, pp. 34-35. — L'auteur de Fr a-Diavolo, Auber, avait aussi horreur de la campagne (Claudin, p. 224). Il était pourtant homme de cheval passionné. Après son triomphe de la Muette, il s'était offert le luxe d'un pur sang. Il disait qu'un cheval qui n'était pas inscrit au Stud- Book lui faisait l'efl'et d'une partition sans mélodie (Saint- Albin, les Courses de chevaux, pp. 2-3).
(2) II racontait qu'il avait attrapé ce tic en duel, d'un colonel allemand à qui il disait tout en ferraillant : — « Ah I mon Dieu que vous êtes laid ! vous êtes velu comme un singe ». Pour s'en consoler, il préférait s'en honorer : — « Jamais vous ne trouverez un manant qui se permette d'avoir un tic comme le mien », déclarait-il.
AU CAFlî DE PARIS 147
plus Parisien de tous les Parisiens de son temps, on est certain de le rencontrer chaque soir entre la rue Drouot et la rue de la Chaussée d'Antin, soit qu'il discoure, adossé à la rampe de Tortoni, le chapeau incliné sur loreille (1), ou qu'au Café de Paris, animant par sa verve jusqu'aux snobs les plus sots, il conte des anecdotes pendant des heures entières...
Il avait débuté très jeune dans le journalisme (2). A vingt-deux ans, il était au Figaro avec son ami Bohain, et il éblouissait par son élégance ses jeunes confrères, comme Alphonse Karr, pour qui il évoquait la vie parisienne dans toute sa splendeur (3). Bientôt décoré à sa grande joie (4), il écrivait un peu dans toutes
(t) « C'était une mode introduite, ou plutôt ramenée dans le monde de ce temps-là par un certain major Frazer » (A. Karr, le Livre de bord, t. I, p. 193).
(•?) Il était né à Mallemort (Bouches-du-Rhône) en 1804, et mourut en avril 1870 à Paris. On sait qu'il était frère du peintre Camille Roqueplan.
(3) A. Karr, le Livre de bord, t. I, p. 86. — Hippolyte RoUe, autre collaborateur de Roqueplan, avait toujours aussi une tenue irréprochable : « Pantalon jaune collant, cravate blanche à carcan et à nœud à rosace, habit couleur flamme d'enfer à manches à gigot ». (Villemessant, t. II, p. 114). Et pourtant les rédacteurs du Figaro gagnaient alors 50 francs par mois \ (Ibid., p. 110.)
(4) Comme signataire de la protestation contre les ordonnances de Charles X. Plus tard, « le jour oîi Roqueplan fut nommé officier de la Légion d'honneur, il reçut la visite
les gazettes, dirigeait tour à tour, avec un insuccès qui ne lui faisait aucun tort, le Panthéon, les Nouveautés, le théâtre de la Porte Saint-Antoine, et prenait enfin en 1841 les Variétés (1). Se voir à la tête d'un théâtre, c'était son rêve. Et pourtant quel étrange directeur ! Son unique préoccupation était d'éviter que les auteurs lui lussent leurs pièces. Pour cela, toutes les ruses, toutes les défaites, tous les faux-fuyants lui étaient bons — et Dieu sait si son esprit ingénieux lui en fournissait ! — Un jour, un vaudevilliste à qui il avait déjà donné plusieurs rendez-vous sans s'y trouver jamais, parvint à le surprendre dans son cabinet.
— (( Mettez-vous dans ce fauteuil, lui dit Nestor, en apparence résigné à son sort. Pendant que vous lirez, je m'étendrai derrière
d'un pauvre commissionnaire auquel il donnait d'habitude ses vieux paletots et ses gilets hors de service : — « Mon garçon, lui dit-il, je n'ai d'autres hardes à vous donner aujourd'hui que mes houflfettes de chevalier,., et comme elles sont faites d'un ruban très mince, je vous engage à les faire ouater, si vous comptez les porter cet hiver. »
(1) Il les garda jusqu'en 1847 (Boufie, Mes souvenirs, chap. XXXV-XXXVI), dirigea ensuite l'Opéra avec Duponchel en 1847, seul de 1849 à 1854, puis l'Opéra- Comique. Sauf aux Variétés, il perdit toujours de l'argent, ce qui n'empêcha pas une Société de lui contier encore le Châtelet. Cette fois, il causa une liquidation désastreuse, au lendemain de laquelle il mourut.
ces rideaux, sur le divan qui" est au fond de l'alcôve. Je ne puis écouter attentivement sans cela... Allez ».
Et le jeune homme ravi, commence sa lecture. Intimidé d'abord, peu à peu il s'échauffe : il imite la voix des acteurs, ébauche les gestes de ses personnages, gesticule avec ardeur devant le divan... Déjà trois actes se sont écoulés, sans que Nestor ait prononcé une parole. Un peu surpris, l'auteur soulève le rideau — et il aperçoit Roqueplan qui, s'étant enfui dès le début de la lecture par une porte dissimulée au fond de l'alcôve, cause paisiblement sur le théâtre au milieu d'un groupe d'amis.
D'ailleurs l'étonnant directeur ne s'en tirait pas toujours à si bon compte. Durant un été, il s'était, en dépit de son horreur pour la campagne, établi à Auteuil où il passait son temps à se plaindre du vent, des insectes, de la poussière et du soleil, à fumer, et à lancer des épigrammes . Or, un après-midi qu'il faisait tranquillement sa sieste à l'ombre d'un gros arbre, il se sent saisi tout-à-coup par quatre bras vigoureux ; en un instant il est ligotté et attaché par le milieu du corps ; il lève les yeux sur ses agresseurs, et qui reconnaît-il ? les vaudevillistes Siraudin et Dumanoir, armés d'un
loO LES DANDYS
manuscrit, qui ^'installent en face de lui et commencent à lui lire tranquillement la Vendetta. Ils n'avaient pas achevé la première scène que Roqueplan demandait miséricorde, jurant de signer un traité le lendemain : — « Nous avons songé à tout », déclare imperturbablement Siraudin. Et il sort de sa poche un traité tout préparé, que le captif paraphe sur l'heure. — Quelques mois après la pièce remportait un gros succès, et Nestor disait à ses amis : (( — N'est-ce pas que j'ai eu du flair pour la Vendetta? (J) »
En même temps qu'il dirigeait les Variétés, Roqueplan publiait ses Nouvelles à la main (2). et il était à l'apogée de sa gloire boulevardière,
(1) Ces deux histoires sont tirées de Villeraessant, loc. cit., qui ajoute encore celle-ci : « Voyant qu'il n'était tel que l'imprévu pour avoir raison de Roqueplan, Siraudin avait inventé cent moyens plus pittoresques les uns que les autres pour arriver à obtenir des lectures ; un jour qu'il avait fait avec Lafargue une pièce dont le titre m'échappe, et que Roqueplan lui avait impitoyablement refusé sa porte, on vit une échelle double se dresser sous la fenêtre dudit Roqueplan qui était en train de se faire la barbe ; Siraudin et Lafargue apparurent à son sommet et commencèrent leur lecture : — « C'est convenu ! je vous reçois, ne me faites pas couper », leur cria-t-il, le menton tout ensavonné et sans vouloir entendre seulement un mot ».
(2) Publication analogue aux Guêpes, d'Alphonse Karr. Elles parurent, à ce qu'il semble, du 20 décembre 1840 au 20 novembre 1842 avec un certain succès (Intermédiaire des chercheurs, XIV, 151.)
hO(;ER DE BEAUVOIR (Terre cuile de liinitcn. n piiarlri^ant li M. Ilof/er Je Jleoueoir)
AU CAFÉ DE PARIS i5|
(( On ne s'imagine pas comme il jouait alors à la grâce et à la désinvolture, tout habillé à la mode de demain, tout parfumé d'arômes (1). Il était le roi de cette bande de journalistes en gants jaunes, viveurs et soupeurs émérites, qui s'asseyaient à la table du docteur Véron (2) : tous redoutaient son esprit affilé — tous sauf un seul peut-être, celui que Madame de Girardin appelait : « Alfred de Musset en cheveux noirs (3). »
Mais celui-là c'était l'enfant gâté de la troupe. Qui donc aurait pu tenir rigueur à Roger de Beauvoir (4) ? Chacun se serrait pour
(1) A, Houssaye, Confessions, t. IV, p. SO'i.
(2) Il était fort gastronome, comme tous les « boulevardiers » de son temps. Sur la lin de sa vie, les questions politiques ne l'intéressaient plus guère : — « Des lois ! des lois ! on ne sait même plus faire un coulis ! » déclarait-il avec indignation. C'est encore lui qui disait : — « Fumons notre cigare jusqu'au feu, on ne sait pas qui fume après soi » (Houssaye, loc. cit., p. 399). Il s'était amusé à réunir a grands frais une collection de bassinoires. Il en avait 40 sur les murs de sa chambre à coucher (Intermédiaire des chercheurs, VIII, 45, 93, 121),
(3) Sainte-Beuve, Lundis, t. XI, p. 520 : Notes et pensées. ~ ViUemessant, t. I, p. 166. - Houssaye, Confessions, l, pp. 284-85, dit que c'est Barbey d'Aurevilly qui 1 appelait « Un Musset brun ».
(4) Eugène-Auguste Roger de Bully, né le 8 novembre 1806 a Pans, où il mourut le 27 août 1866. Son nom de
lui faire place, quand il arrivait, élégant et exubérant, a avec son habit bleu à boutons d'or, son gilet de poil de chèvre jaune, son pantalon gris perle, sa canne en corne de rhinocéros (1) », semant autour de lui des quatrains et des anecdotes, la tête pleine de projets mirifiques (2), « pétillant, débordant, se répandant comme une mousse de Champagne, et jetant en l'air de vagues invitations à des dîners chimériques (3) ». En ce temps-là, il
famille était Roger ; sa mère était une demoiselle de Bully ; Beauvoir était le nom d'une propriété qu'il possédait en Normandie. Il fit ses études chez les Oratoriens de Juilly, chez les Jésuites de Saint-Acheul, et au collège Henri IV. Sa famille le destinait à la diplomatie. Mais luiluême se destina à la littérature et à la vie joyeuse. C'est sur les injonctions de son oncle, député, qu'il adopta le pseudonyme de Roger de Beauvoir. — Voy., outre les sources citées ci-dessous : Villemessant, Mémoires t. I, ch. VII. — La petite Revue, t. VII (1866). — Jacques Reynaud, Portraits contemporains, t. I, pp. 111-121. — Charles Desprez, Souvenirs intimes (Paris, 1881), ch. VI.
— Philibert Audebrand, Romanciers et viveurs du XIX" siècle (Paris, s. d.) pp. 246-326. — M™e Jaubert, Souvenirs, pp. 116 et pass. — Léon Séché, Sainte-Beuve, son esprit, ses idées. (Lettres d'A. Tattet à Guttinguer).
— Je dois en outre quelques renseignements à l'amabilité de M. Roger de Beauvoir fils.
(1) A. Claudin, Mes souvenirs,]). 24.
(2) Maxime du camp, Souvenirs littéraires, pp. 190 et suiv.
(3) Concourt, Journal, janvier 1833. — C'était une habitude bien établie chez Roger de Beauvoir que de se préoccuper fort peu des invitations qu'il avait faites. Quand ses convives arrivaient au jour dit, ils ne trouvaient assez
avait 30.000 livres de rentes, un tilbury, un groom, des chevaux. « Avec sa barbe noire, ses longs cheveux frisés par des mains habiles, l'éclat de son sourire, son regard joyeux, il ressemblait à ces jeunes seigneurs vénitiens que Paul Véronèse a assis à la table des Noces de Cana... C'était un des demi-dieux de littérature romantique (1) )). Son roman V Ecolier de Cluny ou le Sophisme avait obtenu un grand succès en 1832 (2). En outre, il était l'auteur
souvent au logis que son domestique : — « Monsieur est sorti... Monsieur ne m'a rien dit... »
De Beauvoir
Bel avoir
Kous amuse :
Lorsqu'il a bien dîné.
11 nous prie à déjeuné :
On y va, l'on s'abuse.
improvisa un jour Musset qui était fort lié avec Roger. (Clouart, Documents inédits sur Alfred de Musset, p. 210).
(1) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, p. 189.
(2) Le sujet de VEcolier de Cluny était le même que celui de la Tour de Nesle, le drame fameux qui fit verser tant de larmes à l'Ambigu : on y voyait l'infortuné Buridan et la scélérate Marguerite de Bourgogne. Le roman de Beauvoir parut quelque temps avant la pièce de Dumas et Gaillardet, « bien que l'auteur n'ait jamais réclamé ofTiciellement la priorité. Une lettre écrite dans le temps par Alexandre Dumas au Musée des familles lui rendit pourtant pleine et entière justice » (Villemessant, t. I, p. 261). -- Un autre roman de Roger : le Chevalier de Saint- Georges, paru en 1840, et qui fut mis au théâtre la même année, remporta également un succès colossal. On trouvera dans le Catalogue de la Bibliothèque Nationale un relevé de l'œuvre considérable de Roger de Beauvoir.
de VEccelenza ou les Soirs du Lido, de la Cape et rEpt^e, de Ruijsch, histoire hollandaise, etc. aussi Dantan le faisait-il figurer parmi ses statuettes des notabilités littéraires (1), tandis que La Mode (2) décrivait longuement à ses lecteurs les somptuosités de son cabinet gothique, tendu de velours noir, meublé de chêne sculpté, décoré de panoplies, de vitraux, d'un prie-Dieu et d'un « missel de 13o0 », orné enfin d'une corniche couverte des armoiries et des devises de ses amis. A l'Opéra, Roger produisait sensation à cause de sa figure, de ses gilets dorés et du bruit qu'il faisait autour de lui, courant des loges aux coulisses afin d'être vu et de trouver quelque aventure. Recherché partout pour sa bonne grâce et sa drôlerie irrésistible, il dînait au Café de Paris, soupait à grand renfort de bouteilles, visitait chaque soir tous les théâtres où il avait au moins une galanterie, passait les nuits, jetait son argent par les fenêtres, et se grisait tous les jours d'esprit et de Champagne.
Il rimait des épigrammes avec une facilité prodigieuse et griffonnait sans cesse des petits vers comme ceux-ci, écrits sur un
(1) La Mode, 1838, l" trimestre, p. 204.
(2) Ibid., pp. 43-45.
exemplaire de ï Ecolier de Cluny pour une jeune actrice du théâtre des Variétés :
(( A vous, car vous l'avez voulu, Acceptez Buridan, ma belle, Logez-le dans votre ruelle :
Par ce moyen il sera lu.
Si vous aviez été la Reine, Je puis d'avance publier Que vous auriez pris lEcolier, Mais sans le jeter dans la Seine ».
Sur le boulevard, on le voyait s'arrêter tout à coup, sortir un calepin de sa poche et noter un quatrain, qu'il illustrait rapidement d'un croquis en quelques coups de crayon (1) :
(( Un bruit que je crois controuvé
Se répand dans la capitale :
On dit que Crémieux s'est lavé.
— Mon Dieu ! que l'eau doit être sale (2) ! ».
Au restaurant, pour peu qu'on l'en priât, à tout propos, sans même se recueillir un instant,
(t) Il gardait ainsi une foule de carnets entassés pêlemêle au fond d'un tiroir. — On trouvera le fac-similé d'une charge qu'il avait faite d'Alfred de Musset dans Clouard, Documents inédits sur Alfred de Musset, p. 8, et une lettre illustrée dans A. Houssaye, Confessions, t. I"V, autogr., p. IX.
(2) Ce quatrain est de 1848. Beauvoir qui était d'une famille légitimiste, et qui avait longtemps collaboré à la Mode, n'aimait pas les républicains.
il inventait une chanson, improvisait une complainte, lançait une épigramme :
(( Le ménage Ancelot, par ses vers et sa prose, Devait à ce fauteuil (1) arriver en tous cas, Car la femme accouchait toujours de quelque chose, Quand le mari n'engendrait pas (2). »
C'est Roger qui, à l'issue d'un souper, écrivit sur une assiette toute une complainte de la dernière irrévérence sur la a femme Sand », qu'il détestait sans qu'on ait jamais pu s'expliquer pourquoi :
(( Quand tirez-vous à la conscription, George d'amour, charmant hermaphrodite, Qui fumez trois pipes, dit-on, Et prenez, sans tour hypocrite.
Le derrière de Margoton ?... (3) »
Et c'est lui encore qui, au lendemain de l'insuccès désastreux de la Ësmeralda, de Victor
(1) L'Académie française.
(2) « Elle a deux calebasses qui lui garnissent la poitrine, disait Mérimée de M"»» Ancelot, et elle orne le front du poète Ancillus [son mari] d'autre chose que des lauriers du génie ».
(3) Sept personnes assistaient à ce souper, qui sont mortes aujourd'hui, nous apprend M. Philibert Audebrand (op. cit., pp. 265-6). L'assiette, après avoir été la propriété du marquis du Hallays, a passé en vente rue Drouot, et sans doute elle existe encore aujourd'hui.
Hugo, mise en musique par Af'*' Berlin pour l'Opéra, faisait circuler une élégie lamentable :
(( Sainte-Beuve a mis sa lévite
Pour aller voir, en cachemite,
L"opéra de son grand Victor.
Du cimetière qu'il habite,
Comme un dévot et sage hermite,
Sans bruit, par le derrière, il sort... Etc. (1).
Les victimes de Roger de Beauvoir avaient ordinairement assez d'esprit pour ne se point fâcher. D'ailleurs, ses petits vers étaient généralement plus drôles que sournois. Pourtant, Balzac lui en voulut longtemps d'une complainte sur l'affaire Peytel :
(( Il faut éviter, hélas !
Balzac cherchant son Calas, »
chantait Beauvoir, et, non content d'insinuer que le romancier mettait beaucoup de prétention à imiter le beau geste de Voltaire, il ajoutait gravement que, durant le voyage,
(( Gavarni toujours peignait, Balzac jamais ne s"peignait ».
L'auteur de la Comédie humaine lui tint vraiment trop longtemps rancune de ces épigrammes
(1) Intermédiaire des chercheurs, LIV, 159.
peu pointues. En 1840, il écrivit dans sa Vie parisienne (1) que Roger de Beauvoir ne s'appelait ni Roger ni de Beauvoir. Voilà tout aussitôt notre soupeur ravi, qui court Paris, faisant cent brocards, déclarant qu'il va supplier M. de Balzac de lui céder un de ses pseudonymes, avertissant ses amis de ne plus l'appeler désormais que M. Pst... ! Il eut les rieurs de son côté, et il les eut bien plus encore quand Balzac eut piteusement répondu à ses témoins par une lettre d'excuses (2).
Aimable, élégant, spirituel de la sorte, il n'y a point à s'étonner que le beau Roger trouvât peu de cruelles (3). Et de fait, il ravageait les coulisses, désespérait les grandes coquettes et affolait les ingénues. En 1838, débutait aux Français, une jeune personne blonde à ravir — (( un mois de mai dans une robe rose (4) )), —
(1) 25 août 1840, p. 248 ; Cf. 25 septembre 1840, p. 390.
(2) Les Guêpes, octobre 1840, pp. 10-12. — A. Karr, Le livre de bord, t. I, p. 249 ; t. II, pp. 90 et suiv.
(3) Ce n'est pas une indiscrétion que de répéter qu'il avait été l'amant de la vicomtesse de Saint-Mars (comtesse Dash), qui avait par conséquent des raisons pour le bien connaître, quand elle parla de lui dans les Portraits contemporains, publiés dans le Figaro sous le nom de Jacques Reynaud. (Voy. A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 264, et H. de Viel-Castel, Mémoires, pass.).
(4) Barbey d'Aurevilly, Deuxième Mémorandum, pp. 191-2. — Aimée Doze était élève de M"« Mars, et elle fit ses débuts dans le rôle d'Abigaïl du Verre d'eau.
de qui les épaules lumineuses et les cheveux feuille morte étaient à décourager la critique et à enchanter le parterre. M^^® Doze connut en 1843 Roger de Beauvoir qui après quelques mois d'essai, lui fit quitter le théâtre et l'épousa. Mais des dissensions ne tardèrent pas à éclater dans le ménage, et ce fut l'origine d'un procès en séparation de corps qui commença en 1847 et dura des années. Beauvoir, furieux, ne pouvait s'empêcher de mettre Paris au courant de son infortune (1) : le nombre des couplets qu'il lança à cette occasion est incalculable. Sa femme lui tenait tête (2) : les journaux ne cessaient de publier leurs lettres indignées, et
(1) « Séparé de sa femme qu'il adorait, notre homme n'avait trouvé qu'un moyen de se rapprocher d'elle : cétait de lui intenter procès sur procès. La femme, poussée à bout, se fâche et le fait assigner à son tour ; le mari se frotte les mains, il va revoir sa femme. Mais le grand jour arrivé, la femme ne se présente pas et fait demander une remise. Fureur du mari, qui rencontre Nestor Roqueplan et lui crie du plus loin qu'il l'aperçoit : — « Comment trouvez-vous ma femme ? Elle m'intente un procès et, au lieu de plaider, elle demande une remise ! » — Votre femme a tort, répond gravement Nestor ; à un pareil procès, ce n'est pas une remise qu'il faut, c'est une écurie ! » (Villemessant, t. II, p. 179.)
(2) M™e de Beauvoir est l'auteur d'un volume de Confidences et causeries de M^^^ de Mars qui eut sept éditions de 1852 à 1872, de plusieurs pièces dont une comédie. L'un et l'autre, jouée aux Français (1852), et de divers autres ouvrages. Elle donna aussi des Chroniques au Constitutionnel.
les couloirs du Palais de Justice retentissaient de leur nom (1). Tantôt c'était M'^'^ de Beauvoir qui surprenait son mari en tlagrant délit, tantôt c'était Roger qui faisait de mauvaises farces à sa belle-mère (2), ou qui provoquait Tami de sa femme. Un jour, M^^^ Doze lit pratiquer une saisie-arrêt sur des chapons que Roger venait de recevoir d'un de ses fermiers de Normandie. Son époux, révolté, de sauter tout aussitôt sur un de ses fameux calepins et d'improviser une
(1) L'année même que Mi'« Doze mourut (1859), le Figaro publie encore une lettre où Roger se plaint que sa femme ait retiré sa fille du couvent pour la faire entrer dans une maison de correction, M™« A. Roger de Beauvoir répond que le couvent ne voulait plus garder l'enfant, et que c'est sur le vu des pièces prouvant qu'elle le méritait, que la justice l'a admise à la maison des Dames de Saint-Michel. Réplique de Roger dans le numéro suivant (Voy. le Figaro, 3, 23 et 30 avril 1859.) — Beauvoir avait trois enfants : K Les deux lils courent comme lui les hasards littéraires. La iille, qui était fort jolie, fut adoptée par M'^e de Païva, qui lui eût laissé pas mal de millions, si la belle ne se fût pas fait enlever, un jour, du château de Pontchartrain par un beau capitaine qui la prit en croupe. La pauvre enfant ne survécut pas à cette folie « (A. Houssaye, Confessions, t. IV, p. 270). M. Audebrand dit qu'Eugénie, lîUe de Roger, mourut à « onze ans... dans le couvent où il l'avait placée » (p. 323). — M'"^ de Beauvoir fréquentait beaucoup la Païva {Figaro, 3 février 1859). — Elle périt en 1859 dans le dénuement (Villemessant, t. I, pp. 199-200.)
(2) Un jour, M™« Doze mère voit arriver chez elle son gendre accompagné d'un monsieur fort décoré : — « Madame, déclare celui-ci, je suis M. de Chèvremont, haut fonctionnaire de la police. Permettez que je vous donne un bon conseil, c'est de ne plus persécuter M. Roger de
AU CAFÉ dl: paris IfU
chanson qui courut Paris et dont voici l'un des couplets :
(( Mes chapons ont le ventre ferme, Ils sont tous nourris dans ma ferme, Ils sont savoureux et dodus ; Ah ! dame, ils mangent tant et plus ! Vos pigeons ont la mine étique, Ils sont d'une maigreur phtisique...
Pour Dieu ! sauvez-moi mes chapons !
Moi je vous laisse vos pigeons (1). ))
Malheureusement Roger, qui s'était toujours trouvé fort sensible aux plaisirs de la bouche, avaitprisdebonne heure unembonpoint fâcheux. Vers 1853, ce n'était plus du tout ce jeune seigneur vénitien dont nous parle Maxime du Camp : il était gros, grisonnant, mal habillé, assez commun, bohème. 11 ne lui restait plus que des bribes de sa fortune : pour l'achever, sa ferme de Beauvoir brûla sans que l'on en pût rien sauver que la bergerie et quelques
Beauvoir, le meilleur des gendres. Entendez-vous bien, Madame ? » La brave dame, toute émue, s'incline. Mais à quelque temps de là, elle apprit que le prétendu M. de Chèvremont n'était que Bâche, l'acteur, qui s'était fait haut fonctionnaire pour la circonstance. Furieuse, elle fit condamner Beauvoir et Bâche à un an de prison. (Audebrand, loc. cit., pp. 313-5.)
(1) La petite revue, t. XII, 1866, p. 105. — Villemessant parle de cette chanson (t. I, p. 198), qu'a reproduite M. Audebrand, {op. cit, pp. 296-7).
petits bâtiments (1857) (1). Le succès l'avait fui depuis longtemps, et pour comble il souffrait de la goutte. Mais il restait toujours gai et continuait à se dépenser en bons mots et en petits vers. En 1859, pendant les répétitions d'une revue qu'il avait écrite pour le théâtre Beaumarchais, il tomba dans une trappe et se cassa la jambe ; comme on lui demandait, quelque temps plus tard, à quoi il travaillait : — « A mes couplets de fracture, parbleu ! » répondait-il (2). La maladie même ne calma pas son goût pour la bonne chère et Ton peut dire qu'il soupa jusqu'à son dernier jour. Depuis 1860, il vivait dans son fauteuil, vêtu d'une camisole à manches de cuir, torturé par la goutte. Il n'en buvait pas sensiblement moins de Champagne et rimait toujours, tel Scarron (3) :
« Jadis, j'étais des plus ingambes, Mais hélas ! destins inhumains, Le papier que j'avais aux mains, A présent je le porte aux jambes ».
Cependant le vide s'était fait autour de lui ; seuls quelques amis, comme Barbey d'Aure-
(1) Figaro, 13 août 1857.
(2) Figaro, 2 janvier 1859.
(3) Voy. l'Appendice B.
villy (1), visitaient encore le goutteux, dont le (( Boulevart » avait oublié la figure et le nom. Sa mort, en 186G, passa presque inaperçue.
Or, Beauvoir, Roqueplan, Malitourne, Lautour-Mézeray, Romieu, et Bequet, et Briffault, et Courchamps(2), et tant d'autres, journalistes dandys et poètes en gants jaunes, qu'est-il resté des spirituels convives du docteur Véron ? Tous débitèrent leur esprit et leur prose au
(1) Barbey d'Aurevilly qui, en 1838, craignait fort que Roger « pesât ses livres et ses feuilletons : crème qui n'est pas même toujours fouettée » (Deuxième Mémorandum, p. 165), s'était par la suite fort lié avec lui(Eug. Grêlé, Jides Barbey d'Aurevilly, sa vie et son œuvre ; Paris, 190-i, t. II, pp. 294-5).
(2) Gourmand illustre, ami de Brillât-Savarin, le comte de Courchamps préparait un livre de cuisine dont voici quelle était l'épigraphe au chapitre des domestiques : « A toutes les cuisinières, je préfère celles en fer blanc. » Il passait sa vie dans son lit vêtu d'un bonnet à fleurs et d'une camisole de femme. Il connaissait mieux que personne l'ancienne cour et ses anecdotes : cela lui permitde composer les Souvenirs de la marquise de Créqui, mémoires supposés que bien des historiens ont pris au sérieux (Voy. sur lui : Beauvoir, Soupeurs de mon temps, pp. 49-98).
jour le jour et sans compter ; riches ou pauvres, ils vécurent comme des millionnaires, régentèrent les théâtres et la petite presse, firent frémir le « Boulevart » par leurs épigrammes, occupèrent à Paris une place énorme ; — et néanmoins, avant même leur vieillesse, ils se virent presque tous oubliés, médiocres, démodés.
C'est qu'ils survécurent à leur public. Le leur était restreint. Sous Louis-Philippe, les lionset les viveurs, peu nombreux, formaient un petit monde à part qui se retrouvait chaque soir dans l'espace compris entre la rue du Helder et la rue Le Peletier, au foyer de l'Opéra, dans trois ou quatre restaurants ; leur fameux Boulevard n'était en somme qu'une sorte de cercle ou de casino, fréquenté par quelques habitués, qui parlaient la même langue, s'amusaient des mêmes anecdotes, comprenaient les allusions, faisaient un sort aux épigrammes : de là le succès des Lettres parisiennes de Delphine de Girardin ou des Guêpes d'Alphonse Karr. — Nous n'avons plus idée aujourd'hui de la profonde différence de mœurs qui existait alors entre ces « Parisiens » si fiers de leur ville et les (( Provinciaux ))(!). Où est-il le naïf
(1) Songez aux romans de Balzac.
AU CAFE DE l'A RIS 165
habitant de Dijon ou de Nancy qui débarquait avec « sa dame et sa denooiselle » sur le Boulevard tout bruissant de potins et d'histoires, reconnaissable au premier coup d'œil, lorgné, moqué, mystifié par les lions avantageux du perron de Tortoni ? Que sont devenus ces provinciaux aux manières ridicules, méfiants à l'endroit de la « Capitale », mais soumis au prestige de l'insolent dandy parisien qui daigne fréquenter chez eux, débaucher leur épouse ou séduire leur fille, — si dédaignés, tant raillés dans tous les romans et les journaux du temps ?
Les chemins de fer ont fait disparaître tout cela. Lorsque les grandes villes ne se trouvèrent plus qu'à quelques heures de Paris au lieu d'en être séparées par de longues journées de diligence, les provinciaux, puis les étrangers voulurent connaître ce séjour délicieux et redoutable. Sous Napoléon III, attirés par les expositions universelles, les rastaquouères et les filles affluèrent : les Mustapha-Pacha, les Khalil-Bey, les Cora Pearl et les Brésiliens, tous ceux qui, à l'instar du fameux baron de Gondremark voulaient « s'en fourrer jusque là », envahirent les promenades, les restaurants et les spectacles. Alors le Boulevard cessa
d'appartenir aux habitués, a Devenu le caravansérail, la guinguette, la gare des habitants des quatre parties du monde (1) », il vit démolir ses dernières bicoques, ses maisons monter jusqu'au ciel, ses cavaliers, ses tilburys, ses flâneurs, ses bourgeois musards, ses dandys disparaître avec ses chaises de paille, propices à la médisance. Bientôt, submergé par la cohue luxueuse et cosmopolite du Second-Empire, « Paris » prit un tout autre aspect — et auprès de ce « Paris ))-là, celui de Louis-Philippe où l'on soupait entre intimes, et où la débauche en somme restait discrète, aurait semblé sans doute terriblement bourgeois et (( province ». — Quant au public qui se répétait naguère la dernière épigramme des Guêpes et la plus récente anecdote à clef des Nouvelles à la main, le public averti des Alphonse Karr et des Nestor Roqueplan, il disparut avec son Boulevard. La vie « parisienne » devint bruyante et le luxe tapageur ; les malices de Malitourne et les petits vers de Roger de Beauvoir se perdirent dans le (( chahut » du Grand-Seize, et les retentissantes folies d'un Gramont-Caderousse firent oublier
(1) Claudin, Mes souvenirs, pp, 17-19 ; Villemessant, t. I, pp. 166-9, 277-8.
les mystifications à la bonne franquette d'un Romieu (1).
Puis aussi, l'esprit s'épuise sans doute et s'évente comme le Champagne, et sous Napoléon III il se trouva que la plupart de nos enragés soupeurs, tels Malitourne, n'en avaient plus. Un vieillard fait triste figure au milieu d'un souper (2). Ceux-là avaient dépensé leur jeunesse, et de leur littérature au jour le jour, il ne restait rien (3). Presque tous moururent lamentablement pour avoir vécu trop bien. Roger de Beauvoir ruiné, démodé, cloué à son fauteuil, trépassa presque oublié ; Malitourne mourut fou ; Lautour-Mézeray finit ses jours dans le gâtisme : Briffault rendit l'àme à l'asile de Charenton ; et le grand Alfred de Musset
(1) Voyez sur la vie au Boulevard pendant le Second Empire, un joli chapitre de Roger Boulet de Monvel {Les Variétés, chap. VI).
("2) « Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné ? Sera-ce une consolation pour vous de dire : <- J'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie ? » Songez qu'une bouteille, qui a été fêtée quand elle est pleine d'eau des Barbades, est jetée dans un coin dès qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans la poussière ; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers ; et que la fin d'un vieil inutile, infirme, est une chose bien pitoyable ». Ainsi Voltaire sermonnait gravement son paresseux ami, M. Thieriot. (Lettre de Lunéville, 12 juin 1735.)
(3) C'est qu'ils manquèrent cruellement de style.
lui-même, qui avait été si souvent leur compagnon de fêtes, périt tristement comme eux.
A dix-huit ans, un adolescent publie un volume de vers qui ravit ou indigne, mais révolutionne la critique. A vingt-et-un ans, l'auteur de Namouna est illustre. Et quand on annonce dans un salon M. Alfred de Mus'set, les visiteuses voient entrer un jeune page frêle et blond, modeste, élégant, charmant... Quel séduisant héros pour des cœurs romantiques ! Lisez son portrait dans Leiia ; il y est peint et idéalisé à la mode du temps, tel que pouvaient l'imaginer ses lectrices : « Quoi de plus pur et de plus suave que cet enfant ! Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus angélique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et plus céleste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que la sienne : les paroles qu'il dit sont comme les notes faibles et veloutées
que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis sa démarche lente, ses attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps frêle et souple, ses cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint changeant comme le ciel d'automne, ce carmin éclatant qu'un regard de vous répand sur ses joues, cette pâleur bleuâtre qu'un mot de vous imprime à ses lèvres, tout cela c'est un poète, c'est un jeune homme vierge... » — Vierge, non pas certes, mais plongé au contraire, comme Octave ou Fantasio, dans une (( débauche » romantique et byronesque. Un beau jour, ce frêle don Juan tombe amoureux à son tour. C'est naturellement (1833) une passion orageuse et fatale. Il adore, il se torture et il torture sa maîtresse parce qu'il a l'âme (( corrompue » ; puis il est trahi et il se lamente en vers admirables. Son cœur est (( brisé à jamais ». Il cherche l'oubli dans des (( orgies » où sombre son génie. Et il meurt, jeune et beau, d'une poétique maladie de cœur.
Telle est la légende d'Alfred de Musset. Elle est d'un romantisme si pur et si noble qu'en la mettant en vers d'un bout à l'autre et sans y rien changer, Alfred de Musset lui-même
en aurait pu faire son plus beau poème. Mais le plus étonnant, c'est qu'elle est presque vraie. Les grands hommes de 1830 ne gagnent point, d'ordinaire, à ce qu'on s'approche d'eux : soulevez la toge de proscrit sublime dans laquelle Hugo s'est drapé majestueusement, il ne reste plus qu'un homme fort commun et d'appétits vulgaires, malgré son génie. Notre Musset juvénile et sincère, au contraire, qui joue et pleure avec la Muse (1),
(( Plus fou qu'Ophélia de romarin coiffée, »
comme sa nerveuse physionomie devient plus séduisante à mesure qu'on la précise, comme sa grâce paraît plus inimitable, son intelligence plus rare et sa sensibilité plus émouvante encore !
Il était né le 11 décembre 1810, d'une famille ancienne où régnait l'amour des lettres. Son grand-père, M. Guyot-Desherbiers, qui avait été de robe sous l'Ancien Régime, et qui conservait jusque dans ses vieux jours une gaieté voltairienne unie à un respect charmant de ce qu'il appelait la raison, avait composé à ses moments perdus un poème badin en
(1) Comme disait à peu près Barbey d'Aurevilly, dans Les Poètes, je crois.
plusieurs chants, à la mode de son temps, sur les chats. Son père, M. de Musset-Pathay, aimable, mais prompt au trait et vif à la riposte, vénérait Jean-Jacques Rousseau, dont il avait écrit la vie parmi d'autres ouvrages. Alfred grandit paisiblement entre ces parents lettrés et fins. Sa mère et sa grand-mère étaient sensibles et indulgentes. On le menait parfois avec son frère Paul, au château de Cogners où résidait son grand-oncle, le marquis de Musset, et les deux enfants passaient des heures enchantées à visiter les caches ou à parcourir les salons d'honneur de la vieille demeure, dont ils admiraient aussi le propriétaire, lorsqu'il traversait les appartements de son château, la tête levée et le mollet tendu, ou bien qu'avant souper il lisait à haute voix la gazette à ses hôtes, tirant son bonnet à chaque fois qu'on y citait le Roi et qu'on y mentionnait Madame. Leur tante, sœur de M. de Musset-Pathay, était chanoinesse et avare, et la littérature lui paraissait une besogne indigne d'un gentilhomme, à ce point que, lorsqu'elle apprit le succès des Contes d'Espagne et d'Italie, elle ne put se tenir d'écrire à son frère qu'elle le reniait et le déshéritait, ainsi que ses enfants mâles, pour cause de dérogation.
Mais Alfred et Paul ne voyaient jamais cette acariâtre personne, qui habitait à Vendôme une maison puante et moisie, et, depuis leur père jusqu'à M. Guyot-Desherbiers, sans oublier même le marquis de xMusset, auteur d'un roman épistolaire des plus touchants, paru en 1778 : Correspondance d'un jeune militaire, ou Mémoires; de Luzigmj et d'Hortense de Saint-Just, tous les membres de leur famille leur donnaient au contraire l'exemple d'un goût averti et dune modération spirituelle. C'est à cela sans doute qu'Alfred de Musset dut, même au plus fort de son romantisme, de ne perdre jamais tout à fait son sourire à la française. M. Augustin Filon a très bien écrit de lui que c'était un romantique né classique. Avec une àme enthousiaste et une sensibilité maladive, il avait cruellement le sens du ridicule.
Ses amours avec George Sand sont « aussi connus et presque aussi fameux que ceux de Didon et d'Enée », disait un jour M. Charles Maurras(l). Pourtant M. Charles Maurras n'a point contribué à les tirer au clair par sa brillante étude. Mais M. Faguet en a dressé depuis un procès-verbal bien utile (2). On
(1) Les amants de Venise, préface.
("2) Amours de gens de lettres.
comprend maintenant comment Musset, romantique, s'éprit de George Sand, et, homme d'esprit, s'ennuya bientôt de l'aimer. Il était névropathe, faible et insupportable. Tout au contraire, la bonne femme de génie était forte et patiente ; mais elle manquait de finesse psychologique, et faut-il dire de tact ? Dans sa correspondance, elle s'applique à avoir toujours raison : la belle affaire ! cette raison berrichonne devait humilier et irriter son jeune amant. D'ailleurs Musset n'aurait pu sans doute s'accommoder mieux d'une femme d'esprit : selon toute apparence, il lui aurait demandé la passion romantique.
Avec une sensibilité incroyable, il aurait voulu passer pour un Dandy impassible. Quand il sortait à peine du collège, il parlait déjà de chevaux, de courses, de femmes, et des habits à boutons d'or de lord Byron avec une désinvolture du meilleur effet. Byron resta longtemps son modèle et son héros (du moins Byron tel qu'on se le représentait en 1830). Voyez sur quel ton il s'écrie dans Mardoche :
« Muses ! depuis le jour où John Bull, en silence, Vit jadis par Brummell, en dépit de la France, Les gilets blancs proscrits, et jusques aux talons (Exemple monstreux!) traîner les pantalons ;
Jusqu'à ces heureux temps où nos compatriotes, Enfin, jusqu'à mi-jambe, ont relevé leurs bottes. Et, ramenant au vrai tout un siècle hardi, Dégagé du maillot le mollet du dandy ! Si jamais, retroussant sa royale moustache, Gentilhomme en plein vent fît siflîer sa cravache. . . ' »
Malheureusement pour son Dandysme, Musset était un grand poète, et en tout temps les snobs, sur qui il eût voulu régner, ont méprisé, admiré, envié et craint les « folliculaires » et les (( gazetiers ». Sans doute les membres du Jockey-Club se félicitaient de saluer au Café de Paris, l'auteur de la Ballade à la lune. Mais ils refusèrent de l'admettre à leur cercle (2). — Musset, refusé par ces genslà ! — Quoi qu'il pût faire, il ne fut jamais tout à fait de leur monde.
Il y visait fort, cependant, et apparemment il y visait trop. La modestie même qu'il montrait à l'endroit de ses œuvres, raffinement exquis chez un tel poète (3), n'était au fond
(1) Mardoche, XLIV.
(2) « Ayant parlé, Belgiojuso, Fraser et moi de la présentation... d'Alfred de Musset, nous rencontrâmes une telle opposition, que nous dûmes y renoncer. » (Altlion-Shée, Mémoires, t. I, p. 142. — Cf. A. Houssave, Confessions, t. II, p. 283).
(3) Tous ceux qui l'ont connu l'ont noté : M™« Jaubert. ^jme (Je Saint-Mars {Portraits contemporains, par Jacques Reynaud), Alton-Shée, Paul de Musset, etc.
qu'un effet de sa vanité mondaine. 11 souhaitait de passer pour un homme du monde autant et plus qu'il souhaitait de passer pour un écrivain. Lui à qui l'on aurait pardonné d'être orgueilleux, il était fat. Il paraissait trop content de ses bonnes fortunes et de son amitié avec le duc d'Orléans : — « Vous êtes comte et pair de France, pourtant je parie que vous êtes moins ancien gentilhomme que moi », disait-il à d'Alton-Shée (1). Et s'il répudia hautement le Cénacle romantique, c'est beaucoup parce que ses membres, avec leurs allures de a bousingots )), leurs enthousiasmes, et les gilets en forme de pourpoints dont ils usaient pour terrifier les « perruques », lui parurent de mauvais ton ; il leur préféra ses nobles amis du Boulevard.
D'ailleurs, malgré toute son élégance, il n'avait jamais été excessivement soigné (2), et vers la quarantaine il se négligeait assez : il avait toujours sa belle chevelure blonde et dorée aux lumières, mais il sortait avec des chapeaux défraîchis et des redingotes surannées. Et qu'il était peu Dandy, au fond ! Il
(1) Alton-Shée, op. cit., t. I, pp. 108-9. — Cf. M""» de Janzé, Etudes et souvenirs sur Alfred de Musset, p. 57.
(2) Alton-Shée, op. cit., t. I, pp. 108-9.
avait beau jouer l'impassibilité, la légèreté et le dédain, il était perpétuellement dans l'extrême des sentiments, et il le laissait voir. Dans le monde, il paraissait ordinairement timide et rêveur, mais à d'autres moments il semblait comme fou de plaisir, a Avec les hommes, il parlait peu et riait volontiers de l'esprit des autres (1). )> D'ailleurs il redoutait leur société. A part son frère, et peut-être Ulric Guttinguer, il eut des camarades mais aucun ami (2). Le bon Dumas nous raconte qu'à son grand chagrin, il n'avait jamais pu se lier avec « de Musset » (3). C'est que « de Musset » ne se sentait à l'aise que dans la société des femmes ; il ne leur plaisait point comme Mérimée par exemple, par l'adresse d'un esprit souple et merveilleusement entraîné à les amuser, mais parce qu'il était tendre et délicat : il charmait de la même façon qu'elles. On sait qu'il était nerveux et impressionnable comme un enfant malade : faiblesse pitoyable chez un Dandy, sans doute, — émouvante chez un tel poète...
(1) Alton-Shée, op. cit., t. I, p. 106.
(2) Alfred Taltet lui-même ne fut que son camarade, je crois.
(3) Les morts vont vite, t. II, pp. 136-7. — Vov. aussi Alton-Shée, lac. cit., p. 109.
Mais comme il nous faut nous féliciter que, s'étant proposé dans sa jeunesse de se faire une àme dédaigneuse et ironique, notre Musset n'ait jamais réussi qu'à se rendre un peu snob !
Vers 1832, Paris s'amusait pour de bon au temps du carnaval. Non point que les déguisements fussent trop luxueux ou fantaisistes, on se contentait encore des bons travestissements classiques : polichinelles, colombines, pierrots, turcs, forts de la halle ou mascarilles, et on ignorait les mille variétés de titis et les sauvages hétéroclites (1) Ce fut seulement vers 1837, quand l'illustre Chicard eut fait son apparition (2), que les costumes devinrent plus
(1) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires (éd. in-S), 1. 1, pp. 50-51. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris (Paris, 1866, in-12), pp. 156-7.
(2) C'était un tanneur nommé Lévéque ; il débuta au bal de la Renaissance selon Maxime du Camp (t. I, p. 50), au bal des Variétés selon Beaumont-Vassy (p. 156).
ingénieux ; alors les personnages de la comédie italienne parurent décidément fades et rococos : l'inoffensif Cassandre et la sucrée Colombine cédèrent la place à ces gentils débardeurs dont le crayon de Gavarni a fixé la grâce parisienne, et à ces guerriers incohérents, de qui l'habit à queue de morue s'accommodait étrangement d'un casque romain surmonté d'un plumeau, d'une culotte en peau, et de bottes à l'écuyère. Mais déjà le carnaval avait perdu cette allure vraiment universelle et populaire qu'il avait eue un instant entre 1831 et 183G : la fête avait quitté la rue pour s'établir dans les bals publics ; c'est là qu'elle se prolongea et qu'elle mourut pendant le Second Empire (1),
Durant les premières années du règne de Louis-Philippe le dimanche et le lundi gras étaient les deux journées les plus gaies. Après deux heures de l'après-midi, de longues files de véhicules suivaient la rue Saint-Honoré, contournaient la place Vendôme, s'étendaient de la Bastille à la Madeleine et jusque dans les
(I) « Presque point de masques sur les boulevards. Tous les travestissements étaient réservés pour les bals de Julien et les petits théâtres » (Vicomte de Launay, Lettres parisiennes,8 février 1837, t. I, p. 49). — Cf. Maxime du Camp, loc. cit. ; comtesse Dash, Mémoires des autres, t. III, p. 248; etc.
Champs-Elysées. Une femme du monde demandait sa calèche et s'en allait sur le Boulevard. Elle admirait en passant, au coin de la rue Drouot (1), les membres du Jockey-Club qui, accoudés sur leur balcon, fumaient scrupuleusement leurs (( cigarres », tout en contemplant la foule avec ce flegmatique mépris qui sied à des dandys. Par les fenêtres de Tortoni et du Café de Paris, aux deux angles de la rue Taitbout, des professionnels et des gentlemen soufflaient furieusement dans leurs cors de chasse. Les voitures de toutes sortes, calèches reluisantes ou fiacres calamiteux, avançaient lentement entre les trottoirs couverts d'une cohue bigarrée que maintenaient à grand'peine les gardes à pied et à cheval. De toutes parts on s'interpellait, et les bergères en cotonnade, les marquis à perruques de filasse, les pierrots crottés répondaient avec avantage aux fashionables qui, du haut de leurs landaus à quatre chevaux, les haranguaient dans leur langage (2). Cependant de longues acclamations se faisaient entendre, et derrière trois piqueurs à
(1) La maison (rebâtie) oii fut le Jockey-Club jusqu'en 1855 porte actuellement le n° 22 du boulevard Montmartre.
(2) Maxime du Camp, loc. cit. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 152-3.
cheval qui soufflaient dans leurs trompes (1), apparaissait une grande voiture découverte, attelée à la Daumont, suivie d'une populace hurlante, où s'entassaient, debout, des jeunes femmes en travestis et des masques : — (( C'est lord Seymour ! » déclaraient les bourgeois paisibles tout en s'écartant avec prudence. Une pluie d'oranges, de confettis, de bouquets, de piécettes, de bonbons et d'œufs pleins de farine partait de la voiture. Les arlequins déguenillés et les pierrots en loques se battaient dans le ruisseau pour ramasser l'argent : — a Vive milord l'Arsouille ! » hurlait la foule enthousiasmée. Alors un des masques saluait et ses compagnons applaudissaient. Et chacun, dans le public, d'admirer l'excentricité du grand seigneur anglais qui dépensait ainsi son argent sans compter pour la plus grande joie du badaud peuple de Paris (2).
(1) lis s'appelaient Tellier, Bapliste et Bertin.
(2) Maxime du Camp, pp.51-5'2. — Mémoires du vicomte d'Aulnis (Paris, 1860, in-12), pp. 201-2. Ces souvenirs ont pour auteur le comte d'Alton-Shée. « Voulant écrire fidèlement ses Mémoires, il s'est décidé à en faire deux parts : l'une entièrement consacrée à l'époque du plaisir, et ici il a pris un léger masque, il s'est dédoublé et s'est appelé le vicomte d'Aulnis » (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. XIII, p. 474). Quelques-uns des personnages de ces Mémoires du vicomte d'Aulnis sont cités sous des noms supposés. Mais on les reconnaît facilement : par exemple, La Battut est nommé La Curée.
Or ce masque n'était pas lord Seymour.
Pendant qu'on l'acclamait sur les boulevards, le pauvre gentleman, milord Arsouille malgré lui, passait son temps à se désespérer de la réputation qui lui était faite. C'est en vain qu'il protestait, en vain que ses amis s'efforçaient de détruire la croyance populaire, en vain même que le véritable auteur des excentricités carnavalesques se désolait de son côté d'une confusion qui le privait de sa gloire, la légende subsistait toujours. Et il n'était pas un des pâles voyous de Paris qui n'eût juré d'avoir rencontré plus de mille fois le noble lord dans tous les cabarets de la Courtille, et qui ne se figurât de l'avoir applaudi le soir du Mardi-gras, a Rien de plusrisible que les doléances du gentleman vexé, si ce n'est la vanité mortifiée du héros du carnaval », dit Alton-Shée qui avait connu a les deux mécontents de cette transposition (1) )).
(1) Mémoires du vicomte d'Aulnis, p. 193. — Voy. V Appendice C.
Celui qu'on acclamait sous le nom de milord Arsouille s'appelait de son vrai nom Charles de La Battut, et la vie romanesque de cet étrange garçon mérite d'être contée (1).
Il était né en 1806, d'une émigrée et d'un (( chemist » anglais excessivement riche. Le pharmacien, qui était marié, n'avait pu avouer l'enfant adultérin. Mais il s'était préoccupé de lui constituer un état civil : moyennant une grosse somme, il avait obtenu d'un gentilhomme breton qu'il reconnût le jeune Charles pour son fils, et c'est ainsi que celui-ci s'appela le comte de La Battut. D'ailleurs le gentilhomme en question voyait peu son enfant supposé : Charles avait été confié à la fameuse pension Lepître à Paris, et, chaque année, il ne passait qu'une quinzaine de jours dans la maison de son père putatif ; durant le reste de ses vacances, il vivait en Angleterre chez le pharmacien. Agé de seize ans environ, il fut renvoyé de sa pension où il manquait trop souvent à l'appel le dimanche soir, et on le mit comme externe libre au collège Bourbon. Ce fut sa perte. Il recevait chaque année une somme de 3000 francs pour son entretien, laquelle lui était versée par
(I) Voy. ibi/d., pp. 211 à 243. — Maxime du Camp, I, pp. 52-53.
mensualités. Peu à peu, se trouvant à Paris sans relations, il fit des connaissances suspectes, et comme son budget modeste ne lui permettait que la plus médiocre débauche, le cabaret et les filles des rues, il tomba dans la crapule. Il fréquentait à Idalie, bastringue souterrain situé à l'entrée du passage de l'Opéra, où se réunissait toute la lie des boulevards : vendeurs de contremarques, souteneurs et prostituées. Il avait travaillé la boxe en Angleterre, et cette science, alors inconnue en France, non moins que son entrain, sa gaieté et sa force physique lui valaient la considération des escarpes et une sorte de célébrité auprès des voyous.
A la mort de son père naturel, Charles de La Battut hérita brusquement de 100.000 livres de rentes. Aussitôt il entreprit de se pousser dans le beau monde : il s'installa dans un appartement sur le boulevard des Capucines, et son plus cher désir fut désormais de paraître toutà-fait (( comme il faut ». C'est qu'un jour, en Angleterre, chez Tilbury, le célèbre marchand de chevaux, il avait été présenté au comte d'Orsay ; l'accueil affable d'un homme si connu pour son élégance avait fait naître dans le cœur de La Battut une sorte d'enthousiasme : d'Orsay était devenu son héros et son dieu, et il s'était
mis à le copier avec une application et un soin touchants. Malheureusement, de son adolescence crapuleuse, le malheureux gardait malgré lui quelque chose de louche et de douteux ; quelle que fut l'attention qu'il y portât, ses manières le trahissaient souvent : ainsi quand, par élégance, il semblait affecter de parler argot, il y réussissait trop bien et trop naturellement ; enfin un enrouement suspect, un certain ton canaille et quelques nuances dans son aspect inquiétaient les snobs à qui il aurait voulu plaire. (( Son chapeau, ridiculement penché, nous dit d'Alton-Shée (1), tenait par miracle sur le coin de l'oreille ; une redingote noire, très courte, un gilet voyant, une cravate de couleur attachée avec une épingle de prix, un pantalon bleu de ciel avec une large bande de velours noir composaient sa mise d'un goût excentrique et douteux ; sa tournure était dégingandée ; ses longs cheveux d'un roux doré se réunissaient en une épaisse touffe bouclée sur le côté droit ; il avait les yeux gris et de petites moustaches rouges ; de temps en temps un tic canaille dégradait ses traits nobles et réguliers ; sa physionomie était celle du gamin monté en graine
(1) Mémoires du vicomte d'Aulnis, p, 183.
et ayant gagné un quine à la loterie ». C'est pourquoi, si pendant le carnaval son entrain, son hospitalité, sa royale générosité valaient à Charles de La Battut tout un cortège de jeunes gens à la mode, bien peu de ses compagnons de plaisir continuaient à le fréquenter, les fêtes passées. Il en souffrait, et il n'avait pas même la consolation de jouir de sa popularité auprès des badauds, puisque la foule attribuait invariablement à lord Seymour les excentricités dont il était si fier.
Ce fut au bal des Variétés, en 1832, qu'il se montra pour la première fois avec éclat (1). Il faut dire que la foule pittoresque et brutale qui envahissait les bals publics au temps du bon roi Louis-Philippe, ressemblait peu à la triste cohue noire qui se pressait timidement à nos derniers bals de l'Opéra. Non seulement l'Opéra, mais encore presque tous les autres théâtres se transformaient alors en salles de danses pendant le carnaval, et il n'en était guère qui ne fissent recette. Chacune d'elles avait son public. Les étudiants et les grisettes se retrouvaient à l'Odéon : c'est là qu'à la suite d'un pari on introduisit un soir une jeune femme
(1) Mémoires du vicomte d'Aulnis, pp. 188-191.
vêtue seulement de son boa et de ses gants, — scandale énorme à l'époque ! Les bals de la Porte Saint-Martin, de l'Ambigu et du Cirque Olympique faisaient le bonheur de tous les employés, commis, modistes et ouvrières. Les « gens de maison », comme nous disons, se réunissaient au Bal des Champs-Elysées iVhiver, dans le faubourg Saint-Honoré, et les bourgeois, partisans du calme, à l'Opéra- Gomique et au Palais-Royal, où l'on se tenait à peu près décemment (1). Enfin les femmes du monde, masquées jusqu'aux dents, s'en venaient furtivement, comme dans les romans de Balzac, intriguer Rastignac ou Lucien de Rubempré à l'Opéra : du reste on se plaignait déjà que la gaieté y fut passée de mode, et c'est en vain que l'habile docteur Véron s'efforçait de la ranimer en y introduisant des ballets a réglés par Coraly » et des a loteries à l'Italienne )) ou tombolas — grande nouveauté ! (2)
Aux Variétés, toute la folie des masques se donnait carrière. Longtemps avant l'heure de l'entrée, marquis, cassandres et poissardes faisaient la queue sur le boulevard. A peine les
(1) Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 161-8,
(2) Comtesse Dash, Mémoires des autres, II, pp. 1 et suiv, — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, I, pp. 49-50 — Beaumont-Vassy, pp. 155-56.
portes ouvertes, on s'arrachait les billets aux guichets, et tout aussitôt commençaient les quadrilles et les galops échevelés, qui laissaient le parquet jonché de chapeaux de pierrots, de toques à plumes, de fleurs, de rubans, de lambeaux de velours et de gaze. Quelquefois, vers une heure du matin, une « société » arrivait au sommet de l'escalier qui menait du balcon des premières loges au plancher ; alors tous ses membres se prenaient sous le bras et se laissaient dévaler du haut en bas des marches, renversant tout sur leur passage et ouvrant ainsi à travers la foule un sillon rapidement comblé (1).
C'est apparemment de la sorte que La Battut fit son entrée en 1832. Une fort joyeuse compagnie l'entourait, qu'il avait amenée depuis le boulevard des Capucines dans une voiture à quatre chevaux, dont les postillons portaient des torches flambantes. Tout aussitôt, le bal se trouva dans un désordre tel que les sergents de ville durent intervenir. La Battut dansait le (( cancan », réservé jusque là aux bals de barrières (2). Ses amis et amies se mirent à
(\) Beaumont-Vassy, pp. 156-160.
(2) a Le cancan est une danse qui ne s'exécute jamais dans la société honnête, mais seulement dans les locaux peu
l'imiter de leur mieux ; puis tous les danseurs et danseuses suivirent leur exemple, et bientôt Ton ne vit plus que jambes en l'air et cotillons à tous les vents. Souriante et scandalisée, la force armée se mit en mesure d'expulser les perturbateurs : trop tard, le a cancan » était lancé définitivement. D'ailleurs, dix minutes après son expulsion, La Battut, qui s'était réfugié au Café des Variétés, rentrait de vive force avec sa bande joyeuse : tous reprenaient leur danse de plus belle. Et le lendemain, le directeur des Variétés lui-même, Armand Dartois, qui avait pressenti la vogue du futur milord Arsouille, se rendait à son domicile pour l'assurer qu'à l'avenir le cancan n'aurait plus rien à craindre de la police, et pour le supplier de revenir à son bal... (1).
Pendant quatre carnavals, de 1832 à 1835, Charles de La Battut promena à travers Paris sa folie et sa magnificence. Sa voiture, attelée à la Daumont, pleine de masques hurlants, courait les rues et les boulevards, au son des trompes
convenables où le monsieur qui le danse ou la dame par laquelle il est dansé se voit aussitôt empoigner par un sergent de ville et flanquer à la porte », disait encore Henri Heine en 1842 (Lutèce, p. •239). — Voy. la Physiologie du carnaval,du cancan et de la cachucha (1842). (1) Mémoires du vicomte d'Aulnis, pp. 188-191.
pendant le jour, à la lumière des torches pendant la nuit. Quand, le dimanche gras, elle apparaissait sur le boulevard des Italiens, avec ses postillons enrubannés et ses trois piqueurs à cheval sonnant des fanfares, les travestis lui faisaient cortège : c'était comme le signal de la fête (1). Trois jours plus tard, on la retrouvait à la (( descente de la Courtille » ; et lorsque enfin elle s'éloignait au grand trot de ses six chevaux, les plus ivres et les plus fous sentaient leur gaîté s'en aller avec elle.
Etrange spectacle, cette descente de la Courtille ! A la lueur blafarde du petit jour, toute la populace qui avait passé la nuit du Mardigras dans les bals de barrière, dans les gargotes de bas étage et les ignobles cabarets de Paris se réunissait sur les hauteurs de Belleville. Elle se formait en masse compacte devant le Grand Saint-Martin, le plus renommé des bals de la Courtille, puis descendait en avalanche par le faubourg Montmartre jusqu'aux boulevards.
Ivres de gros vin, blêmis par les excès de la nuit, hurlant des refrains obscènes, les marquises en guenilles, les bergères titubantes, les pierrots crasseux, les arlequins suspects,
(1) cil. Yriarte, LesCercles de Paris, p, 80.
192 LES DAXDYS
toute cette cohue en oripeaux froissés, déchirés, souillés, défilait pendant six heures consécutives entre deux rangées de voitures, pleines de badauds qui la regardaient passer. Là, des fashionables et des lionnes, leurs costumes en désordre et tout pâles de ne s'être point couchés, répondaient, du haut de leurs calèches, aux injures de la foule avinée qui les insultait au passage. Devant les Vendanges de Bourgogne la cohue se faisait plus compacte ; les élégants, qui s'y étaient donné rendez-vous, jetaient par les fenêtres du restaurant des œufs, de la farine, des oranges, des piécettes de monnaie, provoquant mille batailles ; les cris, les injures, les chansons ordurières redoublaient. Puis à l'angle du faubourg Montmartre, c'était la débandade ; et les plus enragés des insulteurs populaciers, subitement intimidés de se trouver seuls dans l'indifférence du mercredi des Cendres, regagnaient au plus vite leurs logis (1).
La voiture de La Battut stationnait souvent au plus épais de la cohue. Elle était pleine de viveurs à la mode, de gens de lettres, de danseuses, d'actrices : le comte d'Alton-Shée, pair de France, alors fort éloigné de la politique
(1) Louis Lurine, Les rues de Paris, t. II, pp, 360-1. — Beaumont-Vassy, pp. 168-178. — Etc.
grave où il devait plus tard se faire un nom (1). le prince Belgiojoso, le plus gai des proscrits de la jeune Italie, que sa beauté et sa superbe voix de ténor rendaient l'idole des femmes sensibles, et (( qui changeait tous les jours de princesse (2) », Duponchel, le directeur de l'Opéra (3), bien d'autres encore. Parfois, La Battut, las de crier et de se démener au milieu de ses compagnons, descendait et faisait le coup de poing avec les faubouriens. Alors la foule enthousiasmée criait de toutes ses forces : — a Vive Milord Arsouille ! V'ive lord Seymour ! » Et le pauvre fou était désespéré. C'est en vain qu'il faisait stationner pendant des heures sa voiture, ses postillons et ses piqueurs devant sa maison (4), en vain même qu'il distribuait de l'argent par les fenêtres de
(1) Nous avons déjà cité souvent ses excellents et judicieux Mémoires, et ses Mémoires du vicomte d'Aulnis. Voy. sur lui, notamment : Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. XIII, pp. 467 sq. M. Léon Séché, qui a eu entre les mains ses papiers, en a donné de nombreux extraits dans son Alfred de Musset qui doit paraître au Mercure de France.
(2) Arsène Houssaye, Confessions, t. II, p. 305. — Mémoires du vico7nted'Aubiis, p. 202. — il/émoiresd'Alton-Shée, pass.
(3) Un jour, la voiture de La Battut, ayant tourné trop court au coin du boulevard et delaChaussée-d'Antin, versa : une quinzaine de masques tombèrent les uns sur les autres sans se faire de mal, à l'exception de Duponchel qui se cassa la jambe (Mémoires duvicomte d'Aulnis, pp. 267-8).
(4) Ch. Yriarte, Les Cercles de Paris, p. 81.
son appartement (1), le peuple se figurait que Seymour avait déménagé, et il chantait de plus belle la gloire de son héros favori. Enfin un jour, en 1833, La Battut, désolé, atteint d'une maladie fort difficile à nommer, partit pour le Midi, et s'en fut à Naples où il mourut peu après son arrivée, découragé, ruiné plus ou moins, — et inconnu (2).
Son départ ne nuisit point à la légende de lord Seymour. Si la fameuse voiture à six chevaux ne parut plus durant le carnaval, du moins les badauds n'en perdirent point le souvenir, et le nom de Milord Arsouille resta proverbial. Les journaux se mirent à raconter des anecdotes dans le genre de celle-ci :
(( Un de nos dandys les plus connus sur le turf a reçu de la nature, entre autres dons heureux, une force herculéenne... Le dandy a plusieurs domestiques, il en change souvent, et chaque fois qu'il en met un à la porte, il lui administre préalablement une vigoureuse correction. C'est à peu près le seul moyen qu il ait d'exercer de temps en temps la pesanteur de son bras... Dernièrement notre héros s'étant levé de fort mauvaise humeur, trouva deux de ses gens en faute , c'était une double bonne fortune qu'il se garda bien
(1) Maxime du Camp, Souvenirs littcraires, t, I, p. 53.
(2) Maxime du Camp, I, p. 54. — Mémoires du vicointe d'Aulnis, pp. 269-90. — Villemessant, Mémoires, t. I, p. 218. — Ch. Yriarte, op. cit., p. 82.
MILORD AKSOUILLE 195
de négliger. Il s'empressa donc de retrousser ses manches pour donner congé à Tom et à Pierre. Ce fut ïom qui comparut le premier devant le maître irrité ; on lui adressa de violents reproches ; il osa répliquer, et aussitôt, une grêle de coups de poing fondit sur le pauvre diable. Quand le valet eut reçu son compte, le gentleman lui dit :
— « Je te chasse. >)
Puis vint le tour de Pierre. Mais Pierre était un garçon qui avait une mauvaise tête et de bons bras, il connaissait ses droits mieux que ses devoirs, et il n'eut pas plus tôt reçu un coup de poing qu'il en rendit deux. Le groom révolté continua vaillamment la lutte et finit par terrasser son noble adversaire. Après sa défaite, le gentleman se releva tranquillement et dit à Pierre :
— « Toi, je te garde... (1). ))
C'est ainsi que, dans l'imagination populaire, Seymour devint une sorte de héros, doué d'une vigueur prodigieuse, qui se plaisait à fréquenter incognito les bouges de la Courtille, toujours présent lorsqu'il y avait quelques coups de poings à donner, ou encore quelque insolente débauche à accomplir. On publia sous le nom de Milord Arsouille des livres obscènes (2). Et c'est à lui que pensait Eugène Sue lorsqu'il imagina ce romanesque Prince Rodolphe, qui n'est plus aujourd'hui que le héros des petits
(I) Villemessant, Mémoires, t. I, pp. 215-6. (3) Voy. VAppendice C.
garçons, mais qui resta longtemps l'idéal des jeunes filles et le modèle des « lions » (1), — puisque d^nsï Education sentimentale encore [2) , on lit que M. de Gisy « voulait apprendre la savate pour visiter les tapis-francs de la Cité, comme le Prince Rodolphe, des Mystères de Paris, tirait de sa poche un brûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement », le tout par élégance et pour être à la mode.
Finalement les gens du monde, surtout ceux qui n'avaient pas eu l'occasion d'approcher ni Seymour, ni La Battut, en vinrent peu à peu à se figurer que le lord, s'il n'avait pas commis toutes les folies héroïques du personnage d'Eugène Sue, avait pu du moins en commettred'analogues. Et pour les journalistes, La Battut ne fut plus qu'un imitateur jaloux de Seymour, dont il aurait voulu éclipser la gloire. En sorte que, malgré ses protestations, en dépit même de sa haine contre les travestissements (3), le pauvre lord resta et est resté jusqu'ici Milord Arsouille.
(1) (3h. Yriarte, Cercles de Paris, p. 79.
(2) Flaubert, L'éducation sentimentale, 2« partie, cb, IV.
(3) « On pourrait affirmer, sous la garantie de ceux qui l'ont connu (d'ailleurs cette tbèse aux allures paradoxales a été soutenue je ne sais oîi par Roger de Beauvoir, et j'y insiste parce que mes renseignements personnels corroborent cette opinion), on pourrait afTirmer, dis-je, que lord
Il est assez difficile aujourd'hui de retrouver le véritable lord Seymour au milieu de sa légende. C'est que ses amis eux-mêmes, qu'il étonnait, l'appréciaient peu et ne le comprenaient guère. Et comment des Parisiens de 1835, contemporains de Nestor Roqueplan, de Roger de Beauvoir, de Romieu, auraient-ils pu s'expliquer cet anglo-saxon blasé et curieux, généreux et nullement charitable, taquin sans gaîté, et dévoré seulement d'une froide passion pour les luttes physiques et le sport ?
Nous avons peine à imaginer combien l'anglomanie de nos -grands-pères était ingénue, et combien ils connaissaient mal ces a Insulaires » qu'ils admiraient. Sans doute ils ne se servaient que de tasses, de théières, de pots au lait, de cafetières « ridiculement écrasés,
Seymour ne s'est costumé qu'une fois, le jour où le duc d'Orléans donna aux Tuileries ce fameux bal où tous les invités étaient travestis en pierrots... » écrit Yriarte lui-même (p. 78).
contrefaits, aplatis » à l'anglaise (1). Sans doute les confiseurs — le Fidèle berger luimême ! — préparaient a crakers, bun, plumcake, spice gingerbread, et de la « gelée de pied de veau » (2). Sans doute les parfumeurs ne vendaient plus que des odeurs dont la demoiselle du comptoir écorchait les noms britanniques dans son mauvais anglais (3), Sans doute les journaux proposaient que l'on refît les Champs-Elysées sur le modèle de Hyde-Park (4). Sans doute la mode voulait que les « gants jaunes » s'appelassent des '( fashionables », et qu'ils eussent, à la manière des « dandys anglais », des a pantalons à la Brummell », des « manteaux Victoria », (( l'air impassible et les sourcils rasés » (5) ; — et que s'ils montaient en voiture, ce fût en (( tilbury », pour aller au a club » s'entretenir de (( sport ». seule conversation vraiment (( Buckingham » (6) : — et qu'un (( spleen »
(1) Rainier-Lanfranclii, Voyage à Paris, Paris, 1830, in-8, p, 175.
(2) Ladv Morgan, Paris en 1829 et 1830, I, pp. 87 sq.
(3) Id. ^
(4) La Mode, 13 Mars 1842, p. 337 ; 25 mars 1843, p. 527. (b) Vicomte de Launav, Lettres parisiennes, 19 janvier
(6) Roger de Beauvoir, Le lion cV aujourd'hui, dans la Mode, 11 juillet 1840.
perpétuel se peignît sur leurs figures (1). Les femmes elles-mêmes, après avoir longtemps triomphé des idées et des mœurs anglaises, avaient dû, pour remplir leurs salons vides, se mettre à a parler courses comme lord Henry Seymour, chasse comme le marquis du Hallays, trente-et-quarante comme M. de Montrond )), et aussi, (( chose qui aurait fait frissonner, reculer, défaillir toutes les grandes dames du grand siècle », porter « à leurs lèvres roses des cigarettes d'Espagne (2) ». — Et il est certain qu'en fumant de la sorte, elles se croyaient du dernier genre anglais et romantique, en outre !
(1) Ronteix, Manuel du fashionable, pp. 67-68.
(2) Extrait des Mémoires d'un lion, dans La Mode, 15 juin 1842. — Déjà en ce temps les Anglaises s'habillaient à Paris, mais déjà sans succès. « C'est en vain, nous dit l'une d'elles, qu'une lady appelle à son secours toutes les tailleuses, coiffeuses, modistes, couturières et lingères de la ville ; tout l'avantage qu'elle recueillera de sa peine, après qu'elle aura acheté, fait faire et mis ce qu'on lui aura indiqué, sera d'entendre une grisette dire à l'autre dans la première boutique oîi elle entrera : — « Cette dame anglaise désire telle ou telle chose », et cela avant que la pauvre femme ait eu le temps de dire un mot qui ait pu la faire reconnaître à son accent. El ce ne sont pas seulement les Français qui nous reconnaissent avec cette facilité... Non, ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que nous nous reconnaissions les unes les autres dès le premier moment ». (Mme TroUope, Paris et les parisiens en 1835, II, pp. 165-166).
Mais cette imitation des mœurs britanniques, cette anglomanie était alors bien plus superficielle qu'elle ne l'est aujourd'hui. Elle se manifestait exclusivement dans les costumes, les gestes, l'aspect extérieur ; on n'avait pas encore entrepris de prouver sans rire a à quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ». L'idée de sport elle-même était restée tout à fait étrangère à ces merveilleux qui s'entretenaient si passionnément de leurs a haques » (1) et de leurs « tilburys », de leurs « coursiers d'Albion » et de leurs « jockeis ». Assurément tous paraissaient assidûment aux courses qui se donnaient au Champ-de-Mars, et chaque année plusieurs centaines de fashionables parcouraient en landow et en briska la route de Paris à Chantilly pour assister au Prix du Jockey-Club. Mais c'était bien plus par snobisme que par goût véritable. En réalité pas un de ces « sportmans » n'approchait de ce capitaine Rag, dont Thackeray nous a donné un très touchant tableau (2), et si l'élégant comte de Caylus, que nous présente Stendhal (3), éprouve un si furieux amour pour ses chevaux
(1) Eug. Sue, Arthur, p. 176.
(2) Le livre des snobs, chap. X.
(3) Le Rouge et le Noir (éd. Lemerre), t. II, p. 105.
qu'il ne saurait déjeuner ailleurs que dans son écurie même, c'est, n'en doutons pas, que (( cette grande passion, jointe à l'habitude de ne jamais rire, lui donne beaucoup de considération auprès de ses amis )>. Certainement la grave Société d'Encouragement n'aurait pu subsister, si elle n'avait eu l'idée de fonder le joyeux Jockey-Club (1). Enfin nous savons que ces gentlemen, qui se plaisaient à faire admirer aux Champs-Elysées leurs costumes de cheval, n'aimaient guère de monter dans les steeplechases : « En France la course de haies n'a jusqu'à présent trouvé que peu de riders, disait un journal (2) : pourquoi s'exposer à des dangers inutiles ? »
Et quand les courses étaient au fond tellement peu appréciées, combien les autres sports l'étaient moins encore ! En 1906, il est de bon ton de se montrer sportsman : les épaules se portent larges. Mais il n'en allait pas ainsi au temps de nos grand'mères : leurs romantiques héros n'étaient pas des athlètes, et j'imagine qu'il eût été presque indécent de leur paraître
(1) V. le chap. suivant.
(•2) La Mode, 15 juin 1843. — Aux courses de Versailles, l'un des deux gentlemen-riders étant tombé, l'autre prit le trot pour attendre que son concurrent se fût remis en selle. (Ibid.) Voilà une courtoisie qui paraît bien désuète.
trop vigoureux (1). Voyez plutôt les estampes : tous ces jeunes dandys ont des tailles de guêpe, des yeux mélancoliques et des boucles touchantes, mais leurs épaules sont étroites et rondes comme celles des femmes. Quelquefois ils font un peu d'escrime, à cause du duel qui est extrêmement poétique (2). En revanche la boxe leur paraît un a spectacle ignoble (3) », et ils ignorent même les autres sports ; aucune émulation, aucun goût pour l'effort musculaire : (( Je me demande même si l'homme est fait pour marcher », disait assez sérieusement le docteur Véron (4).
Voilà pourquoi lord Seymour qui s'intéressait passionnément et exclusivement aux exercices physiques étonna ses très anglomanes, mais
(1) En 18(J6 encore, Edouard Fournier n'a pas assez d'indignation contre l'impudeur de ces femmes qui « s'en vont admirer aux Champs-Elysées ces lutteurs demi-nus dont parle Alfred de Musset, ou dans le Cirque cet acrobate au hardi trapèze, dont les Mémoires galants resteront un des signes de notre triste époque » (La comédie de J. de La Bruyère, I, pp. il 1 î). Alfred de Musset (// ne faut jurer de rien, acte I, scène I) : « La mène-t-on, après un bon dîner, les soirs d'été, quand le vent est au sud, voir lutter aux Champs-Elysées, dix ou douze gaillards nus aux épaules carrées ? » demande ironiquement Valentin à propos de la jeune iille que son oncle veut lui faire épouser.
(2) Encore qu'on se battît le plus souvent au pistolet. Voy. R. de Beauvoir, dans La Mode, II juillet 1840.
(3) Journal des Haras, juillet 1838, p. 28G. - A. Cler, La comédie à cheval (Paris, 1845, in-1-2), p. 86.
(4) Mémoires d'un bourgeois de Paris, I, p. 87.
très peu anglais contemporains. Ceux-ci n'arrivaient pas à comprendre qu'un homme portant un nom illustre et jouissant dune grande fortune pût user sa vie à faire des armes, à monter à cheval, à s'entraîner à la boxe et aux poids, et à suivre des combats de dogues à la barrière du Combat au milieu des voyous et des débardeurs (1). Ils lui eussent facilement passé son écurie de courses, luxe élégant et qu'il avait mis à la mode, mais comment auraient-ils pu s'expliquer son goût pour les jeux violents, pour les {( acrobates », pour le (( pugilat » ? C'est avec une espèce d'horreur que Villemessant fait allusion au « monstrueux développement » de son biceps qui mesurait, dit-il, (( cinquante-deux centimètres, la grosseur de la taille ordinaire d'une jeune fille (2) )).
Et cependant Seymour, en dépit — ou plutôt à cause — de ses goûts excentriques, était à la mode, et les élégants fréquentaient assidûment la salle d'armes qu'il avait établie dans son hôtel (3). C'était là le lieu de réunion le plus
(1) Villemessant, Mémoires, I, p. '238.
(2) T. I, pp. 214-5. — « Il avait acquis un développement musculaire qui n'était plus en rapport avec sa taille » (Alton-Shée, Mémoires, I. p. 137).
(3) Situé au coin de la rue Taitbout, actuellement le n° 24 du boulevard des Italiens. — On trouvera une description de la salle d'armes de lord Seymour dans les Souvenirs du
fashionable de Paris. N'oublions pas, en effet, qu'avant la fondation du Jockey-Club il n'y avait que trois ou quatre cercles, composés d'hommes graves, et l'on y parlait politique avec abus : les lions en étaient réduits à se donner rendezvous au Café de Paris où l'on jouait souvent après dîner (1), ou bien ils se rencontraient chez lord Seymour. Celui-ci recevait, avec sa politesse un peu caustique, dans trois grandes pièces dont il avait fait une sorte de gymnase. Une fois présentés au maître de la maison, les amateurs trouvaient là, trois fois par semaine, fleurets, sabres, cannes et gants de boxe. Des cabinets de toilette et des valets de chambre spéciaux étaient à leur disposition (2). Ils pouvaient s'escrimer à leur aise contre les plus forts maîtres d'armes du temps (3), et lutter
Marquis de Floranges publiés par Marcel Boulenger (Paris, 1906, in- 15). Ce marquis de Floranges n'a laissé aucune trace dans l'histoire, et ses Souvenirs sont si délicats et si charmants qu'on les croirait écrits par Marcel Boulenger lui-même. Nous nous garderons donc, par prudence, d'y puiser aucun renseignement... Mais quel dommage!
(I) Voyez le chapitre suivant.
('.') Villemessant, Mémoires, I, p. 219.
(3) Le chef de la salle de lord Seymour fut d'abord Roussel que remplaça Bertrand aidé de Prévost. Gàtechair père et fils, Grisier père et fils, Cordelois, les frères Lozès, tous les bons maîtres parisiens venaient tirer chez Seymour, oîi ils rencontraient des amateurs comme le marquis de
MILORD AR SOUILLE 20o
avec leur hôte lui-même, qui boxait et tirait au fleuret avec autant d'habileté qu'il montait à cheval et conduisait ses four in hands. Les Parisiens se pressaient avec étonnement à ces réceptions, non point certes par amour du sport, mais par curiosité, par snobisme, enfin parce que les fauteuils y étaient accueillants, la société fashionable et les cigares merveilleux. Car c'est lord Seymour qui, plus que nul autre, généralisa l'habitude de fumer (1). Jusqu'en 1832 environ, les fumeurs étaient rares, et ils se cachaient dans des chambres soigneusement closes pour se livrer à leur délicieuse et malodorante passion ('2). Mais peu à peu des élégants ne craignirent plus de se montrer dans la rue le cigare à la bouche, et bientôt il fut admis qu'un jeune homme vraiment (( Buckingham » ne pouvait se dispenser de griller du pétun. D'ailleurs cette mode ne s'établit pas sans que s'en plaignissent les
l'Aigle, le baron de Bazancourt, le marquis du Hallays, Delebecque, Lehmann, le comte de Caen, etc. (Villemessant, I, pp. 219-220).
(1) Alton-Shée, Mémoires, p. 138.
(2) Comtesse Dash, Mémoiy^es, III, pp. 249-250. — A. Karr, Les Guêpes, janvier 1840, pp. 92 sq. — En octobre 1836, Barbey d'Aurevilly note comme un exploit, dans son Premier Mémorandum (p. 59) : « Fumé, pour ma part, quatre cigarettes ».
femmes qui en étaient victimes. En 1837, madame de Girardin constate avec étonnement et scandale que, dans certaines « maisons fashionables », on va jusqu'à faire aménager « une salle à fumer comme on a une salle à manger (1) ». Et deux ans plus tard, le spirituel vicomte de Launay déplore amèrement la (( vapeur cigarine » qui empeste le boulevard des Italiens et change instantanément, chez Torloni, les glaces aux fraises en sorbets à la nicotine (2).
Le bureau de tabac à la mode sous Louis- Philippe était situé sur le Boulevard, entre la rue Laffitte et la rue Le Peletier, à côté du Café Riche. Là Alfred de Musset venait, dit-on, deux fois par jour, attiré par les yeux éclatants d'une certaine demoiselle blonde. Là les (( gants jaunes )> achetaient, pour quatre sous, des cigares de la Havane « bien supérieurs à ceux qu'il faut aujourd'hui payer seize ou dixhuit sous (3) ». IMais que pouvaient être ces puros à côté de ceux que lord Seymour offrait aux heureux mortels admis dans son gymnase ! Ceux-là, il les avait choisis lui-même, il les avait
(1) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, 8 février (•2) Ibid., 26 juillet 1839.
(3) Claudin, Souue?zirs, p. 20.
laissés mûrir pendant des mois dans des boîtes de chêne munies de compartiments en plomb, puis examinés et contrôlés à nouveau, déposés enfin dans des armoires aérées par des ventilateurs et dans des tiroirs délicatement parfumés au laurier et à la vanille (1). Sans nul doute, de pareils cigares étaient fort propres à lui faire pardonner certaines facéties d'un goût douteux auxquelles il se complaisait un peu trop...
Aussi rencontrait-on dans sa salle d'armes, à côté du comte d'Alton-Shée et du beau prince Belgiojoso, ce marquis de Saint-Gricq, à moitié fou qui se faisait promener en fiacre tenant son cheval en laisse par la portière, et qui commandait des chevaux de poste pour aller de la rue de la Chaussée d'Antin, où il habitait, jusqu'au Café Anglais. Un soir de pluie, au Théâtre-Français, mécontent de voir le public applaudir une pièce qu'il trouvait fort détestable, (( il sortit pendant le dernier acte et loua toutes les voitures qui attendaient à la porte. Cela fait, il vint reprendre sa place, et, au plus fort des bravos qui partaient de tous les coins de la salle : — « Applaudissez, dit-il tout haut
({) Villemessant, t. I, p. 266. — Lorsqu'il mourut, en 1859, on trouva dans ses armoires, parait-il, des cigares achetés en 1820 et 1822 (Figaro, 15 janvier 1860).
en se levant, applaudissez, tas de béotiens : vous serez tous mouillés pour retourner chez vous. » Au Café Anglais, il versait soigneusement la salière dans son thé, puis s'étonnait de le trouver acre et faisait venir le garçon pour qu'il y goûtât ; ou bien il se coiffait gravement d'un saladier. Vers la fin de sa vie, on ne le laissait plus sortir qu'accompagné d'un valet de pied, mais l'on rencontrait partout « sa figure rouge comme une praline encadrée de favoris blancs », et son chapeau incliné à 45 degrés (1).
Non loin de Saint-Gricq, l'étonnant major Frazer contait quelque savoureuse histoire qu'il entremêlait de citations latines. Ce personnage, fait pour ravir M. de Stendhal, était né en Portugal d'une famille noble, écossaise et catholique, et avait fait sa carrière militaire en Russie. Il poussait le goût du mystère jusqu'à un tel point qu'à personne il n'avait jamais dit son âge, et à bien peu des détails sur sa vie. Il habitait, sur le Boulevard, un entresol meublé
(1) cil. Yriarte, Paris grotesque ou les célébrités de la rue (Paris, 1864, in-8). — Lorédan Larchey, Les excentriques, — Claudin, Souvenirs, p. 6. — Villeraessant, t. I, p. 220. — Roger de Beauvoir, Les soupeurs de mon temps, pp. 1 Si\. — Alfred Delvau, Les lions du jour (Paris, 1867, in-12), pp. 65-68.
principalement d'un lit de fer, et teignait soigneusement en noir d'ébène ses cheveux et sa barbe blonds, sans qu'on ait jamais pu s'expliquer les raisons d'un tel usage. Petit et robuste, avec une figure en cuir de Cordoue éclairée par deux yeux bleus très doux, il ne paraissait jamais que sanglé dans une redingote courte et revêtu d'un pantalon à la cosaque fort bizarre, et qu'il coupait lui-même, dit-on. D'ailleurs, il montait à cheval dans la perfection, parlait fort bien neuf langues, contait le plus spirituellement du monde, fumait et chiquait sans discontinuer, buvait considérablement, possédait une mémoire extraordinaire, et était bon latiniste. « Que de fois, à jeun, Jules Janin a échangé de l'Horace avec le major ! » Parisien endurci, Frazer vivait exactement entre la rue Laffitte et la Chaussée-d'Antin, entre le Café Riche et le Café Foy, et il ne sortait de ces parages que pour gagner quelque pari comme celui de couvrir, cinq jours de suite, quarante lieues à franc étrier. Sur la fin de sa vie, ce centaure latiniste avait pris goût aux affaires et il mourut administrateur de plusieurs lignes de chemin de fer (1).
(1) Alton-Shée, Mémoires, t. I, pp. 96-103, — M™« de Bassanville, Salons d'autrefois, t. IV, pp. 119-126 (d'après
Outre Saint-Cricq et Frazer, on voyait encore chez lord Seymour : M. de Normandie, roux, triste et anglomane, le meilleur gentlemanrider de son temps (1) ; le marquis du Hallays viveur et duelliste célèbre (2) ; Lehmann, le mari de cette belle madame Lehmann qui avait soin d'emporter son contrat de mariage dans sa poche quand elle allait chez la marquise de Guadalcazar, parce que, disait-elle : — « Une maîtresse de maison, à Paris où la société est si mêlée, est toujours bien aise de savoir qui elle reçoit chez elle (3) » ; le prince de la Moskowa, qui avait épousé M^^" Laffitte et siégea sans vergogne en 1840, à la Chambre des Pairs qui avait condamné le maréchal Ney (4) ; Horace de Viel-Castel, connu pour divers livres à scandale et ami de Seymour jusqu'à sa mort (o) ; bref presque tous les habitués du Café de Paris.
Or, parmi ces jeunes gens à la taille mince
Nestor Roqueplan). — Claudia, Mes souvenirs, p. 25. — La Mode, juillet 1836, pp. 19-20. — M™«Jaubert, Souvenirs, pass.
(1) Alton-Sliée, t. I, pp. 138-139. — Yriarte, Cercles de Paris, pp. 93-94.
(2) Voy. plus haut.
(3) Viflemessant, t. I, p. 220.
(4) Alton-Shée, t. I, p. 140.
(5i Voy. ses Mémoires.
et à la chevelure bouclée, il n'en était guère qui pussent rivaliser avec leur hôte pour la force physique et l'adresse. Au reste, ils s'en souciaient peu. Dans la salle d'armes, tout en fumant les incomparables cigares, on causait, on riait et on plaisantait plus qu'on ne cassait de fleurets ou qu'on n'usait de gants de boxe. On pariait surtout. C'était la grande mode, la folie du moment, le dernier genre anglais et fashionable. Tout était matière à gageure, depuis les jambes de Mademoiselle Taglioni ou le prochain discours de M. Thiers, jusqu'aux exploits hippiques des jeunes gentlemen-riders de l'époque. Maxim Caccia pariait cinquante louis avec lord Seymour qu'il réussirait à traverser le bois de Boulogne sur un cheval à poil, au trot anglais seulement, sans interrompre sa course et sans galoper ; si le cheval prenait le galop, Caccia devait le ramener au point où il avait changé d'allure et le faire repartir en trottant (1). Un autre jour, c'était le major Frazer qui s'engageait à parcourir à franc étrier, pendant trois jours consécutifs, cinq fois le tour du Bois de Boulogne, c'est-à-dire (( environ soixante-quinze lieues (2) »... Mais
(1) La Mode, M avril 1840, p. 51.
(2) Th. Bryon, Calendrier des courses (1834), p. 359.
la plupart des paris portaient sur les courses de chevaux, alors dans tout l'éclat de leur nouvelle mode, et dont lord Seymour s'était constitué le défenseur et le Mécène.
Les premières courses organisées régulièrement à l'anglaise avaient eu lieu sous le règne de Louis XVL En 1775 et pendant quelques années, elles attirèrent dans la plaine des Sablons un public considérable, curieux de voir les a jaquets » en vert pomme galonné de rose, en rose galonné de noir, en bleu et chamois, mènera la victoire les chevaux du comte d'Artois, du duc de Chartres ou du duc de Fitz-James. Mais peu à peu la reine Marie- Antoinette se lassa de ce divertissement, les courtisans cessèrent de l'aimer avec elle, et en 1790 les journaux ne s'en occupaient plus que pour relater des accidents comme celui qui faillit arriver à Vincennes, où le prince de Monaco manqua d'être pendu pour avoir prié un peu trop vivement un citoyen de se ranger.
— Quelques années plus tard, le Directoire organisa des jeux à l'antique pour célébrer les fêtes de la Liberté : des piétons, des cavaliers, des chars s'élancèrent au Champ-de-Mars sur trois pistes concentriques. Les concurrents portaient des écharpes, des chapeaux à plumes et des manteaux flottants. Mais, en dépit de tous ces ornements, le succès fut mince. — Et quand à son tour Napoléon , soucieux d'encourager l'élevage français, entreprit de ressusciter les courses de chevaux, il ne réussit pas davantage : plusieurs fois, le grand prix de Paris ne se put disputer faute de partants, si bien que l'on y renonça après 1812. Malgré tous les décrets, les courses n'étaient pas à la mode. Pour qu'elles obtinssent la vogue, il fallut que le comte d'Artois, l'organisateur des réunions de 1775, fût devenu le roi Charles X, et que l'anglomanie régnât définitivement sur le monde des snobs avec lui (1).
Vers 1827, à l'époque où Henry Seymour commença de faire courir (2), tout ce qui se
(1) Comte G. de Contades, Bibliographie sportive : les courses de chevaux en France (Paris 1892, in-8). — Fr. Masson, Jadis (Paris, 1905, in-I2), pp. 137-155.— Jacques Delimal, Courses de chevaux sous Louis XVI, dans le Supplément du Figaro, 24 mars 1906. Etc.
(2) Th. Bryon, Calendrier des courses de chevaux, ou Racing calendar français... (Paris, 1834, in-8). —
piquait d'élégance se devait d'aimer passionnément (( les plaisirs du turf w. Mais c'était là un divertissement de dandys, que le public ne goûtait guère, et où d'ailleurs il n'était que rarement convié. Chaque année, au printemps et à l'automne, des courses officielles avaient lieu sur le Ghamp-de-Mars. La piste, délimitée par des cordes, passait au pied de l'Ecole militaire. Une foule assez clairsemée, contenue par des gardes à cheval, montait alors sur les talus verdoyants qui entouraient l'hippodrome. Quelquefois la famille royale daignait se rendre dans un pavillon établi auprès de l'arrivée (1). Cependant les chevaux engagés étaient en petit nombre, et leurs victoires ne suscitaient aucun enthousiasme, car le public ne comprenait pas grand'chose au spectacle...
Plus fréquemment, des courses avaient lieu au Bois de Boulogne. Mais c'étaient des poules, des matches entre particuliers, et non des épreuves ouvertes et officielles. Lord Seymour, MM. de la Bastide, Walewski,
p. d'Ivoi, dans le Figaro, 23 août 1859. — C'est par erreur que Chapus (Le turf, p. 15) dit que ce fut en 1820 : Seymour n'avait alors que 15 ans.
(1) Fenimore Cooper, Souvenirs d'Europe : France (Paris, 1838, in-12, 3 vol.), pp. 177-8. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 147-8. — Voy. à la Bibliothèque Nationale de nombreuses estampes.
si
Ti
ik
HB^
MILORD ARSOUILLE 'Illy
Charles Laffitte, des marchands de chevaux même, comme Crémieux, se réunissaient pour faire galoper leurs chevaux. Des paris s'engageaient, qui n'étaient pas fort élevés : cinq cents francs semblaient une grosse somme aux joueurs de cette époque, et s'ils parlaient assez couramment de cinq cents louis, c'était là, paraît-il, une exagération convenue et dont les intéressés savaient que penser (1;.
Aujourd'hui, le rond de Mortemart, où les sportsmen de 1828 se donnaient ordinairement rendez-vous, n'existe plus. Mais que reste-t-il, à vrai dire, du Bois de Boulogne, tel que l'ont connu les sujets du roi Louis-Philippe ? Il était alors clos de murs. De grandes allées uniformément droites traversaient de part en part sa végétation pauvre, grise et rabougrie. Çà et là apparaissaient à travers les arbres les clairières poudreuses où les alliés de 1815 avaient campé. Les parisiens ne se promenaient guère dans cet aride paysage, mal rafraîchi par les eaux lourdes de la mare d'Auteuil. Aussi bien c'était un voyage pour s'y rendre. Il fallait gravir les Champs-Elysées, presque champêtres à l'époque (2), passer en vue de cette louche
(1) La Mode, 1829, pp. 182-8.
(2) Auge de Lassus, Les Champs-Elysées.
ib
allée des Veuves qui est maintenant l'avenue Montaigne, franchir l'octroi à la barrière de l'Etoile, suivre une longue rue postale, bordée de masures et de terrains vagues, boueuse et défoncée l'hiver, poussiéreuse et aveuglante sous le soleil, qui est devenue notre allée du Bois. (( Les cochers de bonne maison regimbaient contre une telle corvée. Ils prétextaient d'un accident subit : un cheval qui boitait sans qu'on sût du tout comment ; un harnais qui venait de rompre. Ce lieu était réputé sauvage, on y associait, comme si l'on fût encore au temps des ménestrels, des images de guetapens, d'assassinats (1). »
Depuis 1853 (2), le Bois s'est transformé, embelli et comme humanisé. On y a planté de grands arbres et des arbustes de choix, creusé les deux lacs, créé des pelouses, construit des pavillons et des kiosques, dessiné des cours
(1) Daniel Stem (M^^ d'Agoult), Mes souvenirs (Paris, 1877, ia-8), pp. 239-240.
(2) La Ville de Paris obtint par une loi du 13 juillet 1852 la cession du Bois de Boulogne. C'est en 1853 qu'on a commencé la métamorphose, qui a coûté 16.200.000 francs ; mais la Ville a vendu 10.400.000 francs de terrains et obtenu de l'Etat une subvention de 2.110.000 francs. La superficie a été portée de 676 à 873 hectares. L'approvisionnement d'eau est assuré par une conduite amenant les eaux de rOurcq, par le puits artésien de Passy terminé en 1861, qui fournit environ 10.000 mètres cubés par 24 heures, et par les eaux de la Seine élevées par les machines de Chaillot.
MILORD AIISOUILLE 217
d'ean, disposé des cascades. Des routes sinueuses et agréables, empierrées pour les voitures, sablées pour les cavaliers, remplacent les longues allées poudreuses et monotones. Sur le rond de Mortemart s'élève maintenant une butte formée par des déblais provenant des deux lacs ; et, à l'endroit où lord Seymour et ses compagnons faisaient galoper leurs chevaux anglais, se dressent à présent les tribunes du champ de courses d'Auteuil.
Comment les sportsmen de 1828 eussent-ils pu prévoir que Ton créerait un jour ce magnifique hippodrome ? Même en 1833, on n'avait pas assez de railleries pour ceux qui prétendaient que les courses pouvaient être d'une utilité quelconque ; le public n'y venait guère et ne s'y intéressait pas. Sans le secours puissant que Seymour leur apporta, elles auraient passé de mode, et jamais elles ne se seraient acclimatées chez nous (1). Cela est si vrai qu'en 1842, lorsque le lord vendit son écurie et se retira du turf, beaucoup crurent que c'était la fin des courses : « Le sport repasse le détroit, écrivit la Mode; il n'a pu se naturaliser chez nous (2). »
(1) Voy. le chap. suivant.
(2) La Mode, juin 1842, p. 434. — Cf. Les Etrangers à Paris, p. lO.
Seymour avait été le principal fondateur et le premier en date des présidents du Jockey- Club et de la Société d'Encouragement. Aussitôt élu, en 1834, il prit très à cœur les intérêts de la nouvelle Société (1). Mais deux ans plus tard, celui dont on a fait a Milord Arsouille » donnait sa démission parce que Ton soupait trop au Jockey-Club et que Ion s'y occupait moins du sport que Ton y jouait à la bouillotte (2). 11 continua pourtant de faire courir. Ses écuries avaient un budget princier. Elles étaient dirigées par un Anglais nommé Carter (3), et se trouvaient à Sablonville, sur u le chemin de la Révolte, vis-à-vis de la porte Maillot. Bois de Boulogne (4) ». Il possédait, en 1836, un haras à Glatigny, où il importa un nombre considérable de chevaux anglais. 11 fut propriétaire de Miss Annette, de Frank, de Monarque et de rétalon Royal-Oak, dont la saillie valait alors la somme énorme de 250 francs, « plus dix francs pour le groom (5) ». Sa casaque
(1) Journal des Haras, juillet 1834, p. 226.
(2) L'Eleveur, mars 1836, pp. 91-92.
(3) Sans doute l'ancêtre des Carter, entraîneurs de père en fils, dont plusieurs générations sont encore établies à Chantilly.
(4) Journal des Haras, décembre 1836, p. 190.
(5) L'Eleveur, mars 1836, p. 96.
orange à toque noire (1) gagna le prix du .lockey-Glub la première fois qu'on le disputa, en mars 1836 (2) ; et elle le remporta encore en 1837, en 1838 et en 1841. — A cette époque Seymour lui-même ne montait plus que rarement à cheval, fût-ce pour se promener au Bois (3), mais il conduisait toujours admirablement. C'est lui qui gagna un pari contre Embury, « le plus adroit cocher d'Angleterre», en suivant dans un break à quatre chevaux tous les tournants, cercles, voltes d'une voiture attelée d'un seul cheval, et si exactement que ses roues passaient sur les traces mêmes de celles de son adversaire (4)...
Et pourtant, un beau jour, ce gentleman dont le turf et les pur-sangs semblaient être la seule passion renonça subitement aux courses. En 1840, le prix du Jockey-Club fut gagné par Tontine à M. Aumont, grand éleveur normand, devant Jennij à lord Seymour. Celui-ci, accueillant des bruits répandus par un groom renvoyé, accusa son vainqueur d'avoir fait courir sous le nom de Tontine un autre cheval.
(1) L'Eleveur, mai 1835, pp. 17-18.
(2) Voy. plus loin.
(3) Voy. Bryon, Calendrier des courses.
(4) Paul d'Ivoi, dans le Figaro, 16 décembre 1859.
Le Comité des courses ouvrit une enquête et conclut à l'innocence de AI. Aumont. Aussitôt Seymour, furieux, vendit son haras et porta lafîaire devant les tribunaux. Les juges lui donnèrent tort à nouveau (1). Dès lors, c'en fut fait : l'orgueilleux lord, qui ne voulait pas s'être trompé, cessa de s'intéresser aux courses, et, le 22 juin 1842, il se défit aux enchères publiques de ses derniers pur-sangs (2).
Car Seymour avait un amour-propre incroyable, forcené, presque maladif. C'est passionnément qu'il désirait de gagner : la moindre
(1) Journal des Haras, juin, juillet, août, septembre, novembre 1840.
(2) Les chevaux qui atteignirent les plus hauts prix furent Florence, pouliche alezane de cinq ans, vendue 7.000 fr., Serrogins, neuf ans, 4.900 fr., et Eliezer, quatre ans, 6.700 fr. Les autres chevaux se vendirent à des prix variant entre 1.520 et 300 fr., selon qu'ils étaient ou non engagés dans les grandes épreuves (La Mode, juin 1842, pp. 434-5). On était alors loin des 900.000 fr. dont M. Edmond Blanc a payé Flying-Fox, voici quelques années.
défaite lui était insupportable. « Afin d'être sans rival en quelque chose, il avait exercé pendant des années le petit doigt de sa main droite, au point de lever avec ce seul doigt un poids de 100 livres à la hauteur de son épaule, de telle sorte que sa main entière eût porté à peine davantage. Dans le même but, il avait étudié à fond les difficultés grammaticales de la langue française et proposait à tous venants des paris sur l'orthographe de certains mots (1) ». S'il sortait en voiture, il lui fallait dépasser tout le monde et à tout prix : il dépensa a plus de cent mille francs » en trotteurs, assure-t-on, afin de battre un tilbury bien attelé qu'il rencontrait souvent sur son chemin et qu'il ne put jamais brûler. Même, un jour, il ne craignit pas de couper l'équipage de Charles X : le soir même il recevait l'ordre de quitter la France, et il lui fallait mettre tous ses amis en campagne pour obtenir son pardon (2).
De même, il ne pouvait supporter d'être trompé. L'idée que quelqu'un se targuerait de l'avoir dupé, lui, lord Seymour, exaspérait son amour-propre. Un soir qu'il avait perdu
(1) Alton-Shée, Mémoires, I, pp. 137-138.
(2) Villemessant, pp. 262-3, d'où j'ai tiré beaucoup des traits qui suivent.
quelque argent à son cercle contre un gentleman dont le bonheur lui avait paru un peu trop constant, il acheta toutes les cartes qui avaient servi à la partie ; puis il manda chez lui à grands frais le plus célèbre prestidigitateur du temps et il le pria d'examiner les jeux. Or, ses soupçons étaient fondés, paraît-il : les cartes étaient tawîées. Il ne crut pas trop cher d'avoir payé cette révélation par une somme supérieure peut-être à celle qu'il avait perdue. Mais il garda sa découverte secrète, et il s'abstint seulement de jouer, laissant le grec continuer ses exploits : il ne lui paraissait point mauvais que ses collègues de cercle fussent volés, puisque lui-même l'avait été (1).
Les emprunteurs, les inventeurs, les placiers qu'attirait sa fortune colossale, n'avaient pas beau jeu avec lui. On raconte qu'il s'était fait peindre en Saint-Sébastien, tout transpercé de carottes : parmi ses bourreaux, figuraient la plupart de ses amis, presque tous ses domestiques ; au centre du tableau « une charmante petite danseuse, connue de tout Paris », considérait, en riant joyeusement, le légume qu'elle
(1) J'avoue d'ailleurs que ceUe histoire, rapportée par Villemessant, pp. 267-8, ne me paraît pas trop vraisemblable: ce n'est pas, à coup sûr, lord Seymour qui s'en était vanté.
venait de lui passer à travers le corps. Cette peinture se trouvait dans un réduit, cachée derrière un rideau ; s'il sentait que le quémandeur commençait à l'attendrir, Seymour s'absentait quelques instants, allait contempler son tableau, et revenait, dit-on, plus inébranlable et plus ferme que jamais.
11 se méfiait infiniment des mille « infortunes touchantes » en faveur desquelles on venait l'implorer. Et certes ce n'était point qu'il fut avare. Il aimait à couvrir d'or un mendiant rencontré sur son chemin, une fille ramassée sur le boulevard. 11 envoyait son aumône à une souscription publique (J), ou bien il soulageait une infortune dûment vérifiée (2). Mais il ne voulait pas être « tapé » ou a carotté », comme on dit. Ce souci médiocre arrêtait facilement sa bienfaisance, et s'il fut souvent généreux, il ne se montra jamais charitable.
D'ailleurs on sent en ce Seymour une sorte de misanthropie passionnée qui n'est pas une attitude. Sans doute, quand il s'est amusé à faire riche pour huit jours quelque saltimbanque,
(1) Eu faveur des pêcheurs d'Elretat (A. Karr, Le Livre de bord, t. II, p. 240).
(2) Lettre à Eugène Sue, dans le dossier des lettres reçues par celui-ci après la publication des Mystères de Paris (Bibliothèque de l'histoire de la Ville de Paris).
c'est avec un cynisme un peu voyant qu'il déclare ensuite : « Voilà un mauvais grain qui germera ». Mais il ne faut pas voir ici l'affectation et la boutade d'un Dandy. Seymour est réellement aigri, on dirait qu'il a une revanche à prendre sur Ihumanité : en vérité il se plaît à voir souffrir ; il affectionne ces mauvaises farces qui blessent, qui humilient, qui rendent ridicules ; il mystifie jusqu'à la cruauté ses familiers et ses inférieurs, qu'il couvre d"or dédaigneusement, ensuite, pour les consoler : il aime de promettre une grosse somme à quelque pauvre diable sous la condition d'accomplir une besogne horrible ou rebutante, puis, quand il le voit les yeux pleins de larmes, la bouche haineuse, il rit, il paye et il s'en va.
Ainsi les membres du Jockey protégeaient un certain G ranger qui avait été assez riche et se trouvait dans la misère ; notre lord le conduisait chez Tortoni : — « Je parie dix louis que vous ne mangez pas dix glaces de suite dans un saladier. )) Granger acceptait la gageure, et subissait pour 200 francs un véritable supplice de la question. — Ou encore Seymour emmenait le chef de sa salle d'armes, Roussel, à la barrière du Combat. Là se donnaient d'assez répugnants combats de dogues
contre des ânes ou des ours muselés ; après la bataille, on lâchait des rats et des chiens terriers dans l'arène, au grand dégoût de Roussel, à qui la vue des rats causait une défaillance nerveuse, et à la grande joie du lord. Un jour, Seymour propose mille francs au maître d'armes, s'il consent à descendre dans le cirque au milieu des rongeurs. Le prévôt, tenté par la somme, accepte. D'abord tout se passe à merveille, mais subitement on lance un chien sur les rats : ceux-ci, affolés, se sauvent de toutes parts, s'efforcent de grimper sur les murs, et quelques-uns, dans leur terreur, montent sur les habits et jusque sur la figure du pauvre diable qui s'évanouit au grand plaisir de la populace. Seymour était ravi. Plus tard il le fut moins, car le prévôt voulut le tuer.
Or, pas plus que ses subalternes, les amis du lord n'étaient à l'abri de ses facéties. La plupart sont grossières, quelques autres vraiment comiques, mais dans toutes on démêle ce goût pour la souffrance d'autrui, cette petite pointe de sadisme moral. Ainsi Arsène Houssaye raconte (1) qu'après la mort de sa femme,
(1) Confessions, III, pp. 380-1.
il loua à notre lord son petit hôtel de la montagne Beaujon. « Henry Seymour, qui devait me payer 20.000 francs de loyer, me dit : (( — Les poissons rouges de l'aquarium m'appartiennent ? — Si vous voulez », lui répondis-je. Or le lendemain comme j'étais retourné pour un pèlerinage dans le jardin avec mon fils, poursuivant mon cher souvenir, Henry Seymour me demanda si je voulais dé jeûner avec lui. L'enfant m'entraîna à table, car il avait faim pour moi et pour lui. Or savez-vous ce que nous ollrit alors mon étrange locataire ? Vous devinez : les poissons rouges. J'étais furieux tout en voulant rire : — (( Vous n'aviez pas le droit de faire cuire mes poissons. — J'en avais le droit puisqu'ils sont dans le bail ; mais savez-vous pourquoi je les ai mis au feu ? J'avais deux raisons : la première, c'est que, voyant les écrevisses devenir rouges en cuisant, je voulais savoir si les poissons rouges devenaient blancs dans la poêle à frire. La seconde, c'est qu'il me fallait les nourrir pendant toute une année. Mais je connais votre droit comme le mien, dans un an je vous en achèterai d'autres... » Et combien des familiers de Seymour ont subi de ces mystifications purgatives qu'il affectionnait ! Un matin, par une chaleur caniculaire, il
offre à l'un des visiteurs de se rafraîchir : le malheureux accepte sans défiance — et vide d'un seul trait un verre de la limonade récemment inventée par Roger. Une autre fois, Seymour envoie en présent au fils d'une de ses connaissances toute une voiture de bonbons. u Selon les intentions du donateur, le petit garçon fit une distribution générale à ses camarades de classe, au nombre de plus de deux cents, à ses professeurs, aux maîtres d'étude, etc. Quelques heures après, ce n'étaient que coliques et grincements de dents. On crut un moment à une invasion subite du choléra. Tous les bonbons étaient saturés d'un violent purgatif. On juge des ravages. » Gela put être assez comique. Mais l'auteur de la plaisanterie n'évita qu'à grand'peine d'être traduit en police correctionnelle...
Arrêtons-nous là : on n'en finirait point de narrer les mille facéties, plus sottes encore, qui distrayaient lord Seymour. Ce gentleman s'amusait à saupoudrer de poil à gratter les vêtements d'un malheureux prévôt qu'il avait convié à sa salle d'armes. Et pourtant il avait des lettres (1) et beaucoup d'esprit. On lui prête quelques
(1) Il avait « une véritable passion pour les poètes de l'antiquité » (Figaro, 22 août 1859).
mots d'une causticité terrible. C'est lui qui dit, un jour, à une de ses maîtresses : — « Chère belle, mettez donc mes bottes à la porte... C'est un service qu'elles vous rendront un de ces jours. » — Chez une autre, fort entichée de ses aïeux qui, à l'en croire, avaient été aux croisades, il trouva une tabatière ; le lendemain, il lui envoyait ce billet de rupture : « Madame, quand je loue une croisée, je ne la prends jamais à tabatière ». Et quelle lettre plus dédaigneuse pourrait-on écrire à une femme que celle-ci :
24 janvier 1837
Ma chère Claire,
Venez demain à Sabionville à 9 heures du matin, John vous introduira dans ma chambre : asseyez-vous près de mon lit, et gardez-vous bien de me réveiller. Soyez assez bonne pour me regarder dormir. Vos beaux yeux me serviront de veilleuses et calmeront mon sommeil, qui est bien agité depuis quelque temps. Comptez sur ma reconnaissance.
Bien tout à vous,
Henry (1).
Ainsi, avec les femmes comme avec les hommes, Seymour se montre caustique, aigri,
(i) Figaro, 1" octobre 1859.
mauvais (1). Ses taquineries presque cruelles écartent ses amis : c'est avec une sorte de joie amère qu'il le constate, et cela le dispense de bien des scrupules. La crainte médiocre d'être dupé, suspend en lui toute bienveillance. Il affecte, avec le moins délicat des scepticismes, de ne croire à aucun sentiment désintéressé. Une femme qu'il a séduite et entretenue royalement, il la quitte subitement et sans lui assurer le moindre subside, si bien que la pauvrette se suicide. A sa mort, il ne laisse pas un sou vaillant à ses serviteurs, et Gocopani lui-même n'a rien : c'était un marquis italien, de noblesse authentique, que la misère avait réduit à se mettre en condition ; Seymour l'avait choisi entre tous pour courir devant sa voiture, et il ne lui épargnait pas les railleries sur son blason et ses ancêtres : Gocopani fabriquait l'eau de Cologne du maître, surveillait ses cigares, entretenait ses armes; plusieurs années d'humiliations cruelles n'avancèrent pas le pauvre diable sur le chemin de la fortune.
En somme, ce qu'on découvre en ce Seymour,
(1) Il paraît cependant qu'il ne fut point sans avoir quelques succès féminins. Dans ses dernières années, il entretint avec une des « femmes les plus distinguées de Paris » — combien sont-elles ! — une correspondance platonique dont le Figaro du 17 septembre 1859 publie cinq lettres. Puis Vieil-Castel
c'est un homme qui se venge. Mais à quel propos ? Alton-Shée nous dit (1) que le revenu colossal dont le jeune lord s'était vu maître à sa majorité lui avait valu beaucoup damis, qui l'avaient beaucoup exploité. Orgueilleux et violent {'2), s'étant toujours refusé à aller dans le monde, il était devenu une proie facile pour les aigrefins. « On avait usé et abusé de sa confiance, et, n'ayant pas en lui l'indulgence des natures supérieures, il avait tourné à la misanthropie. Il supposait le mal par vanité de n'être point dupe ». Et en effet Seymour trompé et berné avait dû souffrir cruellement dans son farouche amour-propre : sa misanthropie n'est peut-être que le dépit d'un jeune nabab vexé... Quant à sa causticité cynique, il avait de qui la tenir, comme nous allons le montrer.
(Mémoires, IV, 316-7), nous parle d'une marquise de Contades, qui aurait bien voulu l'épouser, et qui lit tout ce qu'il fallait pour cela — et même plus.
(1) Mémoires, I, p. 137.
(2) Un de ses divertissements favoris, dans sa jeunesse, était de monter sur le siège d'un (iacre : il revêtait le carrick du cocher et lançait le cheval au galop à travers les rues, accrochant et bousculant tout sur son passage. Puis il s'esquivait, laissant le cocher, grassement payé, se tirer d'affaire comme il l'entendrait.
Lorsqu'en 1803, les hostilités reprirent contre l'Angleterre, un certain nombre d'Anglais, qui s'étaient attardés en France, furent faits prisonniers. Parmi eux on comptait le jeune lord Yarmouth, fils du deuxième marquis de Hertford, dandy des plus réussis et familier du prince de Galles (1). Il avait été arrêté à Calais, au moment qu'il s'apprêtait à rejoindre sa femme qui habitait Paris. On l'envoya à Verdun (2). Là il retrouva beaucoup de ses compatriotes, qui
(1) Né le 11 mars 1777, mort le 1" mars 1842 II fut 1 original du marquis de Steyne dans la Foire aux Vanités de Thackeray, et de lord iMonmouth dans Coningsby de Disraeli. Il conserva ses manières à la Brummell jusqu'à un âge avance. Au temps de son ambassade à Londres Châteaul.riand retrouvait en lord Palmerston « quelque chose de cette élégante politesse que George IV avait autrefois mise à la mode, et dont le marquis d'Hertford présentait encore le type suranné ^ (Marcellus, Chateaubriand et son temps fTr 7 7^"' ^''°"^"'' Réminiscences and anecdotes] t. 11, p. 323. — Sur la généalogie compliquée de la famille beymour, voy. H. Saint-Maur, Annals of the Seymours being ahistory of the Seymour family... London 190'^ in-8. ' ^'
(2) Archives nationales, F^ 6339, Dossier 7170 - rapports de police d'où je tire les renseignements qui suivent.
s'y voyaient, comme lui, soumis à la surveillance de la police, mais libres de se promener par la ville, sous condition de n'en point sortir. Après s'être accordé le plaisir de maudire ce Bonaparte qui le tenait prisonnier, Yarmouth entreprit de se distraire du mieux possible. Il se fit admettre au club que ses co-détenus avaient fondé chez un certain Gomannon ; puis il se mit à fréquenter assidûment les maisons de jeu, gagnant une fois jusqu'à 300.000 fr. ; enfin il s'occupa fort à plaire aux dames de Verdun (1). Mais ce n'étaient là que des plaisirs assez fades pour un habitué du White's Club, et en dépit de ses efforts, notre jeune « maccarony » devait s'ennuyer considérablement.
(1) Lord Yarmoutli, qui a obtenu la permission de passer quelques jours à Clermont (Meuse), y arrive dans une voiture attelée de trois chevaux de poste, le 20 février 1804. La veille, Victoire Masson, veuve Saint-Amand, qui avait passé la nuit dans la diligence, venant de Verdun, s'était plainte d'une forte indisposition en arrivant à Clermont et était restée dans cette ville. Yarmouth demeure trois jours avec la dame à l'auberge Saint-Nicolas. Le capitaine-adjudant de la place de Verdun, qui était venu s'établir dans l'appartement au-dessous d'eux, dit à l'aubergiste « qu'il n'avait pu dormir quia tepidebant ». La dame continue son chemin vers Paris dans le cabriolet de Yarmouth, tandis que celui-ci retourne à Verdun dans un tape-cul que lui a prêté le maître de poste. Quinze jours ou trois semaines plus tard, la dame Saint-Amand, revenant de Paris à Verdun, repasse à Clermont où elle laisse le cabriolet que Yarmouth lui avait prêté (Rapports de police cités).
Or, tandis que son mari cherchait à se consoler de sa captivité dans les bras des belles Françaises, lady Yarmouth, de son côté, trouvait dans l'amour les moyens de charmer la sienne. Elle distinguait le comte Casimir de Montrond... Mais il faut nous arrêter quelque peu sur cet habile homme (1).
Né en 17(i8 d'un officier aux gardes françaises et d'Angélique-Marie d'Arlus (2), Montrond n'avait pas voulu ou il n'avait pas pu émigrer pendant la Révolution. En 1794 il fut dénoncé et emprisonné à Saint-Lazare. Mais il sut obtenir pour cent louis d'or que son nom fût rayé des listes de Fouquier-Tinville, ainsi que celui d'une jeune femme qui était entrée en prison peu de temps avant lui, — et qui n'était autre que la charmante Aimée de Coigny, ci-devant duchesse de Fleury, la Jeune captive d'André Ghénier (3). Aimée avait le cœur
(1) Henri Welschinger, L'ami de M. de Talleyrand, danslaiîeuue deParis, l^i'février 1895. — L'Intermédiaire des chercheurs, LII, pass. ; LUI, pp. 29 et 144, — Gronow, Réminiscences, pass. — A. Pichot, Souvenirs intimes sur Talleyrand (Paris, 1870, in-12). Etc.
(2) Cette femme remarquable composa, pendant l'émigration, une curieuse histoire du Long Parlement d'Angleterre : Le Long Parlement et ses crimes, rapprochements faciles à faire (De l'imprimerie d'un royaliste, 1790, in-8).
(3) Mémoires d'Aimée de Coigny : introduction et notes par Etienne Lamy (Paris, 1902, in-8).
sensible : sortie de prison, elle épousa son sauveur. Même elle lui resta fidèle pendant cinq années. Au bout de ce temps elle divorça pour prendre le tribun Mailla Garât, a petit homme à l'air chafouin », qu'elle enleva à la marquise de Condorcet avec qui il vivait presque maritalement. Ce Garât était grossier : Aimée fut battue. Quel sort pour une duchesse qui avait eu son tabouret à Versailles !... Mais Montrond ne pensait plus à son épouse infortunée. Il l'avait remplacée par un grand nombre de maîtresses et par un ami qui s'appelait Talleyrand. (( Comment ne pas aimer Talleyrand, avait-il accoutumé de dire par la suite, il est si vicieux ! » Et de fait il paraît bien qu'il le goûtait fort. C'est qu'il lui ressemblait beaucoup. Avec Montrond, Talleyrand s'entendait à demimot. 11 est plaisant d'imaginer les rapports des deux compères, luttant de finesse et de (( rosserie », échangeant cordialement des épigrammes terribles, et en définitive unis comme larrons en foire, et toujours ravis de se rencontrer : — « Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime Montrond, lançait Talleyrand à quelque dîner, c'est parce qu'il n'a presque pas de préjugés. — Eh ! savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime M. de Talleyrand, ripostait Montrond,
c'est parce qu'il n'a pas de préjugés du tout. »
— Jusqu'à sa mort Montrond s'assit donc à la table où l'ancien évèque d'Autun offrait à ses convives leur part du plat qu'il découpait (1) en des termes soigneusement mesurés selon leur importance : « — Monsieur le duc, Votre Grâce me fera-t-elle l'honneur d'accepter de ce bœuf ?
— Mon prince (titre romain inférieur à celui de duc), aurai-je l'honneur de vous envoyer du bœuf ? — Monsieur le marquis, accordez-moi l'honneur de vous offrir du bœuf. — Monsieur le comte, aurai-je le plaisir de vous envoyer du bœuf ? — Monsieur le baron, voulez-vous du bœuf ? )) Quand il arrivait au simple monsieur, le diplomate frappait avec sa main sur son assiette, fixant ses yeux sur ceux du convive, et prononçait ce simple mot sur le ton interrogatif : — u Bœuf (2) » ?
(i) Ce n'est qu'aune époque assez récente qu'on a adopté chez nous la coutume de faire présenter le plat à chacun des convives tour à tour par un domestique. En 1830, dans les plus grands dîners, c'était encore le maître de la maison qui découpait; il avait à côté de lui une pile d'assiettes, servait lui-même chacun des invités, et leur faisait porter leur assiette toute servie par les domestiques. Il honorait en leur attribuant les meilleurs morceaux ceux qu'il voulait distinguer. Voy. par exemple, le Ma7iuel de Vhomme de bon ton, ou Cérémonial de la bonne Société, 3^ éd. (Paris, s. d., in-12), ouvrage attribué à Abel Goujon, dont la première éd. est de 1821.
(2) Pichot, op. cit., pp. 234-5.
Durant les premières années de TEmpire, Talleyrand étant en faveur, Montrond, son homme de confiance, voyait chaque jour son antichambre pleine de solliciteurs. Il menait alors grand train. Il était bel homme, l'air très avantageux, le ton haut, les cheveux châtains et les yeux gris, mais il avait « le petit doigt de la main placé à la naissance du poignet, c'est-àdire un pouce plus bas que sa position ordinaire (1) )), aussi le voyait-on toujours ganté. Il jouait gros jeu et supportait le gain et la perte avec le même sang-froid railleur que Talleyrand lui-même. Puis il faisait des mots charmants qu'illaissaitattribuerau ministre, son patron (2). On citait ses chevaux, ses dettes, ses duels et ses aventures galantes. Enfin l'engouement des snobs pour sa personne était tel que certains jeunes gens, dit-on, se faisaient raser la tête afin de pouvoir, comme lui, porter perruque, tandis que d'autres pensionnaient son valet de chambre
(1) Signalement d'un passe-port de 18H (Arch. nat. F7 6540, Dossier 1780).
(2) Les mots de Montrond sont innombrables. C'est lui qui, voyant entrer un bailli fort maigre en costume de cour, s'écriait : « — Pauvre bailli ! on ne sait s'il a trois épées ou trois jambes ». Ou encore comme un de ses amis, qui devait épouser une fille illégitime, l'agaçait en parlant avec trop d'admiration de sa fiancée : « — A t'entendre, mon cher, ne croirait-on pas que tu vas épouser une fille surnaturelle ? »
pour connaître d'avance la couleur et la coupe de ses habits (1). — Il n'y a donc pas à s'étonner que lady Yarmouth n'ait su rester insensible aux avances d'un si séduisant cavalier (2).
Or on trouve dans le dossier de police de Montrond une petite note ainsi conçue :
« Rapporta S. M. sur la conduite de lady Yarmouth, sur ses intrigues galantes avec Montron, dont elle a un fils, quoiqu'il se dise le très grand ami du lord. Je l'avais laissée tranquille, la regardant comme une femme qui craignait d'aller mettre sous les yeux de son mari le témoignage le plus complet de son inconduite parla ressemblance parfaite qui existe entre son fils et Montron (3). Dans le fait il n'y a pas lieu à faire aucune remarque défavorable sur lady. Aujourd'hui son mari la redemande en x\ngleterre, elle persiste à ne pas vouloir y retourner, sans doute pour la même raison. Elle dépense beaucoup d'argent à Paris ; mais j'ai la conviction qu'elle a reçu de son mari différentes fois, par la voie des courriers, des lettres à la vérité insignifiantes, mais qui tôt ou tard pourraient la rendre un foyer d'intrigues. »
(1) Lanzac de Laborie, La domination française en Belgique (Paris, 1895, in-8, 2 vol.), II, p. 279.
(2) « Quantàlady Yarmouth, elle a pour amant le nommé Montholon (je pense qu'il faut lire ici : Montrond) qui demeure rue et hôtel Cerutti » (Arch. nat. F^ 6339, Dossier 7170).
(3) « Ceux qui ont connu M. de Montrond assurent même qu'il (Seymour) lui ressemblait beaucoup physiquement et moralement « (P. d'Ivoi, dans le Figaro, 23 août 1859).
Le fils dont il s'agit ici ne saurait être que Henry Seymour, né le 18 janvier 1805 (1). Lord Yarmouth dut être bien étonné, à Verdun, quand on lui annonça qu'il avait le bonheur d'en être père (2). Il conçut aussitôt contre l'amant de sa femme une rancune qui ne perdit rien à rester cachée, et, une fois revenu à Londres, il s'arrangea fort habilement pour laisser entendre que son ami Montrond lui avait fourni des renseignements dont l'Angleterre avait profité pour son expédition contre Walcheren (3).
Cependant que ces bruits couraient sur son compte, Montrond, exilé en Belgique lors de la disgrâce de Talleyrand, compromettait Pauline Borgheseavecbeaucoup d'impertinence,
(1) National Biography.
(2) Peut-être était-il venu à Paris en avril 1804, bien que cela soit peu probable. A celte époque nous voyons la police faire une enquête pour savoir s'il est vrai, comme on le dit, que Yarmouth a quitté subrepticement Verdun et a passé quelques jours à Paris « près de son épouse », qui loge « à l'hùtel de Courlande, place de la Concorde ». Ce serait elle qui lui aurait fourni les moyens de s'échapper, ajoute le rapport. Et cette petite phrase serait inliniment piquante, en nous donnant à imaginer pourquoi la dame éprouvait si fort vers cette époque le désir de voir son mari, si la conclusion de l'enquête n'était pas que Yarmouth n'a pas quitté Verdun (Arch. naf. F" 6339, Dossier 7170).
(3) M. Welschinger croit que Montrond trahissait en effet (op. cit., p. 650 et n. 1). En revanche M. de Lanzac de Laborie est de l'avis opposé {op. cit., t. II, pp. 401-404).
Aussi Napoléon, furieux, fit-il enfermer au fort de Ham le trop indiscret amant de sa sœur et le trop suspect ami du prince de Bénévent. D'ailleurs Montrond n'y resta pas longtemps : au bout de quelques semaines, il obtenait d'être prisonnier sur parole à Châtillon-sur-Seine ; et huit mois plus tard, le 24 juillet 1812, il s'évadait et gagnait l'Angleterre sans que la police pût arriver à le rejoindre.
On comprend maintenant comment Henry Seymour ne mit jamais les pieds en Angleterre. Lord Yarmouth lui avait laissé pour tout patrimoine un shelling et une berline (1) : c'est de sa mère qu'il tenait sa fortune colossale. Celle-ci était fille de la Fagniani, et avait eu l'immense avantage de posséder deux pères — ou du moins, lors de sa naissance, deux gentlemen s'étaient disputé devant les tribunaux l'honneur de l'avoir engendrée et le droit de l'adopter. Ce fut George-Augustus Selwyn qui gagna ce singulier procès. Mais le duc de Queensberry, le (( vieux Q », comme on l'appelait, s'obstina à proclamer que la petite Maria Fagniani était sa fille. En 1809, à sa mort, il la fit son héritière. « Ton amie lady Yarmouth vient de faire une belle affaire par la mort du duc de Q,
(1) Figaro, 16 octobre 1859.
écrivait alors Charles de Flahaut à Montrond. 11 n'y a que nous, à qui cela iraitsi bien, qui ne faisons plus d'héritage (1) ». Ainsi Maria Fagniani, qui avait aussi hérité de Selwyn, se vit, par le double amour de ses deux pères, à la tête d'une fortune immense. Mais Henry Seymour, qu'elle fit riche, n'éprouva jamais aucun désir de connaître un pays qui n'était pas le sien, non plus qu'un homme dont il portait le nom sans qu'il lui dût le jour, et qu'il détestait apparemment. En revanche on aimerait à savoir quels furent ses rapports avec ce Montrond, dont il avait le cynisme caustique, mais non du tout la grâce (2). 11 dut le connaître. Montrond était revenu en France en 1814. Pendant les Cent- Jours, Napoléon se servit de lui en qualité d'agent secret pour négocier avec Talleyrand. Puis, en 1815, il applaudit avec son chef de file au retour de Louis XVI 11, et dès lors il reprit ses habitudes rue Saint-Florentin. Mêlé à toutes les intrigues de Talleyrand, la police des Bourbons le faisait surveiller comme jadis
(I) Archives nationales, F" 6540.
("2) Un jour que Montrond attendait un ami à dîner, on le vint avertir que l'ami était mort. A cette nouvelle, il se lève de table, se croyant en proie au violent désespoir, mais aussitôt il se rassied en s'écriant : — « Je croyais que cela m'aurait coupé l'appétit » (A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 296).
celle de Bonaparte. Après la Révolution de 1830, quand l'ancien évêque d'Autun s'en fut ambassadeur en Angleterre, il emmena, bien entendu, son fidèle Montrond. Celui-ci se vit fort goûté à Londres. On disait pourtant qu'il n'avait pour vivre quune grosse (1) pension de Louis-Philippe, à qui il avait autrefois rendu je ne sais quel service. En 1837, maigre à faire peur, se soutenant à l'aide d'une canne, les yeux cachés derrière des lunettes vertes, il avait toujours son esprit impitoyable et ses grâces de roué. Rien ne lui semblait plus ridicule que la réconciliation in articulo mortis de Talleyrand avec l'Eglise (17 mai 1838), et il en faisait mille brocards. Son âge ne lui permettant plus de gravir l'escalier de son cercle, il avait obtenu licence, en dépit de la loi, de tenir une banque de creps et de roulette à domicile : a curieux spectacle que celui de ce vétéran de la débauche, sur son grand fauteuil, le menton enfoncé dans la cravate blanche du Directoire, le rire fin, le propos cynique, ayant toujours une ancienne amie à sa portée, accueillant à partir de minuit les compagnons
(1) 40.000 fr., dit Alton-Shée (Mémoires, t. II, p. 300). — 30.000 fr., dit Raikes (Journal, cité par Villelard, Revue contemporaine, janv.-févr. 1858, p. 842). — 20.000 fr. dit Welschinger (loc. cit., p. 663).
de ses veilles (l) )), qu'il charmait encore de ses mots et de ses histoires. Parfois il leur expliquait comment il avait eu dans sa vie beaucoup de grandes dames : <( Une fois que je retrouvai l'une d'elles dans un château, racontait-il, j'en obtins la faveur de l'aller visiter la nuit dans sa chambre : — « C'est moi qui viendrai chez vous », me déclara la dame. Le lendemain, ajoutait Montrond de sa voix la plus suave, quand je demandai à ma maîtresse par quelle fantaisie elle avait tenu à se rendre chez moi contrairement à l'usage : — a Mais, mon cher, à votre âge, c'est très dangereux. Si vous étiez mort dans mon appartement, qu'aurais-je fait ?... » (2) — Finalement, converti comme son ami et maître, Montrond rendit Tâme avec décence en 1843.
YII
A cette époque, la mère de Seymour, lady Hertford, n'était plus qu'une vieille maniaque,
(1) Alton-Shée, loc. cit.
(2) Madame de la Ferronnays, Mémoires (Paris, 1899, in-8), p. 71.
MILORD ARSOLILLE 243
un peu bossue, hargneuse, avare, d'un égoïsme féroce, qui ne sortait presque pas de son appartement, ne voyait personne, n'allait point au théâtre. Pour unique société, elle avait celle du jeune Richard ^Yallace, qu'elle appelait « mon neveu » (1), et à qui elle ne laissa pourtant de son immense fortune, dit-on, que 12.000 livres de rente viagère. Désœuvrée et morne, elle passait ses journées à guetter derrière ses persiennes les passants qui se pressaient sur les boulevards : c'était à peu près son unique distraction. Elle avait loué le rez-de-chaussée de son hôtel au Café de Paris : ce voisinage la récréait et elle y tenait tellement qu'elle omettait quelquefois de réclamer le montant du terme (2).
Ainsi faite, son fils l'aimait fort et ne la quitta jamais (3). Lorsqu'en 1848 l'émeute vint battre leurs portes sur le Boulevard, tous deux s'enfuirent à Boulogne, prêts à passer le détroit. Ils y restèrent huit ans. Puis Seymour revint à Paris sans avoir vu l'Angleterre. Les
(i) Il passait pour le fils du marquis d'Hertford, frère aîné de lord Seymour. Il est probable qu'il était fils naturel de lady Hertford elle-même, dit la National Biography, Né en 1818, Richard Wallace mourut en 1890.
(2) Villemessant, p. 259.
(3) Il dînait presque tous les soirs avec elle (Viel-CasteJ, Mémoires, t. V.,pp. 150-1).
exercices physiques — la seule chose qu'il eût aimée passionnément — l'ennuyaient à présent. Il était devenu très gros et ne s'occupait plus guère de sa cave où il avait réuni une collection de vins célèbres, ni de sa galerie de tableaux de sport, ni de ses cigares dont certains dataient de 1822, ni même de ses cheveaux qui pour la plupart étaient hors d'âge. Le l'^' août 1859, il fut atteint « d'une inflammation très grave » et forcé de s'aliter. La maladie se compliqua bientôt d'une attaque de goutte, et le IG août elle l'emporta.
Lorsqu'on ouvrit son testament, on vit qu'il déshéritait son frère avec qui il était brouillé ( 1 ) . Quatre femmes dont il avait eu des enfants avaient à se partager une somme insignifiante. Ses vieux domestiques, dont quelques-uns le servaient depuis trente ans, n'obtenaient rien. Il laissait tout sa fortune (8 ou 900.000 francs de rente) aux hospices de Londres et de Paris, sauf une rente viagère de 100 francs par mois à neuf de ses chevaux.
(1) Richard Seymour, marquis d'Hertford, habitait aussi Paris. Il employa les revenus de son immense fortune à composer l'admirable collection qui passa ensuite à Richard "SVallace, et qui, après avoir été offerte à la France, forme aujourd'hui l'un des plus beaux musées de Londres, Il mourut en 1870.
Il avait demandé qu'on l'enterrât à sept heures du matin, et défendu qu'on envoyât de faire-parts. Le 22 août 1859, huit personnes seulement accompagnèrent son cercueil au Père-Lachaise. On remarqua que lord Hertford assistait à cette cérémonie funèbre en cravate noire et la canne à la main (1).
(1) Viel-Castel, loc. cit. — Figaro, 23 août, 1", 12, 16 octobre 1859, 15 janvier 1860.