DANDIES AT TEA
par Cruikshank
PRÉFACE
Nous vivons dans une époque de progrès. Les jeunes générations se ruent vers le progrès avec une ardeur admirable. Et le progrès, vous savez ce que c'est ? On appelle de ce nom tout ce qui aide au bonheur de l’humanité et à l’ enlaidissement de r univers.
Quelques exemples. Nous avions jadis l’éclairage aux bougies. Quoi de moins pratique ? La cire tombait, les mèches s’éteignaient, les lustres avaient besoin d’être surveillés sans cesse, il fallait qu’on y renouvelât les chandelles plusieurs fois dans la soirée : mais aussi cela vous donnait-il une clarté douce et chaude comme de l'or fondu, une clarté « haute en couleur », pour ainsi dire, qui coulait voluptueusement sur les épaules des
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femmes décolletées, jetait des ombres merveilleuses dans les velours ou les satins, et dansait parmi les diamants. Bientôt nous connûmes le gaz, avec son éclat sans nuances, et nous jouissons maintenant de l' abominable, livide et sèche électricité. C’est un très grand progrès.
Un millionnaire possédait un vaste domaine, un fin château reflété dans ses douves, un noble parc français. Aujourd’hui, une campagne toute plate sous scs engrais tient lieu du domaine vendu. Une cité ouvrière couvre l'ancien parc ; l’eau des douves et des bassins, captée, profite à l’usine ; et le château sert d'hôpital : à la place de l'ancienne Salle des Batailles ou de la Galerie aux Glaces, s’ouvrent des chambres d’opération et s'allonge le couloir n° 4. Progrès.
Une vallée profonde s’étendait, vouée au plus mélodieux silence, verte comme la mer et d’un bleu de saphir à l’horizon. Cette vallée ne servait à rien et coupait toutes les routes. Mais deux « ouvrages d’art », un pont métallique et un viaduc, viennent d'en avoir raison. Et les touristes y écoutent, au Café de la tendre cycliste ou du Pneu enchanté, la romance des tziganes, le rugissement des trains et les borborygmes des automobiles. Progrès.
S’écrivait-on, jadis, avec soin et un peu de
PREFACE
coquetterie ? On s’envoie maintenant quatre mots brusques ou un coup de téléphone à travers la figure. Suivait-on, autrefois, en quittant Paris, une venelle parmi les champs et les roseaux ? C’était notre Chaussée d’Antin. Depuis, on en a fait ce que vous savez... Que de progrès ! Combien cela est consolant ! Et comment ne pas avoir foi en l’avenir ?
Seulement, voilà, on s’ennuie...
Oui, on s’ennuie terriblement en ce siècle de lumière. On se sent plus que las, souvent, de voir des maisons à tant d'étages, des tramways tous pareils, des fiacres tous égaux en hideur, des gens tous médiocrement mis, tous vêtus de noir, et non moins las aussi de songer aux progrès du lendemain, las de pénétrer sans cesse dans les mêmes salles de théâtre, pour y entendre les mêmes leçons d’une sagesse de plus en plus résignée , de plus en plus chétive ; et puis las encore d’aller souper avec des gens qui necausent presque plus, las de voir entrer au restaurant la belle Mme X., comtesse du pape depuis huit jours, ou le député Untcl, socialiste depuis une quinzaine.
On est las, et d’irrésistibles nostalgies s’emparent des plus délicats. Pour quelques-uns, c’est l’Italie qui les appelle, ou l’Orient, ou l’Inde : demain matin ils seront chez Cook et demain soir
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en chemin de fer. Pour d’autres, moins riches ou moins libres, c’est le passé inépuisable et délicieux qui les envahit : ces derniers s’enfermeront à double tour dans leur bibliothèque. Les livres insinuants, les livres enchantés, manuscrits ou libelles, albums ou keepsakcs, tous les livres-fées vont s’animer entre leurs doigts. Le passé est si beau, à la clarté des lampes ! Et les personnages historiques sourient si bien, et déclament, persuadent, menacent, étincellent, chatoient, et cavalcadent avec tant d’aisance, dans les livres ! Avec leurs élégances d’antan et leurs grâces perdues, il semble à quiconque lit de toute son âme que les morts revivent, qu’ils prennent corps et qu’ils sont là en réalité, dans la bibliothèque, touchant à leur jabot et portant l’épée...
Penh ! d’ailleurs, un jabot, une épée... Il y a bien mieux encore, pour rêver, les soirs où. notre XXe siècle nous dégoûte trop : il y a la canne du dandy. Ah ! voici, à ce coup, de quoi rêver savoureusement et longtemps : un dandy ! Qui ne s’est plu à se le figurer, cet être inimitable et mystérieux ? Il vivait peut-être sous Louis-Philippe, ou sous Charles X. On l’imagine confusément, avec sa haute cravate, sa taille étroite, sonregard offensant et le geste parfait de sa main gan tée. Est-ce bien cela ? Ajoutons qu’il fréquente au Faubourg et
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monte des chevaux anglais, qu’il méprise tout le monde et qu’on le recherche cependant avec passion, qu’il fait fureur et qu’il fait envie, qu’il étonna des poètes romantiques et passa, intolérable et charmant, sans daigner voir les belles éperdues guise traînaient à ses pieds...
Toutefois arrêtons-nous, cest assez de légende. Faisons plutôt un peu d’histoire. On s’est beaucoup monté la tète, en vérité, depuis Barbey d’Aurevilly, touchant le dandysme et les dandys. Il y eut seulement en Angleterre, au début du XIXe siècle, un oisif nommé George Brummell, qui devint extraordinairement illustre tant il s’habilla bien, et tant il sut se montrer insolent. Ce fut le premier dandy. Des disciples, après lui, copièrent cette attitude et poussèrent l’insolence encore au-delà, jusqu’à la grossièreté. Car tel est à peu près, en somme, le sens de ce mot d’outre-mer : les dandys, cela signifie les insolents. Or Londres ne se tenait point d’admiration devant ces extravagants gentlemen.
Que devaient faire par conséquent les a beauxfils » de la Restauration, puisque l’anglomanie — hélas ! — sévissait déjà chez nous ? Il va de soi qu’ils imitèrent scrupuleusement les dandys britanniques, prirent leurs tics, s’adonnèrent aux mêmes plaisirs, adoptèrent le même parler, les mêmes modes. Cependant le Français, vif comme
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la poudre, perçait le plus souvent sous le prétendu lord ou baronnet, et les jeunes étourdis de 1830 ressemblaient, il faut V avouer, à des déguisés quand ils jouaient aux a fashionables ».
Aussi bien le goût de se costumer me parait-il en quelque sorte général à cette époque. Feuilletez des estampes du temps. Que vous semble de ces gens-là ? Voyez ces cravates ambitieuses , envahissantes, absurdes, ces cheveux en tempête, ces chapeaux gigantesques enfoncés jusqu’aux oreilles, ces redingotes à taille de guêpe, de teinte encre verte ou tabac mouillé, fumée d’usine ou vin bleu, ces pantalons trop clairs, ou à mille rayures multicolores. Observez d’autre part les immenses coiffures de ces dames, leurs panaches terrifiants, leurs jupes courtes de danseuses, les ballons de leurs manches. Et comparez avec les vêtements brodés des siècles précédents, les manteaux à paillettes et à pierreries, les ajustements d’or sur or, brochés d’un certain or, etc... Que direz-vous d’une assemblée sous Louis XI V ou Louis XV ? Qu’elle est fort parée. Et de la foule qui assistait en '1836, par exemple, au premier Derby ? Qu’elle est parée, elle aussi ? Non pas. Quelle est fort bien habillée, en ce cas, fort bien mise? Non, pas davantage: ce sont nos compagnes, à cette heure, que les grands couturiers habillent
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avec talent, et ce sont nos messieurs corrects, impeccables et monotones, qui se trouvent parfaitement mis. Mais il y a un mot pour qualifier la société de 1830, qui n’est plus somptueuse, et que ses modes bizarres rendent néanmoins si drôle et parfois charmante : nous dirons qu’elle porte crânement non ses parures ni ses Imbits, mais ses costumes ; elle est costumée.
Du reste, quel grand changement observe-t-on dans les mœurs du monde oisif , depuis la Dévolution ? C'est qu’au lieu de chercher comme naguère à causer, à lancer des mots, à montrer de l’esprit, à l’emporter dans la conversation, un jeune anglomane, après 1815, ne parle plus, mais se fait voir, s’efforce de détourner sur lui l’attention par la coupe du costume (la coupe, entendez bien, non plus la splendeur) et la singularité d’une attitude extraordinaire. Or, qu’est-ce qu’un homme qui prend une attitude, sinon un déguisé ? Et à quoi s’occupent effectivement les déguisés en carnaval ? Ils s’exhibent, eux aussi, ils s’amusent à étonner.
Allons plus loin. Lisez les poètes de ce temps, écoutez les conteurs, étudiez les peintres et les artistes : l’un ne rêve que Byron et Shakespeare , il joue au génie ossianique, au barde écossais, au lakiste ; son voisin médite comme Faust, et s’enivre
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de bière de Munich ; un troisième se revêt au contraire du capuche de Dante, et cela jusquedans la rue ; d’autres fument le chibouk et ne parlent que (l’Orient, de pachas, de sultanes ; d’autres se font tailler des gilets en forme de pourpoints, jurent par Saint Jacques de Compostelle, et portent des cheveux et des barbes de troubadours. Ce ne sont partout que vocables nouveaux, que couleurs étranges. Il n’est question que de nacelles, de poignards sous des nœuds de satin, de poison parmi les fleurs, d' enlèvements nocturnes, de sérénades, de fêtes au Lido, de manteaux vénitiens, de loups en velours et de mandolines. « Pour les romantiques, écrivit un jour M. Anatole France, et particulièrement pour Alfred de Musset, un souper était une de ces aventures délicieuses et fatales, d’où l’on sort pâle à jamais... » Et l’on n’aurait pas sujet de prétendre que le romantisme tout entier eut un peu l’air d’une mascarade ? bien mieux, que la Restauration elle-même, avec ses vieux rois, ses formes surannées auxquelles on voulut rendre la vie... Mais laissons cela : on ne peut sans disgrâce pousser longtemps un paradoxe.
Mon cher Jacques, nous passions un jour, par un bleu crépuscule, sur cette pelouse de Chantilly où galopaient avec tant de fatuité nos dandys sous Louis-Philippe, quand revenait le Derby,
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leur [etc nationale. Tu me parlas soudain (le l'incroyable Brummell et du prestigieux comte d’Orsay son émule, du Jockey-Club naissant et du Café de Paris, et d’Alfred de Musset, et de cet étrange milord Arsouillé, roi du a Boulevart ». Tu évoquas le fashionablc Eugène Sue, son « Faubourg Saint-Germain », et le magnanime Barbey d’ Aurevilly enfin, discourant et paradant, orgueilleux et cambré, superbe ! Tous ces beaux masques, me sembla-t-il, sortaient de la brume peu à peu, et nous chevauchions mêlés à leurs redingotes incomparables, parmi les sauts et le fracas de leurs coursiers d’Albion. ..
Dans ce bleu crépuscule ton livre est éclos. Jl s’est épanoui, depuis lors, semaine par semaine. J'en ai vu pousser les rameaux, ensuite les bourgeons, les I leurs enfin. Il y en a d’exquises. Celleci, éclatante et pourprée, s’épanouira sur le torse sanglé de M. Barbey d’ Aurevilly . Celle-là, toute blanche, est pour la boutonnière de M . de Musset. Lord Seymour, Eugène Sue, d’Orsay, tous auront la leur. Non pas Brummell pourtant. Celui-là me fâche. Il n est point de chez nous.
Marcel Boulenger.
GEORGE BRUMMELL, ESQ
« On doit ctrc une œuvre d'art ou porter une œuvre d'art ».
Oscar Wilde.
On demandait un jour à Brummell (I), qui avait visité les lacs du nord de l’Angleterre, si la beauté de l’un d’eux l’avait particulièrement ému. — « Ils sont bien loin de Saint-J ames’s street », répondit le « Beau » en bâillant.
(1) Un certain capitaine Jesse, Anglais, a écrit la vie de Brummell avec autant de componction, d’abondance naïve et de pieuse gaucherie que les moines du moyen-âge composaient celle des saints de leur ordre : The life of George Brummell esq., commonly called Beau Brummell ; rev. and annoted ed. (London, John C. Nimmo, 1886, 2 vol. in-8°). La première édition de cette chronique avaitparu en 1814, et Barbey d’Aurevilly, dont l’étude : Du dandysme et de G. Brummell, souvent réimprimée, a été publiée
LES DANDYS
Comme son interlocuteur insistait, il daigna interroger son valet de chambre : — « Robinson, quel est celui des lacs qui m’a plu davantage ? — Il me semble, Monsieur, que ce fut Windermere. — Ce doit être cela ». Et s’adressant au questionneur : « Windermere... cela peut-il vous satisfaire ? » lui dit-il.
Brummell est tout entier dans cette anecdote, avec son affectation crispante, son insolence paradoxale, et cette fatuité pittoresque, par laquelle il se poussa dans le beau monde. Or, c’est une destinée singulière que celle de cet homme d’un cœur nul, au fond, et d’une pauvre cervelle, qui régna pendant quinze années sur la meilleure société anglaise, que ses contemporains comparaient à Napoléon et à Byron, qui a
tout d’abord en 1845, avait profité des notes du capitaine Jesse. — Lister a représenté Brummell dans sa nouvelle : Granby, sous le nom de Trebeck, et Bulwer, dans son Pelham, nous montre Brummell, qu’il appelle Busselton, à Calais. — Le comte G. de Contades a tiré de l’ouvrage du capitaine Jesse les éléments d’un Discours lu à la Société des antiquaires de Normandie le 9 décembre 1897, intitulé : La fin d’un dandy, George Brummell à Caen. (Caen, Delesques, 1898. in-8°, 39 p.). M. Roger Boutet de Monvel en a tiré également : George Brummell et George IV. (Paris, Plon, 1906, in-12). — Enfin, Paul de Saint-Victor (Moniteur Universel, 7 juin 1880), et Jules Lemaître (Journal des Débats, 14 mars 1887, et Contemporains, 4e série, p. 56 et suiv.) ont donné des comptes-rendus remarquables de l’ouvrage de Barbey d’Aurevilly.
GEORGE BRUMMELL, ESQ
été le dieu vivant et l’idéal de toute une génération de jeunes gens, et dont le nom est aujourd’hui fané comme les cravates qu’il inventa.
Son grand-père n'avait rien d’un dandy : il était confiseur et louait des appartements meublés. Ce marchand eut un lils, William, qui entra comme secrétaire au service de lord North. Or, lord North était un fort magnifique gentleman : étant ministre, il payait si noblement que les Anglais le surnommèrent le « dieu des appointements ». Aussi Brummell père gagna-t-il près de lui une belle fortune et de la considération. L’une et l'autre lui permirent de faire recevoir son fils George à Eton (171)0) ; après quoi il mourut (1794).
C’est à Eton qu’était élevée toute la noblesse britannique. George Brummell se trouva donc là dans un milieu éminemment propre à mettre en valeur ses hautes qualités. 11 était sans rival dans fart de se coiffer, de marcher les jours de
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pluie sans crotter ses bas et de faire rôtir les toasts. Puis il inventa une nouvelle boucle de souliers. Aussi, en peu de temps, ses manières froides et languissantes, non moins que le sérieux savoureux avec lequel il promenait ses vêtements irréprochables, le rendirent le premier des maccaronies du collège et lui valurent le surnom de Buck Brummell (1).
A l’Université d’Oxford, où il fut après Eton, il inaugura son système de dédains calculés, qui demande de l’esprit de suite et qui n’est à la portée que des snobs vraiment dignes de ce nom : il cessa de fréquenter un de ses anciens camarades, chez qui il avait rencontré deux élèves d’un cours dont il avait décrété l’inélégance, et il rompit tout à fait avec un autre qui était entré dans un collège secondaire. Ainsi il ajoutait déjà des nuances au snobisme. En revanche, il montrait peu de goût pour le sport où l’on s’expose à des mouvements violents qui dérangent les habits : la froideur étudiée de son maintien s’accommodait mal de souquer sur un aviron ainsi qu’un homme de rien, ou de courir, la crosse à la main, avec une spontanéité
(1) Les bucksou maccaronies, c’était alors, en Angleterre, ce que furent successivement chez nous les lions, fasliionables, gandins, cocodès, petits crevés, gommeux, etc.
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ridicule. D’ailleurs, il n’avait pas plus de goût pour les études : Buck Brummell ne pouvait se commettre avec le rudiment. Et de quoi cela lui aurait-il servi ? « Les examens sont de la pure blague. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez ; et s’il n’est pas un gentleman, tout ce qu’il sait lui est nuisible (1) ». A Oxford, à seize ans, le Beau possédait déjà les qualités qui devaient le pousser si haut dans la société anglaise : un snobisme raffiné, incomparable, et l’art de tout dire avec ce flegme imperturbable qui, toute sa vie, lui tint lieu d’esprit.
Etant encore écolier à Eton, il eut l’honneur d’être présenté au prince de Galles (2). Le futur George IV, bel homme de trente-deux ans (3), mettait alors tout son orgueil à passer pour un clubman accompli et se vantait d’être le premier gentleman de l’Europe : c’est pourquoi il avait 370.000 livres sterling de dettes, et dépensait 230.000 francs par an pour sa garde-robe. Plus
(1) Oscar Wilde, Intentions, trad. J. Joseph-Renaud, p. 294.
(2) Le prince l’avait rencontré, nous dit le capitaine Gronow ( Réminiscences and Recollections, t. II, p. 227), dans une laiterie que la fashion de Londres fréquentait, et que tenait, dans Green-Park, une tante de Brummell.
(3) Voyez notamment à Londres, dans la collection Walace, son portrait par Lawrence.
tard, quand il devint régent du royaume, les passants le sifflaient dans la rue. Mais il était bon connaisseur en élégance. Aussi, lorsqu’il vit arriver sur la terrasse de Windsor, sous l’œil sans indulgence des fashionables de son entourage, Brummell très jeune et impassible, dont la mise était réussie au point d’avoir quelque chose d’exquis, et qui lui répliqua avec un flegme et une aisance de grand ton, le prince de Galles fut tout d’abord frappé. Il voulut revoir cet écolier aux gestes rares et habitués, qui parlait avec une froide humour, ainsi qu’il sied à un gentleman : une partie de jeunes gens fut organisée quelque temps après, où Brummell parut de nouveau à son avantage. Dès lors, le futur George IV était conquis : il pria à sa table et convia à ses soupers un élégant de ce style ; peu après (1794), il lui conféra le grade de cornette dans son régiment de hussards ; et le Beau se vit, à seize ans, le favori de l’héritier des Ïrois-Boyaumes.
Il y avait là de quoi tourner la tête à tout autre. George Bryan Brummell, simple esquire, promu capitaine à dix-huit ans, au bout de deux années de service, obtient la faveur inouïe d’être chevalier d’honneur, lors du mariage du prince avec Caroline de Brunswick. Les salons les plus
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fermés de Londres s’ouvrent pour lui avec empressement : il est reçu à Belvoir chez le duc de Rutland, à Woburn chez le duc de Bedford, à Chatsworth chez le duc de Devonshire. Une cervelle méridionale aurait bouillonné et commis sans plus tarder quelques actions admirables ou stupides. Mais Brummell n’avait pas d’imagination ; éprouvant peu, il se possédait bien : il supporta son succès avec une indifférence et une froideur de la plus haute élégance. C’est que sa vanité miraculeuse le mettait au-dessus de tout, et il y trouvait aisément la force de dominer sa fortune. Avec quel dédain de grand air, par exemple, il sut accepter le grade d’officier dans un des premiers régiments de l’armée, grade que tout autre fat de sa naissance et de son âge aurait considéré comme un rêve ! Il affectait d’être si peu au courant de ses devoirs militaires qu’il ne savait même pas reconnaître son peloton. Un jour, il s’avisa d’un point de repère : le nez bulbeux, violet, inconcevable d’un homme placé au premier rang. Il galopait à travers le régiment jusqu’à ce qu’il eût rencontré cette stupéfiante protubérance. Mais il arriva que l’homme fut transféré avec son nez dans une autre compagnie, et, à la manœuvre suivante, Brummell, qui
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l’avait suivi, ne se trouva plus à sa place ; cela lui valut une réprimande de son colonel à qui il dut expliquer froidement combien il était invraisemblable qu'il se fut trompé.
Cependant le métier militaire ne pouvait être pour lui qu’une gêne — comme d’ailleurs tout autre métier, — car sa vie était tout à fait remplie par les soins de son élégance ; puis il n’aurait su s’accommoder d’un autre grade que celui de généralissime, et sans armée en outre. C’est pourquoi il préféra n’être que Brummell : quand son régiment dut quitter Londres, il fit sentir au prince de Galles combien il eût été inconvenant que Brummell fût envoyé à Manchester, et il en obtint la permission de vendre sa compagnie.
11 avait alors vingt et un ans et une jolie taille avec une figure assez piquante, qu’il portait insolemment au-dessus de sa cravate considérable, le menton haut, le nez pointu, et dans les yeux cette fatuité dédaigneuse qui convient à un jeune maccarony célèbre. Il était à la mode : les snobs sont toujours heureux et comme soulagés de trouver un maître, et la fashion de Londres accepta Brummell avec joie. Son installation, 4 Chesterfield-Street, fut d’un ton parfait. Il avait hérité de 750.000 francs, capital
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important à l’époque, mais faible cependant pour qui devait vivre au milieu des immenses fortunes de l'aristocratie anglaise. Aussi menat-il d’abord un train relativement modeste. D’ailleurs, le principe de son élégance était dans la modération : il se gardait de toute excentricité, mais les moindres choses autour de lui étaient disposées avec un soin extrême et un luxe raffiné. Son cuisinier était plein de talent et ses petits dîners, non point fastueux, mais servis à miracle. Son unique valet de chambre n’avait pas de rival dans l’art de la coiffure. Quant à son écurie, il ne s’en occupait pas, mais il payait pension à un groom qui achetait et vendait à sa guise, et ses chevaux étaient toujours très bien tenus : encore qu’il n’aimât guère le sport, il montait comme il sied, et aux chasses de Belvoir, par exemple, qu’il n’eût pas été tout à fait élégant de ne pas suivre, il savait se faire remarquer par la perfection de ses costumes de cheval.
Il montrait dans sa toilette la même modération passionnée, si l’on peut dire, et il voulait s’y distinguer seulement par ce que lord Byron a appelé : « une certaine convenance exquise en matière d'habillement ». Toute excentricité, une couleur imprévue, une coupe trop hardie lui paraissaient la marque d’un insupportable
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mauvais goût. Maître de tyranniser la mode, il se contentait de la guider doucement, tout en paraissant lui obéir. De la sorte, les moindres détails de sa mise prenaient une importance savoureuse, et l’on a gardé le souvenir de l’effet qu’il produisit, par exemple, quand il parut sur le turf avec une cravate blanche et des bottes à revers blancs. — C’est, je pense, dans cette modération qu’il faut trouver la cause du long succès qu’obtint Brummell comme arbitre des élégances. On se serait engoué de lui s’il eût été excentrique, mais on s’en serait lassé. Au lieu qu’il n’amusait pas les yeux, mais il semblait ne s’adresser qu’aux connaisseurs : tout le monde voulut en être.
Le capitaine Jesse nous a dépeint ses ajustements avec une minutie impitoyable en vérité, mais on doit la lui pardonner. L’esprit même de Brummell, c’est son costume : son gilet est une anecdote, ses escarpins une épigramme, — et de quel effet eussent été ses sarcasmes, s’il ne les eût jetés du haut de sa cravate ? Mettez-le nu, cet humoriste : il n’est plus qu'un fade railleur. Mais habillez— le, et vous lui rendez son empire, car c’est par les manières, plus que par l’esprit, qu’il régna. Sachons donc qu’il « portait alternativement, comme tous ses contemporains, ou
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la botte allemande et le pantalon par-dessus, ou la culotte de peau de daim et la botte à revers ; un gilet gris fauve, emprunté au costume des clubistes whigs, complétait sa toilette du matin. Le soir, on le voyait invariablement avec un habit bleu à boutons unis, un gilet blanc et des pantalons noirs parfaitement justes boutonnant sur le cou de pied, des bas de soie rayés et un chapeau à claque (1) ». Cette toilette, d’une simplicité terrible, que rehaussait seulement la mince ligne d’une chaîne de montre, Brummell savait la rendre incomparable par la perfection où il la menait. « Point de parfums, disait-il dans sa jeunesse, mais du linge magnifique, en abondance, et blanchi à la campagne (2) ». Il y a loin de cette sévère et classique correction à l’élégance en quelque sorte anecdotique qu’ont montrée par la suite un grand nombre de ses imitateurs.
Il ne lui fallait pas beaucoup plus de deux heures pour mener à bien les rites de son ajustement, auquel le prince de Galles, son rival, venait souvent assister. C’est le nœud de sa cravate qui était en quelque sorte la lleur et le
(1) Forgues, Originaux et beaux esprits de l’Angleterre contemporaine, t. I, pp. 65-6G-
(2) Forgues, p. 69.
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miracle de sa toilette, et c’est par l’art avec lequel il savait en disposer les plis qu’il se montra réellement de mille coudées supérieur à ses infimes contemporains (1). Il ne réussissait pas invariablement un tel chef-d’œuvre. Souvent un monceau de blancs tissus froissés encombrait son cabinet : « Que voulez-vous ? Ce sont nos erreurs », disait-il.
Une fois vêtu, les mains voilées par des gants qui dessinaient la forme de ses ongles, il coiffait ses boucles savantes d’un chapeau et sortait dans son curricle, à moins que sa chaise à porteurs, doublée de satin blanc et où ses pieds reposaient sur une fourrure blanche, ne l’attendît à la porte de son boudoir pour le conduire, intact, à quelque bal où il daignait montrer son ajustement. Or on peut croire que son entrée
(1) Il avait remplacé les lâches et molles mousselines que l’on portait avant lui par un tissu légèrement empesé. « Le col fixé à sa chemise était si grand qu’avant qu’il fût replié il cachait complètement sa tête et sa figure, et la cravate blanche avait au moins un pied de haut. Le premier coup d’archet était donné au col de la chemise, que Brummell repliait à la mesure convenable ; puis alors, debout devant la glace, par une pression douce et graduelle delà mâchoire inférieure, il rabaissait la cravate à des dimensions raisonnables, la forme de chaque pli successif étant donnée par la chemise qu’il venait de rabattre ». (John Lemoinne, dans la Revue des Deux-Mondes, août 1844, p. 471).
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dans un salon n’était pas celle de n’importe quel jeune buck satisfait de son costume et préoccupé de l’effet qu’il va produire. Une dame du plus haut rang recommandait à sa fille de se bien tenir et de tacher de plaire à M. Brummell, si celui-ci lui parlait. C’est que le simple esquire était fort au-dessus de tous les lords d’Angleterre : il était roi en vérité, roi absolu du royaume immense et discipliné des snobs. Son tailleur Meyer aurait plus volontiers inscrit sur sa porte : « Fournisseur de M. Brummell », que : « Fournisseur de Sa gracieuse Majesté », et tout ce qui se piquait d’élégance et de dandysme ne pouvait souhaiter un avantage plus appréciable que d’être vu en sa compagnie, ni espérer de produire quelque effet avant que d’avoir été approuvé par lui. Comme quelque fat lui réclamait de l’argent, il se trouvait en situation de lui répondre avec insolence : — « L’autre jour, quand vous passiez à la porte du club, je vous ai fait un signe de la main, et je vous ai dit : « Bonjour, Jimmy ! » Ne sommes-nous pas quittes ? » Ce n’est là qu’une boutade, prétendez-vous ? Mais Brummell seul pouvait s’en permettre de semblables, car, seul, il avait su rendre inestimables
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ses moindres attentions — ses moindres faveurs, pourrait-on dire — par le prix qu’il affectait lui-même de leur donner.
Aussi le voit-on entouré, à Londres, d’une suite et comme une cour de snobs, qui s’inspirent de ses manières, et qui reproduisent de leur mieux son air d’ennui et ses froids sarcasmes. « J’aimais les dandies, dit Byron (1), ils ont toujours été très polis pour moi, quoique en général ils détestassent les gens de lettres. Ils ont diablement persécuté et mystifié Mme de Staël, Lewis et tant d’autres ». La pauvre baronne, en effet, d’une intelligence si admirable, s’inquiéta beaucoup de plaire à Brummell, et cela fut sûrement un peu ridicule... En bonne française, elle dut se dépenser, avoir de l’esprit, ne pas insister, être vive, polie, cordiale et fine. Que cette manière-là sembla donc de mauvais ton ! Un jour qu’il marchait dans Saint- James-street en compagnie de quelque niais de la Chambre des Lords, Brummell demanda tout à coup à son compagnon : — « Comment nommez-vous ces choses que vous avez aux pieds ? — Mais... des souliers ! — Ah ! ce sont vraiment des souliers ? répliqua le dandy en lorgnant
(1) Moore, Mémoires de Byron, t. II, p. 464.
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avec curiosité. Je les avais pris pour des pantoufles (1) ». Voilà une plaisanterie tout à fait digne de Brummell. Le sel en est grossier, ditesvous, et le sujet paradoxalement sot. Mais par de semblables traits, le Beau séduisit Londres. Voudriez-vous qu'il eût accordé quelque attention à une femme de lettres ? Le nombre des objets auxquels il est convenable qu’un gentleman s’intéresse est petit, et Mme de Staël n’en est point.
Au reste, pour Brummell, le prince de Galles lui -même en était à peine. Le prince avait été subjugué par le simple esquire : lui qui voulait être le « premier gentleman de l’Europe », il ne se trouvait, dans son propre pays, que le second. Il dépensait des sommes énormes pour sa toilette : sa garde-robe lui coûtait 250.000 francs par an vers 1790; à sa mort, ses vieux habits se vendirent pour 375.000 francs, et lord Chesterfield paya 5.500 fr. un manteau dont la garniture en avait valu plus de 20.000 (2). Pourtant Meyer, le premier tailleur de son temps, disait à ses pratiques : — « Voici l’étoffe
(1) Forgues, p. 67.
(7) Que l’on veuille bien considérer qu’un manteau de 20.000 francs en coûterait sans doute 50.000 aujourd’hui. Du temps de Balzac encore, l’on était follement riche avec 100.000 francs de rentes...
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choisie par le prince de Galles, mais voilà celle que M. Brummell préfère », et les pratiques demandaient la seconde. Malgré ses ressources modestes, c’était ainsi Brummell qui menait la mode et donnait le ton, et le prince, quoi qu’il en eût, était vaincu par son favori. Mais il l’aimait et il l’admirait, llavait senti dès l’abord, dans l’écolier d'Eton, les seules qualités auxquelles lui-même fût sensible : cette élégance glaciale et ironique, ces manières d’une correction dédaigneuse, cette insolence si outrée qu’elle en devenait pittoresque, c’était l’idéal du prince anglais, et Brummell les avait. « N’y a-t-il pas des amitiés qui prennent leur source dans les choses du corps, dans la grâce extérieure, comme des amours qui viennent de l’âme, du charme immatériel et secret?... Telle fut l’amitié du prince de Galles pour le jeune cornette de hussards : sentiment qui était de la sensation encore, le seul peut-être qui pût germer au fond de cette âme obèse, dans laquelle le corps remontait (1) ».
Le Beau n’épargnait pas le prince dans ses sarcasmes. Ce ton de raillerie méprisante, il n’aurait pu s’en séparer sans se priver de la
(1) Barbey d’Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell (éd. Lemerre), p. 34.
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meilleure part de son élégance. George supportait son insolence comme il aurait supporté les caprices d’une femme dont les caprices sont la grâce. Cependant Brummell, vraiment ivre de vanité et d’impertinence, en vint à pousser ses taquineries jusqu’à les rendre cuisantes. Le prince commençait, à son grand désespoir, d’acquérir du ventre ; or, le dandy, non content de rester mince, l’en plaisantait sans cesse, et il s’amusait au jeu dangereux de le surnommer Big-Ben (Gros-Benjamin), du nom d’un Suisse énorme qui était le portier de Carlton-House. Puis, la maîtresse de George, Mme Fitz-Herbert, prenait aussi de l’embonpoint, et les mauvais plaisants l’appelaient Benina. Elle était au plus mal avec Brummell, qui la couvrait de ses railleries brutales : à un bal où le prince l’avait prié de faire avancer la voiture de mistriss (madame) Fitz-Herbert, l’insolent, diton, appela les gens de mistress (maîtresse) Fitz-Herbert. Aussi, un jour, le gros George, exaspéré par tant de plaisanteries blessantes, pria son favori de ne plus se présenter à Carlton (1), et Brummell se retira avec flegme.
(1) On a raconté qu’une nuit, s’apercevant que le champagne manquait, le Beau jeta au prince son hôte : « George, mon cher, sonnez donc » ; le prince sonna, mais il dit au
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Cette disgrâce n’atteignit nullement sa situation mondaine : les snobs continuèrent à l’admirer ; autant qu’avant, il resta à la mode ; et c’est là ce qui montre quel étonnant empire il exerçait. A ce moment d’ailleurs, sa vanité et son insolence deviennent vraiment héroïques. Loin de céder devant le prince, il se raidit glorieusement dans son attitude : pour lui, le régent des Trois-Royaumes n’est qu’un gentleman trop gros qui s’est brouillé avec G. -B. Brummell, esq. ; tant pis pour ce gentleman, M. Brummell ne le connaît plus, et il considère qu’il n’est plus du monde. Un jour, comme la voiture du prince s’arrête devant un monument public, les sentinelles rendent les honneurs, et Brummell qui passe au même moment, feignant de ne pas voir l’équipage, répond modestement à leur salut. Il dit superbement de son rival : — « C’est moi qui l’ai fait, je saurai bien le défaire ». 11 prétend qu’il va remettre le vieux roi à la mode. Il se montre plus dégoûté, plus froid, plus méprisant, plus raide que jamais. Un soir, nous raconte le capitaine Jesse, M. Henry Pierrepoint, sir Henry Mildmay, lord
valet qui se présenta : « Faites avancer la voiture de M. Bruminell ». Cependant Brummell s’est toujours défendu de cette histoire, qu’il traitait de « positivement vulgaire ».
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Alvanley et M. Brummell, ayant gagné une forte somme au jeu, donnaient un bal. M. Brummell avait consenti à ce que le prince de Galles fût invité. Lorsque l’on annonça son arrivée, les quatre dandies prirent chacun une bougie et allèrent le recevoir dans les formes. « Pierrepoint, qui connaissait le prince, se tint près de la porte ; Mildmay, comme le plus jeune, était vis-à-vis ; Brummell et Alvanley à côté. Le prince entra, parla poliment à Pierrepoint, à Mildmay et à Alvanley, puis il se tourna du côté de Brummell, le regarda, et se retourna sans avoir l’air de le connaître. Ce fut alors que Brummell, saisissant avec infiniment d’esprit et de promptitude l’hypothèse qu’ils étaient inconnus l'un à l'autre, dit tout haut à son vis-à-vis :
— « Alvanley, qui est ce gros homme de vos amis ? » Ceux qui virent le prince à ce moment
— ajoute le capitaine Jesse — disent qu'il fut piqué au vif par le sarcasme ». On le peut croire.
Au moment de sa brouille avec le prince de Galles, Brummell touche au point culminant
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de son succès et de sa gloire. Tout Londres s’incline devant sa contenance froide et ennuyée. On l’invite et on le recherche : il est le roi de la mode, le dieu des salons, le maître de la conversation, et, pour tout dire, dans la société la plus snob qui soit, il tient en échec le prince de Galles à son cercle.
Qu’a-t-il donc de si séduisant ? On dirait qu’il ne cherche qu’à déplaire, qu’à froisser même. Ses « mots » sont brutaux comme des coups de poing, et très peu dépassent l’insolence pour s’élever seulement jusqu’à l’impertinence. Un jour, il rencontre au Parc un jeune homme dont les cheveux étaient ridiculement frisés et qui menait à côté de lui, dans son curricle, un gros caniche : — « Voiture de famille, n’est-ce pas ? » lui dit-il. Voilà peutêtre un trait assez fin, mais, en revanche, combien de ses réparties nous paraissent simplement malséantes ! A quelque bourgeois qui osait le prier à dîner, il répond avec une lourde vanité : — « Je veux bien, mais à condition que personne ne le saura ». Ce n’est certes pas là de l’esprit, et l’on ne saurait donner tort à ceux qui répliquaient par des grossièretés à des traits de ce genre. Un brasseur très riche, l’alderman Combes, avait perdu au jeu une grosse somme
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contre Brummell ; celui-ci lui dit en ramassant ses guinées : — « Merci, alderman, désormais je ne boirai plus d’autre porter que le vôtre. — Je souhaite, Monsieur, lui répondit l’alderman, que tous les autres vauriens de Londres en fassent autant ». Quelle fut, à ce coup, la figure du Beau ? 11 dut rire, puisqu’il ne se fâcha point. Mais un dandy ne devrait jamais être battu.
Ainsi les « mots » de Brummell sont sans pointe ; ils ne piquent pas, ils assomment. Certes, leur ironie brutale, leur insolence crue se seraient vite appelées chez nous de la grossièreté ou même de l’effronterie, et ce dandy, dont les traits charmèrent Londres, n'aurait pas fait grande figure dans les salons français de son temps. Mais qu’eût-ce été si l’on y eût lu ses petits vers et ses lettres ? Il en est quelques-unes adressées à des dames : jamais on ne vit une phraséologie plus froidement prétentieuse (1).
(1) Goûtez plutôt ce morceau qui n’est pas encore l’un des plus mauvais : « Il paraît, chère lady, que vous ne voulez pas me confier votre portrait, même pour deux pauvres heures. Le seul expédient désolé qui me reste pour avoir vos traits chéris sera de le retracer d’après mes souvenirs. Ne voulant pas mériter le reproche d’en user trop librement avec vous, je ne garderai point le gant qu’hier vous me jetâtes à la tête, comme on jette les six pence de l’aumône
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Or, un homme qui écrivait de la sorte pouvait-il ravir le cœur de ses belles amies ? A vrai dire, Brummell ne s’en souciait guère : les femmes tiennent peu de place dans sa vie. Il eut des bonnes fortunes innombrables, nous laisse entendre son biographe. Cela se peut : il était à la mode. Mais il n’éprouva point de passion, que l’on sache, et il n’en fit pas davantage. C’est que les femmes, — les ladies elles-mêmes, — veulent qu’on les aime un peu et qu’on leur manque de respect avec délicatesse. Or, Brummell était Anglais ; les finesses du cœur et la galanterie n’étaient point son fait : encore aujourd’hui les gentlemen obtus et protestants, ses compatriotes, ignorent le milieu entre la
dans le chapeau suppliant d’un pauvre diable ; et laissez-moi vous assurer que j’ai à la fois et trop de respect pour vous, et, quoi qu’on en puisse penser, trop peu d’égoïste vanité pour avoir nourri, ne fût-ce qu’un traître instant, l’impertinente résolution de vous dérober ce gage. Peut-être vous êtes-vous irritée à tout jamais contre inoi pour ce vol qualifié. Je n’ai d’autre excuse à faire valoir que celle de la folie, mais vous savez que vous êtes un ange égaré dans nos sphères terrestres, et que, dès lors, votre plus bel attribut doit être une clémence sans bornes. Vous vous montrez, cependant, capricieuse et volage dans vos dispositions séraphiques ; et si vous n’avez pas d’ailes, vous avez des armes terribles, qui sont le mauvais vouloir et la froideur, dont vous pouvez accabler, malgré sa profonde componction,
votre misérable esclave,
GEORGE BRUMMELL
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plus grossière débauche et la passion conjugale ; et l’amour est pour eux un sujet dont on parle lourdement au fumoir avec un sourire goujat, mais dont on ne saurait badiner devant les dames. Puis, — ce morne dandy ! — on ne pourrait prétendre qu’il ait jamais été ému autrement que par la vue d’une cravate ou par le goût d’un mets. Au moins l’histoire d’un Richelieu est ennoblie par les efforts que le maréchal fît en vue de plaire. Mesurez la différence de sa fatuité fine à la vanité brutale d'un Brummell : quand le roué français vit pour distraire et pour caresser, le dandy, figé dans sa roide attitude, ne s’efforce qu’à étonner, et il exagère encore l’insolence et le mépris qu’il affecte, afin de séduire mieux.
Car c’est précisément par cette exagération que Brummell plaît à ses compatriotes. Poussés à ce degré, en effet, l’insolence et le mépris atteignent au paradoxe, ils deviennent pittoresques, il ne reste qu’à en rire. Comme un jeune homme, après avoir offert à Brummell un bon dîner, lui proposait encore de le conduire en voiture à un bal où tous deux étaient invités, le Beau répondit à son hôte : — « Cela ne se peut ; il serait inconvenant, en vérité, que l’on nous vît arriver, moi dans la voiture, et vous
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derrière ». Comment se fàc-her d’une telle boutade? L’insolence en est si outrée qu’elle devient drôle : c’est un comique très particulièrement anglais, c’est de Y humour. — Or, rien n’est plus éloigné de notre goût français (1). Alors que l’humour repose sur la pure fantaisie, notre comique à nous est basé sur l’observation et il confine à la satire. Nous voulons qu’il soit raisonnable et humain avant tout ; c’est pourquoi certaines comédies de Molière sont presque tragiques et certains traits de Chamfort tout à fait tristes. L'humour, au contraire, ne se soucie nullement du sens commun, il est sans limites et sans proportions (2), il s’appuie sur l’invraisemblable, et l’absurde est un de ses principaux éléments : c’est la plaisanterie du clown qui pose au milieu du cirque une porte composée seulement de deux montants et dont on pourrait faire le tour, par laquelle il passe imperturba-
(1) Bien entendu, lorsque j’oppose le comique français à l’humour anglais, je ne prétends pas qu’il ne se trouve en France des humouristes de premier ordre, et en Angleterre des auteurs tout à fait spirituels... Pourtant, le pesant badinage de Pope est bien caractéristique ! Voy. Taine, Hist. de la litt. anglaise, t. IV, pp. 194-5.
(2) Ainsi, dans la littérature, un des traits de l’humour, c’est de donner aux digressions une importance et un développement disproportionnés avec le sujet même. Voyez Sterne, par exemple, ou encore Dickens, dont certains romans, comme Pickwick, n’ont pas du tout d’affabulation.
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blement. Dans la conversation, une chose manifestement paradoxale, dite avec le plus grand sérieux, voilà de l’humour ; et plus la chose est invraisemblable, et plus le sérieux avec lequel elle est dite est grand, plus c'est drôle : tout le plaisant est dans cette disproportion et dans ce disparate. — C’est qu’il faut aux Anglais un fort aiguillon pour s’exciter à rire ; le comique fin des choses ordinaires ne suffit pas à mettre en branle leur imagination. En revanche, leur humour nous dépasse souvent et rebute notre goût : d’ordinaire, sa saveur est, si l'on veut, trop forte ou trop grossière pour nous, et il nous surprend, nous étonne plus qu'il ne nous fait rire.
Voilà pourquoi Brummell, avec sa fantaisie brutale et vigoureuse, n’aurait eu peut-être aucun succès dans un salon français, alors qu'il plut tant à ses compatriotes. Certains mots qu’on lui prête sont les meilleurs exemples d’humour que l’on trouverait à citer. Un jour, on dit au club : — « Brummell, où donc avez-vous dîné hier? — Chez un nommé R..., répondit-il. Je présume qu'il désire que je fasse attention à lui, c’est pour cela qu’il m’a donné à dîner. Je m'étais chargé des invitations, j’avais prié Alvanley, Pierrepoint et quelques autres. Le
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dîner était parfait, mais, mon cher, concevezvous mon étonnement quand j’ai vu que M. R... avait l’effronterie de s’asseoir et de dîner avec nous? » Il a ce flegme, ce sang-froid, ce sérieux de pince-sans-rire indispensables à l’humouriste : il parle avec une impassibilité dangereuse. Aussi ses « mots » ne sont-ils comiques que dans sa bouche, et il faut qu’on se représente Brummell en les lisant. Un jour lord Bedford sollicite l’avis du Beau sur un nouvel habit qu’il portait ; le dandy l’examine gravement durant quelques minutes, puis, voyant que le lord attend sa décision avec angoisse, il prend le collet entre le pouce et l’index et demande sur un ton de surprise indignée : — « Voyons, Bedford, pouvez-vous appeler cette chose-là un habit ? » — Si l’on ne sait imaginer la figure déconfite du pauvre lord, qu’y a-t-il de piquant dans cette anecdote ?
Donc Brummell, humouriste merveilleux, sut distraire violemment la société la plus ennuyée de la terre, et par le genre de plaisanteries qui lui convenait le mieux. Mais cela ne suffit point à expliquer son succès ; surtout à Londres, on ne devient pas le roi de la mode par l’esprit. Car la société anglaise est, plus qu’aucune autre, entravée par les idées reçues, confite en préjugés,
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« garrottée de convenances (1) », et envahie par le snobisme. Thackeray n’a nullement exagéré ses peintures : lisez les souvenirs de Thomas Raikes (2) ; ce gentleman figurerait bien dans le Livre des Snobs. Ayant abandonné le commerce de son père, sa seule occupation est de faire de belles connaissances, de se tenir au fait des événements de la cour et d’étudier l’almanach de la pairie. Le plus heureux jour de son existence fut sans doute celui où il put dire devant ses amis de la Cité : « Mon honorable ami lord*** », à moins que ce ne soit celui où il put entretenir lord Wellington durant quelques instants. Comme tous les niais il ne s’occupe que de politique ; le monde se partage à ses yeux en whigs et en tories. Et ce Raikes est un des admirateurs, un des sujets de Brummell. Croit-on qu’il le fût resté si le Beau, par quelque excentricité decostume parexemple (3), avait choqué les « convenances » ? L’esprit le moins libre et le plus sot qui existe, c’est sans
(1) Lemaître, (art. cité).
(2) A portion of the journal kepl by Thomas Raikes (London, 1857). Voy. Edmond Villetard, dans la Revue contemporaine, janvier-février 1857.
(3) Qu’on compare le morne dandysme d’un Brummell à la truculente recherche d’un Barbey d’Aurevilly : on mesurera toute la différence du paradoxe anglais avec la fantaisie française.
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doute celui d’un snob anglais, retranché derrière ses préjugés où il reste inattaquable parce qu’il méprise d’avance tous ceux qui 11e les partagent point. C’est pourquoi Brummèll dut baser tout son dandysme sur les convenances, — et sa seule originalité fut de les respecter plus que personne.
Il fit du snobisme sa spécialité ; il le cultiva avec imagination, avec humour ; il le perfectionna, le poussa jusqu’à l’art. D’ordinaire, les snobs se cachent de l’être. Brummèll, au contraire, fut snob avec éclat, avec ostentation ; il érigea le snobisme en système. Toutes ces choses généralement considérées comme frivoles : les toilettes, les manières, les relations, il affecta hautement de les regarder comme les plus importantes et de les mettre bien au-dessus de l’intelligence, de l’esprit, du talent, et des qualités morales. Savoir se vêtir et porter négligemment ses habits bien coupés, saluer quelques personnes qui sont à la mode, ignorer les autres, être rencontré seulement là où il est élégant d’aller et en bonne compagnie, paraître enfin, c;,est la seule occupation d’un snob, mais il n’ose l’avouer. Brummèll proclama que c’était un art auquel on pouvait consacrer sa vie. Avec lui, le snobisme cessa d’être lion-
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teux ; il s’en orna ; il le vanta — avec une conviction humouristique. De la sorte, il fit de la plus basse vanitémondaine une qualité, ou mieux encore : un défaut de raffiné, un travers honorable, et presque un art. Bref, par son exemple, il justifia la fatuité aux yeux des snobs.
Or, remarquons que Brummell, tout en se flattant d’ètre snob, — et parce qu'il s’en flatte — cesse de l’être, Il n’imite plus, il innove au contraire. Loin d’obéir à la mode, il la dirige et il la fait. Et ce snobisme volontairement outré, qui se dépasse lui-même et devient comme un sentiment nouveau, c’est le Dandysme.
Depuis qu’avec un talent exquis Barbey d’Aurevilly a écrit une théorie et comme l'évangile du Dandysme, on a beaucoup abusé de ce mot. En réalité, il n’y eut jamais qu’un Dandy: Brummell. Ce phénomène paradoxal d’une vanité et d’une insolence poussées bien au-delà du cynisme, jusqu’à un tel point qu’elles touchent à l'imagination et à l’art, et qu’elles amusent, et qu’elles séduisent, ne s’est produit qu’une fois. Beaucoup de personnages ont eu des éclairs de Dandysme, mais aucun ne lui a dit exclusivement son succès. Assurément ce fut par Dandysme qu’Alcibiade coupa la queue de son chien ; et quand Mérimée, entrant à la
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Comédie-Française, un soir que l’on jouait une pièce de lui, s’entendit outrageusement siffler, ce fut encore par Dandysme qu’il réclama qu’on lui prêtât une clef afin qu’il pût siffler avec les autres (1) ; mais Alcibiade ne rougit point, par la suite, de devenir un homme politique, Mérimée s’occupa sérieusement à écrire, de sa propre main, quelques chefs-d’œuvre, — et voilà qui leur nuit furieusement, n’est-ce pas, si on les compare à George Bryan Brummell, qui ne s’abaissa jamais jusqu’à paraître désireux de quelque chose. Lauzun même, que Barbey d’Aurevilly a comparé à notre Beau, fut un homme d’action ; il s’appliqua avec la plus énergique habileté à conquérir le cœur de la Grande Mademoiselle, et s’astreindre de la sorte à poursuivre longuement un projet, cela est fort peu dédaigneux et très éloigné d’un Brummell.
Au reste, le Dandysme est sans doute un aspect exclusivement anglais de la vanité. A Londres, le Beau plaisait à force de déplaire ; à Paris, il eût passé tout simplement pour mal poli. Au reste y eut-il jamais un homme plus foncièrement anglais que lui ? Il a cet air de
(i) A. Houssaye, Confessions, II, Autographes, p. IV ; III, p. 88.
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spleen et d’indifférence, ce maintien glacialement correct qui constituent « l’élégance britannique ». Dédaigneux même des femmes, il promène au-dessus de sa cravate une figure inexpressive, dont le regard froid ignore les choses qui l’entourent et ne s’éclaire jamais. II examine un instant celui qui l’aborde avant de le reconnaître, « portant écrit sur son front — en anglais — cette insolente inscription : — « Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi (1)?» Il le salue avec une dignité moqueuse. Il ne s’intéresse pas, ce serait le comble du vulgaire. Sa plaisanterie n’est qu’un sarcasme. Il ne vise qu’à déconcerter. « Le monde finit à ses ongles ; l’enthousiasme, l’admiration, l’amour même, et tous les sentiments qui pourraient rompre la glace dont il s’enveloppe comme d’une armure lui sont interdits (2). » Ainsi fait, Brummell pousse à l’extrême quelques caractères de sa race : c’est un type national. Il ne pouvait avoir de succès qu’en Angleterre : « Richelieu ou Létorière, transportés en Poméranie, auraient plu et charmé encore ; Brummell diminuait à Douvres ; à Calais, il n’existait plus (3) ».
(1) Paul de Saint-Victor (art. cit.).
(2) Id.
(3) Id.
Sa brouille avec le prince de Galles n’avait nullement atteint sa situation mondaine ; au contraire, il en avait pris une importance nouvelle. Mais, un jour, ce fut l'argent qui lui manqua. Quelque ménager qu'il eût été de son patrimoine, les ToO.OOO francs dont il avait hérité n’avaient pu suffire à son train de vie, dont la modération raffinée lui coûtait cher. Et un Brummell ne saurait restreindre ses dépenses sous le fade prétexte qu’il n’a plus d’argent, rien ne serait moins élégant : il sied qu'il les augmente, au contraire. Donc, le Beau fit des dettes ; il emprunta à des usuriers, à ses amis, puis même à ses connaissances. Il recourut au jeu, mais lorsqu'il gagnait, il jouait jusqu'à ce qu’il reperdît. Enfin, un soir, il dut sortir en fiacre, il n’avait plus sa chaise à porteurs. Les dernières livres sterling qui lui demeuraient s'étaient évanouies, et la prison pour dettes le menaçait. 11 ne lui restait qu’à disparaître, car
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si un homme d’esprit peut tirer de la pauvreté quelques effets ingénieux, un Dandy anglais ne saurait montrer une telle souplesse. Donc, le 16 mai 1816, Brummell prit sa plume, et traça ce billet :
« Mon cher Scrope, prêlez-moi donc 200 louis. La banque est fermée, et tout mon argent est dans le trois pour cent. Je vous rendrai cela demain matin ».
Son valet lui rapporta la réponse suivante :
« Mon cher George, c’est bien malheureux, mais tout mon argent est dans le trois pour cent ».
Et le soir même, le Beau, plus élégant, plus impassible, plus persifleur que jamais, parut à l'Opéra. Une chaise de poste l’attendait à la porte. 11 y monta après la représentation. Le lendemain matin il arrivait à Douvres. Quelques heures plus tard, il débarquait à Calais. C’en était fait : George Bryan Brummell avait abdiqué, et il ne devait jamais retrouver son royaume.
Il se logea chez le libraire Leleu, dans un appartement de quelques chambres. 11 avait emporté de Londres 25.000 francs qu’il
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employa à acheter des meubles de Boulle, à tendre sa salle à manger, à faire paver son antichambre en blanc et noir, à compléter sa collection de tabatières ; il gardait, dans un secrétaire incrusté de cuivre, un service de Sèvres ancien dont chaque assiette était le portrait d’une des beautés célèbres du xvn® et du xvme siècles. — Une fois son argent dépensé de la sorte, il n’eut plus rien, mais ses anciens amis de Londres lui envoyaient quelques sommes et la duchesse d’York, chez qui il avait beaucoup fréquenté jadis, lui faisait parvenir de temps en temps un portefeuille ou une bourse contenant des billets de banque. Puis Calais était sur la route de Paris ; beaucoup d’Anglais y passaient, et les dandies priaient Brummell à dîner. Il est vrai que celui-ci, toujours magnifique, les invitait à son tour.
Car il vivait à Calais comme naguère à Londres, et la ruine ni l’exil n’avaient eu le pouvoir de lui faire changer une de ses habitudes, à cet étrange héros. Comme autrefois, la semelle de ses bottes était soigneusement vernie : — «Si l’on ne fait pas vernir toute la semelle, comment s’assurer que le tranchant le sera ? » Comme autrefois, il s’habillait, persiflait, méprisait et régnait — mais c’était sur Calais. Ses journées
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étaient parfaitement réglées, il perdait très méthodiquement son temps et ne faisait rien, mais avec ordre. « Il se levait à neuf heures, déjeunait avec du café au lait, lisait le Morning Chronicle. A midi, il commençait sa toilette qui durait deux heures, puis il tenait son lever, comme M. de Talleyrand. A quatre heures, il allait se promener dans la rue Royale comme il faisait jadis à Saint-James-Street. A cinq heures, il rentrait s’habiller pour dîner (1) ». Et son dîner n’était pas une mince affaire, car il aimait à manger finement et copieusement : les émotions que procure la bonne chère ne sont-elles pas les seules qu’un Dandy puisse affecter de ressentir ? Il faisait venir son repas de l’hôtel Dessein à six heures précises. « Une bouteille d’ale accompagnait le premier service, un verre d’eau-de-vie marquait le milieu du repas, et le dessert était arrosé d’une bouteille de Bordeaux dégustée à petits coups... (2) ».
C’est ainsi que George Brummell usait à Calais sa vie de roi déchu. On peut croire qu’il regrettait le temps de sa gloire passée ; sans doute son insolence magistrale tournait quelque peu à l’aigre, et son méprisant humour d’autre-
(1) Lemoinne, p. 479.
(2) Forgues, p. 86.
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fois devenait amer (1). Mais il avait conservé cette dignité railleuse qui avait été son élégance, et il trouvait toujours dans sa vanité la force d’être Brummell . En septembre 1821, George IV, allant en Hanovre, coucha à Calais ; le Beau fut s’inscrire chez son roi, mais il ne tenta pas d’obtenir une audience. Comme il retournait chez lui, il se vit arrêté par la foule : la voiture du prince passait, tout le monde se découvrit, et George reconnut son ancien favori : — « Mon Dieu ! Brummell ! » s’écria-t-il, mais il n’ajouta rien, et le Dandy, très pâle, rentra. Le soir, on donnait un grand dîner en l’honneur du roi et l’on avait demandé à Brummell de prêter son valet de chambre, qui était fort bien stylé. Le Beau consentit. Même il fit présenter par le domestique quelques bouteilles de marasquin, que George IV affectionnait. Mais le roi ne voulut s’apercevoir de rien, et le lendemain, en s’embarquant, il dit avec une sorte de fierté : — « Je quitte Calais, et je n’ai pas vu Brummell... (2). »
(1) Voyez dans Pelham, le chap. xxxii.
(2) George IV, « le plus misérable, lâche et égoïste chien qui ait jamais été roi », nous dit Granville, avait été fort beau. Mais, peu à peu, il était devenu ridiculement gros (voyez à Londres, dans la collection Wallace, son portrait par Hoppner). Depuis 1822 environ, envahi par l’obésité, il
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Et le Dandy en exil continua de mener sa vie monotone. Plusieurs années encore, les libéralités de ses anciens amis l’entretinrent. Puis on réussit à le faire nommer consul d’Angleterre à Caen : c’était un revenu de 10.000 fr. par an. 11 accueillit la nouvelle avec cette hauteur ironique à laquelle il n’était plus en son pouvoir de renoncer, et il se prépara lentement à quitter Calais. Tout d’abord, il lui fallut désintéresser ses créanciers, et se séparer de ces lourds meubles de Poulie et de ces porcelaines qu’il consentait à paraître aimer. La vente, faite à grand fracas en Angleterre, produisit des sommes énormes : George IV acheta 200 guinées, dit-on, un service à thé. Pourtant, tout cela suffit à peine à payer les dettes de Prummell, qui dut engager les quatre cinquièmes de son traitement, afin d’obtenir de son banquier 12.000 francs dont il avait besoin. Tout compte fait, il lui restait pour vivre 2.000 francs par an.
s’était retiré à Brighton, puis à Windsor avec sa maîtresse, lady Coningham, et il ne se montrait en public que le moins possible. Il usa ses dernières années à s’enivrer de cherrybrandy. Devenu presque aveugle, il se figurait avoir commandé une division à Waterloo. Il avait dépensé à s’habiller des sommes énormes. Après sa mort, en juin 1830, on retrouva dans sa garde-robe, tous les effets qu’il avait portés depuis cinquante ans. Ils contenaient 500 porte-monnaies et des liasses de lettres d’amour qui furent détruites.
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Ses affaires réglées de la sorte, il s’en alla passer une semaine à Paris. Il promena sur les boulevards son élégance un peu surannée, fut reçu dans le meilleur monde, et dîna avec ïalleyrand chez l’ambassadeur lord Stuart de Rothesay. Puis il acheta mille objets inutiles et une tabatière qui lui coûta 2.500 francs, son revenu de plus d’une année. — Enfin, le 5 octobre 1830, il entra à Caen dans une chaise à quatre chevaux, qui le déposa à la porte du meilleur hôtel, où il se fît servir le meilleur dîner, qui lui parut très médiocre. « J’ai eu à subir ici, écrivait-il peu après, toutes les horreurs de l’exploitation la plus éhontée dans un des pires hôtels qui puissent exister au monde. Pendant sept jours, j’ai rongé, en ce charnier, des os sur des torchons indescriptibles. » Il était alors installé confortablement dans un grand appartement d’une maison appartenant à Mme Guernon de Saint-Ursin, rue des Carmes. On l’avait accueilli avec distinction : le cercle l’avait reçu sans ballottage, et les salons de Caen s’étaient ouverts devant lui, aussi bien ceux du « juste milieu » que ceux où Louis- Philippe passait pour un tyran usurpateur. Or, en tant que personnage officiel, Brummell aurait pu se trouver embarrassé de cet empressement
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de « l’opposition », et tout autre consul d’Angleterre que lui, eût cru nécessaire, peut-être, de fréquenter surtout la société orléaniste. Mais le Beau n’avait pas de ces soucis de fonctionnaire. Il allaitdans les maisons où l’on dînait bien, et plutôt chez les légitimistes. Le préfet de Louis-Philippe ne l’ayant point invité au dîner de la St-Philippe, il ne se rendit pas au bal qui suivit, et comme on lui demandait pourquoi on ne l’avait pas vu le jour de la fête du roi :
— « Quel roi ? demanda le consul d’Angleterre.
— Mais... le roi des Français ! — Ah ! vous voulez dire le duc d’Orléans ?... J’ai envoyé à la soirée mon valet de chambre ».
A cette époque. Brummell avait cinquantecinq ans, et ce n’était plus — hélas ! — qu’un vieux beau dans des vêtements démodés. Sans doute, il s’habillait toujours avec le même soin qu’autrefois, le nœud de sa cravate était toujours miraculeux, mais ses costumes, naguère parfaits, semblaient aujourd’hui un peu usés...
« Il portait, nous dit Jesse, un gilet de cachemire qui devait avoir coûté une centaine de louis ; le fond en était clair, et quoiqu’il eût déjà subi plusieurs hivers, il était aussi bien conservé que Brummell lui-même, peut-être parce que la redingote était toujours boutonnée ».
LES DANDYS
— Ainsi Brummell fermait sa redingote pour ménager son gilet ! — « Chaque cheveu bien à sa place, le chapeau légèrement incliné sur le côté, bien ganté, et son parapluie sous le bras, le corps un peu penché, et le nœud de sa cravate se mirant dans des bottes brillantes, il sortait de l’ hôtel marchant sur la pointe des pieds. Dans les premiers temps de son séjour à Caen, le Beau portait généralement une canne, mais, comme dans ce pays le baromètre est souvent au variable, et comme la chance seule de la pluie l’alarmait extraordinairement, il prenait presque toujours un parapluie, qui était protégé par un étui en soie aussi symétriquement adapté que son habit. La tête du parapluie était un portrait de George IV, en ivoire ; le portrait n’était pas flatté, et c’est peut-être pour cela que Brummell le portait. Dans la rue, il n’ôtait jamais son chapeau à personne, pas même à une dame, il aurait eu trop de peine à le remettre bien en place, car il le posait invariablement avec le plus grand soin ; de plus son toupet aurait pu être dérangé, catastrophe qu’il fallait éviter à tout prix. Quand il faisait beau, il rendait le salut de ses amis par une légère inclination de tête ou par un signe delà main. Quand le temps était mauvais, il était trop
GEORGE BRUMMELL, ESQ
occupé à choisir les pavés pour voir autre chose. Lorsque je sortais avec lui et que la rue n’était pas propre, — ajoute le capitaine Jesse — il ne manquait jamais de me prier de me tenir à distance, consigne que j’avais appris à exécuter mécaniquement ».
Malgré tout, Brummell, consul d’Angleterre, faisait encore figure à Caen. Sans doute, il n’avait plus cette élégance discrète, cette « convenance exquise » dans ses habits dont parlait Byron ; et le Dandy irréprochable qui disait naguère : « Un homme bien mis ne doit pas être remarqué », n’était plus alors qu’un vieux gentleman un peu excentrique. Mais son titre officiel sauvait tout. — Or, un jour, dans un rapport à lord Palmerston, il écrivit, par boutade, que le consulat de Caen était inutile. Le ministre répondit en supprimant le poste. Et, du jour au lendemain, Brummell se vit sans ressources, en proie à ses créanciers, malade d’une attaque de paralysie, misérable, piteux. C’est alors qu’il écrivit tristement à lord Alvanley : « Bappelez-vous quel Beau j’étais, autrefois ! » Pour comble, son banquier de Calais, qu’il n’avait point remboursé et qui n’avait plus désormais de garantie, le fit mettre en prison. Ainsi l’ancien ami du prince de
(ïalles, l’hôte de Carlton, le Dandy raffiné, insolent, merveilleux, se trouvait enfermé avec des vagabonds pouilleux — et si mal nourri ! « Je ne puis m’empêcher de vous écrire quel abominable dîner on m’a envoyé hier au soir, mandait-il à un de ses amis qui s’était chargé de lui commander ses repas chez le traiteur. Une seule côtelette, large comme un écu de cent sous et enveloppée dans un papier graisseux ; ensuite le squelette d’un pigeon, volatile dont jusqu’à présent je n’avais jamais soupçonné l’existence. Je dois mentionner, pour ne rien omettre, une demi-douzaine de pommes de terre accessoires. Et tel a été mon dîner après douze heures de diète ! Si l’on ne m’envoie rien de meilleur et de plus substantiel, je serai contraint à emprunter une tranche du bouilli avec lequel on fait la maigre soupe de mes voisins les brigands ».
Cependant un certain Armstrong, sorte d'agent d’affaires qui s’était attaché à Brummell, avait fait le voyage de Londres. Une souscription, patronnée par le duc de Beaufort et par lord Alvanley, s’organisa, qui permit de payer non seulement le banquier, mais encore tous les autres créanciers. Et le Dandy sortit de prison. Quelque temps, il vécut sur l’argent qui restait
GEORGE BRUMMELL, ESQ
de la souscription. Puis il dutvendre ses derniers bijoux, ses flacons d’argent. Ses habits, qu’un petit tailleur de Caen consentait à lui retourner pour rien, étaient troués. Un jour vint où il lui fallut renoncer à ses cravates blanches, car il ne pouvait plus payer sa blanchisseuse. Brummell sans cravate ! Il noua autour de son cou une soie noire quelconque, et il écrivit tristement sur l’album d’une de ses amies, au-dessous d’un amour joufflu et d'un arc brisé, ces mots symboliques : The broken bow, le beau, l’arc brisé (1).
Une seule passion vivait encore en lui : la gourmandise. Il dépensa, à la lettre, sa dernière guinée chez le pâtissier. Sa vanité même, où il avait puisé la force d’être presque un héros, sa vanité ingénieuse, humouristique, incomparable, capitulait devant son estomac. A table d’hôte, il flattait les convives pour obtenir une flûte de champagne. Les habitués de l’hôtel où il logeait n’avaient pas le courage de lui disputer les meilleurs morceaux ; mais quelque nouvel arrivé se servait quelquefois trop bien : de quel oeil sévère l’ancien dandy accablait alors celui qui avait pris la dernière aile du poulet !
(1) Bow signifie à la fois : beau et arc.
LES DANDYS
de quel geste amer, il renvoyait le plat où il n’aurait eu à glaner que le cou ou le pilon !
Ainsi Brummell descendit de degré en degré. 11 en vint dans la rue à susciter les quolibets, les facéties. « Peu à peu les enfants apprirent à outrager cet être sans protecteurs lorsqu’il se traînait péniblement, en s’appuyant le long des murs (1), vers quelque demeure hospitalière. En lin de compte une seule famille lui resta fidèle... On lui réservait toujours une place au coin du foyer, et il y venait dormir paisiblement en attendant l’heure du thé ». Puis il tomba tout à fait dans le gâtisme. 11 ne quittait plus sa chambre. Un jour, un étranger passant à Caen demande à voir Brummell : « Le dandy a placé sa perruque sur son genou, et, en une hébétude, la graisse d’huile antique. L’étranger, désireux d’animer cette face..., crie au malade une nouvelle déjà ancienne, mais bien faite pour l’émouvoir : — « M. Brummell, M. Brummell, le roi George IV est mort ! » Bien. — « George IV, le prince de Galles ! » Bien encore. — « Le prince de Galles. Big Ben ! » Toujours rien. Et, hochant la tête en manière
(1) Il avait été atteint de paralysie.
GEORGE BRUMMELL, ESQ
de démenti, l’ancien Beau continuait à oindre sa perruque (1). »
Pourtant cette intelligence alourdie s’animait encore quelquefois. Certains soirs, il faisait allumer les bougies de sa chambre, ouvrir la porte grande. Puis il s’annonçait à lui-même, à haute voix : « Son Altesse Royale le prince de Galles, lady Coningham, lord Yarmouth... » tous les plus hauts noms des Trois-Royaumes. Et il allait recevoir ses invités à la porte, il les accompagnait, il leur offrait des rafraîchissements, il causait avec eux — jusqu’à ce que son étrange hallucination cessât, et qu’il se mît à pleurer à chaudes larmes...
— Enfin, celui qui avait été George Brummell mourut le 30 mars 1840, gâteux, dans un asile.
(1) Contades, op. cit., p. 37.
LE COMTE D’ORSAY
(Lithographie appartenant à M. L. Henry Lecomte
LE COMTE D’ORSAY
« Les Français sont jolis assurément... »» Mm0 de Sévigné.
D’Orsay (l) débarqua en Angleterre avec son cousin le duc de Guiche, au printemps de 1821. C’était un beau garçon, bien fait, large
(1) Il était né le 4 septembre 1801, du général d’Orsay et d’Eléonore de Franquemont, fille naturelle du prince de Wurtemberg et d’une certaine Mrs. Sullivan. Il mourut à Paris le 4 août 1852. Il s’appelait Gédéon-Gaspard-Alfred de Grimaud, comte d’Orsay et du Saint-Empire. D’ailleurs sa noblesse, dont il était fort vain (Cf. une lettre de lui dans l’Intermédiaire des chercheurs, t. XXXVI, col. 231), ne datait que du xvme siècle. Ses armes étaient d’azur, à la fasce d’argent, accompagné en chef d’un croissant du même, accosté de deux étoiles d’or, et, en pointe, d’une carpe d’argent nageant sur une rivière du même. Il était sans doute de la même famille que Grimod de la Reynière qui
LES DANDYS
d’épaules et mince de taille, avec une petite ligure régulière et spirituelle, et beaucoup d’élégance dans les manières (1). 11 avait vingt ans. Quinze jours après son arrivée, il se faisait déjà suivre d’une cour de fashionables qui l imitaient de leur mieux ; au bout d’un mois, tout ce qui se piquait d’élégance ne jurait plus que par lui : il avait relevé le sceptre de Brummell.
« Rien ne réussissait, àLondres, comme l’insolence » (2). En effet, car elle distrait, elle fouette, elle excite ces gentlemen spleenetiques, ligot— tés dans leurs préjugés comme des momies dans leurs bandelettes. — C’est à sa paradoxale insolence que Brummell dut son succès : il secoua durement l’ennui anglais ; les snobs, ses
portait les mêmes armoiries. — Sa vie a été racontée par le comte G. de Contades (Le comte d’Orsay, physiologie d’un roi de la mode; Paris, 1890, in-12), qui s’est surtout servi des publications autobiographiques de lady Blessington : The idler in Italy, The idler in France, Conversations of the countess of Blessington with lord Byron, et de R. R. Madden : The literary life and correspondance of the countess of Blessington. ( London, 1855, 3 vol. in-8).
(1) Voir son portrait par Aubry, publié dans Ylllustration en septembre 1852, et reproduit par Contades, ouvr. cité, p. 3. Nous en reproduisons ici un autre d’après une gravure que M. L. Henry Lecomte nous a très aimablement communiquée. Il en est enfin un troisième dans The Fraser’ s Magazine, t. X (1834), p. 645.
(2) Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe (éd. Biré), t. IV, p. 247.
LE COMTE D ORSAY
esclaves, il les traita comme un vil troupeau ; il fit régner autour de lui une sorte de terreur humouristique qui amusa. — Or, d’Orsay sut aussi stimuler l'imagination anglaise, mais ce ne fut pas par la violence. Dans cette triste Londres où tous les hommes promènent avec les mêmes gestes des figures qui n’expriment que la correction niaise, la discipline, l'ennui respectueux, où les femmes sont communément laides et sans ragoût, il fut impertinent et français à miracle. 11 se mit « à galoper dans Hyde-Park, à sauter des barrières, à jouer, à tutoyer sans façon les dandys » (1). 11 eut de la cordialité, de l’éloquence, de la gaieté et de l’esprit. Enfin, comme naguère Brummell, mais par des moyens inverses, il amusa, et c’est pourquoi il régna.
Il fréquentait sans nul doute à Almack’s, « bal public sous le patronage des plus grandes dames du West-end. Là se rencontraient les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un piège à femmes tendu à travers les quadrilles; à la tête des jeunes se
(1) Chateaubriand, toc. cit., p. 248. — Chateaubriand ne pouvait souffrir d’Orsay, non plus que lord Clanwilliam et les autres dandies, nous dit le comte de Marcellus. Chateaubriand et son temps. (Paris, 1859, in-8, p. 267).
LES DANDYS
distinguait lord Clanwilliam, fds, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des choses admirables : il courait à cheval à Richmond et revenait à Almack’s après être tombé deux fois. 11 avait une certaine façon de prononcer à la manière d’Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots, les affectations de langage et de prononciation changeant, dans la haute société de Londres, presque à chaque session parlementaire, un honnête homme est tout ébahi de ne plus savoir l’anglais, qu’il croyait savoir six mois auparavant. En 1822, le fashionable devait offrir au premier coup d’œil un homme malheureux et malade; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées en dédain de l’espèce humaine; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l’être... » (1).
(1) Chateaubriand, loc. cit., pp. 245-G. — Aujourd’hui [1839] ce n’est plus cela, ajoute Chateaubriand. Le dandy doit avoir un air conquérant, léger, insolent ; il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Elisabeth, ou comme le disque radieux du soleil; il décèle la Gère indépendance de
LE COMTE D ORSAY
<( Vous avez réussi à Londres mieux que personne depuis le règne de Charles 111 », écrivait plus tard lord Byron à notre d’Orsay (1). Dès ses débuts, en effet, il avait su imposer ses manies à son peuple de snobs romantiques, et ceux-ci s’étaient mis à copier ses fantaisies avec un sérieux touchant, mais qui sans doute lui prêtait à rire. On raconte qu’un jour, comme il revenait d’une promenade à cheval, il fut surpris par une pluie torrentielle : il risquait fort de s’enrhumer, lorsqu’il avisa un matelot, couvert jusqu’aux genoux d’une longue veste en gros drap, qui fumait tranquillement sa pipe au milieu de l'orage. — « Veux-tu me vendre ton habit, mon brave ? lui demanda le dandy. — Mais... i\l y lord... — Voici dix guinées ». Et une demi-heure plus tard, d’Orsay faisait son entrée au Park, revêtu de la veste du marin, qu’il avait
son caractère en gardant son chapeau sur sa tète, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises en admiration sur des chaises devant lui ; il monte à cheval avec une canne qu’il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques dandys radicaux, les plus avancés vers l’avenir, ont une pipe... Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps que je mets à les décrire... »
(I) Thomas Moore, Mémoires de Byron, trad. par Mme Louise Svv. Belloc. Paris, 1830, in-8, t. V, p. 251.
LES DANDYS
passée par-dessus son costume. La pluie avait cessé ; c’était l’heure fashionable. Le lendemain, dix cavaliers se montraient avec de longues et larges vestes, et notre moderne paletot était inventé (1).
Sans doute cette anecdote est légendaire. Mais du moins faut-il que d’Orsay, pour que ses contemporains lui puissent prêter de telles histoires, ait été l’objet d’un prodigieux engouement. D’ailleurs son succès dura près de vingt années : alors qu’il était perdu de dettes et forcé de prendre mille précautions pour ne pas rencontrer ses fournisseurs, l’idolâtrie des snobs n’avait pas diminué. Et pourtant il n’avait jamais eu que fort peu d’argent pour soutenir sa gloire, car sa famille avait perdu ses biens pendant la Révolution, et son père ne lui avait laissé qu’un patrimoine des plus médiocres. Dès son arrivée
(I) Cette anecdote est extraite des Salons d’autrefois, souvenirs intimes, par la comtesse de Bassanville. (Paris,
s. d., in- 12, t. I, pp. 155-7). Ces souvenirs sont un recueil de potins, pris à diverses sources, notamment aux Guêpes d’Alphonse Ivarr, et ils ont été composés par Mme Lebrun. (Voir A. Ivarr, \e Livre de bord, t. III, pp. 43-44). — Eugène Sue dans Mathilde (nouv. éd. Paris, Flammarion, s. d.,
t. I, p. 21), fait remarquer, au sujet de deux élégants, que, « quoiqu’il fît très froid, ni l’un ni l’autre n’étaient défigurés par ces abominables sacs, si mal imités du north-west des marins anglais, et appelés paletots par les tailleurs français ».
LE COMTE D’ORSAY
à Londres, le roi d’Orsay avait dû penser à sa liste civile... Heureusement, il plaisait aux femmes, et il rencontra lady Blessington.
C’était une jolie personne (1) qui, à quinze ans, avait été mal mariée à un certain Maurice Saint-Léger Farmer, capitaine ivrogne, qui trépassa en se laissant choir par une fenêtre, un jour qu’il avait trop bu. Sa femme n'avait pas attendu qu’il fût mort pour reprendre sa liberté, car elle l’avait quitté trois mois après ses noces, et s’était mise à chercher la fortune. En 1809, Mrs. Farmer se trouvait à Dublin et Thomas Lawrence faisait son portrait (2) ; elle y paraît d’une beauté un peu vulgaire, mais ses yeux sont fins, et c’est sans doute par sa fraîcheur et sa gaîté qu’elle sut prendre et retenir un
(1) Elle s’appelait Marguerite Power, et elle était née en 1790 de Edmond Power et de Ellen Slieehy. (Cf. Madden, ouvr. cité, 1. 1, pp. 484-522.)
(2) Conservé aujourd’hui à Londres, dans la collection Wallace. — Voy. aussi la Revue de Paris, XXVIII (1836), p. 137, et son Book of beauty, cité plus loin.
LES DANDYS
lord Blessington qui, après deux ans de liaison, l’épousa et la lit grande dame.
Or, Charles John Gardiner, baron Mountjoy, comte de Blessington, était un fort noble seigneur, abondamment nourri de bœuf et de port-wine, qui menait dans ses domaines d’Irlande une vie heureuse et extravagante. 11 dépensait largement ses énormes revenus en fêtes de toutes sortes, surtout en représentations théâtrales qu’il organisait dans son château. Un soir, bien longtemps avant qu’il eût connu Marguerite Power, il avait vu paraître à l’une de ces représentations, une actrice, Mrs. Brown, qu’il n’avait plus voulu laisser partir ; il l’avait épousée après en avoir eu deux bâtards, et elle lui avait donné encore Harriett Anne, puis Luke Wellington Gardiner, héritier de la fortune et du nom paternels. Enfin, cette féconde lady étant morte en 1814, son époux se consola grâce à l’amour de la belle Mrs. Farmer, dont il fit la seconde comtesse de Blessington, quand elle eut été débarrassée de son ivrogne de mari (1817).
D’Orsay fut présenté aux Blessington, dès son arrivée à Londres (I ). Il plut à la femme et
(1) C’est ce que dit M. de Contades, p. 19. — M. du Pontavice de Heussey ( L'inimitable Boz : étude historique
LE COMTE DORSAY
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le mari se prit d’une belle passion pour lui. Sans doute, sa vivacité et son impertinence françaises surent distraire le lord blasé et endormi, tandis que sa galanterie et sa jolie tournure séduisaient la sensible lady. Puis il était artiste, dessinait et peignait des miniatures (1), il sculptait même, il écrivait aussi, non sans grâce (2), et la comtesse de Blessington, qui devait par la suite produire une quantité de romans mondains, tenait déjà bureau d’esprit dans son salon de Saint-James’s square, où elle recevait Canning, Thomas Moore, Mathews.
Kemble, avec lord Castelreagh, lord Palmerston, lord Russel, et bien d’autres.
Bref, d’Orsay fut comme adopté par le couple des Blessington, et au bout de peu de temps il commanda en maître dans leur hôtel. Il ne paraît pas d’ailleurs que son autorité mondaine ait été jamais compromise en rien par la situation assez étrange qu’il s’était faite. C’est que tout semble dû à certains hommes, et, sans doute,
sur la vie et l’œuvre de Ch. Dickens; Paris, 1889, in-8, p. 174) écritque d’Orsay connut les Blessington le 15 novembre 1822, à Valence où il était en garnison.
(1) Il était élève d’Isabey et fréquentait son salon à Paris (Comtesse de Bassanville, Salons d’autrefois, t. I, p. 155.)
(2) Il rédigeait à cette époque une sorte de journal où il relevait les ridicules de la société anglaise et dont lord Byron, qui le vit, fit plus tard de grands éloges.
LES DANDYS
d'Orsay savait ignorer avec élégance qu’il était entretenu. Puis, paraît-il, les mœurs anglaises s’accommodent mieux que les nôtres d’un parasitisme de cette sorte (1). Quand les Blessington partirent pour l’Italie, ils emmenèrent trois grands fourgons remplis de leurs bagages, une quantité de domestiques, leur sœur et bellesœur, miss Anne Power, Charles Mathews et le comte d’Orsay. Personne ne s’en étonna.
Quel magnifique sujet d’émotion, cette Italie de 1823 ! « Plus accessible qu’au siècle dernier, elle n’était pourtant point encore ouverte aux excursionnistes de toutes catégories. Il fallait pour la voir, et surtout pour la bien voir, de la naissance, de l’or et de l’esprit (2) ». Ce n’était point l’immense et admirable musée d’aujourd’hui, où les chemins de fer conduisent sans risques les curieux devant le geste de
(1) Dit M. de Contactes, p. 19.
(2) Contades, p. 37.
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l’Apoxyomène ou la candeur souriante des fra Angelico. L’Italie de 1823, l’on devait soulîrir pour la posséder : lorsque, après des jours et des jours de voiture, après avoir échappé aux exigences des hôteliers, à la mauvaise foi des postillons et à la tyrannie soupçonneuse de cette police qui faisait si peur à Stendhal, on arrivait en quelque cité, il fallait chercher, intriguer ou payer cher pour voir toutes ces belles choses, qui gisent aujourd’hui commodément dans les vitrines des musées, où elles semblent mortes pour l’éternité. Alors, les toiles ornaient les palazzi des princes besoigneux, les objets admirables servaient dans les églises, et les marbres vivaient au milieu des rues, loin du fracas scientifique des tramways. Puis dans chaque loge de cette Scala de Milan, où Arrigo Beyle fut si heureux, les amants supportaient toujours tragiquement leurs amours ; et Rome pouvait voir le pape et les garde-nobles en costume passer parmi ses ruines, où Chateaubriand avait erré; et à Venise, on se masquait toujours; et Naples bouillonnait encore contre ses rois. On trouvait « de petites capitales à chaque tournant de route, des principicules au fond de chaque palais, des cardinaux dans tous les carrosses, et des brigands sur tous les
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rochers (1) ». C’était l’Italie des carbonari, frémissante avec passion sous le joug étranger, et où lord Byron, théâtralement tourmenté par son âme orageuse, se préparait à partir pour combattre et mourir en défendant la Grèce.
Le grand Anglais, alors dans tout l’éclat de sa gloire fantasque, s’était établi à Gênes depuis l’automne de 1822. Il abritait luxueusement, dans une vaste maison qu’il avait louée, la fin de ses amours avec la blonde comtesse Guiccioli (2). Un jour, il vit arriver chez lui deux gentlemen et une lady qui se présentèrent : c’étaient le comte et la comtesse de Blessington qui, en compagnie de leur ami d’Orsay, commençaient la visite des curiosités d’Italie. Chose étonnante, lord Byron les accueillit fort bien ; quoique deux d’entre eux fussent de ses compatriotes abhorrés, il se
(1 ) Contactes, p. 37.
(2) Un certain général Morandi, ancien carbonaro qui avait pris du service en Grèce, avait eu entre les mains la correspondance de Byron avec Mme Guiccioli. Le poète écrivait en anglais et son amie lui répondait en italien sur ses lettres mêmes, entre les lignes, à l’encre rouge. Dans une de ces lettres, la Guiccioli écrivait : « Comment faut-il te prouver mon amour ? » et Byron lui répondait : « En ne m’accordant jamais ce que ma fureur te demande sans cesse, afin que notre amour reste éternellement beau et au-dessus de l’humanité ». O romantisme! (Maxime du Camp, Souvenirs littéraires.)
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montra plus que poli, cordial, et il leur conseilla de louer une villa, nommée il Paradiso, non loin de la sienne (1). Lady Blessington et d’Orsay, curieux d'un tel héros, acceptèrent avec joie, et ils n'eurent point de peine, sans doute, à décider lord Blessington.
Dès l’abord, notre d’Orsay avait plu au poète. « 11 a tout l’air d'un Cupidon déchaîné (2), écrivait Byron (3) ; c’est un des rares échantillons que j’aie vu de notre idéal d’un Français d’avant la Révolution. » Sans doute le jeune homme avait su flatter son hôte avec grâce, admirer considérablement ses vers, ne pas ignorer ses aventures. Puis il lui avait fait montrer par lord Blessington (4) un journal qu’il avait rédigé au temps de son premier séjour à Londres, et où il raillait cruellement les mœurs et les coutumes anglaises. Du coup,
(1) Th. Muore, Mémoires de Byron, t. V, p. 251.
(2) Byron emploie de nouveau cette expression en parlant de d’Orsay dans une lettre à lord Blessington (Lady Blessington, Conversations..., p. 17); il y répète que d’Orsay « parait posséder toutes les qualités requises pour avoir ligure dans les Mémoires de son beau-frère ». Il veut parler des Mémoires de Grammont, par Hamilton : d’Orsay était allié aux Grammont.
(3) Le 2 avril 1823. (Moore, Mémoires de Byron, t. V, pp. 247-8.)
(4) Qui nous donne ici une preuve piquante de son affection pour son jeune ami.
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Byron fut tout à fait conquis : cette satire d’une société qu’il haïssait était à son endroit le plus délicat des compliments. Il s’en montra enthousiasmé. « Le comte d’Orsay pénètre le secret de l’ennui anglais, et cela à vingt-deux ans ! dit-il dans une lettre à lord Blessington (1). Je n’aurais jamais pu pousser cette découverte aussi loin : il est nécessaire d’être Français pour cela ». Il supplia le jeune homme de publier cette production « extraordinaire », « formidable », en changeant seulement quelques noms (2). D’ailleurs d’Orsay se garda bien de suivre ce conseil ; loin de là, il brûla lui-même son journal quelques années plus tard. Fut-ce par crainte de causer un gros scandale, malséant à un homme d’esprit ? Sans doute ; mais on peut bien croire que ce fut aussi parce qu’un homme d’esprit qui a reçu du grand Byron des compliments retentissants (3) peut trouver profitable de s’en tenir là.
(1) Contades, pp. 26-27.
(2) Moore, Mémoires de Byron, t. Y, p. 257. — R. Madden, t. III, p. 406 sq., publie un certain nombre de lettres du comte d’Orsay qui sont fort vives, mais qui manquent de style (Cf. ci-dessous V Appendice A.) C’était peut-être le cas de ce fameux journal.
(3) Les lettres où Byron parlait du comte d’Orsay furent publiées par Moore et par lady Blessington, et d’Orsay en avait lui-même conservé quelques-unes qu’il montrait
LE COMTE D’ORSAY
Pendant deux mois, lord Byron fréquenta assidûment chez ses nouveaux amis, et lady Blessington tint soigneusement registre de ses discours qu’elle publia par la suite avec un succès colossal. Elle était « très jolie, même le matin, genre de beauté que le soleil d’Italie n’éclaire pas aussi souvent que les llambeaux » (1) : donc, elle lit lire au poète de ses vers, qu’il trouva bons (2), puis elle obtint qu’il en écrivît pour elle (3), puis qu’il posât devant d’Orsay, et celui-ci dessina un portrait qui commença sa réputation (4). Enfin la dame voulut continuer son voyage : elle avait vu Byron, il était temps de passer aux autres curiosités d’Italie. — Le Ier juin 1823, veille de son départ, elle pria le poète à dîner, et ce romantique héros eut le pressentiment qu’il ne la reverrait jamais. Quelques mois après, il
volontiers, s’il faut en croire Arsène Iloussaye ( Les Confessions. Paris, 1891, in-8, 6 vol., t. II, p. 379).
(1) Byron à Moore (Moore, Mémoires de Byron, t. V, p. 248) .
(2) Byron à lord Blessington (Moore, p. 28).
(3) Moore, pp. 251-52. — Contades, pp. 32-33. — Dès 1828, les Annales romantiques publiaient, avec leur traduction, les Vers adressés à milady Blessington par lord Byron, sans oublier la Réponse de lady Blessington, en vers également (pp. 332-9).
(4) Publié plus tard, en tête des Conversations de lady Blessington.
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expirait tragiquement à Missolonghi, et la belle lettrée conservait en souvenir de lui une grammaire arménienne qu’elle avait bien gagnée, tandis que d’Orsay portait à son doigt une bague de lave, que le grand Byron lui avait donnée « parce qu’elle convenait très bien au feu de son âge et de sa nature ».
En quittant Gênes, les Blessington s’en furent à Rome avec leur suite, puis à Naples, où ils menèrent l’existence délicieuse qu’une immense fortune permet à ceux qui savent se ruiner avec un peu d’esprit dans les plus doux paysages du monde. Pendant que son mari parcourait la Méditerranée, en compagnie de quelques bonnes bouteilles, sur un yacht qu’il avait acheté à lord Byron, lady Blessington donnait dans son palazzo des fêtes superbes où triomphait son d’Orsay ; et celui-ci aurait pu se contenter de mener, dans la belle maison de ses amis, une vie heureuse et exempte de soucis. Mais il n’oubliait pas le soin de sa fortune : lord Blessington pouvait disparaître, que deviendrait-il quand son amie serait réduite à son douaire ? Voici ce qu’il imagina.
Luke Wellington, le seul fils légitime de Blessington, était mort depuis quelques mois : donc son père se trouvait libre de faire son
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testament à peu près à sa guise. D’Orsay entreprit aussitôt d’hériter : il travailla à persuaderai! brave lord de lui donner l’une des deux iilles légitimes qui lui restaient, en la nommant légatrice universelle. Il n’eut pas grand peine à réussir : lord Blessington l’aimait et lady Blessington aussi : pour assurer l’avenir de son ami, elle le mariait à sa belle fille, n’est-ce pas là une tendresse bien raffinée ? — Les noces du comte Alfred d’Orsay avec Harriett Gardiner eurent lieu à Borne en 1827. La jeune fille avait quinze ans, mais elle n’était point sotte. Au bout d’assez peu de temps, elle comprit la situation ; lord Blessington était mort ; elle laissa son mari à sa belle-mère, et s’en fut vivre seule, gardant l’héritage (I). Ainsi elle se vengea... Pauvre Harriett! C’était un étourdissant héros, pour une pensionnaire, que ce brillant d’Orsay.
Après six ans de séjour en Italie, les Blessington passèrent en France, et ils vinrent habiter, à Paris, un hôtel immense qui avait appartenu au maréchal Ney. C’est là que, peu après leur installation, Blessington fut rapporté mourant, le 20 mai 1829 : une attaque d’apoplexie l’avait terrassé alors qu’il se promenait a
11) D’ailleurs, lord Blessington avait mangé une bonne partie de sa fortune.
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cheval aux Champs-Elysées. Sa femme et son ami le pleurèrent décemment ; puis ils se mirent à recevoir tout Paris, car d’Orsay, élégant et spirituel, brillait dans le monde, et lady Blessington ne voyait pas de félicité plus grande que de tenir un salon.
C’était alors, bien plus que maintenant, l’ambition suprême pour une femme d’un peu d’esprit. Aujourd’hui, les « salons » sont rares : les spectacles de toutes sortes font une concurrence terrible à ces dames du monde. Mais, sous Charles X, on allait relativement peu au théâtre et l’on ignorait nos « premières », nos restaurants de nuit et nos music-halls : un homme répandu, un homme à la mode faisait réellement des visites pour se distraire, une femme de la société ne connaissait pas d’autre plaisir que de donner à causer, et créer un salon devenait naturellement le but de sa vie. « Elle y appliquait toute son intelligence, y sacrifiait tous ses autres goûts, ne se permettait plus, du moment qu’elle en avait conçu le dessein, aucune autre pensée, ni distraction, ni attachement, ni maladie, ni tristesse — nous ditMmed’Agoult, quiensavait quelque chose (1).
(1) Daniel Stern (Mme d’Agouit) Mes souvenirs (Paris, 1877, in-8»), pp. 347-8.
LE COMTE D ORSAY
— Elle n’était plus ni épouse, ni mère, ni amante, que secondairement. Elle ne pouvait avoir en amitié qu’une préférence : la préférence pour l’homme le plus considérable, le plusinfluent, le plus illustre : un Chateaubriand, un Pasquier, un Molé, un Guizot... » (On dirait aujourd’hui un Paul Hervieu, un Anatole France, un Paul Deschanel). — Au reste, sousCharlesX, il n’y avait encore que fort peu de salons littéraires. C’était surtout le faubourg Saint- Germain, alors tout puissant, qui recevait, et il n’admettait guère les artistes, ni les gens de lettres, à moins qu’ils ne fussent « nés » comme M. le vicomte d’Arlincourt ou M. le comte de Vigny (1). Lady Blessington dut scandaliser les douairières en accueillant, à côté de l’ambassadeur lord Stuart de Rothesay, du duc d’Hamilton, de lord Pembroke, de lord Palmerston, des littérateurs comme Mathews ou William Spencer, et des acteurs comme Young ou Kemble.
Aussi bien son ami d’Orsay se déclarait-il las de « la société de la vieille Cour ». A Paris en 1829, comme à Londres sept ans plus tôt, il conduisait fort allègrement la mode. L’hiver, il
(I) Voir plus loin le chapitre consacré à Eugène Sue.
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était des premiers à remettre en honneur les traîneaux, et son « dragon » que tirait à un train d’enfer un cheval café au lait couvert d’une peau de tigre, faisait retourner les passants (1). Puis il favorisait de son mieux les courses, nouvellement acclimatées en France : sa casaque verte triomphait au Bois de Boulogne et, non content de faire courir des jockeys, il voulait monter lui-même ses chevaux (2).
Le 27 juillet 1830, lorsque la Révolution éclata, il était à Paris avec lady Blessington. Il essaya en vain de sauver un portrait du Dauphin par Lawrence, qui se trouvait au Louvre : quand ses serviteurs vinrent le chercher, le tableau était déjà détruit. S’il en faut croire son amie, il était fort populaire : un soir qu’il écoutait un orateur en plein vent, quelques-uns des auditeurs le reconnurent et se mirent à crier : « Vive le comte d’Orsay ! » 11 eut, ajoute lady Blessington, quelque peine à se dérober aux ovations. Hélas ! cela se passait dans les derniers temps de son séjour à Paris. Le beau comte d’Orsay allait être forcé d’aban-
(1) On peut compléter la description de lady Blessington citée par Contades (pp. 60-61) par une lithographie représentant le traîneau et reproduite par M. Henri Bouchot, La Restauration (Paris, s. d., gr. in-8), p. 269.
(2) Le 4 mars 1830, il prend part à une course au clocher.
LE COMTE 1) ORSAY
donner la ville où il était célèbre, pour s’aller débattre, dans la brumeuse Londres, parmi les soucis d’argent.
Car lady Blessington, veuve, se trouvait réduite maintenant à üO.OOO francs de rente, et c’était très peu pour une femme habituée à voyager avec une dizaine de domestiques, plusieurs fourgons de bagages et un d’Orsay. Elle vint s’installer à Londres, où elle loua, Seamore Place, une maison appartenant à lord Mountford qui lui parut des plus modestes. A vrai dire, si cet hôtel était un peu moins grand que son ancien palais de Saint James’s Square, du moins n’était-il pas meublé avec un luxe moins ingénieux. Elle soignait ses attitudes en femme de lettres et tout chez elle était disposé afin de produire de l'effet. Un Américain nous décrit ainsi une visite à Seamore Place qui lui avait laissé une impression inoubliable : « Dans une longue bibliothèque, remplie de glaces et de livres richement reliés, je trouvai lady
LES DANDYS
Blessington. Ce que je vis en entrant était fait pour charmer. Une femme d’une remarquable beauté, à demi-enfouie dans un fauteuil de satin jaune, lisait à la lueur d’une superbe lampe suspendue à la voûte de la pièce. Partout des sofas, des ottomanes, des bustes, des tables chargées de précieux bibelots. Et sur l’une d’elles, une main blanche et délicate pressant artistiquement le dos d’un livre, entre des doigts chargés de diamants (1) ». Voilà certes un spectacle très préparé, mais à tout prendre n’est-ce pas un délicieux spectacle ? Sans doute lady Blessington, bas-bleu mondain, mettait une extraordinaire affectation à aimer les choses de l’esprit, — mais, du moins, elle les aimait. Puis elle était d’une beauté qui supprime bien des ridicules.
Comme le brave Américain serrait la main qu’elle lui tendait, le comte d’Orsay, souriant et fashionable, entra dans la pièce. 11 habitait alors non loin de son amie, chez qui il fréquentait constamment. Son élégance frappa le visiteur, qui s’écrie naïvement dans son récit : « C’est le plus bel homme que j’aie jamais vu, et, je puis dire, le mieux habillé ». Le comte
(1) Willis, Pencillings by the way, p. 355, cité par Contactes, p. 78.
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avait retrouvé tout son succès d'autan, et, comme autrefois, les snobs copiaient avec leur lourde passion ses costumes, ses manières, sans réussir à copier son esprit. Adoptait-il une habitude, elle devenait tout aussitôt à la mode. Une fois qu’il s’était fait par aventure un duel avec un homme qui tirait admirablement, quelqu’un, raconte-t-on, s’en fut dire à son adversaire : « — Savez-vous bien que c’est à une mort certaine que vous vous exposez? Il va devenir élégant de se battre avec vous, tout le monde va vous provoquer, et finalement vous resterez sur le pré ». Le duelliste réfléchit et l'affaire fut arrangée. — « Heureusement que je n'ai pas envie de me tuer, conclut en riant d'Orsay, il y aurait demain trois cents suicidés à Londres (1) ».
Car il était le premier à railler le ridicule engouement dont il était l'objet. Il s’en moquait, mais il l’utilisait. Beaucoup de fournisseurs se trouvaient trop heureux qu’il daignât s’habiller
(1) Comtesse de Bassanville, Salons d'autrefois, t. I, pp. 160-162. — Son succès était tel que d’ingénieux fournisseurs avaient donné son nom à divers objets. Mme de Girardin nous parle d’un parfum : « l’eau de bouquet du comte d’Orsay ». (Le vicomte de Launay, Lettres parisiennes. Paris, 1856, in-16, 3 vol., t. I, p. 360, lettre du 26 juillet 1839). Sous le second Empire, certains grands coupés s’appelaient encore des « d’Orsay ».
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chez eux pour lui demander de solder ses commandes. Ainsi un tailleur français, récemment installé à Londres, vint un jour le supplier de lui accorder sa clientèle. D’Orsay l’écoutait sans rien dire, lorsque ses yeux se posèrent sur une toile de canevas enveloppant un costume que le tailleur portait à l’un de ses clients. — « Faites-moi un pantalon de cette étoffe-là », commanda-t-il à l’homme stupéfait. Quelques jours après, il paraissait à son club vêtu de son nouveau pantalon, et il expliquait au milieu d’un cercle d’élégants que « c’était frais et commode ». C’en fut assez, dit-on : tous les fashionables voulurent avoir des inexpressibles en toile d’emballage.
Malheureusement, on ignorait alors la force de la réclame que l’on connaît si bien aujourd’hui, et les fournisseurs n’habillaient pas toujours d’Orsay gratis. Certains impudents allaient même jusqu’à lui présenter leurs factures, et, peu après son arrivée à Londres, un bottier le fit arrêter pour une malheureuse somme de 7.500 francs. Lady Blessington paya aussitôt, mais comment aurait-elle soldé sur son misérable revenu de 50.000 francs les dépenses d’un comte d’Orsay, qui s’habillait comme Brummell et vivait comme le prince de Galles,
LE COMTE D ORSAY
— sans compter les siennes, lesquelles n’étaient pas médiocres ?
Il fallut trouver de l’argent. Elle s’y essaya, et du premier coup elle réussit. Elle publia ses Conversations avec lord Byron (1832). Le moment était fort bien choisi : la vertueuse Angleterre, qui quelques années plus tôt avait expulsé avec dégoût son grand poète parce qu’il choquait les convenances, collectionnait alors superstitieusement les moindres souvenirs du romantique héros de Missolonghi. La première édition des Conversations fut épuisée en un après-midi. Et lady Blessington prit la résolution d’écrire un grand nombre de livres qui lui rapporteraient autant d’argent.
Elle avait de la facilité : elle fit des vers, des nouvelles, des romances et des romans, le tout cruellement ennuyeux (1) ; et pourtant, pendant des années, sa littérature lui procura plus de oO.OOO francs par an. C’est qu’elle savait y jouer de la corde sensible des snobs modèles de
(1) Brummell, alors à Caen, détestait, comme de juste, d'Orsay et lady Blessington qui l’avaient remplacé. « Le roman de lady Blessington, Les deux amis, écrivait-il, me fera périr d’ennui. Lady Blessington, au déclin de sa beauté, est, comme toutes les pénitentes aristocratiques, devenue par trop sainte. Elle abuse du cilice, et vous étouffe à la lettre sous le poids de ses sermons. » (Comte G. de Contades, Brummell à Caen, pp. ”1-22.)
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Thackeray : ses romans, on peut le dire, étaient terriblement mondains. Puis elle avait aussi inventé un certain genre de keepsakes qui enchantait les âmes candides des jeunes anglaises : c’était les Books of beauty. J’en ai un sous les yeux ( I ). En frontispice, « the countess of Blessington » elle-même, couronnée afin que le lecteur n’en ignore, feuillette négligemment un livre qu’elle ne regarde point, car il faut bien, n’est-ce pas, que l’on puisse apprécier l’ovale parfait de sa figure qu’éclairent deux immenses yeux naïfs, — ainsi qu’il sied à une parfaite beauté de keepsake. A la suite de lady Blessington, ce ne sont, dans le volume, que jeunes personnes angéliquesetvirginales, Amy, Lucy, Phoebe ou Francesca, « brunes comme la nuit », a blondes comme les blés », qui nous laissent pudiquement admirer leurs teints « de
(l)Ileat’s book of beauty, 1834, with nineteen beautifully lïnishecl engravings, from draxvings by the first artists ; edited by the countess of Blessington. (London, 1834, in-8, vi-280 p.). Les Books of beauly étaient mis en vente à Londres chez Longman et déposés à Paris chez Curmer et Aubert ou chez Rittner et Goupil, comme celui de 1834. C’étaient des volumes dorés sur tranche avec des couvertures de toiles ou d’étoffes pouvant presque s’assortir à la nuance de chaque salon. Ils parurent de 1833 à 1849 sans interruption. Ce fut d’abord une affaire excellente, mais l’on s’en lassa, et, vers 1845, la pauvre lady Blessington put constater que ses Books of beauty ne se vendaient plus. (Voy. les Annales litt. et administratives des bibliophiles contemporains, année 1890, pp. 66, n. 4, et 71.)
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lys », leurs yeux « rêveurs », leurs bouches « microscopiques », et leurs lèvres « de corail », non moins que leurs cous « de cygnes », leurs seins « d'albâtre » ou leurs pieds « mutins ». Le texte, dû en partie seulement à lady Blessington, se compose de nouvelles sentimentales et de vers on ne peut plus poétiques. Tout cela devait exalter au dernier point des âmes romanesques de 1834, — et celles-ci enrichissaient en retour la belle comtesse.
Mais, non plus que d’Orsay, lady Blessington n’aurait su se contenter d’un revenu quelconque : il lui fallait aller jusqu’aux dettes afin de se sentir riche. Elle venait de quitter son habitation de Seamore Place pour s’installer à Gorellouse, unegrande maison de South-Kensington, entourée d'un vaste jardin. Là, ce n’étaient que fêtes et réceptions continuelles. Dans ce véritable hôtel de Rambouillet, dont le comte d'Orsay faisait les honneurs, toute l’Angleterre élégante et lettrée fréquenta : Thomas Moore, James Smith, goutteux et malin comme notre Scarron, les deux Bulwer(l), Browning, Isaac Disraeli, puis son fils Benjamin, le futur premier ministre et comte Beaconsfield, prétentieux, mordant, auteur de romans à clef et qui
(1) Edward Bulwer a peint d’Orsay dans son Pelham.
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fut à la fois un grand homme et un charlatan, Thackeray, amer, Dickens, aimable, et lord Wellington, lord Brougham, lord Chesterfield, bien d’autres encore. Les Français sont très aimablement accueillisàGore-House : le vicomte d’Arlincourt, légitimiste, convenable et romantique, Ledru-Rollin, a ce pauvre petit Louis Blanc, dont on a fait l’hydre de Lerne, lui qui circule en Angleterre comme l’agneau pascal (1) », Eugène Sue (2), Frédérick Lemaître (3), Rachel (4), Adolphe Adam (5),
(1) Lettre du comte d’Orsay à John Forster dans Madden, t. III, p. 421.
(2) Voir plus loin le chapitre consacré à Eugène Sue.
(3) D’Orsay nourrissait pour le talent de Frédérick Lemaître une admiration sans homes. Il fit son portrait plusieurs fois (voy. p. 90, note). Voici une lettre inédite qu'il écrivait au directeur de l’Ambigu, sans doute à la veille de sa mort, quand il était directeur des Beaux-vVrts : « J’ai reçu, Monsieur, la lettre dans laquelle vous me détaillez les motifs qui remettent à dimanche, les représentations si désirées. J’ai un ami, milord Normanby, pair d’Angleterre, qui doit se trouver à Florence pourunjourfixé ; il lui est impossible de rester jusqu’à dimanche; s’il était donc possible d’arranger en sorte que la représentation en question soit donnée demain, cela nous ferait le plus grand plaisir. Je tiens particulièrement à ce qu’il puisse voir M. Frédéric dans ses rôles; étant comme moi un grand amateur, je suis bien aise de lui montrer que rien ne peut surpasser cet acteur dramatique. Je suis..., etc. ». D’Orsay s’intéressait beaucoup aux choses du théâtre. Voy. l’appendice A.
(4) Celle-ci aimait beaucoup le comte d’Orsay. Cf. Arsène Houssaye, Les Confessions, t. II, pp. 377-379.
(5) Ad. Adam, Souvenirs d’un musicien. Paris, 1857, in- 1 2, p. xxvi.
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Alfred de Vigny, qui écrit de Birmingham à d’Orsay : « J’oublie l’odeur du charbon en lisant le voyage de lady Blessington et il me semble que je respire un beau bouquet de Florence... Et ce pauvre Byron, je le retrouve partout, grâce à elle ! Que je la remercie d’en parler encore, et en vers si mélancoliques ! (1) » Mais le plus fêté des hôtes de Gore-House, c’est Charles-Louis-Napoléon Bonaparte.
Taciturne, très doux, très poli, le prince est fort aimé à Londres où il vit assez noblement dans une maison pleine des souvenirs de sa famille (2). « Partout où il va, il est reçu par les notabilités. A Gore-IIouse l'attendent le comte de Durham, le comte de Scarborough, lord Carington, sir Lytton Bulwer et un vieil ami, Alfred de Vigny, tous invités par le comte d’Orsay », dit 77m Courrier (3). Il a le buste long, les jambes courtes, la figure inexpressive et morne ; sa parole est lourde, gutturale avec
(1) Madden, ouvr. cité, t. I, p. 419.
(2) Voy. H. T 1) irria ; Napoléon III avant l’empire (Paris, 1895-1896, in-8, 2 vol.,) 1. 1, p. 141-3. — André Lebey, Les Irois coups d'état de Louis-Napoléon Bonaparte. (Paris, 1906, in-8), chap. V.
(3) Cité par Georges Duval, Napoléon III. Enfance, jeunesse. (Paris, 1894, in-12) p. 236. — Alfred de Vigny avait connu le prince chez lady Blessington en 1839 (Aug. Barbier, Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines ; Paris, 1883, in-12, pp. 360-1; Léon Séché, Alfred de Vigny et son temps ; s. d., in-8, p. 39).
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un très léger accent exotique, et ses yeux d'un bleu gris ont un regard terne, vague, éteint (l). Mais aussi il est très intelligent et il espère obstinément qu’un jour il s’appellera : l’Empereur. « Croiriez-vous que ce jeune homme ne veut pas se laisser dire qu’il ne sera pas empereur des Français ? » écrit Wellington avec étonnement. « Le prince ouvrait toujours la conversation en discutant ce qu’il ferait quand il porterait la couronne et je suis convaincu que cette idée ne l’a pas abandonné un seul instant », dit à son tour le duc de Newcastle (2). — Or, Louis-Napoléon garda son idée fixe pendant trente-quatre ans : la foi qu’il avait en son étoile poussa cet homme assez timide à des entreprises hasardeuses qui échouèrent sans le décourager ; finalement elle le hissa sur le trône ; c’était une belle qualité.
Depuis son arrivée en Angleterre, le prince Louis était fort lié avec d’Orsay, qui l’appelait en souriant le prince taciturne. En mai 1840, provoqué par un fils illégitime de l’Empereur, le comte Léon, c’est d’Orsay qu’il choisit pour témoin avec le commandant Parquin (3). On
(1) H. Thirria, ouvr.cit., t. I, pp. iii-vi.
(2) Voy. Contactes, pp. 132-133.
(3) Le duel fut empêché par la police (G. Duval, ouv. cit., pp. 239-243). — Cf. sur le comte Léon : Philibert Audebrand,
LE COMTE D ORSAY
l’aimait fort à Gore-House, où ses rêves séduisaient. Lady Blessington avait connu à Rome la reine llortense dont la grâce langoureuse et fantasque l’avait enchantée, et le jeune prince lui-même lui avait plu : « C’est un preux chevalier », disait-elle, non sans romantisme. Quant à d’Orsay, fils d’un général de l’Empire, il était bonapartiste par tradition (I ). Aussi fut-ce avec tristesse qu'il apprit chez lady Blessington le lamentable échec de la tentative de Boulogne... Six ans après, le 2(5 mai 1846, pendant un grand dîner, un laquais vint dire à d’Orsay qu’un inconnu demandait à lui parler : c'était Louis-Napoléon, évadé du fort de Ham. Le comte se mit aussitôt à sa disposition : il alla
Derniers jours de la Bohême, souvenirs littéraires (Paris, 1905, in-12) p, 30 sq. ; l’ Intermédiaire des chercheurs et des curieux, table générale, 511, XLIX, 593, L, 997 ; et André Lebey, op. cit., p. 232, n. I.
(I) Dans une lettre inéditeàM. Duquesne (de Gore House, 23 janvier 1849), où d’Orsay apprécie les résultats de la Révolution de 1848, il se demande ce que l’on a donné à ce peuple qui fait les révolutions au profit des autres. « Louis Bonaparte aime sincèrement le peuple. Malheureusement, il ne connaît pas encore assez la France, ne l’ayant habitée qu’en prison, et ceux qu’il choisit pour ministres la connaissent encore un peu moins. On lui a fait croire qu’il n'a pas le droit d’oser, de faire tout le bien qu’il désire ; (j millions de votes ne sont pas suffisants pour un attentat pareil ! ! » Il souhaite que les ouvriers votent pour Emile de Girardin. (Catalogue de la maison Charavay, décembre 1906, pièce n° 58538).
LES DANDYS
voir l'ambassadeur de France, Sainte-Aulaire, et réussit à obtenir de lui qu’il ne réclamât pas l’expulsion du prétendant. Aussi ce dernier prit-il d’Orsay tout à fait en affection. Un soir, l'acteur Bouffé, alors en tournée à Londres, voit arriver dans sa loge, pendant un entr’acte, le comte accompagné d’un autre personnage. — « Mon cher Bouffe, dit d’Orsay, je vous présente S. A. le prince Louis, qui désire vous serrer la main. » Après quelques compliments, le futur Napoléon III demande au comédien la permission d’assister à son maquillage, examine de son œil éteint, puis s’en va. Quelques années plus tard, le prince taciturne était devenu l’empereur des Français, et, en souvenir de sa visite, il accordait à Bouffé la permission de jouer, malgré la censure, Michel Perrin (1).
En 1846, d’Orsay était toujours à la mode, tandis que lady Blessington voyait encore les hommages monter de toutes parts vers sa beauté., maintenant ancienne et littéraire à vrai dire. Tout ce qui, à Londres, voulait paraître et arriver aspirait à se faire présenter à Gore- House, où se rencontraient un Wellington et un Bonaparte, des fashionables et des gazetiers,
(1) Bouffé, Mes souvenirs, 1800-1880 ( Paris, 1 880, in- 1 2), pp. 355-357.
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des diplomates et des artistes ; et les maîtres de la maison savaient accorder et recevoir tout ce monde avec un tact parfait et un luxe délicat. Lady Blessington se plaisait au milieu des gens de lettres, mais non point trop dépeignés et mal vêtus cependant. Quant à d’Orsay, « il aurait quitté la conversation d’un duc et pair d’Angleterre pour celle d’un artiste obscur », assure Paul de Saint- Victor (1), qui exagère un peu ; en tout cas, il goûtait finement, en connaisseur, les choses de l’esprit, et il affectait
— avec un cynisme révoltant pour un Dandy !
— de n’avoir point du tout égard au costume de ses interlocuteurs, mais seulement à leur talent. Au reste, lui-même dessinait et sculptait, bien entendu avec succès.
Et déjà il lui avait fallu recourir à ses crayons pour se procurer des ressources et pour rendre quelque vigueur à son crédit chancelant auprès de ses fournisseurs. Il avait créé une sorte de keepsakes, analogue aux Books of beauty de lady Blessington : In Book of celebrity, recueil de portraits d’hommes, contenant tousses contemporains notoires; et chaque bon Anglais s’était empressé d’acquérir
(t) Feuilleton du Moniteur universel, 7 juin 1880.
LES DANDYS
on ouvrage composé par le célèbre comte d'Orsay, tandis que tous les snobs intriguaient pour y ligueer (J ). Mais les guinées qu’avait versées à l’auteur son libraire Mitchell s’étaient évanouies depuis longtemps, et d’Orsay n’avait eu d’autre ressource que de s’enfoncer plus encore dans la dette. Car, hélas ! les Books of beauty commençaient à ennuyer les anglaises les plus virginales et les plus poétiques, et les romans de lady Blessington se vendaient de moins en moins. Quant au revenu de la belle comtesse, c’est tout juste s’il suffisait aux hôtes de Gore-House pendant trois ou quatre mois chaque année.
Courageusement, lady Blessington continua de lutter, la plume à la main, contre sa ruine, et d’Orsay s’efforça par tous les moyens à se tirer d’affaire : il inventa un signal d’alarme pour les chemins de fer, mais il n’était pas en situation de tirer parti de son idée ; même il recourut à l’alchimie (2). Cependant il avait
(1) Wellington lui-même avait fait des avances à d’Orsay pour en obtenir son portrait. — R. R. Madden, t. III, p. 466, donne la liste des portraits contenus dans ce recueil : il en est de l’empereur Napoléon III, d’Eugène Sue, du vicomte d’Arlincourt, de Berryer, etc.
(2) Le fait est attesté par Madden, t. I, p. 422. Cf. Contades, p. 140.
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107.000 livres sterling de dettes. Ses créanciers l’assiégeaient et il n’osait plus sortir de chez lui, si ce n’est après le coucher du soleil, heure à laquelle les recors n’avaient plus le droit d’opérer aucune arrestation. Cependant, « un beau jour de mai 1849, jour de gala, car l’on donna à dîner à Gore-House jusqu’à la dernière heure, un garçon pâtissier se présente avec un [dat, envoyé, dit-il, par un confectioner, puis, après l’avoir déposé à l’office, il marche délibérément au dressing-room du comte. — « Eh bien, qu’est cela ? » Cela est tout bonnement un sheriff’s officer, qui a jeté là sa veste de pâtissier, « really » ; le comte réclame le temps de nouer sa cravate, car, drawing-room ou prison pour dettes, l’on ne sort de sa chambre que cravaté. — « Mais, monsieur le comte... — Bah ! bah ! tout à l’heure ». Et Yofficer, patient d’abord et bientôt intéressé, suit de l’œil ce magistral et laborieux nœud de cravate qui se fait lentement, avec des hésitations et des reprises calculées. Cependant le soleil a quitté l’horizon et les grands arbres de Kensington s’enfoncent dans une ombre épaisse. — « John, dit alors le comte à son valet, en passant nonchalamment au dining-room, jetez-moi donc ce faquin à la porte ! » Et le faquin n'avait plus le droit de
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dire : — « Ouf ! » Mais deux heures après, le comte d’Orsay partait pour Paris en grande hâte, un simple porte-manteau à la main (1) ». Quinze jours plus tard, tout, à Gore-House, était saisi et vendu, et lady Blessington passait à son tour le détroit.
En arrivant dans ce Paris, où jadis il avait triomphé, Alfred d’Orsay comptait bien ne pas s’y trouver mal accueilli. Malheureusement deux révolutions avaient bouleversé la société de 1829 qui avait reçu en roi le jeune et riche ami des Blessington. Puis, de sa vie à Londres, on connaissait surtout le scandale. Et déjà, en 1844, le mordant journal légitimiste, La Mode, parlait sans amabilité de « M. le comte d’Orsay, qui est venu à Paris pour montrer des ruines qui portent un bouquet à la boutonnière, comme les vieux murs se parent de fleurs (2) » —
(1) Contades, pp. 144-146.
(2) La Mode, 15 septembre 1844, p. 508.
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tandis que l’auteur du Dandysme et de G. Brummell, Barbey d’Aurevilly, déclarait avec compétence, en 1845, que « Dorset est à Brummell ce que Pradon est à Bacine (l) ».
Le Président lui-même, son compagnon de Londres, tardait à le secourir. C’est que le prince avait bien des amis à contenter, et dont beaucoup étaient infiniment plus importants (jue ce dandy fané. En outre, d’Orsay suscitait beaucoup d’envieux, qui faisaient circuler des bruits fâcheux pour lui. Horace de Viel-Castel se fait l’écho de ces médisances dans ses haineux Mémoires : « Le comte d’Orsay est un vieux lion, dit-il, que personne ne voit ni ne veut voir, qui a vécu avec tout le monde, depuis son beau-père, lord Blessington, jusqu'à sa belle-mère, lady Blessington, bas-bleu fashionable des kecpsakes, mais qui n’a jamais vécu avec sa femme, lady Henriette d’Orsay, tour à tour maîtresse du duc d’Orléans et d'Antoine de Xoailles, sans compter le menu
(I) Lettre inédite à Trébutien du 19 septembre 1845. — Plus tard Barbey d’Aurevilly revint à des sentiments plus indulgents. « D’Orsay, le dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange et qui fut beau jusqu’à la dernière heure », écrivait-il dans les Diaboliques (éd. Dentu, 1891, p. 85). C’est qu’à l'époque où il composait les Diaboliques, M. d’Aurevilly, lui-mcme, n’aspirait plus, sans doute, qu’à cette beauté de la dernière heure. . .
LES DANDYS
fretin (1) ». Ainsi le pauvre Alfred, ruiné, flétri, déchu, se voyait maintenant reprocher cruellement tout ce que sa vie avait eu d’irrégulier, et bien d’autres choses encore. On tournait en dérision sa mise un peu surannée, qu’on eût respectée, admirée peut-être, s’il eût conservé les moyens de l'imposer. « D’Orsay a encore de grandes prétentions à l’élégance, écrit Viel- Castel (2) ; il 's’habille comme personne, avec étalage de linge brodé, de satin, déchaînés d’or, et porte sa frisure ébouriffée. A tout prendre, c’est une vieille pomme cuite, qui aspire à sortir de son compotier ébréché... » Et l’on ajoutait qu’afln d’obtenir une place, ce vieux beau s’efforçait de persuader à Jérôme Bonaparte qu’il était son fils, « trouvant ainsi le moyen, après s’être déshonoré vingt fois, de déshonorer sa mère (3) ». Même, on allait jusqu’à prétendre qu’à Londres il espionnait les
(1) Comte Horace de Viel-Castel, Mémoires (Paris, 1883, in-8), t. II, pp. 43-44. — Plus loin, p. 91, il ajoute : « Lady Ileuriette d’Orsay a été et est encore une charmante femme très séduisante. Son mari, dit-on, n’a jamais couché avec elle, mais il couchait, prétend-on, avec son beau-père et sa belle-mère ». — On trouve citée parfois lady d’Orsay dans les nouvelles mondaines. Voy. par exemple les Nouvelles à la main, de Nestor Roqueplan, 20 février 1841, p. 114.
(2) Ibid., t. II, p. 44.
(3) Ibid., t. II, p. 83.
LE COMTE D’ORSAY
Français de passage pour le compte du gouvernement de Louis-Philippe! (1)
De la sorte, loin de se voir goûté par les fashionables, accueilli par les gens du monde et soutenu par le Président comme il l'avait espéré (2), d’Orsay se trouva en butte à mille calomnies, fort contesté, sans protecteur. La pauvre lady Blessington, qui partageait sa mauvaise fortune, n’y résista pas. Elle s’était installée, rue du Cirque, dans un très petit appartement où elle tenta de se créer à nouveau un salon. Hélas ! la belle lettrée de Gore-House, dont les yeux intelligents avaient enchanté Paris vingt ans plus tôt, n’était plus aujourd’hui qu’un vague bas-bleu solitaire, auquel on reprochait son passé. Les femmes jugèrent qu’ « elle n’était pas à fréquenter », et les hommes négligèrent ce médiocre appartement où vivait une vieille dame sans amis. Malgré des soins délicats, d’Orsay ne put consoler celle qui avait été la célèbre countess of Blessington : deux mois après son arrivée, âgée
(1) Comte Horace de Viel-Castel, Mémoires (Paris, 1883, in-8), t. III, p. 133.
(2) Viel-Castel dit encore, avec son ingénieuse méchanceté, que d’Orsay « ne pouvait pardonner au Prince de ne l’avoir point fait ambassadeur ; il ne voulait pas se rendre cette justice qu’il était impossible, aucun Etat ne l’aurait reçu » (Ibid., t. II, p. 90).
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de cinquante-neuf ans, Marguerite Power se tua courageusement.
Et d’Orsay continua de lutter pour gagner sa vie. Il était fort bien apparenté par sa sœur la duchesse de Grammont (1), et il avait pour lui le reste de ses belles relations. Puis il comptait sur son talent de sculpteur qui lui avait valu à Londres, au temps qu’il était à la mode, des succès éclatants. Mais il ne réussit guère à se faire prendre au sérieux comme professionnel ; aux yeux de tous, il n’était qu’un gentleman sculptant à ses moments perdus, et, quoi qu'il en eût, on parlait toujours de son joli talent d’amateur. « 11 savait mieux déshabiller les femmes que les statues ; il n’en fit pas moins des bustes charmants », dit Arsène Houssaye avec une indulgence humiliante (2). Pourtant, d’Orsay montrait un sens très fin de la réclame, plus rare à cette époque qu’au jourd’hui, et il exploitait fort habilement son art. 11 s’était logé dans une maison qu’avait habitée
(1) Il avait pour neveu le duc de Lesparre (Arsène Houssaye, Les Confessions, t. II, autographes, p. xvn).
(2) Confessions, t. IV, p. 356. — Ch. Yriarte ( Les cercles de Paris, p. 15-16) apprécie ainsi un groupe représentant un jockey à cheval : « Ce n’est ni hon ni mauvais ; le cheval est assez bien attaché, le cavalier est moins réussi. Les gens de goût ont toujours préféré les chevaux des écuries du comte à ses élucubrations artistiques ».
LE COMTE D'ORSAY
lord Byron (1). En ce temps-là, quelques rues seulement avaient été percées à travers l’ancienne folie du financier Nicolas Beaujon ; les charmilles, les bassins, les parterres avaient disparu, mais les arbres du parc vivaient encore, car la montagne Beaujon était toute en jardins qui entouraient quelques hôtels. D’Orsay s’installa dans l’un de ceux-ci, au numéro seize de la rue lord Byron. Le vaste atelier que lui avait cédé le peintre Oudin devint tout à la fois son salon, son cabinet de travail, son fumoir, sa serre, avec des divans, des lits de repos, des hamacs, et cet arrangement fit courir tout Paris qui ignorait encore les grands halls à l’anglaise (2).
Enfin notre gentleman sculpteur entreprit le buste de Lamartine, et il sut l’achever d’une manière qui ravit son modèle. Le vieux poète était très sensible à la beauté de sa propre figure (3). Plus tard, <( en montrant son buste
(1) A. Houssave, Confessions, t. III, p. 349, note.
(2) L'Illustration de 1852, donne un portrait du comte d’Orsay travaillant dans son atelier. Cf. A. Iloussaye, t. II, pp. 378-379.
(3) « On disait de Saint-Just qu’il portait sa tète comme un Saint-Sacrement, Lamartine portait la sienne comme un tabernacle... Ce qui ne l’empêchait pas de crier à tout propos : Mille tonnerres de nom de Dieu ! » (A. Houssave, t. I, p. 197.)
LES DANDYS
par le comte d’Orsay, qui honorait l’extrémité du petit salou de la rue de la Ville-l’Evêque, il lui échappait de dire naïvement : — « Regardez ! oui, voilà ce beau front, ces traits purs, comme ils sont bien rendus ! (1) » Il remercia l’habile artiste par des vers assez creux qu’il faut pourtant citer ici :
Quand le bronze écumant dans ton moule d’argile Léguera par ta main mon visage fragile A l’œil indifférent des hommes qui naîtront,
Et que, passant leurs doigts sur ces tempes ridées, Comme un lit dévasté du torrent des idées,
Pleins de doute ils diront entre eux : « De qui ce front ?
Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie ?
Un poète qui chante, un pontife qui prie ?
Un orateur qui parle aux flots séditieux !
Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle,
Offrant, le cœur gonflé, sa poitrine à la foule,
Pour que la liberté remonte pure aux deux ?
Car, dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre, Dans ces lèvres de feu qu’entr’ouvre un souffle libre. Dans ce cœur qui bondit, dans ce geste serein,
Dans cette arche du flanc que l’extase soulève,
Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve, Phidias a pétri sept âmes dans l’airain. »
Sept âmes, Phidias, et je n’en ai plus une !
De tout ce qui vécut, je subis la fortune.
(1) Edouard Grenier, Souvenirs littéraires (Paris, 1894, in-12), p. 37.
LE COMTE D ORSAY
Arme cent fois brisée entre les mains du Temps,
Je sème de tronçons ma route vers la tombe,
Et le siècle hébété dit : « Voyez comme tombe A moitié du combat chacun des combattants !
Celui-là chanta Dieu, les idoles le tuent ! »
Au mépris des petits, les grands le prostituent ;
« Notre sang, disent-ils, pourquoi l’épargnas-tu ?
« Nous en aurions taché la griffe populaire !... »
Et le lion couché lui dit avec colère :
« Pourquoi m’as-tu calmé ? Ma force est ma vertu ».
Va, brise, ô Phidias ! ta dangereuse épreuve ; Jcttes-en les débris dans le feu, dans le fleuve,
De peur qu’un faible cœur, de doute confondu,
Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue :
« Laissons aller le monde à son courant de boue, »
Et que, faute d’un cœur, un siècle soit perdu !
Oui, brise, ô Phidias ! dérobe ce visage A la postérité, qui ballote une image De l’Olympe à l’égout, de la gloire à l’oubli !
Au pilori du temps n’expose pas mon ombre !
Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre;
Le bonheur de la mort, c’est d’être enseveli !
Que la feuille d’hiver, aux vents des nuits semée,
Que du coteau natal l’argile encore aimée,
Couvrent vite mon front moulé sous son linceul !
Je ne veux de vos bruits qu’un souille dans la brise, Un nom inachevé dans un cœur qui se brise ;
J’ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul (1) !
(I) Foyers du peuple (nouv. éd. Lévy), t. I, pp. 21-5.
LES DANDYS
Aujourd’hui, le buste en bronze de Lamartine par le comte d’Orsay est au musée de Versailles (1). A vrai dire, il ne paraît point bon et il justifierait les critiques dont le talent de son auteur était chaque jour l’objet (2). Et pourtant d’Orsay était fort soutenu par un certain groupe composé de Gigoux, de Gudin et du bruyant, spirituel et désordonné gendre de George Sand, le sculpteur Clésinger. Mais, au
(1) Galerie des Bustes.
(2) C’est la seule sculpture d’Alfred d’Orsay que j’aie pu rencontre]1. Il en existe une autre, paraît-il, au musée d’Ajaccio (communication de M. André Lebey). Madden publie en tête de son ouvrage, une gravure reproduisant le buste de lady Blessington par d’Orsay. Viel-Castel, (Mémoires, t. II, p. 90) dit qu’il laissa inachevé en mourant un buste du prince Jérôme. Je sais d’autre part qu’il avait fait un médaillon d’Arsène Houssaye « où il me donna je ne sais quoi de britannique » dit celui-ci (Confessions, t. II, p. 379). If. Madden mentionne (t. III, p. 466) le Book of celebrily, dont nous avons parlé. On trouvera un portrait de Byron par d’Orsay en tête des Conversations de lady Blessington, et un portrait de Wellington dans le Wellington Memorial d’Arthur Griffith. Enfin l 'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, LII, 548, cite deux portraits de Frédérick Lemaitre publiés dans The Illustrated London News, du 8 mars 1846 et dans The Pictural Times du 15 mars 1846, sans compter une lettre où Georges Mitchell, directeur du Théâtre-Français de Londres, écrit au comédien, le 21 février 1859, qu'il lui envoie son « portrait dans le Docteur Noir » qui est « l’un des derniers ouvrages du comte d’Orsay. » D’Orsay était en bons termes avec Mitchell (voy. l’appendice A) et avait une très grande admiration pour Frédérick Lemaître (voy. la lettre citée ci-dessus, p. 74, note).
LE COMTE D’ORSAV
fond ceux-ci appréciaient plus en lui l’homme du monde que le statuaire (1). Un jour, Clésinger lui demande pourquoi il ne venait pas le voir plus souvent : — « Parce qu’on dirait que c’est moi qui fais vos statues, répond d’Orsay en souriant. — Eh bien! j’irai vous voir, réplique Clésinger, on ne dira pas que c'est moi qui fais les vôtres ».
Grâce à ses amis, grâce à l’appui du prince Jérôme, d’Orsay obtint enfin du Président, la place de Directeur des Beaux-Arts. Mais il ne la conserva pas longtemps. Nommé vers le mois de juin 1852, il succomba le 4 août suivant, à une maladie de la moelle épinière (2). On l’enterra à Ghambourcy, terre appartenant à sa sœur la duchesse de Grammont, dans le caveau même où reposait déjà sa fidèle amie, lady Blessington (3).
(1) Ils « le poussaient pour régner par lui sur les beauxarts », dit Viel-Castel, Mémoires, t. Il, p. 90.
(2) Dr Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris (Paris, 1850, 5 vol. in- 18), t. I, p. 101. C’est d’Orsay qui réconcilia un jour Véron avec Persigny (Lettre de M,ne Jaubert à son frère, publ. par Léon Séché, dans Rev. de Paris, 1er novembre 1900, p. 87).
(3) Viel-Castel, Mémoires, t. Il, p. 92.
LES DANDYS
Comme il paraît vif et séduisant ce fin, ce souple d’Orsay, si on le compare à cette froide marionnette qui eut nom Brummell! Sans doute il fut un parasite, et pis encore ; puis il n’hésita guère à épouser une héritière trop riche, trop jeune aussi. Mais quoi ! il eut de la grâce, cet entretenu ; il vécut d’une femme, mais il se ruina avec elle, il l’aima toute sa vie, il la fît heureuse ; et n’est-ce pas joli cette enthousiaste tendresse qu’il sut inspirer à son amie jusqu’à son dernier jour ?
Les Anglais seront toujours surpris qu’un homme du monde puisse montrer de l’originalité sans cesser d’être homme du monde. Ils adorent l’excentricité qui les distrait, mais d’ordinaire les excentriques blessent les convenances, et c’est ce que ne saurait admettre un gentleman. Un pair, seul au coin de son feu, n’ose croiser ses jambes par crainte d’être iiwproper, disait Stendhal, et Taine, qui le cite, ajoute : « D’un côté la contrainte, de l’autre
LE COMTE D’ORSAY
l'hypocrisie, voilà les deux vices de la civilisation anglaise (1) ». — Secouer cette contrainte sans heurter cette hypocrisie, agir en esprit libre sans choquer le Tartuffe anglican, c’est un difficile problème, mais celui qui le résout est roi. Pour y avoir échoué, Byron dut fuir l'Angleterre, et Oscar Wilde ameuta trop unanimement la fausse Albion qui l’avait adoré pourtant. Au contraire, Brummell connut la gloire, qui, loin de blesser aucun des préjugés de ses compatriotes, mit toute son originalité à les avoir plus que personne ; et cinq ans après lui, d’Orsay put ressaisir son sceptre, parce que, à force de souplesse et de tact, il sut amuser la société la plus ennuyée et la plus hypocrite de la terre, en jouant avec les convenances qui l ’enserrent étroitement, sans jamais les heurter.
Cependant rien n’est plus loin d’Alfred d’Orsay que cette froideur méprisante, ce flegme dédaigneux qui fît la vogue d’un Brummell. Le Dandysme n’existe que par le paradoxe ; devant avant tout produire la
(1) Taine, Histoire de la littérature anglaise, IV, l>. 399. — Je n’ai pu retrouver le passage où Stendhal a dit cela. Dans La Maison Nucingen (éd. du centenaire, Calmann-Lévy), pp. 16-17, Balzac lui attribue déjà cette pensée. Ne serait-elle pas tout simplement de Balzac lui même ?
LES DANDYS
surprise, il faut qu’un Dandy ne fasse jamais ce qu'on attend de lui : il doit toujours dépasser. Or, comme l'a dit Barbey d’Aurevilly, d’Orsay « était une nature infiniment plus complexe, plus ample et plus humaine que cette chose anglaise ». Il ne s’efforçait qu à séduire. « Il plaisait si naturellement et si passionnément à tout le monde, qu’il faisait porter son médaillon jusqu’à des hommes » (1). Son impertinence légère n’était qu’un piment dont il relevait sa bonne grâce. Rien de plus paradoxal que le succès de Brummell, de qui l’on peut dire qu’il plut à force de déplaire. Rien de plus naturel, au contraire, que celui du comte d’Orsay : ce joli homme gai, brillant, souple, imprévu et fin eut tout l’esprit dont le Beau ne prit que les attitudes, et il conquit Londres comme une femme, parce qu’il était charmant.
En somme, il montra quelques-unes des plus brillantes qualités de l’esprit de chez nous. C’est par elles qu'il séduisit les Anglais : son succès à Londres, c’est, à tout prendre, une victoire française. Ne soyons donc pas trop sévères pour ce d’Orsay. Un jour, il jeta son assiette à la tète d’un officier qui parlait mal de
(1) Du dandysme et de George Brummell (éd. Lemerre), p. 61, note.
LE COMTE D ORSAY
la Sainte-Vierge, et il se battit pour Marie parce qu’elle était femme et qu’il ne voulait pas qu’on manquât de respect à une femme devant lui. N'est-ce pas là une note précieuse à piquer au bas de la page où notre marquise de Sévigné a écrit : « Les Français sont jolis assurément, il faut que tout leur cède pour les actions d’éclat et de témérité ? »
AU CAFÉ DE PARIS
Le Palais-Royal ( I ) est bien déchu de sa splendeur passée. A la fin de l’ancien régime et sous la Révolution, le cœur de Paris battait fiévreusement dans ses galeries aujourd'hui désertes et démodées. Les Tuileries et les autres jardins royaux n’étaient ouverts qu’aux gens bien vêtus ; on y empêchait les rassemblements populaires. Au Palais-Royal , au
(1) L. Montigny, Le provincial à Paris, t. II (Paris, 1825). — Le flâneur, galerie pittoresque, philosophique et morale, lrc partie (Paris, 1826). — Rainier-Lanfranchi, Voyage à Paris (Paris, 1830). — Vicomte S. de L***, Les Tuileries et le Palais-Royal (Paris, 1833). — A. Bazin, L’époque sans nom, t. II (Paris, 1833). — Cordellier- Delanoue, Le Palais-Royal, dans Nouveau tableau de
LES DANDYS
contraire, dans la maison de Philippe-Egalité, le peuple était chez lui : là il apprenait les nouvelles, il discutait la conduite du Roi et de l'Assemblée. Ce tranquille jardin, oùlesenfants jouent paisiblement aujourd’hui, vit une foule tumultueuse promener en hurlant les bustes du duc d’Orléans et de Necker ; il entendit Camille Desmoulins pérorer furieusement, debout sur une chaise : c’est à l’ombre de ses marronniers que s’exaspéra la colère révolutionnaire.
Tout alentour, sous les colonnades, s’ouvraient des boutiques, des maisons de jeu, des lupanars. Philippe-Egalité avait jugé profitable de louer en détail son palais, et en 1790, sur cent quatrevingts arcades, il en avait cédé à bail centsoixante-dix, qui lui rapportaient plus de dix millions. Le monde entier passait dans ce vaste bazar : les oisifs et les badauds, les provinciaux, les étrangers, les filles publiques, les joueurs, les agioteurs, les aigrefins, les bourgeois musards achalandaient les étalages, circulaient en foule par les galeries, se pressaient dans les
Paris, t. III (Paris, 1834-5). — J. Vatout, Souvenirs historiques des résidences royales de France. Deuxième publication: Palais-Royal (Paris, 1838). — Ch. de Forster, Quinze ans à Paris (1832-1848), t. I (Paris, 1848). — Augé de Lassus, La vie au Palais-Royal (Paris, 1904). — Philibert Audebrand, Derniers jours de la Bohême, chap. I (Paris, 1905).
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jardins, envahissaient les cafés, les tripots, les mauvais lieux et les boutiques. Vers 1800, on aurait pu parier à coup sûr que chacune des cent quatre-vingts arcades, à la prendre des fondements aux combles, contenait au moins un objet de scandale. Là on trouvait la table toujours servie, la banque ouverte, et des filles à foison. Le lieu était célèbre dans le monde entier. « Deux marchands qui se séparent dans le port de Canton, à la Chine, se donnent rendez-vous au Palais Royal » , se disait-on en 1830 (1).
Au temps de Charles X, du moins le soir et sous les galeries de bois, les prostituées se montraient à peu près nues. La foule envahissait les estaminets où l’on fumait, et les cafés où quelque fat, accoudé au comptoir, lançait de tendres œillades à la « demoiselle » avec des regards furieux à ses rivaux : ainsi, le café Corazza, le café de Poix, le café de la Rotonde, le café des Mille-Colonnes, de qui la « belle limonadière » attirait les galants ; le café Lemblin où naguère, sous Louis XVIII, les demisoldes s’entretenaient passionnément du retour de l'Empereur et provoquaient les royalistes
(1) Rainier-Lanfranchi, Voyage à Paris, p. 171. — Cf. Les Etrangers à Paris, p. 185.
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triomphants du café de Valois ; le café des Aveugles, souterrain, célèbre par son orchestre de Quinze- Vingts, et fréquenté par le peuple et les petits bourgeois.
Partout des tailleurs à bon marché faisaient valoir leurs minces étoffes et des restaurants à quarante sous étendaient leurs transparents. Mais à côté d’eux luisaient les vitrines des bijoutiers, tandis que Véfour, Véry, les Frères- Provençaux offraient, non loin, les séductions de leur cuisine illustre, et qu’aux deux extrémités d’une même galerie, Chevet (1) etCorcelet étalaient leurs fruits, leurs primeurs, leurs poissons monstrueux et leurs glorieux pâtés.
Aujourd’hui, tout cela a disparu : seuls, Véfour, Corazza, le café de la Rotonde, tristement déchus, reçoivent encore quelques clients. Corcelet a émigré loin de ces galeries où résonne si rarement le pas d’un promeneur. Le Palais- Royal, abandonné par les bijoutiers, n’est même plus l’asile des marchands de lorgnettes. Et où sont ces fameuses maisons de jeu que Balzac nous décrit dramatiquement dans la Peau de chagrin (2) ? Les principales s’ouvraient
(1) Sur Chevet, le fondateur de la maison, voy. Jules Lecomte, Le perron de Torloni, pp. 139 sq.
(2) Chap. I.
AU CAFÉ DE PARIS
aux numéros 9, 129, 154, et l’on prétendait qu’elles rapportaient au fisc 25.000 francs par jour (1). Mais la plus célèbre de toutes était le numéro Cent-Treize. C’est à ses tables de trenteet-quarante que Raphaël de Valentin perdait son dernier louis et que Rastignac venait gagner une fortune en quelques minutes, tandis que Mme de Nucingen l’attendait à la porte, dans sa voiture...
Sous les galeries de bois, que l’on appelait encore le Camp des Tartares et le Four aux Gueux, vivait un peuple de prostituées.
Philippe-Egalité, afin d’augmenter ses énormes revenus, avait abattu tout une allée de marronniers séculaires, plantés autrefois par Richelieu, pour construire en leur place ces sordides baraquements. Etablis « provisoirement », ils durèrent près de quarante ans. C’était le domaine des modistes, des fripiers, des tilles publiques et des libraires. Dentu, le grand-père de l’éditeur actuel, Barba, Ladvocat et d'autres y étalaient leurs livres et leurs brochures, non loin des chapeaux défraîchis et
(I) Bien à tort : en 1837, année de leur fermeture, les tripots du Palais-Royal avaient rapporté plus de 8.000.000 de fr. de bénéfice, sur lesquels la ville de Paris n’avait touché que 1.341.846 fr. ( Intermédiaire des chercheurs et des curieux, LI, 830).
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des soieries douteuses. On feuilletait les Messéniennes de M. Casimir Delavigne au milieu des débauchés et des libertins, et, sollicité par une courtisane, le passant qui tournait la tète apercevait, au centre de la boutique de Ladvocat, le buste de lord Byron, sur une colonne où l'ingénieux libraire avait glorieusement inscrit les noms des auteurs qu’il éditait.
C’est le futur roi des Français qui fit abattre les galeries de bois : à leur place s’éleva la galerie vitrée d’Orléans. 11 avait entrepris d’assainir et de nettoyer son Palais-Royal : par son ordre, on effaça les inscriptions qui couvraient les murs et les colonnes, on construisit des bornes en bois réservées aux affiches, on fit disparaître les lanternes et les enseignes de toutes sortes qui menaçaient la tête des passan ts, on obligea les boutiquiers à restreindre leurs étalages et à démasquer les piliers ; puis « un beau soir, le gaz s’élançant de ses canaux en langues de feu vint éclairer cette brillante toilette » (1) ; enfin, devenu roi, Louis-Philippe fit réprimer sévèrement les filles qui erraient encore timidement sous les arcades trop
(1) A. Bazin, L’Epoque sans nom, t. II, pp. 178-9.
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claires... (I) Et quand tout cela fut fait, quand les galeries furent devenues définitivement saines, propres et décentes, la foule cessa de s’y rendre : elle ne reconnaissait plus son Palais- Royal. — Seuls, les tripots attiraient encore les joueurs en proie à leur sèche passion. Un soir, en 1836, on ferma toutes les maisons de jeu. Dès lors c’en fut fait : le Palais-Royal perdit ses derniers flâneurs, et Paris émigra sur ses boulevards.
A vrai dire, depuis longtemps les merveilleux, les (/andins paradaient sur le boulevard de Garni (2), qui leur a donné son nom. C’était alors une sorte de mail provincial, sans trottoirs, planté d’arbres feuillus, bordé par des
(1) Une foule de brochures parurent à cette occasion : Epitre à M. Mangin au sujet de l’ordonnance attentatoire a la liberté des femmes ; Les filles en cage ou Déguerpissons ; Le tocsin de ces demoiselles, etc., etc. Voy. Paul Lacombe, Bibliographie parisienne, iiüS G47 à GG9, et 694.
(2) On l’appelait ainsi en souvenir de l’exil à Gand de Louis XVIII. C’est aujourd’hui le boulevard des Italiens.
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maisons basses, des boutiques, des petites maisons du xvme siècle entourées de leurs jardins. Peu de circulation : on n’y passait guère, on s’y promenait. L’été, pour causer à l'aise, les gandins se réunissaient à Coblentz, endroit très ombragé entre la rue du Helder et la rue Taitbout ; ils s’installaient nonchalamment sur les chaises de paille alignées le long de la chaussée, et souvent l’un d’eux, descendant de son cheval pour se joindre à un groupe d’amis, attachait sa monture à un arbre... D’ailleurs on ne rencontrait là que des élégants, des [avons, des bijoux ; tous se connaissaient plus ou moins : qu’on se figure l’ancienne « potinière » de l’avenue du Bois, ou encore notre allée des Acacias le matin, en semaine, avec moins de voitures et plus de piétons. Les bourgeois et les badauds ne se risquèrent à Coblentz qu’après la décadence du Palais- Royal (1).
« L’on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs, au Cours ou aux Tuileries, pour se regarder au visage et se désapprouver
(1) H. Bouchot, La Restauration, pp. 265-9. — Ad. Boschot, La jeunesse d’un romantique : Berlioz, pp. 102-3. — Claudin, Mes souvenirs, p. 16.
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lu:;
les uns les autres », écrivait en son temps M. de La Bruyère (1). Et cette maxime est toujours vraie, ce n’est que le lieu du rendez-vous qui a changé. Sous Louis-Philippe, la promenade du Cours-la-Reine, sans être aussi délaissée que de nos jours, n’attire déjà plus le beau monde. En revanche, les Tuileries sont encore en vogue : certes les dames du faubourg Saint- Germain ne viennent guère dans ce jardin où ne sauraient entrer leurs équipages, mais les lions fréquentent volontiers la grandealléedu milieu, car c’est là qu’entre quatre et cinq heures se promènent les jolies bourgeoises. Il faut y voir Adolphe ou Théodore, étendu avec grâce sur deux chaises, son chapeau posé sur une troisième, porter d'une main lasse son lorgnon à son œjl gauche, mordre la pomme d’ivoire de sa badine d'ébène, minauder, sourire quelquefois, très souvent bailler, car le dégoût et l'ennui sont de bonne compagnie... (2). Bientôt il gagne son cabriolet qui l'attend à la porte : un temps de trot l’amène aux Champs-Elysées (3).
(1) Caractères. « De la ville ».
(2) Ronteix, Manuel du fashionable, pp. 67-8. —
J. .Tanin, Un hiver à Paris (Paris, 1846), p. 98. — Forster, Quinze ans à Paris, t. I, p. 108.
(3) Sauf à certaines heures où les équipages élégants en animaient l’avenue, les Champs-Elysées n’étaient alors
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Là, il lui faut saluer deux ou trois calèches, causer un moment avec quelques cavaliers... On admire sa légère voiture, son « tigre gros comme le poing » et son cheval anglais. 11 repart à toute allure ; le jockey minuscule, assis à côté de lui, s’occupe à crier : « Gare ! » et les piétons — il n’y en a guère — s’écartent comme ils peuvent... La voiture traverse la place de la Concorde déserte, irrégulière, au terrain à peine aplani, rejoint la Madeleine, inachevée sous ses échafaudages, parcourt le boulevard des Capucines, bordé d’hôtels calmes et cossus, dépasse la rue du Montblanc (1)... La voici devant Tortoni, au coin de la rue Taitbout; elle doit s’y arrêter : c’est l’usage (2).
Depuis la fin de l’après-midi jusqu’aux environs de minuit (heure tardive pour l’époque) (3) le café Tortoni est plein à déborder. Le
qu’un désert ; le soir on y détroussait les passants et l’allée des Veuves, qui est devenue l’avenue Montaigne, était un coupe-gorge. Eugène Sue y place avec vraisemblance, dans les Mystères de Paris, l’horrible cabaret souterrain de Bras-Rouge.
(1) Rue de la Chaussée d’Antin.
(2) Bouchot, La Restauration, pp. 266-277. — Augé de Lassus, Les Champs-Elysées.
(3) On dînait vers 5 heures et demie ou 6 heures, et presque tous les restaurants, même ceux où l’on soupait, fermaient vers minuit. « Aujourd’hui, passé minuit, on court risque de mourir de faim à Paris... Les flâneurs attardés et affamés qui se permettraient d’aller frapper à la porte du
CALECHE A LA DAUMONT
AU CAFE DE PARIS
matin on y déjeûne à la fourchette ; les boursiers, agents de change, banquiers, « marrons » s'y retrouvent : ils gravissent vivement le fameux perron (1), choisissent sur le buffet, entre les deux fenêtres, quelque viande à la gelée, des coquilles, umpoisson tout préparé ou une de ces fricassées de poulet froides, célébrité de la maison ; ils déjeûnent à la hâte, puis ils sautent dans leur coupé (2) qui les emporte... — Mais le beau moment, c’est surtout le soir, après dîner. A cette heure, on étouffe, on s’écrase dans les pièces minuscules. Les dandys, groupés sur le perron, plastronnent, et, plus avantageux qu’eux tous, J. Barbey d’Aurevilly, drapé dans sa cape espagnole, « appuie à la rampe ses nonchalances et sa superbe » (3). En revenant de l’Opéra ou des Bouffes, une lionne
Café de Paris, lui-même, à minuit 10, seraient considérés comme tapageurs nocturnes par la patrouille grise qui les emmènerait coucher à la salle Saint-Martin. M. le préfet de police l’a encore décrété récemment... » (Les Etrangers à Paris, p. 173.)
(1) On le modifia vers 1842 (La Mode, 21 mai 1842,
(2) Vers 1830, un coupé élégant est doublé de satin jaune et tapissé d’un tapisde la Savonnerie. Deux laquais en livrée se tiennent derrière la voiture, prêts à déployer le marchepied et à soutenir leur maître à la descente. (Balzac, La peau de chagrin, éd. Calmann-Lévy, p. 237.)
(3) Voy. son Deuxième Mémorandum (1838), p. 77 et passim.
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commande à son cocher de « toucher » à Tortoni ; mais elle ne descend pas de sa voiture : seules les Anglaises, ignorantes du bon ton, ne craignent pas d’entrer dans le Café. La grande calèche se range près d’une des bornes qui délimitent le trottoir ; le chasseur empanaché se précipite à bas de son siège ; on l’envoie commander un sorbet, et, sous l’œil des dandys qui lorgnent éperdument, on minaude avec art, étendue sur les coussins de lahaute voiture... (1).
Certes le Boulevard a déjà changé d’aspect depuis qu’il ne s’appelle plus boulevard de Gand. Beaucoup des beaux arbres qui l’ombrageaient sous Charles X ont été coupés par les insurgés de juillet ou déracinés à la faveur des troubles par les commerçants dont ils gênaient les étalages (2) ; puis les maisons se sont rapprochées, les jardins ont disparu, des boutiques s’ouvrent partout ; Coblentz n’existe plus ; enfin ce n’est plus cette avenue provinciale relativement calme et fréquentée seulement par les
(1) II. Bouchot, La Restauration, p. 266. — Lady Morgan, Paris en 1829 et 1830, t. I, pp. 344-7. — Mme Trollope, Paris et les Parisiens en 1835, t. III, pp. 169- 173. — J. Janin, Un hiver à Paris, pp. 57-60. — La Mode, octobre 1837, p. 63 ; juillet 1842, pp. 41, etc.
(2) Léon Gozlan, Les deux boulevards dans Nouveau tableau de Paris, pp. 365-6.
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gandins : tout Paris y vient flâner maintenant et s’y reposer, l’été, sur plusieurs rangées de chaises, au milieu des bouquetières, des musiciens ambulants, des marchands de coco et des montreurs de singes savants. Cependant en 1835, le boulevard des Italiens ne ressemble pas encore, il s’en faut de beaucoup, à la voie commerçante qu’il est devenu aujourd’hui. Il n’a pas de trottoirs : ce sont des bornes, des colonnes rondes pour les affiches, les arbres, les chaises, un ruisseau d’eau courante qui délimitent irrégulièrement l’espace réservé aux piétons. Les camions, les charettes, les voitures marchandes de toutes sortes ne passent guère sur les pavés de sa chaussée. En revanche, on y voit des landaus à la Daumont, des cavaliers, même parfois une amazone : c'est un lieu de promenade et de rendez-vous, d’où lionnes et fashionables partent pour une excursion lointaine au Bois de Boulogne, et où ils reviennent, tout couverts de poussière, raconter le succès d’un pari (1).
Le mouvement et le bruit cessaient après la rue de la Chaussée d’Antin ; et dans le boulevard
(1) Bazin, L’époque sans nom, t. II, p. 159. — Mme Trollope, Paris et les Parisiens en 1835, t. III, pp. 169-73. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. I, p. 159 (25 août 1837).
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des Capucines, le luxe se calmait et se régularisait. Ce qu'on appelait donc « le Boulevart », c'était le boulevard des Italiens, peut-être aussi le boulevard Montmartre (1). Au-delà du Café Anglais les dandys ne flânaient guère ; après les Variétés ils ne se montraient plus. En revanche, ils aimaient à se promener dans les passages, qui, dès 1825, disputaient déjà au Palais- Royal sa vogue. Dans le passage des Panoramas, qui resta très fréquenté même après le percement de la nouvelle rue Vivienne, Dantan étalait ses bustes satiriques et Félix ses pâtés. Dans le passage Choiseul, les élégants en habit bleu venaient attendre l'heure de la sortie des Italiens, et les deux galeries du passage de l’Opéra étaient le lieu classique des rendezvous : elles avaient remplacé la Rotonde du Palais-Royal (2). — Plus loin, au même lieu qu’aujourd’hui, s’élevait le Café Anglais (dont la maison n’a pas changé), à quelques pas des fameux Rains Chinois, construction hétéroclite
( I ) Bazin, loc. cit.
(2) En 1838, J. Barbey d’Aurevilly se promène souvent au passage Choiseul, voy. son Deuxième Mémorandum, pp. 5, 21, etc... — L. Montigny, Le provincial à Paris, t. II, p. 101. — Léon Gozlan, Les deux boulevards, dans Nouveau tableau de Paris, t. III, p. 366. — Forster, Quinze ans à Paris, t. I, p. 121.
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et rocaille, qu'a fait disparaître le Crédit Lyonnais. Sur le trottoir d’en face, au coin de la rue Drouot, le Jockeys-Club s’était installé, à proximité de l’Opéra de la rue Grange-Batelière et du foyer de la danse ; puis venaient, au coin de la rue Le Peletier, le Café Riche ; au coin de la rue Laflitte, le Café Hardy, remplacé plus tard par la Maison Dorée; l'immeuble voisin abritait Tortoni, dont le perron fameux donnait à l’angle de la rueTaitbout, vis-à-vis du Café de Paris; enfin, au coin de la rue de la Chaussée d’Antin, à l'endroit où s’ouvre maintenant le restaurant Paillard, se trouvait le Café de Foy.
C'étaient là les meilleurs restaurants de Paris et les mieux fréquentés. Véry, Véfour, les Frères- Provençaux avaient été atteints par la décadence du Palais-Royal. Quant au Rocher de Cancale, rue Montorgueil, hanté naguère par Brillat- Savarin, célébré par Berchoux, chanté par Désaugiers, il ne voyait plus les clients affluer autour de ses tables que lorsqu’un spectacle à succès appelait les curieux au boulevard du Crime (1). Les dandys dînaient au Café Riche, au Café Hardy, dont le fondateur avait inventé
(1) J. Arago, Comment on dîne à Paris, pp. 195-6. - La Mode, 1837, 1er trimestre, p. 203.
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sous l’Empire les déjeuners à la fourchette (1), — et surtout enfin au Café de Paris.
Aujourd’hui, la gastronomie a passé de mode. Sans doute on trouverait encore des dilettantes pour ordonner un festin selon les rites et le manger avec compétence. Mais les jeunes gens ne s’entendent plus à cela et ils ne s’en soucient guère. Voyez au restaurant comme ils commandent sans méditer ! Or s’ils ne se montrent pas gourmands davantage, ce n’est point par vertu assurément, mais, encore une fois, la gastronomie a cessé d’être fashionable. Le temps est loin où un lion des plus Buckingham pariait de manger à lui seul, au Café de Paris,
(!) De dix heures du matin à trois heures, Hardy se tenait dans un de ses salons, devant une énorme cheminée en marbre blanc où un gril d’argent était en permanence sur la braise, et suivant que l’un de ses clients lui désignait tel ou tel mets étalé sur le buffet, il le piquait avec sa fourchette et le faisait griller ou réchauffer (Bonnaud, Histoire du Boulevard, dans Revue britannique, août 1878, p. 388). — Quand j’étais riche, dit Stendhal ( Vie de Henri Brulard, pp. 20-21) « mon cabriolet m’attendait à la porte du Café Hardy, voilà ce que mon beau-frère ne m’a jamais pardonné. »
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un dîner de 500 francs, et gagnait haut la main la gageure (1). Qui donc à présent s’applique à composer sa cave? Le champagne même, dont les viveurs de 1840 faisaient une si effroyable consommation, on n’en sait plus boire, apparemment, qu’en Russie. Et les lourds et chauds bourgognes, les bordeaux subtils, les ragoûts succulents, les sauces délicates ont cédé la place, sur la table du snob, aux eaux minérales, au thé, aux viandes grillées à l'anglaise. Certainement tout cela convient bien mieux à l'estomac — mais où sont les coulis d’antan ?
Au contraire, sous Louis-Philippe, la gastronomie, passe pour un signe de raffinement élégant : elle s’avoue, même elle s’affiche. Il sied qu’un fashionable accorde beaucoup d’importance à l’art de composer son dîner et qu'il s’entende à le goûter avec délicatesse. Brummell ne se montrait-il pas fort sensible aux
(1) Voici, d’après Roger de Beauvoir ( Soupeurs de mon temps, p. 105) quel fut le menu de ce dîner : « Menu de M. le comte Hector [sic] de Viel-Castel : Potage essence gibier ; Vin de Tockay ; Laitance de carpe au Xérès; Cailles désossées en caisse; Truite du lac de Genève, essence écrevisses ; Vin de Johannisberg glacé ; Faisan rôti bardé d’ortolans ; Pyramide de truffes entières ; Clos Vougeot de 1819 ; Compote de fruits Martinique à la liqueur de Mme Amphoux ; Sorbet au marasquin; Stilton ; Marsala glacé; Raisins de Malaga frais en grappes; Vin de Chypre de la Commanderie ; Vin de Constance. »
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plaisirs de la bouche ?’ Or le Dandysme de Brummell, exactement et dans tous ses détails, c’est l'idéal des snobs de 1830. Pourtant ils ne savent du Beau rien autre chose que son nom, et les détails de sa gloire et de sa décadence, comme l’accent particulier de son élégance, leur sont bien étrangers (1). Mais ils connaissent ses disciples et, comme aujourd’hui, les dandies de Hyde-Park servent déjà de modèles aux dandys du « Boulevart » (2).
L’anglomanie se développa chez nous avec le romantisme (3). D’ailleurs dans les dernières années de la Restauration et sous Louis-Philippe, elle paraît certainement moins profonde, moins universelle qu’aujourd’hui ; elle reste un ridicule d’élégants, et qui se manifeste plus dans la mise, dans les manières et dans les attitudes que dans l’esprit même. D’autre part, le snobisme
(1) En 1840, La Mode elle-même en parle en ces termes : « Brumnel [sic], le falstaff du prince de Galles, depuis régent et roi sous le nom de Georges IV, fut un des premiers et plus célèbres dandys » (juillet 1840, p. 1).
(2) « Les lions sont venus d’Angleterre, nous les avons adoptés pour nos jeunes gens à la mode », dit par exemple La Mode (4 juillet 1840, p. 1).
(3) Voy. plus bas. — Cf. ce passage de lady Morgan dans son Paris en 1829 et 1830 (p. 95) : « Il faut que vous sachiez que tout ce qui est anglais, excepté la politique, est maintenant en grande faveur à Paris et réputé romantique. » — Et la politique du roi des Français elle-même ne sacrifia-t-elle pas à la manie générale ?
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a aussi plus de franchise et plus de naïveté qu’à présent ; c’est qu’on ne s’en est pas encore trop moqué : le mot même n’existe pas, je pense ; puis on se trouve plus près des idées de l’ancien régime, il y a encore une noblesse et des nobles, et tout le monde admet sans difficulté qu’un jeune homme « du monde » ne saurait s’appliquer décemment à une autre occupation que celle de vivre selon les rites méticuleux et les usages ignorés du vulgaire, qui font désormais l’élégance.
« Jusqu’au siècle dernier, dit un obscur écrivain de 1829, Eugène Ronteix (1), il n’était pas si malaisé d’être un homme comme il faut : la nature ou le hasard faisait pour vous les Irois quarts de la besogne ; l’élégance du costume et la grâce des manières appartenaient exclusivement aux classes privilégiées ; un parchemin blasonné était une condition nécessaire pour être fashionable... Il ne faut aujourd'hui pour être un homme comme il faut, un fashionable, avoir ni richesse, ni naissance, ni I aient, ni gloire, et cependant il faut posséder un je ne nais quoi, composé de tous ces élémens... » C’est ce je ne sais quoi , que
(I) Eugène Ronteix, Manuel du fashionable, pp. 7-10.
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LES DANDYS
la charmante aïeule de M. Abel Hermant (1) trouvait dans le muscadin qu’elle se préparait à épouser en 17%, mais qu’elle se voyait aussi embarrassée que Ronteix de définir : « Cela ne saurait remplacer ces grandes allures que nous autres nous héritons de nos pères, disait-elle, ni notre naissance, ni notre impertinence naturelle. Et quand même, ce... comment dire? ce... je ne sais quoi... Je souhaiterais un mot nouveau pour cette façon d'être nouvelle ; nos fils l’inventeront sans doute, car il n’y aura bientôt plus de gens vraiment nés, et ceux qui voudront se distinguer encore de la crapule ne le pourront que parce... ah ! je souhaiterais, dis-je, un mot, mais un mot qui fût âpre, qui fût enlevé, qui fût bref, une syllabe ; un mot bien, mais un peu canaille ; un mot gouailleur, un mot qui claque aux oreilles comme une onomatopée... un mot qui naisse à l’improviste et par génération spontanée, un mot qui n’ait aucun sens définissable, et qui exprime pourtant tout l’inexprimable de ce que je veux dire... » Ce je ne sais (juoi que Ya'ieule 11e savait comment nommer et qu’ignoraient les seigneurs de jadis, qui faisait grasseyer ridiculement les
(1) Abel Ilermant, Confidences d’une aïeule (roman), pp. 138-9.
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incroyables et porter aux muscadins des collets qui les rendissent bossus et des culottes qui les fissent cagneux, ce je ne sais quoi qui apparaît au xixe siècle et qu’avait Brummell, c’est le le chic. Après le Directoire, l’élégance n’est plus aiïaire de conversation, de richesse ou de naissance ; elle n’a plus rien à voir avec l’esprit, avec l’art de séduire, ni même le prix et la beauté réelle des habits ; elle est toute extérieure, paradoxale, étrange ; bref les fins chevaliers et les galants marquis ont cédé la place à des dandys bizarres et anglomanes, et un jeune homme à la mode ne se propose plus de plaire et d’enchanter comme le prince de Ligne, mais plutôt d’étonner à la manière de Brummell et de lord Byron.
Vous rappelez-vous M. le chevalier de Beauvoisis tel que l'a dépeint Stendhal au chapitre xxxvi de Le Bouge et le Noir ? (1) Julien Sorel,
(1) Paru en 1830 et composé après 1828. — Bien avant Barbey d’Aurevilly, Stendhal a discerné les principes du Dandysme. Voy. les conseils que donne le prince Korasoff à Julien Sorel : « Faites toujours le contraire de ce qu’on attend de vous » (p. 44 de l’éd. Lemerre) ; et ailleuis (p. 236) : « Soyez le contraire de ce à quoi on s’attend. » Julien, d’ailleurs, est prédestiné : il a « naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation présente » (p. 44) ; il « était un dandy maintenant... Il fut d’une froideur parfaite envers Mademoiselle de la Mole... ; on sentait seulement [dans sa conversation] qu’il regardait encore trop de choses comme importantes» (p. 50-51). Voy. aussi cidessous, ce que Stendhal dit sur l’air ennuyé, et, dans