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qui vient de grand matin lui demander raison d'une insulte, doit attendre avec son témoin trois quarts d'heure avant d’être introduit dans un appartement « admirable d’élégance ». Là, nous conte l'auteur :
... Ils trouvèrent un grand jeune homme mis comme une poupée ; ses traits offraient la perfection et l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite, portait des cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l’autre... La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu’aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie noble et vide annonçait des idées convenables et rares : l'idéal du diplomate à la Metternich...
Julien fut si étonné de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son air à la fois compassé, important et content de soi. de l’élégance admirable de tout ce qui l’entourait, qu’il perdit en un clin d'œil toute idée d’être insolent...
Il admirait sa gravité, mêlée d’une certaine fatuité modeste, mais qui ne l'abandonnait pas un seul
Rome, Naples et Florence, comme il oppose à tout moment les « fats anglais » pauvres de sensibilité, à ses chers Milanais, — par exemple, p. 154 : « La grande affaire du héros de Bond-Street est de clouer une affectation à l’action la plus simple. Cette action a-t-elle quelque importance, il ne songe qu’à se donner l’air de la mépriser. Passé Milan, je n’ai plus vu ce genre-là. Ici de beaux jeunes gens sautent des fossés à cheval, mais ils mettent toute la joie et l’importance possible à bien sauter. »
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instant. Il était étonné de sa manière singulière de remuer la langue en prononçant les mots...
Ce mélange de respect pour soi-même, d’importance mystérieuse et de fatuité de jeune homme l’enchantait. Par exemple, le chevalier bégayait un peu parce qu’il avait Fhonneurde voir souventun grand seigneur qui avait ce défaut. Jamais Julien n’avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule qui amuse et la perfection des manières qu’un pauvre provincial doit chercher à imiter. »
Or, c’est à la ressemblance du chevalier de Beauvoisis qu’il nous faut imaginer les « beaux fils » de 1829. Comme lui, ces nobles gandins s’efforcent de se donner cette physionomie « à la fois compassée, importante et contente de soi », cette « perfection des manières » qui font l’admiration des provinciaux Quelques années plus tard, à mesure qu’ira en décroissant l’influence du faubourg Saint- Germain (1), lorsque le Jockey-Club sera fondé, et que la vie parisienne sera devenue beaucoup plus dissipée, les lions admettront sans doute des manières plus libres, et une fatuité moins réservée. Pourtant ils affecteront toujours cet air de léger ennui (2). C’est qu’un
(1) Voy. ci-dessous le chap. sur Eugène Sue.
(2) Nos snobs le recherchent encore aujourd’hui. Voyez, par exemple, au théâtre, les jeunes gens qui viennent lorgner la salle durant les entr’actes : ils se trouvent en
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fashionable sait bien qu’en charmant tout ce qui l’entoure, il ne doit point lui-même être charmé ( I). « L’air triste ne peut être de bon ton, enseigne l’un d’eux ; c’est l’air ennuyé qu’il faut. Si vous êtes triste, c’est de quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne vous a pas réussi. C’est montrer soi inférieur. Etes-vous ennuyé, au contraire, c’est ce qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc, mon cher, combien la méprise est grave ! » (2).
D’ailleurs nos fashionables, paraît-il, ont presque toujours dans leur mise quelque chose qui les éloigne de la correction uniforme des gentlemen d’Angleterre. Comme tous les imitateurs, ils passent un peu la mesure. « En dépit des soins journaliers et ponctuels qu’il apporte à sa toilette, un dandy parisien paraît toujours endimanché, constate lady Morgan (3), parce qu’il est tou jours exagéré dans les articles de modes, depuis le nœud de
évidence, ils sont un peu embarrassés de leur contenance, il leur faut trouver un geste élégant. Que font-ils ? Ils baillent. — J’imagine qu’au xvnie siècle, on cherchait plutôt l’air vif, intéressé, « sensible ».
(1) Ronteix, Manuel du fashionable, p. 68.
(2) Le Rouge et le Noir, chap. LIV, p. 234.
(3) Paris en 1829 et 1830, t. I, pp. 334-5.
(Bibliothèque JVc il ion ale;
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sa cravate jusqu’aux cordons de ses souliers ». Peut-être les boucles de ses cheveux, comme celles du chevalier de Beauvoisis, sont-elles disposées avec trop d’exactitude ? Ou bien porte-t-il, comme Alfred de Musset, quelque habit par trop pincé à la taille ? Sans doute encore il sourit quelquefois et il montre de la bonne humeur? Faute impardonnable, en vérité !
« Neuf heures sont sonnées depuis quelque temps », lorsqu’un lion soulève sur son oreiller sa tête « négligemment entourée d’un foulard ». A midi, il a déjeuné et il est sorti. A une heure, il lui faut faire quelque visite ou examiner chez Drake les chevaux nouvellement arrivés d’Angleterre ; — parcourir au grand galop de son « haque », et suivi à vingt pas par son « jockei », les routes poudreuses du Bois de Boulogne, les étriers chaussés à fond, les jambes écartées et le chapeau immense enfoncé jusqu’au nez('l) ; — ou bien escorter une amazone, parader à la portière de quelque « landow», se montrer aux Tuileries en compagnie d’une femme connue, conduire aux Champs- Elysées un de ces phaëtons que lord Seymour
(1) Caricature dans La Mode, 22 juin 1839, p. 364.
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vient de mettre à la mode ; — ou enfin paraître au Boulevard juché sur un haut tilbury, fumant un cigare énorme à côté d’un tigre microscopique, et crier très haut dans un nuage de fumée : « — Bojou, mon cher, comment ça vâ ? » pour s’entendre répliquer dans une gloire de tabac : — « Ça vâ pâs mal, et toi (1) ? »
Et voyez ce jeune fat qui, à six heures passées, saute de son cabriolet à la porte du Café de Paris, dont il gravit le perron d’un pas vainqueur. Eperdument épris des modes anglaises, il porte une petite redingote ou un habit noir laissant passer à peine un soupçon de jabot. Ses cheveux longs, roulés soigneusement autour de son visage, dégagent son front, sans avoir rien du « symétrique échaffaudage qu’affectionnent les jeunes premiers des théâtres secondaires. » Ses manchettes retroussées sur le poignet découvrent ses gants jaune paille (2). Autour de son cou se noue une cravate noire, dont deux turquoises ou des épingles à tête de cheval en or bruni maintiennent avec art les plis incertains. Les épaules rondes, la taille mince, « les
(1) Eugène Ronteix, Manuel du fashionable, pp. 38-41. — Vicomte de Launay, Lettres Parisiennes, t, II, p. 16.
(2) A 2 fr. 50 la paire, au moins ! (A. Karr, Les Guêpes, novembre 1839, p. 92.)
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mouvements doux, habiles et veloutés », il vient prendre place parmi ses pareils, après avoir remis au garçon son fouet à ciselure d’argent, ou sa canne d’Opéra à pomme d’or (1). C’est alors qu’il songe à son menu ; il médite longuement en compagnie du maître d’hôtel avant de décider s'il arrosera de Château-Margaux les filets de cannetons à la bigarrade et de Musigny le dindonneau nouveau ; et tout à l’heure le chef de cuisine ne manquera pas de faire demander à Monsieur le vicomte s’il a été satisfait de la sauce homard qu’on a servie avec le turbot (2).
Autour de lui quel « luxe de bon goût » ! Monsieur Angilbert fils (3) loue pour 20.000 fr. à lady Hertford, mère de lord Seymour, le bas de son hôtel afin d’y loger son établissement. Au milieu du salon rond où dîne notre dandy, figurait jadis la fameuse baignoire en malachite de M. Demidoff père, que tout Paris vint admirer. Aujourd’hui les médaillons d’amours qui ornent
(1) La Mode, 1er juillet 1837, p. 7. — Ibid., U juillet 1840, pp. 31-32.
(2) Extraits des mémoires d’un lion (Ibid., 5 juin 1842 p. 337).
(3) Le Café de Paris fut d’abord dirigé par Angilbert et Guéray. En 1837, Angilbert iils leur succéda et il fut remplacé à son tour par Alexandre Ivretocville. Un des derniers propriétaires fut Martin Guépet (Bonnaud, loc. cit., pp. 394-5).
les murs, les losanges de mousseline sur les carreaux, les banquettes recouvertes de velours rouge, les glaces, tout y est parfait. Pourtant, les pendules « Empire » semblent terriblement démodées: au lieu d’Asdrubal, d’Annibal, ou de tout autre capitaine, on souhaiterait qu’elles représentassent quelque gothique châtelaine, par exemple, avec son troubadour. Les garçons portent des petites vestes comme aujourd’hui, sans tabliers, des pantalons à sous-pieds, des cravates blanches à plusieurs tours qui montent jusqu’aux oreilles, et les cheveux en toupet. Les salons ne sont pas encore éclairés au gaz, mais par des bougies ou des lampes à huile. Au mur, on voit dans un cadre une foule d’affiches écrites à la main : « A vendre un cabriolet presque neuf. — A vendre un tilbury qui a fort peu roulé. — A vendre une paire de harnais de Brune aussi bons que neufs. — A vendre deux chevaux. — Un cheval. — Une jolie petite jument. — Un fusil de chasse. — Un vase étrusque... (1) ». Enfin, autour des tables, on reconnaît la comtesse de P***, la marquise de L***, la baronne F***, et toute la fashion
(1) La Mode, 1er juillet 1837, pp. 5-8 ; 5 octobre 1842, gravure. — J. Janin, Un hiver à Paris, p. 64. — Claudin, Mes souvenirs, pp. 43-4.
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parisienne. — En vérité, il fait bon être vu au Café de Paris !
D’ailleurs ce restaurant est à peine un endroit public, presque un salon — un lieu redoutable en tout cas. « Il faut être riche pour dîner au Café Hardy, dit-on, et hardi pour dîner au Café Riche (1) ». Pour dîner au Café de Paris, il faut en quelque sorte être connu. Sans doute tout le inonde peut s’y faire servir à souper pour de l’argent. Mais quels regards dangereux accueillent l’imprudent qui entre là avec innocence, s’il n’est pas « du inonde » — entendez « du Boulevart » ! Tous ces convives haut cravatés qui se penchent en chuchotant vers leurs voisines, ou qui échangent gravement quelques mots de mauvais anglais, ce ne sont rien moins que les dandys les plus irréprochablement épris du « turf » et des « coursiers d’Albion » (2), les
(1) La Mode, juillet 1837, p. 5.
(2) Avant la fondation du Jockey-Club, c’était dans une des salles du Café de Paris que l’on affichait les défis et les
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les lions plus célèbres à Paris et les moins suspects d'indulgence. Presque tous se connaissent : la plupart seront membres du Petit-Cercle (1) ; ils causent d’une table à l’autre ; ils se font des politesses, s’envoient une bouteille poudreuse ou quelque fin morceau (2) ; enfin ils sont là chez eux. Aussi n’est-ce qu’en tremblant qu’un jeune snob à ses débuts gravit les marches et franchit le seuil redoutable... Entrons avec lui (3).
Ce grand et gros gentleman, d’allure militaire, sanglé dans un habit noir boutonné jusqu’au cou, c’est le marquis du Hallays- Coëtquen. Il parle duels et femmes avec une terrible compétence et tout un clan d’officiers écoute ses histoires : le commandant de
« poules » conclues entre particuliers, avec les noms des « coursiers » engagés, les paris, etc. (Règlement donné en juin 1834 par la Société d’Encouragement, dans Bryon, Calendrier des Courses).
(1) En 1842, pour se trouver plus « chez eux » encore, lord Seymour et quelques habitués proposèrent au propriétaire de lui louer à l’année quelques salles qui leur seraient réservées. Ce fut le Petit-Cercle. Parmi les 50 fondateurs étaient Alfred de Musset, Roger de Beauvoir, le major Frazer, le prince Belgiojoso, le vicomte d’Aure, le comte Horace de Viel-Castel, et le marquis du Hallays qui présidait. (Villemessant, Mémoires, I, pp. 280-90.)
(2) Claudin, Mes souvenirs, p.22.
(3) Tous les personnages dont les portraits suivent sont cités comme habitués du Café de Paris par Alton-Shée, Mémoires, pp. 65-8, ou par Claudin, Mes souvenirs, p. 26.
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Bougainville, imperturbable et froid, le capitaine d’Epinay, le capitaine de Barrai, Ch. de Saint- Vallier, démissionnaire en 1830, et Saint- Saëns, « brave hercule, toujours en colère d’avoir été empêché de suivre sa vocation militaire ». Légitimiste enragé, du Hallays a quitté l’armée pour ne pas servir l’usurpateur Louis- Philippe, et ce n’est point sans regrets qu’il a renoncé à son bel uniforme de capitaine des grenadiers à cheval. Il s’en console aujourd’hui en se battant à tout bout de champ. Il a été naguère, avec Du Bougerais, le directeur de La Mode, et La Trésorière, parmi les plus intrépides champions de la duchesse de Berry (I). Aujourd’hui sa réputation de férocité lui vaut, selon l’usage, d’être l’arbitre du point d’honneur, et il n’y a pas à Paris un beau duel dont il ne soit témoin. D’ailleurs ce bretteur, très
(I) On sait que l’équipée de la princesse en Vendée fut le signal d’une série de duels entre légitimistes et orléanistes. Lepacilique Eugène Briffault, lui-même, ayant publié dans le Corsaire un article ironique sur la duchesse de Berry, reçut les témoins de La Trésorière: — « Je ne veux que lui casser un bras, disait celui-ci, il n’écrira plus de si tôt ! » Et il lit comme il avait dit. BrilTault guérit, et, le premier jour qu’il retourna au Corsaire, il eut soin d’écrire en grosses lettres sur les murs de la salle de rédaction : « Ici on ne se bal pas pour la duchesse de Berry. » (Roger de Beauvoir, Soupeurs de mon temps, pp. 70 et suiv. — Villemessant, t. I, p. 183.)
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riche, ne manque point d’esprit : il est propriétaire de la loge infernale à l’Opéra (1), et, grand ami des danseuses, il possède rue de Sèvres une petite maison, avec une collection pornographique des plus complètes (2).
Le comte Guy de la Tour du Pin, blond et mince comme une petite maîtresse, PaulDaru, le comte Fernand de Montguyon « qui dut à une amitié semi-auguste de devenir un jour le Monpavon du Nabab » (3), tous habitués de la loge infernale (4), apportent les nouvelles de l’Opéra, et l’on apprend par eux, sous condition de n’en rien redire, que la « gracieuse ondine », la « légère Sylphide », Mlle Taglioni va décidément épouser ce fou de Gilbert de Voisins (5),
(1) La fameuse « loge infernale » avait douze places et se trouvait au-dessus de celle du Jockey-Club. C’est en 1837 que Balzac en fit partie. (Villemessant, I, pp. 291, 310 et suiv. — A. Houssaye, Confessions, t. II, pp. 271-3.)
(2) La Mode, 1838, 1er trimestre, p. 320 ; 25 juillet 1842, p. 111. — Alphonse Karr, Le livre de bord, III, p. 254. — Villemessant, 1. 1, pp. 291, 310 ; t. III, p. 226. — Beaumont- Vassy, Papiers curieux d’un homme de cour, p. 232. — Alton-Shée, loc. cit. — Du Ilallays était gaucher et fort escrimeur ; il collabora avec Chateauvillars au fameux Code du duel qui fait autorité en la matière.
(3) Contades, Portraits et fantaisies, p. 86.
(4) Claudin, loc. cit.
(5) Maria Taglioni « qui fit de la danse un art presque immatériel à force de grâce pudique, de réserve décente et de virginale diaphanéité », dit Théophile Gautier (Portraits contemporains, p. 429), se sépara du comte Gilbert de Voisins, qui la trompait de toutes ses forces, en 1844.
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ou encore que la princesse Belgiojoso s’est montrée ce soir plus fatale et plus pâle que jamais, et que ce bon M. Letronne, de l’Institut, en paraissait comme foudroyé. — Non loin d’eux, un petit homme sec, perdu dans un pantalon à la cosaque, récite, entre deux bouteilles de champagne, une ode d’Horace. C’est le major Frazer. Tout à coup, il s’interrompt pour déclarer qu’il va décidément envoyer ses témoins à Léon Gozlan : celui-ci ne s’est-il pas permis de présenter dans une comédie un major décoré de trois croix, à qui l’on a donné la première parce qu’il n’en avait pas, la seconde parce qu’il n’en avait qu’une, et la troisième parce qu’il en avait deux ?... (1) — Voici à une table voisine le marquis de Saint-Cricq (2), aux trois quarts fou, qui verse gravement sa tabatière dans sa salade à la grande joie du comte Germain, le plus jeune des pairs de France, celui que toutes les filles de Paris appellent : « Mon cousin Germain » (3). — Et l’on reconnaît encore çà et là, engoncés dans leurs grandes cravates, pincés dans leurs habits
(1) Sur ce stendhalien major Frazer, voy. plus loin.
(2) Voy. plus loin.
(3) Claudin, loc. cit. — A. Houssaye, Confessions, t. V, p. 97.
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bleus à boutons d’or : le baron de Valette surnommé « Satin », l’homme de France qui passe le plus de temps chez son tailleur ; le comte de Septeuil, toujours beau malgré ses cinquante ans et sa jambe de bois ; Charles de Chaveau, Alfred Gohin, Louis de Montbrun, le joyeux marquis de Belmont, ami d’Alfred de Musset et grand écouteur de tables tournantes (1); Léopold d’Ivri, habile au tir aux pigeons (2) ; puis des étrangers : le prince Rostopchine, le prince Soltikofï, ou lord Palmerston qui ne soupe jamais ailleurs quand il est de passage à Paris... (3).
Presque chaque soir, à l’heure du dîner, on voit s’arrêter à la porte du Café une calèche découverte où un personnage d’une rotondité peu douteuse s’étale avec complaisance (4). C’est le docteur Véron qui, majestueux et spirituel, gagne sa table en distribuant des poignées de mains et des mots aimables. L’habile homme ! Après avoir débuté sous la Restauration dans la quasi sinécure de médecin
(1) Mme de Janzé, Etudes sur Alfred de Musset, pp. 214-6.
(2) La. Mode, Ie1' juillet 1837, p. 9.
(3) Claudin, toc. cit.
(4) La Mode, l«r juillet 1837, pp. 7-8.
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des musées royaux, et gagné une fortune assez ronde en lançant avec art une spécialité pharmaceutique, la pâte Régnault, il s’est jeté dans le journalisme, collaborant à la Quotidienne, fondant en 1829 la Revue de Paru qui dure encore. Et le voilà directeur de l’Opéra, où il représente avec un succès immense Guillaume Tell, la Juive, Robert-le-Diable. Tout lui réussit, puisque sous sa gestion (1) il n’est pas jusqu’à l'Opéra qui ne devienne une excellente affaire ; bientôt, en 1838, il achètera le Constitutionnel (2), où il publiera le Juif errant d’Eugène Sue, où il soutiendra Louis-Napoléon au bon moment, dont il fera enfin une puissance dans l’Etat, et qu’il revendra en 1852 pour deux millions (3). C’est un bourgeois des plus fins, adroit, intelligent, rusé. Généreux comme un
(1) De 1831 à 1835.
(2) Dans les premiers temps, il était loin de faire tout ce qu’il voulait dans son journal, et les séances du Conseil d’administration étaient fort orageuses, s’il faut en croire Alphonse Karr, Les Guêpes, juillet 1840, pp. 20-21.
(3) Il s’était présenté sans succès à ladéputation à Dieppe en 1837 (La Mode, 1837, 3e trimestre, pp. 133-4). Il fut élu député comme candidat officiel, en 1852, dans le département de la Seine et fit ensuite un peu d’opposition à l’Empereur; il se retira de la politique en 1863. Sous l’Empire, il avait une grosse influence et il tenait plus que jamais table ouverte à Auteuil : sa fameuse cuisinière Sophie était un personnage. Voy. J. d’Arçay, ouvr. cité plus bas.
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traitant avec cela, jouant au Mécène et s’estimant toujours assez payé par un mot d’esprit (1), il fait rouler galamment ses écus, soutient ses amis de toute son influence et de son argent, soit qu’il les pensionne, comme Malitourne, ou qu’il les fasse préfets, comme Lautour-Mézeray ; enfin c’est un sage, il a « l’égoïsme bon » (2). Exemple : Un jour, on vendait à l’Hôtel Drouot le mobilier d’un jeune peintre qui devait 1.200 francs. Au premier objet qu’on met aux enchères, un vieux tabouret couvert de velours d’Utrecht :
— « Trois cents francs », s’écrie quelqu’un à la grande stupéfaction du public.
— « Douze cents francs», reprend la même voix, bien que son enchère ne soit pas couverte. C’est Véron, qui a connu le peintre l’année précédente et appris sa détresse la veille. — Ainsi le bon docteur affecte volontiers des manières de rajah bourgeois. Il invite à souper les étoiles de son corps de ballet, et, au dessert, il envoie à chacune d’elles un cornet de bonbons, c’est-à-dire quelques pralines dans un billet de mille francs. Une autre fois, il demande à un
(1) C’est à lui que Saint-Ange, des Débats, écrivit ce billet : « Prêtez-moi 2.000 francs ; vous êtes si heureux qu’il n’est pas impossible que je vous les rende ».
(2) Alton-Shée, Mémoires, t. I, p. 65.
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journaliste un article aimable pour un ballet nouveau ; déjà l’autre, empressé, a saisi une feuille blanche : — « Vous êtes mal pour écrire, lui dit le docteur ; mettez donc cela sous votre papier. » Et il glisse d’un doigt furtif un billet de 500 francs sous la main du critique. — Grand maître de l’Opéra, monarque absolu des danseuses, Véron est accueilli à bras ouverts au Café de Paris : tous ces messieurs n’ont-ils pas leurs entrées à obtenir, ou quelque « rat » à recommander ? Souriant et indulgent, l’habile directeur sait contenter tout le monde. D’ailleurs il faut bien avouer qu’il a de la faiblesse pour les gens à écussons et qu’il se montre un peu bourgeois gentilhomme. Mais il ne fait pas bon le lui reprocher, car il a parfois la langue lourde. Un soir, le comte de Montrond, qui le trouvait trop familier, voulut lui donner une leçon, et il le fit d’une façon exquise :
— « Pourquoi donc appelez-vous le marquis de la Valette, La Valette tout court, M. Véron?
— Mais je dis La Valette comme vous dites vous-même La Valette, M. de Montrond.
— Permettez, M. Véron, c’est tout différent... Le marquis et moi, voyez-vous, nous avons gardé les cochons ensemble.
— Alors, ces cochons, vous les avez bien
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mal gardés, répondit brutalement le bon docteur, puisque j’en vois encore qui se promènent dans les salons... (J) »
Donc, épicurien, généreux, libertin et spirituel, Véron trône au Café de Paris. C’est un gourmand délicat et le chef de cuisine s’inquiète de ses sentences (2). Sa bonne figure de bourgeois finaud (3) — étalée au-dessus d’une cravate si considérable que ses ennemis prétendent qu’elle cache des cicatrices peu flatteuses (4) , et que Roger de Beauvoir lui
(1) Cf. sur le Dr Véron : A. Houssaye, Confessions, t. I, pp. 399-400 ; t. II, pp. 260, 268, 324, 359 ; t. V, p. 145 ; t. VI, p. 132. — Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, t. I, pp. 400 sq. — Jules Lecomte, Le perron de Tortoni, pp. 214-222. — Monselet, Petits mémoires littéraires, pp. 52 et 345. — J. d’Arçay, Indiscrétions contemporaines... (Paris, 1883, in-8) : « La salle à manger du Dr Véron ». — Etc.
(2) Claudin, loc. cit. — Le tournedos lui doit son nom. Fatigué de voir très souvent du filet de bœuf à sa table, il eut l’idée de le faire couper par petits morceaux. « Le plat ne fut plus présenté sur la table ; on le fit circuler tout de suite derrière les convives, et c’est ce qui lui valut le nom de tourne-dos » (Villemessant, t. III, pp. 128-9.)
(3) Il avait de grosses joues au milieu desquelles on discernait un petit nez assez ridicule (Villemessant, V. p. 186). Théodore de Banville fit sur lui un huitain impromptu :
... On devrait laver sa chair incongrue De verrat dodu chez Véro-Dodat...
( Parnasse satyrique du XIXe siècle, Rome, s. d., 2 vol. in-12, t. II, p. 3).
(4) « Le lépreux de la cité de Paris, le scrophuleux docteur Véron », l’appelle, par exemple, Barbey d’Aurevilly (Lettre inédite à Trébutien, 22 février 1845.)
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envoie parfois des lettres avec cette adresse : « A Monsieur Véron, dans sa cravate, à Paris (1) », — s’éclaire de plaisir pour un ragoût subtil comme pour un bon mot. Semblable à Lucullus, il apparaît tout entouré de parasites et de clients. A sa table, si l’on dîne merveilleusement, on y cause mieux encore : l’esprit part comme le champagne. Bien entendu, au premier souper on y juge un convive. Tant pis pour celui qui n’a pas brillé : c’est en vain qu’il convoitera désormais les incomparables salmis et les nobles vins du docteur, il n’y goûtera plus (2).
Là, on entend Armand Malitourne — « avec son sourire fin et faux, noyé dans une face couperosée, sa voix lasse et son œil d’homme d’esprit prostitué et tué, mais homme d’esprit encore (3) », — se livrer tout doucement à sa malice :
— « Chateaubriand, confie-t-il à son ami Bequet, c’est le républicain le plus dévoué à la monarchie (4) ».
(I) Glaudin, p. 24. — Villemessant, t. V, pp. 184-5.
|2) A. Houssaye, Confessions, VI, p. 132.
(3) Barbey d’Aurevilly, Deuxième Mémorandum (1838),
(4) Contades, Portraits et fantaisies, p. 91. — A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 294.
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Mais Bequet n’écoute guère : pensif et rubicond, il contemple attentivement son verre vide... Alors Malitourne de constater: — « Il y a dans la demi-ivresse où je me mets quelquefois une certaine fleur. Quand nous avons soupé ensemble, Bequet est gris; je suis gris aussi, si vous voulez, mais d’une autre nuance de gris, plutôt lilas (1) ». — Et de fait, « lilas », il l’est souvent.
Cet étonnant Malitourne qui fait métier de journaliste, ne déteste rien tant que d’écrire : — « Il en est de mon esprit comme de mon argent, dit-il, je n’ai jamais pu prendre sur moi d’en noter la dépense ». Sous Charles X, le libraire Ladvocat l’avait chargé de rédiger les fameux Mémoires d’une contemporaine qui firent tant de
(1) A. Karr. Le livre de bord, t. II, p. 82. — Bequet, prédécesseur de Janin aux Débats, était,, paraît-il, un journaliste de valeur et un lin lettré. Mais il était meilleur buveur encore. Il dînait presque chaque soir chez Véry. Le jour que trépassa son oncle, il n’en vint pas moins souper à son ordinaire : — « Vous avez enterré quelqu’un ce matin mon pauvre Bequet ? lui dit un ami. — Hélas oui ! mon oncle, un excellent homme. Prenez donc un verre de champagne avec moi. — Comment, vous buvez même aujourd’hui ! observe l’ami. — Pourquoi pas, mon cher, riposte Bequet, le champagne est de deuil ». Lorsque Bequet mourut, Roger de Beauvoir lui fit cette épitaphe :
Cy gît Bequet, le franc gloulon,
Qui but tout ce qu’il eut de rente ;
Son gilet n’avait qu’un bouton,
Son nez en avait plus de trente.
(Beauvoir, Soupeurs de mon temps, pp. 111-12G.)
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scandale en leur temps (1). Or, il se connaissait si bien lui-même, qu’il avait prié son éditeur de l’enfermer tous les jours pour le forcer à travailler ; et Ladvocat, dit-on, ne lui ouvrait la porte que moyennant un paquet assez gros de son manuscrit. — Plus tard, en 1836, il fonda avec Véron, la Charte de 1830, gazette officieuse du ministère Guizot. Jamais on ne vit un grand journal plus fantaisiste. Nestor Roqueplan, actif et paresseux, courait du ministère à la préfecture de police pour y apporter la chronique scandaleuse. Et si l’on causait beaucoup dans la salle de rédaction, on n’y écrivait guère. Edmond Texier, Ourliac, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, le comte de Montguyon, d’Alton-Shée, le marquis de La Valette y venaient presque chaque jour visiter Malitourne, qui s’arrachait sans peine à un article commencé qu’il ne terminait jamais. Là, on inventa les plus célèbres canards de l’époque : le brigand Schubnj, Gaspard Hauser, la mère de MUe N au « sauvant en Amérique sur la corde, au milieu d’un incendie, deux jumeaux qu’elle rapportait à chaque bout
(1) Sur Ida St-Edme ou St-Eline, la Contemporaine, et ses scandales, voy. Pli. Audebrand, Derniers jours de la Bohême, pp. 30 etsuiv., et surtout II. Lachize, Une amazone sous le premier Empire, vie de Ida de St-Edme (Paris, 190 , in-8).
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de son balancier, etc, etc. Un ancien saintsimonien, que Nestor avait surnommé le nègre de la rédaction, appointé à 100 francs par mois, faisait le journal, qui, devant paraître le soir, n’était distribué que le matin (1) ». — On s’explique, après un pareil tableau, comment, en dépit de la subvention ministérielle, les bénéfices de la Charte de ! 830, devinrent bientôt si aléatoires que Malitourne dut chercher ailleurs ses ressources.
Il les trouva au ministère de l’Intérieur : Montalivet l’attacha à son cabinet. Mais au grand désespoir du nouveau fonctionnaire, le ministre, qui avait reconnu sa facilité, se mit à lui faire faire ses discours, — ce dont il faut penser que notre Malitourne se consola par un bon nombre d’épigrammes indiscrètes, car on lit dans la Némésis de Barthélemy (2) :
« Montalivet ? Ecoutons ! 11 se tourne,
Cherche de tous côtés l’obligeant Malitourne,
Et veuf de son conseil, il demande un sursis ».
Seulement un beau jour, le ministre prit sa revanche : Casimir Delavigne, conservateur de
(1) Alton-Shée, Mémoires, t. I, pp. 189-91. — Nestor demandait s’il ne vaudrait pas mieux transformer la Charte en journal du matin : — « Non, dit M. Guizot, en ce cas elle ne paraîtrait plus que le soir ».
(2) Ed. Garnier, p. 29.
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la Bibliothèque de Fontainebleau, était mort (1843) ; Malitourne sollicita sa place par un billet comme il savait les faire : « Ma paresse étant plus connue que mes ouvrages, disait-il, je me flatte qu’elle est un titre que personne ne me contestera et une recommandation qui me met à l’abri de toute concurrence. Proposez-moi donc : j’accepterai, je vous en donne ma parole d’honneur. Et je ne résiderai pas plus que mon illustre prédécesseur, je vous assure. » Mais Montalivet refusa net la supplique, et Malitourne qui ne publiait plus rien tomba peu à peu dans l’oubli. Bientôt, pour l’achever, un de ses parents, son homonyme, arriva de sa province, et se mit à collaborer à V Artiste d’Arsène Houssaye, — sur quoi Asselineau composa de cruels triolets :
« ... Le Malitourne de Véron N a rien de notre Malitourne.
C’est un bonhomme en chapeau rond Le Malitourne de Véron.
Le nôtre est pimpant et luron Tandis que le sien s’en retourne.
Le Malitourne de Véron
N’a rien de notre Malitourne... (1) »
Alors le directeur du Constitutionnel qui
(1) Etc. Voy. Le Parnasse satyrique du XIXe siècle, t. II, pp. 201-202.
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liO
n’oubliait pas ses clients, — le bon docteur égoïste dont l’ingrat Malitourne disait autrefois : « Véron, il jette son argent par les fenêtres!... mais, quand il fait nuit, il descend pour le ramasser... (1) » — subvint pendant quelque temps aux besoins de son ancien convive. Loin de lui en savoir gré, le pauvre « bonhomme en chapeau rond » se fit si grincheux et si désagréable que son protecteur l’abandonna. Et il mourut fou, croit-on, en 1866 (2).
Aussi souvent que Malitourne, Lautour- Mézeray (3) s’assied à la table du docteur. Celui-là, c’est un grand garçon d’une extrême élégance, qui arrive toujours au Café de Paris dans une calèche à deux chevaux. Hélas! la nature lui a refusé tout à fait l’esprit de répartie
(1) A. Iloussaye, Confessions, t. Il, p. 269.
(2) En 1861, d’après le vicomte de Grenville, Histoire du journal La Mode, p. 72. — Sur Malitourne, voy. G. de Contades, Portraits et fantaisies, pp. 71-96, et R. de Beauvoir, Les soupeurs de mon temps, pp. 101-108.
(3) Sur Lautour-Mézeray, voy. G. de Contades, Portraits et fantaisies, pp. 29-68. — Il était né en 1801 à Argentan, et il y mourut le 21 novembre 1861. Je ne crois pas du tout que, comme le dit M. de Contades, ce soit Lautour-Mézeray que Balzac ait peint sous le nom du comte de la Palferine. Quel rapport établir entre le héros de Un prince de la Bohême et le fondateur adroit de tant de gazettes à succès ?
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et le don d’improviser, mais il sait écouter avec tact, ce qui le rend bon convive, et il remplace le bagout qui lui manque par un aplomb imperturbable et par un sens incomparable de la réclame (1). C’est ainsi qu’à peine débarqué de* Normandie, il fonde, avec Emile de Girardin (2), une petite gazette qui obtient d’emblée un gros succès de stupeur (1828). C’est le Voleur. En tête, on lit, en manière d’épigraphe, ces vers de Voltaire :
« Au peu d’esprit que le bonhomme avait, L’esprit d’autrui, par complément, servait: 11 compilait, compilait, compilait. »
Et en effet le texte du Voleur, de la première ligne à la dernière, est emprunté aux autres feuilles. Un an après sa création, le journal
(1) Alton-Shée, t. I, p. 172. — Villemessant, 1. 1, p. 153. — Ivarr, Les Guêpes, novembre 1841, pp. 23-25.
(2) On sait que c’est Emile de Girardin qui inventa la gazette à bon marché. Lorsqu’il lança la Presse, en 183G, tous les journaux valaient cher : on en payait l'abonnement 80 fr. par an en moyenne. Girardin devina quel devait être le profit de la réclame et il comprit que son journal pourrait en vivre : aussi fixa-t-il l’abonnement à la Presse à 40 fr. Ce fut un toile général dans les autres feuilles. Mais peu à peu elles apprirent à exploiter la publicité. Et elles le savent si bien aujourd’hui que nous verrons sans doule bientôt apparaître le journal distribué gratuitement, — en attendant celui dont chaque lecteur touchera un sou.
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rapporte 50.000 francs (1). — Et Lautour- Mézeray, seul ou aidé de Girardin, continue sa carrière : il crée La Mode (2), prend quelque temps le Figaro qui lui meurt sous la plume, fonde le Feuilleton littéraire des journaux politiques, invente enfin le Journal des enfants. Succès colossal : personne n’a encore pensé jusqu’ici à créer une feuille pour la jeunesse. Les mères viennent consulter le jeune directeur sur l’avenir de leurs filles, tandis que les pères de province lui écrivent au sujet de leurs garçons, et Lautour contente les unes et renseigne les autres avec le même aplomb. Quand, à quelques années de là, le nombre des feuilles concurrentes fera diminuer la vogue du Journal des enfants, l’adroit Normand saura encore s’en défaire à temps, — et il lancera, avec un nouveau succès, le Journal de l’Florticulture...
L’excellent journaliste ! il s’entend à faire de sa personne une réclame vivante pour ses entreprises. Jamais il ne se montre sans que
(1) D’autres feuilles se créèrent sur le même principe : le Cabinet de Lecture, le Pirate, etc. La Société des gens de lettres ne fut fondée, par Louis Desnoyers, qu’en 1837. (Ph. Audebrand, Romanciers et viveurs du XIXe siècle, pp. 195 et suiv.).
(2) Bennond et du Fougerais firent de la Mode le spirituel journal légitimiste que l’on sait (Vicomte de Grenville, Histoire du journal La Mode, p. 150).
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sa boutonnière ne soit fleurie d’un superbe camélia blanc (1), et cette élégance encore inusitée lui vaut plus de notoriété que tous les articles qu’il écrit : à Paris, où beaucoup ignorent qu’il existe un Lautour-Mézeray, tout le monde connaît 1’ « homme au camélia (2) ». Alors la Ileur merveilleuse apparaît à l’Opéra, au premier rang de la loqe infernale, parcourt le Boulevard dans une luisante calèche, s’arrête au perron de Tortoni, — faveur plus grande : on la voit dans le salon tendu de soie vert d’eau où Delphine de Girardin coidie aux oreilles de ses intimes les malicieuses remarques du vicomte de Launay, — et elle s’épanouit encore au Café de Paris, entre
(1) En ce temps-là, les camélias, bien plus rares qu’aujourd’hui, valaient 5 francs la pièce, disent Contades, p. 57, et J. Lecomte, Le Perron de Tortoni, p. 293 ; 3 francs, dit Villemessant, t. I, p. 153.
(2) Comme Lautour-Mézeray, une jeune fille de dix-sept ans, arrivée de sa province en sabots, conquit la célébrité par les camélias : c’est Marie Duplessis, l’original de la Dame aux Camélias d’A. Dumas. Marie Duplessis, phtisique, était maigre, pâle et fantasque ; elle avait des cheveux superbes, qui tombaient jusqu’à terre. « Au creuset de ses fantaisies, elle eût fondu en six mois la fortune la plus solide », dit Villemessant (t. I, p. 319). Elle s’habillait avec une élégance et une originalité inimitables. Elle portait toujours un bouquet de camélias blancs, mais trois jours par mois, les camélias étaient rouges : « on ne saurait parler plus clairement le langage des fleurs », remarque Claudin, loc. cit., p. 41.
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la cravate célèbre du docteur Véron et les prestigieux costumes de Nestor Roqueplan.
. . . Pour l’instant, celui-ci gourmande sévèrement Malitourne :
— a Que diable, mon cher, vous parlez comme un garçon de restaurant. Doit-on dire une côte nature, des pommes, une bouteille de Bcaunc première ? Ces abréviations sentent l’office. Demandez plutôt des pommes de terre, une côte de mouton au naturel, et une bouteille de vin de Beaune de première qualité (1) ».
Car en matière de langage ou de vêtements Nestor se montre étonnamment puriste et tyrannique. Sa toilette surtout est pour lui une affaire d’état et il prétend régenter celle des autres : — « Quand je dois essayer un habit neuf, je ne dors pas de la nuit », avoue-t-il. Chez lui, il revêt volontiers, pour faire ses ablutions, des bottes vernies montant jusqu’aux genoux, ou bien un costume persan pour déjeuner. Enfin, la chose dont il est le plus fier, c’est incontestablement d’avoir lancé, vers 1830, les bandes en galon de soie, sur la couture du pantalon (2).
(1) Villemessant, II, pp. 138-9. — Claudin, p. 43. —Les renseignements dont je n’indique pas la source sont tirés du chapitre consacré à Roqueplan, par Villemessant (t. II, chap. III).
(2) A. Karr, Le livre de bord, t. I, p. 86.
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Tout cela est bien un peu ridicule, ou du moins cela le serait chez tout autre. Mais comment le ridicule atteindrait-il un Roqueplan ? 11 faut bien qu’on lui passe ses pires manies puisqu'il a de l’esprit (1).
Les mots charmants de Nestor Uoqueplan ! Ils rempliraient des volumes. Car, ainsi qu’à tous les causeurs célèbres, on lui prête plus de traits qu'il n’en lança sans doute, et plus d'histoires aussi qu’il n’en conta. Cependant ne faut-il pas qu’il ait été doué merveilleusement, ce petit homme maniaque, pour avoir charmé irrésistiblement, durant quarante années, ses contemporains ? (2) — Depuis le jour où Romieu s’en est allé faire le préfet en province (3), nous voyons Nestor régner sans
(1) Mais non du talent. A part les Nouvelles à la main, ses écrits, comme Parisine, sont d’une cruelle médiocrité.
(2) De 1830 à 1870, année de sa mort, il disait toujours : — « Mon rêve est de mourir insolvable et à la mode ». Il réussit fort bien à l’une et l’autre chose.
(3) Roinieu fut nommé préfet à Quimperlé le 7 août 1830. C’est là qu'il prit son fameux arrêté promettant 50 francs pour chaque boisseau de hannetons morts. L’arrêté était fort sage, car les hannetons détruisaient les récoltes de son arrondissement. Mais Romieu ne pouvait rien faire qui ne passât malgré lui pour une plaisanterie. Tous les petits journaux, les caricaturistes, les nouvellistes de toutes sortes se répandirent en ironies sur les « hannetons de M. Romieu». D’ailleurs, le malheureux n’arriva jamais à se faire prendre au sérieux. Successivement préfet et directeur des Beaux- Arts, c’était, tout le monde s’accorde à le reconnaître, un
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conteste sur le Boulevard. Il y dîne, il y cause, il y vit ; il ne comprend pas que l’on puisse respirer ailleurs. Ne lui parlez pas de la campagne, il la nie ; il affirme que les arbres eux-mêmes ne la peuvent souffrir : — « Ils viennent tous se réfugier à Paris, dit-il. Yoyez-les passer en chariot sur les boulevards (1) ». Et sur ces mots son tic nerveux redouble et il grimace horriblement (2). — Le
administrateur remarquable, mais le moindre de ses gestes mettait en joie la petite presse, et Paris ne voulut jamais voir en lui, jusqu’à sa mort (1855), que l’illustre soupeur et le mystificateur sans pareil, l'homme le plus gai de France, comme on l’avait surnommé. Sous Louis-Philippe, il quittait souvent son département pour venir dîner avec ses anciens amis ; il n’avait rien perdu de son entrain et de son esprit. C’est à l’occasion de l’un de ses voyages que Lautour- Mézeray improvisa ces deux vers remarquables :
Lorsque Romicu revint du Monomolapa,
Paris ne soupait plus, et Paris resoupa.
(Voy. La Mode, l’Intermédiaire des chercheurs, A. Karr, Beauvoir, Houssaye, Alton-Shée, Beaumont-Vassy, Dumas, Bouffé, Viel-Castel, Véron, op. cit., etc. etc.)
(1) Claudin, pp. 34-35. — L’auteur de Fra-Diavolo, Auber, avait aussi horreur de la campagne (Claudin, p. 224). Il était pourtant homme de cheval passionné. Après son triomphe de la Muette, il s’était offert le luxe d’un pur sang. Il disait qu’un cheval qui n’était pas inscrit au Stud- Book lui faisait l’effet d’une partition sans mélodie (Saint- Albin, les Courses de chevaux, pp. 2-3).
(2) Il racontait qu’il avait attrapé ce tic en duel, d’uu colonel allemand à qui il disait tout en ferraillant : — « Ali ! mon Dieu que vous êtes laid ! vous êtes velu comme un singe ». Pour s’en consoler, il préférait s’en honorer : — « Jamais vous ne trouverez un manant qui se permette d’avoir un tic comme le mien », déclarait-il.
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plus Parisien de tous les Parisiens de son temps, on est certain de le rencontrer chaque soir entre la rue Drouot et la rue de la Chaussée d’Antin, soit qu’il discoure, adossé à la rampe de Tortoni, le chapeau incliné sur l’oreille (1), ou qu’au Café de Paris, animant par sa verve jusqu’aux snobs les plus sots, il conte des anecdotes pendant des heures entières...
11 avait débuté très jeune dans le journalisme (2). A vingt-deux ans, il était au Figaro avec son ami Bohain, et il éblouissait par son élégance ses jeunes confrères, comme Alphonse Karr, pour qui il évoquait la vie parisienne dans toute sa splendeur (3). Bientôt décoré à sa grande joie (4), il écrivait un peu dans toutes
(1) «C’était une mode introduite, ou plutôt ramenée dans le monde de ce temps-là par un certain major Frazer » (A. Karr, le Livre de bord, t. I, p. 193).
(2) Il était né à Mallemort (Bouches-du-Rhône) en 1804, et mourut en avril 1870 à Paris. On sait qu’il était frère du peintre Camille Roqueplan.
(3) A. Karr, le Livre de bord, t. I, p. 86. — Ilippolyte Rolle, autre collaborateur de Roqueplan, avait toujours aussi une tenue irréprochable : « Pantalon jaune collant, cravate blanche à carcan et à nœud à rosace, habit couleur flamme d’enfer à manches à gigot ». (Villemessant, t. II, p. 114.) Et pourtant, les rédacteurs du Figaro gagnaient alors 50 francs par mois ! {Ibid., p. 110.)
(4) Comme signataire de la protestation contre les ordonnances de Charles X. Plus tard, « le jour où Roqueplan fut nommé officier de la Légion d’honneur, il reçut la visite
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les gazettes, dirigeait tour à tour, avec uu insuccès qui ne lui faisait aucun tort, le Panthéon, les Nouveautés, le théâtre de la Porte Saint-Antoine, et prenait enfin en 1841 les Variétés (1). Se voir à la tête d’un théâtre, c'était son rêve. Et pourtant quel étrange directeur ! Son unique préoccupation était d’éviter que les auteurs lui lussent leurs pièces. Pour cela, toutes les ruses, toutes les défaites, tous les faux-fuyants lui étaient bons — et Dieu sait si son esprit ingénieux lui en fournissait ! — Un jour, un vaudevilliste à qui il avait déjà donné plusieurs rendez-vous sans s’y trouver jamais, parvint à le surprendre dans son cabinet.
— a Mettez-vous dans ce fauteuil, lui dit Nestor, en apparence résigné à son sort. Pendant que vous lirez, je m’étendrai derrière
d’un pauvre commissionnaire auquel il donnait d’habitude ses vieux paletots et ses gilets hors de service : — « Mon garçon, lui dit-il, je n’ai d’autres hardes à vous donner aujourd’hui que mes bouffettes de chevalier. . . et comme elles sont faites d’un ruban très mince, je vous engage à les faire ouater, si vous comptez les porter cet hiver. »
(1) Il les garda jusqu’en 1847 (Bouffé, Mes souvenirs, chap. XXXV-XXXVI), dirigea ensuite l’Opéra avec Duponchel en 1847, seul de 1849 à 1854, puis l’Opéra- Comique. Sauf aux Variétés, il perdit toujours de l’argenl, ce qui n’empêcha pas une Société de lui confier encore le Châtelet. Cette fois, il causa une liquidation désastreuse, au lendemain de laquelle il mourut.
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ces rideaux, sur le divan qui est au fond de l’alcôve. Je ne puis écouter attentivement sans cela... Allez ».
Et le jeune homme, ravi, commence sa lecture. Intimidé d’abord, peu à peu il s’échauffe : il imite la voix des acteurs, ébauche les gestes de ses personnages, gesticule avec ardeur devant le divan... Déjà trois actes se sont écoulés, sans que Nestor ait prononcé une parole. Un peu surpris, l'auteur soulève le rideau — et il aperçoit Roqueplan qui, s’étant enfui dès le début de la lecture par une porte dissimulée au fond de l’alcôve, cause paisiblement sur le théâtre au milieu d’un groupe d’amis.
D’ailleurs l’étonnant directeur ne s’en tirait pas toujours à si bon compte. Durant un été, il s’était, en dépit de son horreur pour la campagne, établi à Auteuil où il passait son temps à se plaindre du vent, des insectes, de la poussière et du soleil, à fumer, et à lancer des épigrammes. Or, un après-midi qu’il faisait tranquillement sa sieste à l’ombre d’un gros arbre, il se sent saisi tout-à-coup par quatre bras vigoureux ; en un instant il est ligotté et attaché par le milieu du corps ; il lève les yeux sur ses agresseurs, et qui reconnaît-il? les vaudevillistes Siraudin et Dumanoir, armés d’un
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manuscrit, tjui s’installent en face de lui et commencent à lui lire tranquillement la Vendetta. Ils n’avaient pas achevé la première scène que Roqueplan demandait miséricorde, jurant de signer un traité le lendemain : — « Nous avons songé à tout », déclare imperturbablement Siraudin. Et il sort de sa poche un traité tout préparé, que le captif paraphe sur l’heure. — Quelques mois après la pièce remportait un gros succès, et Nestor disait à ses amis : « — N’est-ce pas que j’ai eu du flair pour la Vendetta? ( 1) »
En meme temps qu’il dirigeait les Variétés, Roqueplan publiait ses Nouvelles à la main (2), et il était à l’apogée de sa gloire boulevardière.
(1) Ces deux histoires sont tirées de Villemessant, loc. cit., qui ajoute encore celle-ci : « Voyant qu’il n’était tel que l’imprévu pour avoir raison de Roqueplan, Siraudin avait inventé cent moyens plus pittoresques les uns que les autres pour arriver à obtenir des lectures ; un jour qu’il avait fait avec Lafargue une pièce dont le titre m’échappe, et que Roqueplan lui avait impitoyablement refusé sa porte, on vit une échelle double se dresser sous la fenêtre dudit Roqueplan qui était en train de se faire la barbe ; Siraudin et Lafargue apparurent à son sommet et commencèrent leur lecture : — « C’est convenu ! je vous reçois, ne me faites pas couper », leur cria-t-il, le menton tout ensavonné et sans vouloir entendre seulement un mot ».
(2) Publication analogue aux Guêpes, d’Alphonse Ivarr. Elles parurent, à ce qu’il semble, du 20 décembre 1840 au 20 novembre 1842 avec un certain succès ( Intermédiaire des chercheurs, XIV, 151.)