‹ Sous Louis-PhilippeChapitre 7 sur 8 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Arthur est un rêveur du pays d’Allemagne Dédaignant nos salons, nos preneuses d’éther,

Et plaçant dans son livre, ainsi que fait Werther, Chaque brin d’herbe ami qu’il cueille en la campagne,

LES DANDYS

Il fait très peu de cas des buveurs de champagne Et trouve sa maison délectable l’hiver,

Comme un marin jaloux n’aime la pleine mer Que lorsque la tempête et le vent l’accompagne.

Si d’aventure il tombe un poète à ses murs

C’est pour lui l’humble rose et les fruits les plus mûrs,

Pour lui le blond raisin qui parfume la treille.

Mais moi, poète heureux, quand je verrai son toit.

J’irai lui demander ce qu’au poète il doit,

Non ses fleurs, son raisin, — mais ses vers de la veille !

Roger de Beauvoir

Septembre 1837.

En revanche, les vers qui suivent ont certainement été improvisés. Ils durent être faits en 1860: iaventede la bibliothèque de M. Solar, dont il y est parlé, eut lieu, en effet, à cette époque. Ils sont inscrits en partie au crayon, en partie à la plume, sur des feuillets arrachés sans doute à quelque carnet.

Air : Tout le long de la rivière.

Mes chers amis, vous me fêtez Et par un temps des plus crottés.

Nous voilà le quinze novembre,

Brisse (1) fait du feu dans sa chambre,

Le pavé devient assez gras,

Le parquet me garde, Maugras !

Unissons-nous contre cette tempête,

Songez, mes amis, que l’on fête ma fête,

Mes pauvres amis, oui c’est ma fête !

(1) Le baron Brisse, ami de Roger.

Autour de moi que de méchants !

Que dejuils ! que de chiens couchants ! Chacun me mord et me dissèque ; Solar vend sa bibliothèque,

Dès lors, on peut me vendre aussi.

Mais d’eux tous je n’ai nul souci !

Unissons-nous, etc.

La vicomtesse est toujours là ! *'

Aussi c’est son jour de gala !

Sachant quel fut le joyeux barde Qu’en ces jours le parquet canarde,

Elle dit, voyant l’attristé :

Ici versons-lui le Léthé !

Unissons-nous, etc.

Au ballet de Taglioni Vous n’irez point. Qu’il soit béni Ce jour heureux qui nous rassemble.

Mes amis, mourons tous ensemble, Comme mourra le grand Dumas,

O Garibaldi ! dans tes bras.

Unissons-nous, etc.

Eugénie, écoute-moi bien,

Ton frcre qui n’est qu’un vaurien Par ma bouche ici te conseille:

Sois toujours jolie et merveille,

Mais surtout montre un peu de cœur Pour ton père dans la douleur.

Unissons-nous, etc.

Réservez- moi du vin d’Aï,

Mon ami Brisse dîne ici,

Hélas ! de toute la cohorte,

LES DANDYS

C’est le seul ici qui m’exhorte A faire un pénitent complet.

Mais qu’en dirais-tu, Monselet ? (1)

Unissons-nous, etc.

Voici enfin quelques vers que Roger envoyait à son ami l'auteur dramatique H. de Saint-Georges, qui lui avait rendu service :

Oui, je suis un homme à quitter !

Si j’oubliais l’ami propice Qui m’a sauvé de la Justice !

Par Saint-George ! il faut le chanter !

Gagnant ses procès à la scène,

Où jamais il n’a fait d’appel.

Il doit laver tout criminel Tant sa parole est souveraine !

Merci donc, poète charmant ;

A ton culte toujours fidèle,

Si l’on te dénigrait vraiment,

Songe que Roger en appelle.

1839. Février, 8 cl.

(1) Oo sait que Charles Monselet était un gastronome de la grande école.

APPENDICE C

C’est un fait certain que lord Seymour n’a jamais pris part aux folies carnavalesques que tout le public lui attribuait. D’abord, il l’affirme lui-même, et de la manière la plus nette, dans une lettre publiée par V Univers illustré , le 8 janvier 1859 et réimprimée par Y Intermédiaire des chercheurs et des curieux (Ll, 829) :

Paris, 15 décembre 1858.

Monsieur le rédacteur,

C’est une chose singulière, et qui ne peut s’expliquer que par une particularité du caractère parisien, que cette facilité avec laquelle un conte fait à plaisir et sans aucune vraisemblance peut faire fortune dans ce pays-ci, et y passer pour un fait notoire que ne doit pas ignorer quiconque a la prétention d’être un peu au courant des choses.

11 y a une trentaine d’années, quelques jeunes gens fêtaient bruyamment le carnaval ; leur apparition sur le boulevard et dans les bals masqués était signalée par un grand fracas. Je n’étais pas lié avec eux ; renfermé dans un petit cercle d’intimité, je n’avais ni leurs goûts ni leurs habitudes. Jamais, ni avec eux ni sans eux, je n’ai mis le

pied dans une voiture de masques ni dans un bal masqué; et pourtant je ne sais qui ayant trouvé plaisant de me désigner comme l’auteur et le principal acteur de ces folies, la crédulité populaire recueillit ce conte, et toutes mes protestations échouèrent contre l'obstination des gens qui se disaient bien informés.

Bien des années se sont écoulées, bien d’autres pâtures ont été jetées par la chronique à la badauderie, et je pouvais me croire oublié de l’ingrat Paris, comme vous l’appelez, quand, à propos d’un procès que j’ai eu à soutenir, voilà une recrudescence de commentaires sur ma splendeur passée. Que puis-je faire, Monsieur, que reprotester de nouveau, que répéter que je n’ai jamais été un héros de salons ni de halles, et

« . Que je n’ai mérité

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité ».

Ce langage n’est pas celui d’un pécheur converti et devenu ermite ; c’est celui d’un homme qui, ayant toujours aimé une vie calme et retirée, ne peut consentir à être placé sur des tréteaux. Puisque vous vous êtes, sans aucune malveillance, je le reconnais, rendu complice de cette nouvelle exhibition, je vous demande de recevoir ma déclaration contre ce rappel de célébrité, heureux si je peux obtenir ainsi de la voir dormir de nouveau pendant une trentaine d’années.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

Ii. Seymour.

En outre, tous ceux qui ont été en mesure de connaître Seymour l'affirment. En premier lieu, le comte d’Alton-Shée qui était fort lié avec La Battu t et l’accompagna dans ses expéditions carnavalesques. De même, Horace de Vieil-Castel qui était ami intime de Seymour, déclare : « On a beaucoup parlé de lui,

et le public ne le connaissait pas, car il en faisait une sorte de bohémien, de casseur d'assiettes, de coureur de bastringues, etc... » ( Mémoires , t. V, p. 150).

Outre la Mode du 1er juillet 1837, (pp. 5-6), et ï Eleveur, mars 1830, pp. 91-92, bien des auteurs de mémoires viennent allirmer à leur tour la méprise dont Seymour fut l’objet. Voyez la comtesse Dash, t. III, p. 249; Maxime du Camp, t. I, p. 52; Villemessant, t. I, p. 217 ; Paul d'Ivoi dans le Figaro, 23 août 1859; Ch. Yriarte, Cercles de Paris.

Comme nous l'avons dit, les protestations des gens bien renseignés n’empêchèrent pas que lord Seymour passât pour le prototype de « Milord Arsouillé ». La Physiologie du carnaval, par exemple, publiée en 1842, déclare (p. 41) : « Un nom bien cher au carnaval était, il y a quatre ou cinq ans, dans toutes les bouches : celui de lord S*Pfj Le joyeux viveur était de tous les écots ; on le voyait partout..., etc. »

On lit même de Milord Arsouillé le héros d exploits d’un certain genre, dont on pourra trouver le récit dans un petit volume orné de huit gravures des plus libres, et intitulé : Mylord Arsouillé ou les bamboches d’un gentleman. A Bordel-Opolis, chez Pinard, rue de la Motte, 1789 [vers 1835], in-16, 110 pages. — Et l’ouvrage eut sans doute quelque succès, puisqu'il en existe une réédition (sans illustrations) : « Imprimé sur la copie de Cologne 1789. A Lausanne, chez Quakermann, cette présente année », in-16. 109 pages.

APPENDICE D

Lorsque en 1856, Barbey d’Aurevilly, qui venait de se réconcilier avec son père, s'en fut en Normandie, il ne manqua point de passer à Caen et de visiter Trébutien. Les deux amis demeurèrent ensemble quelques jours à « tisonner dans leurs souvenirs ». Trébutien avait gardé toutes les lettres que d’Aurevilly lui avait écrites. II les lui montra, et Barbey nota le lendemain dans son Mémorandum (1) : « Parcouru mes lettres à Trébutien, collection qui doit être la plus belle plume de mon aile, si je dois devenir un oiseau glorieux, un oiseau de paradis de la gloire. Le meilleur de moi est dans ces lettres où je parle ma vraie langue et en me fichant de tous les publics... » Ce ne serait donc point trahir sa mémoire que de publier cette admirable correspondance, dont il était fier à juste titre : on le verra bien si, comme il y a lieu de l’espérer, on la livre au public quelque jour. — Disons tout de suite qu’on n’y trouvera pas de révélations indiscrètes : Barbey d’Aurevilly ménageait la délicatesse un peu timorée de son ami de province, et

(») Mémorandum de 1856, p. 47.

LES DANDYS

d’ailleurs il avait beaucoup trop d'imagination pour être « potinier ». Mais on y suivra pas à pas sa vie tapageuse et honnête, bruyante et laborieuse, et l’on y trouvera l'histoire de ses livres.

C’est en avril 1843 qu'il conçut l’idée du Brummell , qui nous intéresse ici. Tout d’abord, il ne voulait écrire que la biographie du Beau. Mais peu à peu son projet s’élargit, et il résolut de composer, à propos de Brummell, un traité de l’élégance masculine. Nul sujet n’était mieux approprié à son imagination. Cette psychologie factice, insupportable dans ses romans d’analyse comme line vieille maîtresse , et qui lasse un peu même dans ses très beaux romans d’avenl ures comme le Chevalier des Touches et les Diaboliques, — enfin ce qu'il y avait dans son génie (car certes il en avait) de naturellement paradoxal et de spontanément affecté, devait le servir à merveille pour écrire l'évangile du Dandysme. Aussi bien fut-ce vraiment là son livre : il y avait, en effet, à traiter un sujet sur lequel il méditait depuis toujours : les costumes, les attitudes, les manières.

Le livre fut composé entre les mois de juillet 1843 et février 1844, sans que Barbey d’Aurevilly abandonnât son absorbante besogne de journaliste et sans qu'il renonçât non plus à sa vie mondaine. C'est qu'il écrivait avec une facilité étonnante son style violent et exquis, que l’on a comparé « à ces breuvages de la sorcellerie, où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang de tigre et du miel (1) » : sa pensée lui naissait dans l’esprit ainsi vêtue et parée, et il jetait spontanément sur le papier comme il lançait dans la conversation ses phrases éblouissantes. Il

(t) Voy. Anatole France, La Vie littéraire, t. III, p. 44.

APPENDICES

n’était pas de ceux qui polissent et repolissent leur ouvrage (1). La preuve, on la trouve dans les lettres où il envoie à Trébutien, à peine raturées, les notes savoureuses du Dandysme, où il le prie de corriger ses fautes de grammaire, de ponctuer à son gré. « J’ai bien souvent remarqué, a dit M. Paul Bourget (2), la surprenante identité de sa phrase écrite et de sa phrase causée. 11 me contait des anecdotes de Valognes ou de Paris avec cette même puissance d’évocation et la même surcharge de couleurs qui s’observe dans ses romans. 11 s'en allait tout entier dans ses mots ». Dans ses lettres comme dans sa conversation, il n’avait pas le trait aigu et moral à la Chamfort, mais la métaphore, la poésie, la réplique pittoresque et superbe. J'ai cité plus haut quelques exemples de ce langage étincelant. On en trouvera d’autres dans les extraits inédits qui suivent, où j’ai réuni, avec la permission de Mademoiselle Ilead, les passages les plus intéressants de celles des lettres qui sont relatives au Brummell.

C’est, comme nous l’avons dit plus haut, pour le Moniteur de la Mode qu’il projeta, en avril 1843,

(1) Cf. ce passage : « Je ne vous écris qu’un mot ce matin, mais enfin je veux vous l’écrire. C’est votre faute aussi, si j’écris tant, mon cher ami ! Vous m’avez fait ré-aimer le Brummel... Vous m’avez vraiment fait y reprendre goût, et voilà que maintenant, poussé par vous, entraîné par vous, j’arrive au culte du détail, au pointillé, à la hachure inquiète, à toutes ces corrections qui font le fini, et dont je n’ai pas la puissance, moi qui suis un homme de premier jet, un brutal et rapide artiste, animalisé par les passions ! » (Lettre du 21 novembre 1X44).

(2) iicmoranda, p. xx.

LES DANDYS

d’écrire la vie de George Brummell. A cette époque, nous trouvons dans une de ses lettres à Trébutien :

Je voudrais faire pour ce répertoire de choses oiseuses, un article biographique sur Brummel, le grand Brumrael dont les gilets blancs causaient de si violentes insomnies à Byron. Or, Brummel est mort à Caen. Je l’y ai vu et vous l’y avez connu peut-être (1). Ne pourriez-vous m’envoyer des détails sur ce gaillard-là? Vous m’obligeriez. Songez que je suis friand de tout ce qu’il y a de plus excentrique. Je ne repousserai rien, j’aiguiserai flèche de tout et compte sur vous . . .

... [6 mai 18i3\. Où Brummell a-t-il été élevé? — Quels ont été ses plus intimes partners dans la vie? Etait-il joueur et ivrogne, deux qualités anglaises? Avait-il eu des relations (et quelles relations?) avec Pitt, Fox et Sheridan? avec Sheridan surtout, Dandy aussi, fier de sa main plus que de son discours sur les begums et de sa comédie the School of scandai ; la faisant mouler, cette main, et l’offrant aux adorations de l’Angleterre ? Brummel avait-il été marié? Quelles conséquences de son mariage? Quel son tempérament? Lymphatique, sanguin, ou bilieux? J’ai besoin de son portrait physiologique. Avec son portrait physiologique, j’aurai tout. Mon projet s’est agrandi. Brummel n’en est que la cariatide, l’exemplum ut talpa ; mon travail portera pour titre : Essai sur le Dandysme,

(1) En 1874, Barbey d’Aurevilly disait dans les Diaboliques (éd. Dentu, p. 9) : «... Moi qui ai vu Brummell devenir fou et d’Orsay mourir ». — Durant le séjour qu’il fit à Caen en 1856, il visita, le 4 octobre, à l’asile du Bon Sauveur, le département des fous où, seize ans plus jôt, s’était éteint le Beau. « Vu les fenêtres du pavillon qu’habita Brummell dans les derniers temps de sa vie, le papillon de Hanovre de sa folie — nota-t-il dans son Mémorandum (p. 66). — L’historien et le médecin de cet homme, qu’avait aimé George IV et qu’avait envié Byron, étaient là, à trois pas du dernier théâtre de ce dieu de la Mode, qui avait eu l’Angleterre pour théâtre, et le médecin donnait à l’historien des détails si dégradants pour l’ancien Beau, que même ici, dans ce Mémorandum intime, il est impossible de les répéter ».

APPENDICES

avec une biographie de Brummel. Je le donnerai à la Revue des Deux-Mondes, et non pas au Moniteur de la Mode avec lequel je viens de rompre, haut et net...

Les directeurs trouvaient, en effet, MUe de Syrène trop « littéraire » pour leurs lectrices : « Je veux bien écrire pour des poupées de bonne compagnie, mais pas pour des couturières, mandait fort superbement l’élégante Maximilienne à son fidèle Trébutien... L,es industriels qui sont à la tête de cette publication ont trouvé que ce que j’écris est trop métaphysique, trop élevé pour leur public, et je les ai laissés lui parler un langage plus digne de lui et d’eux. Je n’ai jamais su dire aux couturières, hors leur état, que cette seule phrase : « — J'irai te voir ce soir, attends-moi et n’aie pas de corset », ou encore : « — Mets ton corset et déguerpis », variante antithétique de la même idée ».

Cependant Trébutien introduisit bientôt d’Aurevilly au capitaine Jesse et lui envoya une liste d’ouvrages. <( J’ai lu tout ce que vous m’avez indiqué », lui répondit son ami (18 mai 1841).

Henriette Wilson (1) est l’opinion la plus étendue sur Brummel, mais Brummel devait lui inspirer une jalousie de femme à femme et elle a été injuste avec légèreté. Les femmes ne nous pardonnent pas quand nous sommes plus élégants qu’elles. Quant à l’article de la Revue de Paris, je l’ai lu. C’est une mauvaise plaisanterie, une fureur d’ironies, quelquefois spirituelles, un pastiche de l’oraison funèbre du grand Condé en l’honneur de Brummel, mais rien de pensé au fond et pas grand chose d’historique — n’était la réputation de l’homme sur lequel on s’amuse à pailleter des phrases, avec des regards de cénotaphe, comme s’il s’agissait d’un

(1) Nièce du zoologiste James Wilson, morte en 1863, auteur de Mémoires.

LES DANDYS

Empereur. Cette turlupinade est de M. Arnould Frémy (1), un gaillard qui a failli avoir de l’esprit, il y a plusieurs années. Il a frisé l’esprit, mais il s’est trouvé que le fer n’était pas assez chaud. Si à présent, ô vous qui ôtes ma loi et mes prophètes, vous aviez quelque autre lecture à me conseiller, je la ferais.

Le juin , Barbey, tout à fait pris par son sujet, avertit Trébuticn qu’il a « défilé tout un chapelet de questions sur le grand Brummel » au capitaine Jesse. « J’ai bâte, ajoute-t-il, de me fourrer à écrire et à me purger des idées (si idées il y a) qui demandent à sortir de cette chose qu’on appelle le cerveau. Il y a un degré qu’il faut saisir pour que l’exécution vaille quelque chose. J’en suis arrivé à ce degré-là ». Il voudrait connaître quelques-uns des mots de Brummell : « Les aphorismes d’un homme valent mieux que ses os pour le reconstituer ce qu'il était de son vivant. Avec un aphorisme de Brummel, je me fais fort d’être son Cuvier ». Puis il désirerait avoir la liste complète des livres consultés par Jesse, afin de la comparer à la sienne :

Je lirai demain Granby. J’ai relu Pelham, ces jours derniers (2). Vous savez que Brummel y est peint sous un nom supposé. J’ai relu en anglais. Jusque-là, je ne connaissais que la traduction écourtée de Cohen, un chàtreur plus qu’un traducteur, et qui, par parenthèse, avait, il y a plusieurs années, une femme superbe, une titanique beauté, diablement mésalliée à un pareil cuistre, et près de laquelle j’ai déjeûné, genou à genou, ne pouvant mieux faire. Le diable m’emporte ! C’était Astarté que cette femme, toute éclairs et nuit ; bref un bûcher de cèdres du Liban incendiés.

(1) Professeur et journaliste, né en 1809.

(2) Granby. par Lister, et Pelham, par Bulwer Lytton.

APPENDICES

Pardon de la digression, mon cher Trébutien, et je reviens à mon affaire, qui est un peu la vôtre, à Brummel. Je vous le répète : après la lettre de M. Jesse, je commence à griffonner et ne m’arrête que l’article achevé. Je dirai, en le précisant, ce que c’est que le Dandysme, j’en montrerai les caractères, j’en ferai la législation, et enfin je compléterai l’idée par l'homme qui personnifia le plus cette idée dans sa magnifique absurdité.

Le 8 juin, d’Aurevilly a reçu une réponse de Jesse, qui n’a point d’aphorismes à lui citer. Il va donc pouvoir se mettre de suite à son Brummell... — Pourtant un mois et demi plus tard (20 juillet) il n’en a point encore écrit une ligne : « Je n’ai pu m’occuper ces derniers temps que d’un travail qui ressemblait un peu à l’opération par laquelle le paon aurait lui-même fourré ses plumes au derrière du geai ». — Apparemment quelque compte-rendu. — Ce n’est qu’après le 24 juillet qu’il se met à l’ouvrage. — Et le 29 février 1844, à 2 heures du matin, il a terminé :

Mon cher Trébutien, je vous écris avec une plume qui fume encore de mon Brummel. Je viens de l’achever et de le jeter de la fournaise (mia cabeça) dans mon tiroir. Qu’il s’y refroidisse! Vous écrirez de suite au capitaine Jesse. Qu’il vous dise immediately où il en est de sa publication. — ■ Si elle est faite, qu’il m’envoie de suite un exemplaire ou même des feuilles, parce que j’arrangerai les choses de manière à ce que mon Brummel soit une introduction à un compte-rendu du sien. S’il n’est pas prêt à publier, quand le sera-t-il pour que je l’annonce dans une note et que je prenne devant le public l’engagement de rendre compte de ses deux volumes? Understand you? Dans les deux cas, vous voyez si je suis aimable pour le capitaine.

Si sa biographie du grand Dandy est détaillée et considérable, je n’aurai pas du reste écrémé le moins du monde son travail. Rassurez-le à cct égard. J’ai trouvé fort peu de

LES DANDYS

faits dans mes recherches — excessivement peu, — et je me suis mis à penser sur Brummel et sur le Dandysme, bien plutôt que je n’ai écrit une histoire fondée sur les commérages les plus incertains. J’ai cherché à m’expliquer une influence. J’ai marqué les besoins que cetle influence révélait, je l'ai circonscrite, etc., etc. En d’autres termes, j'ai fait de si haut de l’histoire que ce n’en est presque plus.

Je me suis dit : qu’est-ce que Montesquieu aurait pensé du Dandysme? Qu’est-ce que Beyle (Stendhal) (1) en aurait pu écrire s’il y avait pensé ? et j’ai écrit avec cette idée. Je suis trop près de mon travail pour le juger, mais vous le verrez...

Aussitôt son travail terminé, Barbey d’Aurevilly a écrit à Jesse et celui-ci lui a répondu en lui envoyant les bonnes feuilles de sa Life of Beau Brummell, qui va paraître incessamment chez Galignani. A la lecture des premiers chapitres, d’Aurevilly est fort déçu (23 avril) : « Le capitaine est l’anecdote incarnée, et l'anecdote n’est pas toujours très piquante. Quoi qu’il en soit, ces faits ramassés avec une patience de botaniste ont une valeur pour moi, malgré leur insignifiance. Ils confirment ce que j'ai compris de l’espèce d’influence d’un homme tel que Brummel ». La fin du livre ne modifie pas son jugement : « J’ai fini il y a déjà longtemps les anecdotes de M. Jesse, écrit-il le 26 juin : thé qui n’est pas vert, qui n’est pas noir, qui

(1) C’est une chose curieuse que la sympathie littéraire de Barbey d’Aurevilly pour Stendhal, qui était bien l’esprit le plus mathématiquement contraire au sien. Pourtant elle n’est point douteuse : voy. le Deuxième Mémorandum, pp. 101, 104, 10b; la préface de la première édition du Brummell ; et l’étude qu’il lui consacra dans le premier tome de ses Romanciers. Ce qu’il admire surtout, dans l’auteur de la Chartreuse de Parme, c’est son goût pour l’action, — n’est-ce pas charmant ? D’ailleurs Stendhal avait noté bien avant Barbey d’Aurevilly les principes d’élégance des « fats anglais ». Voy. ci-dessus, p. 117, note.

APPENDICES

manque de sucre et presque de lait : un insipide breuvage ! Je n’ai pas encore remercié le capitaine du coup d'eau tiède qu’il m’a fait boire, et pourtant je lui garde des politesses publiques dans mon article. Si vous lui écrivez... excusez- moi de mes négligences qui ne sont pas des ingratitudes ».

D’ailleurs il a l'espoir de placer son travail à la Revue des Deux-Mondes : « Buloz, enfin, m'a fait des propositions et m’a demandé mon Rrummel , annonce t-il joyeusement à Trébutien (36 juin)... S’il paraît et qu’il ait un pen de succès, Germaine , cette fdle déjà vieille, sera placée et aura trouvé son épouseur (1) ». — Hélas ! il lui faut bientôt déchanter ! Ce n’est pas encore cette fois qu'il réussira à forcer la porte de la grave Revue (3 août) :

Mon cher Trébutien, je vous écris pour me rasséréner. Je viens d’éprouver à l’instant même — ce qu’est la sottise humaine. Je vous avais écrit que Buloz m’avait fait demander mon Brumrnel pour la Revue des Deux Mondes. C'était une affaire arrangée, quasi faite. J’étais assez sûr — moi et mes amis — de la valeur de mon travail pour n’avoir aucune inquiétude. Eh bien ! ma sécurité avait tort. Buloz n’a pas osé insérer une étude coupable de trop d’originalité (2). Il a parlé de mon talent, m a demandé un roman, m’a dit qu’if imprimerait tout ce que je voudrais sur l’histoire politique de l’Angleterre, enlin s’est prosterné pour me refuser, mais m’a refusé. Voilà, mon ami.

Buloz a eu tort de toutes les façons. — Tort pour l’article auquel malgré son sens ordinaire, il n’a rien compris du

(1 ) Nous savons que la pauvre Germaine ne put paraître qu’en 1883, revue et corrigée, sous le titre de : Ce qui ne meurt pas. Voy. à ce sujet un article de M. Grêlé dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 11)04.

(2) A la place du Brummell de Barbey d’Aurevilly, Buloz fit paraître une étude de John Lemoinne, honnête mais plate (Revuedes Deux-Mondes, août 1844).

LES DANDYS

tout ; — tort au point de vue des intérêts de sa revue qui devient afiïeusement galette de pain bis, et qui aurait grand besoin d’une série d’articles moins lourds de forme et moins vulgaires de pensée que ceux qu’on y lit tous les jours.

J’avoue que ce refus collet-monté de la prude littéraire qui s’appelle M. Buloz m’a cruellement contrarié pour cent raisons. Mes amis auxquels mon travail avait plu en avaient fait beaucoup de bruit. Jugés plus compétents que Buloz lui-même (quelques-uns appartiennent à la rédaction de la Revue des Deux-Mondes), ils ont été plus étonnés que moi de ce refus, après une demande positive et directe. L’article avait donc été presque annoncé et il n’en est rien. C’est ridicule et contrariant. Puis c’était un début dans la .Reçue, une position prise, et c’est à recommencer.

Demain je proposerai à M. Berlin (1) de prendre l’article et de le publier en plusieurs feuilletons. S’il le refuse, ce sera une étude qui tombera dans l’eau comme une étoile. Voulez-vous être l’océan qui la recevra?... en d’autres termes je ne saurais que faire de ce travail et je tiens à ce que vous le lisiez, vous mon Témoin et mon ami. Je vous ferai cadeau du manuscrit.

Barbey d’Aurevilly faisait alors des démarches pour entrer au Journal des Débats et il espérait que Bertin consentirait à y insérer son Brummell en feuilletons... Mais Trébutien, l’ami toujours dévoué, s’étant offert à éditer l’ouvrage sur ses maigres appointements, d’Aurevilly, très touché, lui répondit aussitôt, le Il août :

Mon cher Trébutien, — j’aurais dù vous écrire plus têt pour vous remercier de votre lettre, mais je n’ai pas eu un moment à moi. Que je vous ai bien reconnu ! Qu'est-ce qui

(t) Directeur du Journal des Débats.

APPENDICES

peut m’étonner de vous, de votre dévouement, de votre amitié ? Vous avez épousé ma vie. Seulement, mon cher ami, quand je vous disais que je vous enverrais le manuscrit de Brummel, c’était un cadeau que je voulais vous faire. Mon idée n’était pas que vous pussiez penser à le publier. Du reste, vous jugerez vous-même. Une telle étude est-elle publiable isolément, hors d’une revue ou d’un journal ? Je ne le crois pas. Ce serait peut-être trop prétentieux.

Depuis votre lettre, voici ce que j’ai fait. J’ai recopié de ma griffe (damnée besogne I) tout le travail pour M. Bertin, car je veux vous envoyer à vous le premier trait, les feuilles qui ont reçu immédiatement la pensée sortant de ma tête. Soit que M. Bertin accepte ou n’accepte pas, voilà votre part, à vous.

S’il l’accepte, le manuscrit original restera dans vos mains comme un souvenir de moi. S’il ne l’accepte pas, je porterai le travail en question à la Démocratie pacifique ( 1 ) qui peut-être n’en voudra pas non plus. Alors vous ferez du manuscrit que je vous ai donné cc qui vous paraîtra convenable. Je m’en rapporterai à vous. Je ne veux plus penser à ce qui fut pour moi déception et contrariété de toute sorte.

Je ne décline nullement, mon cher Trébutien, l’offre aimable du capitaine Jesse, mais le Brummel ne peut être traduit en anglais avant d’avoir paru ici ou à Caen, vous comprenez cela (?). Attendez-vous à recevoir votre manuscrit d’ici deux ou trois jours, par la diligence. Quand vous l’aurez lu, diles-moi votre impression. Dans un journal (3) où travaille Sainte-Beuve, où Gautier commence de prendre un rang considérable, on a refusé mon article parce qu’il était maniéré. Quel sens profond et quelle justice ! La manière, ils n’ont que cela à dire, et d’ailleurs je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup dans l’étude en question. Mais y en aurait-il eu, était-ce encore là une raison pour rejeter un article intéressant par le fond et qui eut introduit un peu de variété dans

(1) Le journal de Victor Considérant.

|2) Jesse fit sa traduction quelque temps plus tard. Voy. plus loin.

(3) La Revue des Deux-Mondes.

lin ma.ga.zin qui périra par la monotonie si les esprits sans uniforme n’y mettent ordre? J’ai eu une entrevue d’une heure trois quarts avec Buloz, et j’ai discuté et pulvérisé toutes les objections de littérature et de convenance commerciale qu’il a grommelées contre mon Brummel, mais que voulez-vous ? c’est une tête de bois. Il a fait pis que de ne pas comprendre, pourtant. Il a été au-dessous du bois dont sa tête est faite. Il est convenu plusieurs fois que j’avais raison dans mes prémisses, et, quand je voulais conclure, il reculait. Le bois ne fait pas cela. Je t'honorais trop en l’appelant tète de bois. Je reprends l’expression qui m’était échappée et je l’efface. Les hommes stupides valent mieux que les esprits inconséquents.

Mais que tout cela est douloureux pour moi, mon ami, et qu’avoir raison n’est pas tout dans cette sacrée vie ! Je me regardais le pied à l’étrier et j’allais sauter lestement en selle. Un article distingué dans la Revue des Deux-Mondes était un coup de fouet sur les reins matelassés de graisse et d’égoïsme de l’épais et oublieux Bertin qui imprimait mesarticles et par là me faisait vendre Germaine. Après cela d’autres publications suivaient, car voyez-vous ? si j’ai les horreurs de l’attente (t), j’en ai, je crois, les bénéfices, la maternité laborieuse, et ma tête ne demande qu’à verser ces pensées que de cruelles circonstances ont refoulées dans mon cerveau. Au lieu donc de ce que j’estimais certain, voici que le rocher soulevé retombe, et que je recommence mon métier de Sysiphe. Mon ami, c’est affreux. Comme c’est une dernière goutte qui fait déborder le calice, j’ai plus senti la vaine et atroce colère du désappointement pour cette misère de Brummel que pour des choses plus graves, et qui devraient, à ce qu’il semblait, avoir plus d’influence sur ma vie. Mais c’est que les années viennent, c’est que je n'ai

(1) Il écrivait le 29 mars précédent : ... « Attendre me tue à présent. J’ai trente ans passés ; j’ai perdu un temps infini avec les femmes ; j’ai été aussi Dandy qu’on peut l’être en France (je prétends, dans Brummel que le Dandysme ne s’acclimatera jamais parfaitement dans ce pays)... »

APPENDICES

jamais eu plus liâte de vivre, c’est que, tenez, mes pensées sont plus fortes que moi et m’entraînent. N’en parlons plus.

... Je n’ai pas écrit à M. Jesse, mais comme, au point d’amitié où nous en sommes, tout ce qui vient de vous peut être considéré comme venant de moi, faites des remerciments forcenés au plus aimable des capitaines, et dites-lui que je ne veux lui écrire qu’après que le sort de mon Brummel sera fixé. Je m’en rapporte à vous, pour empêcher l'amour-propre de cet a mi inconnu de se blesser (1) oie mon silence. Commendo spiritum meum in manus tuas, domine. C’est mon refrain. Ah ! vous êtes bien mieux qu’un seigneur pour moi : vous êtes un ami.

Adieu, répondez-moi de suite. Demain dimanche je mettrai peut-être le Brummel à la diligence. Ne m’oubliez pas auprès de ceux qui se souviennent, mais en particulier de votre mère et de notre poète, le plus amène des Critiques (2). Je hais d’écrire et je ne lui ai pas répondu pour son article, mais je lui écrirai. Quand vous aurez déchiffré mon griffonnage raturé sur Brummel et que vous le lirez couramment, lisez-le lui. Mon intelligence est une coquette visa vis de la sienne, et ses éloges, comme les vôtres, sont les meilleurs de mes succès.

Tout à vous et entièrement à vous.

Jules A. B. d’Aurevilly.

Lundy [13 août]. — Mon cher Trébutien, voilà le Brummel ! Le voilà dans toutes ses ratures originelles. Lisio Visconti (c’est-à-dire Beylc, dont il aurait fallu avoir le genre d’esprit pour traiter ce sujet du Dandysme et de Brummel) écrivait son livre sur des cartes à jouer. Moi aussi j’écris sur des feuilles éparses que le vent du refus et l’amitié soulèvent et emportent vers vous. Je suis une malheureuse Sybille et les hommes repoussent mes oracles.

Vous êtes trop mon ami, et trop décbiffreur né de manuscrits, pour ne pas lire couramment ces hachures d’une

(1) « ...de ne pas se blesser... », a écrit Barbey d’Aurevilly.

(2) M. Le Flaguais.

LES DANDYS

plume capricieuse. J’ai gardé la copie lisible pour les- Sybarites qui ont peur de fatiguer leurs yeux de taupe, et chez qui les yeux, comme chez les femmes, influent sur la fermeté et la valeur du jugement.

D’ici plusieurs jours, vous saurez si j’ai de nouveau cogné celte étude contre le mauvais vouloir de Berlin et de Considérant. S’ils ont du Buloz dans la tête, alors, mon ami, le Brummel vous appartient. Je vous le donne. Faites-lui ses destins. Publiez as you like. Dans ma lettre de samedy, je vous ai dit ce que j’en pense, mais vous êtes le roi et le roi Netto ! Si vous publiez isolément, je vous enverrai peutêtre de la mosaïque. Si vous aimez mieux le fourrer dans la Revue de Caen, avec une note de votre main, vous le pouvez.

Que vous dirai-je de plus ? Que je suis curieux de votre impression? Oui, plus que de toutes les publications du monde. J’eusse vu déjà les marchands d’encre ci-dessus nommés si j’étais allé à Paris, mais il fait des temps à vous claquemurer chez vous sans bouger, et j’y cuve mes dépits alin de ne pas être trop impertinent avec mes maîtres.

Adieu, mon ami et mon fidèle. Accusez-moi réception de ce griffonnage. Pauvre cadeau que je vous fais là, mais je vous le donne comme je vous donnerais un monde ; si je l’avais. Adieu. On parle de vous toute la journée ici, pensez un peu à nous là-bas.

Votre

Jules A. Barbey d’Aurevilly.

Salut au poète, éternel mouvement de la main et du cœur vers lui !

Or le 28 août 1844, Barbey d’Aurevilly a vu Bertin qui lui a promis de faire paraître immédiatement dans les Débats ses deux articles sur la Vie d’innocent III par Hurter (1). Et Alloury, le rédacteur en chef du

(1) Le premier parut en effet, le 15 octobre 1844 ; mais le second ne fut inséré que 11 mois plus tard.

APPENDICES

journal, prétend que le Brurnmell ne saurait manquer d’être inséré aussitôt après. « Une raison pour que le travail en question soit agréé aux Débats, c'est qu’il est conçu tout autrement que celui de la Revue des Deux-M ondes (1) (rivalité de tréteaux) ». D’ailleurs, si par hasard Bertin le refuse, la Presse l'accepte d’avance et le publierait immédiatement après le Nizzam de Méry, c’est-à-dire dans une douzaine de jours... — Mais l'incomparable Trébutien insiste pour <( paterniser » le Brurnmell. « Eh bien, oui, oui, oui ! » lui répond d’Aurevilly. Seulement on attendra pour publier la brochure qu’elle ait paru en feuilletons (4 septembre). — Hélas ! le 25 septembre, le pauvre Barbey écrit tristement à son ami :

Mon cher Trébutien, ce n’est pas moi qui suis lent à vous répondre, c’est la vie qui est lente à se décider. Je voulais du positif à vous mander dans cette lettre, et M. Bertin était à festoyer à Chantilly. Il est revenu, je l’ai vu hier : il m’a refusé de prendre mon Brummel. Il m’a donné pour raison tout ce qui n’est pas la raison vraie, que j’ai surprise au fond de ses politesses et qui est : que la vanité du directeur des Débats ne veut pas d’un travail refusé à la Revue clés Deux-Mondes.

Voilà la raison vraie. A quoi bon les prétextes? Originalité trop crue, trop hardie, forme d’article de Revue plutôt que forme d’article de Journal, etc., etc., une demi-page d’etc. Je n’ai pas cru un mot de toute cette logomachie. A diplomate, diplomate et demi.

Ainsi, en me refusant, Buloz m’aura frappé deux fois. Dans cette conjoncture malheureuse, j’ai porté du moins un coup habile en disant à M. Bertin que je tenais trop à mes relations avec lui pour écouter les propositions de la Presse (je

(1) L’étude sur Brurnmell de John Lemoinne. Voy. ci-dessus, p. 407, note 2.

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vous ai parlé de ces propositions). Comme il pousse sa haine de boutiquier journaliste contre Girardin jusqu’aux extrêmes, j’eusse perdu la position que je désire prendre aux Débats en donnant Brummel à la Presse, tandis qu’en refusant de l’y insérer, je constitue M. Bertin en délicatesse vis-à-vis de moi (1). Je sais de science certaine, par un ami commun, Agiès, le président, qu’il a été très touché de cela.

. . . Ainsi voilà qui est fait, mon cher Trébutien ! Brummel vous appartient. Imprimez maintenant aussi vite que vous voudrez. J’ai reçu votre épreuve. Comme vous vous chargez du texte, je n’ai rien à vous dire des fautes que j’y ai vues, elles tomberont sous votre inquiet et implacable regard. Quant à l’esprit, je n’ai rien trouvé à corriger. — Dans ma prochaine lettre, je vous enverrai tout un passage sur le Dandysme que j’ai repensé depuis que le travail est fini. Ce suffira, avec plusieurs notes, pour allonger les offices de notre brochure. Je ne voudrais point publier l’article sur l’élégance qui n’est qu’un soufflé, une crème éparse, et qui ne fait lécher les doigts à personne, si ce n’est à vous, indulgent ami.

Vous trouverez sous ce pli la dédicace à un de mes amis que vous connaissez par moi (2). Cette dédicace est préface en même temps. J’ai renoncé à ma première idée qui était de faire une dédicace à part, mais c’était ou trop parler de moi, ou recommencer Brummell. Pour l’orthographe du nom, vous avez raison, il faut les deux II ; il faut croire et copier M. Jesse. J’ai l’habitude de maltraiter parfois l’orthographe : il me semble que j’ai oublié le g dans Bolingbroke...

Désormais Barbey d’Aurevilly est tout à limpres sion du Bandtjsme : « Faites bien attention aux tirets quand il y en a, recommande t-il à Trébutien. Le

(1) « Habileté » bien inutile! On sait que Barbey d’Aurevilly ne réussit pas plus à entrer aux Débats qu’à la Revue des Deux- Mondes.

(2) Il s’agit^de la dédicace à César Daly, directeur de la Revue d'architecture. Voy. la première édition du Brummell.

APPENDICES

Tiret, invention moderne, donne beaucoup de netteté au physique de la pensée : c’est la parenthèse en progrès ». Il se propose de lui envoyer toute une « mosaïque » de notes, « dans le genre de celles dont Stendhal (c’est un esprit que j’aime) a bariolé son charmant livre de l’Amour ». Il voudrait aussi attacher à son travail, « comme une épinglette de saphir », quelque belle et harmonieuse phrase de Maurice de Guérin. Malheureusement il ne trouve rien « de de grand panthéiste qui soit applicable à une individualité aussi finie que celle de M. Brummel ». — Bientôt il arrête définitivement son épigraphe (25 octobre) : « 11 est plus difficile de plaire aux gens de sang-froid que d’être aimé de quelques âmes de feu ». — Presque chaque jour, il adresse à Trébutien quelques unes des notes qui doivent figurer au bas des pages. Cette « frange » ne lui coûte guère, il la « dévide » sans peine, et ces notes lui « plaisent beaucoup à écrire ». — Au surplus, il prie assez souvent Trébutien de veiller à ses fautes de grammaire : « Quand je ne serai pas français ou quand je serai louche, corrigezmoi rudement et en toute autorité. Je sais bien que la correction n'est pas mon fort ». — Sans cesse il stimule son éditeur-ami : « Je vous parfile de la frange comme une vieille du xvur siècle, je vous brode au tambour, comme un colonel, l’habit du modèle des gentlemen britanniques, et vous restez dans un silence plein de majesté, comme si ce n’était qu’oripeaux que tout ce que je vous envoie! » — Quand il est satisfait de son ouvrage, il s’écrie, par exemple : a Tenez, mon ami, voilà une bonne note (I). Diablement hardie, mais

(1) Celle de la page 78 de la 1r* édition : « L’influence et même la plaisanterie de Brummell, etc... u — Et deux jours plus tard, à propos de la note de la page 97 : « On parle plusieurs langues,

LES DANDYS

bonne. Elle en choquera plus d’un, mais elle plaira à plus d’un, et c’est ce qu’il faut... Oui, de par Dieu, je ne suis pas mécontent de celle-là ! » [12 novembre).

Cependant, « la vie de relations domine la vie de l'étude : ce n'est pas mon goût, c’est nécessité. Autrefois c’était mon goût, mais baste ! le monde n’est plus pour moi qu’un vieux masque démasqué, remasqué et démasqué cent fois, et d’ailleurs, comme dit cette adorable scélérate de marquise de Merteuil : On s’ennuie de tout , mon ange , ce n’est pas de ma faute ». Notre fashionable Barbey ne peut donc travailler encore autant qu’il le voudrait... Pourtant il envoie bientôt à Trébutien la fin de sa « mosaïque », ses dernières notes, et le 27 novembre, il lui déclare enfin : « Je ne sais si ce que je vous renvoie fera les quatre pages, mais je vous préviens que je suis à sec — ravin superbe — mais à sec au point qu’une femme en souliers de salin blanc y passerait ».

Maintenant que son travail d’auteur est terminé, il est fort pressé de voir paraître son petit volume ( 12 décembre).

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? » C’est ce que je dis chaque soir à la soubrette, la Suzanette de la baronne (1) — une jolie fille, un brin friponnette sous ses paupières hypocrites, et dont je ne suis que le frère en Jésus- Christ. La sœur Annette, qui s’appelle Antoinette, me répond toujours : « Non, monsieur, rien n’est venu ». C’est-à-dire que mon ami Trébutien ne m’a rien envoyé. Ah ! vous êtes bien long, monsieur Tribioutine ! Mais vous pouvez riposter

mais on ne cause que dans une seule, etc... », il dit encore : « Encore une bonne note, mon cher Trébutien. Je vous l’envoie comme elle est sortie, avec les ratures de sa naissance ; je n’ai pas eu le temps de la recopier ».

(1) Il avait prié Trébutien de lui adresser ses lettres chez le baron de Maistre, à Paris, où il demeurait alors.

APPENDICES

que je suis bien jeune avec nies curiosités et mes impatiences de vos longueurs, qui peut-être ne viennent pas de vous. Ainsi, mon ami, pardonnez-moi.

En un mot comme en cent, ceci veut dire que nous souhaitons à Paris le débotté de M. Brummel, Esq. Ce gentleman est attendu ici comme il l’était dans les salons de Londres de son vivant, avec ses plus exquisite accomplishments...

Le Brummell paraît enfin (1), et d’Aurevilly (u Jeudy, en rentrant de chez une de vos anciennes admirations , M. Victor Hugo, chez qui j’ai passé la soirée n) renouvelle à son dévoué éditeur et ami la promesse, qu’il lui a déjà faite, de ne point publier sans lui « les reliquiæ de Guérin », et de lui confier le sort d’un travail sur lady Hamilton, qui sera prêt sans faute « avec les premières girandoles que le printemps suspend aux lilas » :

Seulement ne dites qu’aux plus intimes et aux plus sûrs mes projets sur VHamilton-Beauty. Je ne veux pas qu’on m’écrème ce sujet-là comme on m’a écrémé le Brummell, dont j’avais trop parlé ici. Quand on met une idée dans la conversation à Paris, soyez bien certain qu’on vous la vole comme une chaîne qui brille sur votre gilet, le soir. Nous n’avons pas encore d’escarpeurs littéraires, mais dans les salons, on fait l’idée comme on fait le foulard devant les marchands d’estampes. Dépendante en quelque sorte de mon histoire de Pilt, mon histoire de lady Hamilton aura son côté politique. J’y donnerai place à bien des choses. Je tâcherai de m’y montrer très varié et de n’y pas juger que la femme — la femme étrange et puissante surtout pour nous

(1) Du Dandysme et de G. Brummell, par J -A. Barbey d'Aurevilly. Caen, B. Mancel, éditeur, 66, rue Saint-Jean, 1845, in-16 de vii-118 p. Quelques exemplaires portent le nom de J. Ledoyen de Paris, au lieu de celui de Mancel, à Caen. C’est que l’ouvrage fut déposé, tout au moins pendant quelque temps chez Ledoyen : voy. les lettres suivantes.

LES DANDYS

autres, imaginations aventureuses qui chevauchons l’hippo-r griffe et que l'étrange attire presque aussi fort que la beauté.

Je ferai plus pour vous en faisant pour Brummel que pour moi. En vérité. C’est vous qui l’avez recueilli à la porte de Buloz — ce chien à trois gueules, mais qui, foutre ! n’a pas trois têtes ! C’est vous qui l’avez aimé et adopté pour votre enfant. L’intérêt pour lui m’est revenu par vous. Et puis il y a une note (1) qui le consacre par votre nom et par votre amitié, dont je serais plus fier devant l’univers assemblé que de toutes les couronnes de Pindare aux champs Olympiques. Je veux donc le pousser et lui tracer sa voie. Je me suis arrangé pour qu’il ait des réclames dans tous les journaux, réclames payées et annonces. J’en parlerai demain à Ledoyen. L’amitié des gens ressemble si peu à la vôtre, mon très cher, que je ne doute pas de l’influence directe des annonces sur les articles de MM. les critiques ; car voilà comme elle est, cette dindonnaille de gens d’esprit ! Ils voient un livre tambouriné par la grosse caisse du libraire, et aussitôt ils le prennent en considération sur cela seul et font sonner toutes les clochettes de leurs tambours de basques. — Les Bateleurs !!...

. . . Vous trouverez ci-inclus, mon cher Trébutien, ma lettre au capitaine Jesse. Lisez-la, fermez-la de votre cachet, et adressez-là à cet aimable garçon, qui a eu plus de rondeur vis-à-vis de nous que tous ses flibustiers de compatriotes n’en ont d’ordinaire, avec leur orgueil souffrant et leur embarras à l’empois. J’aime Jesse. Je le flatte dans ma lettre, mais je le flatte avec plaisir. C’est de l’exagération que tout ce que je lui conte là, mais cette exagération part d’un sentiment sincère : cela me fait plaisir de lui faire plaisir, voilà la vérité.

Voici cette lettre au capitaine Jesse :

Monsieur,

Je suis fort en retard avec vous, mais la faute en est non à moi, certes, mais à ces damnés despotes de circonstances, qui

APPENDICES

donnent, aux hommes l'apparence de tous les torts. Vous m’avez envoyé votre ouvrage sur Brummell, je l’ai lu avec le plaisir que j’attendais d’une telle lecture, et je ne voulais vous en remercier qu’en vous envoyant aussi mon Brummell.

Or, mon Brummell a mis à paraître une lenteur que je ne prévoyais pas. Excusez-moi donc, Monsieur, et ne croyez pas à un oubli impossible. On dit que l’ingratitude est le vice des gens d’esprit, mais moi je suis reconnaissant comme une bêle et je me préoccupe beaucoup de la manière ouverte et charmante avec laquelle vous êtes entré en relation avec moi.

Permettez-moi de vous remercier encore. Sans vous je n’aurais eu sur Brummell que des renseignements hasardés. Mon livre, ou plutôt mon livret, n’est qu’une goutte d’extrait de la liqueur des îles que vous nous avez versée en llacon. Avec moi les ivrognes de détail seront bien attrapés, mais avec vous ils en auront plein leurs verres.

Vous n’avez pas oublié, Monsieur, une seule épingle de la cravate du Dandy ; vous l’avez fait voir dans tous les actes de sa vie, heure par heure. Vous avez été le Dangeau de ce Louis XV de la fashion, mais Dangeau n’a pas votre plume, cette plume élégante et rare qni relève le détail par l’expression. S’il l’avait, je lui en ferais bien mon compliment, et je le lirais bien davantage.

J’espère, Monsieur, que désormais vous me ferez connaître tout ce que vous aurez la bonté d’écrire. Je dis bonté et je dis bien, car le plus beau trait de bienfaisance, de générosité, de dévouement social, c’est d’écrire et de publier sa pensée quand on est aussi spirituel que vous. On ne vit pas seulement de pain, dit l’Ecriture, et les plaisirs de l’esprit sont les friandises que l’Ecriture entendait.

Comptez-moi, je vous prie, au nombre de vos amis^ inconnus qui trouvent l’adjectif de trop.

Votre dévoué,

Jules Barbey d’Aurevilly.

Paris, Cité d'Antin, 16.

LES DANDYS

Est-il besoin de dire que les « réclames payées et annonces », que l'auteur de Brummell s’était <( arrangé» pour avoir, disait-il, « dans tous les journaux », ne parurent jamais? Le pauvre Barbey n’était pas plus riche que son éditeur. Le 30 décembre 1844, il prévient Trébutien qu’on lui a conseillé d’attendre au 8 ou au 10 janvier pour « prendre des annonces » car a on ne lit guère à cette heure que les devises des bonbons ». Cependant il lui recommande de ne pas manquer d’envoyer quelques exemplaires à Jesse pour les revues anglaises, et d’en adresser un à Bulwer, l’auteur de Pelliain, après y avoir inscrit cette dédicace : a Hommage d’un admirateur inconnu au plus spirituel des fashionables et au plus fashionable des auteurs spirituels ». — Puis il lui révèle en passant le nom qu'indique l’initiale de la p. 99 : « Le prince T*** est le prince Toufliakin (je ne suis pas bien sûr de l’orthographe de ce nom russe, je l’écris comme on le prononce), mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il mérite infiniment les épithètes de ma note. C’est Quasimodo sans Esmeralda et sans cloche, une gargouille qui vomit des absurdités. Il a la dureté de cœur d'un grand seigneur russe et les ridicules d'un financier français (1)... »

Cependant, au milieu de sa satisfaction d'auteur récemment imprimé, il s'aperçoit tout à coup qu'il a laissé passer quelques fautes : généreux pour généraux

(1) Le 17 novembre précédent, il écrivait : « Vous eu avez reçu une [note] dans mon dernier envoi qui flattera diablement la société de Paris et un certain prince Russe que tout le monde reconnaîtra ici à travers l’initiale claire-obscure. Le supplice de l’initiale est assez joliment féroce ; il s’y ajoute le mystère, et la république de Venise, qui s’y connaissait, savait bien que c’était là le moyen de rendre plus piquant le supplice ». — Sur le prince Tuffiakhin, cf. A. Houssaye, Confessions, II, p. 269.

APPENDICES

(p. 67) et ses classements pour ces classements (p. 30). Cela n’est rien encore : le 1er janvier 1845 , il découvre un contre-sens, et le voilà tout à fait désespéré :

Mon cher Trébutien, je vous écris comme on court au feu. Je comprends toutes les fureurs de lord Byron contre les imprimeurs, et le cheval indompté, et le vampire, et tout le tremblement ( 1). La plus grosse des fautes pour moi est un contre-sens et nous en avons un superbe qui tache notre Brummell (2). « Et comme en raison de son attache a ses vieilles mœurs etc. etc., l’aristocratique et protestante Angleterre s’est fort modifiée, etc., etc. ». Se modifier en raison d’une attache, en raison de ce qui empêche de se modifier!!! Est-il assez beau celui-là? J’en ai la fièvre, mon cher ami. Il faut « et comme malgré son attache à ses vieilles mœurs etc. » La première version aura trompé l’imprimeur et il n’aura pas tenu compte des premiers mots de la seconde. It is noxious. Hélas ! nous ne pouvons corriger tous les exemplaires (je le ferais pourtant si je les avais là tous) ; mais je réponds que, de tous ceux offerts par moi, il n’y en aura pas un seul où la correction ne soit portée à la marge, — comme pour le généreux dont je fais très bien généraux. C’est au nom de notre amitié que je vous prie d’en faire autant à tous les exemplaires offerts par vous, pour vous ou pour moi. Je regarde cette correction comme nécessaire et je vous la demande comme un service personnel...

Maintenant notre Barbey travaille à obtenir quelques articles dans les journaux.

(1) Comme cela est naturel, Barbey d’Aurevilly avait beaucoup d’admiration pour Byron : « Je suis peut-être le seul en France qui sache, à une virgule près, ce qu’a écrit cet homme. J’ai la prétention de connaître Byron jusque dans les lignes les plus négligemment tracées, les moins littéraires, comme je connais sa personne morale dans les moindres replis ». (Lettre à Trébutien, 7 novembre 1844).

1 16 janvier 18i5] . . . J’ai déjà écrit à plusieurs amis pour des articles, Sainte-Beuve, Roger de Beauvoir, Chasles, Labitte, etc. etc. Ceux qui m’ont manqué de parole pour la Bague (I), je les reprends au demi-cercle avec Brummell. Maintenant que feront-ils ? Qui dit journalistes dit femmes entretenues. Cela veut souper. Je n’ai pas 40.000 livres de rente, hélas ! La gloire n’est bonne que quand elle nous vient du ciel, par-dessus la tète... comme un coup de foudre, mais, quand il faut la créer soi-même et en attacher le bruit à ses pas, elle ne vaut pas les peines qu’elle donne et les dégoûts qu’il faut surmonter. Bienheureux Walter Scott qui n’a pas lu un article sur lui et ses ouvrages pendant treize ans...

[25 février] ... Le dainned-clog Brummell est en bon chemin, mais son chemin, comme de son vivant, est trop sur les tapis et pas assez dans la rue. La faute en est aux journalistes, dont on ne peut jamais dire trop de mal — avec leur effroyable paresse et leurs promesses de miel doré. Croyez-vous que je n’ai eu encore qu’un article dans YEcho français, où du moins je suis appelé des noms que j’aime (et les femmes aussi) pervers et charmant ! Ailleurs, partout, rien que les plus belles paroles d’honneur d’articles, niente di piu ! Et cependant j’ai les premières plumes de France à mon service. Leurs billets couvrent ma table, et je n’ai que trop d’autographes. La lettre moulée me plairait davantage pour le moment. Je suis [de] très mauvaise compagnie. J’ai la plus belle popularité de salon, et je voudrais un succès grossier de cabinet de lecture. Les blondes les plus impertinentes du faubourg Saint-Germain m’appellent Brummel II et me détestent comme un concurrent ; les invitations à dîner me pleuvent, mais ce n’est pas assez pour qui aime la gloire. La gloire se fait par les portiers...

[26 février] ... Hier soir — pas plus tard — j’ai été présenté à la comtesse d’A*** (c’est presque la comtesse d’Anglure, quel rapprochement !) à qui le Brummell avait

(1) La Bague d'Annibal.

fort donné l’envie de connaître mon impertinente personne. Elle est jolie et blonde comme Madame d’Anglure, mais plus grande, pas du tout divinement bête, mais très terrestrement spirituelle, et ne mourant pour personne comme Madame d’Anglure. Une amie qu’elle a, Mademoiselle de Rivière, qui me déteste et tombe asphyxiée quand je mets le pied dans un salon où elle est (les causes de cela sont tout un roman qui n’est pas écrit), lui avait dit de moi des horreurs à rendre les ongles bleus en les écoutant. On croyait me trouver cent fois plus froid, plus coupant, plus railleur, plus sec, plus insupportable que Brummell, mais j’ai fait comme mon héros eût fait en pareille occurrence, c’est-à-dire de l’inattendu, et j’ai réussi. Je me suis trempé d’une rosée d’amabilité mélancolique qui ne manque jamais son effet sur une femme blonde et qui s’est montée à un diapason d'ironie fort élevé, et à l’avance. Aujourd’hui, après la surprise, j’ai risqué les câlineries d'un billet, et... et... et ma loi — comme Brummell, notre œuvre à tous deux, est un peu dans cette. aventure — malgré ma discrétion ordinaire, je me vois obligé de vous tenir au courant de celle-là...

Décidément, • — et cela est, au surplus, très naturel — le livre n’obtient qu’un succès mondain. « Le Brummell m’a replongé dans la marée du monde au moment où je secouais son écume restée sur mes ailes, écrit Barbey (22 avril 1845). Il m’a fallu re-Brummelliser, et, comme cet abominable chien de la Bible, retourner à mes vomissements mondains». La presse s’occupe assez peu du Dandysme. Pourtant Du Méril (1) a publié un article dans la Revue de Paris du 15 avril :

... C’est de la critique gantée, mais avec moi il s’est déganté et m’a montré une main fort sèche. Il n’aime pas mon livre.

(1) Le savant Edélestand Du Méril était cousin germain de Barbey d’Aurevilly.

LES DANDYS

Il n’a pas vu le sérieux caché sous la surface, frivole à dessein. Savant, encravaté de la gravité moderne jusqu’aux oreilles, il a jugé in petto mon petit livre comme un futur membre de l’Académie des Inscriptions. Il l’a trouvé fort indigne de l’esprit dont il me fait honneur. Ce qu’il y a d’aimable dans son procédé, et avec son opinion intime, c’est qu’il ait violenté sa conscience traduite de l’allemand jusqu’à écrire ce qu’il a écrit dans la Revue de Paris. Il aurait dû m’éreinter.

Heureux Barbey ! « Un jeune artiste distingué est occupé à faire mon portrait pour le salon prochain. j> Puis Bussièrc a donné une étude sur le Dandysme dans la Revue des Deux-Mondes. Et si « cette charmante, trop charmante catin de Philarète Chasles » ne publie pas dans les Débats celle qu’il a promise, du moins Alloury a-t-il juré de le remplacer : « Il n’en a pas la plume brillante, la connaissance de l’Angleterre, les courants et les contre-courants d'idées, mais il a du calme, un tour philosophique, un style ferme, et la bonne volonté de me servir ». — Puis Jesse a fait paraître une traduction anglaise. Certes elle n’est point bonne : « Si je n’avais pas sur mon amourpropre d’auteur la peau d'un rhinocéros, je serais furieux de l’ignoble mascarade de mon livre, écrit d’Aurevilly ( vers le 25 juin). C’est dégoûtant de nonintelligence de la langue et de la pensée. On m’a coupé en morceaux et l’on m’a fait tiédir (car bouillir, non, c’est énergique, et l’expression anglaise de Jesse est d’une mollesse approchant de la lâcheté) dans une espèce de gélatine sans épaisseur ». — - Mmo Panier, à son tour, a donné à la Gazette de France une analyse du Brummell, dont Barbey n’est pas plus content. « Elle est aussi bête que son nom, déclare-t-il avec sa douceur ordinaire. Elle n’a rien non plus compris à

mon livre. C’est un bas-bleu sale et pasé [sic], raccomodé [sic] avec du fil blanc, que cette vieille femmelà. » — Quoiqu’il en soit de ces colères, on sent bien que l’auteur du Dandysme e st enchanté que l’on s'occupe de son livre, fût-ce pour le discuter. M. de Calonne doit faire un article dans la Sylphide de Villemessant, M. Odoul en doit donner un autre à la Démocratie pacifique... Bref, c’est sans craindre un mauvais accueil que Barbey d’Aurevilly se propose d’envoyer un exemplaire à Balzac :

[Fers le 25 juin)... Puisque vous me proposez vos trois exemplaires sur beau papier, je les accepte. Je suis le voisin de Balzac à Passy, et je veux bien lui envoyer mon livre par courtoisie, à lui que je ne connais pas comme bomme et que j’aime tant comme auteur. C’est singulier. Je connais la plupart des gloires plus ou moins oripeau de ma très charlatane époque, et je n’ai jamais rencontré dans le inonde le plus grand peintre de ce monde, qu’il a dù étudier sur le vif. Une femme lui a montré un jour des billets de moi (car, mon ami, ce n’est pas les livres que je fais le mieux, mais les billets de trois lignes), et il eut la bonté de les trouver à son goût. Je veux me recommander à lui par quelque chose d'un peu plus long. Je lui enverrai le Brummell, dans lequel il y a précisément une note où il est question de son de Marsay. Si ça noue une relation entre nous, tant mieux, car il sait causer, ce que je préfère à bien écrire...

Désormais le Brummell est lancé dans le monde. « | L’incroyable succès de ce petit livre continue toujours. Pourtant il a été écrit pour le petit nombre des élus. Quelqu’un veut en faire faire une édition à Charpentier. Que dites-vous de ce projet? et quel conseil me donnez-vous (1) ?» — Cependant ce projet

(1) Lettre non datée, écrite entre le 2 janvier et le 11 mai 1846.

LES DANDYS

n'aboutit pas (1), et d'Aurevilly a beau affirmer, le ii mai i846, que Buloz « se frappe de n’avoir pas pris le Brummell », on sent bien qu’il n’y croit pas tout à fait. Son petit livre n’obtient, en somme, qu’un grand succès de salons. Cela est beaucoup, certes, et cela n’a rien pour étonner, que YEssai sur le Dandysme plaise surtout aux femmes et aux dandys, — mais, comme disait M. d'Aurevilly luimême, « la gloire se fait par les portiers »...

(P Le Dandysme fut réimprimé en 1861 chez Poulet-Malassis, en 1879 chez Lemerre, et en 1887 à nouveau chez Lemerre dans la Petite bibliothèque littéraire.

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