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UN ROMANCIER MONDAIN

EUGENE SUE

Parmi les lions haut cravatés qui se pressaient, aux courses de 1836, dans la tribune rudimentaire du Jockey-Club, on remarquait un grand et beau garçon, qui rachetait par une extrême élégance et par les yeux les plus intelligents et les plus fins du monde ce que sa taille pouvait avoir d’un peu épais et sa figure de trop bourgeois (I). Or ce dandy dont on citait

(1) Psyché, 58 avril 1836, pp. 130-1. — Voyez ses portraits à la Bibl. Nat., département des Estampes. — Armand Dayot, Journées révolutionnaires, 18b8, p. 121. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 141-2 — Comtesse Dash, Mémoires des autres, IV, p. 220 — A. Iloussaye, Confessions, t. Il, p. 268.

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au club les bottes surprenantes et les habits prodigieux, c’était Eugène Sue. Car le futur écrivain des Mystères de Paris, le futur député socialiste n’était alors rien moins que démagogue; il ne songeait guère à s’attendrir sur les malheurs du peuple, et certes on eût bien scandalisé les douairières qui l’accueillaient dans leurs salons, si on leur eût dit que cet élégant « Monsieur Sue », curieux, ainsi qu’il sied, de sport et de costumes, auteur de romans psychologiques et fashionables qui émurent, dit-on, plus d’une belle lectrice du noble Faubourg, dût devenir, à quelques années de là, un horrible jacobin et l’un des fermes soutiens du socialisme sentimental (1). Mais c’est une histoire amusante que celle de l’indignation que causa dans le beau monde la volte face de ce romancier mondain, et elle nous offre aussi un curieux cas de vanité blessée.

(1) L’œuvre d’Eugène Sue se partage très nettement — avant l’apparition des Mystères et des romans sociaux, si l’on peut dire, qui suivirent — en trois branches: romans maritimes : Plick et Ploch, la Vigie de Koat-Ven, etc.; romans historiques : Latréaumont, Jean Cavalier, etc. ; romans de mœurs: Arthur, Cécile, Mathilde, etc. — Eugène Sue, romancier, mériterait une étude. Son succès populaire lui a fait du tort. Il avait de la force et même de l’observation, un très grand talent en somme.

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Né le 29 janvier 1804 (I), Eugène Sue avait été le plus turbulent et le plus indiscipliné des écoliers. Alexandre Dumas nous a longuement raconté comment il faisait l'école buissonnière, rossait son précepteur, saccageait les platesbandes et buvait les vins précieux de son père, le docteur Joseph Sue, médecin à la mode sous l'Empire et la Restauration (2). Celui-ci envoya l'enfant terrible faire la campagne d’Espagne de 1823 en qualité de sous-aide chirurgien. Mais, revenu à Paris l’année suivante, Eugène montra

(1) Le 10 décembre 1804, dit la Biographie Universelle. — Le 1er janvier 1803, dit Alexandre Dumas, Les morts vont vite (Paris, Calmann Lévy), t. II, p. 4. — Le 26 janvier 1804, dit M. A. Roussiau, dans les Annales rom antiques, janvier-février 1905, p. 59. — Son acte de naissance a été publié dans l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, XLVI, 72. Le prince Eugène de Beauharnais et l’impératrice Joséphine lui servirent de parrain et de marraine.

(2) A. Dumas, Les morts vont vite, t. II, pp. 4-14 — Eugène de Mirecourt, Eugène Sue (Paris, 1856, in-32) pp. 16-31. — Adolphe Adam, Souvenirs d’un musicien (Paris, 1857, in-12), p. XII.

immédiatement un tel goût pour les soupers lins, les actrices et les tilburys bien attelés, que son père, après avoir payé ses dettes, le fit repartir précipitamment pour l’hôpital militaire de Toulon. Et c’est là que le futur auteur des Mystères de Paris produisit en collaboration avec un de ses amis, Desforges, sa première œuvre littéraire : un à-propos sur le sacre de Charles X (26 mai 1825), qui fut représenté sur le théâtre de Toulon. De retour à Paris, il reprit sa vie joyeuse. Malheureusement, le docteur Sue tenait fort serrés les cordons de sa bourse : Eugène donnait bien quelques articles à la Nouveauté que dirigeait Ferdinand Langlé, mais la Nouveauté, comme on pense, payait peu, et il arriva qu’un jour le jeune homme, ayant convié à dîner quelques amis, se trouva dans la pénible obligation de faire tuer, pour les nourrir, un mouton d’une espèce rare que son père montrait et gardait comme échantillon. Cette fois le docteur se mit réellement en colère : il embarqua bel et bien son fils terrible sur un navire de la marine royale, et Eugène Sue, toujours en qualité d’aide chirurgien, dut faire deux fois le voyage des Antilles, et assister à la bataille de Navarin.

Sur ces entrefaites, son grand-père maternel

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trépassa en lui laissant environ 80.000 francs. Aussitôt il donna sa démission et vint s’établir luxueusement à Paris. On parla de l’élégance avec laquelle il avait arrangé son appartement de la rue de la Ferme-des-Mathurins : il y avait réuni une quantité de bibelots rares, dont le goût était encore fort peu répandu à cette époque, et cela attirait l’attention (1) ; puis on racontait qu’il se faisait apporter ses lettres sur un plateau d’argent, et les dandys se sentaient d’avance pleins de considération pour un homme qui affichait un tel raffinement (2). Une fois installé de la sorte, Eugène se mit en quête d’une occupation qui pût remplir ses loisirs de fashionable ; il dessinait agréablement, il débarquait d’un vaisseau de l’Etat : il se crut une vocation de peintre de marines et demanda des leçons à son ami Théodore Gudin (3). Mais du moins eut-il l ’esprit de comprendre assez vite

(1) A. Dumas, p. 31. — Mirecourt, pp. 47-GO. — Biographie universelle.

(2) A. Karr, Les Guêpes, février 1840, pp. 60-61 . — Villemessanl, Mémoires, V, pp. 188-9. — Cela passait pour un raffinement incroyable. Le fils du pianiste Kalbrenner s’était acquis une réputation de lionnerie, parait-il, rien qu’en se faisant apporter publiquement, au restaurant, son courrier sur un plateau.

(3) Ils étaient contemporains, Gudin étant né en 1803. Voy. Eugène Sue, Plick et Plock (éd. Flammarion, in-12), p. 7.

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que les pinceaux n’étaient point son fait, et bientôt il s’occupa davantage à mystifier les badauds qu’à barbouiller des toiles. Il faut dire que toutes ces farces de rapins, qui nous semblent aujourd’hui assez niaises, étaient fort à la mode dans les dernières années de la Restauration et les premières de Louis-Philippe. C’était le temps de la grande gloire de Romieu, qu’un lampion fit plus célèbre que ses publications et sa longue carrière de sous-préfet et de directeur des Reaux-Arts. Sous sa conduite, les élèves de Gudin manquèrent de rendre fou un malheureux portier de la rue du Mont-Rlanc en allant chaque matin, tour à tour, lui demander une mèche de ses cheveux (1) ; et cette histoire parut si drôle qu'on en tira un vaudeville (2) et qu’Eugène Sue la mit plus tard en scène dans les Mystères (3). Il était fort lié avec celui qu’on appelait « l’homme le plus gai de France (4) ».

(1) Legouvé, Soixante ans de souvenirs (Paris, 1886, 2 vol. in-8), I, p. 344. — D’après A. Dumas, Les morts vont vite, II, p. 34, l’infortuné prototype de M. Pipelet demeurait au n° 8 de la rue du Mont-Blanc, actuellement Chaussée-d’Antin.

(2) Villemessant, I, pp. 154-6. — A. Dumas, toc. cit., pp. 33-7.

(3) On se rappelle les démêlés du pauvre M. Pipelet avec son persécuteur, le rapin Cabrion (éd. Flammarion, I, p. 177).

(4) Mme de Bassanville, Salons d'autrefois, III, p. 77.

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On raconte qu’un soir, comme il avait fort bien dîné en sa compagnie, tous deux crurent prudent de rentrer en voiture : ils appelèrent donc un fiacre ; malheureusement, en y montant, Romieu manqua le marchepied et se blessa à la jambe. Sue emmena tendrement son ami chez lui, l’étendit dans un bon lit, et lui fit un pansement savant. Le lendemain à vrai dire, comme il visitait les bandages, il s’aperçut que, dans son trouble de la veille, il avait soigné la jambe saine au lieu de la jambe malade. Mais cette légère méprise ne diminua en rien la reconnaissance de Romieu (1)...

Cependant Gudin partit pour l’Afrique, et Eugène Sue renonça décidément à la peinture. 11 fît alors représenter quelques vaudevilles, écrits en collaboration à la mode du temps (2) ; puis il donna en 1830 son premier roman : Kernock-le-Pirate, qui fut bientôt suivi de Plick cl Plock (1831), d ’Atar-Gull (1831), de la Sa lamandre (1832), de la Cucaratcha (1832), etc. Dans la préface de Plick et Plock, il annonçait (d’ailleurs avec une modestie de bon ton) son intention de doter la France du « roman maritime », en peignant dans une série d’ouvrages

(1) Villemessant, III, pp. 102-3.

(2) Voy. Quérard, France littéraire, IX, p. 287.

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les mœurs des matelots et en transposant dans la littérature les tableaux de Gudin. C’était là une idée nouvelle qui eut immédiatement beaucoup de succès (1). Au reste, comme ses personnages étaient fatals et byronesques à miracle, ses héroïnes d’une beauté parfaitement irréprochable et ses descriptions terriblement orageuses, Sue fut en peu de temps tout à fait à la mode : les femmes, qui éprouvaient déjà de l’inclination pour le beau garçon et le dandy, sentirent de la faiblesse pour l’auteur notoire, et les salons du faubourg Saint-Germain, qui s’étaient entrebâillés pour l’homme du monde, s’ouvrirent tout à fait devant l’écrivain du jour, puisqu’il « pensait bien ».

Or voyons un peu ce qu’était vers 1830 le noble Faubourg. Sous Charles X, sous Louis- Philippe même, chaque quartier de Paris avait

(I) On trouve même dans les graves Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich (Paris, 188?, in-8), cette appréciation sur la

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son aspect particulier, ses mœurs, ses habitants, son « monde » pour mieux dire, et ces « mondes » ne se confondaient point (1). La « bonne compagnie » elle-même comportait des degrés très nets, qui n’existent plus guère à présent : il y avait la société du faubourg Saint- Germain, celle du faubourg Saint-Honoré et celle de la Chaussée-d’Antin. « Les deux premières... séparées seulement par des nuances d’opinions ou par des situations plus ou moins variables, se rencontraient et se mêlaient aisément. Elles ne voyaient la troisième, formée de gens nouveaux, enrichis dans les affaires, qu’aux rares occasions des fêtes officielles (2) ». Aujourd’hui ce fossé profond qui divisait alors le « grand monde » et la « haute banque », le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d’Antin,

préface de La Vigie de Koal-Ven : « C’est un travail remarquable, en ce que personne n’a jamais mieux écrit sur la situation générale ».

(1) Le sommaire qui suit pourra donner un aperçu : « Chapitre II. Aspect général de Paris. Division morale. — Les deux côtés de la Seine. — Le faubourg St-Germain, la noblesse. — Le faubourg St-Jacques, science et misère. — La rue St-Denis, frontière commune. — Les faubourgs St- Antoine, Poissonnière, l'industrie. — Le Marais, les rentiers. — Les faubourgs Montmartre et du Roule, la Chaussée d'Antin, le haut commerce, les courtisanes, les e, les fripons » (Rainier-Lanfrancbi, Voyage

(2) Daniel Stern, Mes souvenirs, p. 250.

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toutes ces mille nuances de politesse, de toilettes, de manières et de langage, auxquelles Balzac fait constamment allusion, et qui rendent par exemple le milieu de Mme de Nucingen si différent de celui de sa sœur, la comtesse de Restaud, — tout cela n’est plus : des banquiers logent hardiment rue de Varennes et des marquis rue de Provence ; les duchesses ne s’habillent point autrement que les financières qu’elles rencontrent au Bois de Boulogne (un peu moins bien seulement) ; il n’est pas de milliardaires dont les filles ne pourraient épouser des princes; enfin, sous les antiques lambris de la rue de Babylone, on est fort exposé, je le crains, à rencontrer jusqu’à des hommes de lettres et des jacobins... Ah ! comme tout cela eût scandalisé Mme la douairière de Duras ou Mme la princesse de La Trémoïlle, vertuchoux !

C’est qu’au temps de ces nobles dames, sous Charles X, la bonne compagnie n’était point dans un tel désordre. La vieille aristocratie se groupait presque toute au faubourg St-Germain, où elle vivait, pour ainsi parler, comme dans une île déserte. Là, « comme on se connaissait avant même de s’être vu, dès le berceau, on pourrait dire dès avant la naissance, par

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alliances, par récits nourriciers, par tout un cousinage historique qu’il n’était pas permis d'ignorer ou de négliger, comme on recevait même nourriture d’esprit, aux pages, aux écoles militaires, au régiment, dans les ambassades et même dans l'Eglise..., les titres, les charges, les emplois, tous les accidents de la fortune ne comptaient guère (1) ». Les membres de ce petit monde fermé étaient socialement égaux, et la fortune, les alliances de chacun étant connues de tous, personne ne s’essayait à éblouir le voisin par son faste. On vivait comme en province, d’une existence unie et monotone, sous l’œil sévère de la duchesse d’Angoulême et de quelques vieilles douairières. Sans doute, « on admettait bien dans ses salons, par haute faveur, quelques hommes récents, mais seulement ceux qu’un grand zèle, de grands talents ou des circonstances particulièrement heureuses avaient mis à même de servir eiiicacement la cause des Bourbons, et toujours avec une nuance d’accueil (2) ». A plus forte raison ne recevait-on pas de banquiers et de bourgeois, pour brillants et riches qu’ils fussent : toute

(!) Daniel Stem, Mes souvenirs, p. 258.

(2) Ibid., p. 257.

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cette triste noblesse de la Restauration était autrement exclusive que celle de Louis XVI.

Après la révolution de 1830, d’abord le faubourg- Saint-Germain « se replia sur luimême, il bouda, selon l’expression du temps. On perdait des charges, des places, des honneurs, on affecta de paraître ruiné, on resta très tard dans les châteaux, on s’habilla pauvrement, on lit des économies. On appela le duc d’Orléans Grand Poulol, on se divertit aux dépens du souverain des bourgeois, qui s’en allait bourgeoisement à pied, par les rues, sa femme sous le bras, son parapluie à la main... Peu à peu néanmoins, lorsqu’on vit que le nouveau régime durait et qu’on n’en avait pas raison par la bouderie, on se lassa de bouder (1) ». La vie mondaine reprit. On organisa, au profit des pensionnaires de l’ancienne liste civile de Charles X, des bals, et, comme nous disons aujourd’hui, des (jard en-parties à Tivoli : là toute la société légitimiste se rendait, et elle s’amusait de toutes ses forces sous prétexte de charité (2). Puis on se reprit à recevoir et à donner des fêtes. Même, les jeunes femmes se

(1) Daniel Slern, Mes souvenirs, pp. 337-8. — Vicomte de Grenville, Iiist. du journal La Mode, pp. 1 8 1 -“2 4 1 .

(2) Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp . 230-7 .

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virent plus libres que naguère. « N’étant plus sous les yeux de la Dauphine et de nos vieilles douairières, dit l'une d’elles (1), nous nous sentions délivrées d’une surveillance qui ne nous avait pas permis jusque là d’ouvrir nos salons à des hommes de condition moindre, bourgeois, annoblis, écrivains, artistes, dont la célébrité commençait à nous piquer de curiosité. » Aussi en profitèrent-elles. La duchesse de Bauzan fut la première à recevoir chez elle des hommes de lettres et des artistes (2). Puis bientôt Mme d’Agoult, Mme de la Bourdonnaye, Mme de la (irange organisèrent des lectures et des concerts, assistèrent aux premières représentations de Henri III et sa cour, d ’Antony, de Chatterton, posèrent en évidence sur leurs guéridons Indiana, Lélia, les Poésies de Joseph Delorme ; même elles ne craignirent pas de se servir des termes nouveaux que les romantiques venaient de mettre à la mode, et l'on put les entendre dire, par exemple, que tel livre avait de Y actualité, qu'une pensée était providentielle, que M. X. était étourdissant, et que Mme Z. avait du galbe, encore que ses manières fussent

(1) Mme d’Agoult (Daniel Stem), op. cit., p. 339.

(2) Daniel Stem, p. 340 — E. Legouvé, Soixante ans de souvenirs, I, p. 356.

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vraiment un peu bien nature, etc. (1). — D’abord le Faubourg s’indigna, puis il prit le parti de se moquer : il surnomma Mme d’Agoult « la Corinne du quai Malaquais », et Mme de la Bourdonnaye « la Sapho de la rue Boudrot » (2) ; ensuite il se résigna, finalement il se plut à rencontrer chez ses belles savantes des écrivains notoires, et il entrouvrit ses portes pour quelques uns d’entre eux qui « pensaient bien », comme on dit à présent.

Mais c’est que ces femmes, qui accueillaient ainsi des poètes et des romanciers dans les salons austères de leur Faubourg, n’étaient plus celles de la Bestauration. Sans doute, déjà sous Charles X les jeunes personnes éprouvaient la littérature et la poésie romantiques ; elles admiraient passionnément M. de Lamartine et la suave Amable Tastu : comme Elvire, elles se faisaient lyriques et vaporeuses ; elles chantaient avec sentiment des romances où l’on parlait d’amour et de troubadour, de chevaliers et de coursiers, de damoiselles et de nacelles; enfin elles savaient se perdre, les yeux au ciel, dans de langoureuses rêveries. Toutefois la cour

(1) Vicomte de Grenville, Histoire du journal La Mode , p. 57.

(2) Daniel Stern, p. 341

austère du vieux roi étendait sur elles sa morne discipline ; puis ce n’était pas elles qui tenaient les salons, mais leurs mères, des douairières qui avaient connu les jours pénibles de l’émigration et les années brutales de l’empire. Or. pour une princesse de La Trémoïlle, pour une marquise de Montcalm, pour Mme de Duras même, c’était assez peu de chose qu’un poète, un artiste qui n’était rien d’autre, et elles n’auraient guère songé que cela se pût recevoir. Si l’une d’elles voulait donner un concert, elle s’adressait à Rossi ni par exemple : le grand maestro, alors dans tout l’éclat de sa gloire et de sa célébrité européennes, se chargeait, moyennant une somme assez minime (1.500 fr. environ), du programme et de son exécution ; il tenait lui-même le piano et accompagnait les chanteurs ; d’ordinaire il leur adjoignait un virtuose instrumentiste : Herz, Lafon, Bériot, Tulou, ou bien le petit Liszt; « tous ensemble ils arrivaient à l'heure dite, par une porte de côté, tous ensemble ils s’asseyaient auprès du piano, tous ensemble ils repartaient après avoirreçu les compliments du maître de la maison et de quelques dilettanti de profession ; le lendemain on envoyait à Rossini son salaire, et l’on se croyait quitte envers eux et envers

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lui (1) ». — Peut-être quelque vieil académicien, longuement consacré, un M. Campenon ou un M. Roger, parvenait-il à forcer l’entrée de ces austères salons du Faubourg, mais nul doute qu’on ne lui marquât cette « nuance d’accueil » dont j’ai parlé plus haut. Et en définitive, si l’on y rencontrait quelque écrivain comme M. le vicomte d’Arlincourt, M. le vicomte de Chateaubriand ou M. le comte de Vigny, c’est à sa naissance et non à son talent qu’il devait de s’y trouver.

Cependant l’émotion finale de 1830, en donnant le coup de grâce aux douairières, émancipa les jeunes admiratrices de Lamartine. Ce furent elles désormais qui tinrent les salons, et nous avons vu comment, à la suite de Mrae de Rauzan et de Mme d’Agoult, elles s’enhardirent jusqu’à faire accueil à des hommes de lettres. Il faut dire, d’ailleurs, que ceux-ci avaient gagné bien du prestige depuis le temps de M. Roger et de M. Campenon : un poète, ce n’était plus un fort vieux monsieur sans conséquence, qui composait des fables en vers très malins, ou des tragédies en cinq actes et en alexandrins tout à fait raisonnables ; c’était un jeune homme fatal et important, qui visait au génie,

(I) Daniel Stern, pp. 303-4.

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parlait passionnément, prenait des attitudes et se considérait comme un être à part, bref quelqu’un pour qui l’on éprouvait de l’admiration ou du mépris, mais non plus de l’indifférence. Le grand souffle du romantisme, qui emportait toute la jeunesse, s’était fait sentir jusque dans le Faubourg ; assurément la nouvelle école n’y pouvait compter que quelques enthousiastes parmi beaucoup de détracteurs, mais en somme la littérature et les littérateurs y avaient pris de l'importance et l’on y daignait s’en montrer curieux.

Au reste, à partir de 1830, peut-être les salons ne tinrent-ils plus tout à fait la place qu’ils avaient eue pendant la Restauration. Sous l'influence des manières anglaises, les hommes commencèrent à se réunir volontiers entre eux. Ils aimèrent à se retrouver au club, au restaurant, « sur le turf », là où ils pouvaient s’entretenir à leur aise de cigares, de sport et des coursiers d’Albion ; après le dîner, ils se retirèrent au fumoir, loin des femmes ; et déjà l’on se plaignait fort à cette occasion de la décadence de la galanterie française ( l). Mais

(1) Voy. Extraits des Mémoires d'un lion, dans La Mode, 15 juin 1842, pp. 389-90. — Daniel Stem, p. 362. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, pass.

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malgré cela les salons avaient encore une importance que nous ne soupçonnons plus. C’est que les gens du monde allaient bien moins au spectacle qu’ils n’y vont aujourd’hui : la « bonne société » ne fréquentait avec assiduité qu’à l’Opéra, qui fut en grande vogue de 1832 à 1836 (1). On ne se dispersait pas dans nos mille théâtres ; on ignorait nos music-halls et nos « premières ». En revanche on se voyait plus, car l’on recevait bien davantage. Les femmes n’avaient pas encore adopté la barbare coutume d’accueillir leurs connaissances à jour fixe chaque semaine : ce fut seulement vers 1837 que s’établit l’usage du <( jour de réception » (2). Chaque après-midi ou chaque soir, quand elles n’étaient pas sorties, leur salon s’ouvrait pour leurs amis : les hommes faisaient beaucoup plus de visites qu’à présent.

Je pense aussi que l’on donnait plus de bals et plus de soirées. C’est que l’on ne se croyait

(1) C’était le temps où l’on y donnait, avec un immense succès, les premières représentations de Robert-le-d.ia.ble et de La Juive sous la direction du Dr Véron ; Adolphe Nourrit, Mme Damoreau, Falcon chantaient ; Taglioni, Fanny Elssler dansaient (Beaumont-Vassy, Salons de Paris, p. 115. — Mme Trollope, Paris et les parisiens en 1835, t. II, pp. 356-7, etc. — Villemessant, t. I, pp. 168-9.

(2) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. I, pp. 90-

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pas obligé, surtout au faubourg Saint-Germain, d’y faire de grands frais : bien rarement la maîtresse de la maison poussait le luxe jusqu’à offrir à souper ou même jusqu’à dresser un buffet ; elle se contentait de faire promener de-ci de-là quelques plateaux de glaces flanquées de gâteaux secs, et si le thé innocent coulait avec abondance, en revanche le vin de Champagne n’emplissait que bien rarement les flûtes (1). D’ailleurs les contredanses et les valses à deux temps (2) n’en duraient pas moins jusqu’au matin, encore qu elles eussent commencé de bonne heure, car, « en 1831, n'arrivaient à dix heures au bal que les gens qui voulaient produire une immense sensation (3) ».

C’était aussi la grande époque des soirées musicales et littéraires, et surtout de ces lectures qui ont tellement passé de mode aujourd’hui. Ce qu’on appelle « le monde » s’intéressait autant à la littérature qu’il s’intéresse maintenant au théâtre. Toute chose imprimée prenait, par le seul fait qu’elle l’était, une importance dont nous pouvons à peine nous rendre compte à présent, inondés que nous

(1) A. Iloussaye, Confessions, t. II, p. 38.

(2) La valse à deux temps fut acclimatée à Paris vers 1831 (Beaumont-Vassy, Salons de Paris, p. 131).

(3) Beaumont-Vassy, op. cit., p. 38.

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sommes par les prospectus gratuits, les magazines à bon marché, les feuilles populaires, les réclames de toutes sortes (1). Vers 1835, il n’y avait que peu de livres, peu de journaux ; on les achetait cher, on les lisait avec attention, on en parlait soigneusement. Un prix à l’Académie avait de l'importance et rendait notoire : le public savait les noms des lauréats. Il s’intéressait à des questions de poésie ; il attendait un livre de vers de M. de Lamartine, comme il attend maintenant une « première » de Maurice Donnay : au faubourg Saint- Germain, il écoutait religieusement M. le vicomte d’Arlincourt lire quelques fragments de son grand roman, Les Ecorcheurs ou l’usurpation de la peste (2), ou bien M. le comte de Vigny réciter chez Mme d’Agoult le poème encore inédit de la Frégate. A vrai dire, ces messieurs tantôt étonnaient un peu trop leur auditoire, tantôt ne l’étonnaient pas assez. Mme d’Agoult nous a conté comment, après la lecture de

(1) Comme l’a très bien remarqué M. Adolphe Boschot, La Jeunesse d’un romantique : Hector Berlioz, p. 469.

(2) Paris, Renduel, 1833, 3 vol. in-12. — D’Arlincourt, connu pour ses opinions légitimistes, écrivain romantique et dangereusement fécond, était en grande vogue au faubourg Saint-Germain, où il lisait régulièrement ses œuvres (voy. La Mode, pass. — Grenville, Hist. du journal La Mode, p. 573).

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la Frégate, « un silence consternant accueillit l’œuvre et l’auteur : — « Ma frégate a fait naufrage dans votre salon », me dit, en se retirant, Alfred de Vigny. — « Ce monsieur est-il un amateur? » venait de me demander l'ambassadeur d’Autriche ( I ) ». — Pauvre ambassadeur !

Eugène Sue avait été l’un des premiers admis dans les salons littéraires du faubourg Saint- Germain. C’est qu’avant meme d’écrire ses romans, il était déjà fort connu pour son élégance et lié avec les jeunes gens à la mode (2). Mme de Rauzan accueillit donc sans crainte un homme dont elle était sûre qu’il saurait tempérer son romantisme par son anglomanie et sa littérature par sa fashion.

C’était une très aimable femme. Sous la Instauration et du vivant de sa mère, la

(1) D. Stern, Mes Souvenirs, p. 345.

(2) Mirecourt, op. cit., pp. 40-45.

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duchesse de Duras (le trop sensible auteur d'Edouard et d ’Ourika), elle passait pour n’avoir que bien peu d’esprit. « Mme de Duras a trois filles, disaient les bonnes âmes, Ourika, Bourika et Bourgconika (1) ». Mais, après la mort de sa mère (1828), après la disparition de la morne cour de Charles X, Bourika se sentit libérée comme tant d’autres femmes de sa génération : elle donna furieusement dans le bel esprit, et elle se mit à recevoir avec passion. Son salon était tout pour elle. Jusqu’à ses derniers jours, atteinte d’une maladie incurable, elle se levait, s’habillait, se parait, puis à quatre heures, elle apparaissait souriante et attentive, et dépensait en deux heures toutes les forces qu’elle avait accumulées pendant une journée de repos. On voyait chez elle d’abord tout un escadron de vieilles marquises léguées par Mme de Duras, et la jeunesse du faubourg Saint-Germain attirée par les beaux yeux de ses fdles ; puis Berryer, Salvandy, le comte de Falloux, fraîchement débarqué de sa province; Mme Swetchine, dont

(1) « Par allusion au teint couperosé de la belle et spirituelle Félicie de Duras, d’abord princesse de Talmont, puis comtesse de la Rochejacquelein, et au peu d’esprit qu’on attribuait à la duchesse de Rauzan, sa sœur » (D. Stem, Mes Souvenirs, pp. 339-40).

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on citait la vertu en exemple aux jeunes femmes

— qui, pour se venger, l’appelaient Grandisson; — enfin quelques illustrations romantiques comme Liszt, Sainte-Beuve et Eugène Sue (1). Celui-ci envoyait toujours à la duchesse un exemplaire superbement relié de ses œuvres, et, en retour, Mme de Rauzan le patronnait et le présentait. Grâce à cette protection, il eut bientôt la joie ineffable de s’entendre appeler : « Mon jeune ami » par le comte Molé, d’être admis à adorer Chateaubriand chez Mme Récamier (2), d’ouïr les concerts de la comtesse Merlin (3), de fleurter avec Mme d’Agoult (4), d’être convié aux fameux déjeuners dansants de l’ambassade d’Autriche (5), enfin de voir les salons du faubourg Saint-Germain s’ouvrir devant lui. Au reste il y plaisait, dit-on, beaucoup plus aux femmes qu’aux hommes.

Car ceux-ci montraient quelque peine à s’habituer à « monsieur Sue », tandis que celles-là pardonnaient assez facilement, ce semble, son nom bourgeois à ce beau garçon, et plus

(1) Legouvé, Soixarxte ans de Souvenirs, t. I, pp. 352-6.

— D. Stern, op. cit., p. 340.

(2) Legouvé, loc. cit.

(3) Baronne Frossard, Souvenirs (1813-188i). Paris, s. d., in-8, p. 26.

(4) D. Stern, op. cit., p. 387.

(5) A. Iloussaye, Confessions, t. I, p. 377 ; t. II, p. 36.

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d’une, même, s’il en faut croire ses biographes (!), consentait à le lui pardonner en particulier.

Mais aussi comment une lectrice de 1835 n'eût-elle pas été touchée par un romancier si fashionable, créateur de tant d’amantes passionnées et de héros byronesquement pervers et élégants ? Sous Louis-Philippe, la mode n’est plus aux amoureux platoniques et chevaleresques, ni aux demoiselles angéliques de la Restauration. Les femmes témoignent d’un esprit « revenu aux choses positives et que le vaporeux n’enivre plus (2) ». C’est le temps où règne la lionne, « cavalière et chasseresse, cravache levée, botte éperonnée, fusil à l’épaule, cigare à la bouche, verre en main, toute impertinence et vacarme (3) ». Lectrice de George Sand, admiratrice de Byron, celle-ci rêve de Lélia et de Manfred, et elle ne goûte plus, en imagination du moins, que le crime et l’horreur de la passion la plus échevelée. — Or, Eugène

(1) Legouvé, t. I, pp. 359-G1. — A. Dumas et Mirecourt (pourtant très défavorable) presque à chaque page.

(2) Dr Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, t. V, p. 312.

(3) D. Stem, p. 355. — La Mode, 15 juin 1842, p. 389. — Voy. le portrait de Malvina dans Louis Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (éd. ill. par Grandville), pp. 135 et suiv.

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Sue s’applique à fournir à cette affolée les héros qu’il lui faut. Dans Plick et Plock, El Gitano, pirate beau comme le jour, escalade chaque soir les murs d’un couvent bâti sur la pointe d’un rocher d’Espagne pour faire l’amour à la nonne Rosita : inutile d’ajouter qu’il est pris dans un guet-apens après s’être défendu comme un tigre. Szaffie, de la Salamandre, cultive le crime avec un sadisme démoniaque tout à fait impressionnant. Le nègre Atar-Gull , souillé de scélératesses, finit par obtenir le prix Montyon. Kernock le pirate — les pirates fourmillent dans les récits d’Eugène Sue, — après avoir pillé, massacré, torturé, brûlé pendant toute sa vie, siège au banc d’œuvre et meurt vénéré dans une petite paroisse de Bretagne. Et toute cette candide horreur passe alors pour le fin du fin...

En toute occasion, l’auteur d’ Atar-Gull montre ingénument le vice triomphant de la vertu, et les esprits moraux s’indignent contre une telle « dépravation (1) ». Or les femmes, qui retrouvent partout leur reflet, voient aussi

(1) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. I, p. 19. — Revue des romans (par Girault de St-Fargeau), t. II, pp. 331-336. — Alfred Nettement, Etudes critiques sur le feuilleton roman (Paris, 1845-6, in-8, 2 vol.), 1. 1 : chapitre consacré à Eugène Sue.

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toujours l'auteur un peu à la ressemblance de ses personnages, et Eugène Sue doit aux siens une auréole de perversité élégante. Au surplus, c’est un grand garçon, aux larges épaules, avec des yeux bleus et des cheveux noirs, dont on cite les voitures et les chevaux anglais (1) ; sa réputation de roué l’enchante (2), et il s’applique le plus naïvement du monde à imiter ses héros mondains. Comme eux il étale un dandysme satanique du plus heureux effet. Il

(1) A. Iloussaye, Confessions, t. II, p. 268. — Legouvé, t. I, p. 359. — Beaumont-Vassy, Salons de Parus, pp. 141-2. — Il était même un peu trop élégant, s’il en faut croire Saint-Albin, Les courses de chevaux en France, p. 3 ; Contades, Portraits et fantaisies, loc. cil. ; etc. Mais c’est que tous les biographes à tendances conservatrices se sont appliqués à montrer que l’écrivain socialiste des Mystères n’avait jamais pu être qu’un intrus et qu’un parvenu au milieu de la bonne société où il vécut au début de sa vie. La comtesse Dash, par exemple (Mémoires, t. IV, p. 220), déclare non sans naïveté : « Il n’avait rien de distingué dans les manières ou, pour parler plus juste, son air était commun naturellement, car il avait acquis, en se frottant à la bonne compagnie, un certain vernis qui lui donnait l’apparence plutôt que le fond (!) » — Sans doute Eugène Sue était ou plutôt devint un moment fort snob, comme nous le verrons. Mais il est peu probable qu’il eût été reçu au Faubourg St-Germain, admis au Jockey-Club, etc., s’il n’avait pas racheté son nom terriblement bourgeois, et jusqu’à son nez dont il disait lui-même : « C’est ennuyeux, j’ai le nez, canaille », par une « distinction » qui n’est pas trop malaisée à acquérir, somme toute, pour un garçon d’un peu d’esprit.

(2) A. Dumas, op. cit., t. II, p. 43. Toujours dans son rôle, Sue est fort hostile à la dévotion. Voy. El Gitano et dans Arthur le chap. XXIX.

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déclare à souper, avec une noire ironie, que la vertu devant être récompensée au ciel, il est trop bon catholique pour la montrer récompensée sur la terre (1). Tel Arthur (2), il développe dans les salons des théories d’un cynisme candide sur les femmes, sur l’amour, sur l’adultère. Et ses auditrices, charmées, ne savent comment admirer assez une si fashionable perversité (3).

Mais ne nous y trompons pas : Sue était parfaitement sincère. De même que sa bonne foi littéraire était absolue (4), il croyait très fermement à sa propre corruption, et rien ne le fâchait davantage que de se l’entendre nier (o). Au fond, c’était un garçon fort peu diabolique. « Eugène Sue est un bon et aimable jeune homme, fanfaron de vices, désolé de s’appeler

(1) A. Dumas, loc. cit.

(2) Sue laissa dire qu’il s'était peint sous les traits à' Arthur.

(3) Alph. Karr, Les Guêpes, avril 1840, pp. 79-80. — Mme de Bassanville, Salons d’autrefois, t. III, p. 83. — Legouvé, op. cit., pp. 359-360.

(4) Voy. ses préfaces. Dans celle de Plick et Plock, il se montre réellement désireux de donner à la France ce qu’il appelle le roman maritime. — Un jour, A. Dumas le rencontre courant presque et appelant une voiture pour aller plus vite : — « Qu’avez-vous ? — Ah ! cher ami, je viens de trouver un commencement de nouvelle admirable ! — Et c’est ? — Depuis six mois j’étais l’amant de la femme de mon meilleur ami » (A. Dumas, loc. cit., pp. 43-44).

(5) A. Dumas, pp. 44 et suiv.

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Sue, faisant du luxe pour se faire grand seigneur, mais à cela près, quoique un peu usé, valant mieux que ses ouvrages », écrivait Balzac à Mme Hanska (1). Ainsi ce sceptique qui veut paraître revenu de tout, ce roué ingénu adore ses maîtresses comme un collégien ; il ne leur parle que de son âme ; à cinquante ans, il composera pour une femme d’une vertu des plus légères des vers où il la comparera à la Vierge Marie. En réalité, il est gentiment modeste et franc, avec une spontanéité affective qui lui donne quelque chose de la grâce d’un enfant. « Il était mobile et aimable comme un enfant, admiratif comme un enfant, câlin comme un enfant, repentant de ses torts comme un enfant, ce qui fait qu’on les lui pardonnait comme à un enfant ; enfin, cet ensemble de défauts naïvement avoués et de qualités naïvement oubliées formait une des natures les plus séduisantes que j’aie connues », nous dit Legouvé (2). Il y a loin de ce caractère ingénu

(1) En mars 1833 (Lettres à l’étrangère , t. I, Paris, 1899, in-8 ; p. 17).

(2) « Il se trouva un beau jour chef d’école comme il s’était trouvé chirurgien en chef, avec autant d’étonnement que de bonne enfantise... et montrant, dès ce début, cette appréciation modeste de lui-même qui est restée jusqu’au bout un de ses grands charmes » Legouvé, pp. 342, 360-3. — A. Dumas, pp. 44-47. — Sainte-Beuve, qui pourtant n’est pas

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au satanique dandysme qu’aimait à dépeindre l’auteur de la Salamandre !... Mais Eugène Sue fit illusion à ses contemporaines (1), et il fut le type parfait du romancier mondain de 1835. A la fois romantique comme Frédéric Soulié et anglomane comme M. de Normandie, il sut combiner en lui la littérature et la fashion. N’était-ce pas là bien des raisons de plaire aux dames ? Par elles Eugène Sue s’imposa au Faubourg.

Il n’y logeait point cependant. Il s’était installé rue de la Pépinière (2), dans une jolie maison toute tapissée de plantes grimpantes et entourée d’un jardin (3). Une galerie couverte

suspect de sympathie à son endroit, reconnaît qu’il resta modeste et bon garçon même au moment du plus grand succès des Mystères (Chroniques parisiennes, p.80).

(1) Et à Balzac lui-même. Peu de temps après la lettre que nous avons citée plus haut, Balzac écrit à Mme Hanska, après une conversation avec Eugène Sue : « Il m’a entretenu de ses occupations, de sa fortune... Il a développé l’égoïsme le plus complet ; il veut à la fin de la journée pouvoir se dire que tout ce qu’il a fait et tout ce qui a été fait l’a été pour lui. La femme n’est plus qu’un instrument... J’ai écouté cela tranquillement... » (Lettres à l’étrangère, t. I, p. 321). On voit bien là Eugène Sue « poser » au roué.

(2) Les lettres de félicitations qu’i! reçut au lendemain du succès de Mathilde et des Mystères (conservées à la Bibl. hist. de la Ville de Paris) portent sur la suscription : 83, rue de la Pépinière. Cette rue gardait jadis son nom jusqu’à Saint-Philippe-du-Roule (Rochegude, Guide à travers le vieux Paris, p. 207).

(3) Mirecourt, op. cit., pp. 91-94. — André Roussiau dans les Annales romantiques, janvier-février 1905,

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pouvait conduire discrètement les visiteuses jusqu’à une porte secrète donnant sur la rue. Les pièces, très petites, un peu obscurcies par les lianes et les fleurs qui pendaient aux fenêtres, avaient un meuble rouge à clous d’or, sauf la chambre à coucher bleuâtre et le salon rocaille. Là le romancier offrait au prince de La Moskowa, à lord Chesterfield, à lord Seymour, au comte d’Orsay lorsqu’il était de passage à Paris, des déjeûners comme celui qu’il décrit dans Arthur (1) : « parfaitement servis à l’anglaise ». Ce qui étonnait, en entrant chez lui, c’était le nombre des bibelots qui encombraient son hôtel : tableaux, bronzes, bahuts gothiques, un orgue ancien qui avait appartenu à son frère, un lustre en porcelaine de Sèvres qui se démontait en entier et se rangeait dans un écrin, un service d’argenterie qu’il avait commandé à Mortimer, le grand orfèvre de Londres, et une quantité de souvenirs sportifs : des tableaux peints par lui ou par Alfred de Dreux, et représentant ses chevaux ou ses chiens ; des

pp. r»9-63. — A. Houssaye, Confessions, t. II, p. 39. — Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 141-2, nous dit qu’il a décrit « très exactement » sa maison dans un de ses romans. C’est évidemment dans Arthur , au chap. II. Voy. encore, dans les Mystères, t. III, pp. 111-112, la description de la maison de Saint-Rémy.

(1) Paris, Gosselin, 1840, in- 1 2, p. 158.

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trophées de chasse ; dans le vestibule, un loup et un oiseau de proie apprivoisés naguère, aujourd’hui, hélas ! empaillés ; au bout du jardin, deux lévriers donnés par lord Chesterfield.. .

C’est que, en fashionable qui se respecte, Eugène Sue faisait profession d’être un sportsman passionné. Vers quatre heures, il se montrait aux Champs-Elysées dans quelque délicieux phaéton, pareil sans doute à celui de M. de Cernay (1), vert clair à rechampis blancs, et où tout était à ravir, depuis l’attelage composé d’un cheval gris et d’un alezan de moyenne taille — de qui les crinières rases étonnaient les badauds peu au fait des coutumes anglaises — jusqu’aux deux petits grooms de même taille et de même corsage, qui se tenaient bien droits sur le siège de derrière. Il était bon cavalier, et Alfred de Dreux l’a peint sur son hunter Champagne demandant son chemin à un guide qui le renseigne (2). Il traversait le détroit pour acheter des chevaux à Londres, et priait le comte d'Orsay, avec qui il était lié, de le guider dans son choix (3). Sans doute encore,

(1) Arthur, p. 169. — Beaumont-Vassy, loc. cit.

(2) André Roussiau, loc. cit. On sent dans tous ses romans, à la façon dont il en parle, qu’il connaissait les chevaux. Voy. surtout Arthur et Deleytar.

(3) En revanche d’Orsay, qui payait souvent ses factures en réclame, donnait à son fournisseur de gants une lettre

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comme M. de Senneterre, parcourait-il les longues allées du Bois-de-Boulogne, monté sur un charmant petit « haque » pie (1). Même il chassait à courre, et il avait deux équipages, l’un de bectgks pour le lièvre, que d’Orsay lui avait envoyé d’Angleterre, et l’autre pour le chevreuil, qu’il abandonnait volontiers à ses piqueurs (2). Enfin — et ceci était le comble de l’élégance — on peut croire que, comme lord Seymour lui-même, il pratiquait la boxe : ces « coups de poing de la tin », dont le prince Rodolphe achève ses adversaires et qu’admire tant le Chourineur, ne sont autre chose que des chop-blows : Sue devait les tenir de Charles Lecour (3).

Ainsi fait, lié avec toute la fashion parisienne, fanatique ainsi qu’il sied des coursiers d’Albion, reçu sans doute chez lord Seymour, fréquentant

de recommandation pour Eugène Sue et le comte de la Tourdu-Pin (Contades, Le comte d’Orsay, pp. 85, 117). Sue connaissait lady Blessington, et d’Orsay le lit figurer dans son recueil de portraits (Madden, The literary life and correspondance of the countess of Blessington, t. II, pp. 188, 467).

(1) Arthur, p. 176.

(?) Il n’aimait pas la chasse à tir (André Roussiau, loc. cit.). — Il dépeint une chasse à courre dans Mathilde (nouv. éd. Flammarion), t. II, pp. 267 et suiv., mais à vrai dire on ne sent pas précisément, dans cette description, le veneur consommé.

(3) J. Joseph-Renaud, dans l 'Auto, 2 novembre 1905.

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au Café de Paris, Eugène Sue devait être admis des premiers au Jockey-Club, et nous l’y trouvons en effet dès la fondation du cercle en 1834 (1). D’ailleurs, il ne posséda jamais qu'un cheval de courses, Mameluke, qui courut en 1833 (2). Mais il tint toujours beaucoup à rester membre du Jockey. Après le scandale causé dans le beau monde par la publication des Mystères, il cessa de s’y rendre, mais il ne démissionna pas. « Ce ne fut qu’en 1847 qu’il fut possible de détacher réglementairement du club le futur socialiste de 1848, constate M. de Contades avec une grande indignation (3). Eugène Sue, dans un embarras momentané d’argent, n’ayant point acquitté sa cotisation annuelle, fut, par application de l’article 5 du règlement, rayé de la liste des membres du cercle. Il adressa sans tarder au président une protestation indignée et une démission motivée par les prétendues exigences de sa carrière littéraire ». Et les infortunés clubmen, enfin délivrés du cauchemar de voir le nom d’un jacobin flamboyer sur leur annuaire, purent continuer à vivre en paix.

(1) T. Bryon, Calendrier des courses (1834) : liste des membres.

(2) Ibid., t. II, p. 88.

(3) Portraits et fantaisies, pp. 147-8.

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Cependant tant de succès mondains n’avaient pas été sans rendre snob, comme c’est l’usage, celui qui en était l’objet. Avec ses cheveux frisés, son air gourmé, son silence important et les armoiries qu’il faisait peindre sur ses voitures, Eugène Sue en était venu à provoquer les railleries d’un bon nombrê de jeunes gens. Ceux-ci ne le nommaient plus que Sulfate, par allusion à son ancienne profession de chirurgien, à quoi ils ajoutaient de Quinine afin de ne pas froisser ses instincts nobiliaires. — Or, Sulfate de Quinine suivait les laisser-courre de l’équipage du duc d’Orléans, et, malgré qu’il déclarât avec désinvolture qu’il se ralliait ainsi à la meute et non à la famille, on commençait de lui faire grise mine dans le Faubourg (1). En 1837, quand parut Latréaumont, où il s’était permis de peindre Louis XIV sous des couleurs peu favorables, les derniers salons légitimistes

(1) Legouvé, pp. 357-8. — Saint-Albin, Les courses de chevaux, p. 3.

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prirent ce prétexte pour rompre avec lui ; la Mode rendit compte sévèrement de ce qu’elle appelait un « guet-apens très peu littéraire (1) » ; et Eugène Sue se trouva définitivement brouillé avec le faubourg Saint-Germain.

Il est facile de deviner que des blessures d’amour-propre avaient dû le décider à publier Lalrèaumont. Mais lesquelles? On a dit qu’il avait cruellement échoué en voulant introduire sa sœur, Mme Caillard (des messageries Laffitte, Caillard et Cie ), dans le monde aristocratique où lui-même était admis (2). D’autres ont prétendu qu’il avait demandé la main d’une petite nièce de Mme de Maintenon, dont la famille l’avait repoussé avec un dédain très marqué (3). Sans doute aussi quelques vicomtes bien arrogants s’étaient mis à regarder « M. Sue » de trop haut. Quoi qu’il en soit, l’auteur de Lalréaumont se vit abandonné par ses relations légitimistes, et bientôt, qui plus est, ayant achevé de dissiper son héritage et le revenu de ses romans, il se trouva complètement ruiné.

Ce fut pour lui un grand malheur. Une amie

(1) Janviei'-février-mars 1838, p. 112. Voy. aussi 1841, p. 275. — Sur Latréaumont : Balzac, Lettres à l'étrangère, t. I, p. 458.

(2) Beaumont-Vassy, Salons de Paris, pp. 141-3.

(3) Biographie universelle. — Mirecourt, p. 78.

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qu’il aimait l’avait quitté. Tous les jours, il venait chez Legouvé (1), où il se lamentait. Il lui semblait que la faculté d’inventer était morte en lui. Pourtant un jour, ayant conçu le sujet d 'Arthur, il fut tout aussitôt s’installer en Sologne, emmenant un lévrier et un poney qu’il avait acquis en échange d’une belle pièce d’argenterie. Au bout de trois mois, le roman était fait : c’était un récit assez mal lié, mais on y voyait un lord au sourire « gravement moqueur », Falmouth, qui partait pour Calcutta « comme d’autres s’en vont à Baden », et traversait les aventures, toujours impassible, sur son yacht armé en guerre et conduit par un équipage dévoué jusqu’à la mort ; Arthur, jeune homme fatal et torturé par un scepticisme incurable qui l’empêchait de croire à l’amour ; Mme de Penafïel, belle comme un démon, marquise et espagnole : le tout rapporta 20.000 francs (2). — Peu après, la Presse insérait dans ses colonnes, avec un succès éclatant, Mathilde, mémoires d'une jeune femme. Cette

(1) Le docteur Sue avait eu de Mlle Sauvan une fille, Flore, qui devint Mme Caillard. Mlle Sauvan épousa ensuite Legouvé père qui en eut Ernest. Ernest Legouvé et Eugène Sue, bien qu’ayant la même sœur, n’étaient donc pas parents (Legouvé, op. cit., pp. 332-3).

(2) A. Dumas, p. 62.

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fois le faubourg Saint-Germain cria au scandale : tout le monde croyait reconnaître les originaux d’Ursule, de Mlle de Maran, de la duchesse de Richeville, de Vérac et de Lugarto (1). Mais il cria bien plus encore quand, l’année suivante, les Débats commencèrent la publication des Mystères de Paris (2), et le scandale mondain qu’Eugène Sue déchaîna là prit bientôt les proportions d’un scandale social.

Assurément si on lui eût prédit, alors qu’il écrivait le début de l’ouvrage, le succès prodigieux qu’il devait obtenir ensuite, il en eut été bien étonné. Un jour, un éditeur vint lui apporter une publication anglaise où se trouvaient dépeintes les mœurs de la populace de Londres, et cela lui donna l’idée d’un livre où il montrerait aux gens du monde quelques aspects de la vie populaire à Paris. Aussitôt il commença de l’écrire, et quelque temps après il envoyait les premiers chapitres de son manuscrit à Legouvé, en lui demandant son avis. Celui-ci le pressa de continuer, mais Sue

(1) Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. II, pp. 262-3. — Mirecourt, p. 77. — Je ne serais pas étonné que Sue eût pensé à miîord Arsouillé en nous dépeignant Lugarto.

(2) Le premier feuilleton parut dans le Journal des Débats politiques et littéraires du 19 juin 1842.

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n’avait nullement arrêté la suite de son roman. C’était sa coutume de commencer ses livres au hasard et d’en poursuivre le récit au jour le jour; il ne savait pas la veille ce qu’il raconterait le lendemain, et il n’imagina par exemple le fameux jésuite Rodin, sur qui roule toute l’énorme intrigue du Juif-Errant, qu’un soir en écrivant les dernières lignes d’un chapitre (1). — Donc, en commençant les Mystères de Paris, il ne prétendait certainement pas à un succès populaire ; il voulait seulement, comme l'a noté Sainte-Beuve (2), « persister dans sa voie pessimiste, et, rassemblant tous ses secrets, en faire un roman bien épicé, bien salé, à l’usage du beau monde ». Peut-être aussi voulait-il voir, « par une sorte de gageure, jusqu’où, cette fois, il pourrait conduire du premier pas ses belles lectrices, et si les grandes dames ne reculeraient pas devant le tapis franc. » Mais le succès des premiers feuilletons parus dans les Débats dépassa de beaucoup le public qu’il visait. Tout le monde lut passionnément ses descriptions du peuple. Victor Considérant, directeur du journal socialiste La Démocratie pacifique, publia un grand article enthousiaste: « Je vois

(1) Legouvé, pp. 368-9 — A. Dumas, p. 53.

(2) Portraits contemporains, t. III, p. 115, note.

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où va l'auteur, s’y écriait-il. Il entreprend la peinture des soulîrances et des besoins des classes travailleuses ». Et Sue, tout heureux que quelqu’un vît aussi clairement où il allait quand lui-même s’en doutait si peu, se mit résolument à marcher dans la voie qu’on lui indiquait (1).

Il visita les quartiers populeux. Eugène de Mirecourt raconte qu’il se déguisait en peintre en bâtiments et qu’il était devenu l’amant d’une ouvrière ; avec elle il fréquentait les gargotes (2). Mais à vrai dire les descriptions des Mystères, qui passaient en leur temps pour être d’un réalisme repoussant, semblent à présent presque idylliques aux lecteurs des faits-divers de nos journaux : nous sommes beaucoup trop bien renseignés sur l’art du cambriolage et la pratique de l’assassinat pour ne pas trouver romanesques et imprudentes les opérations du Maître d’école ou de l’empoisonneur Polidori ; nous en remontrerions aisément à ces naïfs scélérats ; et en somme nous doutons fort qu’Eugène Sue ait vu le cabaret du Lapin blanc, sinon de l’extérieur et sans y entrer. Toutefois, en 1842, ces peintures étaient fort

(1) Legouvé, p. 370.

(2) Pp. 86-88.

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nouvelles, à ce point qu’il n’y eut personne pour remarquer que l’auteur avait apparemment appris l'argot d’un auvergnat, puisque le surnom du Chourineur ne pouvait être, il me semble, que le mot Surineur (de surin, couteau) prononcé à la manière des naturels du Puy-de- Dôme...

Bref, ces scènes de crime, ces vols, ces cabarets, ces filles et ces repris de justice, tout cela parut d’un réalisme effréné, presque cynique. Et c’est pour couper des récits si horribles que Sue introduisit, çà et là, quelques chapitres de sentiment. « Sitôt que M. Sue s’aperçoit qu’il est allé trop loin dans un sens, vite il fait chanter les oiseaux de Rigolette », disait une femme d’esprit (1). Alors l’écrivain, devenu philanthrope, vit aussitôt son succès redoubler. Lorsqu’eût paru l’épisode de la famille Morel, l’enthousiasme populaire ne connut plus de bornes. Désormais le romancier fashionable et dandy à’ Arthur, asservi par son succès même, devint l’apôtre et le protecteur des basses classes. Au reste, ce démagogue malgré lui accepta de bonne grâce son nouveau rôle. De même qu’il avait été satanique quand

(1) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, III, p. 116-

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ses lectrices goûtaient l’horreur candide d ’Atar- Gull, de même il fut socialiste sentimental quand son public le voulut, et il prit à merveille ses fonctions de saint. « Un soir, en rentrant chez lui, il heurte, dans l’obscurité, un objet suspendu et mobile ; il allume une bougie: que voit-il ? les deux pieds d’un homme qui avait pénétré dans son antichambre, on n’a jamais su comment, et qui était venu s’y pendre; il tenait dans sa main un billet ainsi conçu : « Je me tue par désespoir; il m’a semblé que la mort me serait moins dure, si je mourais sous le toit de celui qui nous aime et qui nous défend (1) ». Vers le même temps les journaux (2) publiaient une lettre où Théodose Burette disait pompeusement à Eugène Sue : « Si l’on crée des charges d’avocat des pauvres, à bon droit vous devez être bâtonnier ». Un brave magistrat citait publiquement les Mystères comme une autorité (3). L’auteur passait aux yeux du public pour un grand philanthrope, un second « Homme au petit manteau bleu », un bienfaiteur de l’humanité. Chaque jour lui

(1) Legouvé, pp. 377-8.

(2) La Démocratie pacifique du 5 août 1843. — Voy. Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, p. 96.

(3) Dans les Débats (Sainte-Beuve, toc. cit., p. 97 ; voy. encore pp. 90, 131 , 145).

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apportait quelques billets où de pauvres diables imploraient sa charité et sa protection, et, comme il était généreux, il envoyait toujours son aumône. Bientôt même les sommes s’élevèrent à ce point que ses amis s’inquiétèrent ; Pleyel, Goubaux et Legouvé formèrent une sorte de conseil judiciaire : l’auteur des Mystères leur remettait tout ce qu’il gagnait, et, économisant pour lui, ils lui servaient une pension mensuelle. Toujours modeste, « Sue se laissait faire avec le charme et la docilité d’un enfant (1) ».

D’ailleurs, l’argent coule désormais à flots dans sa maison. Le docteur Véron, qui tente à ce moment de relancer le Constitutionnel, signe avec lui un traité qui lui assure 100.000 francs par an (2), et ce n’est pas trop cher si l’auteur des Mystères tient vraiment au bout de sa plume plus de 20.000 abonnés (3). Le public attend chaque jour le Journal des Débats avec anxiété. Dans les cafés, dans les cabinets de lecture (4),

(1) Legouvé, p. 377.

(2) Sue publia dans le Constitutionnel le Juif-Errant, Martin, l’enfant trouvé, et les Sept péchés capitaux.

(3) Nettement, Etudes critiques sur le feuilletonroman, t. I, pp. 62, 121.

(4) On trouvera dans les Mémoires de A. de Pontmartin (t. I, pp. 111 sq.) la plus pittoresque description d’un cabinet de lecture, celui de la langoureuse Mlle Malvina Vermot.

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on s’arrache la feuille dès le matin ; on en loue les numéros jusqu’à dix sous pour le temps de les lire. Que Sue retarde son feuilleton d’un jour, et voilà les belles dames et les femmes de chambre en émoi : il lui faut insérer un petit mot dans la gazette pour rassurer le salon et l’antichambre (1). D’ailleurs chaque courrier lui apporte en foule les lettres de ses lecteurs enthousiastes, « magistrats qui lui soumettent leurs idées, jeunes tilles qui lui offrent leur cœur (2) », et les gens les plus graves écrivent aux Débats des épîtres attendries auxquelles il répond le plus sérieusement du monde (3). Partout on s’entretient du Chourineur et des tapis-francs. On s’en occupe jusqu’à la tribune de la Chambre (4). Un jour le ministre Duchàtel entre tout effaré dans son cabinet, et ses secrétaires croyaient déjà à la chute du ministère : — « Eh bien ! leur dit-il, vous

(1) Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, p. 80. — Voy. le Journal des Débats du 19 juillet 1843.

(2) Il en reçut plus de 1100 selon Sainte-Beuve ( loc.cit .) — La Bibliothèque historique de la Ville de Paris en conserve un volume entier.

(3) Sainte-Beuve, loc. cit. — Voy. les Débats du 15 juin 1 843.

(4) M. Chapuys-Montlaville les attaque à la tribune comme immoraux. Mais Sue ne daigne faire aucune réponse dans son journal et les Débats l’en félicitent, car « de telles attaques n'ont rien de sérieux » (Débats, 14 et 15 juin 1843).

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savez ? La Louve est morte ! » La Louve était morte, en effet, dans le feuilleton du matin (1). — A la foire, on offre les Mystères en pantomime et en pain d’épices. « Je me suis arrêté, raconte le vicomte de Launay (2), devant une baraque dont l’affiche pompeuse représentait tous les personnages de ce roman célèbre ; on y lisait ces mots : Mystères de Paris par Eugène Sue, scène mimique par M. Julien. Et ce même M. Julien figurait tour à tour la Goualeuse, Jacques Ferrand, Rigolette, Pipelet, madame d’Harville, le Maître d’Ecole, lady Sarah et Tortillard. Le public exercé reconnaissait à l’instant tous les personnages; moi, je l’avoue, je n’ai jamais très bien reconnu que M. Julien. Cela se passait au son d’une musique agréable... » Dans les passages, sur les boulevards on expose des gravures, on vend des quadrilles de l’Ogresse et du Chourineur et des romances de la Goualeuse (3). On publie des dictionnaires

(1) Legouvé, p. 337.

(2) Lettres parisiennes, t. III, pp. 57-8.

(3) « Un quadrille de Mlle L. Puget vient de paraître aux bureaux du Ménestrel... Les mélodies, pleines de charme et de caractère, en sont toutes parfaitement composées dans l’esprit des cinq titres : Le Chourineur, Tortillard, Fleur de Marie, le Prince régnant et la Chouette ( Journal des Débats, 6 décembre 1842). — Nettement, Etudes critiques sur le feuilleton-roman, t. I, p. 236. — Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, pp. 79-80.

EUGÈNE SUE

d’argot, « ouvrage indispensable pour l’intelligence des Mystères de Paris » (1). De tous côtés apparaissent les Mystères de la Province, les Mystères de Londres, les Mystères de la Russie, les vrais Mystères de Paris, les nouveaux Mystères de Paris, etc ; et le Vaudeville, qui demande à son tour à ce mot magique d’attirer les chalands, représente Un Mystère (2), tandis que les Variétés montent les Petits Mystères de Paris (3). Enfin, l’auteur lui-même ayant annoncé son intention de tirer une pièce de son roman, le corps des notaires proteste gravement et demande que l’on ne livre pas à l’indignation publique le personnage du notaire Ferrand (4). . .

Au reste, encore que socialiste humanitaire et philanthrope, Eugène Sue ne vivait pas en

(1) Dictionnaire de l’argot moderne, ouvrage indispensable pour l’intelligence des Mystères de Paris de M. Eugène Sue. Aperçu physiologique sur les prisons de Paris, histoire d’une jeune détenue de Saint-Lazare racontée par elle-même, et deux chanso7is inédites de deux prisomiiers célèbres de Sainte-Pélagie (Paris, Gazel, 1844, in-8 de 48 p.).

(2) La Mode, 15 juillet 1844, pp. 65-66.

(3) Vaudeville en trois actes et six tableaux par MM. Dupeuty et Cormon (Compte-rendu par Jules Janin dans \e Journal des Débats du 9 janvier 1843).

(4) La Mode, 25 octobre 1843, p. 164 — Sue prit Goubaux pour collaborateur. La première représentation du mélodrame eut lieu le 13 février 1844 (La Mode, 15 février 1844, p. 287). — Voy. Gérard de Nerval, La Bohême galante : Le théâtre contemporain.

326 LES DANDYS

pauvre homme, et il dépensait fort galamment les écus du docteur Véron. Il n’avait rien retranché à son élégance. Si les salons du faubourg Saint-Germain se fermaient maintenant devant l’auteur des Mystères, bien d’autres en revanche s’ouvraient pour lui : sans doute il ne fleurtait plus avec Mme de Rauzan, mais Mrae de Girardin l’accueillait parmi ses intimes (1), lady Blessington le complimentait sur le Juif-Errant (2), enfin le comte d’Orsay s’occupait à Londres de ses affaires (3). Son petit hôtel de la rue de la Pépinière, son château des Bordes étaient toujours meublés avec un luxe des plus fins (4). Et on le pouvait voir presque chaque jour au Café Anglais, car : — « Il n’y a que le premier repas qui coûte », disaitil (5). De même, au Café de Paris il était des assidus à la table où le docteur Véron traitait royalement, aux frais du Constitutionnel, Nestor Roqueplan, Malitourne, Roger de Beauvoir ou

(1) A. Iloussaye, Confessions, t. II, p. 66. — Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, t. III, p. 80, etc.

(2) Lettre de Sue à lady Blessington, dans Madden, The literary life and correspondance of lhe countess of Blessington, t. III, p. 188.

(3) Lettre du comte d’Orsay à Eugène Sue dans le dossier ms. conservé à la Bibl. historique de la Ville de Paris.

(4) A. Dumas, p. 70.

(5) Mme de Bassanville, Salons d’autrefois, t. III, p. 83.

EUGÈNE SUE

Alfred de Musset; là il dépensait peu d’esprit, à vrai dire, quoiqu’il contât avec grâce, mais après dîner, il s’arrêtait quelque temps sur les marches du perron, lorgnant et lorgné, puis il appelait une bouquetière, piquait une fleur à sa boutonnière, et partait avec Gérard de Nerval

ou Frédéric Soulié (l)

Quelles fables n’a-t-on pas racontées sur son luxe, sur ses festins, sur son « palais » des Bordes ! On a dit qu’il invitait ses fermiers à des dîners sardanapalesques où l’on passait des plats de louis d’or en guise d’entrées, qu’il était servi dans sa maison de Paris par des femmes de chambre « vêtues à la mode athénienne », qu'il mettait des gants paille pour écrire ses romans et qu’il trempait sa plume dans un encrier de 1 1.000 francs, qu’il faisait savonner ses pièces d’or par ses domestiques avant de les ranger dans sa bourse, qu’on lui présentait ses lettres sur un plateau d’argent, — raffinement incroyable ! — et que même, pour comble de scandale, il allait jusqu’à disposer en abondance des fleurs naturelles dans son appartement (2). Ses

(1) A. Iloussaye, t. V. p. 145. — Claudin, Mes souvenirs, p. 23. — Villeinessant, Mémoires, t. V, p. 193.

(2) Villemessant, t. III, p. 100; t. V, pp. 188-9. — Mirecourt, pp. 93-97.

328 LES DANDYS

adversaires politiques, ses anciens amis légitimistes répétaient complaisamment ces histoires et faisaient ressortir avec indignation ce qu’un pareil luxe avait de choquant chez un démagogue; pour eux, le pauvre Sue n’était qu’un hypocrite, un vil flatteur du peuple qu’il dépravait, et ils n’étaient pas loin de le confondre avec l’Antéchrist. « N’est-ce donc pas assez pour le Journal des Débats , écrivait la Mode avec aménité (1), d’être la sentine de toutes les corruptions politiques? Fallait-il qu’il devînt le cloaque de toutes les immoralités littéraires ? »

Niais aussi quelle humiliation pour le grand Faubourg de voir ce bourgeois, qu'on avait daigné accueillir, renoncer si brusquement à de tels avantages et prendre rang, non pas même parmi les orléanistes, mais parmi les républicains, les carmagnols, les jacobins ! C’était si humiliant que l’on s’avisa bientôt d’une découverte. Evidemment ce M. Sue n’avait jamais été qu’un parvenu ridicule ; son mauvais goût, son clinquant, la vulgarité de ses manières avaient toujours prêté à rire ; et si on l’avait reçu, cela n’avait été que pour se moquer de lui et de ses

(1) 25 juillet 1843, p. 151 ; voy. encore 15 septembre 1842, pp. 349-355.

EUGENE SUE

prétentions (1)... De la sorte le Faubourg entreprit après coup de consoler son amour-propre. Mais on devine au jourd'hui, à l’amertume de ses biographes mondains, qu’Eugène Sue avait bien vengé les blessures faites au sien.

nous abandonnons Eugène Sue après les Mystères de Paris. Ce qu’il y avait d’intéressant pour nous, c’étaient les circonstances qui firent, et presque malgré lui, d’un snob vexé un démagogue. Enchaîné désormais par son succès, Sue continuera dans la voie que le hasard lui a tracée. Politique médiocre, écrivain sans style, il verra ce succès même décroître peu à peu, et bientôt il ne restera plus du dandy d’autrefois qu’un brave homme un peu naïf — d’ailleurs un très brave homme. Qui donc aurait pensé, en voyant ce vieux gentleman inolîensif mourir sans grand éclat en 1857, qu’il avait su, quinze ans plus tôt, venger si terriblement sa vanité blessée?

(I) Voy. les auteurs de mémoires à tendances conservatrices: la comtesse Dash, Mirecourt, Villemessant, Contades, (Portraits et fantaisies), etc.

BARBEY D’AUREVILLY

« On devrait toujours être un peu invraisemblable ».

Oscar Wilde»

Il n'y a pas fort longtemps que l’on pouvait voir encore le Connétable des lettres passer sur les quais, noblement maigre, la taille pincée dans une redingote à jabot, ou drapé superbement dans une limousine, son chapeau à bords de velours rouge enfoncé sur l’oreille, et faisant

(1) Je me suis servi, pour composer ce chapitre, de l'ouvrage de M. Eugène Grêlé, Jules Barbey d’Aurevilly, sa vie et son œuvre (Caen, 1902-1904, in-8, 2 vol.), et des lettres inédites de Barbey d’Aurevilly à Trébutien. Mademoiselle L. Read a bien voulu m’autoriser à prendre des extraits de cette correspondance. Je la prie de trouver ici l’expression de ma profonde reconnaissance.

LES DANDYS

sonner le trottoir sous son talon (1). Et beaucoup de gens se rappellent les phrases empanachées et charmantes qu’il lançait volontiers aux dames après dîner, alors que, posé sur un fauteuil avec avantage, il serrait dans sa main droite un verre de cognac qu’il vidait souvent :

— « Vous savez, disait-il de sa voix grave, cet homme qui se inet en espalier sur son mur, au soleil. . . Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer. . . Vous regardez la lune, Mademoiselle, c’est l’astre des polissons. . . Vous l’avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d’un vieux canon. . . Il est heureux pour Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’il soit un dieu ; comme homme il eût manqué de caractère : il n’était pas râblé comme Annibal. . . Je me suis enroué en écoutant cette dame. . . J’ai aimé deux mortes dans ma vie. . . (2) ».

(1) M. d’Aurevilly portait ordinairement une redingote à la mode des lions de 1840, très juste à la taille, avec une jupe tuyautée, qui s’ouvrait sur un gilet en moire verte ou bleu ciel et un jabot de dentelles. Ses manchettes, qui remontaient sur les manches, étaient attachées par des boutons en brillants. Son pantalon blanc collant était orné sur la couture d’une bande de salin bleu ciel, ou rose, ou jaune d’or. Il se couvrait la tète d’un chapeau à larges bords doublés de velours cramoisi. L’hiver, il s’embossait dans un manteau de roulier à fond beige. Il portait des ongles très longs et toujours noirs d’encre, par l’habitude qu’il avait de les passer dans ses cheveux, lesquels étaient teints.

(2) Anatole France, La vie littéraire, t. III, p. 41.

BARBEY D’AUREVILLY

C’est ainsi que M. d’Aurevilly semait ses discours d’images poétiques et voyantes, et il les rehaussait encore par de flamboyantes répliques, si bien que sa conversation crépitait comme un feu d’artifice. Ainsi à l’un de ses amis qui s’étonnait de le trouver si merveilleusement sanglé dans sa redingote, il répondait par ce mot inoubliable :

— « Monsieur, si je communiais, j’éclaterais (1) ».

Une autre fois, « il racontait qu’il avait connu dans sa jeunesse l’abbé de la Croix-J ugan (le héros df* V Ensorcelée) . L’abbé commandait alors je ne sais quelle milice royale ; il était épouvantable à voir, le visage labouré de cicatrices et les deux mâchoires soudées l’une à l'autre, de sorte qu’il ne pouvait parler.

— Mais alors, comment s’y prenait-il pour commander ?

— Il rugissait, Monsieur ! »

Et M. Jules Lemaître nous rapporte encore (2) comment, un soir d’été que le duc de Guise de la littérature (3) se promenait aux Champs-

(1) Jules Lemaître, Les Contemporains, t. V, p. 155. — Villemessant, Mémoires.

(2) Loc. cit. — V. aussi ['Intermédiaire des chercheurs,

t. LII, col. 800.

(3) C’est Lamartine qui l’appelait, ainsi. Aurélien Scholl (ou Théophile Sylvestre) l’avait surnommé : le laird.

LES DANDYS

Elysées avec M. Paul Bourget, il aborda une jeune personne errante. « M. d’Aurevilly lui tint tout aussitôt des propos éblouissants et bizarres. La petite femme trouva ce vieux si « rigolo » que, pour marquer sa joie, elle le saisit à bras-le-corps, le souleva (car elle était robuste et râblée), le secoua en l’air comme un polichinelle cassé, puis le reposa à terre en s’esclaffant. M. d’Aurevilly ne se troubla pas pour si peu de chose ; mais fort tranquillement et d’un air de dignité indulgente :

— Elle est familière, dit-il ».

Au surplus, et encore qu’il eût pour coutume de s’habiller en écuyer de cirque, M. Jules- Amédée Barbey d’Aurevilly n'en était pas moins un vieux gentilhomme du meilleur ton. Seulement il avait la tête pleine de mirages. Et lorsqu’il discourait avec magnificence, ou qu’il revêtait son pantalon à bande d’écarlate, d’azur, ou d’or, ou encore lorsqu’il foudroyait dans ses articles du Nain jaune les écrivains de peu de foi, il pensait égaler en élégance ce Brummell dont il a écrit l’histoire. Etonnante illusion ! Ses fulgurants propos et ses costumes extraordinaires eussent assurément fait sourire de pitié le gentleman distant, qui disait: — « Un homme bien mis ne doit pas être remarqué » ;

BARBEY D’AUREVILLY

et certes le Beau n’aurait pas daigné reconnaître dans la rue un journaliste, un barbouilleur de papier si étrangement vêtu. Non, M. d’Aurevilly n’était pas du tout un Dandy à la manière anglaise...

Il était issu d’une bonne famille normande de vieille souche, les Barbey, dont au xvme siècle, selon l’usage, les différents membres adoptaient un nom de terre pour se distinguer les uns des autres : il y avait ainsi des Barbey des Tesnières, Barbey de Taillepied, Barbey du Boncey, Barbey du Motel, Barbey d’Aureville ou d’Aurevilly. Mais au moment de la Révolution, le domaine des Barbey s’étant trouvé fort réduit par des revers de fortune, la famille ne possédait plus que les deux dernières de ces terres. Elle se composait alors de trois frères : Barbey d’Aurevilly, Barbey du Motel et Théophile Barbey. Pendant que ses deux aînés combattaient à la suite du chevalier des Touches

LES DANDYS

pour le service du Roy, Théophile, trop jeune pour s'enrôler clans la chouannerie normande, gardait la maison. Il ne s’en consola jamais, dit-on ; toute sa vie il resta sombre et sourcilleux ; la Restauration même, qui l’aurait dû contenter, le laissa plein d’amertume, car il estima que Louis XVIII s’était conduit comme un révolutionnaire en octroyant la Charte. En

1807, il avait épousé une descendante du corsaire Jean Àngo, noble et royaliste comme lui ; elle lui donna quatre fds pour continuer son nom, dont l’aîné vint au monde le 2 novembre

1808, et s’appela Jules-Amédée Barbey (1) : c’est notre héros.

Les premières histoires que l’enfant entendit, ce furent donc les aventures héroïques des Frotté ou des d’Aché. Il vit la haie derrière laquelle les rudes paysans en sabots s’abritaient naguère, et l’arbre fourchu où quelque chouan avait peut-être appuyé le canon de sa carabine pour viser les bleus. Il courut par les chemins creux où des gentilshommes avaient passé, inquiets et furtifs, portant à la main leur petite valise pleine de papiers compromettants ; il connut les

(1) Les trois autres furent: Léon Barbey qui porta plus tard le nom d’Aurevilly comme son ainé et devint prêtre, puis Edouard et Ernest Barbey du Motel.

BARBEY DAUREVILLY

granges où ils couchaient à la dérobée, craignant quelque traîtrise, le manoir où on les accueillait à l’insu des domestiques, la maison avec sa cache où quelque vieille lille noble leur donnait asile. Combien ces beaux récits de la chouannerie, qui nous passionnent encore aujourd’hui que nous n’en connaissons plus que ce que des papiers jaunis nous en révèlent, devaient exalter cette âme d’enfant qui les entendait conter sur les lieux mêmes, par ceux qui en avaient été les acteurs ! Jules Barbey, qui fut toujours ivre d’imagination, n’oublia jamais les histoires de son enfance : ce fut en les retraçant qu’il composa par la suite ses plus beaux romans.

En 1823, il s’enflamma, comme tous les jeunes gens, pour l'indépendance de la Grèce. C’était l’époque où lord Byron volait au secours des Hellènes, beau sujet d’enthousiasme pour un adolescent romantique. Hélas! il était trop jeune (15 ans) pour s’enrôler à la suite du poète. Il dut se contenter d’exhaler son ardeur dans une élégie, Aux héros des Thermopyles, qui parut en 1825, « précédée d’une lettre de M. Casimir Delavigne à l’auteur (1) ». Mais

(1) Aux héros des Thermopyles. Elégie par M. Jules Barbey, précédée d’une lettre de M. Casimir Delavigne à l’auteur. Prix : 1 franc. Paris, librairie de J. A. Sanson, Palais-Royal, Galerie de bois, 1825, in-8.

LES DANDYS

selon l'usage, ses sentiments s'étaient assagis malgré lui en se fixant sur le papier, puis ses vers sentaient l’école et le devoir de classe, et peut-être M. Groult, son précepteur, n’y était-il point étranger. Pourtant Théophile Barbey et son épouse durent se féliciter du précoce talent de leur fils aîné, dont par ailleurs les sentiments loyalistes pouvaient les satisfaire :

« Si je ne devais pas mon bras à la patrie,

A Charles, aux Bourbons, à mes rois,

Grèce, j’irais aussi, sur ta terre chérie,

Essayer mon épée et défendre tes droits !

Alors si j’expirais dans ces jours de victoire Qui nous rappellent Marathon,

Que je mourrais heureux ! puisqu’à jamais la gloire, De l’oubli sauverait mon nom ! »

En 1827, on envoya le jeune grimaud terminer ses études au collège Stanislas. Il s’y lia avec Maurice de Guérin. Les deux rhétoriciens« découvrirent » ensemble le romantisme; certainement aussi la politique les passionna : c’était le moment où Paris tout entier grondait sourdement contre Charles X ; ils s’enthousiasmèrent pour la liberté, et quand, après deux ans de séjour « dans la capitale », Jules retourna à Saint-Sauveur, muni des lauriers du

BARBEY D AUREVILLY

baccalauréat, il ne songeait plus guère à soutenir le trône et l’autel...

Triste surprise pour Théophile Barbey ! Le lils sur lequel il fondait tant d’espérances lui revenait tout infecté de 1 esprit nouveau : il ne jurait que par Lamartine, refusait de se marier, prétendait s’enrôler sous les drapeaux du roi — ce Charles X qui n’abolissait décidément pas la Charte octroyée et prenait des ministres d’un libéralisme insensé comme M. de Martignac, — enfin, pour comble d'horreur, .Iules ne se proclamait-il pas républicain ? Dans son fanatisme il refusait jusqu’au nom d’Aurevilly (1) qui lui revenait par la mort de son oncle (2). II

(1) Son frère cadet Léon l’adopta avec plaisir au contraire, tandis que les deux plus jeunes prenaient celui de Barbey du Motel.

(2) Barbey d’Aurevilly a tracé plus tard un terrible portrait de cet oncle dans une des lettres de sa correspondance inédite avec Trébutien (23 avril 1856 ; voy. Grêlé, t. I, p. 56), dont voici des extraits : « Mon oncle était un hercule blond au regard bleu et couvert, au teint fouetté comme celui d’un anglais, et aux plus belles jambes que j’ai jamais vues, — un Hercule campé sur des jambes d’Apollon. C’était le normand pur, le Rob-Roy du Cotentin, bouvier, agriculteur et conduisant parfois sa charrette avec ses mains de gentilhomme qui auraient cassé celles de tous les paysans d’alentour. S'ils avaient eu l’imagination et les coutumes arabes, ils l’auraient appelé, comme les Arabes appelaient Kléber, le Sultan Juste. Il était fort sultan, en effet, fort despote, fort bourru, mais il était juste. Sa mairie fut une royauté et il l'a exercée durement, mais irréprochablement, dix-sept ans. . . Quand je l’ai connu, il était à plein dans la

LES DANDYS

fallait couper court à ce scandale. On envoya le farouche citoyen étudier le droit à la Faculté de Caen (novembre 1829).

Là, Jules Barbey s’ennuyait fort. Un jour il entre par désœuvrement dans un cabinet de lecture et lie conversation avec le patron de ce pauvre magasin. C’est un maigre jeune homme,

vie! Les cheveux blonds étaient tombés sur le sommet de cette tête brûlante et sanguine, comme sur la tête de Charles XII, dont il n’avait pas la sobriété, s’il en avait l’incroyable audace. Il buvait le bourgogne comme un prieur de Templiers, et il fallait boire à sa table, sinon il vous allongeait de grands coups de couteau dans les cuisses... Il faisait de ses chevaux des chevaux de Diomède. Il était obligé de se battre avec eux pour les monter ; cela durait une heure, mais l’homme finissait par mettre le joug de ses cuisses de fer sur le dos vibrant du rebelle. Figurez-vous que ces chevaux, enragés par lui, ne se laissaient monter ni avec la sangle, ni avec la croupière. L’homme, de son poids, devait leurfixer la selle aux reins!... Il est mortgrandiosement, — comme il avait vécu. Son cheval l’a tué en s’abattant sur lui sans pouvoir le désarçonner et en revenant lui piler, sous ses pieds, cette tète qui, à moitié écrasée, alla jouer le whist chez mon père, le soir, à l'horreur et à l’admiration de tous. Dix jours après, un dépôt horrible éclata dans ce front que les sabots du cheval n’avaient pu briser, et il mourut, ferme, après quatorze heures de bouillon — comme ils disent si effroyablement du râledes mourants, en Normandie. C’est le premier homme que j’aie vu mourir. Après sa mort, cette nature hémorragique attesta encore sa puissance. De sa maison, assez éloignée du cimetière, une rivière de sang marqua sa route, en coulant par les jointures de son cercueil. J’étais un enfant, mais je menais le deuil malgré mon âge, et je me rappelle la tragédie de mes sensations en marchant dans ce sang, tombé des plus larges veines qui aient jamais palpité — des veines dignes de se dégorger dans le sein d’une impératrice... »

BARBEY D AUREVILLY 341

« à l’allure pénitente comme un père du désert, avec une jambe repliée, le pied en l’air », doux et érudit d’ailleurs, ayant appris l’arabe, le persan et le turc dans les livres de sa boutique, — et Saint-Simonien en outre. 11 se nomme Guillaume Stanislas Trébutien. Il s’entend fort bien avec son nouveau client. La Révolution de juillet vient d’éclater : tandis que Théophile Barbey gémit sur ce qui lui paraît la fin du monde, tandis que Léon d’Aurevilly fronde l’usurpateur et crée à Caen une gazette légitimiste sous ce titre, qui n’est de nature à effrayer personne : Le Momus normand, — Jules qui n’a plus rien de commun, pas même le nom, avec son frère, se réjouit au contraire de l’avènement de la liberté et, aidé par son fidèle Trébutien, il fonde la Reçue de Caen. Hélas! la pauvre feuille périt après un seul et unique numéro (1), — cependant que le sage Momus triomphe auprès des lecteurs de province et son directeur dans les salons de Caen...

Ulcéré par I échec de sa tentative, Jules soutint bientôt, sans éclat, sa thèse de licence (2), et s’en revint à Saint-Sauveur. Mais

(1) Paru le 30 octobre 1832; il contenait la première nouvelle de Jules Barbey : Le'a.

(2) Le 22 juillet 1833.

LES DANDYS

comment Théophile Barbey aurait-il pu s’entendre avec l’horrible jacobin que le ciel lui avait donné pour ses péchés? Trois semaines après son arrivée, ayant hérité d’une rente de 1.200 francs que son grand-oncle et parrain, le chevalier de Montressel, lui avait léguée, le romantique Jules se rendait à Paris où il retrouvait son cher Maurice de Guérin.

On peut se figurer l'existence des deux jeunes gens (1). Ils causent longuement au coin du feu, échangent des idées générales et des phrases généreuses, et éprouvent de terribles passions (nous sommes en 1833). Ils écrivent aussi, avec beaucoup de facilité, des morceaux abondamment semés de points d’exclamation. Jules compose Amaïdée, long poème en prose où l'on voit le profond philosophe Altaï (Barbey) et le génial poète Somegod (Guérin) se tenir des discours lyriques dans une cabane bâtie — bien entendu — sur une falaise abrupte, au bord de l’Océan ; et il compose encore la Bague d’Annibal, puis Germaine, roman d’amour des plus mondains et raffinés. Car, encore que républicain, il ne vit pas comme un Spartiate, mais il fréquente assidûment les salons, qui accueillent volontiers ses propos pittoresques et

(1) Voy. le Premier et le Deuxième Mémorandum.

BARBEY D AUREVILLY

ses grandes façons, tandis que les belles rêveuses ne haïssent point, dans leurs boudoirs, sa taille svelte ni ses yeux ardents.

A ce jeu, Jules Barbey aura tôt fait d’écorner le petit héritage de son parrain, et il ne lui faut pas compter sur les subsides de sa famille : son père lui tient rigueur. Mais il n’est pas inquiet de l’avenir: ne garde-t-il pas un trésor dans son tiroir, ses trois livres, et surtout cette élégante Germaine ? Il charge Trébutien (momentanément à Paris) de l’aller proposer à divers éditeurs. Chose incroyable, ceux-ci font mille difficultés : <( Je ne veux pas endurer plus longtemps les critiques de ces marchands de papier noirci ! s’écrie tout aussitôt le bouillant auteur. C’est à prendre ou à laisser, ou qu'ils aillent à tous les diables! Je ne suis pas d'humeur à répondre à leurs imbéciles observations sur la teneur du livre en question (I) ». Mis en demeure, les libraires n’hésitent pas : ils laissent. Et voici qu’à son tour Buloz, après avoir consenti à lire le manuscrit, refuse énergiquement de l’insérer dans la Revue des Deux-Mondes. Le philosophe Altaï va-t-il donc être contraint, pour vivre, de se faire journaliste ? Enfer et damnation ! « Me préserve le ciel de devenir un

(i) Lettre à Trébutien, i8 août 1835.

LES DANDYS

de ces gens-là ! » Il ferait beau voir, en vérité, qu’un jeune beau, un dandy, un lion de sa sorte se fit gazetier !

Il tenait alors un Mémorandum où, chaque soir, il notait pour Maurice de Guérin les tortures de son âme et son dégoût romantique de la vie, non moins que ses achats chez son tailleur, les nouvelles de son estomac, ou ses succès mondains. Dans ce précieux document, notre jeune Barbey se révèle tout entier, non qu’il y montre une franchise à la Jean-Jacques — aussi bien est-il rien de plus suspect que ces <( rudes franchises » ? — mais parce qu’il manque tout à fait de psychologie. Qu’un Stendhal nous entretienne de soi, en effet, et nous voilà bien forcés de le croire sur parole, puisqu'il s’analyse. Notre héros, lui, ne s’analyse point : il se montre; il nous donne l’emploi de son temps, il nous rapporte ses sensations immédiates, enfin il se suggère plus qu’il ne s’explique : son caractère transparaît à travers son journal.

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Et tout d’abord il apparaît prodigieusement fat, mais cette fatuité même a quelque chose de jeune et d’ingénu, qui désarme. Ainsi, parce qu'il a convoité chez un marchand un « magnifique flacon de cristal ciselé à bouchon d’or pur », ne va-t-il pas ajouter — simplement : « Les caprices de mon âme sont aussi nombreux que les plis sur la mer un jour d’ouragan ? (1) » De plus il se plaît si fort à lui-même, — « pâle phalène à la taille svelte (2) », — qu’il n’est point du tout surpris de plaire aux dames, point assez surpris évidemment. Puis, il cherche constamment à étonner, à produire de l’effet, à « épater le bourgeois », comme on dit, — et c’est bien agaçant. Un jour, il dévore à belles dents du gigot parfaitement cru sans autre but que de frapper de stupeur les dames, tout interloquées « de voir un séraphin, à la taille féminine, engouffrer de tels morceaux de chair saignante (3) ». Une autre fois, en revanche, il s’abstiendra de goûter au moindre mets, « par respect pour les femmes et pour les baleines de mon gilet, deux choses d’égale importance (4) », — ou encore, il restera toute la soirée muet et

(1) Premier Mémorandum, p. 41.

(2) Deuxième Mémorandum, p. 165.

(3) Grêlé, t. I, p. 150.

(4) Premier Mémorandum, p. 73.

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comme perdu dans ses pensées, « si bien qu’ils ne peuvent dire qui je suis, si ce n’est une taille de spectre vêtu de noir et une figure très dédaigneuse (1) ».

Certes voilà une affectation parfaitement puérile et insupportable. Mais n’oublions pas que cette recherche du contraste voyant et de l'antithèse grossière, ce besoin de frapper l'imagination des badauds, ce n’est pas seulement le défaut de Jules Barbey, c’est aussi celui de son époque. L’ennui de vivre, dont il se plaint sans cesse — et avec quelle naïve complaisance ! — tous les jeunes gens de 1836 le ressentirent et l’exprimèrent comme lui (2) ; tous eurent des « âmes précocement vieillies », des « cœurs ravagés par la passion », le front tourmenté et l'œil fatal. « Je suis vieux, vieux, vieux, s’écrie Barbey à chaque page. Misérable vie ! que j’en suis las !... Ah ! si l’on avait pu voir le fond de ce rire insensé...

(1) Premier Mémorandum, pp. 92-3.

(2) Les jeunes gens sont plus sensibles à leurs écliecs et à leurs désillusions qu’à leurs succès : c’est que « nous sommes mieux organisés pour souffrir que pour jouir », disait le professeur Brillat-Savarin dans son immortelle Physiologie du goût. Nous nous souvenons mieux des impressions pénibles que des sensations agréables. Remarquez que tous les joueurs, presque sans exception, se déclarent malheureux au jeu, et pourtant il en est qui gagnent, je pense ? Mais ils n’ont souvenance que de leurs pertes.

BARBEY D’AUREVILLY

Toujours ce froid de vieillesse qui m’atteint si tôt ! etc. etc. (1) ». Assurément cette phraséologie romantique est au moins aussi ridicule que la rhétorique sentimentale du xvme siècle. Mais il n’en faut point faire grief au jeune Barbey, non plus qu’il ne lui faut reprocher trop ardemment ses attitudes byronniennes : ce sont là des modes « Louis-Philippe ».

D’ailleurs croyez bien qu’il est assez sincère quand il pose de la sorte. Son affectation lui est naturelle. « Il entre chez son frère, chez son père; il leur dit: Bonjour, comment vous portez-vous? sur un ton qui frise la déclamation : c’est le sien, il n’en a pas eu d’autre sur les bancs de l’école (2) ». Il adopte ses idées comme ses jabots, parce qu’il les juge séantes à son personnage, et il se drape dans ses opinions comme il s’embosse dans son manteau doublé de satin rouge. Encore une fois, il est naturellement factice, c’est un comédien sincère et il a quelque chose de Brichanteau (3). « J’ai

(1) Premier Mémorandum, pp. 52, 75, 103, 218, 221, 236, etc.

(2) Comtesse Dash dans le Journal, 5 Octobre 1892.

(3) Parfois il s’en rend compte : « Moi comédien si souvent involontaire », dit-il ( Deuxième Mémorandum, pp. 62-63). « Afléctation des affectations, et tout est affectation ! Variante de la parole de l’Ecclésiaste ! » (Ibid., p. 116).

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souffleté avec un gant blanc le Journal des Débats, note-t-il dans son Mémorandum, c’est un gant blanc qu’il faut à présent jeter au sale (1) ». Quand il se fait ainsi des mots pour soi tout seul, il est son propre public ; et ne voit-on pas mieux encore qu’il se joue à soimême lorsqu’il écrit, par exemple : « Etendu sur le canapé (au bal) critiqué des valses et trouvé une robe jolie, c’est tou jours cela ! (2) », ou bien : « Habillé. — Combien les femmes cassent-elles de lacets de corsets quand elles s’ennuient? Si du moins on pouvait étrangler l’ennui avec ces lacets rompus !... etc., etc. (3) ».

Cependant, pour naïf que l’on soit, ce ne saurait être involontairement qu’on laisse voir tant de fatuité, et il n’est pas douteux que Jules Barbey ne mette à étaler la sienne bien de la complaisance. Voyez comme il parle de sa toilette : « Choisi des gilets, importante chose... Essayé un pantalon et commandé une redingote, affaires graves, choses presque religieuses... Fait diverses choses, entre autres, la suprême : ma toilette... R*** a été renversé de la solennité

(1) Deuxième Mémorandum, p. 159.

(2) Ibid., p. 43.

(3) Ibid., p. 71.

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que j’y mets (1) ». Loin de cacher l'importance qu’il accorde à ses habits, à sa figure, aux manières (2), toutes choses que l'on considère ordinairement comme frivoles, il la proclame au contraire ; tel Brummell, il se vante hautement d’être fat. Or, qu’est-ce là sinon du Dandysme ? Il est bien clair que Barbey conçoit déjà en 1836 cet idéal d’élégance qu’il exposera huit ans plus tard dans son Brummell. 11 cherche à réaliser cette impassibilité humouristique, ce mépris poussé jusqu’au paradoxe, cette glaciale ironie et ce froid persifflage (3). Et lorsqu'il écrira son traité du Dandysme, il n’aura qu’à en recueillir en lui-

(1) Premier Mémorandum, |>. 208. — Deuxième Mémorandum, pp. 21, 55, 94, etc. Importance du coiffeur chez les lions de cette époque, en général, et chez Barbey en particulier, ibid., pp. 17, 49, 75.

(2) Ibid., p. 45.

(3) « Cassé un verre sans confusion... Maladroit, mais en apparence d’aplomb imperturbable toujours » ( Premier Mémorandum, p. 39). — A chaque instant, il note : « Causé et raillé», « ironisé tout le temps» (Ibid., pp. 100, 226, 231, etc.) «... J’ai bravement prêché pour mon saint, le sans-émolion, le blank-sead » (Ibid., p. 86). — «... Mon souffle ironique et froid » (Deuxième Mémorandum, p. 109). A l’Opéra, « Duprez ne jouait pas pour cause d'indisposition. Ces misérables histrions ne se donnent-ils pas des airs d’être malades ! » (Ibid., p. 45). — « Rencontré... de C***... Ai figé son outrecuidance par un ou deux sarcasmes froids » (Ibid., p. 118). Etc.

même les traits constamment médités. Rien d'étonnant, donc, à ce que ce livre si longtemps porté soit son chef-d’œuvre : il y formule le rêve puéril et complexe de toute sa jeunesse.

En octobre 1836, Jules Barbey s’en fut visiter sa famille en Normandie. Il y resta trois mois, pendant lesquels il s’ennuya fort, jeune lion romantique regrettant Tortoni. Auprès des hommes il « joua l’Alcibiade », nous dit-il (1), et le Don Juan auprès des dames. On l’imagine aisément (2), tout plein d’une prétentieuse impertinence, « closant les yeux à demi », jugeant de haut les idées et les personnes, ou, au contraire, gardant un silence accablé dans un coin du salon « pour ne pas jeter la précieuse semence de la pensée aux cailloux du chemin ». Nul doute que les bons bourgeois de Caen et de Coutances n’aient été tout ébahis par les

(1) Premier Mémorandum, p. 80.

(2) Voy. le Premier Mémorandum, pp. 54-129.

BARBEY D’AUREVILLY

a: il

grands airs de génie et d’insolence du fashionable, mais ceux qui ne le furent point durent bien un peu sourire, je pense.

Au reste, fait de la sorte, l’auteur de Germaine, trouvait à Paris très peu de cruelles ; il nous le dit sans fard et nous n’avons aucune raison de ne le point croire : pourquoi n’auraitil pas plu aux femmes, romanesque et nerveux comme elles, si attentif à les séduire, si pâle, si ardent et si mince ? Le bel air veut, en 183(5, que l’on porte un cœur dévoré de passion et que l’on alîecte des allures de poitrinaire. Croyez que notre héros a grande satisfaction à écrire à la comtesse de Fayet : « Je suis à peu près rétabli, n’était une maigreur éthérée et un mal de poitrine que ces maudits froids m’ont apporté (I) ». Chez lui, il supprime ordinairement un repas par jour, grâce â quoi il conserve une taille qui humilie celle des plus fières donzelles (2), et, quand il dîne en ville, il s’abstient de toucher aux mets (pi on lui présente : notre poétique Altaï n’est point assez

(1) Louis Sonolel, L'éducation cl’un dandy (d’après les lettres inédites de Barbey d'Aurevilly à la comtesse de Fayet), dans la Quinzaine, 16 août 1905, p. 5i0.

(2) « M’en suis vengé en prouvant à ladonzelle que j’étais plus mince sans corset qu’elle avec le sien qui craquait de toutes parts » (Premier Mémorandum, p. 191).

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grossier, assurément, pour se nourrir devant les dames (1)...

Comme il les aime ! S’il voyage, ce ne sont point les vieilles pierres qui peuvent émouvoir « un damné esprit comme le sien » : il n’observe que le visage des filles (2) ; et toutes elles le charment, de la plus tendre à la plus hautaine, depuis la petite fiancée de Maurice de Guérin, « jolie et bleue comme un papillon de cachemire (3) w, jusqu’à sa Marchesa « orageuse (4) » ou « frappée de pâleur (o) », — depuis sa voisine

(1) Voy. plus haut.

(2) Premier Mémorandum , pp. 12-14.

(3) Deuxième Mémorandum, p. 106.

(4) Deuxième Mémorandum, p. 71.

(5) Deuxième Mémorandum, p. 49. — Puisque Barbey d’Aurevilly a raconté lui-même, dans l 'Amour impossible, comment l’amitié qui l’unissait à cette charmante femme ne se put changer en un lien plus tendre, il n’y a aucun inconvénient à citer ce fragment d’une lettre à Trébutien (22 février 1845) : « Vous allez voir bientôt paraître dans le Constitutionnel un roman par feuilletons, signe tout au long du nom charmant, euphonique, harmonieux, idéal et vrai, du vrai nom de celle qui posa, dans V Amour impossible, sous le nom de Bérangère de Gesvres. Ce nom, vous le savez, le voici, — mais cachez ma lettre, brûlez-la de vos propres mains — : la marquise Armance du Vallon ». Le livre dont il s’agit ici, c’est Une vieille maîtresse. Le joli projet de Barbey d’Aurevilly ne put se réaliser. « La marquise est, si effrayée que je ne crois plus que le projet vienne, écrivait-il le 22 avril suivant. Elle dit qu’on croira que son enfant est quelque enfant supposé, et franchement je trouve maintenant qu elle a raison. Nulle femme en France ne pourrait écrire cela. C’est d’une largeur de touche toute masculine... ».

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aux longs regards « remue-ménage ( I ) », jusqu’à cette pauvre Camille, « longue girandole de lilas llétrie (2) », — depuis cette rousse fdlette dont les mains « pleines demorbidezze » le faisaient rêver en entendant « l’adorable harmonie de la Sémiramide (3) », jusqu’à cette Madame de la llenaudie qui le toucha si fort, un jour qu’il la trouva « pâlie, aimable et faisant la blessée (4)... »

Chaque soir, immolant une rose blanche à sa boutonnière (3), le « frêle damoiseau », parfumé d’ambre (6), « s’embosse dans sa cape espagnole (7) », sans oublier son poignard

(1) Deuxième Mémorandum, p. 155.

(2) Ibid., p. 115.

(3) Ibid., p. 137.

(4) Ibid., p. 150.

(5) Ibid., pp. 28, 91, 94.

(G) « L’ambre acquiert la propriété, par le frottement, d’attirer les corps légers. Quand vous irez voir une femme, mettez -en donc dans votre mouchoir. On a remarqué que ce parfum avait beaucoup d’inlluence sur elles, qu’il les enivrait. La physique est admirable et les corps légers expliquent tout » [Ibid., p. 13G).

(7) « M’a-t-elle reconnu, elle, embossé que j’étais dans ma cape espagnole ? » [Ibid., pp. 274, 2G4). C’est en 1844 qu’il adopta ces limousines qu’il conserva jusqu’à sa mort. « Et maintenant, cher ami, — écrivait-il à Trébutien, le 12 octobre — toujours en raison des effronteries de l’amitié, je m’en vais vous demander de me faire une commission. Vous m’avez dit, je crois, l’an dernier, qu’une limousine coûtait de 12 à 13 fr. à Caen. Voulez-vous m’en acheter une ? Je la voudrais blanche à larges bandes rousses, ou

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affilé (1), et s’en va d’un pas magnifique visiter ses belles amies. A la vérité, c’est là, pour un Dandy, beaucoup trop de superbe, mais il ne s’en doute guère : la Marchesa « dit toujours que je ressemble à Jean Sbogar — le voyonsnous noter un jour avec quelque inquiétude — ce qui ne me plaît pas trop. Tous ces brigands sont de mauvais ton, et un gentleman ne doit pas avoir un air de sac et de corde ». Mais un instant de réflexion le rassure : « La Marchesa raille parfois » ajoute-t-il (2).

D’ailleurs quand il paraîtrait un peu dé¬

bleues, ou brunes (mais j’aimerais mieux rousses). Je vous enverrais le prix coûtant soit par un mandat sur la poste, soit par la voie que vous choisirez. Vous auriez soin de prendre cette limousine la plus large et la plus longue possible. — Vous allez vous récrier, mais il me semble que ce caprice n’est pas de mauvais goût. Je m'imagine que, en doublant de soie ou de velours ce vêtement d’apparence grossière et de couleur tranchée, on aurait ce que les petites filles appellent une jolie sortie de bal. En voiture on s’arrange mal d’un manteau espagnol de 12 mètres comme le mien ; et c’est un dessus pour voiture que je veux. Voilà, mon très cher, l’explication de ce que vous pourriez croire une bizarrerie un peu trop forte. Les femmes les plus élégantes portent des laitières cette année, je ne vois pas pourquoi, moi, je n’aurais pas un manteau de roulier. » — Voy. le Mémorandum de 1856, p. 49.

(1) « Passé chez Th... pour mon poignard, auquel il fait faire une gaine en cuivre, afin que la lame ne me blesse pas en le portant. Elle traverse un fourreau de maroquin, si épais qu’il soit » {Premier Mémorandum, p. 3).

(2) Premier Mémorandum, p. 222.

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guisé (1), il porte avec tant de désinvolture sa voyante élégance ! Il tient un langage pittoresque et caressant, tout étincelant d’images et de traits. Et nul mieux que lui ne sait écrire à la fin d’un billet : « Mille respects autour d'une alîection inviolable comme des perles fines autour d’un diamant », ou bien : « Voulezvous mettre mon respect aux pieds de ces beaux yeux qui s’appellent Mme de St-Vigor (2) ? » Brillant et précieux, tout plein d’une courtoisie empanachée, compétent à miracle sur le poult de soie et l’organdi (3), bref si excitant pour l'imagination, il étonne, il distrait, il séduit les belles romanesques. Tel Adolphe , il peut souvent s’écrier : « Elle me dit qu’elle m’aimait. Je passai plusieurs heures à ses pieds (4)... » Enfin les boudoirs le recherchent, les salons le réclament et le « Faubourg St-Germain » lui-même s’ouvre pour lui (3) !

(1) Un peu seulement, à cette époque. Voy. un extrait de la comtesse Dash cité plus loin, p. 382.

(2) Lettres à Madame de Fayet, citées par M. Louis Sonolet, dans la Quinzaine (16 août 1905, p. 541).

(3) Quelques années plus tard, il publiera dans le Moniteur de la Mode, des chroniques sur la toilette féminine signées Maximilienne de Syrène.

(4) Adolphe par Benjamin Constant, 3e ed. (Paris, 1824), chap. III, p. 58.

(5) Il y avait encore sous Louis-Philippe un « Faubourg St-Germain ». (Voy. le chap. précédent). Le tort de Barbey d’Aurevilly fut d’y croire jusqu’à sa mort.

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Le voilà donc devenu monarchiste, le farouche citoyen Jules Barbey? Non point encore tout à fait. Mais il se livre à des distinctions subtiles : « Je suis radical, mais non démocratique, déclare-t-il. La démocratie est la souveraineté de l’ignoble. On peut m’en croire, moi qui l'ai aimée, et dont l’amour a été tué par le dégoût (1) ». Et d’abord, il a renoncé à s’appeler vertueusement Barbey, il a pris son joli nom de terre : M. Barbey d’Aurevilly, voilà qui sonne harmonieusement dans la bouche d’un valet et qui aurait bon air sur la couverture d’un roman — si ses romans pouvaient paraître. Malheureusement, l’infortunée Germaine demeure toujours a inmariable », au grand ennui de son auteur qui voit ses ressources diminuer sans cesse. Déjà il lui a fallu « avaler son crapaud » et se faire gazetier : cruelle profession pour un Dandy ! Il a donné quelques articles bien sages à YEurope (1837), puis il est entré comme rédacteur au Journal officiel de l’ Instruction publique, et surtout au Nouvelliste de Thiers (1838). Donc lord Anxious salit maintenant ses gants jaunes sur une table de rédaction... D’ailleurs il prend son métier à

(1) Premier Mémorandum, pp. 124, 73, 195, et Grêlé, t. I, p. 152.

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cœur et il se met très courageusement au travail : presque chaque jour, de cette plume lyrique et précieuse, il aiguise un banal entrefilet ou compose quelque pesante étude. En revanche, il se roidit plus glorieusement que jamais sous son panache : il mange à peine pour rester mince, il dort peu pour gagner du temps, grâce à quoi, aimé des belles, il peut continuer sa vie mondaine, écrire l’Amour Impossible , vivre enfin comme naguère... Et jusqu’à sa mort il luttera de la sorte contre la gène, mais toujours fièrement drapé dans son rêve, de plus en plus grandiloquent, magnifique et carnavalesque (J).

En 1841 parut enfin Y Amour Impossible : un éditeur courageux s’était rencontré pour publier <( cette chose si triste sous des paroles si légères, — comme disait l'auteur, — cette cristallisation étincelante, coupante et taillée à facettes, si lente à se former sous mon souffle ironique et froid (2) ». Mais le roman n’eut aucun succès, et cela n’était pas pour encourager les libraires : Amaïdéc, la Bague d’Annibal, Germaine restèrent manuscrits. — Par bonheur, le

(1) Et ridicule ? — Peut-être, mais ne nous hâtons pas de rire de ce ridicule-là.

(2) Deuxième Mémorandum, p. 63, p. 109; cf. pp. 38, 68, 76, 85.

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doux Trébutien venait d’être nommé bibliothécaire-adjoint à Caen : il s'offrit à éditer la Hague sur ses appointements de 900 francs par an, et son ami accepta. Le volume parut en octobre 1843. Hélas ! non plus que 1 ’ Amour Impossible, le public ne le lut guère, et les journaux en parlèrent à peine. Mais du moins les salons, croyant reconnaître les originaux des personnages, s’en émurent-ils quelque peu, et notre Dandy superbe et ingénu trouva là l'occasion de rehausser ses attitudes d’un rien de cynisme élégant.

11 donnait alors au Moniteur de la Mode, sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène, des chroniques mondaines, a impertinences parfumées à l’usage des plus pauvres esprits et des plus jolies figures du siècle ». C’est pour ce (i répertoire de choses oiseuses » qu’il projeta, en avril 1843, d’écrire la vie de George Brummell (1). Mais les directeurs trouvaient leur collaborateur trop « littéraire », et Mlle de Syrène dut bientôt rompre haut et net avec eux.

D’ailleurs d’Aurevilly avait par ailleurs assez de besogne. Rédacteur au Globe (2), et tout en

(1) Voy. plus loin, Appendice D, l’historique détaillé du Brummell d’après les lettres inédites à Trébutien.

(2) Depuis 1842.

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composant son Brummell, il faisait des démarches pour entrer au Journal des Débats. La comtessede Fayet, chez qui il fréquentait, l’avait présenté à Alloury, qui en était le rédacteur en chef (1), et Victor Hugo (2) le recommandait à Bertin, grâce à quoi il obtenait qu’on lui confiât le compte-rendu de la Vie d’innocent III, par Hurter. — Cependant Buloz refusait, pour la lievue des Deux-Mondes, V Essai sur le Dandysme (3), tandis que Bertin ne l’acceptait, pas pour son journal, et si la première partie de l’étude sur Hurter était publiée dans les Débats du 13 octobre 1844, la deuxième, en revanche, ne suivait que onze mois plus tard. Enfin le Brummell, corrigé, brodé de pages nouvelles, allongé d’une frange de notes paraissait bien en 1843, mais c’était encore aux frais de l’incomparable Trébutien, et le « grand public » s’en occupait à peine, s’il valait à son auteur une

(1) Sonolet, loc. cit-, p. 54G.

(2) Barbey l’avait connu en 1837. Il le trouvait alors « pas assez homme du monde dans les manières... Sa tète ressemble beaucoup à ses portraits, mais i! n’a pas le regard rectangulaire. Le front est la seule chose vraiment belle et poétique qu’il ait. Le teint s’empourpre vaguement, mais uniment partout, et l’embonpoint commence à se montrer. Il est petit et sec, et pose comme Bonaparte. Ce n’est plus une alfectation, mais cela en a été, à l'origine, probablement » (Premier Mémorandum, pp. 151-2).

(3) Achevé en février 1844.

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recrudescence de succès mondains. En sorte qu’à 37 ans, le pauvre Barbey ne se voyait pas beaucoup plus avancé dans le succès qu’aux jours déjà lointains de son arrivée à Paris. Aux yeux de tous, il passait pour un écrivain de salon, pour un auteur de riens à l’usage des belles dames, pour un « amateur » en un mot. Il s’en faisait gloire, mais il en souffrait, et on le sent bien dans ses lettres à Trébutien.

En 1845, il s’était mis à écrire Une vieille maîtresse. Puis il abandonna ce roman pour ne le reprendre qu’en 1847. Or, comme l’a très bien remarqué M. Grêlé (1), on trouve un changement de ton sensible entre la première et la deuxième partie de l’ouvrage : celle-ci semble toute pénétrée de « sentiments nouveaux » et elle manifeste « quelques tendances chrétiennes ». C’est que Barbey d’Aurevilly, de sceptique irrespectueux qu’il était, s’était fait subitement

(1) T. Il, pp. 94-96.

BAlîBEY D A.UKEVILLY

catholique. Sou biographe paraît trouver un peu brusque cette conversion. Toutefois, l’explication n’en est pas trop malaisée.

Sous Louis-Philippe vivait à Paris un certain Raymond Brucker, auteur de plusieurs romans, collaborateur d'une quantité de gazettes de nuances diverses, écrivain fort « boulevardier » et, semble-t-il, d’esprit tout à fait brillant (1). Or, vers 1844, Brucker se convertit tout à coup au catholicisme. Il publia un volume, Les docteurs du jour devant la famille, où il confessait sa foi avec autant d’intransigeance et d'exubérance romantiques qu’il en mettait naguère à célébrer le monde et ses pompes. Barbey d’Aurevilly, qui était lié avec lui, fut évidemment séduit par ces allures échevelées de paladin dévot (2), et il se mit tout aussitôt à envisager le catholicisme d’un œil favorable. — Bien de plus brusque que sa

(1) Brucker naquit à Compiègne en 1800, et mourut à Paris en 1875. Son premier livre : Le maçon, roman de mœurs (1828, 2 vol. in-8 ou 4 vol. in-12), écrit en collaboration avec Michel Masson, avait été signé du pseudonyme collectif Michel Raymond, qu’utilisèrent ensuite les deux auteurs, bien qu’ils n’aient plus collaboré. En 1844, Brucker publia, outre les Docteurs du jour (ouvrage plusieurs fois réimprimé), une sorte de romance, le Chant du Tiers- Ordre. Un de ses articles valut une condamnation au petit journal L'Etudiant.

(2) Mémorandum de 1856, p. 48.

volte-face. L'année même de sa conversion, le « deuxième jour de la Pentecôte », il écrit encore au vicomte d’Yzarn-Freissinet : « Allons au ciel bras-dessus, bras-dessous. Si vous restez dans votre hamac de sceptique, vous balançant nonchalamment d’une idée à l’autre, vous êtes perdu, et moi je manque d’un camarade de vertu qui pourrait la rendre amusante. Eh ! eh ! qu’en dites vous ? C’est une expérience à tenter. Elle intéresserait au plus haut point les femmes de votre famille... Quant à moi, qui suis jusqu’ici l’opprobre et le fléau de la mienne, je lui garde pour ses vieux jours l’immense joie de mon renouvellement intérieur ». Et quelques mois à peine après cette irrespectueuse épître, nous le trouvons passionnément occupé à fonder avec douze associés la Société catholique (septembre 1846).

C’était une entreprise bizarre, « à la fois artistique et industrielle », qui avait pour but — disait en son jargon le prospectus — « de faire participer l’industrie religieuse aux progrès qui depuis longtemps se font remarquer dans les moindres produits des industries profanes. Tout s’améliore, tout progresse, l’art religieux seul reste stationnaire... c’est toujours le même style, la même ignorance des lois de l’harmonie

BARBEY D'AUREVILLY

et du beau ». Or-, « ces incohérences ne passent pas inaperçues aux yeux de l’impiété ; l’intérêt de la religion et le sentiment du beau exigent qu’elles disparaissent ». C’est pourquoi les ecclésiastiques sont invités à s’adresser à la Société pour se procurer broderies, images saintes, gravures, livres de piété, vêtements sacerdotaux, statues, verrières, grilles de chœur, tapis, stalles, confessionnaux, chaires, linge d’autel, et orgues « petites et grandes », — non moins qu'à s’abonner à la lievuc du monde catholique, « journal des intérêts, des faits et des arts religieux », où l’auteur du Dandysme publie maintenant une longue biographie de l'obscur cardinal de Bonald (fils du philosophe), fait l’apologie de la Compagnie de Jésus, déplore avec intransigeance les minimes concessions de Pie IX aux libéraux, et foudroie impitoyablement les mécréants.

Sur ces entrefaites la Révolution de 1848 éclata, et Barbey d Aurevilly se vit élu président d’un club catholique : le Club des Ouvriei's de la Fraternité (20.000 adhérents). Il avait demandé comme assesseurs deux ecclésiastiques : les abbés Colasse et Ledreuil ; quel bel effet il devait produire, dirigeant les houleux débats d’un club populaire et siégeant, superbe,

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entre deux abbés ! Malheureusement sa présidence fut de courte durée. A l’une des premières réunions du Club quelques cris de : A bas les Jésuites ! retentirent. Indigné, le fougueux Barbey sauta sur la tribune : — « Messieurs, cria-t-il à ses électeurs, je regrette bien de n’avoir pas comme Cromwell une compagnie de cottes de fer pour vous tomber dessus ! (Sensation prolongée)... Comme il ne faut pas que le verbiage et les cris soient ici les vainqueurs, je déclare le club dissous. Sortons ! Le trimestre du local est payé ; je m’en vais mettre la clef dans ma poche, pour qu'il ne serve pas de lieux d’aisance aux tribuns de cabaret! (Tumulte épouvantable) (1) ». — Et, définitivement convaincu que le Dandysme ne saurait s’accommoder de la démocratie, Barbey d’Aurevilly se fit absolutiste intransigeant aussi brusquement qu’il s’était rendu catholique.

Qu’il serait donc grossier, à cause de ces changements soudains, de suspecter sa bonne foi ! Certes nous voyons bien qu’il se proclama

(1) A vrai dire « le procès-verbal de cette séance n’a pas été fait sur l’heure. J’en ai emprunté les détails à un article du distingué critique Théophile Silvestre qui les a écrits vraisemblablement sous la dictée de Barbey d’Aurevilly quelques années plus tard », dit M. Grêlé (t. I, page 198, note).

BARBEY [) AUREVILLY

catholique parce qu’il s’aperçut subitement que la religion correspondait à certains airs de bravoure qu’il se jouait à lui-même, et absolutiste parce que le panache monarchiste lui parut plus séant que la rigidité républicaine. Mais, s’il choisit ainsi ses opinions selon qu’elles lui semblèrent convenir plus ou moins bien à son personnage, et en quelque sorte pour leur couleur et leur aspect, — si ses convictions ne furent point déterminées par sa raison, mais seulement par son goût, est-ce un motif pour en suspecter la franchise? (I) La constance et l’ardeur avec lesquelles il les soutint, une fois qu’il les eut adoptées, prouvent bien que notre violent Barbey n’était rien moins qu’un fade et souriant dilettante. Au contraire, il se figurait toujours que « c’était arrivé », comme on dit : il était prodigieusement sincère dans ses attitudes.

Evidemment, au début, il se voulait plutôt catholique qu’il ne l’était en réalité: il y avait beaucoup de littérature dans son cas et sa piété

(1) Et est-ce même là un cas si rare? Ne vit-on pas un grand écrivain, « député de la beauté » à la Chambre italienne, siéger à l’extrême droite après avoir constaté que la beauté ne se trouvait point à l’extrème-gauche, où il siégeait d’abord ? C’est un geste un peu voyant qui peut nous étonner en France, mais qui n’aurait certes point étonné notre Barbey.

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n’était qu’un amour de tête. Il ne s’en cachait nullement. Il racontait à Trébutien les efforts de son frère Léon pour le convertir tout à fait : <( Je ne suis pas encore ce qu’il voudrait, ajoutait-il (13 octobre 1847) ; les passions ne m’ont lâché que par le cerveau, le reste tient dans leurs diables de griffes ». 11 adoptait sans restriction les points de vue intellectuels et moraux de la religion romaine, mais il ne <( pratiquait » pas. Ce n’est que le 22 septembre 1853 qu’il put annoncer à Trébutien que <( la sainte table abandonnée avait revu le gardeur de pourceaux ».

Il rentra ainsi définitivement dans le giron de l’Eglise. Mais s’il fut dès lors catholique sans conteste, encore le fut-il à sa façon, laquelle était fort propre à étonner le vulgaire. « On a dit qu’à la messe, il priait la Vierge les poings sur les hanches et faisant les yeux doux aux saintes peintes sur les vitraux (1) ». Assurément ce magnifique et galant M. d’Aurevilly n’avait pas l’ombre d’une vertu chrétienne, et ses romans n’étaient pas précisément conçus dans l’esprit ni écrits dans le style de Y Imitation.

(1) Claudin, Mes souvenirs, p. 292. — « Vous devez vous confesser le poing sur la hanche, lui disait Baudelaire » (Grêlé, t. II, p. 103).

BARBEY D’AUREVILLY

Mais il 11e s’en suit pas qu’il ne fut point parfaitement orthodoxe.

11 raconte qu’a î>(‘> ans, passant à Valognes, il retrouva, dans une niche creusée au flanc du vieil hôtel de la Varengerie, une Madone blanche qu'il avait beaucoup chérie dans son enfance ; seulement la lampe qui brûlait jadis aux pieds de la Sainte était maintenant éteinte : « on veut bien de la statue, ajoute tristement d’Aurevilly, mais on n’a plus assez de culte pour elle; image assez exacte de l’esprit de ce temps, en religion plus antiquaire que chrétien (1) ». Eh bien ! lui aussi il était plus antiquaire que chrétien. Ce qu’il voyait dans la religion romaine, c’en était d’abord la tradition pompeuse et belle: les cathédrales, l’encens, les chasubles, les rites majestueux, les nonnes, les chevaliers de Malle, les sacrilèges, la saveur du péché... Et le catholicisme qu’il concevait, c'était peut-être celui du xvnp siècle, mais non pas du tout le nôtre à coup sûr.

On a remarqué qu’avant la Révolution, le catholicisme « apparaît comme une synthèse de croyances lixes plutôt que comme un ensemble de règles morales (2) » : si l’Eglise se montre

(1) Mémorandum de 186k, pp. 295-G.

(2) Grêlé, t. II, pp. 108 et suiv.

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implacable quant an dogme, elle semble indulgente quant aux mœurs ; pour elle, l’orthodoxie d.oit être inflexible, mais la morale comporte des accommodements. Les protestants et les Jansénistes veulent resserrer ses mœurs : pour leur résister, elle précise, elle affermit encore sa doctrine, mais elle ne roidit pas la morale souple et en quelque sorte opportuniste des Jésuites. C’est seulement au xixe siècle que nous voyons le catholicisme tendre à devenir de plus en plus moral, et même « social » avec Léon XIII.

Or, Barbey d’Aurevilly, qui n’est pas et ne veut pas être un homme de son temps, s’élève naturellement contre ce catholicisme évolué (si le mot n’est pas trop gros). Ce qu’il admire, ce sont les Jésuites habiles : il dédaigne les Jansénistes grossiers. Pour lui, l’important c’est la doctrine et non la morale. Si la première est infrangible, la seconde peut être large. Le dogme révélé, absolu, c’est un tout indivisible, ( jue détruirait toute concession, et notamment toute concession à la liberté, a Le catholicisme n’a rien de prude, de bégueule, de pédant, d’inquiet, — déclare-t-il dans la très belle préface à’ Une vieille maîtresse. — Il laisse cela aux vertus fausses, aux puritanismes tondus... Il y a

BARBEY D AUREVILLY

pour les esprits impurs de terribles indécences dans le tableau de Michel Ange (le Jugement dernier), et on trouve dans plus d’une cathédrale de ces choses qui auraient fait couvrir les yeux d’un protestant avec le mouchoir de Tartuffe... Est-ce que les plus grands Papes et les plus saints n’ont, pas protégé les artistes qui faisaient de ces choses, dont I austérité des protestants aurait eu et a eu horreur comme de sacrilèges ?... » Et plus loin il écrit encore : « Assurément la sagesse catholique est plus vaste, plus ronde, plus franche et plus robuste que ne l’imaginent Messieurs de la Libre-Pensée. Qu’ils demandent aux Jésuites, à ces étonnants politiques du cœur humain, qui entendaient si grandement la morale, qui la voyaient de si haut, quand au contraire les Jansénistes la rapetissaient et la voyaient de si bas, la rendaient si étroite, si bête et si dure ! qu’ils interrogent un de ces casuistes à l’esprit de discernement et de soulagement, comme l’Eglise en a tant produits, surtout en Italie, et ils apprendront, puisqu’ils l’ignorent, qu'aucune prescription ne nous arrache des mains la passion dont le roman écrit l histoire, et que le catholicisme étroit, chagrin et scrupuleux, qu’ils inventent contre, nous, n’est pas

LES DANDYS

celui-là qui fut toujours la civilisation du monde... »

Somme toute, le retour de Barbey d’Aurevilly à la religion chrétienne, c’est un retour au passé. En adoptant son catholicisme intolérant et ses opinions absolutistes, il retourne à la tradition des Barbey. Et dans le même temps qu’il se penche ainsi sur ses morts, il s’oriente vers le pays où il est né. 11 se reprend à aimer « cette terre pluvieuse et verte que l’absence avait embellie à ses yeux et transformée en son souvenir (1) ». C’est précisément dans cette seconde partie d 7 Une vieille maîtresse où apparaissent ses premières tendances religieuses, qu’il commence à nous décrire avec amour les rudes et savoureux pays de son Cotentin. Maintenant les belles histoires de son enfance se lèvent dans sa mémoire, ennoblies et épiques : il rêve au Chevalier des Touches, à Y Ensorcelée, aux Diaboliques. Catholique, aristocrate et normand, revenu à sa famille et à sa province, il va produire ses plus belles œuvres en écrivant la légende des chouans de son pays.

(1) H. de Régnier, Beyle et Barbey ( Renaissance latine, 15 novembre 1902, p. 394).

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Mais sa vie ne sera plus qu'une longue et terrible bataille, car il porte ses opinions avec une intolérance agressive qui lui paraît l’élégance même. Déjà en 1838 il écrivait : « Mon feuilleton a paru ce soir. Il paraît qu’ils l’ont trouvé diablement paradoxal. Des paradoxes! Ah! parbleu je leur en lâcherai bien d’autres aux jambes. Ils verront. J’ai tellement la haine du commun que la vérité m’ennuie et me dégoûte du moment qu’elle se répand (1) ». — Il serait faux, je crois, de dire qu’il conserve encore après sa conversion un aussi puéril dilettantisme. Mais enfin il n’est pas trop fâché tout de même de créer un beau scandale autour de la vérité à laquelle il croit : cela étonne agréablement les badauds. Alors il se jette dans la mêlée, frappant à tort et à travers avec la plus impolitique violence et avec une maladresse si extrême qu’il faut bien qu’elle soit voulue : on

(I) Deuxième Mémorandum, pp. 32-33.

sent qu’il est ravi d’avoir des ennemis, et de se créer — tout en défendant irréprochablement ses convictions — une impopularité flatteuse pour son Dandysme :

La haine est un carcan, mais c’est une auréole.

A la fin de 1849 — la Revue du monde catholique étant défunte — Y Opinion Publique, journal des partisans de Henri V, publie les deux premiers chapitres des Prophètes du passé, consacrés à Bonald et à Joseph de Maistre, mais refuse le troisième où M. d’Aurevilly « démolit » Chateaubriand. La Mode, autre journal légitimiste, accepte l’étude sur Chateaubriand et la collaboration de son auteur. Alors, sans plus attendre, celui-ci provoque, par un article où il réclame simplement la guerre civile (le Sacerdoce de l’épée, 15 mai 1850), un scandale épouvantable, qui retentit jusqu’à la tribune de la Chambre et crée un véritable mouvement d’opinion contre le parti hcnriquinquiste. Tout cela arrive on ne peut plus mal à un moment où l’on prépare à grand renfort de précautions la fusion des légitimistes avec les orléanistes, maisM. d’Aurevilly, comme on pense, dédaigne fort magnifiquement ces combinaisons-là. —

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Cependant la Mode écarte peu à peu son compromettant collaborateur, qui cause bientôt un nouvel esclandre, en publiant coup sur coup de graves et doctrinaires études catholiques sur les Prophètes du passé et Une vieille maîtresse (avril et mai 1851). Personne cette lois, pas même Trébutien , n'arrive à comprendre comment le catholicisme hautement affiché de l’auteur des Prophètes peut s'accommoder de l’histoire assez risquée (pour l’époque) de la perverse Vellini (1). Mais Barbey n’a pas fini d’étonner son monde : en juillet 1852, dans le Publie dont il est rédacteur politique, voila qu’il somme tous les conservateurs de se rallier autour du principe d’autorité représenté par le Prince-Président. Certainement, en agissant de la sorte, il est fort logique avec son absolutisme, tout comme en publiant Une vieille maîtresse, il l’était avec son catholicisme particulier. Mais il faut bien avouer qu’il y a dans ses gestes, même les plus sincères, quelque chose de théâtral et de barbare, et qu’au surplus ses anciens alliés légitimistes ont

(1) C’est pour l’expliquer que d’Aurevilly écrivit plus lard cette belle préface dont nous avons cité des fragments, et où il expose que le catholicisme n’a jamais interdit la peinture des passions.

LES DANDYS

assurément quelque excuse s’ils ne se privent nullement de le traiter de transfuge.

Dédaigneux de ces vaines clameurs, le nouvel impérialiste entre au Paijs, journal officieux de Louis-Napoléon (6 novembre 1852). Mais là on se méfie autant de sa prodigieuse ardeur que de son orgueilleuse maladresse : à son grand désespoir, on ne lui permet pas le plus petit article politique et on le confine dans la critique littéraire. C’est « comme exercice d’humilité », dit-il à Trébutien, qu’il accepte ce métier de « laveur d’assiettes », — et aussi, peutêtre, parce qu’il faut bien vivre et que sa collaboration au Pays lui assure son pain quotidien.

Cependant, croyez-vous qu’il va se contenter de rendre compte, sagement et modestement, du mouvement des belles-lettres? Peuh! c’est une besogne trop délicate et trop pâle pour un vieux gentilhomme chouan, et digne tout au plus de quelque Sainte-Beuve. Ce qu’il faut à un Barbey d’Aurevilly, ce sont les bruyantes discussions religieuses et sociales, les grosses batailles d’arguments. D’ailleurs il n’a réellement aucune idée de la critique littéraire, ou du moins il la méprise profondément : pour lui, elle ne saurait être qu’une esclave de la théologie et de la politique, une arme de combat à faire tournoyer

BARBEY U AUREVILLY

autour de sa tète. Alors, il fulmine, il sacre, il adore, il bouleverse sans aucun souci de comprendre et de peser, en sorte que le colossal recueil de ses articles — encore qu’animé par une doctrine philosophique parfaitement fixée — reste bien ce que jamais écrivain français produisit de plus injuste, de plus incohérent, et de plus passionnément honnête.

Au Pays, on lui refuse en moyenne un article sur trois : c’est qu’il s’y montre beaucoup plus absolutiste que l’Empire autoritaire lui-même (« Mon dernier article a été refusé parce que j’attaquais trop vivement la Liberté politique et le Gallicanisme », écrit-il à Trébutien) (1), — ou qu’il y mêle des souvenirs de l’ancien régime fort gênants, — ou bien qu’il y couvre d’imprécations la République des Lettres tout entière. Et ces refus le chagrinent fort, mais il ne songe pas un instant à modérer sa violence. Seulement, pour se consoler, il prépare avec Trébutien l’édition à vingt-six exemplaires d’Eugénie de Guérin, puis il s’en va passer quelques semaines auprès de son père, avec qui son frère Léon vient de le réconcilier (2). Revenu à Paris, il

(1 ) 25 août 18-Î3.

(2) « Léon m’a mis à une rude épreuve. Il m’a envoyé un modèle de lettre à mon père, pour lui annoncer mon arrivée. Dans cette lettre il me fait demander pardon, à moi qui n’ai

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reprend sa collaboration au Pays. Il écrit un article enthousiaste sur un livre que la justice se prépare à condamner pour immoralité ; d’ailleurs l’article ne passe pas, mais Barbey autorise l’auteur à en faire état devant les tribunaux : scandale que cette défense des « perverses » Fleurs du mal de Baudelaire par le catholique d’Aurevilly !... Et les « éreintements » de Guizot, d’Emile Augier (à l’occasion de sa nomination à l’Académie), d’Armand Carrel ; de toute la critique en une seule fois : Sainte- Beuve, Planche, Jules Janin, Pontmartin, Théophile Gautier; des Misérables de Hugo (autour desquels se fait une publicité grossière) ; de Sainte-Beuve à nouveau, que sais-je ?... — scandale encore ! Si bien que le Pays finit par refuser formellement d’insérer la prose tapageuse de son critique (1862).

Voilà le pauvre Barbey presque sans ressources. Depuis 1858, il était brouillé avecTrébutien et l’édition de Maurice de Guérin, un de ses plus chers projets — dont il avait eu le premier l’idée vingt ans auparavant, et pour laquelle il avait donné ses papiers et sollicité de toutes

pas de torts... J’avoue que le vieil homme s’est cabré... Mais enfin je me suis mis au pied du crucifix... et j’ai écrit la lettre sans y changer un seul mot ». Sur son séjour en Normandie, voy. le Mémorandum de 1856.

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parts des articles, — venait de paraître en 1861 sans que son nom s’y trouvât seulement cité ( I ) . . . Mais rien ne l’abat. Il entre au Figaro de Villemessant, et son premier article est une charge à fond contre Monsieur Buloz, le puissant directeur de la Iievue des Deux-Mondes (30 avril 1863). Cette fois Buloz, harcelé depuis longtemps, se fâche et envoie du papier timbré. Bref, d’Aurevilly, que défendait un jeune avocat nommé Gambetta (2), se vit condamner à 2.000 francs de dommages et intérêts. Un accueil plutôt froid l'attendait au Figaro : — <( Comment voulez-vous gagner un procès avec une pareille redingote ! » lui dit Villemessant en toisant son accoutrement. El le pauvre gentilhomme chouan dut payer tout seul son amende.

(1) C’était lui qui devait écrire l’introduction. Mademoiselle Marie de Guérin et Trébutien conlièrent ce soin à Sainte-Beuve. — Ce fut làun véritable chagrin pour Barbey d’Aurevilly. Pourtant il fit, dans le Pays du 1er février 1861, un compte-rendu de l’édition, où l’on ne relèverait pas un seul mot de ressentiment contre les éditeurs; d’Aurevilly se contente de parler avec une émotion profonde du talent de son ami défunt et critique seulement un peu l’étude de Sainte-Beuve. — Et. c’est parce que sa vie est pleine de pareils traits qu'on ne peut se défendre de l’aimer.

(2) Au cours de sa plaidoirie, Gambetta avait comparé son client à Voiture. Peu satisfait, le connétable des lettres s’en fut trouver son avocat au sortir de l’audience : — « Monsieur, lui dit-il, vous m’avez comparé à Voilure, mais

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En sortant du Figaro, Barbey d’Aurevilly s’en fut au Nain- J aune, petite gazette d’avant-garde que dirigeait Aurélien Scholl. Il se mit tout aussitôt à y publier les Quarante Médaillons de l’Académie (1). Est-il besoin de dire qu’à part Vigny, Hugo, Lamartine, Mérimée, Sainte- Beuve et... Nisard (universitaire, mais bonapartiste), les Immortels s’y voyaient impitoyablement massacrés ? Après l’Académie vint le tour du Journal des Débats ; puis celui des auteurs dramatiques, en bloc ; puis celui du Parnasse contemporain ( 1860) : Lecontede Lisle, Banville, Sully Prudhomme, Hérédia, Verlaine, etc., etc. Tous ces jeunes poètes ripostèrent de toutes parts ; Zola répondit dans le Nain Jaune même; et M. d’Aurevilly put constater une fois de plus qu’il avait causé un tapage infernal.

vous avez plaidé comme un fiacre ». Et il lui tourne le dos. (Grêlé, t. I, p. 297).

(1) On a dit que ces Médaillons n’avaient pas été écrits par lui. M. Grêlé s’est livré sur ce point, à une petite enquête. Au cours de ses conversations avec ses amis, l’étonnant causeur qu’était Barbey d’Aurevilly s’amusait très souvent à faire des portraits sans indulgence des Académiciens. Théophile Si 1 vestre lui demanda l’autorisation de tixer ces portraits par écrit, et un jour qu’il avait besoin de 25 louis, il porta son manuscrit à Scholl. Celui-ci contia à Barbey d’Aurevilly, qui avait aussi besoin de 25 louis, le soin d’achever l’ouvrage. Et c’est ainsi que les Médaillons parurent sous la signature de l'auteur des Diaboliques.

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Cependant tant de luttes éclatantes n’avaient point été sans lui donner une grosse notoriété. Les éditeurs accueillaient maintenant volontiers ses ouvrages. 11 entreprit de réunir ses articles sous le titre de Les Œuvres et les Hommes (1). Puis en 1863 il publia, dans le Nain Jaune, le Chevalier des Touches, et l’année suivante, dans le Pays, avec un insuccès extraordinaire. Un Prêtre marié. Le Pays avait comme fournisseur habituel M. le vicomte Ponson du Terrail : lorsqu’ils virent paraître le beau roman de Barbey à cette même place où l’auteur de Rocambole les charmait tous les jours, les lecteurs du Pays ressentirent une furieuse indignation, et les désabonnements de pleuvoir, et les ennemis de Barbey de triompher avec mille ironies. Il n’y avait pourtant pas de quoi rire.

D’ailleurs notre héros endurait sa déconvenue avec sa superbe et sa constance ordinaires. Il continuait magnifiquement le dur labeur dont il vivait. Outre le Nain Jaune, YEclair, la

(1) C’est, ce travail d’édition que continue aujourd’hui Mlle Read, sa dévouée exécutrice testamentaire. L’œuvre critique de Barbey d’Aurevilly restera, par le nombre des volumes, comme un des plus colossaux et intéressants monuments de ce genre, sinon comme l’un des plus parfaits. — Voyez sur la bibliographie de Barbey d'Aurevilly un article très insuffisant de M. H. Danay dans l’Art et l'Idée, 1892, pp. 225-232, « complété » par une note plus courte encore de M. Grêlé, t. II, p. 3G0.

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Veilleuse, le Gaulois inséraient ses articles. Même le Constitutionnel s’entrouvrait pour lui, et il y prenait en 1870 la place de Sainte-Beuve qui venait de mourir.

11 avait alors 02 ans. Les désastres de la guerre de 1870 et la chute de l’Empire lui portèrent un coup cruel. Il s’en fut passer une année en Normandie, et, quand il reprit sa collaboration au Constitutionnel, il avait perdu beaucoup de son ardeur combattive, de ses enthousiasmes et de ses colères. 11 donna au Figaro un compte-rendu du salon de peinture de 1872 où il se montrait presque indulgent (1). Et quand, après la publication des Diaboliques (novembre 1874), il se trouva menacé d’un procès, on le vit solliciter pour que ce scandale lui fut évité. Pourtant, encore en 1877, il flagella durement Les Bas-bleus (2), en 1880, il se lança furieusement à l’assaut de Gœthe et Diderot, et même, excité par le petit scandale de son livre, il reprit pour quelque temps, dans le Triboulet, sa campagne contre le théâtre contemporain.

(1) Il y faisait notamment l’éloge de Manet, courage remarquable en 1872.

(2) Qui se vengeaient de leur perséculeur (assure M. Grêlé, 1. I, p. 360) en faisant interdire par l'archevêque de Paris, Monseigneur Guibert, la 2e édition du Prêtre marié, qui venait de paraître.

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Mais ce furent là ses dernières batailles (1). Il aspirait maintenant à la paix. En 1882, il publiait Une histoire sans nom, remportant à soixante-quatorze ans son premier grand succès. Puis il s’occupait à réunir ses vieilles polémiques : les Ridicules du temps, les Vieilles actrices, le Musée des antiques ; il donnait sa Germaine, revue et corrigée, sous le titre de Ce qui ne meurt pas (1883) ; il faisait paraître le Mémorandum de 1856 et 1858 (1883), Une page d’histoire (1885), les Sensations d’art et les Sensations d’histoire (1886) ; il recueillait ses articles sur le Théâtre contemporain en plusieurs volumes (1887) ; enfin, en 1881), quelques mois avant sa fin, il s’occupait encore à publier Amaïdée. Et lorsqu’il mourut, ce fut comme il avait vécu : la tête haute et la plume à la main.

Or, nous savons qu'à quatre-vingts ans M. d’Aurevilly ressemblait encore à s'y méprendre à ce lion avantageux qui jadis accoudait

(1) Il abandonna même la critique du Constitutionnel en 1884.

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sa superbe au perron deïortoni. C’est que, déjà sous Louis-Philippe, nous dit une de ses contemporaines (1), il s’était fait l’aspect qu’il garda jusqu’à sa mort. « Il avait le même nez en bec d’aigle, la même moustache panachée, le même teint pâle, les mêmes cheveux noirs. Il avait la même taille de guêpe, un peu plus mince seulement, les mêmes allures, mais comme c’était encore la mode, cela ne paraissait pas comme aujourd’hui. Beaucoup d’hommes étaient aussi serrés, aussi pincés que lui ; son chapeau, néanmoins, était excentrique ; il avait la même forme que celui d’à présent. Il le posait également sur l’oreille ; il me semble que je le vois encore... »

Ainsi, à le considérer d’un peu loin — d’assez loin — on aurait pu croire, vers 1880, qu’Altaï n’avait point vieilli. C’est qu’il apportait une extrême attention à réparer sur sa personne les injures du temps : on peut le dire hautement, puisque cela se voyait de reste, et puisqu’il se plaisait à célébrer la constance des vieuxbeaux : « Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend pas est héroïque à Waterloo, disait-il (2), il ne l’est pas moins en face de

(1) La comtesse Dash, dans le Journal, 5 octobre 1892.

(2) Diaboliques (éd. Dentu), p. 8.

BARBEY D AUREVILLY

la vieillesse, qui n’a pas, elle, la poésie des baïonnettes pour nous frapper. Or, pour des têtes construites d’une certaine façon militaire, ne jamais se rendre est, à propos de tout, toujours toute la < juestion , comme à Waterloo ». Il voulait être de ces tètes-là, et on sent bien qu'en racontant, dans ses Diaboliques, l’histoire d’un vicomte de Brassard par exemple, ou celle de ce trop irrésistible Ravila de Ravilès (à qui il avait donné ses propres prénoms), c’est sa vie imaginaire qu’il écrivait, tout de même que, trente années plus tôt, en retraçant la vie de George Brummell, il songeait à ce que devait être celle du jeune Barbey d’Aurevilly.

Cependant, au fond, ces vieux beaux des Diaboliques, tous Normands, gentilshommes et éclatants comme M. d’Aurevilly en personne, ne ressemblent guère au glacial et cinglant héros anglais. C’est que M. d’Aurevilly a modifié son idéal d’élégance et qu’il se représente à présent un autre personnage : il n’est plus un gentleman amer et poétique, tourmenté par son vieux cœur et promenant par les boudoirs sa froideur étudiée et sa noire ironie , il est un vieux gentilhomme à la française, grave mais pittoresque, qui a connu toutes sortes d'aventures terribles et étranges (et toujours

LES DANDYS

adoré des dames). — Mais s'il a changé de rôle, du moins s’en joue-t-il un encore ; toujours ivre et comme fou d’imagination , il s’exalte comme autrefois ; tel M. de Bougrelon (1), il s’obstine à ne voir tout le monde et lui-même qu’à travers son rêve romanesque, — et à tout prendre, cette illusion volontairement entretenue pendant tant d’années, n’est-ce pas quelque chose de très beau ?

Car c’est avec un fier courage, si l’on y songe, que Barbey d’Aurevilly employa toute son existence à réaliser sur lui-même son idéal de romantique et de mousquetaire... Sans doute il y eut du cabotinisme, et beaucoup, dans son cas. Mais c’est qu’il avait l’âme carnavalesque et naturellement affectée ; il ne distinguait dans la vie que des gestes et des costumes ; et s’il adopta ses opinions comme il adopta ses redingotes à plis, parce qu’il les jugea séantes au personnage qu’il se croyait, encore une fois cela prouve seulement qu’il était plus enclin à imaginer qu’à raisonner, et rien ne nous autorise à croire qu’il ne les eut point de tout son cœur. Certes, il fut un cabotin, mais

(1) Avec M. de Bougrelon, nouvelle de Jean Lorrain où il est peint, Barbey d’Aurevilly est entré dans la légende : c’est la gloire.

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sincère, et qui se donna la comédie à lui-même comme aux autres. Or qu’est-ce qu’un héros sinon un acteur qui se joue à soi-même un très beau rôle? A n’en point douter Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly fut de ces acteurs-là. Noble et romanesque, il s’enferma pour toute sa vie dans un songe grandiose dont il ne sortit jamais; il vécut avec ses personnages; il se fit l'un d’eux ; et en vérité, « ce ne fut plus que son ombre que nous vîmes errer parmi nous, superbe et démodée, avec sa redingote ajustée, ses manchettes de dentelles, son jabot et la limousine de grosse toile à raie dont il enveloppait sa dignité hautaine de vieux gentilhomme de province et d’oncle à histoires (1) ».

(1) Henri de Régnier, loc. cit., p. 395.

APPENDICES

APPENDICE A

La lettre inédite qui suit, dont l’original appartient à M. André Lebey, montrera que d'Orsay s’intéressait aux choses du théâtre. Mais hélas ! elle donnera une piètre idée de son style. 11 faut bien le dire : ce beau d'Orsay écrivait comme une cuisinière. Quel dommage ! Sans doute ses lettres publiées par Madden sont gaies, encore que d’un tour assez gauche. Mais n'ont-elles pas été quelque peu arrangées ?

Gore IIouse,21 Janvier 1848.,

Ma chère Madame Lefebvre,

Si j’ai tellement tardé à répondre à votre aimable lettre, c’est que je désirais voir Mitchell à l’égard de Mademoiselle Devarennes. — Voici donc sons le secret les raisons pour lesquelles il a cru avantageux de faire le sacrifice de s’en priver, car il l’avait engagé [sic] pour 3.000 francs pour la saison, et lui donne t .500 francs pour six semaines pourvu qu’elle s’en aille ; il a même, dit-il, poussé la délicatesse au point de la conseiller de dire que c’était elle qui voulait rompre l’engagement. — Il pense que c’est la plus mauvaise

LES DANDYS

actrice qu’il ait eu [sic] à sou théâtre, presque aussi mauvaise qu’Angèle, et ce qui l’a fortifié dans cette idée, c’est qu’après chaque représentation, tous ses principaux abonnés lui en ont fait des reproches. Vous concevez donc qu’il serait plus que ridicule que pour plaire à quelques journalistes de Paris, Mitchell indispose contre lui tous ceux qui le protègent ici. Deux ambassadeurs qui vont habituellement au théâtre ont dit à Mitchell qu’elle était la plus abominable actrice qui avait mis les pieds au théâtre. Vous devez doue voir que dans cette occasion c’est Mitchell qui perd, car si elle eut été passable c’était économique pour lui de payer 1.500 francs de plus pour le reste de la saison. — Je suis désolé de devoir ainsi parler d’une femme et d’une compatriote, mais c’est vous qui m’avez mis dans cette position. Brûlez, je vous prie, cette lettre confidentielle.

Croyez-moi toujours avec sincère amitié votre tout dévoué

Cte d’Orsay.

P. -S. — Je n’ai jamais vu Mademoiselle de Varennes.

APPENDICE B

On a publié beaucoup des quatrains et des complaintes improvisés par Roger de Beauvoir. J’en ai cité quelques-uns; on en pourra chercher encore dans les Romanciers et viveurs du XIXe siècle de M. Philibert Audebrand, les Mémoires des autres de la comtesse Dash (t. III, pp. 86. 237, etc.) et dans Les camarades d’Alfred de Musset parM. Léon Séché ( Mercure de France, 15 octobre et 1er novembre 1906). Madame Olympe Audouard (Voyage à travers mes souvenirs , p. 118) affirme que Roger « était le M. de Sévigné de notre siècle », mais la lettre qu’elle publie est fort ordinaire. Le Figaro (2 septembre 1866) a donné « la dernière inspiration de Roger de Beauvoir » : c’est un compliment en vers à Pauline Oranger qui avait créé un rôle travesti dans sa comédie Le raisin , que joua l'Odéon une trentaine de jours avant sa mort.

Voici un sonnet que je suppose inédit, mais il n’est pas dans le style des improvisations de Roger : c’est une pièce travaillée. Il estdatéde« septembre 1837 ».

A M. Ulric Gutlinguer.

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