‹ Sous-offsChapitre 106 sur 199 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

— Ahl bien, je les attends... M 'interroger?... Dors sur tes deux oreilles... T'as pas eu peur que je te vende, dis? C'est pas pour ça que tu viens?...

— Mais non, puisque j'ignorais ton imprudence.

— A la bonne heure... On peut tomber bas, vois-tu... Quand la chance n'y est pas, tout arrive... Mais la dernière des dernières ne ferait pas ça... Faudrait rudement détester un homme. Je ne te déteste pas, toi moins qu'un autre. . . On ne s'était pas juré fidélité. . . Eh bien, ceux dont j'ai à me plaindre le plus... c'est pas les occasions de leur nuire qui m'ont manqué... mais faudrait jamais avoir connu un militaire pour vous attirer des avanies dans ce sale métier... Ça vous coûte trop cher... Je n'ai jamais fait de mal à personne; je ne suis pas une méchante fille... c'est même d'avoir été trop confiante que j'ai toujours pâti... Mais on ne se change pas...

Ce qui changeait, par exemple, c'était l'enveloppe, et la sienne, guenilleuse, son misérable accoutrement et sa pauvre chair talée, les goussets fatigués de ses yeux, les gris épis de ses tempes, les vacances visibles dans la denture , derrière l'ocre craquelé des commissures; le tassement du buste, enfin, amplifiaient sa passivité fataliste.

Un sabre, des bottes sonnèrent sur les carreaux, et presque aussitôt, du seuil de la salle, un trompette d'artillerie, large, épais et haut, cria :

— Eh bien! la Normande... on ne vient plus biser c' pays, donc?

C'est à Généreuse qu'il s'adressait. Elle leva la tête, brutalement secouée par l'apostrophe... Un peu de jeunesse remonta à sa bouche, ranima son regard, redressa sa taille... il y eut, daus son réveil, un éclair de la femme d'autrefois.

— C'est toi la Normande? demanda Favières.

Alors elle bougea, dit, avec embarras :

— Oui, un garçon de chez nous... retrouvé, par hasard.

Il vit bien qu'elle mentait, à la façon dont l'artilleur l'empoigna, méchamment, ostensiblement, à la fois flatté dans son amour-propre et dans ses haines d'inférieur. Il avait commandé deux consommations et, maintenant, il retenait Généreuse sur ses genoux, s'amusait à lui plonger la pointe^ de ses moustache dans les narines, pour la faire éternuer.

— S'est-on ennuyé de son homme? A-t-on pensé à lui?

Elle, sans répondre, se cachait la tête dans son cou, sans que Favières put deviner si c'était par câhnerie ou pour détourner les yeux de lui.

— Allons-nous-en, dit-il.

Les jouem's de billard et leur camarade auquel s'attachait Clara, déçue, sortirent. Favières s'arrêta devant le comptoir, pour payer... Mais Généreuse, sous prétexte d'annoncer ce qu'elle avait servi, le rejoignit.

— Sois tranquille. . . pas peur. . .

Et elle ajouta, plus bas, en posture de chien battu :

— Si tu avais à me parler, viens donc dans la journée... On aurait plutôt le temps...

Ils prirent, pour rentrer, la rue Letellier, la rue Croix-Nivert.. Les remous se faisaient plus rare sur la plage déserte ; la prostitution était à marée basse. Une dernière houle s'éleva, au loin, dans l'ombre dense, la ronde s'éloignait. Seules demeuraient, sous le fanal clignotant de quelques havres, les immuables vigies exerçant leurs doigts qui vivent de signaux, sur le monotone tricot d'apprentissage.

Deux jours après, Favières disait à Tétrelle :

— J'ai vu ce matin le fourrier du 170^; je crois qu'il n'y a plus

TllOISIEME PARTIE 399

pour nous aucun danger. Le commissaire a engagé le capitaine chargé de l'enquête à l'abandonner... Il paraît que les livres de police ne signifient rien... On n'y inscrit que des noms de fantaisie, ce qui rend les recherches fort difficiles et, en l'occurrence, presque puériles, étant donnée la nature du délit.

— Alors le caporal va être remis eu liberté?. . .

— Pas du tout. Sur le rapport de l'adjudant-major, le colonel a ordonné au commandant de sa compagnie d'établir contre le nommé Sébire une plainte en conseil de guerre.

L'huissier appariteur, un sergent à tournure de gardien de square, appela Favières et l'introduisit dans la salle des Conseils de guerre du Cherche-Midi.

Il la traversa sans rien voir, en une de ces minutes de vertige et de myopie, rarement épargnées à ceux qu'engrène pour la première fois l'appareil judiciaire. Il monta une marche, fut arrêté par une table sur laquelle des képis, généreusement galonnés, s'espaçaient en couvert cérémonieux pour des convives de marque. Et il répondit machinalement aux questions préliminaires que lui adressait, d'une voix dolente, un gros homme sanguin, chauve de partout, sauf des tempes, que deux toulfes rebroussées ornaient d'antennes.

— Levez la main... la main droite.

Il leva la main.

— Dites : .Te le jure.

H dit : c( Je le jure, » en regardant un graml Cluist farineux

sur lequel la tête du président tranchait, comme une tomate sur un pain de craie.

— Faites votre déposition.

Un peu d'assurance lui revenait devant le tas d'or des képis qu'il considérait en parlant, sans gestes, les mains dans le rang, gardant l'attitude militaire à laquelle ses charnières étaient pliées. Sobrement, il apporta son simple témoignage oculaire, car il se trouvait, de la fenêtre où le hasard l'avait amené, à une trop grande distance du peloton de punition pour dire si le mouvement d'Édeline avait été précédé d'une provocation verbale de la part du sergent. Ce qu'il affirmait, par exemple, c'est que celui-ci avait saisi la baïonnette du prisonnier.

— C'est tout ce que vous savez? Le soldat Édeline n'avait pas, à votre connaissance, de motifs particuliers de haine contre le sousofficier sur qui il s'est précipité?

— Non, mon colonel.

— Je demanderai à M. le président la permission de poser deux questions au témoin. Le geste du sergent a-t-il eu pour effet de pousser à bout Édehne, ou bien écartait-il l'arme dirigée contre lui? En un mot, le fait de saisir la baïonnette était-il d'un homme impatienté par la maladresse ou le mauvais vouloir du soldat, ou bien le fait d'une personne en danger, parant, instinctivement, un coup qui lui est destiné?

Favières se tourna vers le défenseur, perché, à sa droite, sur une petite estrade semblable à celle des musiciens, dans les bals publics. Vis-à-vis d'elle s'en dressait une seconde, occupée par le commissaire du gouvernement et le greffier.

— Édeline n'a lancé sa baïonnette qu'après avoir, en quelque sorte, perdu l'équilibre sous la bousculade du sergent. Le sergent s'est alors jeté de côté pour éviter d'être atteint.

— Bien. Nous retiendrons cela. En second lieu, avez-vous

Edelinô, en passant devant Favières... (Page 406.)

.Liv. 51.

remarqué que le sergent prolongeait au delà des limites raisonnables la durée des exercices auxquels il soumettait les hommes punis ?

— Je l'ai remarqué. Il leur commandait les mouvements de Tescrime à la baïonnette depuis dix minutes environ, sans pause, quand Édeline s'est insurgé.

L'avocat dessina un sourire de satisfaction, prit une note et se rassit, pendant que le président consultait des yeux le commissaire du gouvernement et les membres du conseil. Tous s'inclinèrent légèrement.

— Retournez-vous, dit le colonel à Favières. Vous reconnaissez l'accusé?

Favières n'avait pas revu Édeline depuis son entrée en cellule. Il était debout devant lui, jaune, amaigri, avec l'air pauvre et défait que donnent des manches trop courtes, l'absence du linge, le pantalon flottant au-dessus des chevillés.

— C'est bien Édeline, Émile-Joseph ?

— Oui, mon colonel.

— Asseyez- vous. La parole est à M. le commissaire du gouvernement

De la banquette où il était relégué, derrière l'accusé, près de trois autres témoins précédemment entendus, Favières pouvait maintenant, à loisir, examiner le décor et les acteurs.

Autour du colonel, en, de hauts et massifs fauteuils recouverts de velours grenat sur lequel il semblait qu'une génération eût pissé, se tenaient, hiérarchiquement groupés, un commandant, deux capitaines, un lieutenant, un sous-lieutenant, un sous-officier de gendarmerie. Le colonel se curait les dents, l'œil au plafond; le commandant, les reins glissés, les paupières abaissées, se recueillait dans la somnolence ; les officiers subalternes, les deux capitaines surtout, avaient des faces de bois peint, des poses

Page 1