PREMIERE PARTIE
pas à leurs fourriers d'arrêter le cahier d'ordinaire, de régler le prêt, de payer le boucher, aucun des fournisseurs. Mais le trafic était certain ; personne n'était dupe des précautions prises, et les soldats de corvée, à mots couverts, en plaisantaient entre eux.
Souvent, dans la journée, les quatre chefs se réunissaient et jouaient lentement l'apéritif ou les bouteilles de vin cacheté dont ils arrosaient, vers quatre heures, le premier bouillon ou la gamelle de rata que détournaient les cuisiniers.
Cette période de l'instruction des recrues était exquise.
Dormant d'un œil, à cause des surprises possibles, l'ouïe attentive aux bruits de sabre ou de pas connu, dans l'escalier; debout tout de suite, quand la clef tournait dans la serrure, les doubles s'acharnaient à tuer lesheures sous de puériles préoccupations. Dix fois, la glace à main cachée sous leur traversin était consultée, les renseignait sur l'état de leur bouche, des dents, de la langue et des gencives, sur les altérations possibles de la sclérotique ou de l'épiderme dont ils éUminaient les raclures. Quelquefois, ils descendaient à un examen plus profond, à la constatation d'une virilité manifeste, sur laquelle ils appelaient grossièrement l'attention du fourrier.
Mais Petitmangin avait trouvé un jeu plus neuf, utile en même temps que récréatif. Affligé d'une invasion de vermine réfractaire aux onguents, il renonçait aux chasses à la glu, décrétait une poiu-suite courtoise, journalière, s'interdisant la battue générale qui eût supprimé les péripéties en épuisant, d'un seul coup, les ressources d'une giboyeuse forêt. Il partait, la tête entre les jambes, les doigts au creux des buissons, couchant le produit de ses rafles sur une grande feuille de papier blanc, scrutant les pièces capturées à l'aide d'un compte-fils...
— Venez donc voir, Téti'elle 1
Tétrelle n'osait refuser son approbation à cette exhibition gratuite, mais il dissimulait mal cette inquiétude de spectateur devant un montreur de puces et gardait son applaudissement pour l'autodafé final, sur le couvercle du poêle.
— Ils se débattent, hein! criait Pefitmangin. Ah! les sales bêtes, elles me font passer de bons moments tout de même!
Il s'amusait ainsi, souvent seul. Son fourrier, en rentrant, le retrouvait abîmé dans son extermination patiente. Quelquefois, au grand déplaisir de Tétrelle, le verso des «états» à fournir était maculé de crevaisons d'œufs, éventrés d'un ongle insecticide.
Mais différente fut sa contrariété au spectacle du sergentmajor couché sur son lit. Il ne dormait plus, se croyant habité par les locataires de l'autre.
Un jour enfin, Petitmangin annonça une coupe de nettoiement, se rasa, ne gardant, dit-il, pour sa distraction, que les chasses privées des petits bois, les garennes axillaires.
A six heures, les doubles dînaient, puis décampaient, jusqu'à dix heures, quand ils ne rendaient pas l'appel du soir au ponctuel Schnetzer dont ils redoutaient ensuite la contre- visite inquisitoriale. Mais assez fréquemment, Petitmangin, éveillé à minuit par le caporal de garde, repartait, ne rentrait qu'à l'aube.
Montsarrat découchait moins ; quant aux doubles des 1^® et 2% ils vivaient un peu à l'écart, incolores, et l'un d'eux, Chupin, la bonne tête de la tablée, toujours en quête de modèles d'états, ignare et conspué, se réfugiait dans la protection de son capitaine, — un compatriote, — qui réglait le trimestre et lui épargnait les tuiles.
Petitmangin et Montsarrat, cependant, restaient, quant à leurs bonnes fortunes, sur une réserve équivoque. Le premier, de ses nuitées en ville, ne rapportait que des sucreries et des pâtis* séries légères^ pêle-mêle avec du tabac, au fond de ses poches.
... Il oubliait Faviôres, dans le fou de l'iaventaire. (Page 70.)
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Il les vidait d'ailleurs sur le lit du fourrier, généreusement. Le 24 décembre, la veille de Noël, Montsarrat, furieux, jeta son cahier d'ordres à travers la chambre, en criant :
— 0»atre jours!... Quatre jours de Schnetzer parce que j'étais boutonné « du mauvais côté». Ahl cette punition-là, il me la revaudra !
Petitmangin remontait derrière lui, s'apitoyant.
— C'est embêtant, mon vieux, ton réveillon est flambé.
— Je te crois! Mais te figures-tu que je n'ai pas compris? Il veut aller ce soir avec Marie... Il me consigne quand ça le prend... une fois par mois. Seulement, je vais le faire soigner... qu'il n'y revienne plus ! Le réveillon, parbleu ! je n'y tenais pas; mais c'est notre anniversaire ; nous devions le fêter... Il faut que je la fasse prévenir... Faviôres, un homme en tenue,*- tout de suite... Oh! eJle va venir...
— On découche, dit Petitmangin.
— Mais il y aura contre-appel... et plutôt deux fois qu'une.
— Moi, reprit l'autre, j'ai une permission de vingt-quatre heures. Nous resterons couchés demain toute la journée, avec un bon feu, des friandises, du thé.. .
Il s'arrêta pour protester contre un geste de son collègue :
— Oh! non, pas ça... très peu. Nous ne nous fatiguons pas. Moi, au contraire, je me refais.
A cinq heures, un homme de garde se présenta dans le bureau de Montsarrat.
— Chef, il y a une femme qui vous demande à la porte.
Le sergent- major se tourna vers Favières, de l'air dont il eut
dit : « Hein? m'étais-je trompé? »
Puis il descendit, fit une absence de dix minutes environ, revint, radieux, enflé de satisfaction, l'amour-propre à fleur d'yeux; et