‹ Sous-offsChapitre 11 sur 199 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La remarque fut douche ; Favières dut intervenir pour amener la réaction. ,

— Une belle occasion pour écrire aux parents, dit-il ; on n'entre pas en campagne sans une première mise.

Tous dressèrent l'oreille, et une petite flamme de pillage purifia, au fond des prunelles, l'éclair de peur qui les avait dilatées.

— €'cst drôle, notait Favières, chez le soldat, les sentiments habitent les parties basses ; l'âme se répartit, dans la culotte, entre la poche, la brayette et le fond...

Le lendemain, au rapport :

a Le commandant lève la punition des deux hommes en prison ; il accorde aux volontaires proposés dans chaque compagnie la permission permanente de dix heures. »

Les deux gaillards, à qui l'on ouvrait les portes de la boite^ clignaient de l'œil malicieusement.

Le soir même, ils découchèrent; quelques jours après, ils entraient à l'infirmerie.

Et dans le dos du major répondant au questionnaire du cahier de visite médicale, ils murmuraient en se reculottant :

— Allons ! il y a encore un bon Dieu ! . . . Si nous allons au Tonkin avec ça !.. .

Dans la seconde quinzaine de décembre arrivèrent les recrues. On les envoyait du Havre habillées, équipées ; tous les ennuis d'une réception de classe étaient épargnés aux comptables, qui n'en trouvaient pas moins mille prétextes pour couper à l'exercice, à l'instruction des jeunes soldats.

Dans le demi-sommeil des grasses matinées, les sergents- majors et leurs fourriers en recueillaient les prémices : « Commencez!... Ces...sez!... » révélant l'exécution des mouvements d'assouplissement sans arme, dans la cour, sous les fenêtres.

Puis, c'était le cri discordant des classes s'époumonnant à contre temps, puis des piétinements à cadence chromatique, puis d'enrouées sonneries d'élèves indiquant, à cinq minutes d'intervalle, la pause et la reprise.

A huit heures, les doubles se levaient, s'habillaient pour le rapport, attendaient que le clairon les y appelât, couchés tout habillés sur leur lit fait. Il saturaient de désœuvrement des journées entières, s'apparessaient sur le dos, près du poêle bourré avec le charbon volé par le fourrier sur la provision des chambres, provision si maigre déjà, si insuffisante, que les hommes devaient se cotiser pour acheter du combustible.

Montsarrat surtout se montrait d'une parcimonie révoltante. — Arrangez- vous, avait-il dit à Favières, mais je ne veux pas dépenser un centime.

Il entendait que le caporal-fourrier prélevât, sur ses vingt-neuf sous de prêt, l'éclairage et l'achat des pièces, dont l'abrutissant tracé répugnait à sa main. Les trois francs de frais de bureau mensuels, Montsarrat les empochait intégralement.

C'était alors, de la part du fourrier, les semaines de distributions, un rabiau minutieux sur le pain, sur le sucre et le café livrés au percolateur, sur le vin fourni par l'ordinaire, sur les étiquettes de paquetage et de râtelier d'armes, sur les permissions « tout établies » vendues aux bleus.

Toute l'ignominie de l'exploitation des grades, toutes les roueries de l'intimidation, des responsabilités esquivées, déplacées; le cynisme dans l'escroquerie et la lâcheté dans le dépouillement, — les deux nouveaux fourriers firent ce honteux apprentissage à bonne école. Un officier, chargé du cours d'administration aux comptables, ne confessait- il pas que, de son temps, on dérobait les draps, la laine des matelas?...

Les sergents- jïiaj ors avaient le vol plus discret, ne permettaient

Page 1