CINQUIÈME PARTIE
facilement fricoter, très intime avec Campeil, ancien camarade d'arrivée, et ils se tutoyaient malgré le grade. »
Cela a paru depuis trois ans. Cela se vend partout. Est-ce que le Parquet a soufflé mot? Point. Et on s'avise de poursuivre M. Stock, éditeur, en lui disant : Quand vous avez publié 5om.s-0/7x, vous auriez dû vous apercevoir que vous alliez commettre un délit. — H aurait fallu, répondra-t-il, commencer par imposer aux autres la règle que vous voulez m'appliquer. J'aurais su ce qu'il était défendu d'éditer.
Après ces précédents que vous avez créés par incurie, par bienveillance si vous le voulez, vous amenez en cour d'assise un éditeur, coupable de n'avoir pas deviné que ce qui était assuré de l'impunité chez Charpentier était un crime chez Stock! En vérité, une telle prévention ne tient pas debout. J'ai conscience d'avoir démontré jusqu'à l'évidence la bonne foi absolue de l'éditeur.
Et tenez, — c'est mon dernier mot, — voulez-vous une preuve irrécusable que l'éditeur que vous avez devant vous, soucieux de sa dignité, de son bon renom, ne cherche pas le gain inavouable, le lucre illicite Ml a, il avait plutôt parmi les auteurs qu'il édite un écrivain, de talent d'ailleurs, qui s'appelle Léon Bloy. Celui-ci était venu lui proposer de publier un ouvrage dont il lui avait donné le plan.
M. Stock connaissait déjà Léon Bloy dont il avait édité des ouvrages. Jl avait donc eu confiance en lui, et, sur le vu du plan, avait accueilli au fur et à mesure les feuilles du manuscrit qu'il envoyait à son imprimeur Darantière, à Dijon. 11 avait fait même quelques avances à l'auteur. Il n'y avait plus qu'à mettfe la couverture. Stock a la curiosité de jeter un regard sur l'ouvrage dont il connaissait le plan, les grandes lignes, mais non les détails. Il s'aperçoit qu'à la tin du livre il y a une vingtaine de pages d'une violence extraordinaire contre nos auteurs les plui^ célèbres, nos critiques les plus connus. Ce livre, s'il le met en vente, aura un succès de scandale assuré; il va provoquer un soulèvement de colère et d'indignation dans tout le monde littéraire.
Savez-vous ce qu'a fait M. Stock?
« Je ne puis pas mettre en vente, s'est-il dit, un livre comme celui-là. » Il a pris les mille exemplaires qui arrivaient, il les a descendus dans sa cave, et voici le premier qui en soit jamais sorti.
J'ai là le compte des dépenses de cette attaire. Il se monte à plus de 2,400 francs. M. Stock les a sacrifiés parce qu'il n'a pas voulu mettre en vente un livre de diftamation.
Gela est tout récent, c'est de 1887.
Un autre libraire, qui n'a pas eu sans doute les mêmes scrupules, a édité le livre qui a été mis en vente depuis lors.
Un éditeur qui agit comme a fait M. Stock dans cette occasion, est-il un éditeur qui cherche le lucre et le scandale? Vous avez déjà- répondu, Messieurs.
Et j'ai fini.
Quelle était ma tâche après la plaidoirie de mon confrère, qui vous avait montré sous toutes ses faces l'œuvre de Sous-Offs?
J'avais à vous dire très simplement que d'honorables éditeurs étaient devant vous : que vous ne pouviez pas les condamner : l'un.M™^ Tresse, parce qu'elle était absolument étrangère à cette affaire, — j'espère qu'on ne discute plus ce point; — l'autre, M. Stock, pour deux raisons :
D'abord, parce qu'au point de vue de l'outrage aux mœurs, il était impossible qu'il se doutât qu'il allait commettre un délit. Et sans revenir sur ma démonstration, il y a un fait qui vous a frappés et que Vous retiendrez au moment où vous allez vous retirer.
On poursuit notre livre pour outrage aux mœurs. On lit dans cette enceinte les passages incriminés sans qu'on éprouve, — 'et l'on a raison, — le besoin de prononcer le huis clos.
Mais les défenseurs veulent-ils donner connaissance au jury de quelques passages de livre publiés et non poursuivis, de feuilletons, que l'on peut se procurer pour trois sous, dans les kiosques? Ah non! les lire devant les femmes qui sont ici , dans Tenceinle de la cour d'assises! — M. le président s'y oppose, — et il a raison.
L'affaire est jugée, n'est-ce pas, et vous ne direz pas, — car vous êtes des magistrats consciencieux, — que M. Stock, en éditant Soms-O^s, était de mauvaise foi et a pu se douter un instant qu'il allait commettre un outrage aux mœurs.
Pour l'injure à l'armée, il en est de même. Je ne vous ai montré que trois exemples, pris dans trois librairies. J'aurais pu vous en apporter vingt. Voici donc trois ouvrages pris au hasard, édités il y a deux ou trois ans, qui continuent d'être chaque jour mis en vente, et qui contiennent des passages incomparablement plus durs et plus forts que tout ce qu'on a pu relever dans Sniis-Olfs.
Peut-on prétendre sérieusement que M. Stock, qui avait vu éditer, vendre librement ces livres sans que le Parquet s'émût, pût se douter un instant qu'il allait être poursuivi s'il éditait Sous-Olfs?
Vous répondrez aux questions qu'on vous pose en acquittant jyjme Tresse, parce qu'elle est absolument étrangère au procès, parce qu'elle n'aurait pas même dû paraître dans cette enceinte; en acquittant M. Stock parce qu'il était évidemment de bonne foi lorsqu'il a édité le livre, parce qu'il ne pouvait pas penser qu'il y aurait des poursuites intentées contre lui.
Un verdict d'acquittement s'impose. Je l'attends avec confiance de votre justice.