‹ Sous-offsChapitre 198 sur 199 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

« ... La malheureuse victime, qui avait au début poussé des cris perçants h chaque fois qu'elle retombait, restait alors immobile, étendue sur la couverture, paraissant avoir complètement perdu connaissance. A ce moment-là, les bourreaux parurent se rendre compte do la responsabilité qu'ils encouraient.

(( Est-ce qu'il est mort? disait-on autour de Loisel. S'il est mort, qu'est-ce qui va nous arriver? »

« Le caporal Maunier éprouva le besoin do changer le courant de ses idées trop lugubres, et, répétant l'ignoble farce qu'il avait déjà faite, il s'approcha de Loisel, immobile, en disant : « S'il fait l'imbécile, je vais « Iç réveiller, » et il... s'assit une seconde fois sur lui. C'en fut assez pour que le mouvement instinctif de pitié qui, sous l'empire de la crainte, avait été sur le point de se produire, fût absolument refoulé... »

Et alors, pour s'assurer s'il vit encore, l'un, tirant une épingle, le pique aux jambes, l'autre lui donne un coup de baïonnette dans la tète.

On arrive devant le conseil de guerre. On reprochait à Descaves d'avoir ditde la chirurgie militaire qu'elle était insuffisante; écoutez ceci :

« L'entrée de Loisel, le principal témoin, produit une forte émotion dans la salle. On avait lu, au commencement do l'audience, le rapport médical du docteur Auger, concluant que Loisel était en parfaite santé et apte à continuer son service militaire. La vérité est* que Loisel ne peut se tenir sur ses jambes; qu'un factionnaire a été obligé de le porter sur

une chaise.

« Le rapport du docteur Auger dit que « Loisel est frais, qu'il mange, « boit, digère et dort comme une personne en état de santé normale. »

« La vérité est que Loisel était, lorsqu'il a paru devant le conseil, pâle comme un linge, saisi d'un tremblement nerveux qui faisait peine à voir; les yeux hagards, les mouvements désordonnés, les gestes* obéissant avec peine à la volonté. »

Et savez-vous combien cela coûte pour mettre un homme dans cet état-là?

Le caporal est condamné à un an de prison; les hommes ont de 6 mois à 2 mois. Et l'homme soumis à ce traitement avait été po?idant six mois entre la folie et la paralysie.

Eh bien! attirer l'attention publique sur ces scandales, réclamer leur répression, est-ce commettre un acte répréhensible qui mérite deux ans de prison, ou bien, n'est-ce pas rendre, au contraire, à l'armée, au pays tout entier, un véritable service?

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La réponse n'est pas douteuse, surtout quand je me rappelle que c'est de l'éditeur que je parle et que le seul fait qu'on lui reproche est d'avoir publié ces choses, qui paraissent dans tous les journaux. J'arrive ainsi à la dernière partie de ma défense qui sera très simple et très courte. Ce ne sont pas seulement les journaux qui ont publié de pareils récits.

L'éditeur était-il de bonne foi? Croyait-il commettre un délit? Quel autre moyen de s'en assurer qu'en regardant ce qui se passe autour de lui, ce qui est édité, toléré.

Il a des confrères qui ont publié des romans analogues. Lui-même en a édité. Il a publié de Descaves un autre roman militaire assez violent pour avoir attiré à son auteur un différend avec la Société des gens de lettres.

Descaves lui apporte un deuxième volume; et que constate Stock lorsqu'il parcourt les publications similaires? C'est un de ses confrères qui aujourd'hui publie sous les yeux du Parquet qui ne bouge, un livre intitulé : Dix ans soldat, dont on a dit d'ailleurs beaucoup de bien. Voici pourtant ce qu'on y trouve : c'est l'histoire de l'auteur au régiment racontée par lui-même.

« L'effectif en hommes étant très nombreux au dépôt ou affluaient les recrues, le sou par franc sur l'achat des denrées rapportait environ cinq francs par jour. Jamais je n'avais disposé d'un pareil revenu...

« J'aurais pu recevoir davantage si j'eusse écouté les fournisseurs qui ne demandaient qu'à frauder sur les poids et la qualité des denrées. »

Qui s'exprime ainsi? Est-ce un brigadier d'ordinaire ou une cuisinière qui fait ses comptes?

« Presque tous (il s'agit de soldats) avaient des femmes qu'ils traînaient de garnison en garnison afin de se faire entretenir d'argent et de tabac. »

Vous n'avez pas poursuivi cela; c'est édité chez Hachette, qui a interdit la vente de Sous-O/fs dans les gares !

Voici un autre livre. Il coûte moins cher que celui de Descaves. Le prix n'en est pas 3 fr. 50, mais 50 centimes. C'est le Sl« Chasseurs édité chez Marpon.

Vous vous rappelez un passage de Descaves qui est poursuivi comme contenant une injure à l'armée, parce qu'il y est dit que la nourriture était très mauvaise. Écoutez ce passage du 51» Chasseurs.

Des soldats excitent un de leurs camarades à se plaindre au colonel.

— Attendez un peu, tas de vermines, je m'en vais vous montrer comment ou fait des hommes!

(Page 730.)

Liv. 92.

<( — Dis-y, La Guillaumette, dis-y !

« — Certainement qu' j^y dirai, conclut La Guillaumette.

« Et subitement calmé, il exposa son plan, expliqua qu'étant sûr de parler le premier, vu sa place près de la porte, il dévoilerait le pot aux roses, la qualité de la gamelle, les tripotages du fourrier et du brigadier d'ordinaire avec les marchands de la ville, etc., etc., laissant seulement aux autres le soin de le soutenir. Les hommes, pour mieux écouter, s'étaieilt groupés autour du lit, en bras de chemise, les mains noires, les basanes retroussées au-dessus des sabots, etc. »

Voulez-vous un portrait de sous-officier tracé par le même auteur? c'est un adjudant/:

« C'était une brute dans toute l'acception et toute l'étendue du mot, une brute lâche, idiote et féroce, ne poursuivant qu'un but au monde : faire coucher hors de leurs lits les pauvres diables éreintés ; mettant ses joies et ses ambitions de chaque jour à compter plus d'hommes punis qu'il n'en avait compté la veille. II n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait voir, le soir, à l'appel des consignés, s'allonger devant le corps de garde une ribambelle interminable de prisonniers, en blouse blanche, les sabots aux pieds, la toque d'écurie sur l'oreille. Alors il se frottait les mains, faisait dés blagues, ricanait : « Eh! eh! mes lascars, il « y a du bon pour le chose, ce soir! Attendez un peu, tasde vermines, je (( m'en vais vous montrer comment on fait des hommes. »

Et tout à l'heure, M. l'avocat général, qui prévoyait que nous ferions ces citations, ce qui prouve qu'il les connaissait, vous disait : « Oui, on va vous lire des livres où on a dépeint les souffrances ou les vices de la caserne, mais à côté des misères de la vie militaire, on en expose les splendeurs. » Point du tout. Voici : Au port d'armes, livre écrit par un auteur d'un réel talent, Henri Fèvre, publié chez l'éditeur Charpentier. Je l'ai lu d'un bout à l'autre. Je n'ai pas lu de livre plus triste, plus sombre, plus lugubre.

Je m'excuse de vous faire ces lectures à cause de la crudité des termes, mais il le faut; vous ne trouverez pas dans Sous-offs un passage de cette force-ci :

« Et leur voix de rogomme lui sonnait désagréablement jusque dans les boyaux; leur air de tranche-montagne, d'absolutisme cassant, de négation de l'existence des autres lui alcalisait le sang, lui absinthait la chair, dans une tension répulsive, à les vomir.

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« Oui, il les avait tous quelque part, dans le cul, parbleu! le capitaine d'abord, ce grand automate roux, à la tête de bois, au corps d'empalé, aux gestes d'empaillé, toujours botté et rongeant sa moustache en brosse, ce poseur à l'anglaise, sec comme un grêlon, marchant sur des tibias à ressort, et qui, de sa voix monosyllabique, présidait à la torture des hommes, l'organisait méthodiquement, subitement rageur s'il voyait une minute perdue à s'éponger le front. Quel mépris du soldat, glacé, transcendantal, un dédain d'homme d'essence supérieure, de blanc à nègre !

« Dècre était un joli spécimen d'officier, lui qui passait son temps, quand il ne pouvait tracasser les soldats, à courtiser, avec des airs poétiques et des manières de salon, des putains discordantes, rebuts des concerts des grandes villes, qui braillaient dans les cafés borgnes; un joli spécimen, oui, moitié grec, aux trois quarts frauduleux et tout moisi de dettes!

« Dans le cul aussi, ce sous-lieutenant, ce blanc-bec, gros comme une puce, à tête de vierge qui a mal au veritre, harcelant de sa voix aigre de poupée la méchanceté des adjudants, détachant les commandements comme des pichenettes, d'une voix de fausset grêle, sans rien de mâle qui pousse malgré eux et joyeusement les hommes en avant, remués pourtant par ce cricri, il le fallait bien, en masses vaguement honteuses d'un commandement si débile. Et avec cela mauvais comme la gale. »

Voilà pour les officiers. Au tour des sous-officiers, maintenant :

« Dans le même tiroir, les adjudants, officiers avortés, partis de très bas, ayant l'insolence des parvenus, la frénésie imbécile de leur autorité, jaloux des supérieurs devant qui ils se couchent, et se rattrapant sur l'inférieur, enragés de se trouver dans un cul-de-sac, gardes-chiourmes interlopes, trop au-dessus du soldat, trop au-dessous de l'officier, couvant la rancune de leur misère galonnée, vils conducteurs d'hommes chargés des basses besognes par la complicité des officiers, heureux, sans s'inquiéter des moyens employés, de trouver tout façonné sous leur main ce troupeau d'hommes abêtis à obéissance muette et passive. Oui, Guerbert les avait dans le cul, Barisoni, le Corse, donneur de coups de plat de sabre, brigand des maquis, élu chien de quartier; et Saraillon, ce caniche hydrophobe, dont le nasillement d'orgue de Barbarie accompagnait les pas gymnastiquès; et le sergent Lacassègne, l'empoigneur d'hommes, qui vous secouait comme un torchon, tyranneau hypocrite, et vous dévalisait comme un voleur; et le caporal Vimeux, ce polichinelle au sourire vénéneux ; et le colonel, le dompteur, plovant nn réuim ■»n( sons

sa cravache, insultant par sa rotondité impérieuse de pacha, et qui donnait le diapason de l'engueulade... et toute la boutique. »

Ce n'est pas tout. Écoutez cette dernière citation :

« — Je ne sais pas où on rencontre de ces gens-là, des voleurs et des maquereaux; si c'était dans le civil, ce serait au bagne depuis lomgtemps,

« — Bien sûr, ils seraient mieux là qu'ici à nous emmerder, appuya Souladie, qui ne trouvait décidément pas d'autre mot à dire.

« Gapoulade émit son opinion avec sa philosophie ordinaire et son sourire d'écureuil. Lesadjudantscausaientla misère des soldats, toujours à la caserne, à les houspiller, et abattaient tout le travail des officiers, plus salement peut-être, ce qui n'était pas peu dire.

« — Il faudrait flanquer à l'eau toute cette canaille-là, ricana férocement Souladie; ah! merde ce qu'on rirait!

«Et il se tordit.

«Guerbert se taisait et tendait son quartà Gapoulade pour avoir du vin. Le caporal d'ordinaire, toujours béant, conservait son air de cruche ébréchée.

« — Les foutre à l'eau, reprit Gampeil, pas la peine; autant des punaises, on en tue des cent et des mille et ça en grouille le double après. Jamais on ne détruira cette engeance de crève-la-faim, de rien du tout : ça n'avait pas de pain chez soi, et ça le prend de haut avec le soldat, ça joue à l'officier; c'est plus bête que le petit doigt de mon pied gauche et ça se donne des allures de prince, comme l'adjudant de boxe. Des princes! ce n'est pas sur le trône qu'il faudrait les foutre, mais dessous, dans les chiotes.

« Souladie se tordit de nouveau, enthousiaste.

« — Dans la merde, cest ça, dans la merde!

« Mais il avait aussi son histoire à raconter. Le tambour-major, on le connaissait, un petit salaud, maigre comme un échalas, un sale type ! Et Souladie serrait le poing, ne trouvant pas les mots. Un sale type qui battait sur les hommes comme sur des tambours. 11 était marié, oui, et il empruntait de l'argent aux râcle-marmite qui en avaient, pour payer des putains, et jamais il ne le rendait. Il devait bien trois cents francs à l'école des tambours, et il levait les punitions pour de l'argent, et en donnant exprès des punitions par calcul. Ah! merde, c'était du propre!

« 11 posait pour l'incorruptible, ce qui ne l'empêchait pas de trafiquer innocemment, comme les autres, sur les bons de tabac et l'eau-de-vie. Il étalait de la paternité pour les soldats, tout en les rudoyant sans vergogne. Il n'avait d'indulgence que pour ses bureaucrates, les laissant

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