‹ Sous peine de mort!Chapitre 1 sur 27 · LE MANDATAIRE · texte numérisé non relu

LE MANDATAIRE

Un soir de mai, à six heures, au coin de la douzième avenue et de Broadway, à New- York, les entrailles de la terre semblèrent s’ouvrir et dégorger un flot d'hommes et de femmes, à la mine fatiguée, qui se dispersèrent aussitôt dans toutes les directions.

C’étaient les employés de la grande maison de nouveautés F. Steward, qui avaient fini leur journée ; la règle absolue de la maison était que tous ceux qui recevaient un salaire, aussi bien les chefs de rayon et les élégantes

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dames vendeuses que les garçons de recettes et les hommes de peine, devaient descendre dans les sous-sols pour signer la feuille de présence, devant un détective particulier et remonter ensuite par un étroit escalicr pour, de là, gagner une rue latérale, par une sorte de porte de service.

Le grand portail aux panneaux vitrés, donnant sur la principale avenue, ne devait pas servir aux abeilles travailleuses de la ruche, mais aux gais papillons de la mode qui les faisaient vivre.

Le dernier à sortir fut un jeune homme vêtu d’un complet rapé, dont la coupe ne semblait pas américaine. On eût dit qu’elle portait la marque déjà ancienne d’un bon faiseur de Bond Street ; mais, certainement, cela ne venait pas d’un de ces « décrochez-moi ça »

où les employés de New-York vont se renipper.

Une expression de colère se lisait sur la figure du jeune homme lorsqu'il apparut à la lumière, expression qui s’effaça bientôt pour faire place à un rire silencieux.

Le détective attaché à la maison, ayant remarqué le gonflement d’une poche, venait de le fouiller et avait négligé de lui faire des excuses en découvrant que la grosseur n’était autre chose qu’un paquet de sandwiches immangeables que le jeune homme se proposait de présenter à sa logeuse pour lui faire affront.

Sa rancune ne dura pas longtemps. Qu’était ce détail dans une tourmente qui, dans le cours d’une année, avait fait d’un officier d’un des plus brillants régiments de la cavalerie anglaise, un petit employé mal payé d’un magasin de nouveautés américain ?

Il y avait douze mois à peine, Charles Hanbury faisait des parties de polo et de gimkana dans le nord de l’Inde, mais des dépenses extravagantes avaient bientôt amené la ruine. Sa famille s’était lassée de le repêcher ; alors il avait quitté l’armée, il était venu aux Etats- Unis avec la pensée de se refaire dans les plaines de l’Ouest. Mais, la déveine s'étant attachée à lui, une chute du haut d’une passerelle, au cours du voyage, l’avait laissé boi-

teux, et la crainte de mourir de faim l’avait contraint à accepter ce poste peu glorieux.

Ses fonctions consistaient à additionner des colonnes de chiffres représentant les tickets de vente : elles n’avaient qu’une minime importance et il était payé en conséquence.

Il touchait 8 dollars par semaine et en dépensait 5 pour sa pension.

__ Remontant la dixième avenue, il tourna le

coin de Bowery pour suivre le chemin ordipaire qui le conduisait chez lui par le grand pont de Brooklyn ; le tramway étant au-dessus de ses moyens, il faisait toujours la route à pied, aller et retour, et c’était une de ses rares distractions d’étudier la vie cosmopolite de ce quartier grouillant et sordide qu’il ävait à traverser.

I] riait encore de l’air penaud du détective, quand ses yeux s’arrêtèrent sur une étiquette à la devanture d’un magasin de chaussures à bon marché. « Trois dollars la paire ». Cette annonce provoqua un douloureux soupir chez un homme qui avait payé et, hélas ! devait encore un nombre égal de guinées pour une

paire d’escarpins, au temps de sa splendeur mondaine.

Je ne pense pas qu’ils me vendraient une demi-paire, car c’est tout ce que je peux faire, murmura-t-il en se détournant de cette camelotte et, dans ce brusque mouvement, il heurta du coude un passant. La victime, un gros homme blond en redingote légère et en chapeau panama, s’arrêta d’un air mécontent.

— Je vous demande mille pardons, dit le coupable poliment ; j'étais si absorbé dans mes réflexions que j'avais oublié qu’il faut surveiller ses mouvements dans Bowery.

— Vous êtes Anglais, répliqua l’autre, d’un air adouci. Moi aussi. Pas besoin d’excuses.

En ma qualité de compatriote en pays étranger, permettez-moi de vous offrir un rafraîichissement. Autrement dit, entrez boire un verre dans cette taverne.

Après un léger mouvement d’hésitation, M. Hanbury se laissa persuader. Ce retard allait lui coûter son souper à son boarding house, mais les distractions se faisaient rares sur son chemin et un verre de whisky « à

l’œil » était bien tentant. Oui, voilà où il en était ! Le gros Anglais ne semblait pas homme à compter sur une semblable politesse en retour de la sienne. Pour être juste, Hanbury ne cédait pas seulement à un vague désir de boisson, mais aussi à un sentiment patriotique que l’accent cockney de l'inconnu avait éveillé en lui.

La pièce brillamment éclairée, dans le sous-sol où ils descendirent, était presque vide à ce moment de la soirée. Une plantureuse Hébé vint leur apporter leur consommation et parut froissée de n’être pas invitée à boire avec eux. L’étranger se mit alors à observer son hôte avec tant d’insistance que celui-ci ne put s’empêcher d’en rire.

— Vous me regardez de près, observa-t-il avec une nuance de mécontentement.

— De très près. Mais il n’y a pas d’offense j'espère. Je voudrais savoir votre nom, si vous n’y voyez pas d’inconvénient,

— Hanbury — Charles Hanbury. — Et vous ? demanda le jeune homme, calmé par le ton conciliant de l’autre.

=— Appelez-moi Jevons, dit le gros homme.

Maintenant, dites-moi, Monsieur Hanbury, je ne veux pas que nos relations commencent par un malentendu. J’avoue que je me suis arrangé pout être heurté par vous, afin d’avoir l’occasion de vous parler. Voilà une quinzaine de jours que je vous ai remarqué comme un Anglais et un gentleman. Depuis ce moment, je vous ai vu passer chaque jour le long de la Bowery. J’ai besoin d’un Anglais qui soit en même temps un gentleman, pour une affaire qui lui rapporterait une petite fortune.

— Je ne pense pas que vous ayez pu me prendre pour un capitaliste, dit Hanbury en regardant ironiquement ses vêtements rapés et ses chaussures éculées. Croyez-moi, je suis un gentleman très décavé ; mais enfin ma noblesse subsiste et je suis prêt à en tirer parti commercialement, si c’est là ce que vous entendez.

M. Jevons vida son verre d’un trait et ne dit plus un mot jusqu’à ce qu’on les eût servis de nouveau. Alors, approchant sa chaise,

il sortit un portefeuille d’où il tira cinq billets de 100 dollars.

— Avant de sortir d'ici, je vous remettrai ceci pour vos menus frais, si nous nous entendons, dit-il en observant l'effet produit par cette exhibition sur la figure de l’autre. Satisfait par l’expression de convoitise qu’il lut dans ce regard fatigué, il devint plus communicatif.

— Ïl y a un certain risque à courir, mais il n’est pas bien grand ; si le coup réussit, vous serez remis d’aplomb, vous emploierez une partie de cet argent à payer votre passage pour l’Angleterre sur le prochain steamer et vous en recevrez davantage à votre arrivée.

— Mon cher ami, vous m’avez l’air d’une sorte d’Aladin. Si vous saviez l’existence que j'ai menée ici, sans avoir même le courage d’y mettre fin, vous ne douteriez pas de ma réponse, répondit Hanbury plus curieux qu’inquiet de savoir ce qu’on attendait de lui. Ah! lâcher cette maison de nouveautés ! Retourner en Angleterre avec de l’argent en poche et de l’argent en perspective ! Il semblait à l’ex-

officier de cavalerie que, pour réaliser ce rêve, il aurait volé les diamants de la couronne et il ne s’en cacha point.

— Alors, vous êtes mon homme, conclut M. Jevons. Ce n’est pas très régulier, ce que nous voulons faire, mais ce n’est pas du vol avec effraction : il s’agit de faire passer un certain papier admirablement imité. Est-ce trop raide pour vous ?

Hanbury fit la grimace, mais répondit sans hésiter :

— Participer à un faux n’est pas le chemin que j’aurais choisi pour arriver à la fortune ; mais les mendiants... Vous connaissez le proverbe. La société ne s’est pas montrée si tendre pour moi et je ne vois pas pourquoi Je prendrais son parti. Oui, je marcherai et si je suis pincé, j'irai casser des pierres à Portland. Cela vaudra autant que d’aligner des chiffres dans un sous-sol. Donnez-moi quelques détails, Monsieur Jevons, et je tâcherai de m’en tirer avec toute l’adresse que j'ai reçue du ciel.

— Vous aurez des détails, dit l’autre.

Puis il s'arrêta et eût un petit rire nerveux.

— Comprenez-moi bien. Je ne suis qu’un intermédiaire dans cette affaire, et nous voici arrivés au seul point ingrat de ma tâche. Il n’est pas dans mon caractère d’user de menaces, même dans un entretien privé. Pourtant, d’après mes instructions, je dois le faire avant de vous en dire plus long.

Le chenapan était visiblement ennuyé.

Hanbury, avec l’aisance des gens de sa classe, le rassura.

— Allez donc ! je devine ce que vous avez à me dire. Ce qui m'attend si je manque à ma promesse, n’est-Ce pas ?

— Jevons fit signe que oui et, approchant son visage où perlait la sueur :

— C'est une très grosse affaire, murmurat-il, qui demandera beaucoup d’argent et une organisation disposant d'énormes ressources.

Je ne donnerais pas cher de votre vic si, après avoir reçu nos confidences, vous veniez à nous lâcher. Eh bien! voulez-vous les recevoir à ces conditions ou faut-il nous dire adicu ?

Hanbury tendit une main impatiente vers les billets.

— Veuillez satisfaire ma curiosité, dit-il, et donnez-moi ceci. J'accepte vos conditions. Ma vie est sans valeur pour moi ici-bas. Pourtant, si mauvais que je sois, je ne suis pas homme à lâcher pied. Si jamais je le fais, veuillez me faire mon affaire le plus humainement possible.

— Alors, voici la chose, murmura Jevons dans l’oreille de l’autre. Il s’agit de faire passer de faux bons du Trésor américains à la Banque d’Angleterre pour une valeur de trois millions — trois millions de livres, pas de dollars, entendons-nous. — Vous vous rendrez en Angleterre par le Saint-Paul qui partira pour Southampton après-demain. À votre arrivée à Londres, vous irez trouver M. Clinton Ziegler, à l’hôtel Cecil. C’est notre chef, il vous donnera ses instructions définitives pour la partie du plan qui vous concerne.

Vous verrez qu’il sait payer généreusement.

— J'aurai grand plaisir à faire la connaissance de M. Zieglet, répliqua Hanbury en cin-

pochant les billets de bânque que l’autre lui tendait. Aurai-je le plaisir de votre compagnie pendant la traversée ?

— Je crains que non. C’est ici que j’ai à faire, dit Jevons. Et puis... je dois vous dire que c’est plutôt malsain pour moi, là-bas.

Cette confession fut accompagnée d’un clignement d'œil qui amena chez son compagnon la conviction qu’il appartenait à la classe des criminels. Son nouvel ami, son « copain », comme il devait l’appeler maintenant, le jugeait évidemment digne de recevoir ses confidences personnelles.

Après une nouvelle tournée, ils sortirent et se séparèrent, Hanbury reprenant son chemin vers Brooklyn. Il se retourna brusquement à plusieurs reprises pour voir s’il était suivi, mais l’homme au panama était invisible, d’où la conclusion évidente que le rusé compère avait déjà su découvrir son domicile aussi bien que la maison qui l’employait, avant d'entamer cette délicate affaire.

En traversant le large pont, tout grouillant de monde, l’ex-hussard s’abandonnait à la

douce joie de sentir de nouveau de l’argent dans sa poche. Ce n’était pas encore grand’chose et c'était dépensé d'avance pour ses frais de voyage et pour remonter sa garderobe. Mais c’était le gage d’une plus forte somme à toucher ; c’était le viatique qui devait ramener l’exilé dans son pays natal — aux dépens de son honneur, peut-être ? — Eh bien, soit. Qu'’était l’honneur pour un commis de nouveautés, à huit dollars par semaine ? Deux ans auparavant, il aurait sans doute pensé autrement, il tenait encore à l’honneur ; il n’y tenait plus maintenant que le monde était contre lui.

Arrivé à son misérable boarding-house, il monta à sa chambre, sous les toits, sachant bien qu’il avait manqué son souper de hâchis de bœuf et qu’il était trop tard pour aller le réclamer dans la salle à manger. Son aire, tout en haut de la maison était flanquée d’un côté par la chambre d’un cocher allemand, de l’autre par celle d’un porteur irlandais.

Le mobilier se réduisait à un lit et à une

table de toilette.

Sur la toilette, il trouva un télégramme à lui adressé, le premier qu’il eût reçu depuis son séjour en Amérique. Sa main tremblait un peu en l’ouvrant, mais elle trembla bien davantage quand il lut ces mots fatidiques.

« Votre oncle et votre cousin ont été tués dans un accident de chemin de fer. Revenez de suite en Angleterre, J’ai câblé à Morgan de vous ouvrir un crédit de mille livres.

« PATTISONS. »

Les Pattisons étaient les sollicitors de Ja famille et celui qui, quelques instants auparavant, s’était nommé lui-même Charles Hanbury, savait maintenant que la prochaine édition du héraldique Debrett le désignerait comme « Charles Auguste Trevor Fitz-Roy Hanbury, septième duc de Beaumanoir », avec un revenu de deux cent mille livres par an.

— Et il était lié, sous peine de mort, avec la bande qui allait passer de faux bons à la Banque d'Angleterre |

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