LE DANGER CONJURÉ
Greville Nugent se retira avec précaution de son poste d’observation. Il avait besoin de considérer la situation avant d’agir. Devait-il prévenir la police ? Mais que saurait-il de plus sur les desseins de Casseroni? Cet alignement de chaînes et de colliers de fer dans les profondeurs de la cale, donnaient à son imagination de sinistres visions, mais il n’y avait là aucune preuve, sinon la présence d’un homme enchaîné. |
Au moment où il mettait le pied sur la pre-
mière marche de l’escalier pour remonter, il vit que la retraite lui était coupée ; quelqu'un descendait et il n’eut que le temps de s’effacer dans un angle obscur où sa présence était invisible.
Le nouveau venu écarta le rideau et appela « capitaine Garmault ».
Une voix lointaine répondit et bientôt quelqu’un remonta des profondeurs de la cale.
— C’est vous Crawshäy, le Comte m'avait prévenu que vous deviez revenir à bord.
Greville avait reconnu la voix de l’homme grêlé.
— Oui, le Comte vous fait demander quand vous comptez partir, maintenant que la jeune fille a été trouver Nugent et lui a sans doute tout raconté à propos de l’affaire du cab.
— Dont j'étais le cocher, dit Garmault avec un gros rire. Eh bien, ce n’est pas ma faute si cette jeune personne n’est pas en ce moment confortablement logée dans une de ces cabines. Ah ! si je n’avais pas été dérangé au moment !.….. |
Greville respirait péniblement. À deux pas
de lui il voyait son assassin ; et cet homme était un Anglais! |
— Eh bien, quand partez-vous ? redemanda Crawshay.
— Demain, à la première heure. L’équipage ne viendra à bord qu’au dernier moment. Vous savez qu’ils ont eu de la besogne en ville. Inutile qu’ils montrent trop leurs vilaines figures par ici.
— Et vous croisez sur la côte d’Essex ? m’a dit le Comte.
— Oui, c’est là que nous devons prendre la « cargaison », répondit Garmault, et ce mot devait avoir un sens caché, car les deux hommes partirent d’un sinistre éclat de rire.
Cet éclat de rire décida Greville : à tout prix il fallait qu’il parlât à l’homme enchainé dans la cale. La croisière indiquée pour le steamer était en face des marais d’Essex qui avaient été choisis pour la construction du dirigeable. |
Les deux hommes se séparèrent bientôt.
Garmault redescendit dans la cale, et Craw-
shay remonta sur le pont où il devait avoir sa couchette dans le deck-house.
Greville laisse passer quelques minutes ; puis, n’entendant plus rien, il se hasarda à remonter à son tour jusqu’à ce que ses yeux fussent au niveau du pont ; il n’y avait plus personne en vue. Crawshay devait être couché.
Greville s’avança donc jusqu’à la passerelle, puis, faisant volte-face, comme s’il venait d'arriver, iltoussa bruyamment. Ce qu’il avait prévu arriva ; Crawshay parut aussitôt à la porte de la cabine et lui demanda ce qu’il faisait là.
— Est-ce qu’on pourrait s’engager comme chauffeur ici? demanda Greville avec l’intopation des gens du peuple.
— On ne prend pas d’inconnus, répondit l’homme rudement, en examinant Greville de si près que celui-ci se félicita de l’obscurité grandissante.
— Allons, je n’ai plus qu'à me jeter à l’eau, ditil d’un ton désespéré en se dirigeant de nouveau vers la passerelle. La police est à mes trousses.
— Un instant, l’ami, lui cria Crawshay.
Nous pourrions peut-être nous entendre. Quel genre de crime pratiquez-vous ? Avez-vous une spécialité ?
Greville revint sur ses pas et lui glissa dans l’oreille.
— Âvez-vous entendu parler de l’affaire de West Drayton, sur la voie ferrée ?
L'autre sursauta et le regarda avec un mélange de respect et d’admiration. L’avantveille, en effet, une dame avait été poignardée en chemin de fer et ses bijoux volés par un malfaiteur inconnu.
Greville trouva utile de se faire passer pour ce malfaiteur.
— Allons, vous êtes un frère; je ne veux pas vous laisser dans l’embarras ; j’y ai été moi-même, je sais ce que c’est! je vais parler de vous au capitaine. Attendez-moi là.
À peine eut-il disparu, que Greville alla jeter un coup d’œil aux machines, du haut du pont. Une rapide inspection lui fit voir une machinerie superbe, à triple expansion, qui aurait pu suffire à un transatlantique ; déci-
dément, il ne fallait pas juger la capacité de marche du « Sheikh » à son aspect extérieur.
Au moment où il revenait à sa place, Crawshay reparut suivi de Garmault, qui sembla tout heureux d’avoir une pareille recrue.
— Je n’ai pas de poste de chauffeur libre, dit-il à Greville, mais je ferai mieux. Vous serez le steward. C’est vous qui veillerez sur les passagers, si par hasard nous en recevons, et il échangea un sourire avec Crawshay.
Greville remercia sans phrases, comme il convenait au personnage qu'il faisait et suivit Crawshay dans le deck-house où se trouvait encore une couchette vide.
— Et maintenant, Crawshay et moi nous allons à terre, où nous passerons la nuit à riboter, dit Garmault. Je ne pense pas que vous ayez envie de déserter le poste et de montrer votre vilain museau à la police. Je vais dire à Glou-Glou que vous êtes des nôtres.
Greville, resté seul, dut bientôt renoncer à son idée de communiquer avec le prisonnier
par l’escalier. L’horrible nègre était sans cesse sur les marches, l’œil au guet, et, vers minuit, il s’étendit au pied de l’échelle, bloquant entièrement l’entrée. |
— Que faire ? passer par le panneau ?
Greville s’y résolut aussitôt. Ce panneau était recouvert d’une sorte de toile goudronnée, maintenue solidement par des cordages.
Impossible de les défaire, mais on pouvait les couper. Rampant jusque-là, il commenca l’opération, mais il la trouva plus difficile qu'il n’avait prévu. Son petit couteau de poche ne faisait pas grande besogne et la crainte d’être surpris le forçait souvent à s’arrêter.
Enfin, vers le lever de l’aurore il était arrivé à enlever la toile goudronnée sur trois côtés du panneau. Soulevant celui-ci, il chercha, en tâtonnant, la poulie, saisit la corde et se laissa glisser. Il était dans la cale, tout au fond ; l’obscurité était complète ; il n’osait pas frotter une allumette ; heureusement, Île faible bruit d’une respiration régulière lui parvint ; se dirigeant à tâtons vers le dor-
meur, il promena ses mains avec précaution tout autour de lui jusqu’à ce qu’il sentiît sous ses doigts une chaîne, puis un corps humain.
Le dormeur poussa un faible grognement.
— Au nom du ciel, ne faites pas de bruit, lui dit Greville à l’oreille ; je suis un ami, je viens vous sauver. Pourquoi êtes-vous ici ?
Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Meeking, employé à l’Agence Coyne. J’ai filé de trop près le capitaine de ce navire. Voilà pourquoi je suis ici.
Ainsi le pauvre garçon n’avait pas manqué de parole après tout; il expliqua que, sous menaces de mort, il avait dû écrire à son patron sa lettre de démission.
— Comment est maintenu ce collier? demande Greville.
— Par un cadenas. C’est le nègre qui a la clef sur lui, répondit le prisonnier.
— YŸ a-t-il un instrument quelconque près d’ici ? |
— Oui, il y a une hachette dans le coin, derrière vous. |
Greville s’en empara et guidé par la lueur
venant de l’ouverture de l’escalier, il eut bientôt fait de découvrir le nègre étendu en travers des marches et de le frapper à la tempe d’un violent coup de son arme. Celuici n’eut qu’un soubresaut, puis resta sans mouvement.
Greville s’empara de la clef et revint libérer le prisonnier, mais il eut toutes les peines du monde à faire remonter l’échelle à cet homme affaibli par le manque d’air et de nourriture.
Il y parvint enfin et vers six heures du matin ils étaient assis dans un bar, en face l’un de l’autre, seuls consommateurs à cette heure matinale.
— Par le ciel! Monsieur, dit Meeking, reprenant ses forces devant un verre de brandy, vous avez fait une grande chose en me tirant de là. Je ne parle pas pour mon compte, ce n’est rien. Mais il s’agit des ministres de Sa Majesté, peut-être du Roi lui-même.
— Que voulez-vous dire, demanda Greville tout saisi ?
— Jls ne se gênaient pas pour parler de-
vant moi, puisqu'ils croyaient me tenir ; j’ai compris que le comte Casseroni est le chef d’une bande internationale. Ils se proposent de s’emparer des personnages illustres du royaume, grâce à ce voyage en ballon, d’aller rejoindre le steamer, et une fois ceux-ci prisonniers à bord, de les rançonner. Casseron!i a quatre de ses hommes parmi les constructeurs du dirigeable. Ils auraient été armés ; l’inventeur aurait été éloigné au dernier moment.
— Casseroni devait-il être du voyage ?
— Non, il devait rester à Londres comme intermédiaire pour le paiement des rançons.
Greville grinça des dents.
— Ecoutez, Monsieur Meeking, dit-il, nous avons autre chose à faire qu’à bavarder dans un bar. Vite, un cab, et à Scotland-Yard ?
Mais le cab ne se trouva pas sur le moment.
L'officier de police, un subalterne, en voyant dans Meeking un « policier d’agence privée », ne mit aucun empressement à aller prévenir son chef, lequel n’arriva qu’à 10 h. Le temps de les écouter, de téléphoner à la
police locale de Poplar, de donner des ordres pour s’opposer au départ du « Sheikh » et arrêter tout le monde à bord, il était plus de midi ; et l’on apprit alors que le steamer était sorti le matin même avec la plus grande précipitation et les signes d’une complète confusion à bord.
— Voyons, Monsieur Nugent, dit l’officier de police, vous fréquentez les réunions où peut se trouver le comte Casseroni. Il y a en ce moment une Garden-Party à Glade Royal.
Se trouve-t-il sur la liste de Lord Sturminster ?
— Oui, vous le trouverez là, si... il y est encore, répondit Greville, sèchement.
Mais, comme nous l’avons vu, Garmault avait risqué sa dernière carte pour prévenir à temps son chef; la police arriva vingt minutes trop tard. Le comte Casseroni et son lieutenant étaient partis pour une destination inconnue.