GARDEN-PARTY CHEZ LE PREMIER MINISTRE
Dans le parc de Glade Royal, la magnifique résidence de Lord Sturminster, se pressait l’élite du monde politique et fashionable.
Quoique à peine à plus d’une heure de voiture de Hyde Park, le château féodal, avec son avenue d’ormes de plus d’un kilomètre de long, et ses magnifiques ombrages, était bien la retraite idéale pour un homme d'Etat, aspirant au repos et voulant fuir l’atmosphère fiévreuse de Westminster.
Le premier Ministre ne passait que bien
rarement la nuit dans sa demeure officielle de Downing Street.
Mais aujourd’hui il n’était pas question de
caline ni de repos. L’appel des grives dans les taillis de chêne était remplacé par la musique des Life Guards : c’était un brillant vaet-vient de beautés mondaines, de diplomates, de pairs, de célébrités de toute sorte ; sur la pelouse, en face de la maison, le roi se promenait en long et en large avec son hôte.
Lady Sturminster, presque toujours souffrante, était fort bien remplacée par sa fille unique, Lady Gladwyn, qui faisait les honneurs, avec un mot aimable pour chacun. Elle se trouva, à un moment, auprès de Sir Mark Rainsford, qui avait l’air si préoccupé, qu’elle craignit un instant qu’il ne se déclarât. Aussi détourna-t-elle de suite son attention en lui demandant quel était ce Monsieur à qui parlait le comte Casseroni.
— C'est M. Stenhouse, répondit Sir Mark, l’inventeur du dirigeable, qui doit faire son premier voyage demain. C’est un jeune homme de grand mérite.
—— Voulez-vous me le présenter? J’aime tant à connaître les gens intéressants.
Ils se dirigèrent vers l’endroit de la pelouse où le noble Italien et son jeune protégé étaient en conférence.
La présentation faite, Lady Gladwyn posa quelques questions aimables à l’inventeur.
— Tout est prêt, répondit Philippe en rougissant de plaisir comme un écolier. Puis-je vous demander, Lady Gladwyn, de vouloir bien honorer de votre présence les essais qui se feront demain? Sa Majesté viendra et peut-être fera-t-elle une ascension. Grâce au comte Casseroni, j’ai des aides très au courant et il n’y a aucun danger à craindre.
— Je dois être du voyage avec quelquesuns de mes collègues du Cabinet, ajouta Sir Mark. Ce sera une expérience intéressante pour vous, si vous ne craignez pas de vous confier à l’atmosphère.
— Certainement j'irai, si vous avez encore une place, répondit gaiement Lady Gladwyn.
Philippe expliqua que le ballon pouvait
porter vingt personnes et qu’il n’y en avait qu’une douzaine d’inscrites.
— Bravo ! s’écria Casseroni qui s’était effacé poliment pour la présentation. « La jeunesse au gouvernail et la beauté à la proue. » Mais le ballon n’est pas baptisé encore.
Pourquoi ne pas le nommer le « Gladwyn », en l'honneur de notre hôtesse ?
Sir Mark Rainsford déclara l'idée excellente.
— Et qui aura l’honneur d’être parrain avec Lady Gladwyn, demanda M. Leicester Colfax, en venant se joindre au groupe ?
— Ah ! vous voilà, Monsieur Colfax, dit la jeune fille en évitant de répondre à la question. Donnez-moi votre bras et faisons un tour ensemble. Il y a un siècle que je ne vous ai VU.
Colfax aurait préféré rester, car on discutait maintenant sur les derniers préparatifs du voyage aérien. Il était de plus en plus inquiet maintenant qu’il avait reçu les confidences de Greville Nugent.
— Je suppose que Greville ne viendra pas aujourd’hui, demanda-t-il ?
— Non, certainement ; il est sans doute chez lui en conversation avec la jeune fille que j'ai rencontrée au pied de son escalier, l’autre jour, dit Lady Gladwyn, avec une amertume qui eût amusé Colfax dans un autre moment.
— Saviez-vous que cette jeune fille a presque risqué sa vie pour apporter à Greville, qu’elle ne connaissait pas, des renseignements de la plus haute importance pour lui au sujet de l’agression dont il a été victime ?
— Ah! vraiment? Jé suis désolée d’avoir jugé si légèrement ! Dites-moi qui on soupçonne ?
— Je ne puis vous le dire encore ; mais je suis un peu inquiet pour Greville ; il n’est pas rentré chez lui et on ne sait où il est.
— Que dites-vous là, Monsieur Colfax ? s’écria la jeune fille avec émotion. Ne pouvezvous faire aucune démarche pour le retrouver? Allons rejoindre M. Stenhouse et ces Messieurs. Nous apprendrons peut-être quelque chose.
— Oui, mais ne dites rien et observez seu-
lement la physionomie du Comte au moment où je poserai la question suivante à Stenhouse : si, parmi les passagers du ballon, doit se trouver un homme au visage grêlé.
Mais à peine avaient-ils fait quelques pas dans la direction du groupe, qu’on vit un valet de pied à la livrée de la maison escortant un homme de haute taille, mal vêtu, qui s’approcha de Stenhouse en le saluant respectueusement, lui dit quelques mots et se retira de la même façon.
— Mais, Monsieur Colfax, murmura Lady Gladwyn, quelle coincidence extraordinaire | N'est-ce pas là l’homme auquel vous pensiez ? Voyez son visage grêlé.
— Oui, je l’ai remarqué; avez-vous vu aussi qu’en passant il a fait un signe au Comte ; tenez, voilà le Comte qui prend congé.
Un instant après, on entendit sur la route qui longeait le mur du parc le passage d’une automobile lancée à toute vitesse.
— Voilà quelqu’un de bien pressé ! remarqua Sir Mark Rainsford.
— Je sais bien qui c’est, dit Philippe Stenhouse. Au bruit qu’elle fait je reconnais la 40-chevaux du comte Casseroni ; elle donne tout ce qu’elle peut.
Il fallait que le danger fût bien pressant pour que le Comte quittât la fête aussi brusquement et que son complice (car c’était bien lui) eût osé venir l’y chercher, au risque de se faire reconnaître et arrêter sur-le-champ.