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QUAND LEON XIII MOURRA

Si Léon XIII mourait demain, il y aurait dans la haute prélature une grande joie. Les statues de Marforio et de Pasquino n'existent plus à Rome pour recevoir sur leurs socles les lazzi du peuple. Mais les laz2i volent dans les bouches romaines et le Pape n'est pas épargné.

Léon XIII a tué dans son cœur les sentiments humains comme d'autres tuent les hommes dans les rues sombres. Un fait étonnant s'est passé l'an dernier : le Pontife avait près de lui un monsignor Boccali, son fils adoptif, une fleur de Pérouse, venue d'exil avec le Pape. La pensée de Boccali était la pensée du vieillard. Une seule chose divi-

sait parfois ces deux hommes unis : c'était la présence au Vatican de la mère de Boccali, vieille, infirme et adorée de son fils. Le Saint-Père trouvait que cette affection prenait du temps à son ami.

Boccali est mort, il y a quelques mois. Il était au même étage que le Pape. Ce serviteur s'est éteint sans avoir reçu la visite de son maître. Léon XIII a interrompu son travail devers latins pour envoyer une bénédiction écrite. Après quinze jours, la vieille mère a été renvoyée sans un secours. Les amis du défunt ont dû se cotiser pour payer à Tinfirme le voyage de Pérouse.

La générosité avait fait la popularité de Pie IX. Son successeur n'a pas la main royale, et les prélats ne peuvent pardonner à un maître dont ils vivent maigrement.

De plus, Léon XIII est un conducteur d'hommes, et il a la main dure. Il fait des combinaisons sans se demander s'il ne marche pas sur des nerfs.

Enfin, à force d'habileté, il a échoué partout : en Irlande, en Pologne, en Allemagne, en Espagne et dans cette France oii il a feint des sentiments républicains, pour faire tomber les fondateurs, de la République.

Ces raisons, et d'autres, feraient de la mort du Pape une fête catholique. Mais la politique ne perdrait pas ses droits.

— cf Si Léon XIII mourait aujourd'hui, nous aurions toutes les chances du inonde pour avoir un Pape de la Tri pie- Alliance. »

Ceci était murmuré par un vieux prince de rÉglise, débris fatigué des luttes de l'ancien règne, qui causait l'autre soir, assis à l'ombre des épaules de la marquise S...

Sans s'étonner à l'étonnement des auditeurs, le vieillard continua et dit ceci :

— « Depuis que Léon XIII, malgré son âge vénérable, s'est mis à jouer près du gouvernement français le rôle de charmeur pieux, la Triple- Alliance couve un Pape futur qui ne doit pas mourir dans l'œuf comme Léon XIII, lui, a échappé à la bavette.

*La France, au contraire, ne songe pas à unir ses forces cardinalices à celles de l'Espagne, de l'Angleterre, de l'Amérique et des cardinaux mécontents parmi les Italiens.

Les papes prennent l'habitude de vivre si longtemps que notre République a perdu l'habitude de les voir mourir et de songer à leurs successeurs.

Jamais pourtant choix ne fut plus important ni plus difficile. Il faudrait la politique d'un Richelieu ou d'un Napoléon pour échapper au filet dans lequel la Triple-Alliance veut enfermer le Conclave futur.

Si Léon XIII mourait demain, sur les soixante-dix cardinaux qui sont les électeurs souverains et sans appel du pape futur, il n'y aurait pas plus de cinquante-neuf électeurs ; car Léon XIII n'a remplacé que quatorze ru'^is de son collier cardinalice. La mort lui en avait pris dix-neuf, parmi lesquels deux candidats et le Sénat chrétien compte toujours cinq ou six invalides dont les bulletins ne pourraient pas tomber dans le calice du Conclave, cette urne catholique.

Que ferait la France? Rien. Que pourrait faire la France? Tout. Nous avons six cardinaux qui sont à chapeaux tirés et dont les influences additionnées donnent à Rome zéro.

Le cardinal Desprez, une ruine, ferait, avec le cardinal Richard, un duo d'intransigeance. L'archevêque de Paris perdrait, en cette affaire, sa pauvre tête vide comme un sarcophage abandonné.

A l'autre bout de l'échelle, MM. Meignan et Thomas feraient la bascule. Ils ne connaissent pas une âme dans le Sacré-Collège et, déjà, ils sont assez connus à Rome pour être fort malmenés par leurs collègues. Un dîner du mois de février dernier a prouvé ce fait. Entre ses confrères, M. Langénieux ferait de grands saluts et donnerait sa voix à tout le monde... en promesses.

M. Lécot ferait ce que la vanité lui conseillerait et seul M. Bourret consulterait sa conscience.

Le cardinal RampoUa, rhomme le plus impopulaire du Sacré-Collège, serait le seul candidat de nos compatriotes.

Tous les insuccès, toutes les ruines morales et pécuniaires du règne actuel, on les attribue — peut-être à tort — au secrétaire d'État qui a l'air de mener le Pape et qui se laisse conduire comme un grand et faible enfant.

Cette situation a été brutalement résumée l'autre soir par Ms^ Galimberti qui disait :

— « Les Français sont tellement supprimés au Vatican qu'il n'y a pas à compter sur eux dans l'élection future. »>

En face de ce désordre, la Triple-Alliance a organisé ses forces. Ce parti a su canaliser les événements. Il profite du besoin de réaction qui se fait sentir à la fin de chaque pontificat. Dans l'Église, les successeurs sont toujours choisis pour corriger les prédécesseurs.

A Pie IX, qui ne faisait que de la religion, a succédé Léon XIII qui ne fait que de la politique. Le prochain Pape sera donc un Pieux.

Les trois empires de la Triplice s'entendent pour que le Sacré-Collège porte ses vues sur un Pape doux et d'humeur pacifique.

Ce n'est pas la conciliation avec l'Italie que Ton veut. C'est un modus vivendi tacitement accepté et coupé de quelques lamentations.

On prétend que TÉmineut Serafino Vannutelli serait un candidat de nos ennemis. Ancien nonce à Vienne, il sut plaire à François-Joseph. C'est un prélat dont la vie se passe à être séduisant, et il réussit. Brun, beau, de grande mine, il remplace la naissance par le bel air. 11 a tous les bonheurs. Pour se rendre intéressant, il a failli se faire disgracier^ mais il ne quittera les Brefs, la plus belle charge du Sacré-Collège, que pour Tévèché suburbicaire de Frascati. De plus, il n*est pas seul ; il a dans Rome, son frère, autre cardinal, TÉminent Vannutelli.

Ces deux beaux prélats, fleur de la Curie, portent dans leurs corolles rouges, le poison qui doit être versé à la France.

ils sont doux, mais ils mêlent leur douceur à la haine pour la mieux faire pousser.

Le seul candidat que Ton pourrait aujourd'hui opposer à Serafino Vannutelli serait Parocchi. Ce prêtre austère serait le candidat du Saint-Esprit si le Saint-Esprit avait une voix au Conclave ; mais Tavènement de Léon XIII a prouvé l'expulsion du Saint-Esprit.

Les timorés du Sacré-Collège voteront peut-être pour un cardinal neutre et sans sexe, homme pieux, aumônier déguisé en cardinal, qui s'appelle Monaco La Valetta. Ce candidat serait, aux mains de nos ennemis, une arme dangereuse.

On dît aussi que le roi d'Ilalie a obtenu récemment Télévation à la pourpre d'un archevêque inconnu, nommé Malagolla, pour en faire son candidat.

Il y a dans Rome un salon, sorte de Coblentz ecclésiastique, où se sont réfugiées les traditions expirantes de Tautre règne pontifical. Il serait facile de réunir ces attristés et de les amener à voter avec un groupe de cardinaux étrangers. Il sufQrait de les pressentir à temps et sans brusquerie.

Enfin, il ne faut pas Toublier, quand Léon XIII disparaîtra, les cardinaux de son entourage ressembleront fort à ces poissons qui reviennent à fleur d'eau, évanouis, retournés et montrant un ventre sans écailles. Ces prélats appartiendront à qui saura les prendre au passage. »

Sur cette comparaison impertinente, le prélat termina son discours, et je termine ce livre.

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