BILAN DE FIN DE RÈGNE
Au séminaire de la Propagande, semis de héros où la Foi prend ses forêts de martyrs, dans ce hautain palais de la place d*Ëspagne qui, au milieu de Rome, a Tair d'une prison d'État, on raconte que le supérieur, tous les ans, le 31 décembre, fait le bilan de Tannée à haute voix, devant ses élèves réunis.
Il compte les prêtres jeunes et solides, soldats armés pour Tavenir, qui se sont dirigés vers les mondes sauvages et qui ont perdu la vie dans des supplices barbares.
Et Tannée, pour ce vieux prêtre, revenu d'où peu reviennent, Tannée semble d'autant meilleure que les victimes sont tombées plus nombreuses.
Il détaille, dans Textase de sa foi, les tortures souffertes par les aînés, et pendant qu'il parle, les apprentis restent charmés, éblouis comme s'ils
voyaient déjà le nimbe posé sur leur front blanc d'enfant travailleur.
Ainsi le vieux prêtre initie ses adeptes comme le bon négociant raconte à ses fils les affaires inconnues, inédites, pour attirer dans son négoce — un négoce de chair pure grillée pour le ciel.
Si Léon XIII imite la pieuse habitude de son plus beau séminaire, si le 31 décembre 1892 il a fait le bilan de ses œuvres, il a pu lui arriver de mourir de colère pour ressusciter de rage.
On le voit serré dans sa robe blanche, assis sur un fauteuil de paille, aux bras duquel flotte son mouchoir à carreaux, noir de tabac italien. Sa robe, cousue par des mains de femme est de laine blanche tricotée et non tissée. La taille flottante et sans couture, retenue par une large écharpe de soie, donne au costume l'aspect d'une draperie de vestale, plutôt que d'un vêtement de prêtre.
Sur une chaise, à côté, repose, soigneusement pliée, la vaste douillette de moire blanche, doublée de flanelle, qui a servi pendant le jour. Sur la table de style empire^ oîi deux ou trois tabatières errent, courant les unes après les autres, sur la table une lampe à huile vacille comme la vie à moitié éteinte du Souverain-Pontife.
Le vieillard clairvoyant, semblable à tous ceux qui regardent la vie appuyés sur le rebord froid de leur cénotaphe, le vieillard regarde avec les
yeux de son âme politique, Tannée qui vient de tomber. Elle lui semble nue et désolée comme une plaine russe, avec quelques ravins dans le roc par-ci, quelques écorchures dans la terre par là et peut-être quelques taches sales sur la neige.
Il revoit, le Pontife suprême, la naissance de cette année. Dupé par son ambassadeur favori, le nonce Galimberti, qui a dirigé sa politique vers TAUemagne. Il a cru, sur la foi de Tancien aumônier de la marquise Spada, que le traité de la Triple-Alliance réservait les droits de la Cour romaine. Et il a été trompé, et son ambassadeur lui a menti. Et Tempereur Allemand qui est venu de sa main militaire serrer la main pontificale que les autres osent à peine baiser, Guillaume II lui a menti.
Le Pape a pendant des années suivi la politique du chancelier de Bismarck, écrasé de sa main paternelle les catholiques d'outre-Rhin, et cela pour aboutir à un échec cruel.
Alors le Pontife s'est tourné vers la France. Il sait, habile en tout, que dans notre pays les premières heures seules sont cruelles aux opinions nouvelles. Il a trouvé un esprit généreux, un prélat impatient, qui a bien voulu supporter le choc des injures et se déclarer républicain au péril de sa crosse.
Ici le vieux Pape sourit. Car il a été dupé par les
Allemands, il a, lui, faible et petit, dupé le grand et large cardinal Lavigerîe, qui encombrait de ses larges et puissantes épaules et de sa volonté géniale les couloirs du Vatican.
Le Pape sourit à cause de cela et aussi parce que le cardinal Lavigerie, un candidat à la tiare, est allé rejoindre dans un monde meilleur les autres candidats, les Battaglini, les Alimonda, les Pitra.
Les causes de son évolution, Léon XIII seul les connaît et Léon XIII qui ne se fie à personne, est heureux de se les résumer à lui-même.
Il en voulait mortellement aux princes d'Orléans, dont réconomie sordide avait oublié le cadeau nécessaire à la mort du duc de Montpensier.
Il en voulait aux boulangistes qui avaient failli rembarquer dans le carrosse funèbre du cimetière d'Ixelles. Il est monté dans le char républicain pour savourer d'abord le plaisir des dieux et des prêtres : la vengeance. Il avait aussi un autre but : la solution du procès des dix millions, pendant devant le gouvernement français. Il espérait enlever à l'Église de France cette royale aumône.
A la lueur de sa lampe, le Pape voit peut-être passer la large figure de la testatrice.
L'argent perdu, porte les souvenirs du Pape vers le plus coûteux des favoris, Me^ Galimberti. Ce
prêtre a été pendant trop longtemps le directeur du Pape pour ne pas rester son ami. Il est arrivé avec une réputation endommagée dans l'intimité de Léon XlII. Il a créé dés journaux sans autres lecteurs que le Pape, et a fait croire que ces journaux étaient une force.
Ces souvenirs jaunissent la figure d'ivoire que les soucis ont faite au Pontife. Il voit passer Tombre de Më^ Folchî, vice-camerlingue et administrateur du Denier de Saint-Pierre.
Puis vient la commission de cardinaux, qui a succédé à Us^ Folchi; elle s'est occupée de donner des coups de pieds au Pape» et ces coups de pieds pour n'être pas d'âne, n'en ont pas été moins durs au lion tombé.
Léon XIII veut, avant tout, ne pas recommencer en 1893 à traverser le calvaire que lui a fait habiter la querelle du cardinal Oréglia avec Tabbé Amalfitano.
Entre temps, au milieu de ces graves débats, Léon XIII a eu d'autres difficultés. Le mariage des princes de l'Europe lui ont donné des tristesses. Les princes de la maison d'Orléans se sont mis en tête d'unir une de leurs fleurs féminines au fils du roi d'Italie. L'archevêque de Paris s'en est mêlé et si Léon XlII a pour le vieil aumônier mitre de la rue de Grenelle la plus profonde indifférence, le financier tient fort à la lourde bourse que le caris.
(linal porte tous les ans au pied du trône de Saint- Pierre.
Il a fallu trouver des prétextes, inventer des raisons, aplanir un terrain de conciliation et glisser sur le tout pour tomber sur le dos.
Enfin Léon XIII, lorsque dans sa mémoire il repasse l'année écoulée, Léon XIII se demande s'il ne doit pas regretter d'avoir choisi le cardinal RampoUa. Il reste sûr que pour son ministre le pouvoir est un devoir, rien de plus, rien de moins. Il sait que Son Éminence acceptera les responsabilités les plus lourdes et laissera à son maître les gloires les plus pures. S'il voulait changer de politique, il ne se créerait pas un adversaire en changeant de ministre. Le rêve du cardinal tout-puissant serait d'aller secourir les plus pauvres, d'évangéliser les humbles et de préparer le bon prêtre dans un archevêché de province. Mais le cardinal Rampolla manque de souplesse et Léon XIII craint d'être obligé de briser cet instrument trop droit.
Telles sont peut-être, au fond de sa vaste cellule, les réflexions du Pontife suprême quand il résume en sa mémoire, Tannée écoulée. Il doit avoir une consolation; celle que lui donne son immense orgueil, lorsqu'il se dit que sa politique de roi sans royaume fixe l'attention du monde entier.
Il est curieux de voir l'Europe entière se passionner pour les petits incidents qui s'agitent der-
rière la toile de manœuvre du Vatican, toile faite des chefs-d'œuvre de Fart.
Ce qui sort de ces longues galeries, produit un eïïei plus dramatique sur rimagination que si révénement tout entier se déroulait en public.
L'étroitesse grandiose de cette maison au milieu de laquelle se meut un souverain d'âmes, séduit comme l'inconnu, et quand Léon XIII recevra un de ces jours l'archevêque de Paris, quand les deux vieillards se conteront les tristesses de Theure écoulée, c'est à peine si le plus^ sceptique des cardinaux osera rééditer son vieux mot, imité d'un vers français :
Ces deux petites ruines se consolent entre elles.