UN FAIBLE
En mer. Détroit de Bonifacio.
« Ceci est ma confessiod. Écrite pour toi, mon Antonin, pour toi seul, elle coûte à mou orgueil, mais elle le soulage aussi. Je ae m'en irai pas affublé d'uD masque hypocrite, acclamé comme un héros, lorsqu'au fond je ne suis qu'un lAche. Toi, du moins, dont la tendresse a toujours su me pardonner, toi à qui j'oae tout dire, tu connîUtras la vérité.
« Un lâche, c'est peut-être trop. Mauglas était un lâche; mais si j'ai reculé devant tous mes devoirs, je ne suis jamais descendu comme lui aux basses besognes. Disons que je suis un faible, espèce qui pullule, et encore ai-je pour excuse à cette faiblesse qu'elle date de la mort de notre père. Trop violente pour des enfants, cette secousse tr^ique avait occasionné chez toi des troubles de la parole, chez moi
boles qui, durant toute ma jeunesse, me représentaient ma tâche future dans la vie. Tu vois que j'avais pris l'héritage paternel au sérieux. Youlant si bien, pourquoi n'ai-je pas mieux réussi? >"ous avODS accusé le détestable outillage, la difficulté de nourrir une famille avec du latin et de la philosophie. Eh bien, non. C'est l'ouvrier, ce sont ses bras qui étaient trop faibles : mais jusqu'à la fin, mon orgueil D'à pas voulu en convenir.
« Ah ! l'ironie de l'existence... Dire que chez nous, autour de nous, à .ton atelier, mon Aalonia, dans les bureaux de la Guerre où M. Esprit est venu avec moi pour me faciliter un prompt embarquement, partout j'ai été complimenté, encouragé : « C'est bien, ce que vous faites-Ià, jeune homme. » Ce que je faisais? Je fichais le camp. Responsabilités, devoirs, fardeaux trop lourds pour la faible cariatide, je m'évadais de vous tous. Je fuyais la famille que je ne pouvais soutenir, la
tout cela que j'ai peur, que je recule. Et si tu savais ce qu'il y a de jeunes gens comme moi 1
« De ton dernier voyage à Paris pour le conseil de revision date mon projet de partir à ta place. Après tant d'avatars, d'efforts stériles en littérature, en médecine, en politique, j'ai pensé qu'au moins je serais bon à quelque chose. La tantine, quand je lui en ai parlé la première fois, m'a dit seulement : « Pauvre petit!... » Pas un mot pour elle, ni pour son enfant. Qu'a-t-elle pensé en me voyant partir? M'admirait- elle, elle aussi? Croyaitelle à la sublimité de mon dévouement? J'en doute. Mieux que personne elle savait ma faiblesse, et dès le premier jour m'a aimé à cause de cela. Bien plus , mère que femme et que maîtresse, j'ai toujours été pour elle son « pauvre petit ». Ne me sentant pas de force à remplir ma tÂche, elle a voulu m'y aider et s'est sacrifiée pour moi jusqu'à la fin. Ohl je t'en prie, frérot, ne l'abandonne pas. C'est à toi que je la confie. Avant qu'il soit longtemps, le mariage invraisemblable de notre petite Cendrillon t'aura fait la
de magasiù. Alors, pense à la taQtiae si bonne, si généreuse. Occupe-toi d'elle et de mon enfant. Kappelle-toi qu'ayant essayé de faire de moi un homme, elle n'a pas pu y parvenir au prix de tous ses efforts Peut-être, à. vous deux, y réusairez-vous avec le petit qu'elle va mettre au monde.
« Je t'écris sur mon sac de marsouin, à l'avant de Vfraouaddy et par un temps de vinaigre, comme ils disent. Ne t'étonne donc pas si mes phrases et mes jambages sont bousculés. Par l'influence du sénateur Tony Jacquand et de ton patron, M. Esprit, j'aî obtenu, entre autres faveure, de ne pas m'arréter au dépôt de Toulon, et de filer droit en Cochinchine où est détaché mon 3" bataillon. J'aurai là-bas la vie d'automate que j'aime : « Une, deuxl Une, deuxl Droite, gauche! Droite, gauche I «sans même la responsabilité d'un galon de caporal. Pour corriger la monotonie des journées, un décor nouvedu, des verdures géantes, des fleuves qui sentent le musc, et la magie perpétuelle du'danger.
« A propos de danger, mon voisin de couverte, un soldat de la légion étrangère, me montre dans ces terribles passes de Bonifacio où nous venons d'entrer, et sur des roches à fleur d'eau tout près de nous, une pierre tombale blanche et droite, exhaussée d'une croix. C'est ici que, pendant la guerre de CriméeM Sémillante s'est perdue corps et biens avec ua millier d'hommes qu'on a retrouvés tous morts
étendus & l'avant, vont glisser jusqu'aux rockingschair des premières. Imagine-toi, frérot, que tout à l'heure, dans une de ces brèves visions où tout le navire se lève et nous apparaît d'un bout è, l'autre, j'ai cru distinguer à l'arrière, dans un groupe de béguines voilées de noir, la silhouette de M"" Valfon, et, plus près de nous, mêlée à des inQrmiera aux brassards blancs & croix bleue, aux nez kalmoucka qui me faisaient penser h Lupuiak, la face carrée et huileuae de notre doctoresse sous des lunettes d'or et un petit chapeau cocarde de Qeurs jaunes. Pour Sophia, c'est elle.j'en suis sûr. Je me souviens avoir iu, quelque temps avant mon départ de Paris, un article annonçant le prochain embarquement pour Bombay de la mission du docteur Castagnozoff, et citant parmi les catéchis tes missiODnaires,H'**'VaH'on,
même deuil, de a'erabarquer lui aussi, de se donner à rCDuvre des enfants malades, il avait fallu l'efTort de tous ses amis lui montrant les services qu'il pouvait rendre encore au pays, la disette oii nous nous trouvions d'honunes d'État, d'hommes politiques, et enfin le côté vraiment trop clérical d'une œuvre humanitaire sans doute, mais fondée sous le patronage de dom Bosco. Ce n'était pas la place d'un grand-mattre de la franc-maçonnerie. L'article m'avaitamusé; j'y reconnaissais laphrase papelarde et grimacière de l'ancien rédacteur du Galoubet. Mais c'estégal, il retarde, le Tartufe du Grand Orient, avec son anticléricalisme. La montre de Marc Javel est bien mieux à l'heure. Te rappelles-tu quand notre père est mort? 11 n'entrait pas dans les églises, le Marc Javel de cette époque-là, et à l'enterrement de Florence Marqués, pendant que Valfon se promenait dans le petit square devant Sain te-Clo tilde, je voyais l'autre broyant son front et ses genoux sur les dalles du chœur, à cAtë du jeune homme pervers, ce délicieux Wilkie, très au courant de l'heure, lui aussi, et sachant que la république scientifique d'Auguste Comte a fait son temps. Ah ! Pierre Izoard avait raison, le plus malin de tous, c'est Mare Javel, l'homme bouée, le flotteur au gré des vents et des courants, qui ne sert à rien ni à personne mais qui donne à tous l'illusion que nous avons gardée si longtemps, qu'on pouvait s'accrocher à lui . Celui-là,
ne sait pas le latin, c'est peut-être le secret de sa force. « Tonin, tantine, je vous en prie, que mon enfant ne sache pas le latin, qu'il ne fasse pas d'études classiques. En demandant le contraire pour son fils, mon père m'a porté malheur... »
PagM.
P:!IvLUDE ; La jeunesse de Raymond Eudeline 1