UNE FAMILLE FRANÇAISE
Dans la gare de Calais, par un matin jaune et tout
«nveloppé d'un brouillard qui semblait ayoir passé le détroit avec lui, Antonin Eudeline àpeioe débarqué acbetail des journaux sur le quar du chemin de fer, des balles de journaux, moins pour lire que pour absorber sa pensée jusqu'à Paris, Tant de choses le tourmentaient en dfhors des responsabilités d'un commerce si lourd h ses jeunes épaules! D'ahord, le tirage au sort, dont la date approchait.
<c Veux-tu que je tire pour toi, j'ai toujours eu la main heureuse? » lui écrivait son patron, Esprit Cornât, l'ancien de la Constituante, solide et vert à. quatre-vingt-deux ans comme ses amis Schœlcher, Jules Simon, et tous les vieux hadjis de 48. Mais Tonin s'y était refusé, préférant risquer sa chance personnelle et aussi tâcher de résoudre sur place certain problème que Sophie CastagBOZofT lui avait
dont l'atoé disposait pour lui, pour les siens? Du hideux métier de Mauglas? Non, la fantastique imagination de cette Russe pouvait seule accepter des suppositions pareilles. Mais sans tomber à ce degré de bassesse, qui sait si Raymond n'avait pas eu recours à cette amie si riche et si bonne, cette femme de ministre dont il étalait un jour les toilettes somptueuses devant son jeune frère avec ce cri de faubourg: u Plus que ça de chic! b Oe jour-là, Antonin, toujours admiratif de son grand, s'était senti honteux, géoë, et par cette fôlure au respect fraternel, de mauvais soupçons s'étaient peu à peu glissés. Quoi de réel, il ne le saurait que par luimême. De même pour cette adorable tantine que les lettres de Casta lui montraient toute désemparée, follement éprise- d'un homme qui ne pouvait pas l'épouser. Quel pouvait être cet homme? Comment Geneviève, sérieuse et douce, aux yeux candides, au sourire maternel, se serait-eUe ainsi métamorphosée, surtout après le sentiment profond qu'elle avait eu pour le grand frère dans leur jeunesse? C'est donc vrai que les meilleures sont à ce point changeantes et qu'où ne saurait répondre d'une belle journée avant sa fin !
A.h I il en fallait des journaux pour prendre la route en patience et s'empoussiérer le cerveau de politique et de faits diversl Comme Antonin passait sa
Angleterre défrayait les feuilles /lepuis quinze jours. ' — Vous connaissez? demandait le sourire de la marchande.
ToniD fit a oui » de sa bonne figure de rouquin h. la moustache et aux cheveux mal plantés, et se rapprocha du groupe au milieu duquel l'homme célèbre parlait d'une voix de phoque, pesante et sourde, en agitant un livre non coupé qu'il venait do prendre à la devanture. Malgré la pluie en rafales fouettant les vitres du grand hall, les brouettes de bagages qui roulaient et cliquetaient sur l'asphalte, pas un mot de ce soliloque ne fut perdu pour Antonin.
— Encore un, disait Hercher, un livre nouveau, un auteur nouveau. Du reste, c'est bien simple, en France, maintenant, tout le monde écrit; d'une pièce ou d'un livre, tout le monde est auteur. Par exemple, personne ne lit plus. Les vieux, nous autres, nous relisons, essayant de retrouver notre jeunesse à des coins de chapitre, à des tournante de phrases. Les jeunes n'ouvrent que leurs propres livres, se bercent en les récitant, bouddhas hypnotisés, extasiés. El bons enfants, ces jeunes, je ne vous dis que ça... Ils viennent de fonder une Revue, la Vorace, dont le premier numéro s'informe très sérieusement si tous les pals sont occupés en Turquie
reuse saillie de la Vorace, une voix grêle, hésitante, se fit jour ;
— Mais enfin, n'est-ce pas? il y en a qui ne sont ni fous ni méchants, il y en a m6me qui ont du talent parmi ces jeunes?
— Du talent, monsieur? fit Ilercher se retournant vers le petit chapeau mou et la tenue quasi ouvrière de son interlocuteur avec la déférence de l'homme connu qui appartient au public... mais ils en ont tous du talent.. Ce livre que je liens, que je n'ai pas même ouvert, je suis sûr qu'il en déborde, de talent, qu'il sue le génie... mais qui le saura puisque personne ne voudra le lire?
La voix d'Àntonin protestait, s'indignait. Et pourquoi ne voudrait-on pas le lire, ce nouvel auteur? On lisait encore en France, car enfin.. . n'est-ce pas.. .? les livres de M. Hercher se vendaient & des cent mille.. . le... le chose du chose...
L'illustre romancier reprit en riant dans sa barbe drue et grisonnante :
— On me vend, on me Ure en effet & plus de cent mille; mais h cAté des succès que certains livres ont en Angleterre, c'est un tirage enfantin. Parlezmoi des pays où il y a des trois cent cinquante mille lecteurs. Oui, monsieur, ^ois cents, quatre cents milliers de gens qui lisent des romans et n'en écrivent pas.
précipitation sur U pile des Douveautée k la couverture fleurie. Le temps de voir le nom, le titre, d'étouffer un cri de surprise, de triomphe, Tonin sautait en wagon, emportant Lee deux seuls exemplaires qu'il y eAt dans la gare de Calais, et même dans toute la ville, du roman nouveau de Raymond Eudeline :
UMB FIUILLE FRANÇAISE
Bttai de romoH vériit* 4< É»inoi
Qu'est-ce qu'il racontait donc, ce Hercber, qu'on ne lisait plus les jeunes auteurs? Et voilà un livre, à'peiue mis en vente, qui atteignait déjà sa quatrième édition. Que serait-ce dans huit jours? Ahl si Tonin, au lieu de prendre une troisième avait eu l'aplomb de monter en première, eo face de l'illustre Hercher, comme il eût été â«r de lui dire, Une Famille françaiie i la main :
— Vous voyez ce livre? eh bien, il est de mon grand frère, et je vous réponds qu'on le lit, et qu'on en vend!
Mais dans son wagon de troisième sonnant le bois, le pauvre cadet tout débordant d'enthousiasme fraternel en fut réduit à prendre pour confidents deux coquetiers en blouse grise et une marchande de
le langage absconse et tout hérissé d'ellipses du jeune écrivain que ses confrères n'avaient pas surnommé gratuitement « Symbolard», son livre racontait la Passion douloureuse en quatre cents pages, la rude montée au calvaire d'un trop bon fils cruci&é par sa famille, — une famille de ce côté du détroit, abrutie de toutes les manies, de toutes les imbécillités dont on sait que la France a le monopole. Le garçon fiancé à une jolie Anglaise, vous voyez l'opposition des deux nationalités et le « c'est bien français, comme c'est français » jaillissant en leit moliv à chaque page. Le jeune martyr qui par hasard avait les yeux de fleurs de lin et les cheveux bouclés en or de Raymond succombait de douleur et de consomption à la fm du livre, ayant sacritié aux siens son cher amour.
— J'y comprends ren, marmonna la marchande de volailles, à qui le brave cadet, incapable de porter sa joie tout seul, essayait de lire une page de son frère, la plus émue, la moins littéraire surtout; car souvent la littérature est un vêtement de fête où l'idée se trouve mal h l'aise, d'un endimanché qui la gène.
Un des coquetiers demanda ;
— C'est votre frère qui a imprimé ce livre-là? Eh ben! au grand Viarmes, chez nous, il aurait du mal à se loger avec un métier pareil. Ça mène trop de bruit ces fabricatioas.
triangle lumineux ; et lorsqu' Antonio Be présenta, la maman jetait au vieil ami assis en face d'elle, de l'autre côté du comptoir, le refrain mélancolique de leurs anciennes causeries :
— A.hl monsieur Izoafd...
A quoi l'autre répondait encore plus dolent :
— Ah! madame Eudeline...
Pour l'entrée du petit, il y eut un élan de joie, une montée de lumière; mais Tonin voyageait souvent, on était fait à ses départs, à ses retours. Lui seul sentait la chaleur, le bien-être de la famille retrouvée. Quand maman l'eut serré bien fort contre SOD vieux cœur, que Dina — en train de débarrasser la table et le diner dans le fond — eut sauté au coa de son frère préféré, ce fut pour tous comme s'il n'était jamais parti; tandis que lui parlait, s'agiUit encore dans le monvement du voyage et les curiosités de ral)sence.
— Et Itjiymond, est-il content?... Enfia, n'est-ce pas?... le... le... Voilà son livre...
— Paru depuis deux jours, dit la mère vivement comme pour éviter d'ajouter rien de plus. Dina s'clait rojetée dans les fonds, invisible, mois bruyante.
La sœnr appela du fond : « Ton couvert est mis, Tonin... » et quand il fut à table : « Si tu savais tout ce qui lui arrive & ce pauvre homme ! »
Penchée sur son frère, elle parlait & voix basse, en le servant. Celait le jour mëm», & la questure du Corps législatif, que le vieux sténographe avait appris sa prochaine mise à la retraite. Lui si connu, si aimé de tous, à qui Marc Javel, Gambetta et tant d'auti'es avaient promis que jamais on ne se priverait de lui, que la République pas plus que l'Empire De licencierait une vieille garde. II finissait par y croire, et la subite décision des questeurs l'avait écrasé sous le coup. Sans un mot de réclamation, sans une plainte, il était allé prendre son service comme d'habitude, mais les mains tremblantes, les yeux chavirés sous ses épais sourcils. Il se levait avant la hn de la séance, disant & son voisin :
-~ J'ai besoin d'air, je retourne à Morangis.
D'ordinaire il ne s'y rendait que pour déjeunera son Morangis. Le service de la sténographie le tenait & la Chambre très tard dans la nuit; et Geneviève restait seule à la campagne avec une vieille domestique. Du moins, c'est ce qu'il croyait. Aussi quelle
— Et mademoiselle?
— Mais mademoiselle n'est pas là, monsieiir. Elle n'y est jamais à cette heure-ci.
— Bien, je sais... je sais...
Et sans questionner, rien qu'en approuvant, laissant dire, il acquérait la certitude que depuis des mois Geneviève ne dtnait plus, ne couchait plus à Horangis, excepté quelquefois le dimanche quand elle savait que son père devait venir. Où vivaitelle? Chez Sophie, sans doute. Ce fut sa première idée, et aussi celïe de M°" Eudeline cliez qui le pauvre bonhomme était venu s'échouer, vers le soir, éperdu de trouble et d'épouvante. Depuis une heure il était là devant le comptoir à se rassurer, à se réchauffer avec cette espérance.
— Hais ce n'est pas vrai, maman le sait bien, soupirait, les yeux mouillés, la bouche pleine, Antonin Eudeline, dont l'émotion doublait l'appétit. Voilà longtemps que Geneviève et Sophie ne se voient plus, qu'elles ne sont même plus amies, après la rupture d'un projet d'hospice àCalcutta. Sais-tu pourquoi ce changement d'existence, ma petite Dina? Est-ce vrai, ce qu'on dit d'une liaison que la tantine aurait depuis quelque mois?
Malgré les signes que lui faisait sa sceur, Tonin s'exaltait en parlant. Geneviève pour lui était un être sacré sur qui Raymond seul peut-être aurait pu avoir quelques droits. Mais qu'un autre se fût permis
blonde et svelte. A quoi peasait-il, ce Raymond? Laisser Geneviève faire le bonheur d'un autre. La littérature lui avait donc tourné la têlel...
— Ah! oui, la littérature...
Petite sœur qui venait de prendre sur le lit, où Tonin l'avait posé en entrant, l'exemplaire de Famille française, le feuilletait d'un doigt méprisant, puis le refermant avec colère i
— C'est moi qui suis heureuse que mon ami Claudius n'ait Jamais eu l'envie d'écrire, qu'il ne se soit occupé des jeunes bandits amis de Raymond que pour baptiser un de leurs brûlots.
Entre ses grosses pattes d'ouvrier pleines de calus, Antoniu prit la main menue et souple de la petite :
— Tiens, c'est vrai, mon Cendrillonnet... Et moi qui ne te demande pas de nouvelles? Où est-il? Comment va-t-il?
— Pas bien, répondit la jeune fille. Il est toujours dans l'Engadine. On lui défend de parler et même d'écrire, il ne sort pas de sa chambre dont les fenêtres restent ouvertes nuit et jour à l'air glacé. Mais, c'est égal, il vivra, j'en suis sûre; j'ai foi dans nos sauvegardes.
Elle montrait, accrochée au mur à cAté du lit où
de chapelets et de médailles, une statuette dorée de Notre-Dame de Fourvières.
— Qu'est-ce qu'elle a? elle a l'air félëe, la bonne dame, demanda Antonin, dirigeant sur Vex-ooto le jet de lumière de la lampe.
Dina rougit jusque dans le cou, mais elle savait bien que le cadet n'y cherchait paâ malice, et répondit du ton le plus simple :
— C'est hier soir, en rentrant; j'ai jeté ma besace sur le lit dans un mouvement de colère si brusque, j'ai entraîné la madone, les médailles. Un miracle que tout n'ait pas été fracassé,
Tonia, souriant, demanda :
— Et pourquoi cette colère? je croyais que c'était fini... enfin, n'est-ce pas?... que tu ne te fâchais plus jamais.
— Je fais ce que je peux. Maisil y a des moments... Je venais de lire un livre qui m'avait indignée.
— Un livre? demanda Tonin avec inquiétude.
Le vieux Marseillais qui venait de passer derrière , le vitrage, grasseya tout près d'eux de sa voix de basse profonde :
— Bien drAIe tout de même, cette bonne Vierge, assez puissante pour faire vivre un homme sans poumons,' et qui ne peut pas prévenir un accès de colère chez une petite demoiselle dont la violence est l'unique défaut. Crois-tu, tes manitous, si tu les avais mis en miettes!
Vivement, le robuste vieillard étreignit la petite
peut-être que toute la philosophie de mou maître Proudhon.
11 fît signe au jeune frère de prendre son chapeau, et haussant sa Toix tremblante qu'il essayait d'affermir :
— Madame Eudeline, le petit me raccompagne.
Nous avons des choses à nous dire. 11 vous reviendra dans la' soirée.
Ayant mis le bras du jeune homme sous le sien, tous deux sortirent par la cour qu'inondait la clarté froide d'une nuit de décembre.
Dés leurs premiers pas sur le quai dans la direction du Corps législatif, le vieux père voulut savoir de son compagnon s'il était vrai qu'il fût demeuré l'ami de Sophia, en correspondance avec elle, comme l'affirmait M"" Eudeline,
Antonin répondit sans le moindre trouble. Il avait une amitié vive et encore plus d'admiration pour cette excellente fille qui mettait toute sa science, toute sa fortune au service des petits miséreux du monde entier. Il lui savait gré d'être sortie de la politique de son pays où il n'y avait que de la haine et du sang, et de ne plus rechercher que le prosélytisme de la pitié.
Tout à coup, aux premières maisons du quai d'Orsay, sur le trottoir désert et craquant de froid,
tout ce que tu sais sur ma lîlle, dis-le moi, ne crains pas de parler. Car avec mon air tranquille je suis dans le cas d'en mourir de ne pEis savoir... Crois-tu comme ta mère que Geneviève se soit remise à sa médecine avec Casta pour pouvoir prendre un jour la surveillance d'un de ses hospices?
— Mais, monsieur Izoard, je ne le crois pas, j'en suis sûr.
Au tremblement des deux maios cramponnées à ses bras et les tenant écartés comme si le vieux eût voulu lire en lui à poitrine ouverte, Ântonin comprit qu'il fallait mentir, qu'il y allait de la vie de ce pauvre homme, peul-étre aussi de celle de sa fille, et il mentit. Des lettres de M"° Sophie lui avaient appris, pendant qu'il était en Angleterre, que Geneviève, après bien des hésitations, était entrée de nouveau et définitivement dans TCEuvre des enfants malades, assistant aux visites, aux consultations du dispensaire et s'attardant tellement au travail, le soir, chez Sophie, que presque toujours la vieille fille la gardait à coucher;
— C'est donc ça... c'est donc ça... murmurait le vieux sténographe, que chaque phrase d'Antonio soulageait d'une souffrance, d'un poids qui l'écrasait depuis des heures.
Des choses qu'il ne comprenait pas devenment toutes naturelles. 11 s'expliquait maintenant pour-
Il Api taux.
— Mais enân, pourquoi Geneviève ne m'a-t-elle rien dit?
Izoard en revenait toujours là machinalement, étonné qu'entre sa fille et lui, deux cœurs tendres, deux esprits, il pût exister des cachotteries aussi prolongées. Pendant des mois, il avait cru son enfant paisiblement endormie sous les ardoises bleues et les hauts platanes de Horangis, et elle veillait dans un faubourg de Paris, devant une berge sinistre et déserte, brûlant ses jolis yeux jusqu'au matin sur des bouquins de médecine. Vraiment, il aurait du mal à lui pardonner.
— Mais, monsieur Izoard, c'était pour ne pas vous chagriner que tantine...
— Oui, mon petit... Mais le coup que j'ai reçu dans l'estomac, quand je suis arrivé h Morangis et que je n'ai pas trouvé ma allé... La grimace de cette vieille me jetant à la figure que Mademoiselle ne dînait jamais là et n'y couchait que rarement,.. Toutes les idées qui m'ont traversé la tête, tout ce que je me suis représenté en une minute... Pauvre petite ! Si elle a voulu épargner son vieux bonhomme, elle peut dire qu'elle n'y a pas réussi. Non, vois-tu.
aurait fait ud fameux plongeon dans la Seine.
Hs arrivaient devantla Chambre, comme les douze coups de minuit sonnaient à Sain Ic-CIo tilde et au ministère de la guerre, les deux horloges de ce coin de Paris. Quelques voilures de députés stationnaient encore à leur Tile habituelle, de l'autre côté du quai.
— Marc Javel est ici, j'aperçois son coupé, dit le vieux sténographe. H doit corriger les épreuves de son discours. 11 est toujours de bonne humeur ces soirs-là, bienveillant et inquiet comme un comédien les jours de première. Si tu veux essayer la démarche manquée par ton frère, lu auras peut-être plus de chance.
Antonio se mit h rire. Plus de chance que l'ainé, lui, le... le chose... bègue et triste, et mal tourné comme il était là, son chapeau mou, ses vêlements de route. Oh! non, il ne verrait pas Marc Javel. Pourquoi faire d'abord? Maintenant, le tirage au sort ne l'effrayait plus. Du moment que le grand frère gagnait de l'argent avec ses livres, le petit se moquait bien de partir. Même il serait désolé de ne
lisait tout bas but l'épreuve fraîche un fragmeul de discours à quelque collègue , où des garçons de bureau somnolaient sur des banquettes rembourrées, dans la lourde chaleur des calorifères.
— Tu as lu le roman de ton frère?
En adressant ceUe question & Antouin, Pierre Izoard entrait dans son cabinet de chef de la sténographie et s'approchait d'une table sur laquelle brillait une haute lampe de cuivre. Un feu de bois mourait dans la cheminée. II le ranima d'une bûche et, sortant d'un tiroir le livre de Raymond, il renouvela sa question au petit.
^ Je l'ai lu, mais je l'ai mal lu, répondit Cadet, un {leu gêné.
— Dina ne t'en a pas parlé?
— Non, monsieur Izoard.
— Tant pisi Elle m'eût évité le chagrin de te dire tout ce que j'en pense. Ce livre est une infamie.
— Ohl monsieur Izoard!
— A se demander si ton frère était lucide en l'écrivant. Voyons, viens ici, et dis-moi si c'est lui qui est un fou et un méchant, ou nous tous qui sommes des monstres.
mauvais psychologue, trop pris par l'existence active pour écouter les menus rouages de son horloge intérieure, il ne se doutait pas de ce que lui coûtait cette faculté de s'émouvoir du chagrin des autres, de vivre leur vie en surcroît de la sienne. En ce moment même, rien qu'à le voir pâlir et tressaillir, et son front s'embuer aux paroles du vieux, on sentait en M tout un monde d'angoisse et de désolation. Eh! oui, ce qu'on allait lui dire, il l'avait deviné, entrevu comme à travers un voile, en parcourant le livre de son frère ; mais que n'eùt-il donné pour qu'on ne lui en parlât pas, pour ne pas entendre ces phrases déchirantes ;
— Tu sais, sans doute, que c'est son histoire que le jeune homme raconte. Izoard tenait le volume haut levé sous le large abat-jour de la lampe. Son histoire et aussi la nâtre. Maïs s'il s'est donné une bfille figure de Christ élégant et parfumé, avec schampoing et coup de fer, un Christ martyrisé par sa famille, il faut voir les tètes hideuses qu'il nous prêle, à nous tous, ses bourreaux. Figure-toi ce grouillement de bètes noires, sans forme et sans nom, qu'on trouve sous une pierre plate dans la moisissure des fonds de jardin. C'est nous, c'est la famille. La maman, passe encore; il ne l'accuse que d'idiolie, de tendresse aveogle et ignorante. Elle
— S'il a osé ! Et quel autre que le vieux père serait ce ridicule Bordelais, médecin matérialiste et proscrit de 52 qui, par haine des Césars, apprend le latin à sa fille dans Suétone et rosse sa femme à coups de matraque pour l'avoir surprise, un soir de mai, sortant du mois de Marie. Si tu doutes de la ressemblance, lis ce passage où Pierre Izoard est peint en pied.
Il mit le livre ouvert sur le bureau devant Tonin et, pendant que les yeux troubles du petit lisaient ou faisaient semblant de lire, il continua d'une voix enrouée et tremblante :
— Elle est tout de même bien extraordinaire, celte jeunesse qui trouve toute simple l'apostasie du 2 décembre et qui affirme que nous, les victimes de ce coupe-gorge, nous ne sommes que des fantoches excessivement ridicules.
— Vous savez, monsieur Izoard, ce qu'on a vu et ce qu'on vous raconte, ce n'est pas du tout pareil.
Les bonnes grosses lèvres de l'électricien protestaient toutes suppliantes.
— Oui, les bateaux, les générations, je connais...
eafant comme devant noe madone de dentelle dans l'adoration et le respect, d'autant plus déférant et délicat que de bonne heure la maman avait manqué chez nous, m'accuser d'élever Geneviève en matérialiste — on devine ce qu'il y a sous ce gros vilain mot — prétendre que je lui fais lire des vilenies en latin parce qu'elles Ûatt£nt mes manies de vieille bête politicarde, c'est dur.
Des larmes coulaient mir «a longue barbe. Antonin se retenait pour ne pas pleurer avec lui et murmurait après un lourd silence :
— C'est le roman qui veut cela, mon vieil ami, je l'ai souvent entendu dire à ces messieurs de la
Vorace... le roman est une... enfin... n'est-ce pas?... une déformation de la vie. 11 ne faut pas lui dem&Dder... le... le chose.
Le Marseillais continuait & feuilleter le roman vériste :
— Je pense comme toi, mon petit. Mais le romancier, .qui est l'historien des petites gens, de ceux qui n'ont pas d'histoire, n'a pas plus que d'autres le droit à l'imposture ni à la méchanceté, fiegarde à la page 104 d'une Famille française, et dis-moi pour^ quoi Raymond, à qui tu n'as jamais fait que du bien, te découpe dans la peau d'un certain cousin Furbice un masque de bas hypocrite, qui fait semblant de bégayer pour chercher ses litchetés et se
tme groBse larme restée au coin de son nez camus, comme de l'eau de pluie dans un creux de roche.
Un moment ils se regardèrent en essuyant leurs yeux, sans prononcer une parole. A cAlé, à la sténographie, un reviseur lisait avec une emphase monotone le discours de Marc Javel, si creux, si blafard en face de cette page féroce de la vie. Enfin, le Marseillais serra le roman dans son bureau qu'il referma & double tour, en grondant sous sa barbe blanche :
— Troun de l'air I Si c'est ça qu'ils appellent un roman vérîste, c'est une affaire pour empoisonner les braves gens et vous couper le cœur en deux.
Tonin eut un geste héroïque :
— Après tout, peu m'importe qu'il se moque de moi, si son livre se vend bien et s'il gagne beaucoup d'argent 1
— De l'argent, ce livre-là! pas un centime.
— Mais vous n'y songez pas, monsieur Izoardl Le petit insistait, preuves en mains. Quatre éditions en quatre jours, ce sont des chiffres. Le vieux riait dans sa longue barbe. Les éditions étaient de cent exemplaires à. peine. Et toutes encore chez les libraires. Il avait pris ses informations.
— Mais alors... comment s'ar... s'arrange-t-il?.,.
il'un siège à l'autre. Et dans cette crise, envahi par les soupçons de Sophie, il ne put se défendre d'en parler à leur vieil ami, qui ne montra nulle surprise. Lors du procès de Lupniak, la Russe ne lui avait pas caché qu'elle se méfiait de Raymond Eudeline codime du dénonciateur.
— Voyons, monsieur Izoard, croyez-vous cela possible? avec son éducation, son intelligence, que mon frère consente à vivre de ce honteux métier?
— Et Mauglas? dit le vieux tranquillement, je pense que c'est un écrivain, celui-là, et un artiste! Tu crois donc que ça préserve de tout, l'intelligence?
Soulevé par l'indignation, le pauvre Antonin doona sur la table un coup de poing dont faillit s'éteindre la haute lampe de cuivre, et il cria de toute sa colère :
— Mauglas n'est pas un fils de Victor Eudellne, monsieur Izoard.
Sans répondre, le Marseillais jeta son pardessus sur son dos.
— On étouffe, ici... Viens faire quelques pas dehors.
Dans la cour Sully, dont la lune découpait les galeries sombres et désertes, leur causerie s'apaisa, s'approfondit
— Avant tout, mon enfant, ton frère est on orgueilleux; et lorsqu'on mourant votre père lui a
m'entends bien, pour faire cesser cette situation humiliante. Caspi! tu n'es pourtant pas le premier cadet qui ait tenu la place prépondérante dans une maison. Il me semble que Napoléon en a été un fameux soutien de famille et que ses nombreux frères, dont il a fait des rois, ne lui en ont pas voulu d'avoir tenu toute sa vie l'emploi de fils aîné de veuve qu'il n'était pas. A la place de Joseph Bonaparte, iiaymond se serait probablement fâché. Maintenant, situ veux toute ma pensée, celui qui a écrit ce livre odieux, dicté par son orgueil blessé, est capable — sous la même Influence mauvaise — de l'autre abomination dont on le soupçonne.
Dans l'ombre de la cour, une plainte étranglée répondit :
— Non, ce n'est pas possible, je ne peux pas vous croire.
— Moi, maintenant, je crois tout, hélas!... Le vieux Marseillais serrait le bras de l'enfant sous le sien et parlait gravement dans l'air glacé.
— J'ai dû te raconter l'histoire de mon ami Lavarande et de ma présentation an club Barbes. Je l'ai tant de foi rabâchée... Mais tant pis! Elle est de cir-
on laaoraii. uudc gaiie si vivanie, si ingénieuse i Il n'était pas riche parce qu'il travaillait seulement aux heures d'inspiration et anssi qu'il aimait musarder. Pour la fête de Nina, je me rappelle un admirable bouquet d'herbes folles et de fleurs sauvages toutes trempées de rosée qu'il était - allé ramasser au bord de la H^ne, à cinq heures du matin. Tu penses si ma femme leur fit accueil, & ces fleurs de l'amitié indigente !
Un jour de mars 48, Lavarande me propose de me présenter au Club de la Hévotution, présidé par Barbés. C'était au Palais-Royal, sous les combles, un vaste grenier insufflsammeiit éclairé, avec un grouillement de têtes et des silhouettes noires gesticulant sur les murs crépis. Lavarande entre là comme chez lui. Tous le connaissaient; on lui serre la main, on nous accueille, moi très fier mais un peu trop jeune et m'abritant contre mgn ami. Barbes arrive, s'installe au fauteuil, tout blanc, avec sa face de vieux lion. La séance est ouverte. Soudain Esprit Cornât, un de ses assesseurs, se lève et demande le comité
Préfecture, et il s'appelle Lavarande... Richard Lavarandel » Tu peux t'imaginer ma stupeur. Barbes qui s'est levé, h son tour prononce : « Lavarande, nous TOUS savons coupable. Mais tout accusé a le droit de se défendre. Le comité vous écoute. Défendez-vous. » Le misérable essaya de l'impudence : u Je n'accepte pas votre juridiction... » criait-il en jetant vers le bureau les morceaux déchirés de sa carte de membre du Club.
Alil Maeareù! cette juridiction dont U ne voulait pas, nous la lui avons fait accepter à coups de bottes. Mais pour moi, quelle émotion I... Longtemps j'ai cru que la misère de ce bandit était jouée, son bouquet de fleurs Champêtres une comédie. Je le tenais pour un gredin très fort. Eh bien! non. Rien qu'un pauvre diable, un passionné délirant, épris d'une petite bourgeoise de son quartier, la femme d'un horloger, qui voulait des bijoux, de la toilette ; et, pour lui en procurer, il n'avait pas trouvé d'autre moyen. Qui sait si ton &ère n'est pas tombé, comme lui, dans les {)attes de quelque drôlesse...
a\eDture, un homme! Est-ce atroce d'en arrivera douter de toutes ses croyances, des plus chères, des plus saintes ! J'ai aimé la République comme une mère, comme uue patrie. Je m'aperçois aujourd'hui que ce n'est qu'une boutique, une société d'exploitation mutuelle, qui vient d'ailleurs de me donner mon compte. Oh 1 je voyais venir le coup, entouré depuis longtemps de vilains sourires, luttant contre des volontés mauvaises, de sourdes antipathies, pareilles à ces épaves sous-marines, à. ces écueils mouvants qui, par les plus beaux jours, les mers les plus calmes, vous déchirent un navire sous la flottaison. J'y suis, j'ai touché. Et me voilà, encore en pleine force, inutile, au repos, avec — ce qu'ilyade plus triste — toutes mes croyances avariées, toutes mes idées sur la vie et sur les hommes changées à n'y plus rien comprendre. Ma fille partie, ma place perdue, que va devenir pour moi l'existence? Les idées des jeunes gens sont à mille lieues des miennes. Les trois quarts du temps, je ne comprends pas un mot de ce que je lis. Partout où je regarde, autour de moi, il fait noir, il fait froid comme dans cette cour... Ah! mon petit Tonio...
LA CINOUIÈME FLÈCHE
— Débarrassez ma table et laissez-nous...
La voix du ministre des Affaires étrangères est nerveuse et cassante comme son geste. Le jeune Wilkie, mandé en hâte par le patron et flairant du neuf à la case, aide l'huissier de service à enlever précipitamment les bijoux exotiques, les boites en coquillages qui encombrent le bureau de Valfon.
— Prenez garde, monsieur Wilkie, le colonel a bien recommandé d'attendre qu'il fût là poiir toucher à ses affaires, surtout à ce grand rouleau de feuilles de lalanier.
— Enlevez ça, je vous dis... Ou n'a plus besoin de vous, interrompt le ministre, arrachant au solennel Duperron, depuis trente-cinq ans huissier à chaîne aux Affaire étrangères, la longue et mystérieuse bourriche qne le bonhomme ose à peine loucher, et la jetant sans précaution sur le divan d'étoile persane.
ma scène de ce matin avec ta mère.
Le ministre, après des allées et Tenues en saccades dans tous les sens de son cabinet, s'est arrêté, le front contre la vitre double, à regarder tournoyer les petites plumes blanches de l'hiver sur l'immense cour déserte et comme a^audie par le silence de cette matinée du dimanche. Sans se retourner, U jette par-dessus son épaule des phrases qu'il mâchonne avec an bout de gros cigare et que ramasse du mieux qu'il peut son ingénieux chef de cabineL
— Cette femme est folle !... folle I... J'ai entenda des reproches, des menaces, que je n'ai pas voulu comprendre. l>'abord, si c'est du scandale qu'elle cherche, j'ai de quoi lui répondre. Ses lettres à ce Jeune homme, & ce Raymond Eudellne, seraient pour la couvrir de honte et de ridicule.
Entre deux phrases ministérielles, Wilkie glisse, mordillant sa lèvre mince :
— Oh! elle parle, elle parle... mais elle ne fera rien.
— Pourtant, celte fuite, c'est déjà du scandale. Car elle est partie, n'est-ce pas? Au vu, au su de
— Regarde ça, patron... Le chef de cabinet a posé sur le bureau un prospectus k couTerture bleue, écussonnée d'une croix avec ce titre ; Amtalet de l'Œuvre des enfantt malades. Direction du docteur Ccutagnoioff, et ce "verset de la Bible, en «xergue : Qm enverrai-fe? Me voici, eavoyes-^noi.
A la muette et dure intrarogation de son ministre, le jeune homme se b&te de répondre :
— Si ma mère est partie, voilà où elle est, n'en doute pas, avec le dtœteur Sophie Castagnozoff, une bonne toquée qui s'en va par le monde, ramassant et soignant tous les petits larveux. 11 «st malin, le Itaymond Eudeline, aussi malin que sa jolie petite sœur. Quand il a tu tourner au crampon sa liaison mondaine, il a donné & cette nature exaltée et religieuse, à l'àme passionnée d'une Portugaise, une direction tout humanitaire. Ha mère ira-t-elle jusqu'au bout de sa tentative? Elle en est capable, mais à condition d'emmener Florence avec elle. Toute seule, je ne le crois pas.
Occupé & feuilleter le cahier bleu de l'CEuvre, Velfon Jette un regard de cAté et pas boa :
postulantes : Avi point de vue moral, une nature énergique. Heul Heul... Une facilité exceptionnelle d se tirer d'embarras. Mâtin!... Pas de sensualité, pas de nervosisme. Il n'est exigé de dot que des personnes pouvant en apporter. ..Ta.tnère n'a pas dû en apporter une bien lourde ? ajoute-t-il narquoisemenl ,
— On ne m'en a rien dit, patron. Mauglas pourrail nous le savoir, car c'est de lui que je tiens tous mes renseignements. Depuis que vous l'avez brûlé aux deux préfectures de Paris et de Pétersbourg, il travaille dans le civil, traite de gré à gré, et je me demande quelle mésaventure a rabattu sa crête insolente et rogné ses ergots. Il s'est fait une tète de marguiliier, glabre de joues et de menton, ne quitte jamais un bonnet de soie noire enfoncé jusqu'aux sourcils et, pour achever la transformation, n'écrit plus sur les danses antiques, mais fait annoncer chez Marne un livre de poésies, Cloches et Carillons, une merveille. Il faut l'entendre dire : « Mon livre, c'est pour la gloire ; le mouchardage pour faire manger les vieux. » Car ce drôle de corps a un père et une mère à qui il donne la becquée très régulièrement, « Souteneur de famille », comme nous appelions le jeune Eudeline à Louis-le-Grand. Très fier de son titre, il essayait de faire les mamans avec ça, au parloir. Oh ! celui-là, par exemple,
Chambre. Pas commode, le père Izoard. Gare, s'il apprend que sa demoiselle ne se tient pas... et je connais quelqu'un qui se chargera de le renseigner.
— En attendant, ce matin... Valfon, anxieux, effile un par un les poils gris de sa moustache tombante... Ni ta mère, ni ta sœur; pas de femme pour mettre en face de moi à ce déjeuner.
Wilkje propose timidement :
— Je pourrais encore une fois essayer d'entrer chez Florence.
— Garde-t-en bien ! dit Valfon très vite, comme s'il redoutait une explication entre le frère et la sœur... Tu la connais, elle se prétend malade, ne Teut pas te recevoir ; elle ne te recevra pas.
La figure finaude du jeune vieux s'aiguise :
— J'ai une idée, patron. Si j'allais à la marine, prévenir Jeannine Briant? Elles sont si amies. Elle pourrait peut-être vous la décrocher.
— Essaye, mais vite. Il n'est que temps, murmure le ministre se jetant de tout son long sur le divan de soie 011 son petit corps rabougri, brûlé de passion et de fatigue nerveuse ne tient pas plus de place que l'exotique rouleau de feuilles de latanier.
Moins d'une heure après. M"" Jeannine, la nièce
grattait ft la porte de t'io-t'h), avec la oornaliae.a'uQe de ses bagues. La femme de chambre, dans l'enlreb&illement d'une tenture, s'efforçait encore de résister. « Si mademoiselle JeaBnioe savait, si elle pouvait se douter dans quelétat... » Jeannine ponssa ]a porte, renvoya la camérière et s'approcha do grand lit de dentelle blanc et rose eu elle croyait Florence prostrée dans an de ces accès'd'indoleace et de bouderie qui la prenairait parfois et ki gardaient tout un jour, couchée et somnolesite, oubliant J'exialence derrière ses rideaux tirés.
— Où es-tu donc? demanda-t-elle, stupéfaite de voir le lit désert et les couvertures rejetées. Dû fond de son cabinet de toilette, la voix de Florence répondit, traînante et triste, comme déchirée :
— C'est toi, Jean? Tu es seule? Âpprodte que je te parle.
Jeannine vint contre la porte :
— Mais, qu'estr^e qui se passe ici? On dit que ta mère est partie? Sors donc, Floreuce, que je te voie.
— Si tu me voyais, <tu comprendrais tout. Je ne veux pas.
L'autre se souvint tout k coup de leur conversation dans le jardin de l'ambassade :
— Malheureuse, qu'as-tu fait? Ouvre, mais ouvre donc!
Elle poussa la porte, qui céda presque tout de suite
tion, il y avait de l'envie de rire et de pleurer, tellement singulière était cette petite boule mal tondue, aux traits réguliers et fins, qui faisaient songer à Willtie autant qu'à sa sœur.
Immobile, le regard à terre, Florence murmurait :
— Tu vois, j'ai tout coupé; et il y en avait... et j'y allais d'une rage... Hais tout de même le cœur m'a mangue pour exécuter tout ce que je m'étais promis, me défigurer, tailler en pleine peau; nia main a tremblé...
Elle ajouta, bien bas, comme pour elle-même :
— Enfin, le misérable ne pourra toujours pas me montrer, jouir de son triomphe, il n'entendra pas dire de sa proie : « La plus belle toison de Paris. »
Jeannine eut un cri d'épouvante :
— Ahl mon Dieu... Ah] pauvre chérie, c'est donc vrai? c'est donc pour ça?
Elle avaitpris son. amie dans ses bras, et l'asseyant à côté d'elle, au bord du petit lit pliant que M°" Valfou installait chaque soir dans la chambre de sa Ûlle:
— Voyons, ma Flo, dit-elle, raconte-moi, je veux savoir. Ce n'est pas possible qu'il ait osé une lâcheté pareille !
jecroyaisque tamère couchait près de toi toutes les nuits?
— Pas toujours, tu vois... Son couvre-pied n'est pas encore défait.
Florence montrait le lit sur lequel elles étaient assises et reprit :
— Ma pauvre mère, depuis qu'elle a rencontré cette Sophie Casta, le médecin russe, ne s'occupe que de son œuvre des « petits malades ». Tout le temps dehors; sa maison, sa fille ne comptent plus pour elle. Sa vie se passe en réunions, en conférences. Tu penses si Valfon la guettait, si je le sentais venir avec ses yeux de travers qui ne regardent jamais ce qu'ils visent. J'ai averti ma mère bien souvent : « Maman, j'ai peur ». Mais elle me l'avait entendu dire tant de fois! Un court silence, puis toute pâle et les dents serrées : Enfin, cette nuit il s'est trouvé qu'on donnait une grande fête à Versailles, au profit de i'CEuvre; tu le sais bien, puisque ta tante Marc devait y aller.
Le grand chapeau h plumes de Jeannine fit signe très vite : « Oui, oui... n Mais à cet endroit du récit, elle ne l'eût interrompu ni dune parole, ni d'un souffle. 1
VOIX morne :
— Je n'ai pas dû crier bien fort, val Tu me connais. Fière, mais lâche, tellement molle 1 Puis il y a si longtemps qu'il me poursuit, que sa passion me brûle avec les mêmes mots, que sou haleine, ses mains me cherchent aux mêmes places. On se lasse b. latin,etrhabilude vous vient même de votre dégoût.
— Tais-toi, malheureuse... Et ta mère?
— C'est de sa faute, il ne fallait pas me quitter. Mais^ce cri de colère échappé, Florence reprit avec douceur ;
— Ah ! la pauvre maman. Sa rentrée, ce matin, quand elle m'a trouvée à moitié morte sur mon lit, la tête rase, tous mes cheveux cisaillés près do moi!
— Une belle gerbe noire que cela devait faire !
— Elle a compris tout de suite, a bondi chez Valfon, et, après une scène horrible, dont ne m'arrivaient que des éclats, tous deux sont entrés dans ma chambre, elle délirante, une clameur folle toujours la même : « Je m'en vais... je m'en vais... ■>, lui, terreux, mort de peur, toute la figure en bas, l;t suppliant : « Je vous en conjure, évitons le scan-
mère esl-eflle partie réellement î Va-t-dte accompagner son médecin russe dans l'Inde? J'aurais pu la suivre, m'assoder à «etle œuTre «.dmirable. Mais je Buis trop veule, je n'aime plus rien, je n'ai foi en rien. Puis, regarde-moi ; où veux-tu que j'aille avec cette tète de singe que je ine suis faite ? Je n'ai qu'à rester dans mon coin, & cacberma daideor «i punition de ma hxmte.
— Ta laideur ? Sérieusement crois-tu t'étre enlaidie? Jeannine prenait eiitn ses mains la petKe tète tondue et l'ienveloppait d'un sourire.
— Eh bien, moi, je t'assute que tu es très jolie comme cela. Tu me rappelles ce petit prince indien qui est venu l'autre annéeî le fils de la reine d'Aude.
Les grands yeux moroses de Florence se noyèrent de larmes.
— C'est afireux, ce que tu me dis là.
— Pourquoi, chérie?
— Parce que j'ai voulu me punir, perdre cette beauté que je n'ai pas bu défendre. Je n'y suis donc pas parveitue, mon Dieu 7 »
Jamais Jeannine firiant n'oublia l'énergie singulière dont cette fille insignifiante d'habitude, aux gestes las et retombants, avait martelé ces paroles. Mais sur le moment, la futile petite Parisienne, la nièce de Marc Javel, aussi envolée et légère qu'une des plumes de son chapeau, se préoccupait surtout
dana tous les yeux.
Florence réfléchit une secoode, pois se levant d'un brusque sursaut :
— Psenda garde... Je veux biea y veair k ce déjeuner, essayée de vivre comme une créature naturelle après l'horreur de cette nuit. C'est pour me rendre compte, comme tu dis... mais si j'ai manqué mon conp, si je ne suis pas parvenue à loi donner honte de moi, s'il peut se parer de ma beauté autragée, humiliée, je te jure que je recommencerai et que cette fois je ne me manquerai pas.
Jeannine allait répondre. Klle l'arrêta d'un geste de sa petite main d'orientale, courte et grasse.
— Un détail, mais très important. Pour faire faou' neur à sir Moulton et & ces demoiselles de l'ambassade, on déjeune à l'an^aise, les dames en chapeau. Tu préviendras Valfon que moi je déjeune en cheveux, ee qui me reste de cheveux... Ilfautqu'oD
Quand elle entra au bras de Valfon dans la , haute salle à manger de blanches boiseries anciennes, au rez-de-chaussée du miaistëre, ce ne fut qu'un cri d'admiration pour la jolie petite tète
gUHUUC Cl UB ucguui. jiu aosscjuui, eue luvciiui je
ne sais quel accident dû à une maladresse de femme de chambre, toute sa chevelure brûlée par l'explo- , sioQ d'une lampe à essence, pendant qu'on la coiffait. Du départ de la mère, pas un mot. Pourtant il n'y avait pas un des convives qui ne sât la nouvelle et dont la curiosité ne se trahit par un coin d'œil allumé et fureteur.
Ah ! très illustre colonel Uoulton, émule de Stanley, de Speke, de Barker, carabine à éléphant sans rivale, quel mauvais public vous aviez ce matin de décembre pour vos merveilleux récits de chasses à l'hippopotame au bord dulacTanganyika,etpour la présentation de celte petite reine des nains qu'on n'avait pu faire asseoir à table et qui rûdait frileusement autour de votre chaise dans une gandoura d'or vert avec les yeux hébétés et ronds, les pommettes microscopiques et terreuses d'une grande poupée tombée dans le feu et débarbouillée au beurre. Elle était amusante cependant, surtout racontée par vous devant cette nappe étincelante de cristaux et de vaisselle plate, sous ce ciel parisien rempli de neige ; amusante et jolie, la passionnette de celte jeune princesse éprise du pâle étranger massacreur de monstres, et fuyant avec lui le royaume des pygmées. Mais h côté de votre histoire
— Take care, mon cher Wilkie, c'est très dangerous...
Il lui prît le paquet des mains et, le défaisant avec minutie, en tira un faisceau de cinq longs javelots, une pomme d'ivoire à un bout, & l'autre une pointe de fer empoisonnée, défendue par un étui d'écorce dure. Quel était ce poison plus pénétrant que le curare ? D'où venait-il î Personne n'aurait pu le dire.
cieuses boufTées de cigare devant le feu... ça ne doit pas être commode de faire de la politique dans ce pays-là. Si quelqu'un a envie de votre portefeuille, e'est vite envoyé une mauvaise tlèctie.
Le glabre Wilkie se mit & rire :
— Mais, monsieur le ministre, nous avons des équivalents dans la société. Avec une calomnie bien aiguisée, une lettre anonyme comme on les confectionne dans les nuisons recommandées, je me charge d'empoisonner les personnes les plus saines, les jius résistantes, d'en faire les premiers sujets de l'hospice Saint-Louis.
Sa figure de vieille fille méchante cligna du cAté du patron, comme pour lui rappeler leur conversation de la matinée.
— Je vous en prie, mon cher Valfon, dit sir Houlton posant les Qëcbes une & nne sur le marbre de la cheminée, après s'être assuré que leur pointe était soigneusement garantie, voilà cinq types très divers de lettres anonymes de l'Afrique centrale, que je TOUS engage à ne pas laisser traîner; accrochez-les
que ce soit fait devant moi... Vous attendrez qae J6 sois revenu de l'Elysée.
Il devait s'y rendre à quatre heures, avec le colonel et la petite reine des nains, que la Présidence désirait connaître. Encore quelques bouffées de cigares, un dernier hippopotame effondré sous les balles de sip Moulton, puis l'on descendit au salon où les dames avaient fait asseoir au piano la petite reine tout effarée. Au milieu des fous rires qui secouaient les plumes des grands gainsborough et la gatté sonore, emperlée de toute cette jolie jeunesse, ValfoD s'apiH-ocha de sa belle-fille — il n'avait pas encore <isé lui parier — et lui demanda, tremblant et grimacier :
' — Tu ne viens pas avec noas b l'Ëlyséeî
— Non, non... fit deux fois violemment la petite 4éte rase sans qu'il obtint d'elle no mot ni un regard.
S'adressant alors à l'amie :
— Jeannine, je vons la recommande, ne la quittez pas aujourd'hui, fit-il avec une expression d'angoisse, bien extraordinaire chez ce politicien toujours maître de lui.
Jeannine Briant, qui connaissait le pèlerin, pensa d'abord :
veut, je demanderai à l'oncle Marc sa charrette, nous irons au bois toutes les deux. Du plein air et de la fourrure, il n'y a rien de plus sain.
— Merci, mon enfant, murmura Valfon très ému. Jeannioe n'en revenait pas.
Le vrai, c'est qu'incapable de remords, la partie sensible de son être atrophiée chez lui depuis longtemps, Valfon mourait d'inquiétude et de peur. Quelles suites aiu-ait sa folie de cette nuit? Qu'était devenue M°" Valfon? Que projetait la jeune Elle? Avec deux pareilles toquées, on pouvait s'attendre à tout. 11 craignait un scandale retentissant, un de ces éclats dont les plus hauts, les plus puissants ne parviennent pas à s'abriter; et en même temps l'éventualité que sa victime lui échappât, que son triste bonheur restât sans lendemain.
Qu'elle lui sembla longue, cette réception de l'Elysée! Par quelle bizarre analogie cette petite poupée à tète ronde et crépue, qu'on se passait en riant de main en main, le fit-elle songer tout le temps à l'apparition qu'il avait eue, le malin en entrant dans la chambre aux cris de la mère, de l'opulente créature jetée en travers de son lit, sa toison noire à côté d'elle? Était-ce un présage, cette image qui revenait obstinément? Sa belle-fille lui
Uomme toujours, en rentrant au ministère, Valfon monta d'abord dans sou cabinet, dont ou allumait les lampes. La mélancolie de ce dimanche de neige pesait sur le grand palais désert. A peine chez lui, le ministre sonna violemment.
— Eclairez-moi vite. Et de la même intonation saccadée, étranglée : « Qui est entré ici, en mon absence? » demanda-t-il à l'homme de service.
— Moi, monsieur le ministre, et personne autre... A moins qu'on ne soit venu par là, ajouta le placide Duperron. Par là signiGait la petite porte sous tenture du côté des appartements. En y songeant, je suissùr maintenant qu'on est venu. Comme j'entrais, j'ai vu sortir M"' Florence.
Valfon sentît un souf&e de mort courir sur ses tempes.
— Bien, merci...
L'huissier s'en allait. Il le rappela, et lui montrant
nous a laissé de aes flèchea? Ertr-ce quatre ou ^ïinq?
— Cîuq... cinq, affirma le vieux pontife de l'antichambre.
C'était bien cela. La cinquième flèche manquait. ■Qui l'avait prise? Pourquoi faire?
L'huissier demanda encore :
— Monsieur le ministre veut-il que nous les mettions dans le billard?
— Non, plus tard, pas maintenant... emportez votre lampe, je ne reste pas là.
Il avait besoin de se préparer, de se remettre. La secousse qu'il venait d'avoir, l'angoisse de ce qui l'attendait derrière cette porte. Et tandis qu'appuyé à la cheminée de ses dem mains tremblantes, dans le reQet blanc de la neige qui tourbillonnait aux vitres silencieuses, le misérable songeait avec épouvante & cette cinquii>me flèche disparue, l'image que lui renvoyait la glace qui s'emplissait de nuit avait une pâleur livide, des joues creuses, des yeux hagards, comme il ne s'en était Jamais vu,
A peu près à la même heure, plein d'angoisse lui aussi mais pour d'autres molifs, Antonin Eudcline remontait le boulevard Saint-Germain sous un
SI Dure, aTsc uue grtuiuB launuiiiiie, semuiaii nnie ; ■do moins Raymond n'en parlait plus, occupé d'une ■autre affection encore plus mystérieuse, plus absor^ bante et qui le gardait très loin des siens. « Je me ■doute, je ne suis pas sûre », disait la petite t^égra- ' phiste. Haman, elle, ne savait rien, certaine seule- Bient que son Raymond ne pouvait plaire qu'à une femme de cœur et de dislinction. Quelques jours auparavant, Antonin aussi l'aurait juré; mais quel trouble à présent dans sa pauvre tête si tendre, si confiante I
Comme il arrivait devant la maison de l'a né, il trouva debout à l'entrée du couloir, sa mâchoire de petit doguiu en avant, les bras nus et marbrés de froid -r- ces beaux bras impériaux qui gantaient à quinze boutons — M" Alcide et son balai, opposant une défense héroïque aux assauts de la neige et du vent.
— Veînel voilà, M. Antonin arrivé, c'est mon locataire qui va être content... Bon sangl c'est-il do vent, çà? c'est-il de la neige, ça?
Sans perdre un coup de balai, car au jour tombaut, comme d'ordinaire, l'effort de l'ennemi redou-
retint, et la crainte d'interminables explications. Il le verrait bien, après tout, quelle sorte de femme avait pris le nom et le rang de « madame » dans la maison de l'alné. Arrivé au quatrième étage, il s'approcha de la porte, écouta avant de sonner, très ému. Au dedans, quelqu'un guettait comme lui, qui l'avait entendu marcher, car la porte s'ouvrit aussitôt, doucement.
— Antonin!
— Geneviève 1
Elle avait son chapeau, son manteau. Toujours la même, très jolie, seulement encore plus paie. Peut-être le gaz de l'escalier ou la surprise de le voir là, subitement, au lieu de Raymond qu'elle attendait.
— J'avais cru reconnaiire son pas, figure-loi, mon petit Tonin... Mais entre, entre donc, ne reste pas 1&.
Il lui avait pris sa main toute gantée et la serrant avec effusion, dit très bas, dans l'antichambre, avant d'entrer :
— Oh I que je suis content de te voir ici, Geneviève. Est-ce que tu viens souvent?
— Très souvent.
u UD accent mgeDU et Davre ucoevieve lui repondit :
— Nais c'est moi, madame...
Ah! ceux qui seuteut profondément ne meurent pas qu'une fois dans la Tie. Songez k ce que la tan- Une lui représentait, toute la femme, un peu la mère, un peu la soeur, quelque chose de plus encore. Depuis qu'il y voyait, depuis qu'il respirait — oh I jamais pour lui seul — pas un bonheur dans la maison, pas une espérance qui ne lui vint de Geneviève, qui n'ait eu son joli visage. Elle était pour lui la madone de Fourvières et toutes les médailles de Dina et tous les romans de M" Eudeline. Maintenant, voilà ^;e qu'il retrouvait.
Assis dans le salon à côté d'elle, son premier mot fut l'explosion de toutes ses pensées.
— Mais enfin, pourquoi ne t'a-t-0 pas épousée? De cet air raisonnable et doux qui ne la quittait
jamais, elle lui dit ce qui les avait empêchés de se marier. Raymond ne le pouvait pas, avec sa sœur et sa mère à faire vivre; déjà un ménage sur les bras, il n'avait pas le droit d'en prendre un autre. Il s'y serait décidé, pourtant; c'est elle qui n'avait pas voulu, à aucun prix.
— Pauvre amie ! murmura Tonin, frôlant d'une -caresse respectueuse la main qu'il tenait toujours.
moment. Ces mensualités régulières que l'ataé apportait & la maison, sans en expliquer la provenance, cette liaison mystérieuse, une femme installée chex lui et l'empêchant de recevoir sa mère, sa sœur, surtout après l'aventure de Mauglas, toutes les suppositions étaient possibles. C'est seulement quand je t'ai vue droite devant la porte que je me suis dit : <. Elle est là, elle vient chez lui, plus rien & craindre, nous sommes sauvés. »
On entendit Raymond qui arrivait et le ferrailiement d'une discussion de jeunesse dans l'antichambre. Geneviève s'était levée :
— Aime ton frère comme tu l'as toujours aimé, mon petit Tonin, dit-elle tout bas. Il est bon, il a l'àme fière, incapable de quelque chose de mal. L'argent qu'il dépense pour lui, pour sa famille est de l'argent bien acquis; ce sont des avances faites à son intelligence, à son travail, sois tranquille.
Le grand frère entrait, présentait son petit électricien aux deux camarades que lui-même amenait. Un maladif et long jeune homme, les yeux caves, le dos en arc, auteur d'un petit traité de psychologie tout suant de venin, intitulé Afa Méchanceté ; Vautre, ua gros homme sans &ge, un fort mangeur, aux larges
dorées, ils miraient leurs souliers vernis dans la soie de leurs hauts-de-forme et protestaient parle romantisme néo-chrétien de leurs idées, de leurs gilets, de leurs coiffures, contre la bohème naturaliste et tous les peintres — psychologues ou non — de la vie plate.
Pourtant leur dîner en pique-nique du dimanche — ce qu'ils appelaient le « chou rouge » — robuste étuvée de choux et de haricots cuits au lard pendant un jour et une nuit, qui les réunissait chaque semaine au premier étage d'une antique maison de la rue des Poitevins à la rampe de vieux fer forgé, au large escalier de dalles noires, pleine du souvenir de Vallès et de Courbet, ce fameux dîner n'avait rien de romantique, fleurait piutât une forte odeur de réalité. Après le « chou rouge », que Raymond avait présidé ce soir-là et arrosé de quelques bouteilli^s de vin mousseux en l'honneur d'une famille françaUe, la bande quitta la table pour gagner sous la neige, par petits groupes discutants, pontifiants, la brasserie du boulevard Saint-Michel où la Vorare tenait ses assises, dans une salle du fond ornée d'une estrade et d'un piano. Pendant la route, Antonin, qui venait
pas le plus petit mot pour rire.
Malgré ses habitudes ouvrières, les durs calus qu*à lalODgue l'alelier avait faits & sa nature fioe et délicate, Tonin se sentit blessé dans son tendre respect pour leur amie, et comprit — comme deux on trois fois pendant le dîner — que Raymond n'aurait pas dû l'amener avec lui, C[ue sa place u'étailpas là. Quelquesans de ces jeunes gens s'y trouvaient avec leurs maltresses, des actrices de petits théâtres, des demoiselles du Conservatoire émancipées; d'autres invitaient à diner au « chou rouge » une célèbre diseuse dont on se faisait honneur ensuite & la séance. Ces personnes se parlaient peu entre elles, se donnaient des a madame s et « chère madame » conmie au grand foyer de la Comédie- Française. Hais à des coins d'œil et de bouche ou les devinait de lamème famille. Sur tout ce kaolin il y avait une éraillure, un coup d'ongle uniforme dont Geneviève seule n'était pas atteinte. On la sentait d'une autre pfttc. D'où l'ironie de cette phrase : « Syrabolard a amené son dévouement. » Oh ! bien sûr qu'il n'aurait pas dA l'amener.
Toute la soirée se passa à faire de la musique, à dire des vers; musique de joueurs de guimbarde que le musicien est seul à entendre et à comprendre, — vers qui ne riment pas et qui semblent une traduction d'auteur étranger trùs dif&cile. Puis une discussion
— Oui, tu as raison, ils sont méchants. Il semble qu'ils s'empoisonnent h boire de la mauvaise encre. €e sont leurs livres oui les dessèchent. Ils en ont trop lu, et trop jeunes, lia savent trop de choses. Et puis l'âpreté des concours, l'ambition d'être premier, pre... pre... dans la vie comme au lycée, de marcher sur la tête des autres, de tout écraser.
Anton in sourit tristement.
— Alors, tantine, je remercie mon pauvre père de De m'avoir pas fait donner d'instruction puisqu'elle rend les hommes féroces.
Geneviève protesta :
— Non, mon petit, le savoir n'a jamais rendu l'homme méchant; mais l'enfant que l'eùstence n'a pas encore assoupli, assagi, peut de ce qu'il a appris faire un mauvais emploi. C'est ce qui arrive à notre Raymond. 11 a le cœur tendre et il vient d'écrire un livre bien cruel.
Il tressaillit. Depuis des heures qu'ils étaient ensemble, ils avaient évité d'en parler, du roman de l'aîné, comme d'un sujet pénible, dangereux.
lèvres blanches. Une critique féroce de son livre sans doute. II se pencha vers Geneviève, et tout vibrant :
— Je t'en prie, M"" Nas va chanter le Centaure et les Tourbillons célestes. Approche-loi, n'aie pas l'air de bouder.
Elle obéit, quitta la table sans un mot; et lui tout de suite, posant devant son frère le journal qu'il tenait, le souligna d'un coup d'ongle et de quelques paroles à voix basse :
— Je n'ai pas voulu t'en parler devant elle, à cause de ce nom de Marques, qui l'attriste toujours ; mais lis ça... au dernières nouvelles.
Tonin, bougeant à peine les lèvres, parcourut l'entrefilet suivant :
Un affreux malheur vient de frapper le Président du Conseil et sa famille. J/'" Florence Marques, la belle- fille de M. Valfon, est morte subitement cet aprèsmidi, au ministère, en pleine santé. Elle avait àpeîne vingt ans.
— Ils m'amusent ces gamins à nous appeler les peintres de la vie plate, murmura le jeune romancier vériste... crois-tu qu'il y en a du drame et du mystère dans ce simple fait-divers!
C'était aux approches da printemps, quelques mois après le dernier voyage d'Aotonin d. Paris. Mois de travail enragé et d'illusions robustes que le brave cadet avait passés au milieu de ses dynamos, dans la fumée jaune de la Tamise et le bruissement de l'eau sous son usine grelottante. Malgré le mauvais numéro qu'il avait tiré k la conscription, ses amis de Paris lui écrivaient avec tant de certitude qu'il serait exempt pour cause d'infirmités, bégaiement, faiblesse des yeux... 11 avait fini par y croire jusqu'à ce matin, hélas! Oh! l'affreux matin d'avril pluvieux et noir, où revenant du conseil de revision, il entrait chez les dames Eudeline en leur jetant ce cri désolé : a Bon pour le service, mes chéries. »
Décidément, le marchand de bonheur dont je vous ai parlé, passant ce jour-là devant le magasin de la
lampyres bleus, verts et roses, c'était si triste de Toir la maman effondrée dans le comptoir, embobelinant son chagrin de compresses d'eau sédative, el Tonin assis en face d'elle, songeant avec épouvante qu'il en avait pour cinq ans à servir dans l'infanterie de marine où le classait son mauvais numéro. Jusqu'à la petite Dina qui, à l'idée de rester si longtemps loin de ce frère qu'elle adorait, à qui elle confiait tout son cœur, venait de prendre un accès décolère dont elle était encore toute tremblante... Qu'est-ce qu'elles allaient devenir, mon Dieul sans la chaleur de ce bon sourire de Tonin et tout ce que ses petits yeux sans cils vous envoyaient de tendre, de secourable? Pour l'achever, son Claudius dont elle n'avait plus de nouvelles depuis un mois, dont elle ne savait rien sinon qu'il n'habitait plus l'Eugadine. Chère petite Dina, il lui en fallait du courage et de la confiance en ses médailles pour se forcer à reprendre goût & l'existence, à aller au bureau comme les autres malins, avec toutes ces tristesses et ce ciel noir et cette rue boueuse où elle entendait les marchands de journaux crier, pendant qu'elle mettait ses gants et son chapeau devant la glace :
« Demandez le Matin, la chute du ministère ! Derniers moments du cabinet Valfon. »
Elle lui était indifférente, la chute du ministère.
Non, ToQiD n'avait pas le temps de l'accompagner. Des clients i voir ponr sa maiscm de Londres, des appareils à commander pour celle de Paria; puis déjeuner avec son patron, M. Esprit, monter chez l'alné un moment, lui annoncer la mauvaise nouvelle, c'était plus qu'il n'en saurait faire.
La petite s'arrêta, la main sur la porte : -
— C'est tout de même drôle que je ne puisse pas aller voir Raymond, moi aussi, parce qu'il reçoit de certaines personnes... moi qui me suis donné tant de mal pour coudre ses rideaux, lui draper toute sa toilette; et puis, défense de regarder.
Un éclair de gaieté passa dans ses yeux bleus,
— Tu as dû en rencontrer, chez lui, de ces jolies madames, dis, frérot? Ont-elles bon genre, au moins?
Uaman Eudeline ût la grosse voix :
— Dinal
Hais déjà la porte était refermée, le petit chapeau
flaques d'eau du boulevard Saint-Germaîn : << J'en sais un qui la demandait, la chute du miaislëre, et qui doit être heureux de cette revanche à, l'injustice que lui ont faite les Valfon, les Marc Javel en le metiaal à pied, comme s'il y avait trop de braves gens an service de l'Ëtat ». Et précisément, sur le même trottoir que la petite, voici venir du câté du Palais- Bourbon celui à. qui elle est en train de penser, reconnaissable de loin à sa taille courte et massive, à ces larges pantalons à la hussarde, qu'il est seul à porter depuis longtemps, et à cette longue barbe blanche qui dans le Paris de ce temps-là n'avait que celle du peintre Heissonier pour rivale.... Eh bien, non, Pierre Izoard a l'air étrange ce matin, mjùs la chuta du ministère n'est pour rien dans son exaltation qui parait manquer de joie. II marche avec des gestes furieux, une expression de violence que Dina ne lui a jamais connue. Il passe & câté d'elle sans la voir, sans s'arrêter. On se retourne sur ce petit homine qui s'agite, parle tout haut. Qu'est-il arrivé au père de Geneviève ? Peut-être la fin de la session qui approche et avec elle le moment pour le vieux sténographe de quitter son emploi, de s'en aller de ce Palais-Bourbon où il demeurait depuis près de
l'antre, et leur malaise tous a vite gagnés. Pourquoi cela? Est-ce une loi de l'exjstenceî Est-ce nous qui nous transformons fatalement, qui devenons plus sombres, plus âpres avec Tâge; où sommes-nous victimes des circonstances?
Ainsi trottant et philosophant, la petite télégraphiste est arrivée au coin de la rue de Grenelle, presque en face du Bureau central. Une voiture de maitre stationne devant l'entrée, et le garçon de bureau, debout respectueusement à la portière, sa casquette galonnée d'or à la main, voyant s'approcher W" Eudeline, la signale & un vieux monsieur peint en jeune, très long, très sec, la barbe et les sourcils trop noirs, les yeux trop hrOlants, qui 8'élance aussitôt du coupé et fait un pas au-devant de la jeune fille. 11 la considère un moment avec attention, comme un bon canut inspecte une pièce de soie, fait claquer sa langue deux ou trois fois en connaisseur, puis se présentant :
— Je suis le papa, mademoiselle... Tony Jacquand, sénateur de Lyon... Claudius est à Paris et
pas le plus petit mot pour rire.
Malgré ses habitudes ouvrières, les durs calus qu'à !a longue l'atelier avait faits & sa nature une et délicate, Toniuse sentit blessé dans son tendre respect pour leur amie, et comprit — comme deux ou trois fois pendant le diner — que Raymond n'aurait pas dA l'ameneraTec lui, que sa place n'était pas là. Quelquesuns de ces jeunes gens s'y trouvaient avec leurs maîtresses, des actrices de petits théâtres, des demoiselles du Conservatoire émancipées; d'autres invitaient à diner au <t cbou rouge » une célèbre diseuse dont on se faisait honneur ensuite à la séance. Ces personnes se parlaient peu entre elles, se donnaient des « madame b et « chère madame » comme au grand foyer de la Comédie- Française. Mais àdes coins d'oeil et de bouche on les devinait de la même famille. Sur tout ce kaolin il y avait une éralllure. un coup d'ongle uniforme dont Geneviève seule n'était pas atteinte. On la sentait d'une autre pâte. D'où l'ironie de cette phrase : « Symbolard a amené son dévouement, n Oh I bien sûr qu'il n'aurait pas dû l'amener.
Toute la soirée se passa îl faire de la musique, & dire des vers ; musique de joueurs de guimbarde que le musicien est seul à entendre et à comprendre, — vers qui ne rimentpas et qui semblent une traduction d'auteur étranger très dif QcUe. Puis une discussiOD
vre cadet, le ccfeur gros, parlait tout bas à Geneviève assise à cdté de lui, dans un coin du café.
— Oui, tu as raison, ils sont méchants. Il semble qu'ils s'empoisonnent à boire de la mauvaise encre- Ce sont leurs livres qui les dessèchent. Ils en ont trop lu, et trop jeunes. Ils savent trop de choses. Et puis l'âpreté des concours, l'ambition d'être premier, pre... pre... dans la vie comme au lycée, de marcher sur la tête des autres, de tout écraser.
Antonin sourit tristement.
— Alors, taatiae, je remercie mon pauvre père de ne m'avoir pas fait donner d'instruction puisqu'elle rend les hommes féroces.
Geneviève protesta :
— Non, mon petit, le savoir n'a jamûs rendu l'homme méchant; mais l'enfant que l'existence n'a pas encore assoupli, assagi, peut de ce qu'il a appris faire un mauvais emploi. C'est ce qui arrive à notre Raymond. 11 a !e cœur tendre et il vient d'écrire un livre bien cruel.
Il tressaillit. Depuis des heures qu'ils étaient ensemble, ils avaient évité d'en parler, du roman de l'alné, comme d'un sujet pénible, dangereux.
Malgré ses habitudes ouvrières, les durs calus qu'à !a longue l'atelier avait faits à sa nature âne et délicate, Tooin se sentit blessé dans son tendre respect pourleur amie, et comprit — comme deux ou trois fois pendant le diner — que Raymond n'aurait pas àû l'ameneraveclui.qne sa place n'était pas !à.. Quelquesuns de ces jeunes gens s'y trouvaient avec leurs maitresses, des actrices de petits théâtres, des demoiselles du Conservatoire émancipées; d'autres invitaient à dîner au « chou rouge » une célèbre diseuse dont on se faisait honneur ensuite à la séance. Ces personnes se parlaient pea entre elles, se donnaient des a madame » et « chère madame n comme au grand foyer de la Comédie-Française. Mais ides coins d'œil et de bouche on les devinait de la même famille. Sur tout ce kaolin il y avait une éraillure, un coup d'ongle uniforme dont Geneviève seule n'étail pas atteinte. On la sentait d'une autre pâte. D'où l'ironie de cette phrase : « Symbolard a amené son dévouement. » Oh! bien sûr qu'il n'aurait pas dû l'amener.
Toute la soirée se passa à faire de la musique, à dire des vers; musique de joueurs de guimbarde que le musicien est seul à entendre et à comprendre, — vers qui ne riment pas et qui semblent une traduction d'auteur étranger tràs difficile. Puis une discussion
— Comme ils sont méchants t Un livre qui lui a coûté tant de maJ... EaPin, n'est-ce pas?... Le pauvre cadet, le ectur gros, parlait tout bas & Geneviève assise à cAté de lui, dans un coin du café.
— Oui, tu as raison, ils sont méchants. D semble qu'ils s'empoisonnent à boire de la mauvaise encre. Ce sont leurs livres oui les dessèchent. Ils en ont trop lu, et trop jeunes. Ils savent trop de choses. Et puis l'âpreté des concours, l'ambition d'être premier, pre... pre... dans la vie comme au lycée, de marcher sur la tête des autres, de tout écraser.
Anton in sourit tristement.
— Alors, tantine, je remercie mon pauvre père de ne m'avoir pas fait donner d'instruction puisqu'elle rend les hommes féroces.
Geneviève protesta :
— Non, mon petit, le savoir n'a jamais rendu l'homme méchant; mais l'enfant que l'existence n'a pas encore assoupli, assagi, peut de ce qu'il a appris faire un mauvais emploi. C'est ce qui arrive à notre Raymond. 11 a le cœur tendre et il vient d'écrire un livre bien cruel.
Il tressaillit. Depuis des heures qu'ils étaient ensemble, ils avaient évité d'en parler, du roman de l'atné, comme d'un sujet pénible, dangereux.
Cadet savait à quoi s'en tenii" et continua :
— Est-ce que la Famille française ne va pas? Il me semble qu'on n'en a guère parlé T
Tantine n'en voulait pas convenir; on avait beaucoup parlé de son livre, au contraire. Pour un débutant, on ne pouvait espérer mieux. L'illusion était de croire qu'un ouvrage signé d'un nom inconnu rapporterait beaucoup d'argent. Le pauvre Raymond, toujours préoccupé de ses responsabflités, avait eu une cruelle déception de ce cAté-là. Par bôobenr, c'était uni, il n'y pensait plus maintenant.
— Aurait-il renoncé à la littérature? dit Tonin. Je vois là-dessns des tas de livres de science. Son geste effaré montrait la table au milieu du salon, chargée de bouquins de médecine. Geneviève avoua, un peu gênée, qu'en effet il y renonçait pour le moment, ob ! rien que pour le moment.
— La route est trop encombrée, tu comprends.
Entre qui veut dans les lettres. Il n'y a pas de douane, point de surveillance. Et puis trop d'envieux et de méchants dans ce métier. J'ai été contente de le voir se mettre à la médecine.
Cadet trouva qu'en effet l'idée était excellente.
— Et il s'y est mis avec un grand courage, le cher ami, surmontant les répugnances que soulèvent en lui la laideur, la maladie.
— 11 est si beau, soupira le petit Irërfl.
Et Geneviève :
tique. II a de l'assurance, une voix bien timbrée... En parlant, elle se levait pour entr' ouvrir les fenêtres du salon, saturé d'une forte odeur de pipe par les visites du matin, 11 est question d'élire uq conseiller municipal à. Cbaronne. On lui demande de se porter. Seulement, c'est beaucoup de temps, beaucoup d'argent.
Antonin, rougissant, balbutia :
— Vous devez en manquer d'argent? Les avances de son... enfin, n'est-ce pas7 le... le chose... doivent être loin?
— Obi non, pas encore.
11 y eut entre eux le silence et la gène qu'y mettait toujours celte question d'argent.
Tout à coup on sonna avec violence. C'était Sophia CastagnoiofT, les lunettes de travers, des cheveux de noyée collés contre les joues. En entrant, elle jeta son chapeau ruisselant de pluie sur la table, et sauta au cou de son amie :
— Raymond est sorti? Alors c'est toi que j'embrasse; c'est & toi que je demande pardon, et au petit en même temps, puisque j'ai la chance qu'il soit là.
incapable de la mauvaise action dont je l'a Je connais le vrai délateur, celui qui livra Lupniak h la police. 11 est venu & moi, faire ce que je fais ici, demander pardon. Hais nous en parlerons plus tard. Pour le moment, nous avons à nous occuper de choses plus pressantes.
Elle souffla, suffoquée par l'émotion, les étages, puis annonça la terrible nouvelle. Dans une heure, peut-être avant, Pierre Izoard serait là.
Geneviève, épouvantée, se soutint des deux mains à la table.
— Mon père! c'est la fin.
Cadet essayait de la rassurer. Etait-ce bien sûr? Comment Sophia savait-elle?
— Comment je sais? Par votre sœur, mon cher Tonin, cette exquise petite Dina qui a rencontré M. Izoard chez sa mère et, bien que bouleversée ellemême — vous saurez pourquoi ce soir — a songé à prévenir ses amis du danger qui les menaçait. Une lettre anonyme arrivée, parait-il, après plusieurs autres, avertissait le père de Geneviève que sa BUe ne travaillait pas avec Sophia Castagnozoff. S'il voulait savoir où et comment elle passait son temps, il n'avait qu'à se rendre boulevard Saint-Germain n" 1 , quatrième étage, porte en face.
trouvera cbez moi, travaillant avec moi. nos livres, Dotre table; il y a même deux chaises devant la table. S'il s'informe avant de monter, M"* Alcide a mes iDstructiOQS. S'il monte tout droit, je me charge de lui parler
Antonin, dont le regard effaré inspectait les meubles, les tentures, pour voir s'il ne s'y trouvait rien de compromettant, s'informa, comme traversé d'une méfiance subite :
— M. Izoard ne sait donc pas que Raymond habite ici?
— A coup sûr il n'y est jamais venu, reprit Casta vivement. Il y a si longtemps qu'ils ne se voient plus avecl'afné. 11 lui en veut tellement de son livre, de sa liaison avec madame... Elle allait dire madame Valfon, s'en aperçut et tourna court : D'ailleurs laissez moi faire. J'ai roulé des juges d'instruction plui malins que Pierre Izoard. Je vous jure qu'il ne m'effraie pas.
La tanline se redressa avec un mouvement de révolte :
— Non, merci. Assez de mensonges; je n'en veux plus. Cette vie que je mène m'est odieuse & la An. J'y suis très maladroite d'abord et il y a trop longtemps que cela dure... Ce pauvre homme qui n'a que moi à aimer et que je condamne à une perpétuelle
\ peine si nous osons nous regaraer. un loucae wui le temps. Qu'il vienne, mon Dieu, et qu'on en finisse !
— Tu es folle, mais il te taera! La Cosaque avait bondi, rejetant ses cheveux de garçon derrière l'oreille : Tu le connais bien pourtant, ce vieux Romain fier de sa Virginie et se croyant droit de vie et de mort sur elle.
Oh I le sourire navré de la tantine :
— H me tuera... Et après?
Sophie était indignée.
— Après? mais tu sais bien que le pauvre vieux ne pourra pas te survivre! et ton Raymond, que veux-tu qu'il devienne sans toi? Puis, il y en a d'autres encore qui t'aiment.
— Oh I oui, soupira le brave Tonin, dont le sanglot comprimé fil le bruit d'une ancre dérapant sa chaîne dans les pierres.
Geneviève secouait la tête tristement:
— Mais enQn, si je parviens à lui cacher la vérité aujourd'hui, morne pendant quelque temps, il faudra bien toujours qu'il la connaisse. Un moment viendra...
DOU3 aT0D3 quatre ou cinq mois devant nous, on s'en tirera. An plus pressé d'abord, voici : Cadet va descendre, s'instailer chez les Alcide. Ils sont prévenus; mais il peutyavoir maladresse, excès de zèle, un de ces imprévus...
— Compris... Le... le chose... Je serai là.
II prenait son élani vers l'escalier. Mais Sophie le retint :
— Une idée, attends... ,
Les petits yeux de la Slave luisaient d'intelligence et d'astuce. Elle tira une carte de sa poche :
DOCTEUR SOPHIÂ CiSTACNOXOF»
FaDdatioB da l'ŒnTra des enfsDta malsdsi.
Tonin en s'en allant n'avait qu'à clouer cette carte sur la porte. Ce serait une preuve de plus.
Geneviève attendit qu'il fût dehors :
— Je t'en prie, Sophia, dit-elle alors, très pèle, et de sa helle voix sérieuse, ne me mêle pas à ton vaudeville. J'ai le cœur trop plein do larmes, je ne saurais pas.
Casta fit claquer deux gros baisers de nourrice sur les joues de sa camarade, et la poussant par les épaules :
vibralioDS de cuivre de Pierre Izoard, 'remerciant H™ Alcide qui avaitmoaté l'escalier pour lui ouvrir et répondait de sa plus belle intonation de faubourg :
— De rien, monsieur, de rien,., ce que j'en fais, c'est histoire de ae pas déranger ma locataire.
Le père de Geneviève entra d'un air hésitant, avec nne amusante figure à double éclairage, à la fois piteuse et réjouie; mais si, en arrivant, il gardait encore quelques doutes, le tranquille accueil de Sophie Castagnozo£f assise à sa table de travail, au milieu de sesbouquinsde médecine et de pharmacie, des statuts et prospectus de l'CËuvre des petits malades, acheva de tout dissiper, et il ne lui restait que l'embarras d'expliquer pourquoi il était venu.
— Je vous croyais installée à Ivry, macbëre Sophie. Vous êtes donc déménagée?
Sans se troubler d'une question assez inattendue, bien qu'il l'eût faite du ton le plus naturel et seulement pour dire quelque chose, elle répondit en lui montrant la chaise libre à son cAté :
— Ohl j'ai quitté Ivry il y a longtemps, l'aventure de Lupniak et les visites domiciliaires de la police m'avaient dégoûtée du quartier. Mais asseyez-vous donc, Pierre Izoard.
Le vieux: n'entendit pas. 11 souriait et caressait sa longue barbe, signe chez lui de vive émotion : en
que ce d'csI pas pour Sophia Castagnozoff que vous êtes venu... Si, si, je sais que vous lui en voulez, à celte voleuse d'enfant. Et malheureusement Geneviève, aujourd'hui, travaille au jardin botanique de Bayon. Vous auriez voulu la voir?
— Voir Geneviève? non, ma chère Sophia, et même... 11 s'était assis'à. cdté d'elle, prés de la table, et tout bas, en lui prenant les mains i Si vous vou lez faire un plaisir k votre ancien ami, ne dites pas\ mon enfant que je suis venu chez vous. Elle voudrait savoir ce que j'y suis venu faire, et moi je rougirais ai cette brave fille sedoutajt... Un jour je vous dirai, à vous, mais à vous seule, de quelle infamie je suis victime, l'affreux soupçon qui m'a conduit ici; seulement, je vous en conjure, que jamais Geneviève... Il s'interrompit brusquement: Pourvu que la gérante ne la prévienne pas ! C'est la gérante, n'est-ce pas, cette tète de petit ratier qui s'est jetée derrière moi dans l'escalier?
Sophie le rassura. Depuis la guérison de leur enfant, Alcide et sa femme étaient tout à elle. A ce pro-
, semble, vous partagiez mes soupçons. Eh bien! non, nous nous sommes trompés, le seul coupable est précisément le mari de M"" Alcide, un ancien communard, déprimé par dix ans de bagne et de cMourme, qui a gardé un respect, une terreur des sergents de ville à ne pouvoir leur rien refuser. Mais le pauvre diable, quand il a vu que je venais de guérir leur enfant, leur petit incurable, a été pris d'un tel remords qu'il est resté des semaines enfoui dans sa loge sans ■ sortir, sans prononcer une parole. Ce matin, n'y tenant plus, il est venu, il est monté avec sa femme me demander pardon en sanglotant. J'ai pardonné à condition qu'il m'aiderait à faire évader Lupniak, car vous pensez bien que je tenterîd tout pour cela. Oui, dussé-je retarder mon départ de six mois, de dix mois, je me suis juré que ce brave compagnon n'irait pas finir sa vie à La Nouvelle et que je l'emmènerais à Calcutta comme infirmier.
Le Marseillais se leva de sa chaise. Il rayonnait : — Je n'ai pas votre sympathie pour les fauves, ma chère Sophie, mais dans ce que vous m'apprenez, une chose me fait plaisir, c'est l'idée que Raymond n'était pour rien dans l'arrestation de cet homme. J'en suis content pour mon vieux. Victor Eudeline qui a donné
Cette rancuDe que le bonhomme gardait à la jeunesse, cette incompréhension des êtres et des idées du temps nouveau, tooraée chez lui à la mauie, allait peu de jours après se trouver sooraîse k une épreuve bien inattendue.
— Voyons, Izoard, mon camarade, il. faut être juste, que diriez-vous si parmi ces jeunes monstres... C'était UQ soir de ce même mois d'avril, dans le salon blanc et or d'un antique restaurant des environs de la Bïi^tiUe, ces fameux 5erjenij(fe la Rochelle dont le Marseillais parlait toujours et qui eurent leur célébrité en 48, voire aux premiefs temps du second empire. Avant de se mettre à table, en attendant quelques invités retardataires, Esprit Cornât discutait avec son vieil ami : a Oui, parmi cette génération à mille lieues de nous, sans idéal, sans croyances, sij'avait découvert un saint, un héros, que diriezvous? »
L'ancien constituant, long et mince, de grands cheveux blancs tout bouclés et raides sur un glabre profil d'oiseau de proie, parlait deboutdevant la cheminée. Pierre Izoard, allongé dans uu fauteuil bas,
lenus Ici jeuutt^Dt; uuurg*;uiKc, euut^imo,. q^ui suit isur le bout du doigt Kant et Hartmann et Wagner et Nietsche, qui se moque des vieux exaltés de 48, trouve le Deux décembre dans sou droit et les revanchards de 70 tout à. fait ridicules? Un héros parmi ces petites rosses? Je vous eu défie bien, mou maltrel
Il baissa la voix et lui montrant autour d'eux dans le salon toutes ces bonnes figures de comptables endimanchés, tous ces ouvriers électriciens engoncés de redingotes trop luisantes, qui se tenaient silencieux et gênés sous les lustres et les dorures de ce pompeux salon d'atteute :
— Voyez ce qui se passe ici en ce moment. Pour le départ d'Antonîn Eudeline, vous avez réuni ce soir tous ses camarades d'atelier, tous vos chefs de service, jusqu'à H. Alexis, l'ancien caissier de la maison Eudeline, dont je voyais entrer il n'y a qu'un instant, toute mouchetée de verglas, l'antique roulière à pèlerine que je lui connais depuis quarante ans. Ah ! les bons cœurs, les braves gens. Pas un qui n'ait répondu à. votre appel. Le seul qui manque, et naturellement, c'est celui que les yeux du petit guettent avec le plus d'impatience, c'est Raymond, le grand frère, un de ces jeunes bourgeois dont nous parlions.
M. Esprit, qui surveillait la porte lut aussi, sourit d un dii entendu :
plus maussade. Car je vous ferai remarquer, mon cher maître, que nous sommes aujourd'hei le 12 avril, et qu'il neige, ce qui du reste fait partie du détraquement général. Plus de printemps, plus de jeunesse. On dira que je radote, mais quand j'avais vingt ans, les jeunes poètes intitulaient les vers de leurs débuts : « Chansons d'avril... Rimes printanières ». Ce n'est plus possible maintenant. Le comptable Alexis, bourgeois de Belleville, épais et flave, décoloré par les années, s'était approché timidement ;
— Je me permets de rappeler à ces messieurs qu'à la fête de Louis-Philippe, le 10 avril, la garde nationale mettait ses pantalons blancs et que tout bon Parisien, ce jour-là, arborait son complet de nankin.
— Ça date, le pankiu t dit Esprit Cornât.
Le comptable continua :
— J'ajouterai qu'à ce même 10 avril, l'après-midi, on jetait du pont Royal dans la Seine des couples de canards vivants que les gamins essayaient d'attraper à la nage ; j'en ai gagné trois paires, deux ans de suite.
Le Marseillais se mit à, rire.
— Allez donc vous mettre à l'eau avec la température qu'il fait aujourd'hui.
— Attendons encore, répondit l'ancien. Le mattre d'hatel disparut et, avec lui, la vision, dans la salle voisine très éclairée, d'une table immense en fer à cheval, chargée de fleurs et de cristaux.
Cette interminable attente rendait Antonin très malheureux. Certes, ce grand dîner offert par le patron en son honneur, à la fois un remerciement pour le passé, et pour l'avenir un engagement pris devant tous, le sourire cordial de ses camarades d'atelier qui connaissaient si bien sa vie, l'estime de tous ces travailleurs étaient pour lui donner de l'orgueil; mais rien ne tenait devant l'absence de son frère. Oh! l'alné, son meilleur ami, son grand, manquer à ce dîner d'adieu, lui faire une pareille peine. Pourquoi? Parce qu'il se trouverait avec des ouvriers , des contremaîtres? Mais est-ce que leur père n'avait pas été ouvrier, est-ce qu'Antonin ne le serait pas toute sa vie? Depuis quelque temps, du reste, Raymond n'était plus le même avec sou frère. Quand le petit venait le voir, il semblait le fuir, se cacher de lui. Le jour même, passant au boulevard Saint- Germain, Tonin n'avait trouvé que Geneviève, une Geneviève distraite, absorbée, dont il cherchait encore à comprendre la froideur, à la veille d'une absence aussi longue, une tantine sans effusion, sans tendresse, alors qu'il en aurait eu tellement besoin, u Va, mon enfant, il y a des malheurs plus complets que Iti
derait-il pas & l'épouser, la laisserait-il aller jusqu'au bout de son sacrifice? Là-dessus, comme sur bien d'autres questions, il comptait s'expliquer ce soir-là avec l'aîné, profiter de l'efrusiou des toasts, du retour à deux le long des quais, dans la suit, pour lui parler comme il n'avait jamais osé le faire. Mais le moyen si Raymond ne venait pas dfner?
Nouvelle apparition solennelle du maître d'hâtel. Seulement, cette fois, après quelques paroles & voix basse. Esprit Cornât l'a suivi dans la pièce à côté.
Un moment d'angoisse, de silence, comme un pàlîssement de la lumière, une hésitation des regards tous tournés vers Antonin qui, très ému, le dos arrondi, rentrant et dodelinantsa petite tête peureuse dans un collet d'habit où il pourrait disparaître, semble répondre à l'assistance avec le tremblement muet de ses grosses lèvres et ses pauvres yeux clignotants : Je n'en sais pas plus que vous, »
Subitement la porte s'ouvrit, mais k deux battants, haute et large, avec un fracas de cérémonie. Dans le cadre lumineux et fleuri que lui faisaient la salle du festin et son énorme table, l'ancien constituant développait sa haute taille, ayant à son bras un svelte et jeune soldat de l'infanterie de
vous présente Raymond Eudeline, engagé volontaire au 5° marsouins, et en l'honneur de qui je vous ai tous réunis ce soir, car c'est pour remplacer son frère que ce courageux garçon entre au service, et c'est à lui que nous devons de garder notre camarade à l'atelier-.
Il y eut une tempête de bravos, de trépignements, saluant l'acte héroïque avaat même qu'il eût été bien compris. Blanc comme un somnambule, Antonin chancelait, les bras en avant. Son frère vint à lui, le prit par ses deux mains et, dans les burrahs qui redoublaient :
— La petite avait raison, frérot, le vrai soutien de famille, le vrai Sis aîné de la veuve, c'était toi; moi, je n'étais que l'honoraire; je l'ai compris un peu tard, mais je l'ai compris. Tu ne' seras pas soldat, mon petit Tonin, ma présence sous les drapeaux te libère.
Puis, se tournant vers le père qui se rapprochait d'eux avec Esprit Cornat.triomphant :
— Me pardonnerez- vous le chagrin que mon livre vous a fait, Pierre Izoard?
Le Marseillais, bouleversé d'émotion, chercha une réponse expressive à lui faire. Il lui vint du grec et du latin, il lui vint du provençal aussi, des cantons historiques et des clichés de son temps de professeur.
A la fin, il ouvrit les bras tout grands, prit le
ses vrais cris, ses vrais élans, savent que Pierre Izoard ne pouvait rien trouver de plus typique pour exprimer son admiration.