‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 17 sur 58 · LETTRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LETTRE SEPTIEME

Paris, le 8 octobre i834*

Lafayette pensait que rbomme devait être libre dembrasser la carrière qui lui convenait ; mais que c'était sur -tout aux parents à étudier, à reconnaître les dispositions naturelles de leurs enfants , pour leur faire prendre telle ou telle direction, suivant leur capacité ou leurs facultés prédominantes. U ne voulait pas que les hommes, comme les Chinois, fussent obligés de suivre la profession de leur père, et, selon lui, llnstruction primaire devait mettre les jeunes gens à même de choisir Fétat pour lequel ils se sentaient le plus d'aptitude. Il savait bien que les hommes les plus distingués s étaient souvent formés deux-mêmes, et que le génie fait sortir Fhomme de la sphère dans laquelle on Ta placé , quand elle est trop étroite pour lui; mais il ne comptait pas sur ces cas exceptionnels, et en conséquence il voulait qu on cultivât de bonne heure et également chez tous les hommes les premiers germes de leur intelligence, afin d'empêcher des circonstances fâcheuses de les flétrir ou de les faire avorter. La terre n'est guère stérile que pour le mauvais laboureur.

Néanmoins, lorsque les parents ont une tendresse aveugle pour leurs enfants , ils se font illusion sur leur capacité; ils ont alors pour eux une ambition déplacée, et ils veulent

les faire arriver à une position plus élevée que la leur ; ils les font rimer malgré Minerve, et de là tant de médiocrités malheureuses. Heureux les enfants qui, en obéissant à leurs penchants naturels, changent eux-mêmes de profession, et rectifient de la sorte Terreur bien excusable de leurs parents !

Vous ne lirez pas, je crois, sans intérêt, le passage suivant d une lettre de Lafayette à Masclet, où il est question de la carrière militaire de son fils :

« Talleyrand et vous pensez que si George avait été dans « les armées, les Directeurs, en répondant à Brune, auraient " fait une exception formelle en ma faveur ; pas plus , peut-être , « cjue la Convention n'en faisait en faveur du père de Moreau « le jour que celui-ci prenait le fort de FÉcluse. Mais, en sup- « posant que cet uniforme porté par tous les jeunes aristocrates « qui cherchent à se raccrocher à la chose publique, eût pro- « dnit tant d'effet sur le gouvernement, vous observerez que « mon fils n'était pas revenu à temps pour suivre Bonaparte, « à moins que je ne me fusse excessivement pressé de le lui « envoyer; etloreque mon libérateur craignait de se compro- « mettre en répondant à mes lettres, lorsqu'il était lui-même « menacé, dit-on, d'un acte d'accusation, il eût été indiscret if de lui adresser brusquement le fils d'un homme dont le « Directoire et le président du Conseil des Cinq-Cents avaient « récemment rappelé les trahisons. Depuis ce temps vous « n'avez pas regretté pour lui les guerres de Suisse ; s'il avait « été attaché à Championnet , il serait vraisemblablement « associé à un procès criminel ; s il eût servi avec Joubert, il

« eût été disgracié, et aumit peut-être participé au dégoût « extrême que ce général ne peut s'empêcher d'exprimer ; « au lieu qu'à présent il est libre, plein d'ardeur, et nous « pouvons examiner la question de son entrée au service, bien u fins tentante, pour -me servir de son expression, depuis que « nous avons eu des revers. Le fait est que George, patriote « républicain comme j'en ai peu rencontré dans ma vie , « a de plus la passion du métier militaire ; et je l'y crois « propre, parcequ'il a le jugement net et calme, le coup « d'œil juste, la mémoire locale, et qu'il sera aimé des chefs, « des camarades et des subordonnés. Je Faime avec trop de « tendresse pour distinguer mes désirs des siens ; je hais trop « toute oppression pour comprimer les vœux d'un fils chéri « qui a près de vingt ans ; je le verrais avec joie couvert M d'honorables blessures , et par-delà cette supposition je « n'ai pas la force d'envisager la vie. Mais d'autres objections « se présentent à moi ; je ne dis pas qu'elles soient péremp- « toires^ car je conviens que l'opinion contraire est très plan- « sible ; c'est seulement parcequ'elle vous paraît indubitable « que je cherche à la réduire à sa juste valeur.

« Écartons d'abord votre comparaison avec mon passage i< en Amérique, où j'allais combattre le despotisme d'un gou- « vemement qui avait violé moins de droits naturels et M sociaux depuis la fondation des colonies jusqu'à la décla- « ration d'indépendance , que le Directoire n'en viole chaque <' jour chez les peuples qu'il s'est asservis.

« Ne nous livrons pas trop à l'émotion flatteuse des sons « de république et de liberté ; Alger, Venise, et Rome sous

« Tibère, ont fait entendre le premier; et pour le second, « croyez-vous que les jeunes patriciens qui demandaient à « Sylla rhonneur de porter en Asie la liberté romaine eussent u plus d'énergie que celui qui disait à son gouverneur : Pour- " quoi est-ce qu on ne tue pas cet homme, qui dispose de la » vie et des biens des citoyens ? — C'est quon n'ose point. — « Eh bien ! donne-moi une épée, et je le tuerai. — C'était ^ u comme vous savez, Caton.

u Sans doute il est doux de servir par soi-même ou par son u fils une patrie ingrate ; mais ici il y a à peine de l'ingratitude y a puisque la birâveillance reparait avec la liberté; c'est une « proscription par la faction oppressive de la patrie, qui à " présent est prolongée jusqu^au retour de la liberté par un « gouvernement arbitraire; et,. pour l'ennemi constant du u despotisme, il n'est pas indispensable de servir la pentarchie « despotique de la France.

u II y a pour mon fils des inconvénients particuliei'S : vous t< savez que dans des pays organisés , en Angleterre par « exemple , l'activité de service semble annoncer une approu bation du parti gouvernant ; mais , sans admettre cette dif- « ficulté, vous représentez- vous George, à la table d'un chef, (< buvant dans trois mois à l'heureuse journée du lo août, qui « fut le signal de l'assassinat de nos amis , ou faisant fusiller « un de mes complices ?

« Si du moins il se manifestait quelque retour aux idées « libérales , quelques avant-coureurs d'un gouvernement na- « tional et légal, le besoin inexprimable que j'en ai me ferait « recueillir avec avidité la moindre goutte de liberté qui

» tomberait du ciel ; je hais cordialement les puissances antiu ques; je souhaite avec passion que la nouvelle doctrine « s'établisse sur de bonnes bases ; cette coalition est compote sée de mes implacables ennemis; je n'ai personnellement i< aucun fiel contre les gouvernants, je suis obligé à quel-^ « ques uns d'entre eux, et ce que j'éprouve de persécution a m'est trop honorable par ses motifs avoués pour que je « puisse en être choqué; j'aime ma patrie comme vous savez, « et le bien qui lui serait fait, de quelque part qu'il vînt, me « comblerait de joie; il ne peut donc y avoir aucune aigreur u dans la sévérité de mes objections ; elles tomberaient à « l'instant si la liberté, si seulement l'aurore de la liberté se « remontrait en France; mais j'ai voulu vous indiquer, mon « cher ami, ce qui jusqu'à présent ne m'a pas permis de me a livrer à l'ardeur si naturelle de mon fils, et ce qui l'a frappé « lui-même en m'entendant parler. Je conviens pourtant que « l'opinion contraire , même dans la situation actuelle , a « beaucoup de force : la France , libre ou non , est notre pa- « trie; il y a plus de germes de liberté dans son organisation « démocratique, qu'il n'y en aurait dans la contre-révolution. (( Ses adversaires sont bien décidément ennemis de nos prin- « cipes les plus purs , et n'ont pris les armes que pour la dé- « truire à fond. S'il est inconvenant que lorsque l'Europe se « divise en deux bandes , un jeune homme de dix-neuf ans " ne soit pas dans l'ime ou dans l'autre , il est évident que la « place d'un patriote , de mon fils , ne peut être que sous nos « étendards nationaux ; les derniers revers impriment à notre « guerre un caractère plus défensif ; on vient de donner à

c^ larmée dltalie un chef incapable de brigandage ; en un « mot, s'il est permis, si même il est prescrit, je crois, de « balancer, il y a dans ce moment beaucoup de motifs pour « adopter votre avis. »

Voici une autre lettre que Lafayette écrivait plus tard en anglais , au même ami, et dans laquelle il lui annonce le départ prochain de son fils pour l'armée d'Italie.

LagraDge, a6 floréal.

« Je vous remercie de tout mon cœur, mon cher Masclet, « de vos félicitations sur la nomination que nous avons tant w désirée. Le nouvel officier se hâte de joindre Tarmée ; il « espère vous embrasser demain avant son départ et le vôtre. w II est certain que l'étendard des droits de l'homme n'est pas « du côté de ceux qu'il va combattre. Puissent ces droits être û en Fremce la récompense de la victoire !

" Je suis bien fâché, mon cher ami, que vous ne puissiez pas « venir une fois de plus nous voir à Lagrange. Nous entre- « tiendrons, je l'espère , une correspondance suivie. L agent « municipal de Passy vous fera sans doute ses adieux en perte sonne. lia bien fait d'accepter cette place; mais ilPaurait « acceptée avec bien plus de plaisir, je pense, si elle avait été " élective, et je ne puis concevoir pourquoi on n'a pas laissé <« au peuple le choix de telles nominations.

' « J'attends avec les plus vives espérances des nouvelles <» d'Italie. Bonaparte sera vainqueur. Notre position en AUe- « magne est vraiment glorieuse! On peut compter, je crois, usur une campagne brillante, et sur une paix honorable.

« Adieu, mon cher Masclet. Présentez mes respects affecu tueux à madame Masclet; ma famille et notre amie mau dame Staël joignent leurs sincères compliments aux miens. « Quant à vous, mon excellent ami, vous connaissez mes •< vœux. Pour toujours, votre dévoué

« N'oubliez pas ce que nous avons dit relativement à vos « discours choisis * . »

Lafayette considérait le jeu non seulement comme funeste aux intérêts et à la moralité de la société, en détournant rhomme du travail, en excitant chez lui les passions les plus désordonnées, mais aussi comme une occupation condamnable, en elle-même. Celui qui s'enrichit par le jeu, se sert d'une

« ' I heartily thank you, my dear Masclet, for your congratulations on the « wished-for appointmcnt. The new-made officer is hastening to the field, and « hopes to embrace you to-morjrow, before bis and your departure. Sure it is, « the standard of the rights of men is not on the side against which he is •• going to fîght. May they be in France the reward of victory !

« I am very sorry, my dear friend , not to bave the pleasure to receive you « once more at Lagrange. I hope we shali keep up an exact correspondence* « The municipal agent at Passy wili no doubt take a personai leave of you : he •« bas done very well to accept the place : with greater pleasure^ I think, be - « would bave accepted had it been élective, and I cannot conceive why such* « nominations bave not been left to the pcople.

« With sanguine ezpectations I am waiting for news from Italy. Bonaparte « will conquer. Our situation ii» Germany is glorious indeed : a britliant « campaign and an bonourable peace are, I think, to Jbe depended upon. « Adieu, my dear Masclet. Présent my affectionate respects to Mrs. Masclet: « my family and our friend Madam Staël jôin in tender compliments to her « and tQ you. Mybest wishes attend you, my excellent friend; ind* I am for « ever yours. , L. F. '

« Do not forget what we bave said respecting your sélect speeches. »

coupable industrie ou de la main du sort pour prendre ce qui est dans la poche des autres et le mettre dans la sienne. L argent qu'il se procure ainsi n'est pas légitimement acquis ; il satisfait plus sa cupidité que sa conscience ; aussi le joueur en fait-il en général peu de cas ; il ne le regarde que comme un moyen de soutenir et d'alimenter la passion qui le dévore, et de suivre sans réserve l'impulsion de sa monomanie. Ceux qui se ruinent au jeu, et c'est le plus grand nombre, ont à peine, dans leur malheur, le droit dexciter la compassion des autres ; la charité hésite et se tient toujours en garde, même quand ils réclament pour leurs premiers besoins.

Par de semblables raisons, Lafayette regardait la loterie comme l'impôt le plus immoral qu'on pût lever sur un peuple, et les joueurs comme les plus extravagants des spéculateurs. Lie gouvernement banquier perd sur quelques mises, il gagne sur presque toutes, et ne saurait être en perte : il aviuice à coup sûr et s'enrichit, tandis que les actionnaires se ruinent par l'appât d'un gain dont les chances sont contre eux, et qui, quand il se réalise, est bientôt en-

"glouti de nouveau dans le gouffre dont il n'était sorti que pour un instant. Beaucoup de gens se pendent ou vont mourir à l'hôpital pour avoir rêvé de bons numéros.

Les idées de Lafayette étaient^ ce me semble , fort justes

,$Iu: f amour-propre, considéré comme sentiment exagéré que

les nommes ont en général de leur valeur personnelle. En-

, «eigne le plus ordinairement de la médiocrité , l'amour-propre était, selon lui, un des plus grands obstacles à la perfec-

tibilité. lilioinine, en effet, ne peut devenir meilleur qu en connaissant bien sa véritable valeur, en la comparant à ce qu elle pourrait être , et en se trouvant toujours loin de la perfection, qu il conçoit, sans pouvoir jamais latteindre. L'homme modeste, quels que soient d'ailleurs son mérite ou ses talents, trouve toujours à y ajouter, à les agrandir, à les développer. Il se perfectionne en retranchant tous les jours de ce qu'il trouve de défectueux en lui, et en ajoutant à ce qu il a de bon. Toujours perfectible , il ne voit jamais de motif d'avoir de l'amour-propre, quand bien même sa raison lui ferait reconnaître que les* autres lui sont inférieurs. Beu d'hommes sont dépourvus d'amour -propre, d'orgueil ou de vanité, parceque, se faisant juges et parties dans leur propre cause , ils s'aveuglent, ne se connaissent pas ou ne sont pas vrais avec eux-nsêmes.

Les hommes de mérite , s'ils ont de l'amour-propre , n'en ont ordinairement que pour leur côté faible : ik se font instinctivement les apologistes de ce que personne ne loue chez eux; ils ont pour ce côté faible la tendresse aveugle q^a'oitt les parents pour ceux de leurs enfiiiits qui naissent débiles ou difformes. » • , '

L'amour-propre inné, non réfléchi, ehet les gens médio- ^ ' .cres, en fait ordinairement des sots; calculé tis-à-vis des autres, chez les gens d'esprit, il n'est qu'un blâiiiablc et au- ^^ f ^•*mm dicule charlatanisme. , . . " . -^ tt '«1^- . ■

Comme la flatterie avance toujours plus vite que la fraâ* ;♦ * Vl^ cbise sur la route des faveurs^ les hommes ont plutôt re- ' cours à l'une qu'àl'autre "pour lexploîtea: à jeur liénçfice la

vanité des autres; aussi la flatterie entre-t-elle comme un grand ressort dans l'industrie des intrigants.

La vanité fait oublier souvent que tout flatteur vit aux dépens de celui qui [écoute. Quand un homme vous fait un compliment, demandez- vous d'abord si ce compliment est, ou non, mérité. Dans le premier cas , examinez celui qui vous le fait : si c'est un sot, il répète ce qu'il a entendu dire; ou s'il exprime son opinion personnelle , vous ne devez pas y attacher d'importance , et vous seriez peut-être plus sot que lui de vous en glorifier. Si le complimenteur est un homme d esprit , vousavez lieu de soupçonner qu'il a besoin de vous, et qu'il cherche à tourner votre faiblesse à son profit. Les compliments non mérités sont , de la part de celui qui les fait, le résultat d'une erreur ou l'indice de la fausseté et de l'ironie. Dans ce dernier cas, ils devraient vous toffenser ; et cependant celui qui vous les adresse , attend ordinairement de votre vanité , up service en retour de la fausse monnaie qu'il vous donne et que votre aveug^ment vous empêche de reconnaître. L'homme vrai, qui vous estime réellement, vous prouve le cas qu'il fait'de vous, non par de futiles compliments, mais par ses égards, ses bons procédés et son dévouement s'il vous devient nécessaire...

L'homme,' indépendamment de plusieurs autres caractè- . res, se distingue d'entre les animaux par son amour-propre, qui paraîf lié à son instinct de conservation, et le porte nécessairement vers l'égoïsme. Le plus souvent il se fait illusion, en se croyant supérieur aux autres, tantôt par sa force ou sa' beauté, sa. naissance ou son intelligence, ses vertus <ju

sa fortune ; tantôt par le pays qui la vu naître, par la couleur de sa peau, par sa profession, et quelquefois même par sa pei'versité !

C'est de ce sentiment;égoïste d une prétendue supériorité que sont nées les différentes espèces d'aristocraties, en prenant ce mot dans toute l'étendue de sa signification, sans le réserver exclusivement aux classes privilégiées de la société. Lafayette avait les idées les plus positives, les mieux arrêtées sur tous les préjugés aristocratiques, quels qu'ils fussent; et c'est en rassemblant ce que j'ai retenu de ses conversations, que je vais tâcher de vous présenter quelques

, considérations générales sur ce sujet.

' Les sentiments aristocratiques existent naturellement dans le cœur de l'homme. Us se développent de bonne heure et comme instinctivement chez lui avec son amour-

' propre , dont ils ne sont que le résultat. Dès que les enfants sont réunis dans un collège, petite société naissante, on voit les idées aristocratiques se prononcer chez eux , suivant que les uns ou les autres appartiennent à des parents plus ou moins riches et considérés; qu'ils sont plus ou moins avancés dans leur instruction ou s'occupent de tel ou tel genre d'études. Cet esprit de classe , qu'on observe aussi de collège à collège, sera remplacé plus tard , dans le monde, par celui des professions, des corporations, etc.

Les classes nombreuses d'aristocraties jouissent dé plus ou moins de considération et de puissance. Elles se disputent la prééminence dans letat actuel de la société. Voyons si leurs prétentions sont fondées.

\^ aristocratie ou la supériorité de la force physique, celle des peuples sauvages , chez lesquels le plus vigoureux est le plus estimé, semble la plus naturelle, et, dans quelques cas, peut-être la meilleure en fait; cependant elle ne joue qu'un triste rôle, celui des brutes, dans 1 état présent de la société. Départie ordinairement aux forts des halles et à ces Alcîdes modernes qui exploitent sur les théâtres, pour l'amusement du public, la supériorité de leurs forces musculaires, elle n'est réellement utile que pour lever de pesants fardeaux, et ne devient honorable par son emploi que lorsqu'elle protège le droit, défend le faible contre les attaques du fort, ou sauve les jours de l'homme en danger.

L'esprit supérieur de Lafayette frappait de nullité les titres de noblesse^ distinctions futiles que les hommes ont établies entre eux , et auxquelles une partie de ceux qui en sont possesseurs attachent encore beaucoup de prix et d'importance. Selon lui , les titres de noblesse n'étaient le plus souvent qu'un héritage de vanité. Les armes, les couronnes, les croix, les fantastiques animaux ou les grotesques emblèmes dont les nobles armoriaient leurs écussons, rappelaient bien quelquefois de hautes vertus , de grands talents ou des actions d'éclat, mais n'aboutissaient que trop souvent aussi à faire constater dans les familles des actes d'oppression, de craauté, de bassesse, ou bien ne servaient qu'à couvrir soit les défauts , soit la nullité de ceux qui en étaient revêtus. L'orgueil de la vieille aristocratie féodale endurcissait ordinairement le cœur de ceux qui en étaient possédés, en leur persuadant que les autres hommes appar-

tenaient à une espèce inférieure à la leur; qu'ils étaient dèslors dispensés à leur égard de tout bon sentiment , de toute reconnaissance pour les services qu'ils en avaient reçus, et qu'ils pouvaient, sans scrupule de conscience, mieux traiter leurs chiens ou leurs chevaux que leurs serviteurs.

Lafayette savait bien qu'en abolissant les titres de noblesse on ne pourrait plus dire, par exemple: Pierre a été fait baron tel jour, pour avoir fait, lui ou son grand-père, une action d'éclat; mais qu'on pourrait toujours dire : Tel jour Pierre ou son aïeul a fait telle action d'éclat. Ce titre de baron ou tout autre n'était qu'un écho qui répétait sans cesse et jusqu'à satiété aux gens : Pierre a fait telle action d'éclat; il n'en résultait qu'ennui pour les gens et vanité pour Pierre : heureux les nobles dont les titres n'étaient pas semblables aux échos du barbier de Midas !

Fier d'avoir perdu sa noblesse féodale, Lafayette regardait la terre de la liberté comme promettant à l'humanité de plus riches moissons de vertus publiques que les stériles champs de sable, d'or ou d'azur, si long-temps arrosés des larmes et du sang des peuples. Il ne reconnaissait d'autre noblesse que celle des sentiments de l'ame; il n'admettait d'autres distinctions parmi les hommes que celles qu'ils acquièrent par leurs vertus, leurs talents, ou les services qu'ils rendent à leurs semblables. Mais , bien qu'il ne reconnût pas de noblesse héréditaire, il ne voulait pas pour cela quon reniât le nom de son père ' ; seulement il pensait « qu'il était

* « Gomme les enfants ne doivent pas porter les forfaits de leurs pères ,

« inutile de corroborer par la loi la bienveillance pour le

tt descendant d un homme célèbre. »

L'illustration d un grand nom était, selon lui , un devoir iniposé à ceux qui en héritaient, de le soutenir dignement , sans en tirer aucun avantage, et de ne jamais oublier que noblesse oblige; fardeau souvent trop pesant pour leurs épaules, et qui pouvait les écraser, sur-tout quand ils n avaient pas le bon sens de laisser oublier aux autres qu'ils en étaient chargés. Que serait pour un fils l'héritage des titres de son père, si la nature l'avait déshérité de ses vertus ? ce serait pour lui recevoir l'épée des combats, sans avoir un bras pour la porter.

« Encore l'Evangile! écrivait Lafayette au bailli de Ploën; M est-il plus niveleur que nos lois ? il maudit les distinctions « de la richesse : sa pratique primitive tendit à la commua nauté des biens ; et après que Jésus eut été immolé à la ven- « ^eance des princes et des prêtres , les sociétés de ses disciples « furent regardées comme une propagande ennemie de toutes u les inégahtés sociales. Notre égalité, à nous, s'est bornée à « proscrire entre les citoyens, dans l'ordre politique et dans « l'usage de leurs facultés personnelles , les privilèges et les w empêchements héréditaires , de manière que la seule nais- « sance d'un homme ne marque pas sa vie d'une prérogative tt ou d'une incapacité légale; par suite, elle n'a reconnu de

« ils ne doivent pas aussi profiter de leur mérite. >» Louis XI (procès du duc d'Alcnçon), Archives curieuses de l'Histoire de France, publiées par MM. dmher et Danjou,

« droits nobiliaires , aux dépens des propriétés voisines , à « aucune portion de territoire. »

« Par-tout, dit-il dans la même lettre, où 1 on ne peut être tt privilégié, ni par le titre de sa terre, ni par des exemptions « de charges publiques, ni par des préférences d admission , « ni par dis droits politiques , il y a impossibilité à l'existence u dune noblesse. Toute qualification qui, dans l'ancienne jute risprudence de France et dans celle de l'Europe, caractérise « ces privilèges , devenait donc dans la nôtre inadmissible ; et « au risque que des femmes, outrées de n'avoir conçu qu'un « citoyen , allassent à la frontière accoucher d'un comte ou « d'un baron , nous fîmes une loi très raisonnable en inter- « disant, dans notre pays, des signes distinctifs, dont l'usuri( pation ne serait tolérée ni en Allemagne ni en Angleterre. »

En 1819^ dans un discours qu'il prononça à la Chambre des députés, Lafayette, en parlant de l'abolition des privilèges par l'Assemblée constituante, s'exprimait ainsi : « Alors a fut consacrée l'^gf a/if ^comrt(Mtionne//e, qui se borne à fonder <r sur Vutilité générale les distinctions établies par la loi. lia « caste privilégiée perdit le droit de se distribuer graduelle- « ment les exclusions et les mépris, et de les infliger ensemble «au reste de leurs concitoyens. Aucun Français ne fut « inhabile aux emplois , parcequ'il n'était pas noble , ou désw honoré, s'il l'était, pour avoir exercé des professions utiles : « préjugé funeste , qui enlevait à la prospérité publique la «plupart des familles, à mesure qu'elles acquéraient les « moyens de l'accroître. »

V aristocratie d'argent, celle de l'homme riche, est une des

plus puissantes , une de celles qui excitent en général le plus yif désir den faire partie. Devenir riche, et partant avoir beaucoup de puissance et de moyens de satisfaire ses goûts et ses passions, tel est le but de la vie pour bien des gens. Cependant l'aristocratie d'argent peut avoir de la noblesse, quand, semblable à une corne d'abondance, elle lépand ses trésors sur les hommes qu'elle soulage, sur le commerce qu'elle anime, ou sur la terre qu'elle fertilise : mais qu'est-elle en elle-même ? Il faut peu d'esprit assez souvent pour amasser beaucoup d'argent, en le supposant légitimement acquis: mais il faut de grandes qualités pour en faire un sage emploi, pour le répandre largement sans s'épuiser. Les prodigues sèment dans le lit d'un torrent , sans honneur pour eux , sans bénéfice pour leur pays. D'autre part, le capitaliste avare appauvrit sa patrie , en thésaurisant , en arrêtant la circulation du métal qui la vivifie. Véritable coffre-fort, il n'a de valeur que s'il est plein, et d'utilité que lorsqu'on peut le , vider. L'avarice est la rouille de l'ame ; rien de grand, de généreux ne peut germer ni se développer dans le cœur desséché d'un avare.

L'oi^eil qui vient de la possession des biens matériels est toujours ridicule; il peut faire d'un homme estimable d'ailleurs, un sot, en lui faisant oublier ou cacher son origine, que personne n'oublie, et que la malice aime à rappeler; en le poussant à étaler avec faste des faiblesses qu'il aurait dû cacher; en lui donnant sur-tout des prétentions déplacées aux autres genres d'aristocratie.

V aristocratie de t intelligence rend, certes, très recomman-

dables les hommes qui concourent à Tillustration de leur pays, au bien de Fhumanité, par leurs travaux dans les lettres, les sciences ou les arts; mais encoi'e quel cas feraiton d'un littérateur , d'un artiste ou d'un savant qui , par leur caractère, seraient indignes de leur talent ou de leur supériorité intellectuelle?

\] esprit d aristocratie des corps académiques et des sociétés savantes ou littéraires est-il fondé ? Non. Que sont, en effet, toutes les académies ? des réunions d'honmies plus ou moins célèbres, ayant chacune une oi^anisation spéciale , instituées pour s'occuper des lettres, des sciences ou des arts, et dont on ne saurait révoquer en doute, pour plusieurs du moins, ni la gloire ni l'utilité. De quels éléments se composent-elles? de membres : les uns, en petit nombre, d'un talent ou d'un génie supérieur, gens modestes en général, sobres de paroles, qui illustrent les académies, et dont les académies ont raison de s'honorer; les autres , ordinairement en grande majorité, d'un mérite moins avéré, prolixes dans leurs discours, qui s'honorent des académies dont ils font partie, et que l'intrigue quelquefois, plus que le talent, a fait asseoir au sein de l'assemblée.

D'ailleurs, il faut l'avouer, le temps des académies commence à passer : brillantes de splendeur dans les siècles d'ignorance , foyers des lumières qui éclairaient le monde, leur éclat a dû pâlir à mesure que l'instruction s'est répandue et que de nouvelles lumières ont jailli de tous les rangs de la société. Les communautés religieuses, reti'aites où tant d'hommes de mœurs austères allaient s'ensevelir par

amour pour la religion, par zèle pour les lettres et les sciences , ne sont-elles pas dans le même cas ? Mais , quoique leur existence ne soit plus nécessaire aujourd'hui, nous n'en devons pas moins de reconnaissance aux hommes pieux et savants qui ont conservé, enrichi et nous ont transmis les trésors sacrés de la science.

On a maintes fois répété dans ces derniers temps que les bonnes mœurs , les meilleurs sentiments, que les vertus enfin , s'étaient en quelque sorte réfugiés dans la classe moyenne de la société. Cette classe a pris trop au pied de la lettre une maxime qui avait quelque chose de vrai, et de là est née Y aristocratie bourgeoise', la plus récente, la plus nombreuse, la plus terne peut-être , mais non la moins prétentieuse de toutes les aristocraties.

Les différentes professions forment, dans les États, des corporations qui ont leur aristocratie. Ainsi, suivant les siècles, les pays, Yaristocratie religieuse, celle des ministres des diverses religions, jouit d'un crédit et d'une influence très variable. Par le spirituel dont ils sont chargés , si ces ministres arrivent abusivement à s'occuper du temporel, ils perdent en considération ce qu'ils gagnent en richesses. Le fanatisme, dans toutes les religions, engendre du mépris ou de l'horreur pour les autres cultes; chaque secte se croit dans la bonne voie , et pense que les autres sont dans l'erreur; souvent même la haine est plus vive entre les dissidents d'une même religion qu'entre eux et les sectaires d'une religion différente. La vraie philosophie, convaincue de la faiblesse des hommes, pénétrée de la grandeur et de la bonté

infinies de la Divinité , en reconnaissant la liberté de conscience , prescrit la tolérance.

Lafayette dit , dans sa lettre au bailli de Ploën :

« Si avoir préféré la liberté civile et religieuse s'étendant t( également à tous les hommes et à tous les pays , est un tort, « personne, monsieur, nest plus coupable que moi. »

Les militaires forment aussi, dans les États, une puissante aristocratie. Tenus à une obéissance passive envers leurs supérieurs, ils font parfois sentir le poids de leur grade sur leurs subordonnés, ou sur les gens qui ne portent pas l'uniforme , d'entre lesquels ils sont sortis , et au milieu desquels ils doivent un jour rentrer. Lafayette, quand il était militaire , donnait l'exemple de l'obéissance au pouvoir civil. " Quoique la souveraineté nationale fût violée dans « les représentants comme dans les nouvelles délégations des «pouvoirs,» écrivait-il à M. d'Archenholz en pai-lant du lo août, «je ne voulus point que la force armée cessât « d'être obéissante ; et c'est aux autorités civiles à portée du « camp que je demandai des ordres. » ^aristocratie militaire disparaît et son despotisme cesse chez un peuple dont chaque citoyen est armé pour le maintien des lois ou la défense du pays.

Certes, on ne peut nier qu'il n'y ait des différences dans l'intelligence entre les diverses races humaines, et que, sous ce rapport , les unes ne paraissent supérieures aux autres ; mais toutes n'en ont pas moins droit à la liberté civile et politique. Dans chacune de ces races, les mêmes différences existent entre les individus qui les composeni;; et pour cela, les

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