LETTRE SIXIEME
Paris, 5 octobre i834.
En terminant ma dernière lettre par Fopinion de Lafayette sur louvrage de M. l'abbé de la Mennais, j'aurais dû ajouter que son pronostic sur le sort de cette brochure commence à se réaliser, car on peut dire aujourd'hui que peu de livres ont fait autant de bruit dans le monde. Il est traduit dans presque toutes les langues, et par-tout il a fait des enthousiastes ou rencontré de violents adversaires. Mais revenons à notre sujet.
Jamais Lafayette ne mit son devoir et ses intérêts personnels dans les plateaux de la même balance. Son devoir passait avant tout pour lui ; ses intérêts ou ses affections particulières n'étaient jamais que secondaires. « Tant de sottises « ont été débitées par Fesprit de parti, disait-il au baiUi de «Ploën, qu'il n'est pas déplacé de vous affirmer ici que n jamais aucune affection individuelle n a dérangé ma con- « duite publique; dans le cours de ces trois années de w puissance , je n'encourageai personne à dire du bien " de moi, et n'empêchai personne d'en dire du mal; et, « pour expUquer ma manière d'être avec les hommes map- « quants de la révolution, il suffit de vérifier quels furent, « à l'époque correspondante, leurs écrits, leurs discours et « leurs actions. »
En 1829 je me trouvais avec mon honorable ami M. de Pouqueville , madame de Malaret , M. de Chastellux et quelques autres personnes, chez M. le comte de Ségur , qui venait de faire sa première visite à Charles X, d'après l'invitation qu'il en avait reçue , et de lui porter ses Mémoires. Le roi lui avait dit : « M. de Ségur, j'ai lu vos Mémoires avec le plus «grand intérêt. Le premier volume ma charmé. J'y ai « retrouvé tous les souvenirs de votre jeunesse, votre amabi- « lité, notre commune étoiu'derie , votre voyage en Amérique « avec le général Lafayette. Au second volume j'ai cessé d'être « de votre avis : je ne partage plus du tout vos opinions dans « le troisième ; c'est de la révolution toute pure ; nous sommes « en désaccord. Mais M. de Lafayette est un être complet, a savez-vous? je ne connais que deux hommes qui aient toutt jours professé les mêmes principes, c'est moi et M. de La- « fayette : lui comme défenseur de la liberté, et moi comme « roi de l'aristocratie. J'estime M. de Lafayette; et, si les cir- « constances le permettent jamais, j'aurai du plaisir à le re- « voir. » Dans cette entrevue, qui dura près de deux heures, la conversation étant tombée sur la journée du 6 octobre 1 7 89, Charles X dit à M. de Ségur : « Oui , j'aïu'ai du plaisir à reu voir M. de Lafayette : tout ce qui est arrivé n'a pas été de « sa. faute aux journées d'octobre; il vint trouver le roi; il « s'offrit de sauver la famille royale , et il l'aurait fait, M. de u Ségur, comme il le disait alors; mais des préventions à « jamais déplorables firent qu'on refusa ses avis et ses série vices. »
Le roi causa ensuite très long-temps sur la situation de la
France : M. de Ségur en fut très content, et Charles X l'engagea à revenir le voir souvent.
Lafayette était incapable de demander quelque chose qui eût même l'apparence d'un passe-adroit^ pour les gens qu'il aimait le plus ; et quand ces personnes étaient dejsa famille , il se plaignait, mais sans amertume , des injustices qu'on pouvait leur faire. Vous pourrez en juger d'après le fragment suivant d'une lettre qu'il écrivait à Masclet : « La fracture qui m'a « confiné si long-temps a été une occasion de retraite encore « plus absolue. Je ne puis mieux vous en donner une idée , w qu'en vous disant que je n'ai jamais quitté mon costume « campagnard de Lagrange , de manière que , sans être plus cf mal avec les personnes de ma connaissance , il est arrivé « tout naturellement que je ne les vois point. Vous allez à « présent juger de mon crédit : George était dans le cas d'être « capitaine , au dire même de l'Empereur, qui l'avait promis « aux généraux Grouchy etCanclaux et à M. de Tracy , avant « le voyage qu'il fit dans son royaume d'Italie. Depuis ce « temps mon fils a servi comme volontaire aide-de-camp à « l'embarquement du Helder; à Ulm, à Udine et dans cette « nouvelle guerre àPrenzlavr, àLubeck, à Eylau, où il a eu le « bonheur de sauver son général; à Friedland, où Grouchy « commandait l'aile de cavalerie qui n'a enfoncé les Russes « qu'à la septième charge. Le grade annoncé avant tout cela, « redemandé plusieurs fois par la hiérarchie des ministres, « et celle des généraux, a toujours éprouvé l'exception du « refus, de manière que George, doyen des lieutenants de la « division , renonce à toute idée d'avancement. Nous l'atten-
i< dons incessamment : il est volontaire ; la paix va le ra- « mener. »
Les facultés militaires, comme toutes les autres, n'avaient pour Lafayette qu'un prix relatif au grand objet : Datos ne quisquam serviat enses. Mais il avouait qu'il se sentait propre au métier des armes. Il avait un sincère attachement pour les couleurs nationales et pour le drapeau tricolore , <« signe «d'émancipation et de gloire, disait-il, que Louis XVI « accepta des mains de la nation ; que son successeur s'est « honoré de porter, et dont le moindre titre fut d'avoir flotté « sur toutes les capitales , reçu les hommages de tous les « potentats , et abattu devant lui , pendant plus de vingt « ans , tous les drapeaux les plus puissants comme les plus (( imperceptibles. «
Lafayette se devait d'abord à sa patrie qu'il adorait, et pour le bien et l'honneur de laquelle il était toujours prêt à se sacrifier. Si la bataille de Marengo avait été perdue , il aurait demandé du service à Bonaparte , pour défendre l'indépendance de la France. Il lui avait écrit à ce sujet une lettre qu'une personne de confiance s'était chargée de lui remettre conditionnellement. La bataille ayant été gagnée, la lettre ne fut pas remise. Cependant le général en chef de l'armée d'Italie eut connaissance de la démarche que Lafayette aurait faite près de lui, si nous avions été vaincus. Il en parla un jour aux officiers qui l'entouraient, et ne put s'empêcher d'admirer le patriotisme d'un homme dont au fond il ne partageait pas les opinions; puis il ajouta : « Quel est celui de vous, messieurs, qui aurait pu mieux faire? »
Plus tard Lafayette vota contre le Consulat à vie, ou plutôt il voulait attendre , avant de voter pour une magistrature permanente en faveur de Napoléon , que la liberté eût été fondée sur des bases dignes de la nation.
Dans Fexil, Lafayette n a fait que des vœux ardents pour le bonhem: de son pays, pour le triomphe de la liberté, pour le retour aux principes d'ordre, d'humanité, de justice, et pour l'établissement d'une bonne constitution. Il resta toujours fidèle à ses principes d'égalité et de liberté , et ardent ami de toute constitution qui garantit le plus sûrement l'une et l'autre , ou peut offrir la plus forte digue contre le despotisme et le torrent révolutionnaire. Il s'appelait luimême « le premier, le plus opiniâtre défenseur des con- « ventions. »
u Lorsque dans mes discours, disait-il au bailli de Ploën, u j'appelais Paris à devenir la métropole du monde libre , « mon ambition était qu'elle en fût l'honneur et l'exemple ; (c mais nos soins étaient contrariés par les brigands de toutes « les classes et par les prétendants à tous les genres de profit « révolutionnaire. »
Il se rappelait toujours avec plaisir les services qu*avait rendus à la France la garde nationale, et les témoignages nombreux de dévouement qu'il avait reçus de ses compagnons d'armes. «La révolution, écrivait-il, avait armé « la France ; il était urgent de lui donner une formate tion ; mes observations en Amérique et dans plusieurs « parties de l'Europe avaient été dirigées vers ce but. La « garde nationale fut instituée ; c'était la seule force armée
« qui pût maintenir Tordre. intérieur sans favoriser le des- « potisme militaire ; c'était un moyen sûr de repousser les « agressions étrangères , et de réduire les anciens gouveme- « ments à l'impuissance de se défendre contre nous s'ils «ne l'imitaient pas, ou contre leurs sujets, s'ils osaient <c l'imiter, »
Pendant sa dernière maladie, il nous témoignait fréquemment le désir qu'il avait d'être pi'omptement rétabli, pour reprendre ses travaux. Plusieurs fois il me demanda , avec instance , de lui permettre d'aller à la Chambre des députés , et notamment lors de la discussion des lois sur les réfugiés, sur les associations , et sur l'indemnité due par la France aux États-Unis. Son état ne me permettait pas de lui faire de concession sur ce point; et je dois lui rendre la justice de dire qu'il se soumettait toujours , avec la docilité de la raison, aux conseils que je lui donnais d'après le témoignage de ma conscience.
Lafayette pensait que le projet de loi sur le traité américain présenté à la Chambre des députés par le duc de Broglie (pour les qualités personnelles et les talents duquel il avait une juste estime), était obligatoire pour l'honneur et la dignité de la France , et qu'il se trouvait même dans ses intérêts matériels : persuadé qu'il était que la fortune publique, comme celle des particuliers, ne pouvait être acquise ou conservée que par des moyens honorables, et que les gouvernements, comme les peuples, ne devaient pas oublier qu'en tout état de choses une bonne conduite était toujours le meilleur calcul qu'on pût faire. Il croyait que notre com-
merce éprouverait chaque année, si le traité américain n'était pas conclu, des pertes bien supérieures à l'intérêt du capital réclamé par les États-Unis.
Convaincu de la bonté de ses principes , il les a suivis avec une rare persévérance pendant sa longue et glorieuse carrière. Au milieu d'un siècle si mobile, dont les éléments ont été à diverses époques remués et bouleversés de fond en comble, cette immutabilité lui a donné un caractère de grandeur antique à laquelle bien peu d'hommes pourraient prétendre.
Pendant les révolutions, en effet, les hommes se montrent tels qu'ils sont, dans les drames sanglants qu'elles ne représentent que trop souvent. Ils passent sous nos yeux, comme dans une lanterne magique; se montrent au grand jour; se laissent démasquer par leur intérêt et leurs passions , et permettent au moraliste de les analyser, de les connaître et de les juger ; aussi l'homme qui observe bien , peut, jeune encore, être riche de faits, de maximes pratiques, et par conséquent d'expérience, qui cesse alors d'être pour lui la science de l'âge.
Ce qu'on doit admirer le plus dans Lafayette, c'est que ses principes et ses opinions étaient si conformes à la raison , à la morale et au bien général, qu'il n'ait jamais dû en changer : jeune , il pensait comme si l'âge avait lentement formé son jugement ; sur la fin de sa vie , il soutenait ses principes avec toute la candeur et la vigueur de sa jeunesse. Il convient lui-même de son invariabilité, dans la lettre ci-après, qu'il écrivait en anglais à Masclet.
Ghavaniac, 3o thermidor an VIII \
a Je n*ai pas reçu de lettre de vous depuis long-temps, « mon cher Masclet. Toute ma famille est en ce moment ras- « semblée dans ce lieu, où ma tante avait, pendant plusieurs i< années, désespéré de jamais nous voir. Il ma été bien doux « également de pouvoir lui présenter ma belle-fille chérie , « Emilie Tracy, aujourd'hui femme du bienheureux George, « et qui possède toutes les aimables qualités que mon cœur « pouvait désirer. Je me propose de reconduire le jeune « couple à Auteuil vers le milieu de fructidor. Ce qui hâtera « mon retour, c'est la nouvelle du voyage projeté qui doit « bientôt réunir à Paris le général Fitz-Patrick et Charles Fox, a Lord HoUand) que j'avais eu le plaisir de voir avant mon « arrivée ici, m'a parlé de l'accueil aimable que vous lui avez « fait à Boulogne. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher « Masclet, que la faible part que je puis prendre à vos af- « faires a été constamment l'objet de mes soins. Maintenant tt je vois une nouvelle organisation sociale, dont il est inutile « dans cette lettre de discuter le mérite eu égard à la liberté a publique, d'autant plus que mes principes vous sont déjà « connus; et, puisque les Psaumes sontdevenus à la mode , j'ai « le droit de m'appliquer le sicut erat in principio et nunc et a semper. Mais en considérant le nouvel arrêt du conseil et « le sénatus-consulte sous un point de vue personnel, il me Ci semble que les circonstances sont favorables à l'avance- « ment , et je ne doute pas que vous ne puissiez être compris « sur la liste législative de votre arrondissement. Quant
18 août 1800.
« au Tribunat, il n'y aura de long-temps aucune place va- H cante ; mais la nomination de plusieurs sénateurs ne peut « manquer de laisser quelques préfectures disponibles. Si « votre intention était de faire une visite àTalleyrand, j au- « rais beaucoup de plaisir à vous voir. En attendant, rece- « vez, ainsi que madame Masclet, nos sincères compliments M à tous. Je suis de tout mon cœur et pour toujours, mon tt cher Masclet, votre sincère et reconnaissant ami,
« TiAFAYETTE, ' »»
Chavaniac, thermidor the 3o th.
« * I have been a long wbile without a letter from you, my dear Masclet. My « ^vhole family is now coUected at this place, where my aunt had been for « many years despairing ever to see us. It bas been also for me a greal satis- « faction to présent to ber my beloved daugbter-in-law, Emilie Tracy, now « tbe wife of tbe bappy George, and in wbom I find every amiable quality my « beart could wish for. I intend conducting theyoung couple back to Auteuil • towards tbe middle of fructidor, my return there being bastened by tbe « news of tbe intended joumey wberein General Fitzpatrick and Cbarles Fox « are to meet at Paris. Lord Holland, wbom I bad tbe pleasure to see before I a came bere, told me how well be was received by you at Boulogne. I need M not tell you, my dear Masclet, tbat tbe little I can do in your affairs bas been « constantly attended to. Now I see a new constitutional organisation ; ils « mcrit witb respect to public liberty it is superfluous in tbis letter to discuss, « tbe more so as you know my political principles ; and, since Psalms bave « become fasbionable again, I bave a rigbt to say for myself tbe sicut erat in « princîpio et nunc et semper. But considcring tbe new arrêt du conseil and « senatus-consultum in a personal point of view, it seems to me tbere is an « opportunity for promotion. You may , no doubt, be cbosen onyour législative ^ list of arrondissement. In tbe Tribunate tbere will be for a long wbile no « vacancy ; but tbe nomination of many senators cannot fail leaving several « préfectures to be disposed of. Sbould you intend to pay a visit to Talleyrand, « I will bave a great pleasure to see you ; and in tbe mean wbile I offer my « best compliments to Mrs. Masclet, and to both of you tbose of tbe wbole « family. Most beartily I am, my dear Masclet, for ever,
« Your sincère and grateful friend, L, F. »
Lafayette ne contractait d'engagement qu'après mflre réflexion; mais sa parole étant donnée, il ny manquait jamais. Il ne prenait, en général, ses déterminations que d'après lui-même , et se laissait peu influencer par les autres. Vous pourrez en juger par le passage suivant d'une lettre qu'il écrivait à Masclet peu de temps après être sorti d'Olmutz.
« Pardonnez - moi d'avoir, en riant de votre jolie citau tion , ri un peu aussi à vos dépens de votre supposition a que D. a pris sur mes pensées et sur mes actions un empire u qu'aucun être dans le monde n'a jamais eu. J'ai remarqué, u sur le théâtre des affaires publiques , que si la malveillance «attribue souvent des souffleurs aux acteurs principaux, (c Tamitié très vive en fait tout autant : on aime mieux im- « puter à une tierce personne l'idée de son ami qu'on ne paru tage pas ou qu on blâme ; mais ici il n'y a pas même de «vraisemblance. Au reste, vous savez que je répugnais à « l'employer pour nos intérêts, non à cause de lui , de qui je u recevrais volontiers des services , mais à cause de MM ***, a auxquels il ne renoncera jamais. Si sa bienveillance a eu « quelque inconvénient , ce n'est pas lorsqu'il est malheu* « reux que je dois m'en apercevoir. Il ne me reste plus qu'à « l'accueillir, dire de lui tout le bien que je sais, me rappeler « son zèle pour moi , que je crois, malgré ses liaisons, avoir u été sincère, et lui rendre service, si je puis; mais fussé-je M plus influençable de ma nature y soyez sûr que je ne le « serais pas par un ami de la société***. »
Lafayette était fort scrupuleux sur tout ce qui touche à la probité et à l'honneur, dans les affaires publiques.
118 SOUVEÎ^IRS SUR LA VIE PRIVÉE
« Ce qui néanmoins me semble utile dafis lenfance répu- « blicaine, écrivait-il à Masclet, c'est d'attacher à des carac- « tères purs l'idée de la vraie liberté. Souvenons-nous que « tandis que l'Hercule français reposait dans le sein de Danton « et de Robespierre, on écrasait en son nom Larochefou- « cauld et Lafayette. Le victrix causa diis, etc., est, dites- « vous, impopulaire et dangereux. Il en était de même à « Rome : Caton ne triompha point ; les despotes et les anaru chistes ne haïrent personne tant que lui ; et les meilleurs , « les plus grands citoyens lui reprochèrent son inflexibilité, u Mais leur complaisance à eux enhardit César et nourrit Oc- « tave, et l'ombre de Caton arma Brutus, et fut invoquée par « quiconque attaqua la tyrannie ou regretta la république. »
Lafayette estimait le bon sens au-dessus de l'esprit, et préférait , en politique, ce qui était solide et utile, à ce qui n'était que brillant et ne devait avoir qu'une gloire passagère.
Il n'y eut jamais d'homme dont l'ambition pour le bien public ait été plus dragée de tous les genres d^ambition personnelle qui agitent ordinairement le cœur humain. Il ne voulut accepter de la Commune de Paris ni dédommagement ni appointement, tout en déclarant cependant qu'il ne mettait pas plus d'importance à les refuser qu'à les recevoir. Les Mémoires de Bouille nous ont appris qu'il avait refusé le bâton de Maréchal, Fépée de Connétable, et même la Lieutenance-générale du Royaume. Sous l'Empire , il ne voulut point entrer au Sénat.
u J avais droit, écrivait-il au bailh de Ploën, de ne prévoir « pour la liberté que les plus heureux progrès; mon ambition
« était donc satisfaite. Dès que louverture de rAssembléelégis- « lati ve eut achevé de constater rétablissement du nouvel ordre « de choses, je quittai, comme je Favais annoncé dans tous « les temps, la situation extraordinaire à laquelle les besoins « de la liberté et l'affection de mes compatriotes m'avaient « élevé; j'allai dans la campagne qui m'avait vu naître, à cent « vingt lieues de la capitale, jouir en repos,, dans le sein de « ma famille, de la pm'eté de mes souvenirs , et de la philan- « thropie de mes espérances. » Aucune autre ambition n'entrait dans ses vues que celle du bonheur de l'humanité; il n'avait apporté dans la révolution ni cupidité, ni intrigue; il voulait n'être qu*un bon citoyen, et un soldat de la liberté s'il fallait combattre pour elle.
«On peut penser, écrivait -il à Masclet pendant son H exil, qu'une autr^ manière d'être me rendrait momenta- « nément plus utile, ou que, n'étant plus à portée d'être M utile, je ne dois songer qu'à moi; mais ma nature se refuse « à ces deux espèces de combinaisons; je songe si peu à « me conserver des chances, qu'en même temps que je choie quais le gouvernement répubUcain de mon pays , je me «< suis hâté de me couper à moi-même toute retraite vers «les modifications monarchiques; et en même temps que «je ne veux pas acheter ma rentrée en France par la plus « légère déviation de mes principes et de mes sentiments , «j'avoue naturellement que dans l'état d'expatriation je ne « puis pas être heureux.
« Après mes vingt années de vie publique dans les deux « hémisphères, je ne puis plus être bon qua deux choses,
« rime active, l'autre passive : celle-ci ressemble beaucoup à w letat de mort, puisqu'il s'agit seulement de conserver un « exemple irréprochable de la vraie doctrine de la liberté; « l'autre supposerait le cas où des chefs républicains qui au- « raient une portion de puissance et auraient besoin d'y « ajouter la plus grande portion possible de confiance natio- « nale , voudraient poser enfin la république sur de justes et « solides bases, ce à quoi je contribuerai cordialement par « mon contingent quelconque de bons principes et de bonne M renommée, sous la condition de n'être jamais que simple « citoyen. L'espoir de servir ainsi la liberté et ma patrie se- « rait un motif de plus pour conserver dans toute son inté- « grité l'espèce de puissance morale qui tient à mon carac- « tère personnel j et si cet espoir est illusoire, comme c'est le « seul qui puisse m'être approprié , je n^ai plus qu'à mettre « en balance des avantages individuels de fortune ou de re- « pos avec l'avantage public qui peut encore se trouver dans « mon état passif, et vous voyez qu'indépendamment de mes « dispositions naturelles et invincibles, je devrais encore par « calcul ne me permettre, en pareille matière, aucune comte plaisance. >»
L'ame de Lafayette était tourmentée par le désir du bien, et peut-être n'avait-il pas toujours assez de patience pour attendre du temps ce que lui seul peut amener. Il était parfois comme un jeune médecin, qui voudrait hâter la nature ou l'action des remèdes pour voir son malade plus tôt rétabli.
«c Ah ! monsieur, n écrivait-il de sa prison de Magdebourg à M. d'Archenholz (en lui parlant de la nécessité dans la-
quelle il avait été de s'exiler après le lo août 1792), « que « je vous sais gré d'avoir compati à l'inexprimable douleur u de mon ame brûlante pour la cause de l'humanité, avide u de gloire, chérissant ma patrie, ma famille, mes amis, « lorsque après seize années de travaux il fallut m'arracher u au bonheur de combattre pour les principes et les sen- « timents poiu* lesquels seuls j'avais vécu. »
Les opinions politiques, comme les opinions religieuses, quand elles émanent de la conviction , de la conscience , sont toutes à respecter; quand elles ne sont qu'un masque dont se couvrent les hypocrites ou les ambitieux , pour tromper les hommes et les faire servir à leurs passions ou à leurs intérêts, elles ne sauraientjles préserver du mépris de l'honnête homme , quelque bonne même que soit la cause qu'ils défendent.
Lafayette avait une grande estime pour plusieurs personnes qui étaient loin de partager ses opinions politiques, mais dont il savait apprécier le caractère. Ainsi, par exemple, il estimait et voyait avec plaisir M. de Marcellus, dont les opinions étaient diamétralement opposées aux siennes. U était persuadé que M, de Marcellus devait avoir les mêmes sentiments pour lui : bien convaincu qu'il était que les opinions professées de bonne foi par les hommes ne peuvent jamais entacher leur caractère, ni porter atteinte à la considération qu'on leur doit.
Dans le siècle où nous vivons, tout doit être connu, apprécié et matérialisé, jusqu'à la pensée , jusques àl'ame ou aux sentiments les plus sublimes de l'humanité ! Cependant il existe, au fond du cçeur de chaque homme, une voix qui
lui crie qu'il y a quelque chose au-delà de ce qu il connaît ; que la sphère de son intelligence a des hmites : mais lamour-propre , ou plutôt la fausse honte de passer pour esprit faible, étouffe cette voix; et bien des gens cachent, comme chose honteuse , des sentiments ou des croyances qui seraient leur plus bel ornement. « Que le sentiment auguste <c du pur déisme et Imdépendance de la pensée s'élèvent au- « dessus des croyances dogmatiques , il n en est pas moins « vrai qu aucune puissance au monde ne peut se placer entre «le cœur de l'homme et la Divinité; pour quiconque re- « connaît une autre révélation que sa conscience , le pre- M mier des droits est de suivre en paix le culte qu*elle prescrit ; « la pire des contributions est le paiement d'un culte réputé " par lui sacrilège. » (Lettre de Lafayette au bailli de Ploën.)
Le caractère de Lafayette était ouvert à l'espérance ; il en convient dans une lettre qu'il écrivait à Masclet, en date du 27 août 1828. «Je crois que l'expédition de « Grèce est faite en conscience et dans des vues hbérales. « Le gouvernement français n'est plus à la suite de l'An- « gleterre , et a pris sa place au-dessus d'elle dans la car- « rière de générosité et de franchise. Vous voyez que je suis « disposé à voir en beau; mais mon caractère est, comme « vous savez , assez propre à l'espérance , et j'aime à voir que « nous commençons à sortir de l'ornière : c'est bien vraiment « l'intérêt de tout le monde. »
Lafayette était heureux par avance du bien qui quelquefois ne se réalisait pas.
Il écrivait à Masclet, dans une lettre en date du i4 bru-
maire an VIII (6 novembre 1799) : « Voici Fam'ore dun « meilleur ordre de choses , mon cher ami : la coalition dis- « sipée, les conseils revenant à des idées de liberté et de «justice; Bonaparte, Moreau, Sieyès et d'autres patriotes se « concertent pour terminer la révolution à l'avantage de l'huu manité, pour faire respecter la république, et pour la faire « aimer. Ces nouvelles me rendent bien heureux, et je suis « sûr que vous pensez sans cesse à votre ami absent. »
Lafayette connaissait les moyens de réussir par le mal ; il savait les préciser dans la conversation , mais il les regardait comme indignes , et n aurait jamais voulu les mettre en usage. Il pensait que la bonté du but ne pouvait jamais excuser les moyens employés, quand ceux-ci n'étaient pas basés sur la morale et la justice j aussi n éîait-il pas pessimiste en révolution ; il ne voulait pas qu'on poussât à l'extrémité le parti qu'on avait à combattre, pour ensuite profiter de ses fautes et s'en rendre maître. « Au reste , disait-il au bailli de Ploën , « quoique , en montrant la première cocarde tricolore , j'aie «annoncé publiquement qu'elle ferait le* tour du monde, « mes vœux pour l'affranchissement des nations ne furent « souillés par aucune idée contraire à leur indépendance. »
On trouve , dans les Mémoires du comte de Montlosier, des entretiens entre Lafayette et Mirabeau, qui caractérisent bien ces deux hommes. Mirabeau ayant indiqué à Lafayette, pour l'exécution de ses plans, des moyens violents, Lafayette indigné se récria : u Mais, M. de Mirabeau, il est im- « possible qu'un honnête homme emploie de pareils moyens. « — Un honnête homme ! répliqua Mirabeau ; ah ! M. de
« Lafayette, je vois bien que vous voulez être un Cromwell « Grandisson : vous verrez où vous mènera ce mélange-là. »
Une autre fois Lafayette dit à Mirabeau qu'il était à sa connaissance que lui-même, Mirabeau, avait voulu le faire assassiner, u Comment, lui dit Mirabeau, vous croyez ces u choses-là, et je vis encore ! Bon homme ! vous voulez jouer « un rôle dans une révolution 1 »
Aux journées d'octobre 1789, Lafayette s'étant rendu à Versailles pour protéger Tordre public et défendre la vie du roi, menacée par la fureur du peuple, traversait les appartements du château au milieu de la foule qui les remplissait : un des courtisans s'écria: « Foilà Cromwell! — Cromwell, « répondit Lafayette en se retournant vers l'interlocuteur, « ne serait pas entré seul ici. »
Lafayette était opposé à ce qu'on nomme coups d'états, et cela sous toutes les formes de gouvernement, parcequ'ils sont contraires à la justice.
Voici comment il s'exprime, dans une lettre qu'il écrivait à Masclet , eir date du 25 frimaire an VI * : « Remarquez, « mon cher ami, que la première gazette qui, à notre soru tie de prison, nous soit tombée sous la main, nous a in- « struits sommairement d'une agression violente et inconstitu- « tionnelle contre les deux Chambres du corps Législatif: u de la déportation , proscription et expulsion de cent tt quatre-vingt-huit représentants du peuple et deux Direc- « teurs, le tout sans accusation formelle et sans jugement;
* i5 décembre 1797.
« de lexclusion de quarante-neuf départements dans une « législatm'e qui continue à faire des lois obligatoires pour « eux; enfin de la destruction de la liberté de la presse et te des mesures arbitraires contre les journalistes : bien ente tendu que parmi les déportés et les exclus nous trouât vous des hommes que nous aimons, que nous estimons; « et , pour achever notre conviction sur la bonne foi. des « Directeurs triomphants, leur président proclamait officiel- « lement que j'avais trahi la patrie. Rappelez-vous que ce « ne fut ni par tendresse pour la famille Rourbon, ni par « dévotion à la royauté, ni par aveuglement sur les menées M et les intentions aristocratiques, que je me sacrifiai, le lo « août 1 792 , à la doctrine de la liberté que j'ai toujours pro- « fessée; à ce principe constant de ma politique, que toute « déviation de la justice nuit à la liberté, et que ma décla- « ration des droits n'a point d'exception. Jugez donc, mon « cher Masclet, dans quelle prévention j'arrivai à Ham- « bourg. J'y trouvai quelques apologies du 18 fructidor' : « mais plus j'y remarquai de l'esprit, moins elles me conver- « tissaient; ce fut aux apologies du parti contraire que je « dus , contre leur intention , la connaissance des provocations , « des intrigues , du détestable ton de société , qui ont pu "inquiéter, pour la chose publique, d'excellents citoyens , « et pour eux-mêmes quelques Directeurs. Mais , quoique u cet événement commençât à s'expliquer pour moi , il ne «me paraissait pas justifié. Jerpensai qu'en écrivant au
* 4 septembre 1797.
« Directoire actuel , mon silence sur la calomnie personnelle « à moi serait une faiblesse, mon silence sur les proscrits « qui s'intéressaient à nous une ingratitude, mon silence sur «la révolution fructidorienne une approbation tacite, et (c que je ne pouvais parler de tout cela sans manquer à moi- « même en déguisant mes sentiments , ou sans manquer « auii Directeurs en faisant d'un bienfait reçu l'occasion d'un « procédé désagréable pour eux. Vous avouerez même, que «la délégation nationale et expresse des pouvoirs vient « d'être bien arbitrairement dérangée. Mais je suis trop pa- « triote, trop républicain, trop reconnaissant, pour n'avoir « pas eu le besoin, peut-être même surabondant , d'embrasser « tout ce qui me tenait collé à la France, de proclamer par- « tout mon républicanisme , de parler à tout le monde de « mes obligations à ma patrie, à son gouvernement, à mon « amC"^*^ au Directeur B***. Je me suis aussi permis de faire « pour les proscrits tout ce qu'ils avaient droit d'attendre « de moi, et plus que je n'eusse fait s'ils étaient puissants, « quoique j'eusse dû, dans tous les cas, amitié, estime, gra- « titude à plusieurs d'entre eux. Tel a été, mon cher ami, l'effet « de ce premier instinct que j'ai presque toujours suivi dans le « cours de ma vie, et je ne m'en suis presque jamais repenti. « Mais , quoique mes idées fussent , sans entêtement ni passion , « assez solidement fixées sur le fond général, il y a mille « modifications , il y en a beaucoup d'importantes sur les- « quelles j'attendais aviden^ent vos renseignements et vos « conseils. Vous avez pu reconnaître, par quelques détails , « que j'ai cherché à m'en rapprocher le plus qu'il m'était
«t possible avant d avoir causé avec vous. Vous reconnaîtrez, <t à notre première entrevue, que j'ai suspendu mon opinion « sur plusieurs points , et mon plan de conduite sur presque «tous, et que j'ai préféré les inconvénients du retard au « regret d'avoir prévenu votre arrivée. J'ajouterai, dans la « sincérité de mon cœur , que si mon caractère est peu « susceptible d'être influencé, du moins ne connais-je , 4ans «ce moment, personne dont la conversation pût opérer cet w effet sur moi autant que celle de mon cher Masclet. »
On ne devait, selon Lafayette, avoir recours à la force que pour défendre ou revendiquer ses droits , quand la raison et la justice devenaient insuffisantes pour les maintenir, mais jamais pour renverser ceux des autres, et c'est dans ce sens et dans ce cas qu'il regardait l'insurrection comme le plus saint des devoirs. En respectant les droits des peuples, les gouvernements devaient leur donner l'exemple et leur apprendre à respecter les leurs.
Par cela même que l'homme remplit des devoirs envers la société, celle-ci doit lui assurer des droits; et les opinions de Lafayette à ce sujet sont exprimées en aphorismes dans la déclaration des droits de l'homme , qu'il présenta à l'Assemblée constituante, le 1 1 juillet 1789.
Le mécanisme de tout gouvernement, suivant lui, devait être aussi simple, ses rouages aussi peu nombreux que possible; aucun d'eux, sur-tout, ne devait être inutile; c'était le moyen d'avoir un gouvernement solide, régulier, et à bon marché. Selon lui, les gouvernements devaient avoir pour but unique le bien commun*
Il pensait que la politique pouvait et devait se traiter avec la même bonne foi que les affaires particulières; qu'on devait renoncer à toutes les finesses du cabinet, aux notes secrètes; qu'en diplomatie , enfin, il fallait désormais jouer cartes sur table.
Dans bien des cas , son bon sens lui faisait facilement connaître les causes, et prévoir quelle devait être Fissue des événements politiques. Il écrivait, en parlant de la régénération politique :
w Elle avait été précédée de loin par le délire d'une ré- « gence noyée dans la débauche, et par la honte du règne « gangrené de Louis XV, qui finit dans la boue ; elle avait été « préparée par ime amélioration philosophique dans la litté- « rature : les jugemepts de Montesquieu , les traits de Vol- « taire, les pensées de Rousseau, les déclamations de Raynal, « et tant d'autres productions odieuses à la cour, proscrites « par le clergé, brûlées au parlement par le bourreau, fai- « saient les délices de tous les gens instruits. L'école Voltai- « rienne, malgré sa tendance aristocratique, avait émancipé « les esprits ; l'école Économiste, pure , quoique trop absolue, « les avait formés; l'école Théologique, dans la querelle du « jansénisme et du molinisme , avait prêché la résistance ; «l'école Américaine enseignait la politique des droits de « l'homme. Cependant le malheureux Louis XVI , avec des <c goûts simples et des intentions droites, laissait tripler les « abus : comme il ne sut ni conserver les bons ministres , «ni refuser les mauvais, le mérite des uns ne servit qu'à i( faire ressortir les fautes des autres. »
Au mois de mai i83o, un Américain, M. Mason, je crois, donnait un bal à Paris. Lafayette y était avec sa famille. « Venez donc causer avec moi , » dit-il à M. Lethière et à un de ses amis, qui s'y trouvaient également. Ils traversèrent les pièces où Ton dansait, pour aller s'asseoir à l'écart du bruit. Us causèrent long-temps politique, avec cet abandon qu'éprouvent trois personnes qui s'aiment et sont du même avis. Lafayette parla long-temps de l'aveuglement des Bourbons, et prédit ce qui est arrivé depuis. Il termina ainsi la conversation : « Que voulez- vous! Ils sont en arrière de trois « siècles ; ce sont des fous : Charles X se fera renvoyer , et « avec un peu de bon sens, il aurait pu être heureux comme « une souris dans un pâté. »
On aurait pu citer Lafayette à-la-fois comme type d'un homme parfaitement civilisé, et comme preuve que la civilisation améliore l'homme au lieu de le détériorer, quand il sait se garantir de ses vices pour suivre d'un pas fermé le chemin que lui trace la vertu.
Il était loin de partager l'opinion des écrivains qui prétendent que l'instruction est plus propre à corrompre qu'à épurer les mœurs d'ime nation, à faire plutôt son malheur que son bonheur; aussi se montra-t-il toujours zélé partisan de Tinstruction primaire. Il aurait désiré, sur-tout, qu'on s'occupât davantage de l'éducation morale et politique du peuple, afin de rendre en même temps les hommes éclairés et bons citoyens. Il croyait que la grande garantie sociale, et la seule qui puisse , dans un gouvernement constitutionnel ,
empêcher un pouvoir d'empiéter sur l'autre , était la garantie des lumières. Il pensait que toute société bien constituée doit donner à chacun de ses membres une éducation qui lui indique la voie qu'il doit suivre entre ses devoirs et ses droits, et que cette éducation était beaucoup plus efficace pour prévenir les désordres que la loi pour les réprimer.
Il fut très malheureux, pendant sa maladie, quand il apprit que la loi contre les associations avait été votée à la Chambre des députés. U plaignait sur-tout les pauvres ouvriers qui allaient être privés de l'instruction qu'on leur donnait dans le but d'améliorer leur sort.
Il pensait que les études devaient être spécialement dirigées vers les choses utiles. Souscripteur à mes ouvrages d'anatomie, il s'en faisait quelquefois expliquer les planches, et témoignait le regret de n'avoir pas étudié cette science, dont « les premiers éléments, me disait-il, devraient faire partie d'une bonne éducation. » Il avouait qu'elle lui aurait été plus utile , par exemple , que la science héraldique qu'on lui avait fait apprendre , et il s'étonnait que dans nos collèges, on démontrât aux jeunes gens dans quel sens coule tel fleuve de l'Inde ou du Mexique, tandis qu'on négligeait de leur apprendre à se connaître euxmêmes , en leur donnant des notions sur leur propre organisation et Texercice de leurs fonctions. Un jour même, il m'engagea à publier un ouvrage élémentaire d'anatomie et de physiologie à l'usage des Écoles d'instruction.
Le travail, selon Lafayette^ était le premier devoir de rhomme vivant en société. Par notre travail seulement, nous pouvons nous acquitter envers la société, en lui rendant d'abord ce que nous lui avons emprunté jusqu à ce que nous ayons pu nous suffire à nous-mêmes, et ensuite ce qu elle continue de nous fournir pendant le reste de notre vie. Chaque homime doit employer ses facultés , les forces de son corps ou celles de son esprit, sa science ou son industrie, au bien, à Tagrément ou aux plaisirs de la société ; car celle-ci a besoin aussi de plaisir et de distraction pour se reposer du travail. liCS amusements sont, en effet, nécessaires àlentretien de sa santé; mais ils doivent être purs, afin de ne pas la corrompre , et employés seulement pour la délasser, mais non pour la détourner et la dégoûter du travail. G est dans ce sens qu'on doit concevoir Futilité des personnes qui s'occupent exclusivement de procurer des plaisirs honnêtes et des distractions à la société.
Les honunes les plus utiles et par conséquent les plus estimables, sont ceux qui empruntent le moin^ à la société et lui fournissent le plus.
Le travail seul amène le véritable progrès dans la civilisation. L'homme, quand il le peut, doit travailler non seulement pour lui et ses contemporains, mais aussi pour les générations futures ; il doit leur transmettre amélioré l'héritage qu'il a reçu des générations auxquelles il succède, héritage dont il n'est qu'usufruitier. Où en serions nous, si les siècles qui nous ont précédés avaient tout emporté avec eux ? N'avonSnous pas de la reconnaissance et de l'admiration pour la
mémoire des hommes dont les travaux ont amélioré notre existence? Pourquoi les races qui doivent nous suivre n auraient-elles pas des droits à notre sollicitude ?Un père ne penset-ilpas à l'avenir de ses enfants? Pourquoi l'homme laborieux, le véritable philanthrope, qui voit au*delà de cette courte vie, se priverait-il du plaisir de penser qu'un jour ses semblables pourront bénir sa mémoire, en profitant de ses travaux ou en admirant les œuvres de son génie?
Une bonne éducation ( physique, morale et intellectuelle) était, selon Lafayette, le meilleur héritage que des parents pussent transmettre à leurs enfants; et il n'était pas de sacrifices qu'ils ne dussent faire pour leur assurer ce bien impérissable, qui ne pouvait que f ruo&ifiar avec le temps pour leur bonheur et pour celui des autres. La société devait agir de la même manière à l'égard de chacun de ses membres ; par l'instruction , elle les rendait meilleurs, en développant chez eux l'amour de l'étude et du travail , en donnant une bonne direction à leur intelligence , et en l'empêchant de se porter vers le mal. Dans ses plaintes amères contre les hommes, un vieux vagabond mourant* n'avait -il pas raison quand Béranger lui fait dire :
Gomme un insecte fait pour nuire , Hommes , que ne m'écrasiez- vous ?
Ah ! plutôt vous deviez m'instruire A travailler au bien de tous.
Mis à Tabri d*un vent contraire , Le ver fut devenu fourmi , Je vous aurais chéris en frère ; vieux vag^abond , je meurs votre ennemi !
Lafayette avait une estime toute particulière pour les gens laborieux, quelle que fût d'ailleurs leur profession; il admirait la sagesse de ces empereurs de la Chine, qui, chaque année, donnent publiquement l'exemple du travail, en conduisant eux-mêmes la charrue, et ouvrent le sein de la terre, pour honorer l'agriculture et faire connaître à leurs peuples la source de la richesse et du bonheur. 11 pensait qu'on ne pouvait jamais trop estimer et encourager le travail. Lorsque je lui annonçai la mort de son chirurgien-dentiste, M. Lemaire, auquel j'avais donné des soins, il me témoigna la peine qu'il éprouvait de sa perte , et ajouta : « C'était un homme fort « habile, que je regrette plus encore pour ses bonnes qualités « que pour les sei'vices qu'il me rendait : son talent , il ne a le devait qu'à lui-même, qu'à son travail et à sa persévé- « rance ; c'était un de ces hommes qui se forment euxa mêmes. »
Je ne saurais terminer cette lettre, mon cher monsieur, sans vous remercier de l'empressement que vous avez mis à me communiquer le fait que. le major Neville vient de rapporter sur la libéralité de Lafayette envers sa famille. Vous aviez bien jugé que vous me feriez un grand plaisir, en m'apprenant « une action bien digne, comme vous me l'écrivez, « d'ajouter à l'orgueil de la France d'avoir vu naître dans son ' M sein un tel homme. » Vous me donnez aussi , monsieur, une nouvelle preuve de vos sentiments et de ceux de vos concitoyens pour Lafayette , quand vous me dites : « Croyez- vous « qu'il nous soit jamais possible, à nous autres Américains, de « bénir assez le nom de notre bienfaiteur? » Une nation qui
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sent ainsi était bien digne d être adoptée par lui, comme une seconde patrie*.
' Dans un éloge qa*il vient de prononcer sur Laiayette , à la prière de ses concitoyens de Cincinnati (ville principale de l'état d'Ohio), le major Neville rapporte le fait suivant. Le général Laiayette , pendant son dernier voyage en Amérique , avait appris que la famille de son ancien aide-de-camp , le colonel Neville , se trouvait dans des circonstances difficiles ; avant de s'embarquer pour la France, il tira, en faveur de cette famille, une lettre-dechange sur le président des États-Unis pour la somme de 4ooo dollars ( 20,000 fr.), et l'adressa aux enfants de M. Neville. On conçoit facilement que ceux-ci n'aient pas voulu s'en servir ; mais ils la gardent comme un document précieux , qui ne fait pas moins d'honneur à la mémoire de leur porc qu'à la noble générosité de Lafayette.