LETTRE HUITIEME
Paris, la octobre 1834.
Les gens élevés à l'école de la perversité, les réprouvés qui peuplent les bagnes et les prisons, ont aussi leur aristocratie; et quelle aristocratie, grand Dieu! Leurs facultés morales sont si perverties, tout sentiment de conscience est tellement étouffé en eux, qu'ils développent leur intelligence vers le mal conmie les autres hommes vers le bien, et que , pour eux, la plus grande scélératesse est le point de perfection vers lequel ils tendent ! Ils s'estiment d'autant plus entre eux qu'ils sont plus infâmes, et s'excitent, à l'envi les uns des autres, à se détériorer encore , s'il est possible, et à se perfectionner dans le crime ! S'il reste à quelques uns d'entre eux de faibles traces de bons sentiments, elles sont bientôt effacées par la fausse honte de n'être pas au niveau des chefs de leur hiérarchie. Les vertus sociales ne sont, pour eux, que des préjugés; ils se rient de ce qu'il y a de plus sacré au monde, et leur dégradation morale les met au-dessous des brutes. Toujours en guerre ouverte avec la société, ils veulent l'exploiter par la ruse ou par la force , comme des renards ou des loups dévorants. Avec raison la société les craint; elle se réunit contre eux pour les découvrir, les traquer et leur faire la chasse. Cet état de choses est vraiment déplorable, et ne pourra changer que lorsqu'on aura
mis en usage les moyens de corriger, d'amender les criminels, au lieu de les tenir à la chaîne comme des bêtes fauves dans une ménagerie , ou de les tuer comme des chiens enragés. Mais laissons là cette horrible aristocratie; je ne l'ai signalée en passant que pour faire voir l'abus qu'on peut faire des meilleurs principes et des choses les plus sacrées.
Les prétentions aristocratiques que donne un sot amourpropre sont rares dans les sommités de chaque classe, et semblent s'accroître à mesm'e qu'on descend vers les derniers rangs de chacune d'elles. Qui ne connaît les prétentions d'un gentillâtre, d'un méchant poëte, d'un mauvais artiste, d'un demi-savant ou d'un bedeau ? « Les demi-savants , » disait un homme aussi remarquable par son immense savoir que par son esprit, « sont comme les faux braves qui font « du bruit de leurs exploits. »
Les diverses aristocraties , ambitieuses et jalouses les unes des autres,vivent aujourd'hui dans une sorte d'anarchie; elles s'insultent et se combattent, ou s'unissent et se défendent quand leurs intérêts et leurs passions le commandent. C'est sur-tout pendant les révolutions que l'observateur peut être témoin du caractère et des prétentions de chaque aristocratie, et analyser les motifs de leur conduite ou de leurs intrigues.
Cependant, à l'époque où nous vivons, la pente des esprits de toutes les classes se tourne d'une manière très marquée vers l'étude de la philosophie naturelle , des sciences exactes et positives , des beaux-arts et de l'industrie : aussi les différentes aristocraties ne sauraient vivre isolément; une seule
ne suffit plus pour donner de Fimportance à un homme; elles ont besoin les unes des autres , et commencent à se mêler ou à se combiner de diverses manières. Aujourd'hui les nobles ont moins d'horreur pour les alliances avec la roture; les roturiers font moins d'attention à l'honneur ou à la honte d'une barre qui croise l'écusson d un noble dans tel ou tel sens; l'homme riche commmence à sentir que son argent seul ne suffit pas pour lui donner de la considération ; il aspire à être autre chose qu'un Grésus. Les lumières de la philosophie en éclairant la raison de ces hommes, l'instruction en développant leur esprit, dissipent les vieux préjugés chez les uns, et s'opposent au développement excessif de l'orgueil chez les autres.
Quelle conclusion peut-on tirer de tout ce qui précède ? qu'on a de la naissance , de la force, de la beauté, de l'esprit, du génie, quand le sort l'a voulu; de l'instruction , des talents , de la fortune, quand on peut; de la probité, de l'honneur, de la vertu, quand on veut. L'homme sage doit donc apprécier à leur véritable valeur toutes ces fumées aristocratiques, et n'aspirer qu'à devenir vertueux. Expression de la conscience, des sentiments et de la volonté de l'homme, la vertu seule a droit à notre estime et à notre admiration.
Lafayette fut un des plus zélés partisans de l'affranchissement des esclaves, et l'un des membres de la société qui devait poursuivre cette noble tâche. Quelque opposés que fussent à toute idée de religion, de justice et d'humanité, le commerce et l'esclavage des noirs, ce n'est pas avant le milieu du dix -huitième siècle que la cause de ces malheu-
reux a été défendue avec quelque éclat. L'abbé Raynal fut un des plus anciens athlètes dans cette lutte mémorable, qui fut ensuite soutenue avec tant de talent et de persévérance par le docteur Fothergill, par Glarkson , le ministre du saint Évangile Froissard, le bon quaker Benezet, et par Necker, Turgot, Poivre, Franklin, Jefferson, Adams, Fox, Wilberforce.
Ce fut en i5o3 que les Espagnols transportèrent, pour la première fois, des Africains en petit nombre dans leurs nouvelles colonies. Ferdinand en permit une importation plus considérable en 1 5 1 1 ; enfin en 1617 Charles-Quint accorda à lun de ses favoris flamands le droit exclusif d'importer 4îOoo nègres en Amérique. Le favori vendit sa patente à des marchands génois pour le prix de 26,000 ducats, et les Génois furent les premiers qui donnèrent une forme régulière à ce commerce d'esclaves entre l'Afrique et l'Amérique, qui depuis cette époque a pris un si prodigieux accroissement '.
Lafayette et Larochefoucauld furent tellement unis de sentiments, d'opinion et de conduite dans la cause de l'affranchissement des nègres, qu'il est impossible de les séparer l'un de l'autre. Tous deux croyaient si peu à la prétendue propriété des maîtres d'esclaves, que toute leur vie ils avaient soutenu à frais communs, devant les tribunaux français, les procès des nègres réclamant leur liberté. Lafayette,
* Herrera , cité par Robertson dans son Histoire tJt Amérique ^ liv. HI, p. 267- 268. Édition de Baie.
dans la révolution américaine, ne fat pas non plus étranger aux lois contre la traite des noirs, ni aux mesures prises pour leur affranchissement graduel dans les États du Nord et du Centre; et si ces dispositions philanthropiques ne furent pas imitées dans les États du Sud, du moins elles y avaient des partisans , parmi lesquels on doit distinguer le brave colonel Laurens , l'un des plus grands propriétaires de la Caroline et aide-de-camp de Washington. Il allait affranchir et enrégimenter tous ses nègres au moment où il fut tué par les ennemis.
Lafayette, après la campagne décisive contre lord Comwallis, en 1 78 1, en recevant les remerciements de l'État de Virginie, qui avait particulièrement profité de ses succès, répondit < /C î par des vopux pour que la liberté pût être, le plus tôt pos- ? sible, étendue à tous les hommes sans distinction; mais il n'en resta pas à ces vœux stériles, et , à son retour en France, se flattant, comme Turgot et Poivre, que l'affranchissement graduel des nègres pouvait se concilier avec l'intérêt personnel des colons , il voulut constater cette vérité par l'expérience , et il fit pour cet objet une tentative spéciale sur un plan assez large pour mettre la question en évidence. Cayenne avait alors un intendant habile, vertueux, expérimenté, Lescalier, dont les opinions à ce sujet étaient conformes à celles de Lafayette. Le maréchal de Castries, ministre de la marine, non seulement consentit à cette épreuve, mais voulut y concourir, en permettant à Lescalier d'essayer sur les nègres du roi le nouveau régime projeté. liafayette avait d'abord consacré cent mille francs à cet objet : il confia
la conduite de rhabitation qu'il avait achetée à Cayenne , à un homme plein de philosophie et de talent, nommé Richeprey, qui se dévoua généreusement à diriger Fessai. Les séminaristes étabUs dans la colonie, et sur -tout Tabbé Farjon, qui en était curé, applaudirent à ces mesures et les encouragèrent. On doit aux colons de Cayenne la justice de dire que les nègres y avaient toujours été traités plus humainement qu'ailleurs. Les six mois de séjour qu'y fit Richeprey , et les exemples qu'il avait donnés avant de succomber à l'intempérie du climat , contribuèrent encore à adoucir leur sort. Aussitôt que l'établissement de Richeprey aurait été un peu avancé, Larochefoucauld devait acheter une autre plantation, et une troisième l'eût été ensuite par Malesherbes, qui s'intéressait cordialement à ce projet. La mort trop prompte de Richeprey, la difficulté de remplacer un tel homme , le départ de l'intendant , les changements dans le ministère, embarrassèrent l'exécution de cette noble entreprise.
Lorsque Lafayette eut été proscrit en 1 792 , la Convention nationale ayant confisqué tous ses biens, ordonna de vendre ses nègres à Cayenne , malgré les réclamations de madanie Lafayette, qui protesta contre cette vente, en observant que les nègres n'avaient été achetés que pour être rendus à la liberté après avoir été instruits , et non pour être revendus à l'enchère, comme objets de commerce et de spéculation.
Plus tard , tous les noirs des colonies françaises furent déclarés libres par un décret de la Convention nationale.
Cependant , chose digne de remarque , une partie des pré-
visions de Lafayette sur laffranchissement se réalisèrent : Gayenne, la seule de nos colonies où Ton avait commencé à suivre l'exemple qu'il avait donné d'instruire les nègres, fut aussi la seule où il n'y eut pas de désordres. Poussés par la reconnaissance, les nègres de sa plantation vinrent déclarer au régisseur qui avait remplacé Richeprey , que si les biens de Lafayette étaient confisqués, ils profiteraient de leur liberté; mais que dans le cas contraire, ils voulaient rester et continuer à cultiver ses terres.
Lafayette ne voulait affranchir les noirs que graduellement , à mesure que , par leur éducation morale et intellectuelle, ils se seraient montrés dignes de la liberté. Il pressentait déjà les inconvénients qu'il y aurait à émanciper tout-à-coup un peuple flétri par l'esclavage , à le faire passer d'une manière immédiate de son état d'abrutissement à une entière liberté, qui ne saurait être alors pour lui qu'une licence effrénée , dont le despotisme s'emparerait adroitement , comme d'une amie terrible, pour s'établir d'abord, et se justifier ensuite.
Il en est pour l'homme, en effet, des transitions morales comme des transitions physiques. Le prisonnier, affaibli par un long séjour dans des cachots obscurs, ne peut , sans danger, être rendu subitement à la vive lumière du jour. L'esclave aussi ne doit jouir de la liberté qu'après avoir été graduellement éclairé sur les droits qu'elle donne , les devoirs qu'elle prescrit, et les limites que lui ont tracées la raison et la justice. Mais, selon Lafayette, plus les difficultés étaient grande» h suniionter pour abolir l'esclavage, plus k zèle
des vrais philanthropes devait redoubler, plus leurs efforts devaient s'accroître pour arriver à cet honorable résultat. Il voyait avec peine qu'uji vil intérêt paralysait le cœur de quelques hommes qui auraient pu donner une chaleureuse impulsion à lemancipation des noirs.
De toutes les écoles publiques de New-York que Lafayette visita lors de son dernier voyage en Amérique , celle qui lui inspira le plus vif intérêt fut Y école libre des jeunes africains, fondée et instituée par la société d affranchissement des noire. Nommé à Funanimité membre de cette société , il fut aussi touché de cette marque d'estime que des témoignages de la reconnaissance des pauvres enfants noirs de l'établissement. M. Levasseur, qui nous a conservé le souvenir de cette visite, rapporte quun petit nègre s'approcha de Lafayette, et lui dit avec émotion : « Vous voyez , général , ces centaines ♦< de pauvres enfants de race africaine qui paraissent devant M vous; ils partagent ici, avec les enfants des blancs, les u bienfaits de l'éducation ; comme eux ils apprennent à chérir « le souvenir des services que vous avez rendus à FAméu rique; et, de plus, ils révèrent en vous un ardent ami de « l'émancipation de leur race , et un digne membre de la « société à laquelle ils doivent tant de reconnaissance. »
On sait avec quel dévouement Lafayette défendit les droits des hommes de couleur de nos colonies à l'Assemblée nationale en 1791, et dernièrement encore sous le régne de Charles X, Ce furent ces mêmes sentiments d'amour pour la liberté, d'indignation pour la tyrannie, qui le portèrent à enibrasser, dans ces derniers temps, avec tant de jféle,
la cause des Grecs, des Polonais, ain$i que celle des patriotes italiens, espagnols et portugais.
Lafayette s'élevait avec force contre les mauvais traitements dont on use quelquefois dans les prisons , sur-tout envers les condamnés et les dét^ius politiques. Il savait combien pouvaient être grands les abus de pouvoir des gens préposés à la garde des prisonniers; il n'ignorait pas non plus que les réclamations de ces derniers sont rarement écoutées. Dans la lettre qu'il écrivait de sa prison de Magdehourg, à la princesse d'Hénin, le i5 mars 1793 , il lui peignait avec de vives couleurs les vexations inutiles qu'on lui faisait endurer. « Maintenant, lui disait-il , je vais vous décrire « ma prison et ma manière de vivre :
tt Représentez- vous une ouverture faite dans le rempart « de la citadelle, et garnie de hautes et fortes palissades. C'est « par ce passage, et en traversant successivement quatre «portes dont chacune est armée de chaînes, de verrous et « de barres de fer, que vous pourrez, non sans difficulté et « sans peine, atteindre ma cellule. Cette cellule est large de « trois pas, longue de cinq et demi, ne renfermant d'autre or- « nement que deux vers français , rimant par ces mots : soufiifrir et mourir. Le mur près du fossé est humide de moisis- " sure; le mur opposé permet à la lumière du jour , mais non « aux rayons du soleil, de pénétrer à travers une fenêtre « étroite, mais en quelque sorte hermétiquement grillée. « Ajoutez à cela deux sentinelles, dont les regards plongent « incessamment dans mon habitation souterraine pour em- «* pocher que nous ne nous parUons les uns aux autres; des
« espions établis autour de nous, outre nos gardiens, et enfin u les murs, les remparts, les fossés et les gardes dans Imté- " rieur et hors de la citadelle de Màgdëbourg, et vous « verrez, ma chère princesse, que les puissances étrangères « ne négligent rien pour me retenir en lemr pouvoir. Le bruit u de mes quatre portes se fait entendre chaque matin , « quand on les ouvre pour admettre mon domestique j « derechef à dîner, quand je prends înon repas en présence u du commandant de la citadelle et de la garde, et enfin à « la nuit, pour reconduire mon domestique à sa prison; cela « fait, après avoir bien assuré tous les verrous, le comnianu dant emporte lés clefs dans l'appartement où, depuis mon « arrivée , le roi lui a ordonné de coucher.
« On me fournit dès livres dont on a enlevé les pages « blanches; mais je n ai ni nouvelles ni gazettes , ni commu- « nicatibns, ni encre, ni plumes, ni pinceaux; et c'est un « miracle que je possède cette feuille , sur laquelle j'écris « avec un cure-dent.
« Ma santé décline , ma constitution physique n'a pas « moins besoin de liberté que ma constitution morale. Le " peu d'air qui me parvient dans ma cellule souterraine n'a " apporté qu'un faible soulagement à l'oppression de mes pou- « mons. J'ai souvent la fièvre ; je ne prends pas d'exercice « et peu de repos. Cependant je n'élève point de plaintes , « rexpérience m'en ayant démontré toute l'inutilité. Mais je " tiens à la vie, et mes amis peuvent être assurés du conu cours actif de tous les sèntimeiits qui contribuent à me « faire estimer la conservation de mon existence, quoiqu^^?
a en considérant ma position et les progrès de mes souf- « frances , je ne puisse pas plus long-temps répondre de leur « efficacité. Peut-être vaut-il mieux préparer mes amis de « la sorte , que de les surprendre plus tard par un coup «inattendu '. >»
Que la douloureuse impression laissée dernièrement dans toutes les âmes sensibles^ par les révélations du malheureux Silvio Pellico, puisse enfin libérer Thumanité d'un reproche aussi grave que celui des souffrances dont on peut accabler un homme innocent !
Pendant la restauration, plusieurs écrivains distingués furent incarcérés pour les opinions libérales qu'ils avaient émises. Lafayette allait les voir; il leur donnait ainsi un témoignage public de son estime et de son amitié , et semblait vouloir se rendre garant de leurs principes.
En 1829 je lui parlais des souffrances qu endurait dans les cachots de lâsbonne M. de MeDo-Breyner, victime de dom Miguel. Bien que Lafayette ne fttt pas précisément de son opinion en politique, il le plaignit sincèrement, s'indigna de la barbarie de ses persécuteurs, et me prédit la chute du prince cruel dont ils exécutaient les ordres.
Le commandeur de Mello-Breyner , lun des plus savants jurisconsultes du Portugal, était ministre plénipotentiaire de
' Cette lettre se trouve en anglais, dans louvrage sur la vie du gouverneur Morris. Boston, i833. Elle a été traduite en français, et insérée dans Vexçp^-lent fècuril He M. Jules Taschereau. Revue Rétrospective, vol. V, p. 142.
ce pays à Paris en 1826, Ce fut à cette époque qu'il me fit appeler pour lui donner des soins. Il était alors âgé de soixantequinze ans , mais il avait conservé toute la fraîcheur de son intelligence. Pendant son séjour à Paris, sa santé fut gravement compromise par diverses affections qui me fournirent Toccasion de le voir souvent, et de profiter de sa conversation, aussi spirituelle que solide et instructive. II admettait com]i[ie base de toute législation les principes fondamentaux établis par Lafayette , « que nul homme ne pouvait être soumis qu'à des lois consenties par lui ou ses représentants, antérieurement promulguées et légalement appliquées; que les lois devaient être claires, précises et uniformes pour tous les citoyens. »
Lorsqu'il était gouverneur d'Oporto, indépendamnient des monuments d'utilité publique dont il enrichit la ville , et des réformes utiles qu'il fit dans l'administration , M. de Mello-Breyner s'occupa tout particulièrement de changer le régime des prisons et d'améliorer le sort des détenus, qui le regardaient comme un père. Il aimait à me parler des changements qu'il avait cru devoir opérer, des bons résultats qu'il en avait obtenus, et sur -tout des regrets qu'il avait laissés à Oporto. J'ai su, de plusieurs de ses compatriotes, qu'à toute heure du jour et de la nuit, quand les prisonniers réclamaient son assistance, il se rendait aussitôt près d'eux, et pénétrait seul dans les cachots les plus infects, pour leur apporter les soulagements que sa position de gouverneur lui permettait de leur accorder. Comme Lafayette, il soutenait que la loi, en privnnt Fliommé de
sa liberté, ne pouvait agir contre rhumanité, en lui imposant des^ privations , en lui causant des souffrances qui pouvaient conapromettre sa santé ou sa vie. Ce respectable magistrat ne prévoyait pas à cette époque , qu'un jour, victime de la vengeance de dom Miguel , séquestré de sa famille, arraché à ses amis, il périrait, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, dans la misère et l'abandon , au fond d'un cachot , après avoir servi son pays pendant plus de cinquante ans !
M. de Mello-Breyner, nonobstant son grand âge et le mauvais état habituel de sa santé , n'en était pas moins resté esclave de ses devoirs, auxquels il sacrifiait tout. Lors de la promulgation de la charte de don Pedro , il fut nommé ministre de la justice à Lisbonne , bien qu'il se trouvât encore à Paris. Je lui fis observer que sa santé était trop faible pour lui permettre de résister aux fatigues qu'allaient nécessiter ses nouvelles fonctions , dans un pays agité par les passions les plus véhémentes. « Je sens bien toutes vos raisons , et je vous remercie « de votre intérêt pour moi , me répondit-il ; j'aimerais mieux t< rester à Paris avec mes bons amis, à soigner l'éducation de (< mes fils ; mais mon pays me réclame : s'il a besoin de moi , je « dois le servir et mourir sur la brèche, s'il le faut. » Peu de temps après son retour en Portugal, il ne tarda pas à se voir renversé du poste qu'il avait accepté , et se retira dans une maison de campagne aux environs de Lisbonne. Je reçus de lui une longue lettre qu'il m'écrivait de sa solitude, et qui' me fut apportée par le docteur Cordeïro. «Mon bon ami, « ipe, disait-il dans cette lettre, j'aurais bien fait de suivre «vos sages conseils et de rester en France; mais que vou-
«lez-Yous, je suis encore jeune (en expérience) : me voilà «retiré dans ma campagne; jy cultive les chom^, ils sont a moins ingrats que les hommes. » Quekjues mois plus tard il fut arrêté et jeté dans les prisons de Bogio, puis dans celles de Belem et de Saint- Julien. Ce ne fut qu après les plus pressantes sollicitations que sa malheureuse fille, la marquise de Niza, obtint la permission, pour elle et ses frères, de voir et de soigner leur vieux père. On lui refusa de partager sa captivité : aussi tous les jours était»^lle forcée, même par les temps les plus affreux, de traverser le Tage dans une barque , pour pénétra dans le cadiot de son père. Souvent elle arrivait près de lui mouillée par les vagues et mourante de froid, et passait dans cet état la journée à ses côtés : aussi sa santé délicate ne tarda pas à s'altérer, et, depuis cette époque, elle n a pu se rétablir complètement. Madame de Niza eut la douleur de se voir séparée de son père quelques mois avant sa mort , toute communication leur a3|fant.été interdite. On ne peut rappder sans horreur les souffrances que ce vieillard endura sur un lit de misère trop petit pour lui , et siff lequel il ne lui fut même pas loisible de s étendre dans son agonie. .
Quand M. de Mello-Breyner eut rendu le dernier soupir, ses féroces geôliers voulaient jeter son corps dans le Tage; et ce ne fut pas sans peine que sa fille, aidée du digne abbé Stéfani , gouverneur de son fils, obtint, comme par grâce, la permission de lui donner une sépulture. Voici un trait qu on peut citer du beau caractère de cet infortuné mininwtre , et de son inébranlable fermeté : on avait tout
préparé pour son évasion ; il devait s'échapper par une fenêtre, et passer dans une barque qui laurait attendu sur le Tage. Les prières , les larnies de sa fille fuient inutiles pour le déterminer à fuir; il fut inexorable. « Je sais bien que je « suis injuptement détenu, lui dit-il; mais les gardiens de la «tour ne ^^nt pas juges de la question; en exécutant les « ordres qu'ils ont reçus , ils» font leur devoir. Je ne veux pas « leè compromettre pn fuyant. »
La nakarquise de Niza, obligée elle-m^ne de se sauver de Li^K>nne peu de temps après la mort de son père, habite maintenant Paris. Veuve du marquis de Niaa, descendant de Vasco da Gama, elle se ccmsacre à Féducation de son fils. Les trois fils de M. de Melhi--Breyner ont embrassé la carrière militaire , et viennent de combattre: vaillamment pour la délivrance de leur patrie.
Lafayette desirait ardemment qu'on pût introduire dans nos prisons le régime pénitentiaire, généralement adopté dans celles des États-Unis d'Amérique. Gependant.il n'adoptait pas le système de Fisolemait complet des prisonniers; <f la prison solitaire était un supplice , disait41 , qu'il fallait « avoir éprouvé pour en bien juger, » et il pensait comme le vertueux Malesherbes , qu elle pouvait conduire à la folie. Pendant les cinq années de sa captivité, il en avait passé une entière de cette manière, et une autre partie de ce temps à ne voir qu'un compagnon pendant une heure. Il faisait observer qu'il avait éprouvé lui-même que ce n'était point un moyen de réformation ; qu'on ne l'avait mis là que pour avoir voulu révolutionner les peuples contre le. des-
potisme et laristocratie ; mais qu il passait sa solitude à y rêver, et quil n'était pas sorti plus corrigé à cet égard *.
Il pensait que la loi , en privant Thomme de sa liberté , en le séquestrant de la société qui avait à s'en plaindre , devait avoir pour but, non seulement de lui infliger une punition, mais aussi de le corriger, de l'amender dans son intérêt et dans celui de cette même société à laquelle il devait être rendu. Il regardait la plupart 4e nos maisons, dites de correction , comme des lieux de détérioration , bien plus propres à pousser de plus en plus les condamnés dans la carrière du vice et du crime , qu'à les en retirer.
Il prit beaucoup d'intérêt aux détails que je lui donnais un jour sur le régime et l'administration de la maison pénitentiaire de Genève , que j'avais visitée. Sa philanthropie , plus encore que son amour national, était blessée de nous voir rester, sous ce rapport, bien en arrière de nos voisins et de vos compatriotes.
Lafayette avait en horreur la peine de mort, et s'est cotistamment élevé contre cette monstrueuse exécution de la justice. Il ne croyait point que la société pût ôter ce quelle ne pouvait rendre; qu'elle pût s arroger le droit de priver de la vie un de ses membres, sur-tout en matière d'opinions politiques ou religieuses, qui appartiennent à ce que l'homme a de plus cher , de plus sacré , de plus inviolable, à la liberté de conscience. Il s'est constamment prononcé contre les tribunaux exceptionnels, qui n'étaient,
* Leyasseur, Lafayette en Jméritiue, T. II. p. 33 1.
selon lui , qu un instrument terrible mis entre les mains du despotisme pour donner une apparence de légalité à ses actes les plus atroces ; pour tuer au nom de la loi.
« Quelque soin qu'ils aient pris de nous tantaliser, en « nous privant de toute nouvelle , » écrivait-il à la princesse d'Hénin en parlant de ses geôliers de Magdebourg, «nous « avons enfin appris par quelques mots de Damas, lors de « notre singulière rencontre à Ham , les succès des armées «françaises, la mauvaise direction des affaires publiques, « le jugement du roi, dans lequel toutes les lois d'humanité, « de justice et d'intérêt national ont été complètement mé- « connues. »
Je viens de vous faire, mon cher monsieur, une exposition très imparfaite, sans doute , et peu méthodique , des opinions de Lafayette sur différents sujets pris en quelque sorte au hasard. J'ajouterai qu'aucune question de morale, de droit, de politique, d'économie publique, ne lui était étrangère, et qu'il aurait pu les traiter toutes ex professa. Je l'ai plusieurs fois entendu parler sur les ressources de la France et des autres états ; sur les rapports que les peuples et les gouvernements devaient avoir entre eux; sur les constitutions, la légitimité , la propriété ; sur le commerce , l'industrie, l'agriculture; sur la stratégie, les progrès de la civilisation, le bonheur des nations et des individus, et sur d'autres questions qu'il exposait avec la plus grande clarté , et qu'il résolvait avec ce bon sens et cette simplicité qui lui étaient na-^ (urels. Vous rappeler tout ce que j'ai retenu de ses conversations 5 eût été pour moi chose difficile , parceque je ne
suis pas assez familiarisé avec plusieurs des matières qui ea faisaient le sujet , et que d'ailleurs je serais allé bien au-delà du but que je me suis proposé en vous écrivant des lettres que vous ne devez considérer que comme de simples renseignements. Le prochain courrier vous portera les souvenirs que j'ai conservés du séjour de Lafayette à Lagrange.