LETTRE NEUVIEME
Paris, 17 octobre 1884.
Beaucoup de personnes, et entre autres de vos compatriotes , sont dans la persuasion que Lafayette était un homme pour ainsi dire tout politique; qu^il ne devait pas avoir eu de temps à donner aux occupations et aux devoirs de la vie privée. Vous avez dû, je pense, vous convaincre déjà du contraire, d'après mes lettres précédentes. Pour vous prouver davantage encore le peu de fondement d une opinion assez généralement répandue , nous allons nous transporter à Lagrange , et voir ce que Lafayette a fait pour lagricultnre et l'économie rurale, dont le goût s était développé chez lui pendant son exil dans les pays étrangers.
Lafayette avait beaucoup désiré devenir possesseur de Lagrange. Lorsqu'il put s'y instaUer, il se Uvra avec ardeur, pendant plusieurs années consécutives, aux travaux des champs, qui rétablirent sa santé délabrée par les souffrances de sa captivité, et, plus tard, le délassèrent des fatigues ou le consolèrent des ennuis de sa carrière politique.
Gomme ces dictateurs que Rome, aux jours du danger, arrachait à la charrue pour se couvrir de leur épée, Lafayette, après le combat , déposait les armes , reprenait sa vie paisible de laboureur, et retrouvait une terre plus reconnaissante que sa patrie des soins qu'il lui prodiguait.
Il écrivait à Masclet, en date du 2 frimaire an IX : ' « Je « ne me mêle que de regarderies champs de Lagrange, en «attendant que je sache s'ils seront à moi, et quand il me « sera possible de les cultiver. Nos partages seront iftnis , j'es- M père, dans trois ou quatre décades; le lot d'Adrienne sera « moins considérable que je n avais cru; mais si j'ai ma chère uhiabitation de Lagrange avec son arrondissement de bois, « de prés, de terres arables , je me composerai une belle et « bonne ferme , qui ne me permettra d'envier la part de « personne. »
Dans la même lettre il ajoute : « Je n'irai point en Amé- «rique, mon cher Masclet, du moins avec un caractère « diplomatique. Je suis loin de renoncer à des visites partiu culières et patriotiques aux États-Unis, et à mes concitoyens M du Nouveau-Monde, mais à présent je suis beaucoup plus i( occupé de fermes que d ambassades. 11 me semble que si «j'arrivais là, autrement habillé qu'en uniforme américain, « je me trouverais aussi embarrassé de/ma contenance qu'un « sauvage en culotte. Au reste le premier Consul ne m'en a tt point parlé. »
« Je suis seul ici dans mes champs, écrivait-il encore au « mênie ami, où je passe une vie très agréable, au milieu «d'une exploitation dé quatre fortes charrues, et en très « bonne démonstration du problème tant disputé du pro- « priétaire cultivateur. »
Avant de suivre Lafayette dans ses travaux agricoles, je
* Décembre 1801.
vais vous rappeler des choses que vous avez dû voir dans vos visites il I^agrange, et vous en faire connaître d'autres que probablement vous ignorez. Les unes vous retriwîerout d'agréables douvenirs; les autres, j'en suis sûr, exciteront vivement votre intérêt, comme Américain sur-tout : car rien de ce qui se rattache à ce grand homme ne peut être vu avec indifférence par vos compatriotes, qui savaient si bien apprécier ses vertus. Lafayette était pour eux un être vénéré , et Lagrange tme sorte de sanctuaire auquel ik devaient faire un pèlerinage.
Lagrange-Bleneau , plus connue aujourd'hui sous le nom de Lagrange-Lafayette y est située à treize lieues à l'est de Paris , près de Rosay en Brie, et presque à mi-chemin de Melun à Meaux. Le château et la ferme se touchent, et sont situés au centre des tenres qui les entourent, en formcHit un cercle presque parfait de plus de huit cents arpents.
Les routes qui conduisent à fjagrange sont bien plantées, entretenues avec soin , et traversent la propriété. On entre dans le parc par une large et belle allée, légèrement flexueuse, bordée de jeunes et vigoureux pommiers, dont les branches s'avancent vers les voyageurs et semblent leur offrir les fleurs ou les fruits dont elles sont surchargées. Cette allée tourne à gauche , en longeant la ferme et une antique chapelle qui en fait actuellement pa^e ; elle traverse une petite châtaigneraie, et bientôt, ombragée de beaux arbres verts qui lui donnent un aspect sombre et mystérieux , elle conduit à l'entrée du château. Un pont de pierre, garni de parapets, remplace le pont-levis qui existait autrefois sur le fossé. On
entre par une grande porte, formée elle-même de deux cintres : l'un extérieur, plus grand , ayant sur les c6tés deux profondes excavations cjui recevaient une partie de la charpente et les chaînes de Tancien pont; l'autre intérieur, surbaissé.
forme la véritable porte. Sur les côtés de celle-ci , on voit deux grosses tours, percées de fenêtres étroites en forme de meurtrières, et dont les murs épais sont bâtis en grès, ainsi que les autres parties de l'édifice. Les murs , jusqu'au niveau du toit d'ardoise qui les surmonte , sont couverts de mousses et de lierres touffus , entre le feuillage desquels se dessinent les jours de souffrance des tours. Le célèbre Fox planta ces lierres pendant le séjour qu'il fit à Lagrange avec le général Fitz-Patrik , après la paix d'Amiens. Symbole de son amitié
pour Lafayette , ces végétaux ont grandi avec le temps , et se sont attachés de plus en plus aux murs de son habitation. Le croquis de cette porte que je vous ai donné suffira , je pense , pour vous la rappeler.
La cour dans laquelle on entre a la forme d'un carré irrégulier. Elle est spacieuse, bien éclairée, et égayée par la vue du parc sur lequel elle est ouverte. Au milieu se trouve la façade du château que je vous présente , d après un dessin que le général Carbonel a bien voulu mettre à ma disposition.
Voici une autre vue du château, que j ai prise de Feutrée du taillis, à rextrémité de la grande pelouse. Le parc renferme beaucoup de bancs semblables à celui que j'ai figuré. Ils sont formés par une planche placée entre deux arbres qui en reçoivent les extrémités , et les fixent très solidement ensuite par laccroissement successif de leui-s couches extérieures.
Le château n est pas régulier. Il présente cinq tours couvertes de toits coniques assez élégants. Deux sont placées aux extrémités des ailes quelles terminent; deux autres sont situées en dehors des angles de réunion des ailes avec le corps principal du bâtiment, et la cinquième derrière celui-ci. J au-
rais voulu apporter dans cette partie de ma lettre la précision dont le général Latour-Maubourg a donné un modèle dans sa description des cachots d'Olmiitz ; ne pouvant que limiter de loin, je vous donne un plan que jai fait à la hâte, et qui pourra suppléer à ce que ma narration présente d'obscur.