‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 35 sur 58 · Déclaration d'indépendance des États-Unis. Gravure · texte numérisé non relu

Déclaration d'indépendance des États-Unis. Gravure

28. La déclaration d'indépendance des treize États-Unis : gravure offerte au général Lafayette par une résolution du Congrès, en mai 1824.

29. Gravure représentant le serment du jeu de Paume : d'après David.

3 G. La constitution des États-Unis du nord.

3 1 . Le portrait lithographie du général espagnol José Torrijos, victime dune trahison, et mis à mort le 11 décembre i83i.

32. Cadre donné par les Polonais. Il renferme, dans un médaillon entouré de quatre camées en émail , les restes d'un drapeau pris sur les Russes, avec cette inscription gravée derrière, sur une plaque d'or : Contemplez les lambeaux du premier drapeau enlevé à notre puissant ennemi : tous nos trophées ont disparu; il viendra un temps où ils reparaîtront. Nous nous sommes échappes

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avec ces faibles lambeaux. Acceptez , général^ de nos mains ce souvenir. Nous vous le remettons au moment oii nous célébrons notre gloire et notre deuil : nous vous le déposons comme un hommage détection na^ tionale.

33. La déclaration des droits de Thomme et du citoyen, proposée par Lafayette à F Assemblée nationale, à Versailles, en 1789.

34. Portrait lithographie de M. Dupont (de l'Eure), donné par M. Dupont à Lafayette.

Lafayette employait comme secrétaire M. Berger, jeune homme studieux, instruit et d'une grande douceur de caractère; il avait de l'affection pour lui et le traitait avec beaucoup d'égards. Le personnel de sa maison était peu nombreux : ses deux ou trois domestiques et son cocher n'étaient point couverts de ces livrées brillantes , indices du faste et de la vanité des maîtres : leurs vêtements simples et leur attachement à sa personne lui paraissaient préférables. Sa voiture était propre, des plus modestes, mais à la disposition de ses enfants et de ses amis, quand il ne s'en. servait pas.

Les occupations de Lafayette à Paris étaient multipliées : outre les fonctions publiques qull avait à remplir comme député, et dont il s'acquittait avec une consciencieuse exactitude, il devait de plus assister à diverses réunions, comités, sociétés de secours, d'instruction populaire , etc. , dont il faisait partie , et trouvait encore du temps pour soigner ses affaires domestiques et se livrer à l'étude.

Lafayette aimait le monde , et , quand il ne restait pas

à travailler chez lui, il allait passer la soirée avec ses parents ou ses amis. Souvent il dînait en famille, et presque tous les dimanches chez M. Destutt-Tracy, père de sa belle-fille , M"" George Lafayette. Il chérissait comme siens les «Eifants de son vieil ami : sa belle-fille, M, et M"** Victor de Tracy, M, et M"* de Laubespin, et certes ces personnes étaient bien dignes de toute son affection par leurs excellentes qualités et le tendre respect quelles lui portaient. Après le dîner, la meilleure société de Paris venait se joindre à ces assemblées de famille qui ne finissaient que fort avant dans la nuit. Lafayette se retirait ordinairement à dix heures.

Si quelque auteur de sa connaissance faisait représenter une pièce nouvelle, Lafayette allait volontiers au théâtre avec ses enfants : quelquefois il assistait aux représentations à bénéfice, et préférait le Théâtre français et les Italiens aux autres. Il se rendait également aux bals ou aux concerts qu'on donnait en faveur des pauvres et des réfugiés ; il se faisait un devoir d accepter les iavitations aux banquets patriotiques, et n a jamais manqué à la réunion américaine du 4 juillet : il était heureux de se retrouver au miheu de ses enfants adoptifs dans ces fêtes nationales auxquelles voms avez assisté, et dont je m'abstiens de vous parler^ Je vous transcris seulement une de ses lettres écrite en anglais, dans laquelle il parle des banquets américains.

Ghavaniac, i6 thermidor.

« Le jour même où vous m'écriviez de Boulogne , mon cher « Masclet, j'étais en route pour aller visiter ma ville natale, <f ce qui vous explique naturellement le retard qu'éprouve ma ce réponse. Je vous remercie de tout mon cœur d'avoir bien tt voulu me sacrifier quelques uns de vos moments d'occupa- « tien ; aussi ne sauraisrje mieux vous en témoigner ma refc c<Mmaissance qu'en vous écrivant le 4 août, anniversaire si #cher à tous les amis de la liberté et de l'égalité. J'ai trouvé « ma bien-aimée tante en bonne santé et le cœur plein de séré- « nité. On m'a fait dans mon pays une réception flatteuse, et « si j'y avais été propriétaire ou domicilié, il m'aurait été dif- «< ficile d'éviter d'y être nommé dans le conseil-général de défi partement. Ma femme et Virginie sont dans la ci-devant « Breti^e , où elles viennent d'être arrêtées sur le grand che- « min par un parti de royalistes qui se sont emparés de plu- « sieurs sacs d'aiçent , sans que cependant elles aient rien «perdu. George mène une vie plus tranquille, quoique faite sant partie de l'avant-garde dans Tarmée d'Italie. Le jeune c( couple et leur enfant nous attendent à Lagrange où j'espère « être de retour vers le 1 5 fructidor.

« Le dîner américain dont vous me faites votre compliment a a été sous tous les rapports fort agréable, sur-tout pour « votre ami. Kosciusko et Barbé-Marbois étaient comme moi « au nombre des convives. Pendant mon court séjour à Paris, « mon temps s'est passé presque entièrement en visites « condoléance aux veuves et aux orphelins de mes verte tueux amis; j'ai eu le plaisir d'en trouver quelques uns

« encore vivants. Nous avons été, Latour-Maubourg et moi, « voir le Premier Consul tout récemment de retour de son u glorieux et miraculeux voyage. Nous avons lieu d être sau tisfaits de la .manière dont il nous a reçus.

« Vows m avM parlé de votre discours du 4 jtrillet : puis-je u espérer d'en avoir une copie? La dernière lettre que j'ai M reque da votre jeune aam Geoi^ est déjà d une diatte anù demie. II partait de Milaû poiït Brescia avec son régiment , « le onzième de hussards, qui, à l'exception d'un détache^ « nûiemf^^dfmicieiine formation, n'a pas en le bonheuï^ d'être « à Marengo : Masséna est général en chef, Dupont chef » d'état^^majer^ Davaost général delà cavaWie. Je 'crois avoir « Yêpàiiân â^toûtés vos questions bienvèiflantès. Quand me «. sera-t:il permi3 de le faire de vive voix ?£!» attendant soyez

« dame, et croyez que je suis avec tous les sentiments d'une

« estime sincère et d'un tendre attachement,

' ' " -^ ^ «'Votre ami pour toujours,

'•{^Jèjoïtfe'îcïttttfe lettré ^otii^ nôtre ihii Dy^ôrt. Je défeire « qu'elle lui parvieEkue, car elle contient plusieurs questions « éuf î F^gri'Cfttltu^e. ' J'ifa vile ' Dffeon- à' vehîr àùm' tiâtWi en *i Rassurant que de ce côte de lia Manche, vous lui en donir neriei toutes les facilké^; mais je doute que l'inquisitioa f « de M. Pilt paisse permettre une semblable visite * ,

M* ' '! ''? ^ ! — mrr-'

u ' On die very date of your letter from Boulogne, my de» Masdet, I was i travelling the road to my native place, which for the delay of my answer is

Pendant l'hiver Lafayette recevait ordinairement tous les mardis. Il était peu d'hommes distingués à Paris, Français ou

« an obvious apology. I heartily thank you to hâve spared for me some of « your busy time, nor can I bctter acknowledge it tban in writing to yoa on « the 4th of August, an anniversary so dear to ail friends of equality and' « liberty. I found my beloved aunt in good health and spirits. I bave been « well received in my country, and would bave found it difficult to disentangle « myself from a place in tbe conseil général de département, bad I not happcned « to be neither proprietor therein nor domiciliated. My wife and Virginia are « m the ci-devant Bretagne, and hâve been lately stopped on tbe bighway by « a royal party, who took off some bags of money in whicb they bad no sbare. « George bas a more peaceful time of it, altbongh in tbe vanguard of tbe « Italian army. Tbe young couple and their cbild wait for us at Lagrange, «« wbere I purpose to be returned by the 1 5tb Fructidor.

« The American dinner,on whicb you congratulate me,was in evei-y respect « very agreeable, particularly so to your friend. Three of tbe messmates werc « Kosciusko, Barbé Marbois, and myself. My short stay in Paris was cbiefly « taken up in mournful visits — widows and oipbans of my virtuous friends ; « some Uving ones I bad the pleasure to meet witb. We waited, Latour Mau- « bourg and myself, on the First Consul, lately returned from bis glorious, « miraculous journey, witb whose réception we bad every reason to be « satisfied.

« You bave mentioned to me your speech of tbe 4tb of July. Could F Le « favoured witb a copy of it ? My last letter from your young friend George « is very old. He was setting ont from Milan to Brescia witb his régiment, « the eleventh of hussards, who, excepting a detacbment of an old forming, « bad not the good fortune to be atMarengo. Massena is commander in chief ; «Dupont, chef d*dtat-major , Davoust, gênerai of the faorse. Thus I hâve « answered your kind inquiries. "When can I bave the happincss to do it « verbally ? In the mean while be pleased to présent my affectionate respects « to your Lady ; and believe me, with every sentiment of sincère regard and « tender attachment, Your friei^d for ever, L. F- » .

« Hère is a letter to our friend Dyson I wish very much it roay reach hiro, « as it contains many agricultural queries. I invite Dyson over, tclling him •r that on this side every facility would be given by you. Whether Mr. Pitt's « inquisition may be sp sociable as to admit' of swch a visit,! muoh question.»

étrangers, c[ai n aient tenu à honneur de lui rendre visite et d être admis à ses soirées. Ordinairement il suffisait de se présenter chez lui pour y trouver cette hospitalité du premier âge , qui est passée en proverbe, et qu il est si rare de rencontrer aujourd'hui; aussi son vaste appartement étaitil toujours rempli de monde. Les deux Amériques, FAngleterre, l'Italie, la Pologne, FEspagne, le Portugal semblaient avoir fourni leur contingent, lelite de leurs habitants , pour fraterniser avec nos compatriotes. Les parents du général, ses amis, des voyageurs, des savants, des jurisconsultes , des littérateurs, des diplomates, des industriels se trouvaient indistinctement à côté les uns des autres et pouvaient faire un échange mutuel de leurs connaissances dans les conversations qui s'établissaient entre eux, et qui étaient presque toujours d'un piquant intérêt. Ce commerce intellectuel était fort animé : il faisait des réunions de Lafayette une sorte de congrès de toutes les intelligences et de tous les bons s^itiments, les seuls qui eussent cours chez lui. Chacun y apportait , selon sa spécialité et sa capacité, le tribut de ses veilles, de son expérience, et s'enrichissait de ce qu'on lui donnait en retour. Les intérêts généraux on particuliers de la société, les connaissances théoriques ou pratiques, les événements de l'histoire moderne , devenaient successivement le sujet des entretiens dans les groupes qui se formaient au milieu de ces grandes assemblées : là tous les faits , toutes les opinions, étaient exposés, commentés en pleine liberté ou éclairçis par une discussion qui demeurait toujours dans les bornes de la bienséapce. Eu se retirant à la fin de la soirée, chacun

avait fait sa récolte j chacun avait la certitude d'avoir employé son temps d une manière utile et agréable, au profit de son intelligence ou de celle des autres.

Sous le toit hospitalier de Thomme des deux mondes, les hôtes de Lafayette venaient resserrer les liens d'estime et damitié qui doivent exister entre tous les peuples. L'étiquette, les préséances étaient bannies; legoïsme national avait disparu entre eux ; ils étaient affables, prévenants les uns pour les autres, et faisaient assaut de politesse et de bons procédés. Il était impossible de voir plus dliarmonie entre des personnes étrangères et si différentes par leur esprit, leurs occupations et leur position sociale. Chez Lafayette tout le monde se sentait à 1 aise : on se liait facilement de conversation et souvent riieme damitié, avec les personnes quon y rencontrait: on s y trouvait réellemeiit dans une atmosphère de bienveillance.

Les dames de la famille et celles qui avaient été présentées, pkrées avec autant de goût que de décence, assises en cercle, formaient une sorte de guirlande autour de ces charmantes réunions, dont elles étaient 1 ornement, et quelles égayaient parles grâces de leur esprit. Quelquefois dans une des pièces voisines du salon,* les jeuties personnes se livraient, au son du piano, aux exercices d un petit bal improvisé.

Au miUeu de ces assemblées nombreuses, paraissait le vénérable chef de la famille. Presque toujours debout, il était infatigable. Il semblait se multiplier pour recevoir avec politesse ou accueillir avec bonté les personnes qui se présentaient, ayant toujours quelque chose d'aimable ou daffec-

tueux à dire à chacune d'elles. La chaleur était étouffante : on faisait cercle autour de lui , pour lui permettre de respirer , et pour mieux le voir ou saisir ses paroles. S'il voulait se déplacer, recevoir quelque nouvelle visite, le cercle s'ouvrait à l'instant : on s'empressait de lui laisser le passage libre. L'intérêt, le respect, l'admiration, étaient empreints sur toutes les physionomies. Vous dire les personnes distinguées que j'ai vues chez Lafayette, serait chose impossible; elles formaient la majorité dans ses réunions : vos compatriotes y étaient en grand nombre. M. Fenimore-Cooper y assistait souvent. C'est, je vous avoue, un des hommes que j'avais le plus efivie de connaître. L'expression de sa figure indique la supériorité de son génie. Son regard semblait planer sur les salons de Lafayette, qui ont dû lui fournir de bien précieuses observations.

Après la révolution de i83o, lorsqu'il était investi du commandement des gardes nationales du royaume, Lafayette recevait dans les vastes salcms de l'état-major: la foule y était encore plus grande. Revêtu d'un imiforme auquel se rattachent tant de souvenirs glorieux et qu'il portait avec dignité, il recevait lesnombreuses députations des départements et savait toujours les remercier avec grâce et les entretenir, à propos, de ce qui pouvait les intéresser le plus. Il accueillait ^es compagnons d'armes avec cette cordialité que lui inspirait son affection pour la grande et noble institution qui les avait créés soldats-citoyens.

En 1826, sous la restauration, Gohier, dernier président du directoire exécutif, passait la soirée chez Lafayette. Son

œil observateur avait remarqué plusieurs personûes d^une réputation suspecte et dont il croyait là présence déplacée dans les réunions de son ami. 11 lui en fit l'observation. « Que « voulez-vous, répondit celui-ci, il y a des gens qui ne peu- « vent pas me perdre de vue : il faut bien qu'ils sachent ce «qui se passe chez moi. Si j'habitais une maison de cristal, «je laisserais leurs envoyés dans ma cour. »

Souvent dans les salons de Lafayette on s'occupait d'œuvres de bienfaisance ou d'utilité publique ; on y faisait des quêtes; on y ouvrait des souscriptions; on y plaçait les billets de ces loteries improvisées dont le but est aussi honorable que les résultats en sont utiles pour les infortunés en faveur desquels on les ouvre.

Notre célèbre peintre de marine, M. Gudin, dont j*-appréaie depuis long-temps la bonne amitié, était lieutenant d'artillerie de la gardé nationale, à l'époque des derniers désastres de la Pologne. Sensible à^ ces mouvements généreux qu'excitent les malheurs d'un peuple opprimé, il eut l'idée d'employer son beau talent au soulagement des anciens alliés de la France. Il fit un tableau représentant un paysage d'Afrique , sous un ciel sombre et orageux, et l'envoya à Lafayette^avec une lettré pour l'engager à le mettre en loterie; le montant devait en être transmis aux nobles enfants de 4a Pologne. La* fayetté accepta avec joie cette bccdsioti de* faiirè une bonn« œuvre; il écrivît à l'artiste la lettre que je vcms- traneéris :

« C'est avec tous les sentiments de reconnaissance puf « bliqué et personnelle, monsieur, que j'ai reçitTotre beau « tableau et votre excellente lettre. Le premier, a été exposé

u à l^adtmratioti des persosmes qui viennent chez moi, et sa

a noble destination sera remplie^ Le témoignante d'estime

u et d'amitié que vous me donnez me sont bien précieux.

« J'y réponds par une réciprocité de sentiment dont je vous

tt prie d'agréer ici l'expression.

«Lafatette. »

Paris, a4mars i83i.

LafayetÊc ^e chargea lui-même de faire écrire les billets quil eut bientôt placés parmi les personnes de sa société. Le produit de cette loterie surpassa de beaucoup les espérances. qu'il en avait conçues et les fonds furent envoyés au comité poionaî^. Li& sprt, autant que je puis me le rappcr le^^ favorisa madame de Flahaut, qui devint propriétaire du taJ>l^^, ....

M. Gudin était iié depuis long^temps avec le général et re^ dans sa famille. Élevé en j^mérique, il avait puisé dans votre. pa,y^|,,aycq Içs éléments d'une bonne éduci^Qn, les inçpiratioBs de son talent et ^& premiers sentiments de vénération pouir je caractère et les vertus de Lafayette,

]L»'^l^tioa.qi;e }ps Américains avaient, en effet, pour Lafayett^ était génér^lç, et ne s'est jamais démentie dans le^ diverses circonstances où ils ont été à même de lui en donner des preuve^^ soit comme nation^ soit individuellpT ment, U^ d^ poshonçrabl^ compatriotes, qui a passéplur sieurs années eu Amérique, M< Delagrange, ancien avocat à la cour de cassation, me rapportait il y a environ deux mois des anecdotes relatives ^ Lafayette. Je le priai dç me transmettre par écrit les faits dont il avait été, témoin, et je

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me fais un plaisir de vous comimtmqaer la> lettre qa'il a eu la bonté de m'écrire à ce sujet :

« Monsieur,

«Je me fais un devoir et un plaisir de vous retracer quelques anecdotes que vous avez jugées dignes de figurer dans votre Fie privée de notre grand citoyen, le général Lafayette. Elles sont autant de preuves nouvelles de la touchante gratitude et de Fadmirâtion presque religieuse que la nation américaine lui avait vouées.

M Réfugié à Philadelphie, en l'année 1796, je ftis îiiVité à une soirée chez le colonel Johnston. Les dames étaient en cerclé dans le salon; je causais avec le colonel, devant la cheminée, lorsque je m aperçus que tous les regards de ces dames se portaient sur moi, et qu elles se parlaient à ToreiUe. Inquiet, comme tant d'autres l'auraient été à ma place , sur le motif de cette attention générale, je priai mon interlocuteur de s'en enquérir auprès de sa femme. H réViîit bientôt me dire de me rassurer; que les regards et les conversations dont j'étais l'objet n'avâîènt rien 'qttedè'ffâtteur pour moi, puisqu'ils avaient pour cause ta fessénilflàtice que ces dames trouvaient entre léxr bien^aimé gériéral et mûi: Le colonel ajouta , en' plaisantant : « L'impression que cette « ressemblance a faite sur ces dames, est telle, que je croîs « pouvoir vous assurer que, si vous n'étiez déjà marié, il iié « vous serait pas difficile dé trouver ici une compagne. >» * •

« Quelques années plus tard, lorsque certaïrii liuâgesi politiques, entre la France et les États-Unis / fuirent dissfjJës',

il fat question de nommer réciproquement des ministres plénipotentiaires. Le brave et patriote vicomte de Noailles, réfugié comme m<n à Pbiladdphie, et dont je suis glorieux d'avoir possédé lamitié et la confiance, reçut de France l'avis que son proche allié, le général lafayette, avait été nommé à la l^^ation près les États-Unis. Devenue publique en quelques heures, cette nouvelle excita une allégresse universelle; et chacun de hâter, par ses vœux, l'arrivée du ministre adoré. A quelques jours de là, on vit- monter dans la Delaware un bâtiment qui avait Tapparence d'une frégate; et, comme il & et reçut le sahit en passant devant le fort Mîfflin, on ne douta plus, précisément parceque chacun le désirait, que ce ne fàt une frégate française , ayant à son bord le général Lafayette. En dix mlnuites, les quais furent couverts de plus de vmgt mitte citoyens, jaloux d'accueiUir les premiers l'enfant adoptif du pays. Jugez de leurs regrets et de leur désappointement, lorsque le bâtiment, vu de plus près, fiit reconnu pour un gros navire revenant de l'Inde !

« C^tte profonde et sincère affection des Américains pour notre illustre général devait le suivre en France. Sans parler de la commémoration annuelle du 4 juiUet, où la meilleure partie des vœux et des hommages était pour lui, je dois vous citer un trait particulier, dont je ne perdrai jamais le touchant souvenir. Conseil du général, j'étais en conférence avec lui dans mon cabinet; survint un citoyen des États-Unis, que mon secrétaire invita à attendre, en lui disant que j'étais occupé avec le général

Lafayette. Lorsque nous sortîmes de mon cabinet, TAméricain, les yeux baignés de larmes, lui prit les mains, les baisa avec une respectueuse ardeur , en lui disant : « Le i( vœu de toute ma vie est donc exaucé 1 J*ai le bonheur de a contempler enfin le bienfaiteur de mon pays, 1 un des fbn- « dateurs de nos libertés. J'étais enfant, lorsque vous com- M battiez pour notre indépendance. Je me souviens que mon ic père me conduisit au camp, pour me procurer le bonbeur ce de vous voir. Mais cette impression légère de Tenfance » ne pouvait me suffire. Celle que je reçois ar^Quedhni ne « s effacera jamais de mon cœur! » Inutile de vous dire combien lexcellent général fut touché de cette renconitre; avec quelle affection il r^ondit aux hommages du bonvet reconnaissant Américain.

« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

. u J. M. DfiLAGRANGE. v

LETTRE TREIZIEME

Paris, i8 novembre i834.

Les hommes méchants ou égoïstes, étrangers aux affections douces , mais aussi aux grandes pemes de Tame, ont ^ par cela même, une constitution moins suseeptible d'être dérangée par une (foule de circonstances, cpie les hommes boii8 et sensibles : mauvais cœur et bon estomac sont; pour eux les éléments de la santé robuste quHls conservent souvent pour le tourment de leurs semblables. Nous' allons trouver, . au contraire, une nouvelle preuve de l'influence fâcheuse dei affections morales sur la santé de Lafayette , dans Thistoire de sa dernièt^e maladie. La sympathie , la vive affection qu'il avait pour les hommes qui se consacrent à l'utilité publique, la profonde affliction qu'il éprouvait quand îl leur airrivait quelque malheur, furent, en effet, les causes priîmières de la cruelle affection qui vient de le conduire au- tombeau.

Le duel politique qui oo'ftta lavîe à M. Dùlong , député de rBure^ et auquel, en ma qualité d© chirurgien, j'avais eu la dottleur d'assister, frappa cruellement le cobor de Lirfayette; Comme ce funeste événement se rattache à notre sujets sans entrer dans aucun détail sqr les circonstaneës cpà l'ont ' amé^é et qiâ oût'été mppprtéèe>dan8 le$.J4ôuitiaiii, jesvoiis /

relaterai seulement les faits dont j'ai été témoin et dont le souvenir me pénétre encore de douleur.

J'ignorais qu une rencontre dût avoir lieu entre deux membres de la Chambre des Députés , M. Dulong et M. le général Bugeaud, lorsque le 28 janvier, à dix heures du soir, l'un de mes amis vint me demander, comme un service personnel, de vouloir bien ^assister à ce duel, qui devait avoir lieu le lendemaia matin, au bois de Boulogne: on: devait se battre au pistolet. Quelque répugnance que j'éprouve de me trouver à de sosûblables «cèaesi^ plus, affreuses en* core, je eroi$, pwr nous, que ne l'est une exéojttion pu^ bltque pour le pauvre eodésii^tiiqiie. qui aedompagne «a condanmé jusqu'au pied de Téchafaud , je ne crus :Ca^ pendant pas pouvoir refuser, 4aas l'^spéranoe qulen WS'; d'accident, moskoiinîstèi^e pourrait ôtreuibtte àc^Iuifies Qom-*., battants qui serait blessé. Je fiis^je ' vous J'â.youorai^ très laat ; heureux toute la pult , en pensaxit «a triste rendez^v.ous aUquel r j'avais promis de me tfQuver! ? , ,. .: ?

Lé lendemain li^atip à 9 hem»§^ une v!oit«w.^i^n}a ebéiî- cher : j'y , montai AYW. mon ^mlM doofeur Oirmi.ttJi'çt troitr i vai M.Dttlong aVçQseâdeFwx>o0ttégU<9s>MM..<5e(jrgf(Lî^fey^ et César Bacot , qui devaient lui servir de témoins. IStoiJslûWft^^Sju; d'abord à rhôtelde M* ©ulQi)g,rW^)4?)Gaf>%lwpl&,,:f)wr chercher la boite aux arineâ> «et 'dôJUf.npiii3)])^i»^ di^i^àny^s [ vers ie bois de Bfwilogpe- J<îQ€^«ii^2ris;pw'M^ laynis vuquertrois-à.qwtre.'fQiâ j^hfça'M* ti.alîfcy!^t^ti)u.oefe?»;:j M.Dupoot (de r£iire) auquel j'ftvbkdbiïoéji^ Sftiïb.^iépf9i*n ,^ vai, en entrant d^ns. la !goktirft^.iiBf s^eôtwwnîtîpéBi^fet. i;

en pensant que ce jeune homme, d une intéressante physionomie, dont tout le monde disait du bien, allait peut-être, à la fleur de son âge , tomber victime dW préjugé et d^un faux point d'honneur, que toute la philosophie de notre siècle n'est pas encore parvenue à détruire. J'avais une inquiétude vague, et, je vous l'avouerai , une sorte de fâcheux pressentiment sur l'issue du combat pour le malheureux Dulong. J'étais placé à côté de lui dans le fond de la voiture j il était calme, mais cependant ne paraissait pas exempt d'anxiété ou de regrets. Les personnes qui l'accompagnaient paraissaient encore plus péniblement affectées que lui. La conversation fut, comme bien vous pouvez penser, relative à la circonstance 4ans laquelle nous nous trouvions, et souvent interrompue par le silence. M. Dulong nous dit avec beaucoup de sang-froid, qu'en, cas d'accident, il avait mis ordre à ses affaires, , et chargé l'uii de ses amis de ses dernières disposons,. - , '

Nous arrivâmes au bois de Boulogne par la^^orte Maillot, et de là nous nous dirigeâi^es vers le Konâr-Voinidu ôèdre , lieu du rendez-vous. La voiture s arrêta^ elle était suivie d'une autre, de laquelle descendirent M. le général Bugeaud , ses deux témoins, MM. de Rumigni et ILamy , et le chirurgien-major de I'ua des régin^ents delà garnison de Paris, que ces messieurs avaient amené avec eux. '

Onze heures sonnaient ; le ciel était couvert et sombre; le temps froid 3j et la brise du nord qui soufflait avec force semblaient avoir jîro^uit sur nous une sorte d'engourdissement. Les salutations faites de part et d'autre furent polies ; peu

de mots furent échangés, et bientôt les adversaires et leurs témoins s'enfoncèrent dans une étroite allée, pour chercher un endroit favorable au combat. Après huit à dix minutes de marche, on suivit à gauche un petit sentier qui s'enfonçait par une pente douce dans le taillis; ce sentier fut choisi pour la rencontre.

Les adversaires paraissaient peu animés l'un contre l'autre; les témoins peu disposés à les faire battre, et cependant par une étrange fatalité , il n'y eut, à ma connaissance, aucune proposition d'accommodement ! Ce n'était point un combat à mort : les témoins semblaient espérer que le point d'honneur serait satisfait sans accident.

On convint de placer les adversaires à quarante pas de distance : le terrain fut mesuré; une canne d'un côté, un parapluie de l'autre, enfoncés sur le bord du sentier, servirent à limiter l'espace à parcourir. Chacun devait se servir des armes qu'il avait apportées , et ces armes furent chargées par les témoins. Le général Bugeaud eut le haut du terrain et M. Dulopg le bas. Ces messieurs devaient, à un signal convenu, marcher l'un sur l'autre et tirer à volonté, sans pouvoir néanmoins s'approcher à plus de vingt pas.

Le signal est donné. Les adversaires, les armes levées, s'avancent lentement l'un vers l'autre : M. Dulong a fait deux pas, et M. Bugeaud trois quand il lâche son feu : une faible détonation se fait entendre. M. Dulong est atteint. Je le vois chanceler et tomber à la renverse sur la terre qui résonne de sa chute. Nous accourons aussitôt pour lui porter secours. Hélas, il était frappé à mort ! Le bord de son chapeau

confrères avaient été mandés en consultation :.mais sa blessure était trop grave pour qu'on pût avoir aucun espoir de le sauver.

L'ouverture faite vingt-quatre heures après le décès nous apprit que la balle , après avoir brisé le frontal , s'était coupée sur cet osj la plus grosse portion du projectile avait traversé le cerveau jusqu'à locciput et se trouvait dans le crâne avec plusieurs esquilles; l'autre portion de la balle , plus petite, avait glissé sous les. téguments et s'était arrêtée derrière l'apophyse orbitaire externe. .

Lafayette sentit vivement la perte de son jeune ami, et pour rendre hommage à sa mémoire, n'écoutant que sa douleur et son patriotisme, il voulut suivre à pied son convoi , depuis la rue de Gastiglione jusqu'au cimetière de l'Est. Il ne supporta qu'avec peine une marche aussi longue et qui dura plusieurs heures. En rentrant chez lui il se sentit excessivement fatigué , éprouva du malaise et fut pris d'une ischurie complète. Absent de Paris ce même jour, le i février dernier, je ne pus le voir que le lendemain matin, Deu^ habiles chirurgiens, mandés dans la soirée, avaient déjà fait d'inutiles tentatives pour le. soulager. Ap^-ès lavoir fait mettre dans un bain, je fus plus heureux, et, quoique avec peine, je parvins au but désiré. Il supporta avec courage et résignation l'opération , qui fut très douloureuse : l'organe affecté était frappé de paralysie. Le malade fut retenu au lit et soumis au traitement usité en pareil cas. Depuis cette époque , je le visitai tous les jours avec mes confrères , les docteurs Guersent père , Nicolas , et Girou de Buzareingues.

Quelques jours après son accident, sous l'influence cTun traitement antiphlogistique et dérivatif, que nous lui fîmes d abord subir, et plus tard sous celle des frictions stimulantes et des douches sulfureuses , Lafayette éprouva une amélioration sensible dans sa position. Les symptômes d'irritation locale avaient presque totalement disparu et l'organe affecté avait recouvré une partie de sa force de contraction. La santé du malade s'améliorait de plus en plus; seulement il était tourmenté par de légers accès de goutte erratique, qui se portait successivement sur les articulations des mem* bres inférieurs , sur les bronches , les voies digestivês, et Tes paupières.

Nonobstant ces accidents passagers et peu graves, les forces du malade se rétablirent assez pour qu'if put se lever, s'asseoir à son bureau , reprendre une* partie de ses occupations habituelles, voir sa famille et quelques uns de ses amis : je dis (]^uelijues uns, parceque nous avioûè restreint le nombre des visites qu'il recevait, ayant remarqué plusieurs fois qu'elles étaient suivies d'une excitation qui aurait pu lui devenir nuisible. Lafayette éprouvait de là peide de notre consigne, et il n'y avait guère de jours qu'il ne demandat à la lever, pour quelque ami qu it désirait embrasser.

La maison de Lafayette était assiégée de personnes qui venaient s'informer de son état ou solliciter la permission de le voir. Maintes fois il me chargea de faire ses remerciements à phisieurs de nos amis communs qui venaient près de moi s'enquérir plus particulièrement de sa santé, et no-

tamment à mes honorables confrères MM. les professeurs Ant. Dubois et Desgenettes.

Une dame, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par les charmes de le^rit et les qualités du cœur, la prin* cesseChristine de Belgiojoso (née Tri vulzi), rendait àLafayette les soins les plus assidus, quand son état lui permettait de la recevoir. Lafayette lavaitpour ainsi dire adoptée au nombre de ses enfants : il avait pour elle cet attachement pur qu inspirent toujours les qualités supérieures de lame aux personnes qui savent les sentir et les apprécier. Je trouvai souvent cette excellente femme au chevet de son lit : son instruction, aus» solide que variée, l'agrément de sa conversation charmaient ses ennuis, et lui faisaient oublier pour quelques instants ses souffrances. Lafayette m'entretenait souvent du rare mérite de cette dame, de la noblesse de son caractère,, çt de sa bienfaisance envers ses malheureux compatriotes.

Quand il ne souffrait pas, I^afayette aimait à citer des anecdotes dans le courant de la conversation. En voici deux, eutre autres, qu'il nous raconta pendant sa maladie. — Un jour il se trouvait avec plusieurs seigneurs de la cour devant Louis XV qui faisait sa partie avec madame Dubarry : sur un coup malheureux, la favorite s'écria: uÂh! je ssuis « frite! » Le roi rougitde honte à cette exclamation et fut très contrarié tout le reste de la soirée.

Lafayette se trouvait chez madame Dubarry au dernier souper de Louis XV ; il fut témoin de l'évanouissement du roi et de la scène d'alarme qui en fut la suite.

Lafayette se trouvait à un bal masqué de l'Opéra et donnait

le bras à la reine : celle-ci voulait connaître madame Dubarry et rengagea à lui offrir l'autre bras. Après une longue conversaidon^ ta reine, s'adressant à madame Dubarry, lui demanda si elle la reconnaissait : «Fort bien, » répondit la tîoratesse; «vous êtes, madame, le temps présent, et moi le tt temps passé. « * '

Bientôt nous jugeâmes convenable de faire respirer le grand air àLafayette, pour lui rendre des forces, et le tirer de Faccablement dans lequel il tombait de temps à autre, par la seule interruption des actes ordinaires de sa vie. On lui prescrivit en conséquence de faire des promenades dans une voiture fermée et très douce. Il se trouva bien de ce genre Jexercîce; son appétit devint meilleur; ses forces se ranimèrent, sa gaieté reparut et Torgane affecté reprit encore plus d'énergie. Tous les matins, il se faisait conduire à Beauséjour, maison de campagne située à l'entrée du bois de Boulogne. Il allait y passer la plus grande partie de la journée , auprès de sa petite-fflle, madame Adolphe Perrier , qui s'y était retirée avec sa famille , pour soigner la santé de l'un de ses enfants qu'elle a eu le malheur de perdre peu de temps après la mort de son grand-père.

Pendant qrfil était forcé de garder le lit ou la chambre, Lafayette lisait ou se faisait lire les journaux et les brochures nouvelles, écrivait ou dictait des lettres, et dans ses conversations s'occupait bien plus des intérêts généraux de la France ou de ceux de ses amis que des siens propres. Souvent aussi il nous parlait de l'Amérique , qu'il regardait comme ime seconde patrie, comme la patrie de son cœur.

U avait an attachement vif et bien motivé pour les enfants de cette terre classique de la liberté, et il fut péniblement affecté, quand il apprit par les journaux les discussions qui s^élevaient entre le président Jackson et le sénat américain. Il espérait néanmois que la justice aplanirait les difficultés, et que les Américains, dans la raison desquels il avait pleine confiance , finiraient par s'entendre et continueraient de vivre en bonne harmonie, u Les Américains, » me disait^il un jour, « connaissent mon état ; ils savent que j ai « besoin de repos et ne voudront pas le troubler. »

Hus tard, à une époque où il se sentait affaibli, on lui ordonna de prendre quelques* cuillerées de vin de Madère. M Donnez-moi sur-tout de celui de Lagrange, » dit-il à Bastien , » il me fera plus de bien. » Le vin de Madère qu il conservait à sa campagne lui avait été envoyé par vos compatriotes.

Lafayette eut beaucoup de chagrin quand on lui annonça la mort de madame Joubert, et il prodigua les consolations les plus touchantes à son mari qu'il aimait sincèrement. Plusieurs fois il nous parla des talents et des vertus de cette intéressante mère de famille. « La pauvre femme ! n me dit-il un matin,, « c'est elle qui m a fait ce joli tableau de Lagrange « que vous voyez là ! Quelle perte pour son mari, ses enfants, «et pour moi! » Il n avait pas alors le pressentiment que bientôt il devait la suivre dans la tombe. Je vous ai indiqué le tableau dont il parlait, en vous donnant la description de sa chambre à coucher.

L'état d^ balayette devenait de plus en plus satisfsôsant, et nous avions lieu de penser qu^il pourrait se rétabUrcom-

plétement , ou du nioins vivre avec une ÎDcommodité fort supportable.

Une circonstance imprévue vint bientôt détruire notre espérance. Le 9 mai , le ciel , qui avait été beau dans la matinée, ne tarda pas à se couvrir de nuages épais; le vent s éleva, la température de lair s'abaissa tout-à-coup , le tonnerre se fit entendre, et la pluie tomba par torrents, Lafayette était sorti pour faire sa promenade habituelle à Beauséjour. Il ne prit pas assez de précautions pour se garantir du changement brusque de l'atmosphère, s'exposa quelques instants au vent glacial qui soufflait avec violence du nordouest, et fut mouillé par la pluie. A son retour, il éprouva du malaise, de l'accablement, et ressentit des douleurs aiguës dans les membres. Le lendemain matin, pendant ma visite, un frisson général se manifesta, et fut suivi, une demi-heure après, dune forte réaction fébrile. Depuis cette époque, les accès se renouvelèrent sans régularité, et se succédèrent coup sur coup. Le coma et d'autres symptômes nerveux vinrent encore aggraver la position du malade. Un gonflement douloureux se montra, pendant quelques jours, dans le voisinage de l'organe primitivement affecté, et nonobstant l'emploi d'un traitement actif, suivi avec exactitude, les accidents généraux augmentèrent d'intensité et de durée.

Lafayette se soumettait à tout ce que nous jugions convenable à son état. De temps à autre, il demandait quelques explications , mais sans jamais foire de réflexions sur ce que nous avions décidé. Même dans ses moments de Souffrances ,

il avait le sourire sur les lèvres, et sa figure en harmonie parr faite avec ses paroles, exprimait une patience résignée et la plus sincère gratitude pour les soins qu^on lui rendait : il ne donnait aucun signe d'impatiimce ou de mauvaise humeur^ comme cela s observe chez la plupart des malades qui se trouvent dans une semblable position.

Bastien, accablé de fatigues, sendormait parfois sur un fauteuil , pendant le jour : Lafayette , qui ne pouvait guère se passer de ses services, ne le fit cependant jamais réveiller. Lorsqu'on adjoignit à son fidèle valet de chambre un autre garde-malade, on voyait qu'il souffrait de recevoir des soina d'une main ^ràngère. Un jour queTinfirmiei* adjoint venait de lui donner à boire, je leutendis recommander avec douceur à Bastîenide tout faire par lui-même, quand il ne dormirait pas.^

Un matin à mon arrivée, Lafayette me regarda en souriant, me tendit la main, et me dit : ^ La Gazette de Si^e « vient de me faire mourir, ^t vous n'^i saviez rien ? Eh bî^i l » je vous apprendrai de plus , qn afin de me faire mourir dans « les formes, on a consulté le «iSébre docteur ***, que je ne u connab guère, »> Pms ilmé présenta la feuille'où se trouvait cette fausse nouvelle, et ajouta : « Après cela fiez-vous aux M journaux !»

Pendant sa maladie, Lafayette caressait beaucoup une pe^ tite chienne blanchB <psll avait reçue , je crois, dé madame de Bourck,et qui ne le quittait pas> Cette chienne était douée d un instinct remarquable. Eile ne permettait à pei^oame, si ce u était àBastiên, d'approcher des vêtements deson maître,

quand il était au lit : elle exprimait la joie ou la tristesse suivant qu'il se trouvait bien ou mal, et aurait pu servir de thermomètre à sa santé. Depuis la mort du général « elle a suivi Bastien à Lagrange, mais elle n a pas repris sa gaieté.

Lorsque nous annonçâmes à Lafayette lintention dans laquelle nous étions de réclamer les conseils de quelques uns de nos confrères, fl nous /répondit : « A quoi bon? « nai-je pas une entière confiance en vous, et peut-on rien u ajouter à Tintérét que vous me portez , aux bons soins « que vous me donnez? » « Nous pensoùa, » lui dit M, Guersent, <c faire ce quil y a demiëu^ pour vous soulager; mais » n'y eùt-*il qu'un moyen qui nous^échappàt pour abréger ^c vos souffrances, nous devons le chercher : nous voulons H vous rendre le plus tôt possible à la santé: nous soimiies « responsables de votre état envers votre famille^ vos amis <c et tous les Français dont vous êtes le père. >» « Oui, leur i< père, » répondit le général en souriant, « à condition quik u ne feront pas un mot de ce que je leur dirai, n

Nous appelâmes plusieurs fois en cônâultatieo» jaQ& honorables confrères les professeurs Fonquier, Marjôllin et AndraL II n'y eut point de dissidence d'^iaion ^ur la nature et la gravité de laffection , llmminesice du danger^ et les moyens qui nous restaient à tenter pour nous opposer à la marche toujours croissante des symptômes* ,Ce$ moyens forent mis en usage , mais ils ne servirent qu a prôloi^er de quelques jours l'existence du nndade.

Lors de nôtre première consultation, Lafayette fit biç^ueoup d'accsieâ à notre confi-èore le professeur ^ndral, et

loi demanda avec intérêt des nouvelles de son beau-père, M. Royer-Gollard, pour lequel il avait une véritable estime.

Quatre à cinq jours avant sa mort, Lafayette éprouva de Faccablement et devint triste. Il fit entendre à son fils qu'il connaissait sa position et qu il devait s'entretenir en particulier avec lui ; mais cet état fut de courte durée ; il ne tarda, pas à reprendre sa sérénité et lespérance de se rétablir brilla de nouveau dans ses yeux. Vers cette période de la maladie , il me dit : <c La fièvre et la kinine,mon « cher docteur, sont aux prises: donnez-moi beaucoup de « kinine afin qu elle ait le dessus. » Le lendemain , il revint sur la même idée: « Tai biea peur, ajouta-t-il, que la kinine « n*ait tort, et que je ne sois obligé de payer les frais du <« procès. »

« Que voulez«-vous, » me dit-il quelques instants après, « la u vie est'semUable à la flanmie d'une lampe ; quand il n y « a plus d'huile, zest! elle s'éteint, et cest fini. »

L'avant-veiUe de sa mort, lorsque toute visite étrangère était interdite ^ Lafayette dit à son petit-*fils , M. Jules de Lastéyrie : u Ta diras à cette bonne princesse de Belgiojoso, « que je suis touché et reconnaissant de ses visites, et comu bien je souffre d en être priyé^ » Depuis la mortdugénéral^ la princesse continue de voir dans Tintimité la famille de son illustre ami, et de mêler ses douloureux souvenirs aux siens.

Le bon docteur Giron-, ne quittait pas Lafayette : depuis deux jours aussi, je restais près de lui, afin de suivre et

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