‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 9 sur 58 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

DU

GEMERAL LAFAYETTE.

LETTRE PREUIERE.

Paris, 34 août 1834.

En me demandant, monsieur, de vous faire connaître les circonstances qui ont accompagné la maladie à laquelle vient de succomber le général Lafayette, et de vous communiquer sur sa vie privée tout ce qu'ont pu me fournir mes rapports intimes avec lui et sa famille, vous m'imposez une tâche pénible par les souvenirs douloureux qu'elle me rappelle, et qui serait au-dessus de mes forces si je voulais m'élever à la hauteur d'un sujet qui appartient maintenant à l'histoire.

Quelle existence, en effet, que celle de Lafayette ! Un enfant d'une faible complexion, élevé dans les préjugés et les idées aristocratiques de son époque , auquel on présente la science du blason comme la première des connaissances humaines , sort à peine de l'adolescence , qu'il sent tout-àcoup son cœur battre d'un noble élan aux cris de détresse d'un peuple qui lève l'étendard de l'indépendance pour se soustraire à la trop pesante tutelle de l'Angleterre. Cet

homme, à lage de dix-neuf ans, quitte une femme belle et jeune qu'il adore, et à laquelle il vient d'unir sa destinée ; Q brave et surmonte tous les obstacles qui s'opposent à son généreux dessein , passe les mers , et court offrir aux peuples opprimés de FAmérique septentrionale ses conseils, son bras et sa fortune. Après avoir versé son sang pour eux aux plsdnes de la Brandywine , il ramène la victoire sous leurs drapeaux ; par son influence personnelle et par le crédit de sa famille, il détermine le cabinet de Versailles à reconnaître et à soutenir l'indépendance des États-Unis , et assure ainsi le triomphe de la plus sainte des causes.

Ce même homme traverse pur un siècle de corruption : inaccessible aux plaisirs de la cour de Louis XV , à la dissipation vers laquelle la jeunesse se trouve entraînée sous le règne suivant, il est témoin des abus et de la faiblesse du pouvoir, de la résistance qu'on lui oppose de toutes parts, et assiste aux premiers ébranlements qui annoncent la réforme et précèdent la tourmente révolutionnaire. Les opinions et les intérêts des différentes classes sont aux prises ; les liens de la société se relâchent; ses éléments confondus^ opposés les uns aux autres , se heurtent; les masses se soulèvent , et nlenacent de tout soumettre à la force brutale de leurs passions déchaînées. Un pacte fédératif naît de ce conflit ; il fôt juré sur l'autel de la patrie par le Roi, par l'armée, par quatorze mille députés des gardes nationales, par Lafay ette au nom de ses concitoyens et aux acclamations de trois cent miUe spectateurs. Le plus solemnel des serments civiques, qui semble assurer à jamais le bonheur delà France,

est répété d un bout de Fempire à Fautre; mais il est bientôt rompu. Commandant de la garde nationale, de cette garde citoyenne qu'il avait créée, Lafayette affronte avec calme les dangers qui Fenvironnent, et repousse avec horreur les excès dont se souille , dès son début, cette révolution qui devint aussi féconde en crimes qu en traits dliéroïsme. Sa conscience est Fétoile qui le guide ; son courage, le gouvernail qui le dirige au milieu de la tempête qui bouleverse la France; et il ne marque son passage à travers cette grande époque , que par son patriotisme , son courage civique, les réformes utiles qu'il opère , et les institutions libérales dont il concourt à doter la France.

La pureté de ses sentiments et sa morale politique deviennent pour lui, après le lo août 1793, un titre de proscription. D n a que l'alternative de quitter sa patrie ou de violer ses serments au gouvernement constitutionnel : il ne balance pas, et s'exUe. Ses perfides ennemis le saisissent sur un territoire neutre, contre le droit des gens, et le jettent dans les fers, espérant abréger, ou du moins faire oublier des jours sur lesquels veillait la Providence. Us Fabreuvent des plus indignes traitements; le promènent pendant cinq ans des prisons de la Prusse à celles de FAutricbe ; et les ca-* chots d'Olmutz ne retiennent qu'à regret, sur des ordres arrachés à l'Empereur, tant de vertu, de courage et de résignation !

Lafayette absent de la scène politique, la France , grâce à Finstitution des gardes nationales, malgré la guerre civile qui désole ses provinces, continue à résister aux efforts

de FEurope conjurée. L ancienne monarchie est sapée de toutes parts; son trop faible héritier, malgré ses vertus et la constitution qui le protège, tombe, et son trône s'écroule avec fracas. Les partis, toujvà-tour vainqueurs et vaincus, se montrent tantôt cruels et sanguinaires, tantôt grands et magnanimes^ mais toujours terribles. Rien n'est respecté : de burlesques ou sanglantes saturnales expriment la joie , ou plutôt le délire d'un peuple ivre de hcence, et avilissent le culte qu il rend à lEtre-Suprême ; les temples sont pollués ou renversés , leurs ministres bannis ou immolés ; des villes entières, déclarées rebelles, doivent être rasées au nom delà loi , pour ne plus souiller le territoire de la république ; la mort plane sur la France, aux noms profanés de la liberté et de l'égalité ; la hache révolutionnaire fait tomber TéUte d'une société quelle prétend niveler; et les hommes les plus distingués par leur rang, leurs vertus et leurs lumières paient de leur tête le généreux dévouement qu'ils portent aux intérêts de la patrie. Les frénétiques représentants de la montagne , les coryphées du despotisme populaire ^ sont bientôt eux-mêmes égorgés: avec eux finit le régne de la terreur, ouragan qui , après avoir dévasté le palais des rois , jetait au loin l'épouvante et la désolation.

Après une longue et cruelle détention, Lafayette, rendu à la liberté, est encore obligé de traîner ses jours dans l'exil, A peine a-t-il mis le pied sur le sol qui l'a vu naître, qu'il trouvé ses compatriotes fascinés par la gloire du soldat qui doit plus tard les courber sous son sceptre d'airain, en immolant la liberté avec l'arme dont il s'est servi pour

abattre lanarchie. Il se réduit alors à une vie obscure et comme oubliée , dans une retraite où il cultive à-la-fois ses champs et l'amitié. Là, il résiste aux puissantes sollicitations du conquérant dont la renommée éblouit l'Europe et l'enchaîne à son char. Napoléon n'est à ses yeux qu'un génie supérieur, qui abuse de sa puissance pour asservir le monde; et, malgré ses obligations personnelles envers lui, il refuse de graviter dans la sphère du despotisme impérial.

Après les malheurs de l'empire , tristes fruits de nos conquêtes, la paix vient consoler la France , déchirée et envahie par ses ennemis , sous le titre d'alliés. L'aurore de la liberté commence à se lever sur cette terre chérie , qui cesse d'être mise en coupes réglées pour opprimer les autres peuples. L'institution à laquelle la France doit ses triomphes , et à laquelle l'Europe devra un jour son émancipation, la garde nationale renaît; Lafayette se réveille à l'espérance; son cœur palpite d'une ardeur nouvelle ; il sort de sa retraite , court à la tribune défendre les libertés publiques contre les vieux préjugés et l'empiétement d'un pouvoir restauré par la force ; et sa voix se fait entendre dès qu'il s'agit de l'honneur, de la gloire ou de l'indépendance de son pays.

Les Américains l'appellent à grands cris : il va retremper ses forces auprès de ses vieux compagnons d'armes, qu'il conduisait, il y a plus de cinquante ans, sous les murs de York-Town , pour cueillir avec eux les palmes de la victoire , et en ombrager le berceau de leur liberté naissante. Les enfants de l'Amérique libre ont hérité de la reconnaissance de

leurs pères, et décernent à leur défenseur un triomphe lUiîque dans les fastes du monde.

De retour en France , une insurrection populaire , mais légale, venge la charte, en renversant le souverain qui Fa violée. Au milieu de cette glorieuse révolution, dont le bruit, semblable à celui du tonnerre , retentit dans toute l'Europe qu'elle menace d'une conflagration générale, Lafayette, conséquent à ses principes, fidèle au mandat qu'il a reçu du peuple, tâche d'asseoir, sur des bases plus laides et plus solides, la liberté et le bonheur de sa patrie ; et depuis cette époque jusqu'à sa mort, ses efforts sont constamment dirigés vers ce but.

Que cette esquisse rapide sera belle à développer pour l'écrivain qui inscrira un jour la vie de Lafayette dans les fastes de l'histoire! L'obligation que vous m'imposez, monsieur, est heureusement plus facile , puisqu'elle ne consiste qu'à vous communiquer des faits isolés sur la vie intérieure de cet homme illustre. Mes fonctions près de lui m'ont permis de le voir de près, de l'observer dans les moindres circonstances de sa vie privée, et de saisir, je crois, le fond de sa pensée sur une foule de matières qui faisaient le sujet de ses entretiens particuliers. Les sentiments de vénération et de reconnaissance que vous exprimez dans votre lettre pour le libérateur de votre pays , me sont de sûrs garants de l'intérêt que vous prendrez aux détails que j e vous donnerai sur lui ; et je m'estimerai heureux si ma simple narration peut vous offrir, ainsi qu'à ceux de vos compatriotes qui la liront, une partie de l'intérêt que vous seriez en droit d'attendre d'une

plume mieux exercée que la mienne. Ne pouvant d^aiileurs consacrer à vous écrire que les instants de loisir que me laissent à peine mes fonctions publiques et les devoirs de ma profession, mes lettres se ressentiront, sans doute, des circonstances dans lesquelles je me trouve : aussi je compte assez sur votre indulgence pour espérer que vous en excuserez, en faveur du sujet, la forme et la rédaction.

Lié depuis le conoimencement de ma carrière médicale avec le général Lafayette , honoré de sa confiance et de son amitié , reçu dans l'intimité de sa famille , je ne croirai pas faire de révélations indiscrètes en publiant tout ce que ma mémoire pourra me retracer de ses actions ou de ses paroles dans le foyer domestique. Ses cendres ne réclament aujourd'hui que la vérité due aux morts ; et je peux, sans réticence aucune , dire tout ce que je sais de son beau caractère et de sa personne. U est, certes , bien peu dliommes pour lesquels on puisse ainsi s'avancer, sans crainte d'être obligé de reculer devant le tribunal de lopinion publique. Mais rien dans sa vie qui ne fût grand et généreux , qui n'eût pour but le bien des hommes, dont il était l'ami sincère, et auxquels il offrit un si bel exemple par ses vertus , par son invtmable et irréprochable conduite.

Gonune introduction , permettez-moi d'abord de vous rappeler les traits de Lafayette, autant toutefois que ma mémoire et ma plume pourront suppléer le pinceau d'un peintre habile.

Lafayette était d'une taille élevée et bien proportionnée. Son embonpoint , assez prononcé , n'allait pas jusqu'à lobé-

site; sa tête était forte; son visage ovale, régulier; son front haut et découvert ; ses yeux, d*un bleu grisâtre , grands, saillants, surmontés de sourcils blonds, bien arqués, mais peu fournis, étaient pleins de bonté et d esprit; son nez était aquilin ; sa bouche , naturellement souriante , ne s'ouvrait guère que pour dire des choses bonnes et gracieuses ; son teint était clair, ses joues légèrement colorées ; et , à Tâge de soixante-dix-sept ans, aucune ride ne sillonnait son visage, dont lexpression générale était celle de la candieur et de la franchise.

Doué d une forte et vigoureuse complexion qui ne s'était développée qu'assez tard, et que n'avaient affaiblie ni les vicissitudes d'une vie passée au milieu des orages politiques , ni les souffrances et les privations qu'il avait eudurées pendant sa captivité , Lafayette jouissait, malgré son âge avancé, de toute l'intégrité de ses fonctions intellectuelles, et son énergie morale le mettait au-dessus des circonstances qui font fléchir où brisent la plupart des hommes. Sa santé, dans les dernières années de sa vie, était bonne ; rarement elle était troublée par de légères indispositions ou par quelques accès d'une goutte erratique dont il avait ressenti les premières atteintes il y a quelques années. — Lorsqu'il avait besoin des secours de l'art , mon ami le professeur Guersent le visitait comme médecin, et moi comme chirurgien.

Il avait conservé une excellente vue; son ouïe, depuis quelque temps , avait perdu de sa finesse , et l'affaiblissement de ce sens était plus prononcé lorsqu'il se trouvait indisposé.

Lafayette sentait vivement au moral et au physique , et donnait ordinairement un libre coiu*s à la manifestation de ses impressions agréables. Doué de beaucoup de force de réaction contre les affections pénibles ou douloureuses , il savait les dissimuler , afin d'épargner à ses amis ses chagrins ou ses souffrances.

Sa physionomie , habituellement calme, reflétait fidèlement les mouvements de son ame ; eUe prenait beaucoup d'expression, moins sous l'influence des sensations que sous celle des sentiments qu'il éprouvait; et, suivant les circonstances dans lesquelles il se trouvait , la joie et 1 espérance , la pitié ou la gratitude, la tendresse ou la sévérité, venaient tour-àtour se peindre dans ses yeux et sur les traits de son visage.

Son port avait de la noblesse et de la dignité ; seulement sa démarche était restée moins libre depuis de graves accidents qu'il avait éprouvés en i8o3 , à la suite d'une fracture de la cuisse gauche; il était obligé, en marchant, de s'appuyer sur sa canne, et ne pouvait s'asseoir que lentement, à cause dé la raideur qui existait dans l'articulation de la hanche. Il y avait de l'harmonie dans ses autres mouvements , et bien qu'il eût peu d'adressedans les doigts , ses gestes étaient gracieux, coordonnés, et rarement brusques, même dans les moments d'une conversation animée. Sa voix , naturellement grave , était douce et agréable , ou forte et retentissante, suivant les circonstances dans lesquelles il parlait. Quand le sujet de la conversation y prêtait, il riait de tout son cœur, sans que sa gaieté néanmoins se manifestât jamais par des éclats bruyants. Il dînait chez lui le plus souvent qu'il

le pouvait. Son petit repas se composait régulièrement d un peu de poisson et d une aile de poulet. Il ne buvait que de Feau. Je ne mets pas en doute que sa sobriété , sa tempérance et la régularité de son régime n'aient pour beaucoup contribué à écarter de lui les infirmités de la vieillesse.

Lafayette avait une mise très simple, exempte de toute recherche. Ordinairement vêtu d'une longue redingote grise ou de couleur foncée, couvert d'un chapeau rond, il portait pantalon et guêtres, comme M. Scheffer l'a représenté dans le portrait en pied qu'il en fit il y a quelques années^ et qui est d'une ressemblance parfaite sous tous les rapports.

Il était d'une propreté remarquable , et qu'on aurait pu appeler minutieuse : aussi Bastien, son valet de chambre, qui le servait depuis long-temps et ne le quittait jamais, était- il pour lui un homme indispensable. Il connaissait toutes ses habitudes , et devinait en quelque sorte ce dont il pouvait avoir besoin.

Dans ses dernières années, Lafayette maiait une vie douce , fort régulière , et dont chaque instant avait son emploi. Il cherchait ses délassements au sein de sa famille et dans Fintimité de ses amis , et leur consacrait les moments qu'il ne donnait pas à ses travaux législatifs ou à sa nombreuse correspondance. Il regardait le temps comme le bien dont il fallait faire le meilleur usage. Selon lui , « Il n'était pas « permis de le perdre, et encore moins de le faire perdre « aux autres; » et s'il n'a pas toujours été aussi exact qu'il Faurait dû aux rendez-vous qu'il donnait ou qu'il acceptait, il ne faut en accuser que la multiplicité de ses affaires, et sa

préoccupation d'esprit. Cependant, quand il s'agissait de choses importantes, son exactitude était exemplaire.

Je ne lai jamais vu se livrer à aucun de ces jeux de société auxquels on a recours comme distraction, ou pour tuer le temps , comme on le dit généralement. Il aimait beaucoup la campagne ; et dès que ses affaires ne le retenaient plus à Paris , il se retirait à Lagrange , où son existence devenait tout-à-fait patriarcale.

Les facultés morales et intellectuelles deLafayette s étaient largement développées vers ce qull y a de bon , de grand , de généreux dans Fhumanité. Sa raison était trop solide et son jugement trop sûr pour qu'il abandonnât les rênes à son ardente imagination : aussi son enthousiasme avait toujours pour motif un sujet qu'approuvaient sa conscience et sa raison. Le beau idéal pour lui devait être utile, juste, honorable , et renfermé dans les bornes du possible.

Son esprit était orné et son instruction fort étendue, surtout dans les sciences historiques, morales et politiques. D lisait beaucoup, écrivait ou dictait souvent. D s'était trouvé dans des positions sociales si différentes , avait été en rapport avec tant d'hommes et d'événements, qu'il avait été, plus que personne, à même de se perfectionner dans la connaissance du cœur humain et des institutions qui régissent ou doivent régir la société, suivant son état de civilisation.

Il était grand , même dans les petites choses, qu'il semblait relever par l'attention qu'il leur donnait. Sa vue planait d'en haut sur les principes généraux de morale et de politique, qu'il connaissait à fond ; mais quelquefois son cœur trompait

12 SOUVENIRS SDR LAFAYETTE.

sa raison, et il se faisait d'honorables illusions quand il fallait en faire lapplication aux hommes, qu'il ne connaissait pas, je crois , aussi bien. Il jugeait ces derniers d'après ses propres sentiments; et, s'il ne les a pas toujours bien connus, cest qu'il les voyait tels qu'ils devraient être ; qu'il les croyait meilleurs qu'ils ne sont réellement ; qu'il était trop vertueux pour son siècle. Jî'ayant jamais eu une seule pensée qui n'eût le bien pour point de départ, il ne concevait qu'avec peine le mal dans les autres , et par conséquent ne pouvait que difficilement l'y soupçonner : sentiment noble et généreux, départi aux âmes élevées, et que ne comprendront pas ces hommes qui n'ont vu Lafayette qu'à travers le prisme faux de leurs passions ou de leurs préjugés.

Page 1