‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 10 sur 58 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

Paris, le 3 1 août i834.

Permettez-moi, monsieur, de continuer, à Favenir, sans préambule , le cours de la narration que j aurai été obligé d'interrompre. Ce sera le moyen de ne pas perdre notre temps, vous à lire, et moi à écrire d mutiles et banales formules épistolaires.

Une mémoire heureuse retraçait fidèlement à Lafayette toutes les circonstances danslesquelles il avaitjoué un rôle actif, et celles dont il n'avait été que témoin. Maintes fois il nous a raconté des événements de son enfance et de sa jeunesse , avec une exactitude et une fraîcheur d'idées , qui auraient pu donner à penser que les faits s'étaient passés la veille. Il se rappelait d'une manière siuprenante les dates , la généalogie ou les anecdotes des familles dont on parlait dans la conversation ; et sous ce rapport, conune sous beaucoup d'autres , il y avait une grande ressemblance entre lui et le comte de Ségur, son parent, son ami , et son ancien frère d'armes dans les guerres de l'indépendance américaine.

Doué de pénétration , d'un tact exquis et de beaucoup de finesse d'esprit, il ne se servait de ces facultés et de son expérience qu'en se tenant sur la défensive : il avait trop de générosité dans le caractère , pour en faire un autre usage, et elles ne le préservèrent pas toujours des pièges que lui tendit la

mauvaise foi. Une dame aussi sensée que spirituelle , madame Dupaty, fille de Cabanis, me disait, en parlant de Lafayette, avec la famille duquel elle est fort liée : " Pour «c bien apprécier sa franchise, il fallait le connaître intime- « ment comme nous; il était trop honnête homme pour ne ce pas laisser toujours ses clefs aux serrures, même en politi- « que : » cette heureuse métaphore est d'une grande vérité.

La conversation de Lafayette était facile et pleine de bonhomie; il s'exprimait avec grâce ou force, selon le sujet dont il parlait, et donnait un charme tout particulier aux choses même les plus ordinaires, sans rien dire d'inutile. Il savait saisir l'à-propos: ses reparties étaient vives, mais elles firappaient juste. Lorsqu'il eut été arrêté par les Autrichiens en 1 792, un aide-de-camp du prince de ***, général de l'armée ennemie , vint de la part de son chef réclamer de lui le trésor de Farmée qu'il avait été obUgé de quitter. Lafayette , étonné de cette demande, se mit à rire de bon cœur; et comme Faide-decamp l'engageait à prendre la chose au sérieux , il lui dit : « Comment pourrais-je ne pas rire? car tout ce que je peux comprendre à la demande que vous êtes chargé de me faire, c'est que si votre prince avait été à ma place, il aurait volé la caisse de Parmée. « L'aide-de-camp ne trouva rien à répliquer, prit congé du prisonnier , et partit comme il était venu.

S'il arrivait à Lafayette de dire un bon mot, il était toujours bien placé; s'il faisait quelque plaisanterie, ce qu'il se permettait rarement , on était sûr qu'elle devait être de bon goût. En 1788, il s'était associé au mouvement des gentilshommes bretons contre le gouvernement. La reine fort impatientée

lui demanda pourquoi étant Auvergnat, il se mêlait des affaires des Bretons? il lui répondit : « Je suis breton, madame , comme votre majesté est de la maison de Hapsbourg. » (On sait que la mère de Lafayette était bretonne, et que la reine descendait par les femmes, de la maison de Hapsbourg. )

Lafayette avait peu parlé à rassemblée constituante , parcequ'à cette époque ses fonctions lui fournissaient moins docca siens de monter à la tribune que d adresser des allocutions aux gardes nationales ou à une multitude emportée, dont il avait souvent à blâmer les passions ou à réprimer les excès. « ATasft semblée , écrivait-il au bailli de Ploën , je ne parlais qu en peu « de mots et avec la réserve convenable au général de la force « armée '. » Depuis la restauration, sa timidité naturelle pour parler en public avait cédé au besoin impérieux qu'il éprouvait de défendre les intérêts de son pays; alors le talent d'improviser se développa chez lui ; il grandit encore pendant son dernier voyage en Amérique, et brilla de tout son éclat depuis la révolution de i83o. Il ne prépara par écrit aucun des discours qu'il prononça à la chambre des députés; ses improvisations étaient justes, lumineuses, et sou-* vent empreintes de cette éloquence mâle que développait en lui le patriotisme le plus sincère. Quand le sujet dont il s occupait le touchait vivement; s'il avait rapport aux intérêts généraux de la société ; s'il s'agissait de défendre des opprimés, de secourir des malheureux, de soutenir l'indépen-

* Lettre du général Lafayette au bailli de Plocn, datée de Wittmold, le 1 5 janvier 1799, et insérée dans les Mémoires de Tous, collection de Souvenirs Contemporains, Tom. i.

dance et la dignité de la France , ses paroles étaient d autant plus persuasives, d'autant plus entraînantes, qu'on sentait que son esprit et sa langue n étaient que les interprètes fidèles de son cœur.

Tout le monde comprenait ses discours, parcequ'ils étaient simples, et que le but en était clairement indiqué. Un jour , me trouvant dans un lieu public, j'écoutais la conversation de plusieurs artisans qui lisaient, en commun, un journal dont ils commentaient les articles, en termes peu polis à la vérité , mais justes. « A la bonne heure, celui-là , dit le lecteur en « nommant Lafayette, il parle français : on sait ce qu'il veut « dire; nous l'entendons. »

Quand Lafayette interrogeait ou lorsqu'il interpellait, ses questions étaient précises, nettement posées; il écoutait les réponses avec attention et bienveillance. Ne trouvait-il pas clair ce qu'on lui disait , il se le faisait expliquer avec une délicatesse , un sentiment parfait des convenances, qui mettaient à l'aise les personnes qui lui parlaient.

La langue anglaise lui était aussi familière que le français, et il écrivait ces deux idiomes avec une grande facilité. Les termes les mieux choisis, les plus heureuses expressions se présentaient naturellement sous sa plume; et son style se distinguait à-la-fois par l'élévation, la force, la concision et la simplicité.

Le style, c'est [hommes il peint sa manière de sentir et de penser tout à la fois; il représentait particulièrement Lafayette , parcequ il était noble et pur comme son âme.

Les idées de Lafayette étaient claires; ses principes, ses

opinions bien déterminés , exprimés avec franchise, parfois sous forme de sentence. U mettait dans sa correspondance intime le fond de sa pensée , de ses convictions ; il disait tout , en évitant de compromettre les autres et en gardant les ménagements qu'il devait auxindividus. Ses écrits émanaient d'un esprit juste, d un cœur droit, essentiellement ami du bien public; et quand on les avait lus, on éprouvait le besoin d'en connaître personnellementlauteur. Quant àson styledansla langue anglaise, je vous avouerai n'être pas assez versé dans la connaissance de cette langue pour émettre mon opinion. Voulant cependant savoir à quoi m'en tenir à cet égard, je fis lire la correspondance anglaise de Lafayette avec Masclet, à l'un de vos compatriotes, homme aussi modeste et sensé qu'instruit et de bon goût; voici quelles furent les réflexions qu'il me fit, après en avoir pris connaissance : « Lafayette a su éviter avec un rare « bonheur les deux principaux écueils contre lesquels viennent « échouer la plupart de ceux qui se risquentà écrire dansune u langue étrangère : son style est aussi loin d'une imitation « servile, qu'il est exempt de fautes d'idiome ou de grammaire ; « c'est, en un mot, un style qui lui est propre : on y reconnaît « toujours Lafayette , quoiqu'il ait entièrement changé de cos- « tume. On y voit cette simplicité sans bassesse, cette conci- « sion sans obscurité, cette dignité sans affectation, et souvent « même ces expressions heureuses qui répandent tant de « charmes sur ses lettres écrites en français; à peine y trouve- « t-on quelques particules qui trahissent l'origine étrangère « de l'écrivain.

« Ces lettres offrent quelques inversions que n'autorise

«peut-être pas lusage moderne, mais qui sont loin de

« pécher contre le génie de la langue ; elles établissent au

« contraire des rapports entre l'auteur et ces écrivains de la

u vieille littérature anglaise, que tous ceux qui les connaissent

« se font toujours une fête de lire : elles sont admirables de

« naïveté et de délicatesse ; et sans choquer l'oreille ou nuire

« à la clarté, elles arrêtent et enchaînent l'attention; elles

« se parent du sourire qui naît d'une agréable surprise et

« ajoutent au style un relief qui ôte tout prétexte de le trouver

« monotone. Lafayette écrivait l'anglais avec beaucoup de

u facilité. On ne rencontre dans ses lettres nulle trace d'ef-

M forts pénibles, nulle trace d'une composition lente ou

« ingrate; il ne paraît jamais hésiter pour choisir le mot le

i< plus propre, le tour le plus convenable : seulement il ne se

« rappelle pas toujours que la langue anglaise ne se prête que

« difficilement peut-être à cette concision nerveuse, elliptique

« même, dont un habile écrivain français sait tirer un parti

u si important ; cet oubli rend son style quelquefois peu

M coulant, peut-être même brusque.

u Gomme image fidèle de son cœur , ces lettres sont u irréprochables : en lisant de semblables écrits , on se sent <i le besoin d'en aimer l'auteur. Peut-être sous ce rapport <c elles ne le cèdent en rien à celles qu'il composait dans sa «langue maternelle. Chez les peuples qui parlent anglais, « les expressions employées à peindre les diverses nuancer; «de l'amitié sont à coup sûr moins nombreuses et moins «gracieuses qu'en français; mais elles ont moins souvent «subi les empiétements d'une galanterie ou d'une poli-

« tesse outrée ; aussi conservent-elles plus de justesse, de vraie u franchise, de mâle sincérité; on croira facilement que tou- «tes ces qualités acquièrent une nouvelle force dans la w bouche d un homme tel que Lafayette. » Au reste, monsieur, vous pourrez juger vous-même de la vérité des réflexions de mon ami sur les lettres de Lafayette écrites en anglais, d après celles que je vous transcrirai textuellement.

liCS caractères de Fécriture de Lafayette étaient petits, bien tracés , cependant assez difficiles à lire ; et chose remarquable, cest que son écriture anglaise était beaucoup plus lisible que son écriture française. Quoiqu'il ne fît pas de brouillons, ses lettres ne présentaient que bien rarement des ratures, comme je m en suis assuré en jetant les yeux sur toutes celles que j'ai vues de lui ou sur celles qu'il m'a écrites, et que je conserve précieusement.

Sa qualité d'homme, que Lafayette n'oubliait jamais, le mettait au niveau de l'humanité entière , quelle que fût la position des individus : ses inférieurs ne s'apercevaient pas de sa supériorité, ou du moins il ne la leur faisait pas seiitir; avec les sommités de l'ordre social , il ne pouvait traiter que d'égal à égal , personne ne lui étant supérieur en vertu.

Sa bonté, sa loyauté, se décelaient continuellement dans la franchise de ses manières, la modestie et la dignité de ses paroles. U avait Texcellent ton d'un homme de haut rang de l'ancienne coin- et une grande prévenance pour tout le monde ; il recevait dé la même manière les personnages les plus distingués de toutes les contrées qui le visitaient, ainsi que les pauvres paysans, les ouvriers , leurs veuves et les or-

phelins qui venaient demander son appui ou implorer ses secours. Son air de bienveillance, calme et réfléchi, tenait à distance les gens qui auraient été tentés de prendre avec lui une familiarité déplacée.

Il pouvait passer pour un modèle de bon ton sans raideur, de politesse sans affectation, et il aurait pu servir d'exemple à cette partie de notre jeunesse qui s'intitule jeune France, comme si la France avait plusieurs générations distinctes et séparées, qui dussent vivre dans un état continuel de haine et d'hostilité; comme si jeunes et vieux en France ne formaient pas un seul et même peuple, grand et généreux. Il est vrai que la France, citée jadis pour son urbanité, qui n'est plus guère qu'historique , est envahie , dans une partie de sa population du moins, par un esprit bien plus soldatesque que chevaleresque. Ivre de l'omnipotence qu'elle s'accorde, cette nouvelle génération, qui voudrait régir la société, est cependant, sous le rapport des bonnes manières , à la remorque des autres peuples auxquels nous servions autrefois d'exemple. Lafayette connaissait son erreur; mais jeune d'esprit et de cœur, toujours indulgent, il accueillait les jeunes gens presque comme des camarades, et semblait vouloir effacer les années qui les séparaient de lui,

Lafayette n'écoutait que les inspirations de son cœur et la voix intérieure de sa conscience , quand il s'agissait de faire le bien ou de rendre service : s'il voyait une chose utile et juste à faire , l'entreprendre était pour lui un devoir dont il * devenait esclave : il ne reculait jamais ; rien ne le rebutait ; et sa persévérance, aidée d'une grande douceur et d'une

éloquence persuasive, le conduisait presque constamment au but qu'il s était proposé. Il n'avait pas de repos que son for intérieur ne fût satisfait , et il semblait avoir pris pour régie de conduite : « fais ce que dois, advienne que pourra. >»

Après la révolution de i83o, en me nommant chirurgien de letat-major général des gardes nationales du Royaume , il me fournit l'occasion d'être témoin de l'inconcevable activité qu'il déployait quand les circonstances l'exigeaient. Il s'occupait de l'organisation des légions, recevait les députations de Paris et des départements, lisait les demandes, écoutait les réclamations , jugeait les contestations, faisait les nominations, visitait les blessés dans les hôpitaux et les ambulances , montait à cheval et supportait les fatigues des longues revues de la garde nationale; il faisait face à tout, et cependant sa santé n'en était pas altérée. Ses forces semblaient s^accroitre à mesure que ses devoirs se multipliaient.

Son moral exerçait sur son physique un empire absolu ; et c'est de lui qu'on aurait pu dire avec raison , que c'était une intelligence servie par des organes. Il possédait ce cakne si difficile à acquérir et à conserver, qui s'accroît à mesure que le péril augmente , et donne à celui qui en est doué un sangfroid imperturbable au milieu des plus grands dangers. Ses traits de courage dans une foule de circonstances de sa vie politique sont trop connus pour que j'aie besoin de vous les rappeler ici.

Il serait difficile de porter plus loin que ne le faisait Lafayette la patience et la résignation, quand le cas l'exigeait. Pendant sa dernière maladie, il nous fit le récit du traitement

qu on lui avait fait subir en 1 8o3, pour une fracture de la cuisse qu'il s'était faite , en tombant de sa hauteur, sur un pavé glissant. Deschamp et Boyer, dont je respecte la mémoire et que je m'honore d'avoir eus pour maîtres , avaient été appelés pour lui donner leurs soins : le membre fracturé fut enfermé dans une machine à extension continuelle ; et comme Lafayette avait promis à ces habiles chirurgiens de supporter patiemment la douleur aussi long-temps qu'ils le jugeraient convenable à sa guérison, il n'articula pas une seule plainte , pendant les quinze ou vingt jours que dura la première application de l'appareil. A la levée de celui-ci , ces messieurs ne purent dissimulerl'impression que leur causaientles désordres affreux produits par les liens extensifs. Deschamp pâlit ; Bôyêr resta stupéfait : les liens supérieurs avaient, par leur pression, coupé profondément les muscles de la partie interne de la cuisse, et dénudé l'artère fémorale : les liens inférieurs n'avaient point agi avec moins de violence ; ils avaient déterminé la gangrène de la peau, à la face dorsale du pied, et mis à découvert les tendons extenseurs des orteils. Lafayette par son courage stoïque avait réellement mis en défaut la vigilance de ses chirurgiens. Les profondes cicatrices qu'il portait venaient en témoignage de ce qu'il nous disait en confidence, dans la crainte de blesser,* non les intérêts, mais seulement la mémoire dé deux hommes pour lesquels il avait conservé de la reconnaissance, quoique les soins qu'ils lui avaient rendus n'eussent point été couronnés du succès qu'ils se croyaient en droit d'en attendre. Il fut long-temps à se rétablir des fâcheux accidents qui étaient survenus et furent

suivis d une ankylose presque complète de Farticulation de la hanche, et de claudication. Voici ce qu il écrivait à ce sujet à son ami Masclet dont j aurai souvent occasion de vous parler par la suite, et dont le nom se rattache dune manière bien honorable à celui des prisonniers d'Olmiitz.

Paris , 3o floréal an XH (20 mai 1804)

« Vous voulez bien me demander quelques lignes de mon « écriture, mon cher Masclet; je profite donc des premiers u moments où il m'est permis de griffonner un peu. La frac- « ture de ma cuisse est parfaitement remise, mieux même « que cela n'arrive en pareil cas , mais l'appareil ou machine « à extension a laissé de profondes et douloureuses plaies qui « ne peuvent être fermées avant cinq semaines. J'ai Tinten- « tion de les passer à Auteuil, où ma belle- fille est sur le u point de me faire grand-père, et à Aulnay chez niadame « de Tessé; je retournerai ensuite vers ma retraite chérie , à M Lagrange. George va être nommé aide-de-camp du génétt rai Ganclaux, inspecteur de cavalerie. Je suis très content M de mon nouveau gendre, neveu de votre ami. La dou- « loureuse perspective d'une guerre que ce gouvernement « desirait éviter, nous pénétre des plus vifs regrets. Je M songe toujours à vos affaires, et je désirerais qu'il me fût « possible de contribuer à un avancement qui ne serait pas « moins utile au public que juste à votre égard. Je fais pour « votre réussite les vœux les plus sincères. Présentez à^matt dame Masclet l'hommage de ma respectueuse amitié. Ma w femme et ma famille se rappellent à son souvenir et au vôtre.

« Malgré ses malheurs notre ami Masson réussit bien à Ham- « bourg. Adieu , mon cher Masclet. Je suis pour toujours

« Votre ami affectionné , «Lafayette*.»)

Si Lafayette souffrait avec autant de résignation que d'impassibilité les plus atroces douleurs physiques quand il les jugeait inévitables ou nécessaires, il était impatient de souffrances beaucoup moins vives, s'il était dans le doute sur leur utilité : ainsi, il ne put jamais s'accoutumer à porter un exutoire qu'on lui avait fait appliquer au bras il y a cinq ou six ans. Il ne croyait pas qu'il lui fût indispensable.

Je doute que Lafayette se soit jamais mis en colère , ou du

Paris , 3o floréal.

« ' You are pleased to ask for a line of my hand-writing, dear Masclet, and M I employ the fîrst moments I am able to scribble it. The fracture of my « thigh is perfectly meoded, better indeed than it ever was in such a case. But « the extensive machine has left deep and painful wonnds which cannot be « healed before five weeks. I shall spend them at Auteuil, where my daugh- « ter-in-law is on the point of making me a grand-father, and at Julnay ma- « dame de Tesse's country seat. Afterwards I shall rcturn to my rural happy « retirements of Lagrange. Georges is going to be aide-de-camp to gênerai « Ganclaux, inspector of cavalry. I am highiy pleased with my new son-in- « law, your friend's nephew. We are much concerned at the unhappy pro- « spect of a war, which this govemment had a sincère désire to avoid. I am « constantly thinking of your concerns, and wish it was in my power to <t contribute to a promotion equally just wlth respect to you and useful to « the public. My best and most affectionate wishes attend you. Présent my « friendly respects to Mrs. Masclet; my wife and family beg tobe remember- « ed to her and to you. Our friend Masson , notwithstanding his misfortunes, « docs very well at Hamburgh. Adieu, my dear Masclet,

« I am, for eyer, your affectionate friend, L. F. »

moins je n*ai pas souvenance de 1 avoir vu s'emporter dans des circonstances qui auraient pu motiver et excuser toutà-la-fois ce mouvement violent de l'ame, que la plupart des hommes ne peuvent maîtriser. Si quelque chose le contrariait^ il éprouvait une légère contraction dans le front et les sourcils; un nuage de tristesse se répandait sur ses traits; il devenait taciturne; mais ces moments de contrariété plutôt que de mauvaise humeur duraient peu, et bientôt sa physionomie reprenait sa sérénité. Un jour l'un de ses amis avait émis à la tribune des opinions qu'il repoussait comme tout-à-fait contraires à ses principes; la seule expression qu'il donna de son mécontentement fiit : « Eh bien! il n'a pas le sens commun. » Il prononça ces mots d'une voix forte , mais manifestement émue.

Quand il se trouvait en présence de gens emportés par la colère , il les plaignait et ne voyait dans la véhémence de leurs discours ou de leurs actions qu'une sorte d'aliénation momentanée de leur esprit, qu'une expression fâcheuse ou ridicule de leur faiblesse ; il devenait plus calme , et sa haute raison faisait justice de leurs emportements par un sourire plein de dignité, qui, suivant le cas, les apaisait subitement ou redoublait leur fureur.

L'ambition, comme on l'entend généralement, ce désir effréné de s'élever au-dessus des autres , d'occuper la première place dans la carrière qu'on a embrassée , n'entrait pour rien dans les sentiments ni dans la conduite de Lafayette. Cette passion n'était chez lui qu'un besoin irrésistible et constant de faire le bien. Son cœur , sans doute , palpitait

de joie quand il avait fait une belle action ou rendu un grand service , mais c était de cette joie vive et pure qu'éprouve un enfant en recevant sa première couronne.

« Une passion irrésistible , écrivait-il au bailli de Ploën , u qui me ferait croire aux idées innées et à la bonne foi des « prophètes, a décidé ma vie : lenthousiasme de la religion, a l'entraînement de l'amour, la conviction de la géométrie , « voilà comme j'ai toujours aimé la liberté. Au sortir du col- « lége , où rien ne m'avait déplu que la dépendance , je vis « avec mépris les grandeurs et les petitesses de la cour , avec u pitié les futilités et l'insuf fisance de la société , avec dégoût « les minutieuses pédanteries de l'armée, avec indignation « tous les genres d'oppression. L'attraction de la révolution u américaine me transporta tout-à-coup à ma place; je ne me « sentis tranquille que lorsque, voguant entre le continent « dont j'avais bravé les puissances, et celui où mon arrivée et tt notre succès étaient problématiques, je pas, à l'âge de dix-? « neuf ans , me reposer dans l'alternative de vaincre ou de u périr pour la cause à laquelle je me dévouais. »

Lafayette estimait la réputation , la gloire , la renommée^ mais pas du tout la puissance qui en est ordinairement le résultat. On lui demandait un jour quel était, à son avis, le plus grand homme du siècle : « C'est, selon moi, répondit-il, le général Washington , parceque je le regarde comme l'homme le plus vertueux. >»

Pendant la révolution de juillet , au nombre des députations qui se présentèrent à l'Hôtel-de-Ville pour demander au général Lafayette de proclamer la république , il y en eut

une qui le pressa de prendre la couronne pour lui et sa famille. « Vous me rappelez , répondit-il aux membres de cette députation, l'anecdote du maréchal de Saxe à cpii l'Académie offrait une place dans son sein. Sa réponse est vraiment la seule que je puisse vous faire : Cela mirait comme une bague à un chat. »

Peu de temps après ce grand mouvement national , un Anglais vint en poste de Londres à Paris pour voir Lafay ette , et repartit aussitôt qu'il lui eut fait sa visite. Quelques uns de ses compatriotes voulaient le retenir, mais il se refusa à leurs sollicitations, et leur dit en les quittant : w Je voulais voir un «homme qui a refusé une couronne, je l'ai vu et pars " content. »

La candeur était la qualité prédominante du caractère de Lafayette; elle colorait d'une teinte suave tous les actes de sa vie privée , comme les premiers rayons du jour colorent les beautés d'un riant paysage. Ses admirables qualités avaient à peine quelque ombre ; elles neressortai<mt dans le tableau de sa vie que par les contrastes environnants , comme ces figures éthérées, que l'imagination seule peut créer, dont l'existence toute idéale se dérobe à l'empire des sens et ne saurait être matérialisée même par la peinture. La vertu était chose si naturelle chez lui, que les actions de sa vie intérieure, qu'on admirait le plus, semblaient passer inaperçues. On aurait pu dire que sa vie dans sa famille était la vertu mise en action.

Peut-être la candeur et la franchise de Lafayette aurontelles été taxées de niaiserie par des personnes qui ne le cou-

naissaient pas, ou par des gens corrompus dont la mauvaise foi servait les intérêts.

Dans les conversations les plus familières, même à l'occasion d'anecdotes dont le sujet semblait comporter ime sorte d'abandon, je ne l'ai jamais entendu employer une expression inconvenante ou triviale. Un sentiment de pudeur naturel, fortifié par son éducation et par les habitudes dune vie pure, l'en aurait détourné, et l'esprit avait toujours besoin, pour comprendre certains sujets, de percer le voile de décence dont il les enveloppait. Plusieurs de ses vieux amis m'ont assuré que lorsqu'il était militaire ils ne l'avaient jamais entendu jurer ni se servir d'expressions grossières, comme cela arrive parfois aux personnes même les mieux élevées qui mènent la vie des camps.

Parfaitement maître de ses impressions, Lafayette ne semblait pas partager celles des autres quand il pensait qu'il était inconvenant de les laisser paraître. Il y a quelques années, il se rendit av€c son fils et son ami, M. Châtelain, à la distribution des prix d'une école d'enseignement mutuel de village qu'il avait établie. Le maire dans un discours d apparat , qu'il fit en grande partie à la louange du protecteur de l'école, employa force pléonasmes et se servit d'expressions ampoulées qui mirent en gaîté toute l'assemblée. Tant que dura ce discours , liafayette , qui occupait le fauteuil d'honneur, resta parfaitement calme et ne sourit même pas : seulement , par quelques gestes accompagnés de regards significatifs , il contint l'hilarité des assistants et l'empêcha d'éclater, dans l'intérêt du pauvre orateur qui faisait de son mieux-

11 se serait reproché d'avoir pu contribuer à lui faire de la peine.

Il gardait scrupuleusement, comme un bien qui ne lui appartenait pas, les confidences*qu'il avait reçues , et je ne lai jamais entendu commettre d'indiscrétion. Il n avait rien de caché pour ses amis intimes quand il s agissait de choses qui lui étaient personnelles; et telle était sa confiance en eux , qu'il ne leur recommandait même pas le secret.

Peu d'hommes ont été tour-à-tour plus encensés et plus injuriés que Lafayette. Il entendait la vérité avec le calme d'une conscience sans reproche, et ne s'en trouvait pas offensé quand même elle aurait eu quelque chose de pénible pour lui. Sensible à ces éloges mérités qui ne sauraient blesser la modestie même , il était inaccessible aux invectives des passions et aux louanges trompeuses de la flatterie ou de l'intérêt. M L'homme supérieur est impassible de sa nature , disait un grand homme; on le loue, on le blâme , peu lui importe , c'est sa conscience qu'il écoute. » Cette sentence pouvait être appliquée à Lafayette.

« La doctrine que je professe, écrivait-il au bailli de tt Ploën , a été définie en peu de mots dans mes discours et « mes écrits, confinnée dans tous les temps par ma conduite , « et suffisamment distinguée par la haine et les excès révo- " lutionnaires et contre-révolutionnaires de tous les oppresu seurs du genre humain ; ma réputation est attachée à un <« grand mouvement où j'ai dû avoir contre moi ceux qui ont « voulu l'arrêter et ceux qui ont voulu le dénaturer. Pour « reconnaître que mes intentions ont été pures , il suffirait de

« la nomenclature de mes détracteurs et de leurs contradic- « tions, non seulement entre eux, mais avec eux-mêmes. « Pour juger si mes idées ont été saines, il faut, non des a discussions métaphysiques et des discussions de parti, « mais le temps, qui, en conservant la mémoire du passé, « en dévoilant les secrets du présent, amènera les résultats « de l'avenir. »

Il s exprime ainsi dans la même lettre : « Ma profession de u foi du 1 1 juillet 1 789 , fruit de ma vie passée , gage de ma «c vie future, fut à-la-fois un manifeste et un ultimatum. « Pour moi tout ce qui la blesse est inadmissible, tout « ce qui ne la touche pas n'est que secondaire. Elle pré- « céda de trois jours l'insurrection nationale, la dernière « qui fut nécessaire, et la dernière que j'aie voulue. La « Bastille tomba; j'eus à Paris le titre de commandant- « général, j'en eus l'existence par-tout. Bailly fut en même u temps élu maire; et ensuite, à la création du départeu ment, Larochefoucauld en fut président. C'étaient trois « honnêtes gens. »

Lafayette aimait par-dessus toute chose la vérité, il repoussait tout ce qui peut l'altérer ou la corrompre ; et comme Épaminondas , il ne se serait pas permis le plus léger mensonge , même en badinant.

Au milieu des partis politiques , il était pom' eux comme le miroir de la vérité ; il les condamnait en leur présentant l'image hideuse de leurs passions ; il les offensait sans les convaincre ; et le miroir , déclaré trompeur, devait être brisé. Je lui entendis un jour dire : « Les gens de la cour auraient bien

it voulu de moi si j'avais pu être aristocrate comme eux , et a les jacobins si j'avais voulu être jacobin; mais je n ai voulu « être ni l'un ni l'autre : alors ils se sont tous réunis contre

u moi. »

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