‹ Souvenir d'un enfant du peupleChapitre 8 sur 9 · FILASSE · texte numérisé non relu

FILASSE

sirop "itt 6onl)mr.

Je reviens de loin; aussi c'est de haut que je reprends.

Le ^S juillet de Tan de grâce 1784, qui, par pareiUlièses , tombait un vcniredi, ciMju'il est bon de noter, à cause (ie cerlaiu piopos de bonne femme dont nous aurons peut-être occa-

sion de parler plus tard; le vendredi 18 juillet, jour de Sainle-Sympliorose , la mère des sept martyrs (je précise, a6n de bieu fixer les dates dans la mémoire du lecteur) ; ce jour-là , dis-je, s^il y eut en Europe un homme vraiment heureux , et si content de son sort, qu'il n'eût pas consenti à troquer sa veste contre un manteau royal , c'est bien certainement en France qu'on devait venir le chercher; encore n'est-ce que dans la ville royale de Saint-Germain-en-Laye qu'on eut été assuré de pouvoir le rencontrer. Quand je dis rencontrer, ce n'est point au hasard que j'emploie ce mot, il a ici toute sa valeur; car, pour peu que vous eussiez fait quelques pas, soit dans la rue au Pain, soit dans celle d(S Ursulines , ou bien sur la place du Marché ou sur celle du Château , il fallait nécessairement que notre heureux se croisât avec vous, tant il allait vite et partout, arpentant le pavé à grandes enjambées, longeant les murs, traversant les carrefours, les cheveux au vent, les bras de ci et de là, l'œil pélillant, le contentement écrit eu gros traits sur sa face, et je-

TROP DE BONHEUR. 2i

tant comme par bouffées, aux oreilles de tous les passants, à la porte de toutes les bouliques, à toutes les croisées du rez-de-chaussée qu'il trouvait ouvertes, le trop-plein de son cœur, où la joie débordait.

— Vivat I criait-il , Filasse est à moi! on me donne Filasse !

A ces mots, qui le rendaient quasi fou de bonheur, rien qu'en les répétant , quelques-uns des passants lui riaient au nez, sans le comprendre; d'autres répondaient: — Que m'importe? Mais la plupart d'entre ceux à qui il s'adressait l'arrêtaient au passage, et lui disaient en toute franchise du cœur :

— Eh bien! tant mieux , Jean-Baptiste! tant mieux, mon bonhomme! Tu as du -bonheur, c'est vrai; mais tu n'as que ce tu mérites.

Je laisse à penser si de pareilles félicitations lui étaient douces à recueillir en chemin, et combien elles l'encourageaient à aller répandre plus loin celte bienheureuse nouvelle. Sans se sentir

22 CHAPITRE i.

empêché dans sa course par le sourire des moqueurs, par la froideur des liidiflérenls, Jean- Bapliste , ne tenant compte que de linlérêt qu'il inspirait aux bonnes gens de la ville , excilé par ceux-ci et s'exaltant lui-même, ne se contenta pas d'avoir parcouru les rues de Saint-Germain, il pénétra hardiment dans quelques maisons, monta à tous les étages, frappa à toutes les portes.

— Qui est là?

— C'est moi, Jean-Baptiste!

— Comment, Jean-Baptiste?

— Oui , Tapprenti de maître Dumont , le faïencier.

— Ah bien ! je vous reconnais à présent. Eh bien! mon ami , que me voulez-vous?

— Vous ne savez pas la nouvelle?

— Non.

— Filasse est à moi! on me donne Filasse! Sur ce, ou bien on refermait impoli ment la porte

sur lui, ou bien on le priai tgracieuseuieiil d'entrer. Celle-ci lui otïrailun siège, car on voyait bien qu'il devait êlre faligué; celui-là lui versait à boireun verredecidre ou de piquette, attendu que le pauvre garçon avait grand chaud et sans doute grand'soif. Presque tous voulaient le faire jaser un peu longuement; mais Jean-Baptiste n'avait le temps ni de s'asseoir ni de faire la causette; on lui tendait une main amie, il la pressait vivement entre les siennes, il repoussait la chaise ou l'escabeau qu'on avait obligeamment placé devant lui, il lampail d'un trait le verre plein qui lui était offert , disait : — Merci 1 et au revoir ! — Puis il regagnait la porte, ensuite l'escalier, bientôt après la rue, afin de recommencer dans vingt maisons différentes des stations semblables à celles qu'il Tenait de faire déjà dans cinquante maisons.

Jean-Baptiste alla ainsi , ce jour-là, depuis la première lueur de l'aube jusque bien après le soleil couché , visitant toutes ses connaissances , trinquant avec tout le monde et ne

s'arrêtant nulle part. S'il eût été possible de mesurer bout à bout tous les pas qu'il 6t, et de compter verre par verre la prodigieuse quantilé de vin qu'il but, on se serait senti émerveillé en voyant combien la machine humaine peut soutenir loin et longtemps une marche forcée, et quelle est la respectable contenance du coffre d'un chrélien. Peut-être est-il bon d'ajouter que lorsque Jean-Bapliste rentra le soir chez son maître faïencier, barrasse, rompu , mais n'ayant nullement la conscience de sa fatigue, ce ne fut passeulement l'épuisement non plus que l'ivresse du bonheur qui le firent trébucher à la porte du magasin, et qui l'envoyèrent tomber lourdement dans Tarriere-boutique, latêlesur l'angle de la table où mademoiselle Filasse, restée seule à la maison , travaillait en chantante son trouseau de mariée.

D'abord la jeune fille effrayée fit un bond sur sa chaise et jeta un grand cri , mais bientôt, reconnaissant celui qui venait de lui causer une si vive émotion de terreur , elle se mit à sourire, et lui dit de sa voix toute doucette :

TROP DE BOÎSHELR. 2o

— Que c'est donc mal à vous, monsieur Jean- Baplisle, de rester si longtemps dehors et de faire peur au monde en rentrant ! grâce à votre mauvaise plaisanterie, je me suis piquée au doigt et bien fort! tenez, voyez plutôt si mon sang ne coule pas?

En effet, comme elle parlait ainsi, une gouttelette de sang, se faisant jour par la piqûre d'aiguille , tomba sur le corsage de la robe de noces.

— Allons , bien ! reprit Filasse , voilà mon caraco gâté à présent, et vous vous en inquiétez comme de votre première chemise ! cependant cela vous regarde loutaussi bien que moi; mais voyons, ajouta-elle en le secouant par le bras, regardez-moi donc! parlez-moi donc! je vous dis que je me suis piquée au sang, je vous dis que ma robe est tachée et vous restez là, et vous ne bougez pas plus de place que le clocher de la paroisse! Relevez vous Jean-Baptiste, je vous en prie, relevez-vous ! si mon père vous surprenait

dans cette posiùon-Ià il vous ferait une belle

guerre et à moi aussi! »

Filasse avait beau prier, se plaindre et même menacer de se fâcher, Jeau-Bapliste, d'ordinaire si docile avec elle , restait obstinément couché à demi sur le carreau de la chambre, comme s'il eût juré de mettre à bout la patience de son accordée. Irritée à la fin de sa persistance à demeurer dans celte ng ulière posture, mademoiselle Catherine Dumont, qu'on avait surnommée Filasse à cause de la nuance blond cendré de ses cheveux, prit le parti de repousser brusquement la tète de Jean-Baptiste qui , du coin de la table, s'en veiiait familièrement s'appuyer sur les genoux de la jeune fille.

— En vérité, monsieur, lui dit-elle d'un ton sec, je vous trouve bien hardi avec moi aujourd'hui! Vous vous oubliez à un point que je ne vous reconnais plus! Eh! bien, allez-vous vous soutenir, oui ou non? poursuivit-elle en repoussant de nouveau la tête de son fiancé, qui de plus en plus inclinait à tomber sur elle.

Cependant Filasse commençait à éprouver une certaine inquiélude qui dissipait sensiblement Tirritalion de sa digniié blessée. Elle avait toujours vu Jean-Baptiste modeste, respectueux avec elle, dans ses paroles et dans ses actions, même quand son visage animé , quand ses yeux étincelants trahissaient le plus clairement l'audace de ses pensées et I impatience de ses désirs; or ce qui se passait en ce moment était si peu en harmonie avec le caractère bien connu de cet honnête garçon, qu'elle en conçut un véritable effroi.

— Étes-vous sourd? lui cria-t-elle aux oreilles. — Point de réponse. — Eies-vous donc fou , mon ami?— Rien encore, et la tête retombait toujours! — Serait-il ivre? se demanda Filasse. Alors elle lui prit la tête à deux mains , mais elle ne put se décider à la regarder en face. — Aucune parole, aucun geste intelligent ne venant rassurer la pauvie jeune lille; elle recula sa chaise avec terreur, et s'écria : — Ah! mon Dieu ! est-ce qu'il est mort?

Ce mouvement soudain de retraite aurait pu devenir falal à Jean Baplisle ; car !a tête de l'apprenti faïencier, privée de point d'appui , et abondonnée à son propre poids , menaçait d'aller sonner lourdement sur les dalles , si Catherine Dumont, inspirée tout aussitôt par l'imminence du danger, ne se fût précipitée à genoux , et ne lui eût fait un oreiller de ses deux mains croisées.

Elle put enBn le contempler. Alors tous ses membres tremblèrent, son regard se troubla dans les larmes, sa voix s'éteignit, et Teffrayante pâleur de Jean-Baptiste , car il était horriblement pâle, se réfléchit sur le visage de Filasse : elle venait de sonder d'un coup d'œil la profonde blessure qu'il s'était faite en tombant, le front en avant, sur l'angle aigu de la table de travail. On ne saurait dire combien de temps elle resta ainsi agenouillée, soutenant, plutôt par instinct que volontairement, la tête de son fiancé, et regardant toujours; mais ne voyant plus rien. Ce qu'il y a de certain ,

TROP DE hOïSHEUH . 29

c'est que lorsque maître Dumont, après maintes courses dans la ville, rentra le soir à la maison, le blessé toujours évanoui, et sa promise encore muette de stupeur étaient tous deux dans la même attitude.

Grande fut la surprise du faïencier, de ne point voir Filasse accourir au-devant de lui , quand il fil tinter la sonnette de la petite porte, dont le bruit avertissait fidèlement de la venue des pratiques.

— Voilà une boutique bien gardée, grominela-t-il entre ses dents. Que le diable emporte les amoureux et les amourettes! quand ces imbéciles-là sont en train de se conter leurs balivernes, on pourrait dévaliser le magasin qu'ils ne s'en apercevraient pas. Là-dessus il appela Jean-Baptiste, qui avait, comme on sait, de bonnes raisons pour ne pas répondre ; il appela ensuite sa fille , et par son vrai nom de Catherine, et par le surnom de Filasse qu'on lui doimait le plus ordinairement : ce fut encore le même silence. Alors maître Dumont ne

voyant paraître personne et n'obtenant pas un mot de réponse , comnniença à se sentir tout à la fois intriguée et comme père et comme marcbaiid. Puis une supposition doublement alarmante lui passa pa r Tesprit,

— Eh ! bon Dieu , se dit-il en frémissant , pourvu qu'il ne soit pas arrivé malbeur à ma fille I pourvu surtout, reprit-il, avec un profond soupir ^ qu'on ne m'ait pas volé ma pauvre recette!

Une fois en présence de ces deux idées qui l'accablaient et le torturaient également , le brave homme éprouva une telle hésitation qu'il ne put se déterminer ni à pénétrer dans l'arrièreboutique afin de s'assurer si Filasse y était encore , ni à céder au désir curieux qui le poussait dans son comptoir pour vérifier l'état présent de sa caisse, et se convaincre qu'aucune main infidèle ne s'était glissée clandestinement parmi sa chère monnaie. Lorsque deux passions de puissance égale nous dominent en même

temps, et qu'elles se font équilibre parlait dans notre cœur , force nous est bien de rester coi entre elles deux, et d'attendre avec résignation, mais non pas sans une mortelle incertitude, que le plus léger incident vienne détruire cet équilibre et qu'il nous fasse incliner comme l'aiguille de la balance , vers le plateau qui pèse le plus. Le faible cri d'un tout jeune enfant aurait suffi pour décider l'élan de la sollicitude paternelle ; mais au lieu du vagissement d'un nouveau-né, ce fut un murmure presque indistinct qui s'éleva dans la rue : maître Dumont crut entendre crier au voleur , Tinquiélude du marchand parla plus haut que l'amour du père , et au moment où sa bonne nature l'attirait vers sa fille , il se trouva poussé dans son comptoir, que le défaut de surveillance de Filasse avait abandonné à cette sauve-garde si équivoque : la probité des passants. Quand il fut là, le faïencier , toujours combattu par le double intérêt de sa caisse et de son enfant , commença par interroger son livre de vente , mais ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à additionner le

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nombre et le prix des nrlioles qu'il nvnil !ivr<^s à ses pratiques.

— Pauvre ehère petite! disait-il, où peut-elle être?., im accident est sitôt arrivé. Puis revenant aux affaires de son commerce, il comptait, recomptait , appelait encore sa fille , attendait avec anxiété que la voix de Filasse se fît entendre, et reprenait son calcul mercantile , car à chaque pensée qu'il donnait à Tabsenle , il perdait le fil de son addition. Ensuite il dut examiner si la serrure du tiroir qui lui servait de caisse n'était point forcée, si le bois ne portait nulle part la trace d'une effraction. L'esprit rassuré sur ce point, il se mit en devoir de compter écu par écu , sou à sou le contenu du tiroir.

— C'est vraiment étrange! se disait-il encore. Filasse est ordinairement si attentive à tout ce qui se passe dans la boutique; il faut qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire; il sera survenu ici un événement; mais qu'est-ce que c'est? mon Dieu ! qu'est-ce que c'est?

— Bien ! voilà une pièce fausse ! c'est Jean- Baptiste qui aura reçu cela; je vous dis que tout va mal quand je ne suis pas à la^ maison... Pourtant Catherine n'a pas pu se perdre dans Saint-Germain , d'ailleurs pourquoi serait-elle sortie? elle n'avait affaire nulle part... on sera donc venu , on l'aura donc enlevée !

En se parlant de la sorte , il tournait et retournait dans ses doigts une pièce de vingt-quatre sous dont le poids et la couleur lui paraissaient suspects.

— Elle est fausse cette gueuse de pièce 1... reprenait-il en passant de sa première inquiétude à son second tourment; oui fausse comme un jeton ; ah ! si je savais quel est le scélérat ou la coquine qui me paie en pareille monnaie! mais c'est égal, je n'y perdrai rien, ce sera pour le compte de M. Jean-Baptiste; ça lui apprendra à veiller un peu mieux au grain quand je ne suispaslà. — 11 fit sonner la pièce d'argent qui lui répondit plomb.— Mais, sainte Vierge! s'écria-

t-il sans autre transition , qu'est-ce que Catherine a pu devenir?

Ainsi se passa Timportant examen de la recette du faïencier , examen qui du reste fut assez satisfaisant , sauf cette fausse pièce de vingt-quatre sous qui lui revint plus de dix fois dans l'esprit et sous la main. Cependant , débarrassé d'une partie de ce double poids dont son cœur avait été accablé d'abord, maître Dumont commença à respirer plus aisément , et , bien certain que sa caisse était intacte, il laissa à sa tendresse paternelle toute liberté de se produire au grand jour.

— Jusque-là , pensa-t-il en refermant son tiroir à triple tour, je n'ai pas trop à me plaindre, et si le bon Dieu à voulu permettre que du côté de ma fille le mai ne fût pas plus grand , elle n'aura qu'à bien se tenir , mademoiselle Filasse, car je la gronderai un peu ferine de ce qu'elle n'est pas là pour me répondre quand je 1 appelle ; je pourrais tout aussi bien être un chaland , et voilà la vente manquée; d'ailleurs du moment

que j'ai pu rentrer chez moi, et mettre la main sur l'argent sans être entendu de personne, je ne vois pas pourquoi le premier venu n'aurait pas pu en faire autant.

Ainsi raisonna le père Dumont, et vraiment il raisonnait juste , car eût-il fait céder le tiroir à coups de marteau pour s'emparer de la recette, eût-il mis en pièces le magasin tout entier, que le brisement du comptoir et celui des piles d'assiettes aurait été impuissant à rappeler Jean- Baptiste à la vie , et à tirer de sa stupéfiante douleur la fille du faïencier. Quelque courroux que celui-ci se fût préparé à feindre contre les mauvais gardiens du magasin, sa colère simulée dut s'évanouir devant le tableau qui s'offrit à ses regards lorsqu'il entra dans l 'arrière-boutique.

— Qu'est-ce cela? demanda -t-il en se frottant les yeux comme s'il eût voulu récuser le témoignage de sa vue. Que fais-tu à genoux, Catherine? et toi Jean-Baptiste qu'as- tu donc? 11 posa sa main sur lesjoues de sa fille, ellesétaient

froides comme la pierre ; il toucha le front du jeune blessé, ce fut la même impression de froid, de plus il y avait du sang sur le front de Tapprenti, et ce sang lui colla aux doigts.

— Là! j'étais bien sûr qu'il y avait eu un malheur ici... mais, pour DieU;, répondez-moi donc l'un ou l'autre ! Voyons, que s'est-il passé? Jean-Baptiste s'est donc battu? mais contre qui? mais pourquoi? t'aurait-on attaquée, ma fille? est-ce en te défendant qu'il a été blessé?

Le brave homme de père les interrogeait ainsi Tun et l'autre ; mais c'étaient paroles perdues ; il se préparait, et sans s'informer davantage de la douleur qui pétrifiait Tune, de la blessure que l'autre avait reçue, à porter Jean-Baptiste sur un lit, et à faire asseoir Filasse, quand un sanglot venu du plus profond du cœur de la jeune fille l'arrêta court dans ces bonnes dispositions.

— Enfin , dit-il , elle va parler !

Ce sanglot , qui lui avait causé un certain frisson, fut entendu sans doute de Jean-Baptiste, car le sentiment de Texistence sembla se réveiller

tout à coup dans ce corps privé jusque-là de mouvement. Catherine sentit son fiancé tressaillir, le cœur de la jeune fille battit avec force ; sa pâleur s'effaça sous le jeu rapide de la circulation du sang un moment suspendue ; elle leva les yeux au ciel , puis les tourna piteusement vers son père, et, recouvrant la voix, elle s'écria :

— Du secours î allez chercher du secours ! vous voyez bien qu'il n'est pas mort. Oh ! mon Dieu, non ! reprit-elle avec vivacité et passion, n'est-ce pas, Jean-Baptiste, que tu n'es pas mort?

Les yeux de l'apprenti se rouvrirent. Alors Filasse, cédant à une inspiration de folle joie , ne tint compte ni de la présence de son père , ni de la réserve imposée à toute jeune fille bien élevée; elle pressa de ses lèvres, qui frémissaient au contact, ce front humide de sang et que la vie ne réchauffait pas encore. Maître Dumont n'eut pas le courage de se fâcher de cette marque un peu vive d'intérêt que Filasse donnait à son fiancé ; seulement il fit entendre que le blessé avait sans doute plus grand besoin des soins d'un

médecin que des caresses de sa promise. Rappelée, par ce peu de paroles à sa retenue habituelle , Filasse, ou , si vous Faimez mieux , Catherine , laissa Jean-Baptiste entre les mains de maître Dumont , et s'empressa d'aller quérir le docteur qui demeurait à quelques pas de la maison du faïencier.

Revenu de son évanouissement , et placé sur une chaise par son maître , qui lui dit en l'asseyant d'une façon commode et sûre :

— Reste-là, mon garçon, et tâche de t'y maintenir jusqu'à ce que j'aie fermé à clef la porte de la boutique.

Le blessé démêla peu à peu le fil embrouillé de ses souvenirs , si bien que lorsque son futur beau-père revint près de lui pour l'aidera monter à sa mansarde et à se coucher, il fut en état de répondre à peu près aux questions de celui-ci.

— Diable ! dit le faïencier, on croirait que tu as bu plus que de raison ; car tu sens le vin que (^'est à faire frémir !

— C'est possible! répliqua Jean -Baptiste ; mais il faut me le pardonner ; c'est le bonheur!

— Avec tout cela , tu t'es fait un fier trou au front.

— Que voulez -vous, père Dumont? c'est le bonheur.

— Mais tu as manqué de te tuer.

— Oh! non, cela ne pouvait pas m'arriver; j'ai trop de bonheur pour ça aujourd'hui.

— Tu as du bonheur? cela se peut , puisque tu le dis; mais ce que je vois de plus clair, «'est que tu as aussi une fièvre de cheval, et que si je ne t'aide pas à te déshabiller, tu grelottes si fort, que tu n'en pourras jamais venir à bout.

Maître Dumont, comme un brave homme qu'il était, s'empressa de faire sauteries boutons des vêtements de son apprenti ; il lui dénoua ses chaussures et le poussa dans le lit eu lui disant :

— Soigne-toi bien , tiens-toi bien chaude-

-îO CHAPITRE I.

ment, et surtout ne va pas faviser d'être longtemps malade; car ma fille en mourrait de cha grin. A propos, reprit-il en changeant de ton, sais-tu quel est l'animal qui t'a donné une pièce de vingt-quatre sous fausse?

— Ma foi non ! répondit Jean-Bapliste.

— Cependant, poursuivit le faïencier avec un soudain mouvement de colère, ce sont de ces choses que tu devrais savoir. Allons , tâche de t'en souvenir. Que diable ! je ne veux pas perdre cet argent-là !

— Mais laissez-moi donc tranquille , dit le blessé d'une voix plus faible; voilà que je me trouve mal encore une fois !

En effet, le sang qui continuait à couler de sa blessure , Teffort qu'il avait fait pour gravir les montées jusqu'à sa mansarde, et pour se mettre au lit, venaient de provoquer un nouvel évanouissement. Par bonheur, le médecin, cédant aux chaudes instances de mademoiselle Filasse , se hâta de venir visiter le malade ; il en-

trait dans la chambre de Jean-Baptiste au moment où celui-ci venait de reperdre connaissance.

J'ai parlé plus haut d'un propos de bonne femme qui mériterait peu d'être rapporté, s'il ne venait là comme preuve à l'appui de la vérité d'un vieux proverbe que l'événement n'a que trop souvent justifié. La vieille Marie Mailo, la fruitière, avait dit le matin , en voyant passer Jean-Baptiste , comme il s'en allait par la ville annoncer à chacun son bonheur :

— Ce garçon-là est trop gai le vendredi , il sera triste dimanche.

Non-seulement le dimanche suivant, mais encore trois semaines après sa chute, Jean-Baptiste était fort triste ; il souffrait cruellement de sa blessure , et plus encore de son mariage retardé ; car le père Dumont , qui n'avait donné qu'à grand'peine son consentement à cette union, laissait percer de temps en temps le désir de reprendre sa parole.

Ainsi le proverbe avait eu encore une fois

raison. Que devons-nous en conclure? — Qu'il faut adopter aveuglément toutes les croyances superstitieuses, et se bien garder de rire le vendredi ? — Non , ce n'est pas là le conseil que la sagesse des nations nous donne ; elle a voulu seulement nous prémunir contre une confiance illimitée dans la durée du bonheur ; et en cela, n'a-t-elle pas bien raison? Qui peut répondre du surlendemain ?

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Comme uous devons craindre , avant de pousser plus loin, que Tintérét du récit ne nous entraîne bientôt de beaucoup au-delà de notre point de départ , ce qui rendrait peut-être impossible un retour vers le passé , nous allons , voyageur prudent, et à qui les fatigues d'une

longue marche sont promises, profiter de ce premier temps d'arrêt pour nous débarrasser du fardeau incommode qui menace de gêner la liberté de notre allure.

Or , par fardeau , il est bien entendu que nous voulons parler d'une explication indispensable à rinlelligence du passé, et qui trouverait difficilement place dans la suite de celte histoire. Il s'agit de dire, enfin, pourquoi ce pauvre Jean-Baptiste avait eu si grande impatience d'annoncer à tout Saint-Germain la bienheureuse nouvelle de son prochain mariage? pourquoi aussi le bonheur lui avait paru chose si lourde à porter qu'il s'était hâté d'aller l'éparpiller çà et là chez ses amis et connaissances? bref, pourquoi il avait tant bu et tant marché ce jour-là , lui , chez qui la sobriété était encore plutôt habitude que vertu ; lui , qui d'ordinaire mettait tout son plaisir, après sa journée faite , à demeurer dans l'arrière-boutique du faïencier, accoudé sur la table où Filasse travaillait de son métier de lingère. Il

serait resté là une nuit entière , heureux seulement de la contemplation où son esprit s'abîmait. Bien des soirées, qu'il compta plus lard au nombre des plus belles heures de sa vie , se sont passées ainsi : Filasse assise d'un côté de la table, Jean-Baptiste de l'autre côté, les regards fixés sur de jolis doigts roses qui piquent et poussent l'aiguille; la bouche close et redisant mentalement la chansonnette que la jeune ouvrière chante à haute voix : alors il se gardait bien de bouger de place, à moins que , par hasard, et par bonne fortune pour lui , Filasse ne vînt à lui dire :

— Jean-Baptiste, ramassez mon mouchoir ! — Jean-Baptiste, cherchez donc mon dé que je viens laisser tomber! — Jean - Baptiste , venez ici ^ allongez les bras , tendez les mains , j'ai du fil à dévider!

H fallait voir l'empressement et la vivacité de Jean-Baptiste quand il s'agissait d'obéir à de tels ordres. Comme il se baissait vite pour ramasser le mouchoir ! Comme il ne craignait pas de se

traîner à terre pour cherchei* le dé de Filasse! Comme il venait avec docilité tendre les mains à Técheveau de fil de la jolie couseuse ! Mais il ne faudrait pas trop se hâter de lui faire un mérile de tant de petits soins rendus à la fille de son maître ; Jean-Baptiste n y mettait peut-être et cette obligeance et cette bonne grâce, que parce qu il savait que son amour ne manquerait pas d'en tirer profit. S agissait -il du mouchoir tombé? il avait soin eu le ramassant de le glisser sur les genoux de Filasse , et, bien que respectueuse , sa main ne laissait pas que de s'appuyer un peu sur la robe. Etait-il question de retrouver le dé? Jean-Baptiste, qui, souvent Pavait tout d'abord aperçu sous la table, le dissimulait habilement et feignait de se donner beaucoup de peine dans sa recherche; puis il demandait pour récompense la permission de replacer lui-même le dé au doigt de mademoiselle Catherme Dumont. Mais ses bons jours, c'étaient ceux où la jeune liugère lui disait :

— Aidez-moi à dévider mon fil.

11 venait alors s'asseoir à deux pas d'elle, bien face à face, les yeux de l'un sur les yeux de l'autre , souffle à souffle , genoux contre genoux; et, quand il était ainsi, le malicieux garçon, afin de prolonjjer la séance, il s'ingéniait de son mieux à faire le maladroit ; mais il avait beau s'y prendre de façon à ce que le fil s'embrouillât dans ses mains, c'était presque toujours tricberie, sans bénéfice pour lui ; car Filasse parvenait sans peine à réparer le dommage; sinon d'un coup de coup de ciseaux elle" tranchait la difficulté : de sorte que Jean-Baptiste trouvait toujours que l'écheveau finissait trop vite.

Disons-le cependant, ce n'est guère que lorsqu'il eut atteint sa dix-neuvième année qu'il commença à se rendre bien compte des avantages attachés à son double emploi de page et de dévidoir auprès d'une charmante blonde de seize ans et quelques mois. Jusque-là ce nétait jamais sans rechigner beaucoup qu'il avaitcomplé les quarante-huit tours du fil de la lingère.

Et Dieu sait comme eu ce temps-là il se baissait lentement , et comme il retrouvait vite la bobine éjjarée ou les ciseaux qu'elle venait de laisser choir. Quel jour, à quelle occasion , fit-il la découverte d'un bonheur caché dans ce qui lui avait semblé jusqu'alors un ennui, une fatigue, bien plus : une obligation humiliante? Jean-Baptiste n'en a jamais rien su. Apprenti de maître Dumont depuis l'Age de neuf ans , condamné , tout aussitôt après son entrée dans la maison du faïencier, à obéir aux volontés despotiques de mademoiselle Filasse, il passa sans s'en apercevoir, de sa condition d'esclave très-souvent révolté, à celle de serviteur non-seulement soumis, mais encore bien heureux de sa soumission , et tout ce qui l'étonna dans cette métamorphose , ce fut d'avoir pu éprouver autrefois tant de déplaisir à recevoir des ordres qu'il eût plus tard sollicités comme autant de précieuses faveurs.

11 faut avouer aussi qu'autrefois, mademoiselle Filasse ne se mettait guère en frais d'à-

mabilité et de gentillesse pour rendre son service facile et doux à ceux que le hasard venait à placer sous sa dépendance. Fille unique, fille de maître surtout qu'elle était , et cela dans un temps où la maîtrise pouvait mener tout droit à Téchevinage , ce qui était un acheminement naturel vers la petite noblesse, i'enfant prit en si folle exagération l'importance de sa position parmi les privilégiés de la classe industrielle, qu'elle en conçut un mépris' vraiment curieux pour les gens à gages, ouvriers ou valets. Gâtée par sa mère, qui n'eut que le temps de l'aimer et de savoir que sa fille était blonde et jolie, car la pauvre femme mourutavant Tépoque où elle aurait pu suivre les développements de ce caractère naturellement dédaigneux , Filasse laissée aux soins d'un père que les intérêts de son commerce et de sa fabrique absorbaient, d'un père qui , tout bien examiné , ne demandait pas mieux , que de fermer les yeux sur un défaut qui ne lui coûtait rien qu'un peu d'indulgence, la seule dépense dont il ne fut point ménager envers sa fille et ses amisj Filasse, disons-nous, I 4

oO CHAPITRE II.

libre ainsi de suivre son caprice , et de prendre le pli qui lui allait le mieux, devait nécessairement devenir volontaire et impérieuse ; aussi fallait-il qu'on fût doué d'un trésor de patience pour souffrir avec résignation les exigences de sa tyrannie , et le ton superbe que sa vanité affectait auprès de ses inférieurs. Cette vanité avait d'abord paru un enfantillage fort amusant; on prit même plaisir à l'exciter tant que Filasse ne fut qu'une toute petite précieuse de cinq à six ans ; mais à mesure que l'enfant se faisait jeune fille et qu'elle croissait en beauté, la vanité croissait en force, si bien qu^elle en était venue jusqu'à ne pas épargner le père Dumont lui-même : témoin ce jour où le faïencier, qui ne se sentait pas d'humeur celte fois à satisfaire une fantaisie impérieusement exprimée, s'avisa de lui dire :

— Mais, au bout du compte, madame l'embarras, sais-tu bien que tu n'es déjà pas si duchesse ?

— Je suis toujours de meilleure condition que

VOUS, lui répondit Filasse en relevant avec dignité sa charmante petite tête , et en arrêtant sur maître Dumont un regard de défi.

— ^Pardieu! voilà qui est fort !

— Voilà qui est vrai ! riposta la fière demoiselle ; la preuve , c'est que votre père n'était qu'un pauvre journalier, tandis que, moi, je suis fille de maître !

L'amour-propre du simple ouvrier, devenu fabricant à force de courage au travail et de veilles prolongées, trouvait trop bien son compte à cette réplique pour que la raison du père pût s'en offenser. Tout glorieux de cet éloge indirect, maître Dumont baisa sa fille sur les deux joues , et s'écria :

— Cette morveuse-là a pris pour elle seule tout l'esprit de la famille. Ah! la gredine! comme elle m'a bien rivé mon clou!...

Le moyen qu'avec de pareils encouragements Catherine Dumont ne devînt pas une insup

m CHAPITRE II.

portable jeuue personne? Et pourtant celui qui avait le plus à souffrir de ses dédains et de ses impertinences, Jean-Baptiste, que sa qualité d'apprenti condamnait au triple emploi de valet du maître, de souffre- douleur de la fille, et de chien de garde du magasin; Jean-Baptiste, quand il n'était pas poussé à l'injustice envers Filasse, par les mauvais traitements de celle-ci , ne pouvait s'empêcher de dire avec tous ceux qui connaissaient la belle dédaigneuse :

— Eh bienl oui, c'est une mijaurée, elle fait trop sa poussière ; c'est une franche bé- >;ueulel Mais, malgré tout çà, la fierté lui va bien! Elle a une manière de se tenir droit, de tourner la tête , de vous faire de grands yeux , qui vous rend petit, tout petit, auprès d'elle. En soi-même, on sent bien qu'on a du cœur, on se dit qu'on la vaut bien, on se promet de se rebiffer : mademoiselle Filasse commande; alors, bien le bonsoir aux belles résolutions ! le courage s'en va , le cœur manque , la peur vous gagne, et l'on obéit sans oser murmurer. Cette

fille-là VOUS marcherait sur le corps , et elle est capable de le faire, sans vous dire : Excusez ! Eh bien ! elle vous marcherait sur le corps à vous écraser , qu'on dirait encore : Elle en a le droit !

Ce que nous rapportons ici en façon de monologue , Jean-Baptiste ne Tavait pas dit tout d'une haleine , mais peu à peu, avec le temps , à mesure qu'ajoutant une nouvelle épreuve à toutes celles qu'elle lui avait fait déjà subir, Catherine Dumont le mettait à même de compléter la somme d'observations indispensables à la connaissance parfaite de son caractère. Celle étude dura dix ans : aussi comme il connaissait bien la jeune fille! C'est pourquoi il se redisail si souvent, dans le commencement de la dernière année de son apprentissage :

— On me donnerait un petit écu par heure pour rester ici quand je serai libre de prendre ma volée, que je préférerais à un pareil supplice rien que dix sous à gagner par jour, et rien que du pain noir à manger dans une autre boutique !

H se disait cela , et cepeDdant le bon garçon ne pouvait se défendre d^un sentiment de regret qui venait le tourmenter à Tavance, quand il cherchait à se familiariser franchement avec son temps prochain de repos et de liberté. Il pensaitalorsà tout ce qui lui manquerait ailleurs, et comme ce lui serait un grand vide au bout de sa journée , que de ne plus avoir à récapituler en grognant les nombreuses occasions que Filasse lui fournissait quotidiennement de se plaindre, de la détester, de la maudire! Que ceci semble ou non ridicule et impossible à concilier avec notre instinct naturel de conservation et de bienélre, toujours est-il bien vrai qu'il y a des gens chez qui le malheur et les mauvais traitements prennent de telle sorte l'empire d'une accoutumance, que lorsqu'ils cessent d'être malheureux et maltraités , l'existence ne leur semble plus aussi complète; ils seraient tentés de se dire après vingt-quatre heures de répit :

— Je n'ai pas vécu aujourd'hui, car je n'ai pas soutferl î

On a donné à ces gens-là le surnom assez impoli, mais fort juste , de bêies d'habitude. Tel était précisément notre ami Jean-Baptiste Vaugrain, Tapprenti de maître Christophe Dumont, le faïencier de la rue Au Pain

Mais quand le temps fut accompli , et que la souffre-douleur de la fille du maître se trouva sans savoir ni pourquoi, ni comment, arrivé à Tépoque où tant de douloureuses épreuves devaient se changer pour lui en jouissances inneffables, bien que pour cela Filasse n'eût point échangé, elle, la rudesse de son regard contre un regard plus doux , et le dédain accoutumé de son sourire pour un sourire de bienveillance; quand ce temps fut accompli , Jean-Baptiste ne se dit plus :

— J'aimerais mieux ailleurs dix sous par jour et du pain noir , qu'un petit écu par heure et de la brioche ici !

11 ne songea même plus au jour prochain où la liberté devait lui être rendue. Il avait fini par

si bien oublier que son sort dût changer, que lorsqu'un soir maître Dumont , Tayant pris à part, lui déclara formellement que son temps d'apprentissage était expiré, et qu'il ne lui restait plus qu'à confectionner le chef-d'œuvre obligé pour entrer de plain-[)ied dans la carrière du compagnonage, Jean-Baptiste regarda son maître d'un air hébété; puis, s'étant répété tout bas ces paroles qu il ne comprenait qu'à peine, même en se les redisant, il leva les yeux au plafond, laissa tomber ses bras, et s'écria avec Taccenldela stupeur :

— Ah ! mon Dieu ! bourfjeois , comme ca passe vite dix ans ! N'est-ce pas que c'est effrayant de voir comme le temps file?

Il se trompait, notre ami, les dix ans n'avaient point passé trop vite ; seulement les douze derdières semaines s'étaient écoulées presqu'à son insu , car le bon temps de Jean-Baptiste chez le faïencier ne remontait guère plus haut que trois mois en deçà du jour fixé pour la fin de son apprentissage. Jeau-Bapliste , qui ne calculait pas

LE CHEF-D OtlOVRE. 57

avec le bonheur , ne se souvenait plus de ses chagrins passés. Tout ce qu'il savait maintenant, c'est qu'il y avait plaisir, et non pas humiliation, à suivre, le dimanche, mademoiselle Filasse, soit à la messe, soit à la promenade sur le parterre ou le long de la terrasse du château. Surtout à la suivre respectueusement, comme il le faisait, de trois pas en arrière , parce qu'alors on avait toute liberté pour admirer sa taille gracieuse, sa démarche élégante et ce mouvement de tête si nonchalant, mais qui lui allait si bien ! Ce qu'il savait encore , c'est que c'était une bonne aubaine que d'avoir à se mettre à deux genoux devant elle pour rattacher les cordons de ses souliers quand le nœud venait à se défaire . attendu qu'on pouvait alors presser sous sa main un pied si mignon, si joliment coquet, que la reine de France l'eût envié. Ce fut dans un de ces moments où il savourait en secret et avec délices les avantages de sa condition d'apprenti, que le faïencier vint lui dire :

— Jean-Baptiste, te voilà compagnon!

i6 CHAPITRE n.

Un au plus tôt, ces paroles de délivrance Teussent rendu ivre de bonheur; elles produisirent Teffet contraire ; car tout à coup il songea ses doux privilèges de valet qu^il allait perdre, et ce lut presque à contre-cœur qu'il se mit à façonner la pûte de chaux , d'alumine et de magnésie dont il devait tirer son chef-d'œuvre , cette espèce de jalon qui marquait tout à la fois, et la limite de Tapprentissage , et le point de départ de la vie libre de l'ouvrier.

Sans mauvaise intention de notre part, sans prétendre en rien faire tort à notre ami Jean-Baptiste, nous pouvons dire que, jusqu'à ce moment, son amour pour mademoiselle Fdasse n'avait pas été fort ingénieux à se manifester ; mais peut-être faut-il ajouter qu'eu sa qualité d'amour vrai et tout à fait bon enfant, il devait être rarement fécond en ressources , et le plus souvent excessivement maladroit? 11 n'est donné qu'à la galanterie, chose purement factice , et par conséquent point ou peu estimable en soi, d'avoir de ces délicatesses de langage,

(le ces ralfinements d'égards, de ces élans impétueux, parfaitemeut calculés , qui vont si bien à Timagination de certaines femmes , qu'elles s y laissent toujours beaucoup mieux prendre qu'à la passion robuste d'un cœur de bonne foi. Un amour tel que celui de Jean-Bapliste, habile à trouver en tout une occasion de bonheur , se contentait naturellement d'un presque rien. Ainsi que ces pauvres à estomac facile, qui se font un festin magnifique de toutes les miettes qu'ils ramassent , l'apprenti de maître Dumont se faisait une fête de la marque d'attention la plus légère. Un coup d'œil un peu moins fier, un — je vous remercie—à peine articulé , un mouvement de tète encourageant , surpris à la dérobée , quelque chose de tout cela , moins que cela encore , obtenu de mademoiselle Filasse, dans les jours où la superbe daignait s'humaniser , le rendait si îieureux, qu'il en perdait l'esprit, au point de se croire aimé d'elle, quand elle n'avait pas même soupçon de son amour. L'imagination de Jean-Baptiste alla si loin dans celte supposition qu'il n'était point vu avec indifférence

par la fille du laïencier , qu'il conçut l'idée audacieuse d'offrir son chef-d'œuvre à la terrible blonde. D'abord , à cette pensée , le timide éprouva un naouvement de frayeur; mais, se familiarisant peu à peu avec elle, il finit par se demander : — Pourquoi donc la fille du maître refuserait-elle l'hommage de mon respectueux attachement? — 11 n'osait pas encore dire franchement : de mon amour. Cependant, enhardi de plus en plus , non-seulement il décida , à part lui , qu'un refus était impossible ; mais il s'imagina même que l'endroit le plus apparent de la chambre à coucher de Filasse, que la plus belle place sur sa cheminée était de plein droit réservée à ce galant pot à l'eau en miniature qu'il pétrissait sous ses doigts.

Heureux ceux qui se souviennent de leur premier amour! Plus heureux encore ceux qui n'en ont point eu d'autres à oublieraprès celui-là ! car, permettez-nous ici cette légère digression : s'il est un âge où la vanité trouve sa jouissance à compter de nombreuses conquêtes, il en est un autre où le cœur est tout (glorieux de se rc-

trouver encore avec son amour d'autrefois ; et puis , ceci soit dit entre nous^ non pas comme une leçon quisera profitable, mais comme une remarque que l'on peut nous passer, qu'est-ce, après quelques années écoulées, que de nombreuses conquêtes, sinon des possessions perdues, qui, pour la plupart, ne laissent pas même après elles le re(jret de leur perte? Qu'est-ce que l'amour unique et solide que l'on garde religieusement en soi pour le cultiver sans cesse? un terrain fertile et généreux où l'homme récolte encore plus de bonheur qu'il n'a semé d'espérances.

Comme Jean-Baptiste en était à son premier, nous pourrions même dire, au risque d'empiéter sur les événements , à son dernier amour , ceux qui ont bonne mémoire des émotions délicieuses que l'on doit à une inclination naissante, comprendront facilement toute la joie qu'éprouvait le futur compagnon en travaillant à son chef-d'œuvre, maintenant que la destination de celui-ci était si bien arrêtée. Jamais argile ne fut plus coquettement tournée , cuite plus à point ,

rehaussée d'émail avec plus cl alteulion. Quand ce charmant ouvrage, on peut le qualifier ainsi , puisqu'il avait charmé son auteur bien avant que d être achevé, puisqu'il rendait maître Dumont tout orgueilleux du talent de son élève ; quand le joyau du jeune faïencier lut en état de s'exposer droit sur pied aux remarques critiques des juges naturels de l apprenti , le maître et les compagnons de la fabrique, Jean-Baptiste attacha un nœud de faveur rose à l'anse de son joli pot à Teau ; puis il acheta mie paire de sabots neufs, passa sa chemise de toile grise à col blanc, se lava les maiiis avec du sablon , ta pute daraande des pauvres gens ; il se fit le plus beau possible, enfin, comme si ce jour-là eût été un dimanche, et il alla trouver Christophe Dumont et ses ouvriers au cabaret , où ceux-ci attendaient notre ami pour le proclamer compagnon , et arroser le chef-d'œuvre à grands flots de celte revêche piquelle que foule le pressoir de Bougival ou celui des Fonds-Saint-Léger.

Il se pourrait qu'on fût lente d'accuser maître

Dunionl de contradiction avec lui-même, lorsqu'on le voit débauchant ses compagnons, bien plus! se débauchant de sa propre personne, pour aller, un jour ouvrable, et à l'heure accoutumée du travail, s'attabler dans un cabaret, alors que les intérêts du commerce devraient les retenir : lui , dans le magasin , les autres à la fabrique. Mais que ceux qui ont conservé les traditions du temps passé veuillent bien interroger leurs souvenirs, ils se rappelleront qu'en ce temps-là, un chef d'ouvriers devait être avant tout homme deson métier, et que s'il en acceptait les bénéfices et privilèges, c'était sous la condition de respecter les charges que lusage lui imposait; or l'usage, qui faisait loi alors, avec toute l'autorité d'un Cofle écrit, voulait que le jour où un maître émancipait son apprenti, il payât le vin nécessaire à l'arrosage du chef-d'œuvre dans le cabaret le plus voisin. Mais comme il n'était pas dit : — le maître fera servir du meilleur, — on se doute bien que le faïencier, fidèle à ses habitudes d'économie, demanda du bon, mais au plus bas prix possible. Quant à l'heure de l'émancipa-

lion , le maître n'avait pas non plus le droit de la choisir selon sa convenance ; c'était le jour préfixe, au premier coup de la cloche de vêpres, que Tatelier, nombreux ou non, criait en masse : Repos ! Aussitôt les métiers s'arrêtaient, les outils étaient posés sur Tétabli, l'ouvrage, au point même d'être terminé, restait en suspens , et la journée , bien qu'à peine aux deux tiers de sa course, comptait aux compagnons pour journée complète à la paie de la quinzaine. Scrupuleux observateur de l'usage, Christophe Dumont estimait trop le métier qui l'avait enrichi pour ne pas être le premier à crier : repos ! comme il était aussi le premier levé dans la maison, quand il s'agissait de venir de Saint-Germain à Paris , pour entendre à Notre-Dame la grand'messe des faïenciers, qui se disait , une fois par an, le jour de saint Éloi , patron de tous les potiers de terre et de tous les porcelainiers du royaume. Ceci expliqué , revenons à l'apprenti émancipé.

Quand le chef-d'œuvre eut été examiné sous toutes ses faces et dans toutes ses proportions ,

Jean-Baptiste reçut Taccolacle de son maître et de ses nouveaux camarades; on le fit monter sur la table , il récita lentement la longue kyrielle des droits et des devoirs de Touvrier; puis les assistants lui dirent : Compagnon tu es ! — Bon compagnon je veux être! répondit Jean-Baptiste. Ensuite il vida, haut le coude, le verre de vin, où d'abord le maître avait posé ses lèvres, et qui venait de passer de bouche en bouche , depuis le plus âgé des ouvriers de la fabrique jusqu'au héros de la fête. La cérémonie terminée, maître Dumont se retira ; car il avait accompli son devoir jusqu'au bout; et comme il ne dépendait plus que de sa générosité d'appeler une seconde fois le marchand de vin, pour lui donner l'ordre d'emplir de nouveau les deux brocs de six pintes , il crut pouvoir se dispenser d'un surcroît de dépense que l'usage n'exigeait pas impérieusement : cette journée lui coûtait déjà bien assez cher.

Jean-Baptiste n'était pas moins pressé que son maîtrede revenir au magasin; toute la nuit précé- T .s

m CHAPITUE II,

deule et pendant la matinée de ce grand jour, au plus beau même de la cérémonie, il n'avait été dominé que par un sentiment de crainte.

— Comment, se demandait-il, mademoiselle Filasse me recevra-t-elle lorsque je viendrai lui dire : Acceptez mon chef-d'œuvre? Est-elle bien ou mal disposée aujourd'hui? Aurai -je un sourire, ou ne me tournera-t-elle pas le dos?

Voilà ce qu'il se demandait encore quand maître Dumont faussa compagnie , en prétextant d'une affaire indispensable. L'incertitude , à la fin, devenant un supplice intolérable pour le jeune compagnon, il prit une résolution sondaine.

— Je reviens tout à l'heure , dit-il à ses camarades qui se trouvaient trop bien à table pour abandonner la partie aussi vite que maître Dumont.

Alors Jean-Baptiste , échappant à ceux qui voulaient le retenir, s'élança hors la salle du cabaret; mais en partant, il eut soin de s'em-

parer de ce joli pot à l'eau, pour qui tant de mauvais vin avait coulé déjà. "

En deux pas il fut dans la boutique du faïencier. Filasse était dans la pièce voisine. A l'aspect de celle qu'il venait chercher, le pauvre garçon sentit tout à coup sa poitrine se gonfler et ses paupières se baisser malgré lui. Il tourna plusieurs fois sur lui-même , revint à la porte de sortie, avança de nouveau vers T arrièreboutique, tantôt regardant du coin de l'œil Filasse , qui ne faisait nulle attention à lui , tantôt jetant un regard furtif du côté de la porte, et toujours serrant sous sa veste le chef-d'œuvre enrubanné qu'il ne voulait pas remporter , mais qu'il n'osait pas offrir.

— Pardieu ! «e dit-il après un long temps d'hésitation, qu'est-ce que je risque? Le pis qu'il puisse m'arriver, ça n'est jamais qu'un refus... Un refus me fera de la peine; mais enfin je n'en mourrai pas.

Il eiitra alors hardiment dans l'arrière-bou-

tique. Filasse releva la tête et lui dit sèchement :

— Je ne vous ai pas appelé , Jean-Baptiste. Vous n^avez que faire ici ?

— C'est vrai! mademoiselle, répliqua-t-il en balbutiant, aussi je venais... pour rien.,, ou plutôt... c'est-à-dire... parce que...

Et, sans essayer d'achever cette phrase, qu'il aurait eu trop de peine à conduire jusqu'au bout, il passa outre , et grimpa quatre à quatre les marches de Tescalier à grosse rampe de bois, qui' menait également au logement du père et de la tille , et à la mansarde où on l'avait perché.

Chemin faisant, Jean-Baptiste s'avisa d'une ruse qui devait rendre impossible le refus dont il avait peur. Trop craintif pour oser braver en face le regard et la parole de Filasse, il accueillit avec joie le moyen qui se présentait à lui de faire accepter son chef-d'œuvre sans qu'il eût pour cela à s'exposer à quelque réponse mal

LE CHEF-D'OEUVRE. 6t)

sonnante, comme en savait faire la belle dédaigneuse. La clef de Filasse était restée dans la serrure, il ouvrit la porte à bas bruit et se glissa dans la chambre, bien plutôt comme un voleur qui va dérober des bijoux, que comme un honnête garçon qui vient respectueusement, déposer une offrande dans le sanctuaire mystérieux où dort une jeune fille. Si le cœur lui battait fort, il n'est pas besoin de le dire. Il avança en retenant le bruit de sa respiration; son pied posait si légèrement sur le carreau de la chambre , et il tremblait tant , qu'un léger souffle l'eût jeté à terre. Jugez donc alors si Jean-Baptiste fut en état de résister au choc, quand il entendit, à deux pas derrière lui, la voix de cette redoutée Filasse qui lui criait :

— Ah ! ça , monsieur, que venez-vous faire chez moi?

Un malheureux^ soudain fi-appé de la foudre, ne tombe pas plus lourdement sous le coup qui vient de l'atteindre, que le timide amoureux sous l'effet de ces terrifiantes paroles.

Le charmant et fragile petit chef-d'œuvre, victime de la chute de son auteur, se trouva au même temps converti en une quantité prodigieuse de tessons qui n'avaient plus 6gure de pot à Teau.

€a jpim îr'icritur^»

— Eh bien I voilà du beau! dit Filasse; c'est quelque chose de propre que vous venez de faire chez moi! ma chambre est pleine d'ordures à présent.

— Je balaierai, mademoiselle, répliqua l'apprenti en se relevant et en cachant derrière lui

72 CHAPITRE Ul.

une main quMl n'osait pas montrer à Filasse: c'était celle qui, d'abord, avait porté à terre lorsque Jean-Baplisle, tout étourdi de la surprise que la fille du maître venait de lui causer, s'était jeté d'instinct, le bras en avant, pour amortir l'effet de la chute,

— Enfin , pourquoi êtes - vous entré chez moi? Qui vous l'a permis ? lui demanda Filasse.

— J'étais venu pour vous offrir mon chefd'œuvre, mademoiselle.

— Votre chef-d'œuvre! mais il me semble qu'il était bien plus naturel de me l'offrir tout à l'heure, dans l'arrière-boutique , quand vous êtes entré?

— Oh ! non , je ne vous l'aurais pas offert là.

— Et pourquoi donc , s'il vous plaît?

— Ah dam! c'est parce que vous y étiez! répliqua-t-il avec embarras.

— Cette belle raison ! Ne dirait-on pas que je vous fais peur?

— Mais , oui , c'est justement parce que vous me faites peur.

— Vous êtes un imbécile ! Jean-Baptiste.

— Je sais bien , mademoiselle Filasse.

— Un imbécile et un maladroit, qui plus est!

— Ob ! oui , bien maladroit ; vu que ce n'est pas tout que d'être tombé , et d'avoir cassé ce maudit pot à l'eau , il faut qu'il m'en soit resté un éclat dans la main ; car elle me fait terriblement souffrir.

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle; mais cet éclat , pourquoi ne l'ôtez-vous pas bien vite? Vous êtes dans le cas de rester estropié pour toute la vie.

— Pourquoi je ne l'ôte pas? répéta naïvement Jean-Baptiste, c'est peut-être parce que vous êtes trop sensible, mademoiselle. Je sais que

vous avez peur de voir du saug ou des blessures ; cela vous fait mal : mais si vous vouliez vous donner la peine de chercher un petit linge pour envelopper ma main , pendant ce temps-là, je verrais ce qu'il y a dedans; car... je souffre bien!., je n'en peux plus!

Filasse , qui , malgré sa fierté , avait le cœur bon, ouvrit vivement le tiroir de sa petite commode , et s'empressa de lever, à coups de ciseaux, une bande de toile sur la première chemise blanche qui lui tomba sous la main.

Jean-Baptiste profita de ce moment , où elle était occupée d'un autre côté , pour examiner sa blessure. Ainsi qu'il le supposait , un éclat de faïence aigu et tranchant avait pénétré dans la chair; il le retira courageusement, étancha le sang avec le revers de sa veste ; puis , comme il ne pouvait pas se panser tout seul, il pria Filasse de lui envelopper la main ; mais il eut bien soin de ne la lui présenter que du côté opposé à la blessure ; cela, on le comprend, par un sentiment de délicatesse pour la sensibilité de la jeune fille.

LA PIECE D'ECRIÏURE. 75

Tout en arrangeant la main blessée , Filasse murmurait ;

— Il était peut-être très-joli ce pot à l'eau? d'ailleurs, c'était à moi qu'il revenait de droit : c'est toujours à la maîtresse de la maison que les apprentis doivent l'hommage de leurs chefsd'œuvre.

— Ainsi vous auriez donc bien reçu le mien? demanda timidement Jean-Baptiste.

— Pourquoi pas?

— Eh bien ! alors je ne regrette plus rien ; il me suffit de savoir que cela pouvait vous faire plaisir.

— Mais ce n'est pas une consolation pour moi. Et puis vous voilà blessé ; et peut-être bien dangereusement encore!

— Oh 1 ça n'est que de la main gauche, heureusement, reprit le jeune faïencier, qui en tout accident cherchait toujours un bon côté , ce qui

l'amenait à rencontrer fort souvent une coni'

pensalion plus que satisfaisante.

— Voyez donc, disait Filasse, comme c'est désagréable ! moi qui dès le malin avais fait exprès une place sur ma commode, pour mettre votre chef-d'œuvre; il est dans un joli état, à présent!

—Une place ! répéta Jean-Baptiste, comment! vous aviez eu la bonté de penser à moi?

— A vous? dit fièrement et d'un ton de reproche la fille du maître.

— Non , pas à moi, s'empressa de répondre l'apprenti, mais à mon pot à l'eau. Ah! voilà une parole, voyez-vous, qui vaut du baume, du bon baume sur ma blessure ! Eh bien ! attendez que je guérisse , ce qui ne sera pas long , et je vous en ferai un autre pot à l'eau , et bien plus mignon et bien mieux tourné que celui-là. Ça n'était que de la camelotte à côté de ce que je vous promets.

— Je VOUS prie, Jean-Baptiste, défaire attention à ce que vous dites , repartit mademoiselle Filasse d'un ton hautain; j'avais le droit d'exiger le chef-d'œuvre de l'apprenti de mon père , mais je ne reçois pas de cadeaux des ouvriers de la fabrique; quand on fait quelque chose pour moi , je le paie , et tout est dit !

Honteux, peiné de cette réplique, à laquelle il était loin de s'attendre , Jean-Baptiste se mordit les lèvres, baissa la tète et rougit; pour un peu il aurait pleuré; mais c'était bien assez pour un jour d'avoir été audacieux , il ne voulut pas s'exposer à paraître ridicule. En ce moment, Catherine Dumont fixait la dernière épingle, sur la bande de toile dont elle venait d'envelopper la main du blessé.

— Je vous ai piqué , je crois? dit-elle.

— Un peu ! reprit-il , mais ce n'est pas votre faute , j'ai fait malgré moi un mouvement que vous ne pouviez pas prévoir.

•— Et maintenant, qui de nous deux va ramas-

ser lous ces débris? continua iroidement Filasse , repoussant du pied les fragments épars du pot à l'eau.

— Ce sera moi , si vous le permettez , dit tristement Jean-Baptiste, et, un à un, il ramassa les morceaux de faïence.

Quel crève-cœur ce fut pour lui, qui était entré dans cette chambre avec tant d'émotion , que d'en ressortir emportant brisé le chef-d'œuvres sur lequel reposait sa plus douce espérance! Quelle destinée malheureuse aussi pour ce galant joujou, que de se voir jeté au coin de la borne, alors que mademoiselle Filasse lui avait elle-même préparé une place sur sa commode. Jean-Baptiste, quand il eut ou plutôt quand il crut avoir recueilli jusqu'au dernier débris, s'achemina à pas lents du côté de la porte; mais comme s'il n'eût pas dû sortir de chez la fille de sou maître avant d'avoir obtenu d'elle un mot de consolation, il s'arrêta à moitié du palier, et, lançant un dernier regard sur Catherine Dumont :

— Est-ce que vous ne me rappelez pas , mademoiselle?

— Moi? Pourquoi cela"^

— Je ne sais pas! dit-il ingénument.

— Au fait, si, revenez Jeail-Baptiste.

Il revint bien vite près d'elle.

— Voyez donc, lui dit Filasse en lui indiquant du doigt un coin de la chambre , voyez donc, vous oubliez de ramasser...

C'était Tanse du pot à Teau! cette anse si fluette, si gracieusement arrondie, qui avait sauté jusque-là, emportant avec elle le nœud de faveur rose. Jean-Baptiste se baissa de nouveau, et se préparait à mettre ce dernier fragment dans le même pan de veste que les autres débris , quand Filasse , qui le regardait faire du coin de l'œil , et qui ne pouvait s'empêcher de sourire en voyant la mine penaude du pauvre garçon, lui dit :

— Maintenant, Jean-Baptiste, comme il ne faut pns que je perde mon droit, et que vous

80 CHAPITRE TTI.

ayez perdu votre temps, je vous permets de m'offrir cette anse , que je conserverai comme un souvenir...

— De ma bonne intention! s'écria l'apprenti étourdi de tant de bonheur.

— Oui, de votre bonne intention, et surtout de votre maladresse, ajouta Filasse en reprenant ce ton de grande demoiselle cju'élle avait bien voulu oublier pour un moment.

Qu'importe! elle pouvait tout se permettre maintenant avec Jean - Baptiste ; la consolante parole qu'il n'osait plus espérer, bien qu'il l'eût pour ainsi dire pressentie, cette consolante parole était dite ; le dédain ne le blessait plus ; on l'eût frappé qu'il n'aurait pas senti les coups; les larmes lui Vinrent aux yeux, et , celte fois , il n'essaya pas de les retenir.

— C'est de votr« main que vous souffrez? lui demanda Filasse en le voyant pleurer.

— Ma niaiu? Ah ! bien oui ! je n'y pense plus! et il descendit en chantant ce refrain de la fabrique ;

lA PJEOK DECHITLRK. 8l

tVïavgot ! Margot aime qui l'aime

Et tu verras qu'cVst l)on tout d'mème.

Quand il fut en bas, 1 Iieuieux Jeaii-Baptisie cessa de chanter; car ayant regard*' sa main qui lui pesait beaucoup pins que d'ordinaire, il fut effrayé de la voir si prodigieusement enflée.

— Je gagerais, dit-il, qu'il y a encore quelques éclats de faïence là-dedans ; j'irai demander cela demain matin, au chirurgien de l'hôpilal.

Vous dire, maintenant ce qu'il fit le reste de ce jour-là , il Ta lui même oublié. Retournat-il au cabaret où les compagnons de la fabrique vidaient les brocs en l'attendant? alla-t-il se plaindre à maître Dumont de la souffrance qu'il endurait? Il se peut que le jeune faïencier ait fait l'un etfautre; mais de tout cela, ce qui lui resta de plus clair i^ns la mémoire, ce sont les dernières paroles que mademoiselle Filasse lui adressa, quand il prit son chandelier de bois pour remonter le soir à sa mansarde :

Hi CHAPITKE m.

— Vous souffrez, Jeaii-Baplisle, lui dit-elle avec un air d'intérêt si doux et si vrai tout à la fois, que si le contentement avait suffi pour fermer sa blessure , il se serait trouvé et sur-lechamp complètement guéri.

— C'est vrai que je ne souffre pas mal , mademoiselle, répondit-il , en s'efforçant de sourire, mais je suis un peu douillet, et peut-être qu'un autre à ma place ne ferait pas attention à si peu de chose ; car . au fait, ça u'est sans doute rien du tout?

Une douleur lancinante , qui le fit pâlir et sourciller malgré lui , démentit le ton indifférent de ses paroles.

— Je vous dis, répéta Filasse, que vous vous êtes fait beaucoup de mal, je le vois bien à l'enflure de votre main.'

— Vous avez la bonté de vous en apercevoir?

—11 faudraitêtre aveugle pour ne pas voir ça; aussi , Jean-Baptiste , je vous en prie , faites y

attention , prenez tous les soins qu'il faudra de votre main ; car c'est à peu près moi qui suis la cause de ce malheureux accident.

— Mademoiselle veut rire , sans doute?

— Rire du mal que vous vous êtes fait ? Vous me croyez donc bien mauvais cœur ?

— Ah ! je ne dis pas cela, bien au contraire l mais c'est que vous ne m'avez pas habitué à vous voir me porter tant d'intérêt. . .

— Je m'intéresse à tous ceux qui souffrent , souvenez-vous de cela, reprit vivement Filasse, je crois votre blessure très-grave, et si elle devait être encore plus que je me l'imagine , je ne m'en consolerais jamais.

Après ces quelques mots, ils se séparèrent ; Filasse en lui recommandaut de nouveau de ne rien négliger pour sa guérison ; Jean-Baptiste en remerciant le ciel d'une chute qui lui valait de semblables consolations.

Il ne put clore l'œil de toute la nuit , et bien

qu'il lui fut impossible de se dissimuler les dou-» leurs atroces qui le tenaient éveillé, telle était la joie du pauvre garçon , après sa conversation avec la fille de son maître, qu'il se demandait en se tournant et se retournant sur son grabat, qui des deux, ou de la fièvre du bonheur, ou de celle de sa blessure, lui causait celte soif ardente et cette insupportable chaleur dont il souffrait durant sa longue insomnie?

Jean-Baptiste avait supposé juste , lorsque la veille il interrompit son refrain de Tatelier, pour se dire en regardant sa main enflée :

— Je gagerais qu'il y a encore quelques éclats de faïence là-dedans.

11 alla de grand matin à la visite du chirurgien de rhôpital. Celui-ci trouva la main du jeune compagnon en si dangereux état , qu'au risque de lui faire grand mal, il voulut nettoyer la plaie à l'instant même, mais il ne parvint à extirper la dernière des sept ou huit aiguilles de terre vitrifiée, qu'après avoir à plusieurs fois

LA PIÈCE D'ÉCIUTURE. 85

labouré la blessure avec le bistouri. Ce fut une cruelle opération à subir ; mais l'apprenli de maîlre Dumont ne faiblit pas un moment, et comme au plus poignant de la douleur le savant praticien lui disait :

— Jure, mon garçon, jure! cela donne du cœur à souffrir.

Le patient, qui sentait bien en lui-même qu'un cri Tencouragerait à subir de nouveau l'angoisse , et qu'il lui redonnerait des forces , s'écria :

— Ah! mademoiselle Filasse, que ça fait de mal!

Telle fut la seule expression de douleur qui lui vint du cœur aux lèvres; puis le dernier éclat de faïence, adroitement chassé par l'instrument du chirurgien , sauta hors de la plaie. Jcan-Baplisie , avec sa main bien pansée , Foigneusement enveloppée , revint chez maître Dumont. Quelqu'un l'attendait sur la porte de la boutique; ce quelqu'un-là, c'était mademoiselle Filasse :

j^6 CHAPITRE m.

— Eh bien? lui cria-t-elle, du plus loin qu'elle put se faire entendre. Il s'arrêta court, osant à peine croire à ce qu'il voyait ; niais la voix de la jeune fille étant venue une seconde fois retentir à ses oreilles , notre ami se rendit à ce puissant témoignage de l'intérêt qu'il avait su inspirer à la belle dédaigneuse ; alors il éleva sa main blessée en signe de victoire, et répondit à toute force de poumons :

— Merci ! merci ! mademoiselle Filasse ; ça va très-bien , je suis guéri î

— 11 est guéri ! répéta Filasse en se tournant vers maître Dumont, qui était à deux pas de sa fille , occupé à ranger ses piles de vaisselle.

— Tant mieux! mon garçon , reprit celui-ci à Jean-Baptiste quand il le vit entrer tout essoufflé dans la boutique ; car, pour répondre de moins loin à celle qui l'attendait avec inquiétude sur la porte, le blessé s'était mis à allonger le pas militairement. Je suis très-content pour toi, pour nous tous, de ta prompte guérison , attendu que tu vas pouvoir travailler à présent.

LA PIÈCE D'ÉCRITURE. fëT

— Oh ! pas tout de suite , bourgeois 1

— C'est entendu , il te faut bien donner à ta main le temps de se désenfler; mais dans deux ou trois jours...

— Dans deux ou trois jours? répéta Jean- Baptiste , c'est deux ou trois mois que vous voulez dire! car le chirurgien m'a bien défendu de travailler plus tôt que cela.

— Ah diable! murmura maître Dumont, et qu'est-ce que tu comptes faire durant ces trois mois-là ?

— Mais il ne fera rien I dit vivement Filasse.

— Je comprends bien , répéta le faïencier ; mais encore faut-il qu'il vive, ce pauvre garçon, et comme il n'a pas de parents assez riches pour le nourrir, vu qu'un grand gaillard do cet âgelà , ça mange ferme ! . . .

— Dieu merci , répliqua naïvement Jean- Baptiste, je ne serai pas à charge à ma famille; je suis trop bien ici pour aller demander à

d'autres ce que vous ne me refuserez pas : la

table et le coucher !

— Sans doute! sans doute 1 balbutia maître Dumont en faisant une assez laide grimace. Après quoi, sans dire un mot de plus, il prit son chapeau , et se dirigea du côié de Thôpilal , afin d'aller solliciter un lit pour son élève.

Mais l'hôpital de Saint-Germain, en ce tempslà surtout , ne comptait pas un grand nombre de lits. Aussi n'était-ce que, forcée par la gravité de l'état d'un pauvre malade , que sœur Thérèse , la supérieure , consentait à admettre celui-ci au nombre de ses pensionnaires. Aussi, quand maître Dumont, qui connaissait de longue main l'hospitalière, lui eut exposé le motif de sa visite :

~ Mais ce serait une honte pour un bon chrétien comme vous l'êtes, mon frère, lui dit-elle^ que d'envoyer ici un jeune homme qui a été blessé à votre service ; l'hôpital n'est pas riche , vous le savez ; nous n'avons pas beaucoup de lits

etles'pauvressontnombreux.Cen'estpasvousqui voudriez priver un lualheureux de sa dernière ressource, et lui enlever le lit et le pain de la maison pour en faire profiter votre apprenti ! Il doit être d'ailleurs beaucoup mieux chez vous que partout autre part; gardez-le , mou frère ! La charité est aussi uneprièrequiplaitau Seigneur, et, quelque chose que la convalescence de Jean- Baptiste doive vous coûter, vous savez aussi bien que moi que la miséricorde divine vous le rendra au centuple.

Ce mode de placement , cette façon chréliemie de faire valoir son argent, n'entrait pas absolument dans les combinaisons financières de maître Dumont ; cependant il n'osa point insister auprès de sœur Sainte-Thérèse , attendu qu'il ne dépendait que de celle-ci de lui faire perdre la fourniture de la maison de charité , et il ia comptait au nombre de ses meilleures pratiques. L'intérêt du commerce venant en aide à son humanilé , le faïencier se résigna ; mais intérieurement , il ne put s'empêcher de maudire ce chef-d'œuvre

brisé qui devait le priver pendant trois mois de deux bons bras à la fabrique , en même temps que la table du ménage se trouvait surcbargée d'un troisième couvert.

Jean-Baptiste s'était flatté trop tôt d'avoir adouci rbumeur réfractaire de mademoiselle Filasse ; quand le premier moment de sensibilité fut passé, et qu'elle eut pris l'habitude de le voir souffrir, la fière demoiselle redevint pour lui ce qu'elle était autrefois : de sorte que, brutalisé par le père , qui n'était pas toujours maître de la sourde colère qu'il sentait gronder en lui à chaque fois que Jean-Baptiste venait se mettre à table, humilié par Filasse, qui ne lui parlait plus que d'un ton impérieux de commandement, il ne voulut pas attendre le temps fixé pour sa guérison avant de faire œuvre de ses doigts.

Le lundi de la quatrième semaine après son accident, Jean-Baptisle , au lieu de descendre à la boutique, alla droit à l'atelier; ilôta sa veste et se mit courageusement à travailler, comme si

jamais éclat de faïence ne lui fût entré dans la main. L'heure du déjeuner ayant sonné, et maître Dumont ne voyant pas paraître son apprenti, dit à Filasse :

— Puisque le coquin, — c'est ainsi qu'il nommait Jean-Baptiste depuis qu'il le nourrissait à rien faire; — puisque le coquin trouve bon de dormir la grasse matinée, du diable si je veux qu'on remette une seconde fois la table pour lui I il déjeunera par cœur aujourd'hui! D'ailleurs, ajouta-t-il , ceci est encore pour son bien; car je soupçonne fort que ce qui l'empêche de guérir, c'est le trop de nourriture qu il prend. Quelques jours d'une diète sévère feront mieux que tous les onguents sur sa blessure. Ainsi, voilà qui est bien entendu ; à partir d'aujourd'hui , nous supprimerons le déjeuner.

Après avoir dit, le faïencier se mit plus gaiement à table; quant à Filasse, elle ne fit aucune observation contre le nouveau régime auquel son père voulait soumettre un convalescent de si bon appétit. Loin de blâmer la résolution

que l'esprit d'économie venait de dicter à maître

Dumont , elle répondit froidement :

— Ce sera comme vous voudrez !

Mais en même temps la dissimulée eut soin de mettre en réserve, dans le coin le moins apparent du buffet, un respectable morceau de pain et une large tranche de lard , ce qui la laissa sans inquiétude sur les dangers d^une abstinence trop prolongée pour notre ami Jean- Baptiste.

Et pendant que ceci se passait dans la salle basse du magasin , il y avait conseil d'ouvriers dans la fabrique ; les compagnons se concertaient entre eux, pour savoir que' était celui de tous les camarades du blessé qui se sentirait capable de prendre hardtment la paiole devant maître Dumont en faveur du jeune faïencier ; car il avait grandement besoin que quelqu'un le défendît conire le mauvais vouloir du bourgeois. Knfin , après une longue délibération, le plus hardi, sinon le plus éloquent de la fabrique, voyant que le cas était urgent , et d'ailleurs s'é-

Ik PIECE D'ÉCRITURE 95

layant d un droit de parentale et d^aiiciens privilèges de camaraderie, ula son tablier de travail, rabattit ses manches de chemise qui étaient relevées jusqu'aux coudes, et se rendit tout droit à Tarrière-boutique , dont cependant les règlements de la maison lui interdisaient Tentrée.

— Salut, cousin et la compagnie, dit-il en mettant respectueusement la main au bonnet.

— Eh ! que viens-tu faire ici , Mathieu Libois? lui demanda le faïencier tout surpris de sa visite.

— Excusez si je vous dérange , cousin Christophe ; mais ça ne fait rien , il faut que je vous parle, et à cœur ouvert encore.

•— Mathieu Libois devrait savoir, interrompit Filasse, mais sans daigner lui adresser la parole en face, que c'est le jour de la paie seulement qu'on reçoit les réclamations des ouvriers.

— Très-bien ! petite cousine , repartit le vieux compagnon; mais comme la chose presse, il

n'y a pas de règlements qui tienne. Ainsi donc, cousin , c'est pour vous dire que les autres compagnons de la fabrique sont des clampins qui n'osent pas remuer la langue devant vous ; mais, moi, comme je sais bien que vous ne mangez personne, je prends la liberté de vous avouer franchement que ce que vous avez fait n'est pas beau, et que pour un homme qui va à confesse lous les mois , et qui communie quatre fois par an , si vous avez de la religion et de l'argent, tant mieux pour vous ; mais , entre nous , vous manquez de ça ! Et il se frappa rudement sur sa poitrine.

— Que signifie cela? s'écria Filasse avec ce ton de princesse que nous lui connaissons maintenant.

— Oui, de quoi s'agit-il? ajouta Christophe Dumont, en jetant sa serviette sur la table dans un mouvement de colère , veux-tu bien filer à l'atelier, monsieur le beau parleur ! ou sinon; tout mon cousin que lu es , on te réglera ton compte. Qu'est-ce que c'est donc que ça , que

LA PIÈCE D'ÉGRITURE. 9S

de me voler le temps que tu me dois , et pour m'iDJurier encore?

— Je ne suis pas un beau parleur, reprit tranquillement le compagnon, mais je sais m'expliquer tout comme un autre quand Toccasioû l'exige. Quanta votre temps volé, cousin, vous me paierez une heure de moins , si vous le voulez ; mais celte heure-là je l'emploierai à ma fantaisie, et pour l'instant, elle me pousse à vous déclarer que vous êtes un mauvais maître.

— Pour toi, Mathieu Libois ! Pour toi, que je me plais à vanter comme le meilleur ouvrier de ma fabrique !

— Et non pas pour moi ; vous savez bien que ça ne pourrait prendre entre nous , qui avons été apprentis ensemble; car si vous êtes maître Dumont pour les autres , vous ne serez jamais que le cousin Christophe pour moi. Assez causé là-dessus !

— Alors de quoi se plaint-il;, cet animal-là? dit le faïencier.

96 CHAPITRE m.

— Je nie plains de votre inhumanité à Végard d'un brave et Iionnôle garçon, de ce pauvre Jean-Baptiste, enfin! Il s'est blessé , c'est une bêtise, j'en conviens; mais depuis dix ans qu'il travaille pour vous, et qu'il travaille dur, on peut le dire, il me semble qu'il vous a assez gagné d'argent pour que vous ne lui reprochiez pas son pain , parce qu'il se trouve avoir besoin de repos pendant deux ou trois misérables mois !

— Qu'est-ce que tu viens me chanter avec ton coquin de Jean-Baptiste ? Est-ce qu'il ne dort pas comme un porc, encore à présent? Faut-il que ma fille aille écouter à sa porte afin de savoir si monseigneur est en disposition de descendre déjeuner?

— En effet , ce serait peut-être à moi d'aller chercher monsieur, et de lui dire : On n'attend plus que vous, votre déjeuner est servi! répliqua dédaigneusement la fille du maître.

— Petite cousine , dit Mathieu Libois, ce n'est pas beau sans doute à monsieur votre père d'être dur au pauvre monde ; mais on peut en-

LA PIÈCE DECRITLRE. W

cofe iui passer cela à lui, qui a été élevé rudement comme nous ; tandis que vous, qui n'avez jamais eu rien à faire, qu'à apprendre à être bonne , cela ne vous va pas du tout , de vous moquer d'un pauvre diable , qui dans ce moment-ci souffre comme un enragé !

— El de quoi le coquin souffre-t-il? n'en a-ton pas soin ni plus ni moins que s'il était l'enfant de la maison? et n'ai-je pas farit recarder son matelas pour qu'il eût un lit meilleur? Je lui conseille de se plaindre!

— Il se plaint pourtant, car sa blessure s'est rouverte !

— Vraiment 1 s'écria Filasse avec inquiétude.

— Ah ça , à quoi faire a-t-il rouvert sa blessure ?

— A quoi faire? à travailler donc ! car il était dans l'atelier avant le jour.

— Comment? ce matin !

»8 CHAPITRE m.

— Oui , ce matin même, cousin Christophe ; et quand tout à Theure nous avons essayé de lui faire quitter la besogne , il n'a voulu écouter personne , il s'est obstijié à piocher comme un pauvre chien ! et tout cela, pour que vous cessiez de regarder de si près au pain qu'il mange !

— En vérité ! dit maître Dumont, je savais bien que c était un bonuêle garçon. Dis-lui qu'il vienne , dis-lui que son déjeuner est là , et que puisqu'il peut travailler à présent...

— Eh ! justement, c'est qu'il ne le peut pas ! continua Mathieu Libois. II a forcé nature , ce jeune homme! le mal s'est empiré ; aussi nous sommes résolus à le nourrir, nous autres simples ouvriers , plutôt que de le laisser continuer à se tuer au travail.

— Voilà un beau traitîs 'écria maître Dumont, je reconnais là les compagnons faïenciers.

— Oui, nous qui sommes pauvres, nous qui sommes chargés de famille, et qui gagnons si

peu, que c'est à peine, si la paie peut fournir à nos besoins, ajouta l'ouvrier, nous partagerons nos croûtes avec lui, si décidément vous avez le cœur de le laisser à notre charge ; car pour le voir plus longtemps souffrir, comme il a souffert ce matin, d'un travail forcé, nous ne le voulons pas ! non, sacredieu ! nous le voulons pas I

Mathieu Libois accompagna ces paroles d'un violent coup de poing frappé sur la table. Le maître garda le silence. Quant à mademoiselle Filasse, elle leva un œil meilleur sur l'ancien camarade d'apprentissage de son père.

— Jean-Baptiste^ dit-elle, n'est qu'uo petit sot ; il aurait dû savoir que personne ici ne l'oblige à faire plus que ses forces ne lui permettent. Les ouvriers de la fabrique, et vous tout le premier, cousin Libois, vous n'ignorez pas que mon père est aussi le père de tous ses compagUons. Aussi ne souffrira-t-il pas que de pauvres gens se gênent, quand il est assez riche , lui, pour supporter , sans s'en apercevoir à peine , le torî que

tOO CHAPITRE III.

peutiui faire la maladie de Jeau-Baptiste. Ainsi dites-lui bien que nous lui ordonnons de ne plus la mettre main à Touvrage, avant qu'il soit parfaitement guéri , dites-lui, enfin, que son maître lui sait trop bon gré de cette marque de bonne volonté, pour qu'à Tavenir il ait à craindre le moindre reproche de notre part.

Sans approuver positivement ce que venait de dire sa fille, maître Dumont ne crut pas devoir démentir la bonne opinion qu'elle essayait de donner de sa générosité; il finit même par accepter avec assez de résignation ce rôle de bienfaiteur, qui n'allait pas très-naturellement à son caractère.

— Ma loi, petite cousine, dit franchement Mathieu Libois, jevousavouequeje suistoutsurpris de vous entendre parler de la sorte, et qu'on a bien raison de dire quil faut vivre avec les gens pour les connaître; car si j'attendais une bonne parole en faveur de Jean-Baptiste, ce n'est certes pas de votre part; mais j'ai eu tort... je vous ai mal jugée , et, vrai Dieu ! il n'est

pas malheureux pour vous que je me sois trompé.

— Que veut-il dire? reprit fièrement la dédaifjneuse, en regardant son père.

— Vous n'avez pas besoin de vous adresser au bourgeois ; si vous trouvez que ce que je vous dis n'esl pas assez clair, je peux m'expliquer sans le secours d'un autre : j'ai voulu dire, mademoiselle la bourgeoise, qu'on ne vous croit pas ce que vous êtes parmi les compagnons, et que si vous étiez ce qu on vous croit, ça vous préparerait de mauvais moments pour Tavenir. Entre ouvriers, voyez-vous, les gens se \'aleut ; s'il y en a un qui est assez riche pour payer la journée des autres , les autres font de l'ouvrage pour l'argent qu'ils reçoivent, si bien qu'à la fin tout le monde est quitte. Et voilà d'où vient que personne n'a le droit de molester personne.

— Enfin, à quoi veul-il aboutir? demanda maître Dumont , impatienté de la loquacité de son ancien camarade d'apprentissage.

402 Gti4PÏTR^ lil.

— A vous dire, cousii), que je reconnais eh vous mon Christophe du temps passé j à vous dire encore que si votre fille , mademoiselle Catherine, ici présente , a des petites manières qui empêchent le cœur de l'ouvrier de venir à elle en droite ligne de bonne amitié : c'est un malheur; mais ça ne fait de rien quant à ses qualités, et qu'elle en al et qui sont solides, à ce que je vois! et que c'est une bonne enfant tout d'même! et que je le dirai! oui, nom d'un chien ! je le dirai à tous ceux qui voudront Teçtendre ! . . .

Il sortit après cette chaude péroraison. Au bout de quelques secondes, Jean - Baptiste , amené de force, pour ainsi dire, à la table du maître par son ami Mathieu Libois , qui avait voulu le réinstaller dans Tarrière-boutique recevait les reproches de Filasse.

— Est-ce qu'il y a du bon sens , lui disait elle, de se mettre la main dans yn pareil état? Vous avez fait de la belle besogne , n'est-ce pas?

LA PIÈGE D'ÉGRITURE. 108

Et voilà que maintenant vous ne pouvez plus seulement couper votre pain.

— J'ai eu tort, répondait Jean-Baptiste en adressant à la jolie grondeuse un regard tout empreint de reconnaissance; car il y avait dans ses reproches quelque chose de bien plus doux que tous les éloges qu'elle aurait pu donner à son courage.

— Eh oui I tu as eu tort , continua maître Dumont, non pas de travailler, mon garçon; je suis bien loin de vouloir t'en empêcher, mais il fallait commencer par y aller avec prudence; tu pouvais ne faire qu'un peu d'ouvrage aujourd'hui, seulement pour te remettre la main ; un autre jour tu en aurais fait davantage, el ainsi de suite, de jour en jour; si bien que, la semaine prochaine , tu te serais trouvé en état d'employer Ion temps comme un bon et loyal ouvrier, Rjjialement , ta guérison ne serait pas retardée, comme elle Testa présent; mais au lieu de ça , tu as pris la mouche on ne sait pourquoi , et tu es cause que ce chenapan de

^04 CHAPITRE IIL

Mathieu Libois vient de nie perdre une grande

heure en belles paroles. Voilà un fier zèle ,

n'est-ce pas? ça nous rapporte beaucoup, à toi et à moi !

— C'est que j'avais tant à cœur, maître, de vous prouver que je ne suis pas un paresseux.

— On sait bien que vous avez du courage, grand Nicodème! reprit encore Filasse. Et, tout en lui reprochant cet excès de bonne volonté, elle le servait à pleine assiette, et elle lui coupait une à une toutes ses bouchées.

11 y eut donc ce jour-là tranche réconciliation. Jean - Baptiste promit de guérir le plus tôt possible ; Filasse prit l'engagement de surveiller le trop courageux apprenti; maître Dumont, soupirant tout bas, s'engagea à ne plus montrer de mauvaise humeur à table, même quand le convalescent redemanderait du pain pour la troisième fois.

Nous ne suivrons pas jour par jour les pro grès assez lents de cette guérison ; car ce n'est

qu'après plusieurs mois de repos qu'elle fut réellement complète. Durant cette longue convalescence , Jean-Baptiste n'eut j)as trop à se plaindre des accès de brusquerie de son maître , et des mouvements de fierté de mademoiselle Filasse.

Si une familiarité sans réserve ne s'établit pas absolument entre Tapprenli ot la fille du faïencier , du moins celle-ci parut s'humaniser de temps en temps, et même à la tîu, elle consentit à descendre du haut de sa dignité de bourgeoise, pour donner des leçons de lecture , d'écriture et de calcul à l'ignorant Jean-Bapliste, qui ne demandait pas mieux que d'utiliser son temps.

Imaginez, si vous le pouvez, quelle fut la joie du pauvre garçon le premierjour où Filasse lui ordonna de venir s'asseoir tout auprès d'elle, et d'étudier l'alphabet sous ses yeux. L'écolier se montra si attentif, qu'en quelques semaines il sut lire, non pas très-couramment et sans épe- 1er beaucoup encore , mais au moins assez bien

pour suivre, sur son petit Paroissien, la messe que Catlierine Dumont lisait tous les matins avant de prendre son premier repas. Puis arriva l'époque fortunée où elle devait enseigner à notre ami à tracer des lettres sur le papier. La main de Filasse guidait celle de Jean-Baptiste, qui, dans ces moments-là , tremblait si fort que Pinstitutrice, peu patiente de son naturel, se fâchant tout de bon de lui voir tenir la plume avec tant de gaucherie, lui donnait de sa règle sur les doigts, ou bien elle lui arrachait le cahier des mains et le lui jetait tout chiffonné au visage. De toutcela, Jean-Baptiste ne sentait rien autre chose que le bonheur d'être chaque jour eu rapport avec la fille de son maître , et de l'occuper souvent de lui. i^nfin , le ternie de la convalescence arriva : ce devait être aussi celui des leçons, dont il avait doublement profilé , et comme écolier , et comme amoureux.

Filasse ne laissait pas que d'être un peu fière de son élève; aussi voulut-elle que maître Dumont fût mis à même d'apprécier les nouveaux

LA PIÈCE D'tlGRITURE. 40T

talents que Jean-Baptiste lui devait. Alors elle ordonna, et fort impérieusement, au jeune compagnon de s'appliquer à faire une pièce d'écriture, qui devait être tout à la fois et de sa plus belle exécution, et de son meilleur style. Elle lui laissa toute liberté sur le choix du sujet. Jean -Baptiste aurajt bien mieux aimé écrire sous la dictée de son institutrice; mais à cela Filasse lui répondit :

— Vous devez avoir quelque chose à dire à mon père. Voyons si, à vous seul, vous aurez assez d'esprit pour vous faire comprendre!

Elle accompagna ces paroles d'un si charnaant sourire, que le pauvre garçon, croyant avoir deviné certaine intention cachée que la jeune blonde ne pouvait lui exprioier d'une façon plus directe , rougit , pâlit , balbutia ; puis il monta chez lui , tailla sa plume et se mit bravement à écrire.

Huit jours se passèrent. Durant ces huit jours-là, Jean-Baptiste , qui avait repris sa place

d'ouvrier à la fabrique , ne parla pas de la pièce d'écriture , ce qui intriguait singulièrement mademoiselle Filasse; car elle ne savait à quoi attribuer l'apparente désobéissance de son élève. Enfin , un beau matin , que la jeune fdle n'était pas auprès de son père , Tapprenti de maître Dumontse présenta à celui-ci d'un air tout embarrassé, et lui remit une grande feuille de papier pliée avec soin.

— Quest-ce que c'est que ça? demanda le faïencier.

— Une pièce d'écriture que j'ai faite exprès pour vous, bourgeois, repartit Jean-Baplisle en rougissant jusqu'aux oreilles.

— Ah ! ah ! voyons, dit lautre et il mit ses lunettes. Cela ne me paraît pas mal au premier coup d'œil ajouta-t-il.

Alors il essaya de lire l'espèce de lettre suivante, qui n était pas irréprochable, il faut le dire , quant au système un peu libre dorlho graphe que Jean -Baptiste avait cru pouvoir

LA PIÈCE D'ÉGRITURË. <09

adopter ; mais comme l'écolier ne s'adressait pas à un puriste fort rigoureux . s'il craignait les remarques critiques du lecteur, c'était seulement sur le choix du sujet.

Elle disait , celte lettre :

« La présente, mon cher et honoré maître , » est pour vous remercier de ce que vous avez » fait pour moi depuis que je suis blessé et par » conséquent à rien faire chez vous. »

— Très-bien ! de la reconnaissance , je t'en remercie, Jean-Bapliste; mais ça ne valait pas la peine de m'en écrire si long, et d user une grande feuille de papier.

— Ah ! je vous dois tant! dit Jean-Baptiste.

— Tu nie dois!... tu me dois! répéta le faïencier. Pardieu ! je le sais aussi bien que toi ce que tu me dois; mais te voilà en état de travaillera présent; tu me paieras tout cela petit à petit, quinzaine par quinzaine. Que diable! nous ne sommes pas des Turcs ! et il continua la lecture de la lettre :

iiO CHAPITFIK m.

« Je VOUS respecte et vous vénère comme si » vous m'aviez créé et mis au monde ; je vou- » cirais avoir le droit de vous dire que je vous » chéris comme un père pour de vrai ; mais il » faut espérer que ce droit-là vous me Taccor- » derez. »

— Sans doute! mon garçon , interrompit de nouveau maître Dumont ; là-dessus tu as carte blanche. Je t'accordejout ce qui pourra te faire plaisir.

Jean-Baptiste , qui respirait à peine en ce moment, se sentit soulagé d un poids énorme; le lecteur poursuivit :

« Que vous me 1 accorderez , c'est-à-dire le » cœur et la main de mademoiselle votre de- » moiselle pour quand et lorsque vous vou- » drez. «

La voix de maître Dumont s'affaiblit; il ôta ses lunettes, essuya les verres, comme s'il n'y voyait pas bien. Puis, sans faire aucune réflexion, après un moment, il reprit :

LA PIÈCE D'ÉCRITURE. Ui

« Lorsque vous voudrez. J'ai le temps (i at- » tendre, pourvu toutefois que ça ne soit pas » jamais, vu que j'en mourrais, aussi vrai qu'il » n'y a qu'un Dieu , et que vous êtes un bon » maître. Je ne sais pas , bourgeois, comment » m'y prendre plus comme il faut, pour vous dire » que j'aime votre fille; ce que vous devinez » peut-être par ce que je vous écris là? Pour ce » qui est de mademoiselle Filasse, je n'ose pas » croire si elle aura jamais du penchant de mon » côté; mais pourtant il me semble que ça fini- » rait par être possible avec le temps, d'autant » plus qu'il y a des jours que je crois que si.

» Jenesuisquun ouvrier, mais pas maladroit, » vous le savez, et puis cVst vous qui m'avez mis » le métier dans les mains, et c'est pourquoi je » me dis souvent : Puisque je suis l'apprenti de » maître Dumont, pourquoi donc est-ce que je » craindrais de lui demander sa fille en mariage? » d'autant mieux que lui, il a épousé mademoi- » selle Geneviève Ferraiid, dont il était l'apprenti » du père , auquel il a succédé dans la même » fabrique. Voyez, bourgeois, si ça ne vous fe-

Ma CHAPITRE III.

» rait pas trop de mal au cœur de me donner I) la vôtre quand ça vous fera plaisir. Je la rendrai » heureuse , foi de bon ouvrier ! et je signe avec » respect et frayeur, votre serviteur et apprenti » pour la vie ,

» Jean-Baptiste Vaugrain. »

Il fallait que le naïf garçon se sentît bien fort de l'amour que lui inspirait Catherine Dumont, pour oser adresser une pareille demande à son maître, et peut-être, aussi, le courage auraitil fini par lui manquer tout à fait, si , durant les huit jours qu'il passa à méditer cette importante épître, son ami Mathieu Libois ne lui eût vingt fois raconté les circonstances du mariage de maître Christophe Dumont avec Geneviève Ferra nd.

Enhardi par un précédent qui rendait à ses yeux son espérance beaucoup moins déraisonnable ; poussé , d'autre part , à écrire à maître Dumont afin de pouvoir faire honneur à mademoiselle Filasse, sa maîtresse en fait d'écriture, il prit le parti de rédiger de son mieux cette sup-

LA PIÈCE D'ÉC'KlTLKJb:. UH

piique, bien difficile ù faire, plus difficile encore à présenter.

Que de feuilles de papier il Mata avant d'être pleinement satisfait de son essai de style épistolaire! Combien d'autres épîtres avaient été déchirées quand, d'épuisement enlin , il s'en tint à celle-ci ! La première commençait brusquement par ces mots : « J'aime Filasse! » Une autre disait tout d'abord : « Vous êtes devenu le (jendre de votre maître d'apprentissage; je suis votre apprenti, rappelez-vous votre jeune temps, et vous ne pourrez pas me refuser la main de voire fille. » 11 jeta ces deux commencements et bien d'autres au feu, et, se mordant les doigts, s'arrachant les cheveux, il en était à ne plus savoir comment s'y prendre pour faire sa demande en mariage. Instinctivement, notre ami sentait bien qu'il y avait mille façons de faire parler plus ou moins favorablement son amour ; mais laquelle de toutes ces façons était la meilleure? Voilà ce qu'il ignorait. Dans sa franchise naturelle, Jean-Baptiste Se disait aussi :

114 CHAPITRE m.

— Pour arriver à toute chose, il ue devrait y avoir qu'une route à prendre , celle qui mène droit au but; qu'un mot à dire, celui qui dit tout.

Et il prenait ce droit chemin, et il écrivait le mot juste; puis, effrayé de tant d'audace, il retombait dans sa première hésitation.

Voilà comment il perdit huit jours à réfléchir!

Mais ce n'était rien encore que d'avoir eu à mettre sous les yeux de maître Dumont la terrible pièce d'écriture. Le plus cruel pour Tapprenli , ce fut de rester là , près du père de Filasse, afin d'aider celui-ci dans la lecture peu facile de sa supplique. Jean-Baptiste n'écrivait pas fort lisiblement, même en s'appliquant beaucoup , et, de son côté, le faïencier n'était pas très-familier même avec les lettres moulées; jugez alors de l'embarras de ces deux inhabiles. Christophe Dumont ânonnait à chaque mot, et le timide amoureux, qui avait déjà bien assez de son angoisseuse inquiétude , se voyait , pour surcroît de torture, forcé de souffler, mais

(lu bout des lèvres , le mot que son maître ue pouvait pas déchiffrer.

Us allèrent ainsi jusqu'à la fin de la pièce d'écriture : celui-ci marchant de surprise en surprise, celui-là de terreur en terreur; et quand maître Dumont eut tout lu, grâce au soin que prenait Jean-Baptiste de le remettre sur la voie lorsqu'il faisait fausse route, tous deux se regardèrent en silence.

Ce qui se passa alors dans l'esprit du père, le sourcillement continu de celui-ci le traduisait si clairement , qu'à chaque froncement des sourcils de son maître , Jean-Baptiste répondait par un frissonnement qui allait jusqu'à l'horripilation.

— Coquin! s'écria enfin maître Dumont , qui avait besoin de donner un libre essoi* à sa colère trop longtemps coniprimée.

— Bourgeois ! répondit Jean-Baptiste d'un air suppliant.

Mis CHAPITRE III

—Ail ! c'est à ma fille que tu en veux, gredin 1 V3 DU-pieds ! Et il écumait de rage.

— - Mais je l'aime, maître Duraont! je l'aime de tout mon cœur, de toute mon âme! répétait le jeune compagnon.

— Tu sortiras de chez moi , misérable !

— Vous ne voudrez pas perdre un bon ouvrier ; vous n'aurez pas le cœur de désespérer un honnête garçon.

— Tu sortiras, te dis-je ! ou je te fais prendre par la maréchaussée comme un voleur î

— Ne vous fâchez pas , je vous en prie , ne vous fâchez pas; c'est si naturel d'aimer mademoiselle Filasse!

— Va-t'en, brigand que tu es!

— Non, car vous vous en repentiriez. Là, vrai , je vous dis que vous vous en repentiriez. Et Jean- Baptiste joignit les mains.

— Ah I tu me menaces ! reprit maître Du-

LA. PIECE D'ÉCRITURE. ait

mont qui s'enivrait de sa propre colère ; puis il saisit un morceau de bois et le leva sur Jean- Baptiste.

— Mais, nom d un petit bonhomme! dit Tapprenti , en frappant du pied par terre , vous étiez donc bien grand seigneur quand vous avez épousé la fille de votre bourgeois?

— Tais-toi, scélérat! tais-toi, ou je têtue!

— On ne tue pas comme ça un jeune homme qui n'a que des vues légitimes, répliqua Jean- Baptiste avec résolution. Je vous dis que vous m'écouterez à la fin !

— File promptement, je te le conseille , car je vas faire un mauvais coup!

Et le morceau de bois , lancé avec force , aurait infailliblement assommé Jean-Baptiste , si celui-ci n'eut adroitement esquivé le coup en se sauvant dans la rue. Quelques assiettes seulement furent brisées. Maître Dumont, qui se préparait à courir après Pimpertinent deman-

deur de filles à marier , s'arrêta stupéfait devant le dégât qu'il venait de faire. Quant au pauvre garçon, il disparut comme un trait, au tournant de la rue.

Lorsqu'il fut hors de portée de la fureur du faïencier , il s'assit sur une borne et se mit à pleurer de rage, à se maudire, à s'accuser luimême du mauvais résultat de sa démarche.

— Voyez donc ce qui m'arrive! se disait-il, c'est pourtant à cause des leçons que j'ai reçues de mademoiselle Filasse. Pourquoi ne suis -je pas resté un âne , un ignorant? Si je n'avais jamais appris à écrire, jamais non plus je n'aurais osé parler . et je serais encore l'ouvrier de maître Dumont, le serviteur de sa fille, tandis qu'à présent me voilà chassé! Et dire que je n'ai plus aucun moyen de la voiri Encore si je savais comment faire pour ne plus l'aimer !

11 rêva ainsi jusqu'au soir, toujours planté sur celte borne, et sans idée fixe pour le lendemain.

— Cependant , reprit-il , quand il sentit que

le froid de la nuit le piquait au vif, je ne peux pas coucher là ; d'ailleurs j'ai besoin que quelqu'un me donne un conseil, car pour moi, je ne saurai jamais me conduire tout seul.

Alors il vint à penser à son ami Mathieu Libois, et c'est vers la demeure de celui-ci qu'il se dirigea.

Elle fut grande la surprise du vieux compagnon quand le soir, après sa laborieuse journée, il trouva, en rentrant dans son chenil de la rue de Versailles , le pauvre Jean-Baptiste établi au coin d'un feu de bourrée, dont Madeleine activait la flamme , pour faire joyeuse réception à son mari.

— Que diable viens-tu faire ici à l'heure du souper ? lui demanda le camarade d'apprentissage de Christophe Dumont.

Jean-Baplisteétaiteiicoresifortabaltusous les coups de la mauvaise fortune , que jusque-là il n'avait pu répondre aux questions empressées de Madeleine ; ce()endant l'ancien de la fabrique-

^20 CHAPITRE JII.

lui ayant de nouveau adressé la parole, il se décida à desserrer les dents : i

— Eh bien ! dit-il , père Libois , est-ce que vous ne savez pas qu'il y a eu du nouveau chez nous ? un tremblement d'enfer, quoi !

— Ma loi non ! reprit Taulre, nous avons bien entendu ce vieux dogue de Christophe faire sa grosse voix ; mais comme il aboie souvent après le premier venu, nous ne nous sommes guère inquiétés de savoir sur qui il voulait mordre pour le quart-d'heure.

— Mordre? ce ne serait rien que ça, père Libois, dites donc plutôt que si je ne m'étais pas sauvé , je crois qu'il m'aurait étranglé! tant il y a finalement que je suis sur le pavé.

Alors il raconta longuement à sou ami de l'atelier la terrible querelle qui s'était élevée entre lui et le maître à propos de cette demande en mariage , rédigée au prix de tant de peines et si respectueusement formulée^ quelle était vraiment digne d'un meilleur accueil.

LA PIECE DEGKIÏURE. 424

Tandis que Jean-Baptiste faisait avec sa naïveté accoutumée le récit de sa mésaventure , Madeleine Libois préparait le couvert; elle transvasait de la marmite de fonte dans un vaste poêlon de terre la soupe bouillante que Mathieu attendait avec Timpatience d'un appétit de rude travailleur. Mais, bien qu'elle fût occupée des soins du ménage, la brave femme du brave homme prêtait une oreille attentive à tout ce que <lisait le malheureux apprenti de maître Dumont, et quand il eut fini de se plaindre, comme elle avait aussi terminé les apprêts du souper, Madeleine prit la parole :

— Mettez-vous là , à table , tous deux , et laissez-moi faire ; je vas aller le trouver, votre chien de Christophe: mes enfants sont au lit, mon homme a tout ce qui lui faut , moi je nai pas faim , ainsi ne vous inquiétez de rien. Je te réponds, Jean-Baptiste, que le bour;;eois te reprendra ce soir , ou je ne suis pas une femme!

— Mais, madame I.ibois... objecta le jeune faïencier.

— LaissoDS-la faire, dit Mathieu, ton mariage nous regarde un peu aussi , nous ; ce sont des alfaires de famille, pour ainsi dire.

— Comment pour ainsi dire? répliqua Madeleine , vous verrez que , parce que votre Christophe le crasseux est un richard , je ne suis plus , moi , Madeleine Dumont, sa propre cousine germaine? et que môme, dans les temps , il a été bien heureux de nous trouver : mon père, pour lui donner du pain et un lit; moi, pour lui rafistoler ses guenilles , quand ma tante Javotte a été défunte. Le cousin a prospéré, tant mieux pour lui; il est devenu avaricieux, ça ne lui profitera peut-être déjà [)as tant; sa fille est une chipie, ça la regarde ; mais si nous ne nous parlons plus depuis des années , ce n'est pas une raison pour que j'aie oublié qu'il a joliment tourné autour de moi avant que cVentrer dans la famille des Ferrand. Bref, que s'il a épousé cette jpande blondasse de Geneviève, c'est que je n'ai pas voulu de lui ; voilà qui est au su et au connu de tout Saint-Germain.

— Je ne vois pas, reprit Jean-Baptiste, mais avec le ton d'un doute timide , ie rapport qu'il peut y avoir entre vos différends d'ancienne date et ma demande en mariage d'aujourd'hui, et comment il se pourra que l'inclination que maître Dumonl a pu avoir pour vous répare le mal qu'il m'a fait tantôt ?

— Ah ! tu ne vois pas ça , nigaud ? ah ! tu ne comprends pas que du moment que nous lui avons rendu des services autrefois, j'ai le droit aujourd'hui de lui demander d'avoir de la justice pour toi?... D'ailleurs , ajouta-t-elle , il y a longtemps que j'en ai gros sur le cœur contre lui et contre sa bégueule de Filasse : voilà une occasion toute trouvée pour me soulager.

Cela dit , et sans écouter les prières de Jean- Baptiste qui craignaitque,parexcèsd'obligeance, elle n'en vînt à attaquer en môme temps et le père et la fille, ce qu'il ne voulait pas; sans écouter aussi les recommandations de Mathieu Libois, qui lui criait :

^24 CHAPITKË III.

— Femme! femme! n'envenime pas les choses! -

Madeleine partit, taisant claquer si fort ses sabots sur le pavé, qu'on en entendait encore le bruit quand elle était déjà au tournant de la rue de Paris.

Lorsqu'ils furent seuls, Mathieu Libois, que le besoin de souper pressait , dit à Jean-Baptiste en lui montrant une assiette pleine :

— Allons, garçon , chacun la nôtre!

Puis, sans s'occuper davantage du convive qui ne louchait point à la volumineuse assiettée de soupe qu'il venait de lui servir, le vieux compagnon avala la sienne à grandes cuillerées, et retourna même deux lois au poêlon , aussi bien que s'il eût été encouragé par l'exemple.

Enfin, après une grande demi-heure d'absence , Madeleine revint à la maisoji.

Son visage était pourpre . ses yeux étineecelants de joie, Porgueil du triomphe s'épanouissait sur ses lèvres encore frémissantes , et

sa haiîle taille fièrement cambrée annonçait clairement qu'elle venait de remporter une grande victoire. A son aspect, Jean-Baptiste se leva précipitamment, il courut au-devant d'elle, et, joignant les mains, il s'écria :

— Est-il possible? vous nous apportez une bonne nouvelle!

— Une fameuse, au moins! répondit Madeleine; mais attendez, laissez-moi retrouver mon souffle, car jeu ai tant dit , mais tant dit . que le gosier me brûle !

— AL ! j'étais bien sûr, dit Mathieu en versant un verre de piquette que Jean-Bapliste s'empressa de placer sur les lèvres de Madeleine, j'étais bien sûr qu'en lâchant la bride à ta langue, elle irait un train de poste. Mais voyons la bonne besogne que tu as faite.

— Laissez-la donc respirer ! reprit Jean-Baptiste; du moment que nous savons que la mère Libois a vu maître Dumont , qu'elle lui a parlé, que tout est rarrangé ; je dis que c'est déjà bien assez beau pour moi.

— Pour toi , mon garçon , riposta la femme de Touvrier, remise un peu de l'émotion de sa course , je crois que le mieux que lu as à faire maintenant, c'est de prendre tes cliques et tes claques et d'aller chercher fortune ailleurs; car le vieux scélérat s'est mis dans la tête de te faire arrêter par la maréchaussée , comme vagabond , s'il te trouvée flâner du côté de chez lui.

— Ah bah! dit Jean-Baptiste , avec une douloureuse expression de surprise , comment , ça ne peut pas se raccommoder?

— Inutile d y songer ; c'est vu , c'est entendu , c'est pesé ; tu as ton compte , il ne reviendra pas là-dessus.

— Ah çà , femme , qu'est-ce que tu avais donc alors à tant faire la victorieuse en entrant ?

— Ce que j'ai? ce que j'ai? répéta Madeleine ; j'ai que je l'ai traité , le cousin Dumont, comme un ladre, comme un grippe -sou, comme un sans-cœur qu'il est 1 voilà dix ans que ça me bouillonne en dedans , j'étais mou-

tée , il ne fallait qu'une occasion , et , foi de femme , je no lui ai pas épargné des souvenirs de son mauvais temps où il était trop heureux de nous trouver, mon père et moi , pour lui tremper la soupe et rapiécer gratis ses chausses ! je me suis fait une pinte de bon sang!

— Enfin , qu'est-ce qu'il peut avoir contre Jean-Baptiste? demanda le vieux compagnon.

— Jean-Baptiste? dit la bonne femme; ah bien oui ! nous avons eu joliment le temps d'en parler. Quand j'ai vu du preuiier mot qu'il n'y avait rien à faire de ce côté-là, je n'ai pas perdu la carte; je me suis dépêchée de lui débiter mon chapelet, et je te réponds qu'il n'en a perdu ni un Pater ni un Ave; car je criais si haut, que tous les voisins étaient aux fenéires.

— Et mademoiselle Filasse, qu'a-t-elle dit? demanda timidement Jean-Baptiste.

— Ah ! la princesse de la rue Au Pain? répliqua Madeleine , croiriez-vous qu'elle a manqué

i28 OHAHTKE m,

de cœur ce soir? elle s'est mise à geindre, a

pleurnicher.

— Elle a pleuré ! ah ! mère Libois , que dites-vous là? et c'est à cause de moi, peut-être?

—Est-ce que je sais? est-ce que j'ai seulement fait attention à ses giries? ah bien, c'est bon ! si elle croit que je suis sensible à ses larmes... je ne suis pas méchante , Dieu le sait, mais je la verrais dans la misère , celle-là , avec pas de souliers aux pieds, et rien dans son buffet, que je dirais : C'est une bénédiction du Seigneur; çà lui apprendra à ne pas regarder sa famille,, et à faire fi des honnêtes gens parce qu'ils portent des sabots.

Jean-Baptisle laissa parler Madeleine, sans prêter aucune attention à son verbiage : il se savait décidément chassé par maître Dumont ; mais aussi on lui avait dit : — « Mademoiselle Filasse a pleuré , » — et , facile à se créer une illusion encourageante pour son amour, il attribuait à la sévérité du père les larmes que la fdie venait de répandre. Bien plus , en les savourant

à part lui , ces précieuses larmes , il oubliait qu'au soiiir de celte fabrique qui venait de lui être fermée pour toujours, il devait trouver à la porte tous les tourments du besoin, toutes les douleurs de la misère qui Tattendaient là, pour s'emparer de lui, et lui faire escorte sur la route quMl allait parcourir au hasard.

— Avec tout ça, reprit Mathieu Libois, je vois bien que tu n'as rien dit du tout en faveur de Jean-Baptiste.

~ Jean-Baptiste ! Jean-Baptiste ! répéta encore Madeleine, j'avais bien l'intention de revenir sur son compte ; mais, quand j'ai entendu le vieux grigou qui ne parlait de rien moins que de te mettre dehors aussi , parce qu'il prétend . que tu donnes de mauvais conseils aux autres compagnons; là-dessus la colère m'a mise hors de moi. Aussi je lui ai fait voir que des parents comme nous valaient bien un cousin de son espèce , et qu'un ouvrier comme toi ne craint pas un maître comme lui l ce qui fait que voilà ton I 9

compte signé, et que tu peux chercher de l'ouvrage ailleurs.

— Diable de langue de femnne ! s'écria à sou tour Mathieu, eu frappant violemment du pied par terre ; me voilà mis à la porte de la fabrique, à présent! et où veux-tu que je trouve à travailler dans Saint-Germain? Est-ce qu'il y a un autre maître faïencier ? nous voilà bien avancés maintenant !

— Laisse donc ! Christophe sera trop heureux de t'envoyer chercher dès demain ; d ailleurs, ne fallait-il pas avoir l'air de plier sous lui ? Et puis , ça me faisait mal depuis trop longtemps; un jour ou l'autre la bombe devait éclater; j'ai peut-être été un p€u loin, mais, en conscience, une fois que j'ai été lancée, je n'ai pas pu marréter.

Ainsi, pour obéir à une vieille rancune de famille , Madeleine avait oublié les intérêts de son protégé et compromis ceux de son ménage.

Le lendemain cependant, comme ta femme de Mathieu l'avait prévu , Christophe Dumout envoya chercher son vieil ouvrier ; mais, en même temps il déclara d'une manière formelle qu'il ne voulait plus entendre parler de Jean-Baptiste :

« Au moins, dit celui-ci, qu'il me donne mes bardes, j'en ferai de l'argent pour vivre jusqu'à ce que j'aie trouvé de l'ouvrage à Paris. »

Mathieu Libois promit au jeune compagnon de lui rapporter son paquet à l'heure du déjeuner; mais, au lieu des bardes attendues, voilà la réponse que Mathieu reçut du maître faïencier :

— Entre vieux camarades comme nous, voistu, cousin, les propos de femme ne sont que des vétilles que nous devons mettre sous nos pieds ; mais pour ce qui regarde le coquin , tu peux lui dire que pas une de ses guenilles ne sortira de chez moi, attendu que je les prends pour me payer de la casse d'hier, dont il est cause. Déplus, tu pourras ajouter que, si j'ai le

malheur de le rencontrer, pas plus tard que ce soir, dans Saint-Germain , je le ferai coffrer, comme un abuseur de filles de maître!

Le vieux compagnon , voyant que toute insistance serait inutile , rapporta mot à mot , à Tapprenti chassé, Tirrévocable arrêt du père de Filasse.

Dans cette réponse toute brutale, et qui devait ajouter à son désespoir, Jean -Baptiste puisa cej)endant une nouvelle force pour son amour.

— Ah I il m'appelle abuseur de filles de maître ! c'est donc que mademoiselle Filasse en tient aussi pour moi? elle ne me Ta pas dit, parce qu'elle est fière ; mais elle ne se gène guère pour parlera maîlreDumont; il yaura eu des aveux de faits , et voilà d'où vient qu'il m'en veut si fort. Mais qu'importe? si , de son côté, elle se met bien dans la tête de m'aimer, si je m'obstine une bonne fois à Tépouser , il faudra bien qu'à Ja fin le bourgeois nous cède à tous deuxl Ahl nous verrons ! nous verrons !

LA PIEGE D'ÉCRiriJRE. 153

Et, reprenant courage, le jeune faïencier remercia Madeleine Libois et son mari de leur hospitalité; puis, confiant son avenir à Dieu , il prit la route de Paris.

€(6 petits €rud.

Avoir vingt ans, être libre , et pouvoir se dire: « Là-bas, ce mur fie pierre vers lequel j'avance à choque pas, et que tout à Theureje toucherai de la main, c'est In barrière de Paris! » n'est-ce pas là le beau rêve de presque tous nos enfants de la province?

i.î6 CHAPITRE IV.

Il en est des milliers qui, tous les jours, impatieiils qu ils sont de vieillir et de secouer le joug de la surveillance paternelle , dévorent en imagination et le temps et Tespace; puis, se plaijjnunt au dcslin de la lenteur de leur belle el heureuse adolescence, ils se demandent presque avec désespoir :

«Mais à quand donc mes viii^jtans, la liberté et Paris! »

Jean-Baptiste avait dépassé sa dix-neuvième année lorsque la rigoureuse volonté de maître Dumont l'obligea à descendre de Saint- Germain au Pec, et à suivre, sans espoir de meilleur accueil au retour, la route qui va tournant, de Chaton à nos Champs-Elysées. Il était parfaitement libre de ses actions; la capitale du royaume de France ouvrait ses grandes portes devant lui pour le recevoir, elil ne connaissait encore Paris que de nom, ou bien d'à près les récits de mademoiselle Filasse; car celle-ci y venait une fois par an, le jour de sainte Marie d'août, pour apporter un beau bouquet de fêle à sa marraine, ma

dame Jourdain, maîtresse lingère, quitenailboutique sous les charniers des Innocents.

Ainsi , à 1 âge le plus favorable pour jouir des privilèges de Tindépendance, au milieu d'un monde inconnu, le jeune faïencier devait sentir son cœur s'épanouir, sa poitrine se dilater, ses yeux s'ouvrir plus grands à Taspect de tant de belles choses si nouvelles pour lui; cependant, quand il eut mis le pied sur le pavé de Paris, son cœur se resserra , il sentit sa poitrine se comprimer commesous une douloureuse pression , et , dès les premiers pas en-deçà de la barrière, il s'arrêta pour jeter un coup d'oeil désespéré vers la route qu'il venait de parcourir.

Toutefois il ne perdit pas absolument courage; car, se souvenant que Filasse avait pleuré et pleuré sur son absence peut-être î il s'imagina que si de cœur il revenait déjà en espérance à Saint-Germain, il y avait un autre cœur qui , de là-bas, accourrait au-devant du sien , afin de le rencontrer à la moitié de la course.

Jean-Baptiste reprit alors confiance dans Pavenir et se dit :

« Allons toujours où le mauvais sort nous mène, et que Notre-Seigneur nous lasse la grâce de nous ramener bientôt au point d'où nous sommes partis. »

Le mauvais sort, qui est quelquefois un bon guide, le mena droit ce jour-là, dans la rue de Charonue, à l autre bout de Paris; il vit ces mots écrits en grosses lettres noires, sur une très-grande porte : Fabrique de Faïencerie de maître Nicolaft Rie ho t.

L'ouvrier entra résolument, avec cette assurance bien permise à un brave et laborieux garçon qui se sent capable de tenir honorablement sa place dans un atelier.

— Bourgeois, dit-il à Nicolas Hicliot, quand il fut en présence du maître, je me nomme Jean Baptiste Vaugrain, je suis Télève de Christophe Dumout, le faïencier de la rueAu Pain,àSaint- Germain-e^-Laye; j'ai rempli avec fidélité tous

mes devoirs de loyal apprenti; je suis compagnon depuis trois mois , mon maître m'a renvoyé sans me donner mon décompte , et comme j'ai besoin de souper ce soir, je viens vous demander de Touvrage pour ce matin.

— Mais, reprit le fabricant de la ruedeCharonne, sais-tu ton état , au moins?

— Mettez-moi au pétrissage, au coupage, au battage, essayez-moi au tour à ébaucher, employez-moi au moulage en ballon, en croûte ou à la housse, et vous verrez que je sais, tout aussi bien que le plus habile, ajuster la pâte sur la girelle du tour, ébaucher et amincir ma pièce avec l'esteque et me servir de la barbotineou de l'éponge Quant à l'encastage et à l enfournement , j'en connais tous les secrets. S'agit-il de poterie commune, nous avons Tancienne méthode d'enfourner: celle-là , le premier galopin venu peut l'employer après deux heures d'apprentissage; mais quant à I enfournement par échappade ou par chapelle, et celui que nous appelons en étuis ou en cazottes, c'est une autre histoire, il faut de la pratique;

i40 CHAPITRE IV.

et, grâce à Dieu, j'en ai. Ainsi , voyez, prenezmoi ; je n'ai pas le sou , je suis sur le pavé, et je viens ici avec un appétit de tous les diables 1

— Fort bien ! ré[)liqua maître Ricliot; tu me parais entendre passablement notre partie ; aussi je m'étonne qu'avec de pareils talents , ton maître n'ait pas tenu à le conserver chez lui.

— Ah ! voilà , dit Jean-Baplistc , c est que le père Dumont est encore plus curieux de ne pas marier sa fille à un quelqu unqui n'a rien, que de garder à la fabrique un compagnon qu'il a stylé lui-même, et qui peut lui rendre tout plein de services.

— Comment, gaillard, tu es donc amoureux de la fille de ton maître?

— Pourquoi pas , bourgeois? Je connais les statuts du métier, que c'est même le roi Henri IV, qui a dit dans ses lettres-patentes de Tan de grâce 1C00 ; « Le compagnon qui épousera une tille de maître ne paiera que 280 liv. pour le brevet et la maîtrise. »

LES PETITS ECUS. Ui

~ Diable, tu es un lettré, à ce qu'il paraît? repartit Nicolas Riciiot,

— Oh! répondit ingénument Jean-Baptiste, ça tient à un mal à la main que j'ai eu ; ce qui m'a permis d'apprendre à lire dernièrement dajis VAlmanach des Six Corpa des Arts et Métiers.

— En ce cas , mon gaillard , lu as dû y voir aussi, à Tarlicle qui concerne les gens de notre corporation, que tout compagnon ou apprenti qui abusera des femme, fille , parente ou même servante de son maître, sera déchu du droit de parvenir à la maîtrise.

— Je sais ça, dit Jean-Baptiste; c'est à la page \1.

— Mais ce que tu ne sais pas peut-être , c'est que nous autres, marchands et fabricants de la ville de Paris, nous nous sommes engagés, sous serment, à ne pas recevoir dans nx)s ateliers et boutiques celui qui se serait privé, par une faute quelconque, du droit de devenir maître à son tour.

— Que cela ne vous retienne pas , repartit vivenient le jeune faïencier, vous pouvez me prendre sans crainte , car , la main sur le cœur , je vous réponds de moi , et bien mieux encore de mademoiselle Catherine Dumont, ajouta-t-il en soupirant.

Sa bonne figure d'honnête homme, la franchise de son langage, l'exposition claire et sans embarras de sa situation prévinrent maître Richot en faveur de Jean-Baptiste; dès le matin même, le maître lui assigna une place dans sa fabrique, et répondit pourson nouvel ouvrier chez l'aubergiste en renom des compagnons du quartier.

Dès le lendemain , Tesprit libre de toute inquiétude, Jean-Baptiste faisait bravementsa journée d'ouvrier, cl s'il n'unissait pas sa voix aux voix tonnantes de ses camarades, soit durant les heures du travail , soit au cabaret du logeur en vidant la demi-bouteille du souper, c'est qu'une pensée persévérante le préoccupait sans cesse.

LES PETITS ECUS. iA5

Comment vivre sans espoir de se retrouver jamaisauprèsde mademoiselle Filasse? Comment faire pour retournera Saint-Germain, sans s exposer à voir se renouveler la scène scandaleuse qui avait déterminé son départ?

11 chercha longtemps le moyen de concilier Tintérèt de son amour avec le caractère bien connu de maître Dumont , et plusieurs mois se passèrent sans que son imagination, laborieusement consultée, lui fournît Texpéclient indispensable à la visite qu'il ne se sentait plus le courage de remettre à d'autres temps.

Quand passion véritable il y a, si grand que soit Tobstacle qu'elle rencontre, celle ci puise dans sa propre énergie une telle puissance de développement, qu'elle s'élève bientôt au-dessus de cet obstacle dont elle mesurait d'abord la hauteur avec eflroi ; la barrière ne s'est point abaissée; c'est le cœur qui a grandi, et l'on franchit d'un pas ce que tout à l'heure on n'atteignait pas même du regard.

— Pardieu ! se dit par un beau dimanche notre ami , il faut avouer que depuis tant de semaines que je me casse la tête à chercher un prétexte pour retourner chez maître Dumonl, j'ai été bien maladroit dans mes imaginations : ii n'y avait rien de plus facile à trouver : le bourgeois aime Targent , portons-lui de l'argent, d'autantplusque je lui en dois, puisqu'il m'a nourri à rien faire !

Il dit^ el, niellant en poche sa bourse de cuir assez bien garnie , grâce aux semaines pleines qu'il faisait à la fabrique, le bon garçon , tout joyeux de sa résolulion , gngna Saint-Germain par la grand'roule , sans s inquiéter du soleil qui lui dardait à plomb ses rayons sur la tête. 11 alla bon pas, comme on se limagine, si bien qu'il laissa loin derrière lui les coucous qui le précédaient depuis longtemps sur la chaussée. Deux heures après son départ de la rue deCharonne, il entrait dans le magasin de Christophe Dûment. Le maître faïencier ne fut pas peu surpris en le reconnaissant.

— Ah! te voilà, mauvais sujet! Et quel bon vent t'amène à Saint-Germain?

— J'avais envie dé vous voir, bourgeois ; je n'y tenais plus , et, ma foi , j'ai pris sur moi de venir. Quand le diable y serait, votre colère a eu le temps de se calmer ; vous ne pouvez pas m'en vouloir jusqu'à la dernière éternité!

Est-il besoin de dire que, tout en parlant à maître Dumont, Jean-Baptiste furetait des yeux dans tous les recoins de la boutique, et que son regard allait fouillant jusque dans le plus obscur del'arrière-magasin, pour essayer d'y rencontrer Filasse.

— Si c'est ma fille que tu cherches, lui répondit le malin vieillard , qui devinait au plus juste la préoccupation de Jean-Baptiste , je dois te prévenir, mon garçon , que tu as perdu les pas et tes peines; car Filasse est à la messe, et elle ne rentrera pas aujourd'hui pour dîner; attendu qu'elle doit aller ensuite au couvent des Loges, passer Je reste de la journée chez la supérieure.

Tu vois que j'y vas fraiiebemeiit avec loi; mais c'est pour te dire aussi que si tu as le malheur de traîner tes guêtres de ce coté-là , tu auras affaire à moi î

— Ne vous fâchez pas, bourgeois , reprit le jeune compagnon singulièrement contrarié cependant de l'absence de la jolie blonde. Sans doute que j'aurais été bien aise de voir par mes yeux comment se porte mademoiselle Filasse; mais c'est à vous surtout que je voulais parler , et puisque je vous trouve ici , il n'y a pas de malheur.

— Ah bien ! oui ; mais moi je n'ai pus le temps de t'entendre. Si c'est de l'ouvrage que tu veux, il n'y en a pas pour toi à la fabrique.

Maître Dumont , qui ne tenait pas à faire longtemps la conversation avec son apprenti, le repoussait peu à peu vers la porte de sortie, sous prétexte d'épousseter ses plats et ses assiettes; de sorte que Jeaii-Bapliste, reculant pas à pas, du fond à l'entrée de la boutique , se trouva

LES PETITS ECUS. iÂI

dau8 la rue sans s'être aperçu du chemin quft le père de Filasse lui avait fait faire.

— Ahl ça bourgeois, est-ce qu'où ne peut plus vous parler?

—Si fait, mon garçon ; mais est-ce que le pas de la porte n'est pas assez bon pour ce que tu as à me dire? Vous allez voir, ajouta-t-il d'un ton goguenard , qu'il faudra que je dise à monsieur : Entrez donc , je vous prie ; donnez-vous la peine de vous asseoir. Attends que j'aille te chercher un fauteuil !

— Mais au fait, maître Dumont, reprit Jean- Baptiste eu posant son pied près de la porte que le faïencier se préparait à lui fermer sur le nez , il me semble que je ne mérite pas que vous me jetiez hors de chez vous, surtout quand j'arrive de cinq grandes lieues d ici pour vous apporter de l'argent .

— De l'argent 1 dit vivement le maître; et de quelle part, mon garçon?

— Pardieu ! de la mienne, je ne suis le connmissionnaire de personne.

— Entre donc, explique-moi ça 5 car je ne comprends pns,

— Voici le fait : j'ai eu la maladresse de me blessera ma sortie d'apprentissage, vousm'avez soigné , vous m'avez nourri ; tout ça vous a bien coûté vingt ou vingl-cinq sols par jour.

— Mets-en trente, et que tout soit dit.

— Eh bien ! trois mois de trente jours chacun.

— Il s'est même trouvé un mois de trente et un jours , interrompit maître Dumont.

— Ne m'tmbrouillez pas, bourgeois : trois fois trente font quatre-vingt-dix.

— Et un jour de plus, c'est quatre-vingt-

onze.

■— A raison de trente sous par jour, calcula

Jean-Baptiste; si ce n'était qu'un mois ça nous ferait quarante-cinq francs; ah! dam, je sais compter, grâce à mademoiselle Filasse.

— Ma lille n'est pour rien là-dedans ; parlons de notre affaire, continua le faïencier.

— 11 s'agit de savoir combien trois fois quarante-cinq livres font d'argent.

— Ça fait une somme ronde de cent trentecinq francs; plus le jour en sus , cent trente-six livres dix sous. Est-ce que tu aurais de quoi me payer, par hasard?

— Pas tout de suite, maître Duniont, balbutia notre ami assez effrayé de Ténormité de sa dette, mais je peux toujours vous donner les trente-six livres dix sous ; et pour le reste , ça sera à raison d'un petit écu de trois livresque je vous apporterai tous les dimanches, jusqu'à ce que je ne vous doive plus rien.

— Je l'avais toujours bien dit : tu es un honnête garçon ! ajouta le père de Filasse en

\m CHAPITRE IV.

comptant la monnaie que Jean-Baptiste venait d'étaler sur le comptoir ; aussi tu vois que j^ai eu de la confiance en toi*: je t'ai laissé partir sans te demander ce que tu me devais.

Ici Jean-Baptiste aurait eu beau jeu à répliquer ; mais il jugea prudent de ne pas revenir sur le passé.

Ainsi se trouva réglé le paiement de cette dette; ainsi l'expédient de l'amour passa aux yeux de l'avare pour un calcul de la probité , et Jean- Baptiste acquit, au prix d'une économie de trois francs sur le gain de sa semaine , le droit de faire tous les dimanches une visite à son maître d'apprentissage.

En quittant maître Dumout, après lui avoir laissé ce premier à-compte , Jean-Baptiste courut chez son ami Mathieu Libois; car c'est à lui seulement qu'il osait demander des nouvelles de Filasse

— Elle n'est ni meilleure ni plus avenante qu'autrefois, lui dit le vieux compagnon; de

LES PETITS ECUS. m

plus elle a maintenant des accès de mauvaise humeur avec son père, et tu pourrais bien ne pas être étranger à leurs caslilles, car plus d'une fois on a entendu la mijaurée qui prononçait ton nom.

C'était plus qu'il n'en fallait pour redonner espoir et courage au jeune faïencier; il revint à Paris avec la joie au cœur, et employa si bien sa semaine que maître Richot , enchanté de son aouveau compagnon, lui dit le samedi suivant:

— Continue , mon garçon , et dans quelque temps , je te le promets, tu seras chef d'atelier.

Ce n'était pas la perspective de sa nouvelle position dans la fabrique de la rue de Charonne quiluicausailleparfaitcontentementqu'onvoyait briller dans ses yeux ce soir-là ; il n'était plus qu'à quelques heures de ce dimanche si ardemment désiré; encore une nuit à passer, et une nuit où les bons rêves ne lui feraient pas faute, et puis, il allait se retrouver enfin auprès de la jolie blonde qui Taltendait peut-être? et que lui , il était si impatient flp revoir!

— J'irai un peu moins vite, disait-il eu s'iiabillant de son mieux le dimanche matin, de sorte que j'arriverai à Saint-Germain après Theure de la grand'messe , et comme il y a un Dieu , et que Dieu proléije ceux qui n'ont que de bonnes intentions , Filasse n'aura pas aujourd'hui d'invitation au couvent des Loges.

Il avait mis sa cravate bleue , brossé son chapeau à longs poils et noué les corJons de ses souliers bien huilés; enfin il était prêt à partir quand on frappa à la porte de son cabinet de garçon.

— C'est moi , lui dit en entrant le père Dumont, je suis bien aise de te rencontrer chez toi, car tu n'aurais trouvé que Filasse à la maison , atten<Ui que j'ai affaire aujourd'hui à Paris.

Jean-Baptiste devint tout pâle à l'aspect de sou maître d'apprentissage ; son cœur se gonfla , il sentit que des larmes de rage lui venaient aux yeux.

— Mais, bourgeois, murmura-t-il , à quoi

LES PETITS ECUS. iSS

bon vous donner la peine de venir, puisque je vous avais promis que j'irais à Saint-Germain vous porter votre affaire?

Et, tout en parlant, le désappointé Jean-Baptiste se mordait les lèvres, faisait claquer ses doigts , allait, venait dans sa très-petite cLambre , ainsi que, dans sa loge étroite, va et vient, avec une sourde colère , le sauvage babilant de la ménagerie.

— J'étais bien sûr que lu ne nianquerais pas à ta promesse, répondit le faïencier; mais j'ai pensé que la course étant longue , ça usait la cbaussure : j'ai plus que loi , mon garçon , le moyen de me faire faire des souliers neufs ; aussi ai-je profilé de mon voyagea Paris pour l'épargner une fatigue et des frais inutiles.

— Bien obligé , maître Dumont , c'est un service que vous m'avez rendu. . . Mais c'est égal , je vous en suis bien reconnaissant , tout de même.

Le son tremble de sa voix , le chagrin profond

que trahissait l'evpression singulière de son regard , donnaient un démenti formel à ses paroles,; mais, soit que le père de Filasse, trop préoccupé de ses intérêts de créancier , ne vît rien de tout cela ; soit qu'il ne voulût rien voir, il dit tout naturellement à Jean-Baplis(e , et comme si celui-là eût vraiment dût le remercier de sa malencontreuse visite :

— Il u y a pas de quoi, mon enfant. Je ne suis plus ton maître , c'est vrai ; mais , tant que je trouverai Toecasion de te faire faire une économie quelconque, tu pourras toujours compter sur moi. Ah çà, donne-moi ce petit écu, que je m'en aille; d'autant plus qu'il pleuvra tantôt, et que je ne veux pas prendre de voiture pour retourner chez moi.

Maudissant tout bas la bonne intention du faïencier, Jean-Baptiste tira , mais à regret , de sa bourse, cet écu de trois livres, qui devait être le prix d'une si belle journée! Christophe Dumont prit la pièce d'argent, Tcxannua avec soin , et partit en disant :

— A dimanche!

Alors , resté seul , le pauvre garçon se livra à toute sa fureur. Il frappa du pied , se prit aux cheveux , jeta son chapeau par terre , dénoua sa cravate hleue et la déroula avec tant de violence , qu'il faillit s'étrangler ; sa veste alla bientôt rejoindre son chapeau sur le carreau du galetas , puis il se roula, tout chaussé, sur son lit de sangles , en se répétant :

— Non î non ! il n'y a pas de bon Dieu pour moi!

Comme il la passa tristement, cettejournée du dimanche , que depuis six jours il appelait de tous ses vœux ! à laquelle il souriait en espérance depuis le lundi précédent! Il entendit plusieurs de ses camarades de la fabrique , qui logeaient sur le même palier que lui, partir gaiement, ceux-ci pour les Porcherons, ceux-là pour la Râpée. Il eut un moment la pensée d'aller boire avec eux pour oublier son chagrin; mais sa raison l'emporta sur ce mauvais conseil du déses-

ib^ CHAPITRE IV.

poil*. Jean-Baptiste se déshabilla tout-à-fait; il se fourra dans son lit, bien qu on fût à peine à la moitié du jour ; et tandis que les autres , réunis dans la rue , se mettaient en route , six de front , bras dessus . bras dessous , pour se rendre aux guinguettes des barrières , lui qui n'avait ni faim , ni soif, ni la voix au chant , ni le cœur à la danse , essaya de s'endormir en pensant à Filasse ; et , comme il désirait , c'est en pensant à Filasse qu'il s'endormit bientôt.

La semaine suivante lui parut bien longue. Cependant , pour distraire son esprit de la crainte d'une visite qui pouvait se renouveler , il employa encore mieux son temps qu'il ne l'avait fait pendant la dernière quinzaine; puis le samedi arriva enfin ; et quand , après la journée, on lui eut payé sa semaine, Jean-Baptiste , qui , depuis le matin , poursuivait un projet, le seul qui fut capable de le mettre à Tabri des précautions économiques de son créancier , se dit, en sortant de la fabrique :

— C'est un coucher à l'auberge qu il m en

LES PETl*rS ECUS. ^•JÎ

coûtera; mais du moins, maître Dumont aura beau se lever et partir de bonne beure , je suis bien sûr qu'il ne pourra me rencontrer ni chez moi, ni sur la route.

t^e soir même il était à Saint-Germain ; et de la fenêtre de la mansarde qu'on lui avait louée pour la nuit , il voyait dans la chambre de Filasse.

A quoi bon vous parler de ses délicieuses émotions de la nuit et du dimanche suivant? A deux heures du matin, il élaitencoreà sa croisée, lesregards invariablejnent attachés sur les rideaux à carreaux rouges et blancs de la chambrette de Filasse. Il ne sentait ni le froid de la nuit, ni le besoin de dormir.

A la première lueur du jour, il revint à la même place, attendant sans inrpalience, car tantde souvenirs Toccupaient, attendant , disais-je, que ces rideaux, lant regardés déjà, vinssent à glisser sur leur tringle, et que la fenêtre s'ouvrît.

Filasse était matinale : dès cinq heures elle fut sur pied.

158 GHAPiTRE IV.

Vêtue à demi, le sein à peine couvert, les cheveux encore en désordre et les jambes nues , elle vint se placer à sa fenêtre pour respirer les bonnes et ravivantes émanations dont le voisinage de la iorêt imprégnait Tair.

A l'apparition de la belle et fière demoiselle, qu'il n'avait jamais vue en si léger déshabillé, durant lesdixannées qu'il passa auprès d'elle, Jean- Bapliste sentit son cœur se fondre dans la joie; peu s'en fallut qu'il ne poussât un cri d'admiration et d'ivresse. 11 tendit les bras , comme pour enlacer ce corps jeune et svelte que ses yeux dévoraient; sa respiration devint plus pressée; sa "> . chaude haleine, en passant sur ses lèvres, les gonfla ; et un baiser, qu'il ne lui fut pas }K)ssible de rendre moins bruyant, traversa la rue, et alla se mêler à I ai^que la jeune fille respirait.

Honteux, alors, deceltransport involontaire, il se rejeta hors de la vue de Filasse ; et, comme ^ pour se faire pardonner une hardiesse, dont sa bien-aimée ne pouvait pas s'offenser cependant, il joignit les mains et se mit à genoux:

— Aimez-moi, mademoiselle Filasse 1 dit-il, aimez-moi aussi franchement que je vous aime, et alors vous ne m'eu voudrez plus.

Mais où nous emporte l'habitude de conter longuement ! Nous ne voulions rien dire autre chose, sinon que, ce dimanche-là, grâce à la précaution qu'il avait prise de partir dès la veille pour Saint-Germain, Jean-Baptiste eut le bonheur de voir enfin mademoiselle Filasse.

A Touverture de la boutique , il se rendit chez le faïencier, et fut bien accueilli parle père et par la fille. Catherine Dumout ne crut point au-dessous de sa dignité de témoigner à notre ami le plaisir qu'elle éprouvait à le savoir bien placé à Paris, et elle le félicita d une façon tout aimable sur son élévation jy'ochaine à l'emploi de contre-maître, dans Ifffabrique du faïencier de la rue de Charonne.

L'amoureux Jean-Baptiste eût bien voulu prolonger sa visite, mais la prudencel'invitaitloul bas à faire retraite ; il comprit qu'il y avait sagesse et

calcul adroit à se ménager , au prix du sacrifice d'une partie de son bonheur d'aujourd'hui, encore du bonheur pour le dimanche suivant ; d'ailleurs il en emportait avec lui une assez belle provision pour que toute la semaine piit sVn ressentir.

Cette mesure d'économie bien prise avec luimême, il donna à maître Dumont l'écu de trois livres, qui n'étaitquele prétexte etrexcusedesou voyage à Saint-Germain. Filasse, chargée par son père d encaisser la pièce d'argent, n'attendit pas la permission de celui-ci pour dire au bienheureux jeune homme :

— Jean-Baplistc . nous vous attendons dimanche prochain.

Et la jolie blonde accompagna ces paroles d'un regard si encourageant, d'un sourire si gracieux, que c'était à en mourir de plaisir.

Telle est notre mauvaise nature , que , daus toute histoire écrite, si le bonheur du héros qui nous a le plus intéressé menace de se prolon-

LES PETITS ECUS. I6i

ger, ou bien nous tournons les feuillets avec in^patience , jusqu'à ce qu un accident inattendu réveille notre attention ; ou bien, ce qui est plus humiliant encore pourThistorien, nous fermons le livre avec dégoût, en nous disant :

« C'est ennuyeux à périr, il n'y a plus moyen de plaindre personne. »

Est-ce donc que le bonheur soit chose si commune , si généralement sentie , connue et appréciée, qu'il n'y ait sur ce sujet rien de neuf à nous dire? Sommes-nous donc ^i vraiment heureux , partant, si riches d'observations faites sur nous-mêmes, en fait de bonheur, que l'analyse ou l'esquisse bien étudiée, d'un cœur content ne puisse plus nous offrir que des redites banales et d'insupportables longueurs? Est-ce bien cela? ou plutôt ne serait-ce pas que la peinture des souffrances d'un individu de notre espèce , aux prises avec le malheur, a seule le privilège de nous attacher, parce qu'elle ravive, excite et satisfait un instinct naturel I il

de cruauté que nous ne nous avouons pas, mais qui est en nous , aussi bien que Tambition , que l'envie et l'égoïsme ? S'il s'agissait ici de prouver à ceux qui arguent en faveur de leur soidisant sensibilité, de quelques larmes qu'ils ont répandues, s'il s'agissait, disons-nous, de leur prouver que ces larmes mêmes, données à la torture morale ou aux douleurs physiques d'un être souffrant, témoignent beaucoup plus d'un plaisir éprouvé que d'un apitoiement généreux, la tâche ne serait peut-être ni longue ni difficile ; mais c'est de Jean-Baptiste qu'il s'agit ; hâtons-nous donc de dire, eu quelques mots , que de voyage en voyage, de petit écu en petit écu, il arriva au milieu de l'année suivante, sans avoir encore acquitté sa dette, sans avoir aussi servi de beaucoup les intérêts de son amour.

Maître Dumont le recevait toujours bien ; mais il ne lui permettait pas de longues pauses dans sa boutique de la rue Au Pain. Quant à mademoiselle Filasse , si elle l'accueillait assez favorablenoent , du moins elle ne faisait rien pour le re

tenir ; souvent même elle semblait oublier, avec intention, de lui dire ces mots, qui lui faisaient toujours tant de bien quand il les entendait : « Jean-Baptiste, nous vous attendons dimanche prochain. »

La première fois qu'il sortit de la maison du faïencier sans cette bonne parole d'adieu , il se trouva tout désorienté dans la rue, absolument comme s'il n'avait plus su quel chemin il devait prendre pour retourner à Paris. Tout ce jour» là, et toute la semaine qui suivit, il lui manqua quelque chose; si bien que Jean -Baptiste se surprenait à chercher de part et d'autre, sans pouvoir se rendre compte du vide qu'il y avait dans son existence journalière. Mais Filasse , à dessein sans doute , ayant de nouveau, et par plusieurs fois, oublié de lui parler de son retour présumé pour le dimanche suivant : « 11 y a quelque chose là-dessous , se dit-il , j'en parlerai à Mathieu Libois. »

11 alla donc un jour trouver le vieux compagnon, pour savoir à quoi s'en tenir sur le redou-

blement d'indifférence de mademoiselle Filasse.

— Tu es un bon diable, lui dit son vieil ami de la fabrique; mais tu ne seras jamais qu^un imbécile , mon pauvre garçon.

— Tiens! et pourquoi cela? demanda Jean- Bapliste avec une désespérante ingénuité.

— Comment! tu n'entends donc rien aux ruses des jeunesses?

— Ma foi non ! j'y vas à la bonne franquette avec elle , et il me semble qu'elle me doit la réciproque.

— Nigaud ! tu devrais faire un peu mieux ton métier de garçon , quand elle fait si bien , elle, le sien de jeune fille; elle t'aime, la petite.

— Si j'étais sûr de ce que vous me dites.

— Tu parlerais, n'est-ce pas?

— Certainement, quoi qu'il m'en coûte un

peu de revenir là -dessus avec maître Duniont.

— Va ton train ! je te dis. Elle t'attend, cette jeunesse; ce n'est ni au père ni à la fille à te faire des propositions. Tu sens bien que...

— C'est juste, père Libois.

— D'après ça, mon garçon, il faut commencer, si tu veux qu'on sache à quoi s'en tenir avec toi. Dis ce que tu as sur le cœur, mais pas tout de suite ; petit à petit, sonde le terrain; et une lois que tu seras en pleine route ! avance ! avance, il n'y aura plus de risque.

Le jeune ouvrier promit de faire son profit des conseils de Mathieu Libois ; et quand, huit jours après , il revint apporter un nouvel àcompte au faïencier , il amena, le plus adroitement qu'il put, la conversation sur la nécessité qu'il y a pour les pères de se donner de bons gendres, qui les aiment bien , et qui soient capables de leur succéder dans le commerce. Jean- Baptiste reparla aussi des statuts de la commu-

nauté des faïenciers , si avantageux pour Tapprenti qui épousait une fille de maître. La jolie blonde l'écoutait en souriant, et Christophe Dumont ne l'interrompait pas ; aussi , s'engagea-t-il si avant dans le chemin que Mathieu Libois lui avait tracé d'avance , que peu s'en fallut qu'il ne demandât à prendre jour, sur-le-champ, pour son mariage avec Filasse.

Qui ne dit mot cousent , est un vieux proverbe auquel il ne serait pas toujours sage de se fier; car, bien souvent, ce qu'on pourait prendre pour une approbation tacite n'est que l'expression muette de la surprise et de l'indignation.

Le faïencier, n'ayant opposé aucune réponse au torrent de paroles que Jean-Baptiste laissa impétueusement couler de son cœur à ses lèvres , celui-ci se crut si bien certain de la victoire, qu'il s'abandonna jusqu'à parler de ses observations si matinales, et surtout si indiscrètes, qu'il renouvelait tous les huit jours, grâce à fa petite mansarde de l'auberge où il venait cou-

LES PETITS ECUS. m

cher le samedi soir , pour se trouver dès le dimaiicLe matin , à Touverture du magasin de maître Dumont.

11 dit cela , non pour se faire un mérite du surcroît de dépense que ses nuits d'auberge lui causaient, mais bien pour prouver à mademoiselle Filasse qu'il lui était maintenant de toute impossibilité de vivre plus d'une semaine loin d'elle.

Soit qu'elle ne fût que médiocrement touchée de cette preuve d'amour , soit qu'elle voulut cacher à Jean - Baptiste l'émotion pudique qu'elle venait d'éprouver , en apprenant que le regard indiscret d'un jeune homme l'avait tant de fois rencontrée quand elle venait, si peu vêtue , respirer l'air frais du matin à sa fenêtre , soit ceci , soit tout autre motif encore , Filasse , qui était assise dans le comptoir, se leva, et, sans adresser un seul coup d'œil à Jean-Baptiste , elle partit brusquement.

— En voilà assez pour une fois , mon bon

homme, dit maître Dumont quand sa fille se fut retirée, tu n'as plus rien à me dire^ aujourd'hui?

— Mais non , je ne crois pas , répliqua notre ami , moitié avec embarras , moitié cherchant à s'expliquer le clignement d'yeux et le sourire gêné de son créancier.

— En ce cas , tu peux t'en retourner à Paris ; je ne te retiens pas , d'autant plus que tu me gênes : j'ai affaire.

— Au revoir, n'est-ce pat> , maître Dumont?

— Parbleu ! cela va sans dire.

A ces mois, Jean-Baptiste eut envie de l'embrasser, tant il se sentait le besoin d'épancher au dehors la joie qui Tétouffait.

— A dimanche prochain ! cria-t-il de toutes ses forces , quand il fut sur le pas de la porte. Il voulait que sa bien-aimée Tentendit.

Aussitôt après le départ de Jean -Baptiste, maître Dumont appela sa fille.

— As-tu entendu cet animal? lui dit-il, venir se camper en face de chez nous, pour espionner ce qui se passe !

— Il est de fuit, mon père, répondit-elle, que je ne Taurais jamais cru capable d'une pareille...

Elle chercha le mot; et, placée qu'elle était, entre sa vanité satisfaite de Tamour qu'elle inspirait , et sa pudeur inquiète des observations que Jean-Baptiste avait pu faire, elle ne trouva pas d'autre expression que celle-ci : — • d'une pareille imprudence !

— Impudence! tu veux dire? répéta maître Dumont ; mais il faut mettre bon ordre à cela ; et comme, si je calcule bien , le coquin ne doit pas être bien loin d'avoir acquitté sa dette ^ tu vas me faire le plaisir de relever le compte des petits écus que j'ai reçus de lui; et dussé-je y perdre quelque chose , comme je ne veux plus qu'il remette les pieds chez moi, je lui ferai grâce du reste!

Il était beau , maître Dumont , en parlant ainsi ; il sentait son vieux Romain , en ce moment où il faisait , et si généreusement , à sa dignité de père le sacrifice de ses intérêts de créancier.

Mademoiselle Filasse additionna avec soin la longue suite de petits écus , qu'elle-même avait encaissés ; et comme il est vrai qu'on n'a jamais lieu de se repentir d'avoir obéi à un noble mouvement du cœur , il se trouva que , tout compte fait , le désintéressement de maître Dumont ne pouvait en rien être ruineux pour lui , attendu que , depuis sept semaines, Jean-Baptiste avait cessé d'être son débiteur.

— Il y a sept petits écus de trop î dit la jeune fille.

— Pas possible I s'écria le père stupéfait.

Il prit, avec une sorte de mouvement fiévreux, le livre de recelte des mains de Filasse ; mais il eut beau compter et recompter dix lois , force

lui lut bien de convenir que l'addition de sa fille était juste. Contraint de se rendre à l'impitoyable raison des chiffres , Christophe Dumont, qui ne voulait cependant ni s'en prendre à son défaut de calcul, ni s'accuser de cette erreur qui avait prolongé les visites de son apprenti , dit en frappant du poing sur le comptoir :

—Ah ! comme le coquin a abusé de ma confiance !

11 est certain que Jean-Baptiste savait parfaitement que, d'à-compte en à-compte, sa dette s'était éteinte depuis près de deux mois. Mais le dimanche où il porta le dernier écu de trois livres qu'il eût encore à payer , le jeune compagnon sentit que c'en serait fait sans doute de ses rapports avec le faïencier, s'il s'avisait de demander quittance à celui-ci. On ne le recevait si bien peut-être que parce qu'il ne venait pas les mains vides? Le faïencier lui faisait bon visage , c'est vrai , mais n'était-ce pas plutôt à ses petits écus qu'à sa personne? Or, comme notre ami n'était pas encore assez certain de la bonne volonté que

172 CHAPITRE iV.

maître Dumoiit pouvait ou non avoir pour lui,

il garda le silence.

Un instant Thonnête jeune homme eut cependant le désir d'avouer [à son maître qu'il ne lui devait plus rien.

— Maissi lebourneois profite de cette occasionlà pour me mettre à la porte, se dit-il , je n'aurai plus de prétexte pour revenir.

Il continua donc , et sans trop de remords, à acheter du même prix son droit de visiteur chez le faïencier. D'ailleurs Filasse, en ce temps-là, commençait à le laisser partir sans lui dire un mot d'adieu.

C'est alors qu il voulut éclaircir auprès de Mathieu Libois ce changement dans la conduite que la jeune fille tenait avec lui. Nous savons ce qu'il en advint, et comment maître Dumont apprit un beau dimanche, grâce à l'empressement fatal de notre ami , qu'il était devenu à son tour le débiteur de Jean-Baptiste.

—C'est que je 1 aurais laissé aller de ce train-

LES PETITS ECUS. ns

1à jusqu'à la fin des siècles, disait naïvement le vieillard intéressé ; je me fiais à sa probité.

— Mais peut-être, mon père, Jean-Baptiste ne sait-il pas lui-même où il eu est avec vous.

— Il doit le savoir, le coquin! attendu qu'on peut bien oublier de compter ce qu'on a reçu , mais on sait toujours ce qu'on donne.

—Alors c'est donc un bon procédé de sa part, et je ne peux pas lui en vouloir, moi, de ce qu'il n'a pas trouvé un autre moyen pour revenir ici.

— Un bon procédé ! répéta le père furieux , disdoncuneindélicatesseîllfautquejelui rende sept petits écus à présent... Ce n'est pas qu'il mériterait bien... attendu que pour les intérêts de l'argent j'aurais le droit...

—Ah! mon père! interrompit Catherine Dumonl , en reprenant cet air de dignité qu'elle ne quittait plus que pour parler à Jean-Baptiste.

— Sans doute! sans doute, ma fdic! on lui

renverra son argent ; mais tu me fais rire vraiment quand je f entends parler des bons procédés du coquin. Et éette fenêtre louée tout en face de la tienne , pour te surprendre quand tu t'habilles, est-ce là aussi un bon procédé?

Cette fois Filasse n'essaya pas d'excuser la conduite de Jean-Baptiste ; une rougeur subite lui monta au front.

—Ah! pour ce qui est de ça, dit-elle, j'avoue que c'est une indignité!

— Je te dis que c'est un coquin ! ... et un malheureux qui n'aura jamais rien... Donner vinglet un francs de trop!... Payer deux garnis, à seule fin de voir une jeunesse passer sa chemise! . . On t'en donnera , mon drôle , des pied-à-terre à la ville et à la campagne I coquin! coquin 1...

Maître Dumont était en ce moment dans un effayant paroxysme d'exaspération. Ce qui le montait si haut sur le ton de la colère , c'était la vue de sept petits écus de trois livres qu'il ve-

LES PETITS ECUS. ns

liait de tirer de sa caisse , et qu'il enveloppait avec rage dans un chiffon de papier.

Qu'on ne croie pas que le faïencier de la rue Au Pain fut un malhonnête homme, capable d'ôter de la bourse d'un autre , pour le mettre dans la sienne , l'argent qui ne lui appartenait pas ; jamais pareille pensée ne lui vint à l'esprit ; mais autant il eût reculé devant l'idée coupable de s'approprier injustement le bien d'autrui , autant il lui était saignant pour le cœur de se dessaisir de sa monnaie , à quelque titre qu'il la tnit sous clef. Cependant il fit bravement son devoir. Oui , bravement , nous devons le dire , parce qu'il n'y a de sacrifice méritant que celui qui nous oblige à remporter une victoire sur nous-mêmes.

Les sept écus de trois livres furent désencaissés et biffés sur le livre ; puis maître Dumont signa la quittance que sa fille venait d'écrire sous sa dictée , après quoi il lui dit :

— Tu enverras ça au coquin par Alison le voiturier, et surtout qu'il se fasse payer sa coni-

tre CHAPITRE lY.

mission comme il Tentendra , ça ne me regarde

pas.

Qu'on se sente ou non ému de pitié en faveur de ce pauvre garçon , qui déjà comptait en luimôme le nombre de convives qu'il pourrait réunir autour de sa table de noces, on n'aura pas grand'peine toutefois à se figurer le désolé visage qu'il dut faire à l'envoyé de maître Dumont, quand celui-ci lui eut exposé le motif de sa visite.

Sans essayer de forcer la sensibilité de ceux qui ont besoin de plus fortes émotions pour se sentir intéressés jusqu'à l'attendrissement , nous dirons, cependant, que jamais sentiment d'une ruine complète ne fut plus profondément douloureux et mieux capable de décourager de la vie , que cette désespérante nouvelle. C'était le malheur en personne qui venait, sous la figure du voiturier, tomber comme un coup de foudre au milieu des rêves cliarmants qui faisaient fidèle compagnie à l'amoureux faïencier, sur son grabat de la rue de Cbaronue.

— Abl mon Dieu, mon Dieu! dil-il, en re-

LES PETITS ECUS. iTl

tournant dans ses mains l'argent et la quittance que le messager venait de lui remettre , qu'est-ce qui se serait jamais attendu à ça de la part de mademoiselle Filasse !

— A propos de la fille au père Dumont! reprit le voiturier , en ouvrant de nouveau son grand portefeuille , d'où il avait déjà tiré le paquet de petits écus et la quittance , elle m'a aussi donné une lettre pour toi.

— Pour moi! une lettre d'elle!,., s'écria Jean-Baptiste, passant tout à coup de l'extrême désespoir à une vive émotion de joie , et il tendit au messager une main tremblante.

— Ah ! va, mon garçon , ne te dépêche pas trop de t'en rejouir; car elle avait un si drôle d'air en me la remettant, que j'ai bien vu qu'il ne retournait rien de bon pour toi.

Malgré les paroles peu rassurantes du voiturier, Jean-Baptiste n'en brisa pas moins avec un empressement convulsif le cachet de celte lettre ; et puis, comprenne qui pourra cette étrange con I 13

tradiction du cœur humain , quand le cachet fut

brisé , il laissa la lettre dans son pli sans oser

rouvrir.

Sa commission faite , le messager du père de Filasse réclama le prix de la course, et, se voyant généreusement payé , il souhaita tout plein de prospérité au jeune compagnon, puis il partit.

pex^émame.

Cependant, resté seul en présence de ce témoignage écrit du souvenir de la fière et belle blonde, on se l'imagine bien , la curiosité talonnait toujours notre jeune amoureux j mais lui, continuant à s'armer d'un courage bizarre, s'efforçait de ne point céder à la tentation , si natu-

relie, qui devait le pousser à connaître le contenu de celte lettre. Il souffrait cruellement , notre ami, du sacrifice sans but, sans nécessité, qu une inexplicable force de volonté lui imposait; et, faut-il le dire? en se condamnant de lui-même à une privation que rien ne légitimait, Jean-Baptiste était fier, il était content de lui. Le croira-t-on? il était heureux!

Comme il faut bien que, d'une façon plus ou moins satisfaisante , nous rendions raison , nonseulement des actions ignorées, mais encore des pensées intimes de celui que nous mettons en scène, quelque difficulté que présente notre tache , nous allons essayer de découvrir la cause secrète , l'intention cachée d'un scrupule en apparence absurde et d'une conduite qu'à première vue on est tenté de juger déraisonnable jusqu à l'invraisemblance.

Disons bien ce qu'il fait, écoulons bien ce qu'il dit, c'est le meileur moyen de savoir au juste ce qu'il pense.

Heureux de la possession de cette letlre, heu

reux au point d'oublier qu'elle ne renferme peut-être qu'un congé formel, Jean-Baptisle, après avoir obéi à un premier mouvement d'impatience curieuse , est soudain deveim plus qu'avare de son trésor; car, du moins, l'avare jouit par les yeux et par les mains des richesses qu'il entasse; il caresse amoureusement son or, il en repaît sa vue affamée; mais le jeune compagnon, plus ménager, plus cruel envers luimême, s'est refusé jusqu'au plaisir du toucher, jusqu'à la volupté du regard. 11 vient de poser la lettre de Catherine Dumont sur un meuble de son grenier, et c'est en détournant la vue qu'il se dit :

— Elle m'a écrit! Sa lettre est là!... Je n'ai qu'à le désirer pour savoir ce qu'elle a pensé en m'écrivant... pour être instruit de ce qu'elle peut avoir à me dire... Mais, non! je ne lirai pas tout de suite sa lettre... Ce sera pour ce soir... pour demain plutôt... Et pourquoi pas même pour dimanche prochain , puisque ce jour-là je ne la verrai pas?...

Oui , j'aurai la force d'attendre un bonheur qui ne peut pas m'échapper; car il est doux, je réprouve , de désirer longtemps , quand il suffit d'un mouvement de notre volonté pour posséder à l'instant même ce que nous avons désiré le plus.

C'était là, dira-t-on, sottise, caprice ridicule, folie ; c'était bien tout cela , si vous le voulez ; mais c'était aussi quelque chose de bon et de beau : c'était vraiment de l'amour!

Comme l'heure du travail l'appelait à la fabrique, Jean-Baptiste endossa ses habits de la semaine, et tout en s'habillant, il hésitait et se demandait s'il devait ou serrer chez lui, ou emporter à l'atelier cette tant précieuse lettre, vers' laquelle la curiosité ramenait convulsivement sa main. Pourtant il ne pouvait se décider à l'ouvrir encore, parce qu'il prévoyait bien, le pauvre garçon , que pareille jouissance ne lui serait plus redonnée. Il se disait qu'en ne se hâtant pas de lire le billet de Catherine Dumont, c'était une

économie de bonheur qu'il allait tenir en réserve pour la dépenser plus tard.

Libre à vous de croire que le cœur n'a pas de ces sages prévoyances , de ces calculs qui enrichissent notre avenir aux dépens du présent. Permis à vous , aussi , de dire : — Voilà qui est mal , parce que je n'aurais pas fait ainsi ! — Mais n'ajoutez pas : — Voilà qui est impossible! voilà qui n'est pas vrai ! — car, tandis qu'obéissant à votre nature impatiente, vous maudissez , sans doute, l'historien consciencieux qui ne laisse pas sans dessein votre curiosité en suspens devant une lettre entr'ouverte ; pendant ce temps-là, disons-nous, Jean-Baptiste s'est décidé à renfermer dans un coin de sa cassette cette lettre si peu espérée et reçue avec tant de joie; puis, tout glorieux d'avoir accompli ce grand acte de courage , il a pris enfin le chemin de la fabrique.

Il était temps! les cloches du matin appelaient à triple carillon les compagnons de tous métiers à leurs travaux respectifs.

Mais quand il fui aux deux tiers de sa course, voilà que, tout à coup, le jeune faïencier s'arrêta court; il réfléchit et se mil à batailler intérieurement contre uue tentation qui lui était revenue plus forte , plus impérieuse, et si bien armée contre ses résolutions , qu'elle obligea notre ami à rebrousser chemin.

— Au fait, dit-il par manière de capitulation avec sa curiosité que nous comprenons si bien , je peux toujours prendre sur moi la lettre de mademoiselle Filasse, je ne la lirai pas, mais je la sentirai là , sous la poche de mon gilet , et ce sera toujours ça de gagné.

Et puis, comme s il avait eu besoin de chercher à s'excuser envers lui-même , il ajouta :

— D'ailleurs, si le feu allait prendre à la maison du logeur !

A cette idée une sueur froide lui sortit par tous les pores. C^était pour la première fois de sa vie que la crainte d'un incendie se présentait à son esprit ; elle lui causa un étrange frisson.

On a bien raison de dire : Surcroît de fortune, surcharge de tourments.

Jean-Baptiste regrimpa prestement ses sept étages, il rouvrit sa cassette, reprit son trésor, et repartit bientôt après , le cœur soulagé et la tète en repos.

Au moment où l'amoureux compagnon allait frapper à la porte de la fabrique de maître Nicolas Richot, il se ravisa et ramena sans bruit le marteau sur sa plaque do fer.

Alors , cédante une nouvelle attaque du tentateur qui ne lâchait prise un instant que pour se réemparer de lui avec plus de force, Jean-Baptiste murmura, en tirant de sa poche, avec une secrète terreur, la lettre de Catherine :

— Ah! rien qu'une ligne! la première seulement ! Je ne veux lire que celle-là ! Si ça commence mal j'aurai tout le temps de connaître le reste; au contraire, si c'est bien commencé, eh bien ! ça ne m'encouragera que mieux à atten-

dre jusqu'à diiiianclie prochain , car je saurai

que c'est du plaisir qui m'est promis.

Il ouvrit sa lettre ; mais en jetant un regard inquiet à droite et à gauche , il aperçut, par ci par là . quelques voisins aux fenêtres , quelques passants dans la rue. Jean-Baptiste, qui se sentait le besoin d'un isolement complet , afin de pouvoir savourer tout à son aise , mot à mot, lettre à lettre, l'enivrant parfum d'amour dont son imagination imprégnait, en espérance, cette première ligne sur laquelle il n'osait encore arrêter ses yeux; Jean-Baptiste, jaloux d'échapper à la curiosité du voisinage et de l'attention des allans et venans , pensa qu'il ferait bien de s'engager dans quelque ruelle moins fréquentée du quartier pour être tout à fait seul avec sa chère lettre.

Il suivit les sinuosités de la rue de Charonne jusqu'au marais de la Croix-Faubin. Arrivé là , notre ami promena sa vue avec satisfaction sur la vallée déserte qui s'étendait devant lui, et bien certain d'être maintenant à l'abri de tout indiscret, il déplia définitivement ce papier qu'il

PERSÉVÉRAJXCE. 187

avait tenu caché dans sa main , jusqu'à ce qu'il eût trouvé un lieu favorable à son désir de solitude.

La lettre de Catherine Dumont commençait ainsi :

« Mon très-cher et bien bon Jean-Baptiste. »

— Bon Dieu ! bon Dieu 1 s'écria-t-il après avoir lu , il y a bien ça , c'est écrit , et de la belle écriture de mademoiselle Filasse I

Puis il relut pour la seconde fois :

« Mon très-cher et bien bon Jean-Baptisle. »

Les mots étaient bien les mêmes , et cependant l'émotion qu'il éprouva fut toute différente de celle qu'il avait ressentie d'abord. Ah! c'est que tout à l'heure c'était seulement de la surprise ; forte et douloureuse secousse qui fait mal même quand c'est un bien qui la produit ; mais ensuite ce fut une folle joie, un bonheur bien franc, bien large, dans lequel son cœur^ longtemps comprimé par Ihésitation

et la crainte, s'épanouissait à loisir et nageait

comme en pleine eau.

A moins croire doué d'un courage surhumain, il était impossible de s'arrêter après un pareil début; Jeaii-Baptiste n'était pas taillé en héros fabuleux , il appartenait au contraire tout à fait à l'espèce humaine , et il lui appartenait surtout, comme on le sait déjà, parce qu'elle a de faible, c'est-à-dire par ce qu'elle a de vraiment bon; aussi ne voulut-il pas se faire plus longtemps le bourreau de lui-même. La lecture commencée , il ne tint compte ni de l'heure qu'il était , ni des conséquences de son arrivée tardive à la fabrique. 11 s'assit dans un fossé, s'adossa contre un arbre, et reprenant la lettre que Filasse lui adressait , il lut:

c( D'après ce que vous vous êtes permis de » dire hier à mon père, vous devez bien penser » que nous ne vous attendons plus dimanche » prochain, ni les autres dimanches à Saint- » Germain. Je ne sais pas, mon cher Jean-Bap-

» liste, ce qui vous a donné tant d'audace que » d'oser encore penser à mol; mais ce que je » peux vous dire , c'est que je ne vous en veux » pas.

n Si je sais trop ce que je suis pour donner » des espérances à un ouvrier qui n'a rien , pas » même de l'éducation, je sais reconnaître vos » bons sentiments, et j'ai été fort sensible, je » vous l'avouerai, au moyen que vous avez ima- » giné pour vous faire rouvrir la porte de la » maison. Entre nous, je ne vous croyais pas » capable de montrer tant d'esprit ; il faut donc » que vous m'aimiez bien? je crois que cela est » ainsi , et je vous en remercie de tout mon » cœur.

» On a beau être fille de maître, et, par con- » séquent, de beaucoup au-dessus d'un simple » compagnon qui n'aura jamais le moyen d'acbe- » ter son brevet et sa maîtrise , cela n'empêche » pas d'être flattée quand on voit qu'un honnête » garçon nous recherche en légitime mariage. » Vous êtes un honnête garçon , Jean-Baptiste,

» quoi qu'en dise mon cher père qui ne vous » appelle plus que le coquin; c'est pourquoi je » vous écris ceci , afin que vous sachiez bien » que je voudrais vous voir prospérer et surtout » vous savoir heureux.

» Vous avez payé à mon père sept petits écus » de trop , je vous les renvoie par son ordre ; » mais j'en garde le souvenir avec attendrisse- » ment et regret pour tous les chagrins que j'ai » pu vous causer durant votre apprentissage, » car, vous le savez bien, je n'ai pas toujours été » aussi bonne pour vous que vous le méritiez.

» Je vous plains de m'aimer autant que ça , » mon cher Jean-Baptiste j mais, si c'est de mon » amitié que vous voulez , croyez bien que je » vous la donne, et pour toujours.

» Continuez à être un brave et digne garçon, » et j'apprendrai avec joie que Notre-Seigneur » vous a récompensé ici-bas selon vos mérites. » Si je pouvais contribuer, par mes prières , à » votre satisfaction et à votre fortune , vous se- » riez bientôt aussi riche que je le désire.

» Je voudrais vous dire au revoir, mais c'est » impossible , attendit que mon cher père ne » veut plus entendre parler de vous; ainsi » adieu!

» Voilà un mot cruel ; mais au moins celui- » là me coûte à vous écrire ; et c'est beau de ma » part, qu'en dites-vous ? moi qui vous les épar- » gnais si peu autrefois , les mots cruels.

» Adieu donc , encore une fois , mon bon » Jean-Baptiste ! je m'informerai de vous au- )) près de notre cousin Mathieu Libois , car » après tout, c'est un honnête homme, et, de » plus, il vous porte un très-grand intérêt. Je » vous en écris un peu long ; mais c'est qu'on » n'en a jamais fini de tout se dire , quand on » sait qu'on ne se dira plus rien.

» Je vous adresse cette lettre , sans avoir au- » cune crainte , parce que je sais bien que vous » n'en abuserez pas ; aussi , loin de vous ordon- » ner de la déchirer ou de la brûler, je vous » laisse Hbrede la garderetde la relire autant que

i^ CHAPITRE V.

1) VOUS le voudrez.

» ne comprenez pas

Peut-être que vous ce que je veux dire

» par ce carré que j'ai tracé là ; c'est un enfan- » tillage , mon cher Jean-Baptiste ; une place » que je me suis réservée pour y poser le bout » du petit doigt , ne pouvant vous donner la » main tout entière, quand je vous redis adieu ! » adieu ! adieu !

» Catherine Dumont. »

Et, par poal-scripiwn, il y avait :

« Je vous ai parlé tout à l'heure des prières » que je fais pour votre bonheur ; je me promets » surtout d'en adresser de bien ferventes àDieu, » de dimanche en quinze, dans l'église de Saiiil- » Eustache , à Paris , oîi je dois me trouver, à » neuf heures du matin , pour entendre le ne- )) veu de madame Jourdain , ma marraine , qui » dira sa première messe à la chapelle de la » Vierge. »

Dévorée d'abord à la course , de l'œil et de

l'esprit , cette letlre , qui tantôt lui redonnait du courage et qui tantôt le replongeait dans rabattement du désespoir, fut relue ensuite plus de cent fois par Thonnéte Jean-Baptiste; et, quand il eut posé puis reposé ses lèvres sur l'espace blanc que Filasse avait ménagé; quand il sut mot pour mot tout ce qu'elle lui mandait de tranquillisant et de pénible , il se dit :

— Ma foi , je veux la relire encore ! tant pis I je n'irai pas à la fabrique aujourd'hui. Je ferai mon lundi avec ma lettre.

11 fallait une circonstance bien grave pour que le laborieux ouvrier prît la résolution d'entamer ainsi sa semaine; mais, eùt-il dû passer pour un débauché, auprès de maître Richot, qu'il ne se serait pas mis au travail ce jour-là ; il n'y avait ni les bras , ni le cœur, ni la tête.

— Au petit bonheur ! reprit-il ; et il se leva. Puis, les yeux attachés sur celte lettre , il marcha au hasard dans la campagne. Notre ami dut aller loin , car il ne s'arrêta qu'après la nuit tombée.

Alors il demanda son chemin et revint à grands pas chez lui. Et voilà comment il se trouva que le compagnon le plus fidèle à répondre aux appels de la cloche eut à se reprocher d'avoir fait, à son tour, le lundi de l'ouvrier .

Il ne fallait pas être pourvu d'un grand fonds d'intelligence pour découvrir le but si mal voilé des dernières lignes de la lettre de Filasse. Le rendez-vous était trop clairement indiqué pour que Jean-Baptiste put s'y méprendre, et surtout pour qu'il s'avisât d'y manquer; elle n'avait pas écrit : « Je vous attends à Saint-Eustache ; » mais, en désignant d'une manière si précise et l'heure, et la chapelle où elle devait aller prier, c'était un ordre positif qu'elle donnait à l'apprenti de maître Dumont; et celui-ci n'avait ni l'intention ni l'habitude de désobéir aux ordres qu'il recevait d'elle.

Nous ne nous arrêterons pas sur les quinze jours qui s'écoulèrent avec une insupportable lenteur pour notre ami.

Il arriva enfin, ce dimanche du rendez-

VOUS.. A six heures du matin, Jean-Baptiste, brossé, frisé, pomponné même galamment, avait déjà fait dix fois le tour de l'église; il s'était arrêté dans chaque travée, il avait prié devant toutes les chapelles , et répondu de cœur à toutes les messes qui s'étaient dites. A huit heures , le jeune compagnon n'était plus dans 1 église ', il passait et repassait devant les boutiques du charnier des Innocents , attendant que mademoiselle Calherine Dumont sortît de chez sa marraine. Ne l'apercevant pas chez la lingère , il pensa que la jolie blonde n'était pas encore arrivée à Paris , et il prit sa volée jusqu'à la place Louis XV. A huit heures et demie, il avait rencontré Alison le messager , dont le coucou stationnait près du bord de l'eau.

— Est-ce que tu viens à Saint-Germain , garçon ?

— Non ; mais vous-même, père Alison, y at-il longtemps que vous êtes sur la place?

— Ma foi non I j'arrive ; c'est à peine si mon cheval a eu le temps de souffler.

— Aviez-vous beaucoup de monde? demanda

Jean-Baptisle , mais avec une sorte d'embarras. — Du moude ! Ah ! bien , oui ! un voyage de chien, mon bon homme ! Venir de là-bas ici pour amener qui? la petite béoueule de maîtresse d'apprentissage ; encore se plaignait-elle des cahots. Je vous demande un peu , la belle princesse! pour ses douze sous , lui faut-il pas les carosses de la cour?

Jean-Baptiste laissa le voiturier évaporer sa mauvaise humeur. Comme un cerf au lancé , il traversa la place , et parcourut la rue Saint- Honoré, sans reprendre haleine. C'est seulement quand il fut arrivé devant le portail de Saint-Eustache , que le jeune compagnon se permit de respirer un peu.

Neuf heures sonnaient!

La foule, en ce moment, s^engouffrait dans léglise, et chacun regardait en passant ce pauvre garçon , que la rapidité de la course avait contraint de s'arrêter, et de s'appuyer contre le mur. Les jambes lui tremblaient , il ruisselait la sueur, et son visage était rouge jusqu'au pourpre.

PERSE VÉRAJNCE. I9T

— En voilà un qui a chaud , disait Tun.

— II vient de loin, à ce qu'il paraît, disait l'autre.

— Et il n'est pas venu en voiture , reprenait un troisième.

— Il sort d'une étuve.

— Dites donc diin égout. »

— Il n'y aurait plus de boue dans Paris , si chacun se chargeait d'en ramasser autant que lui.

Et puis on riait en le regardant des pieds h la tête, ce qui lui était fort égal; mais quand il vint à se regarder lui-même, notre ami se trouva les pieds si fangeux , les bas si mouillés , le pantalon de nankin si bien tigré de taches de boue, qu'il n'osa pas se présenter dans un tel état devant mademoiselle Filasse. 11 maudit son empressement inutile à courir audevant d'elle, et attendit tristement , au soleil , que les rayons qui le brûlaient voulussent bien sécher ses habits.

Grâce à la brosse d'un petit savoyard , qui appelait les pratiques aux environs de Saint-

Eustache, il fut enfin possible à Jean-Baptiste de s'offrir , sans trop de désavantage , aux yeux de celle qu'il venait chercher.

— Après tout, se disait-il , en entrant pour la seconde fois dans Téglise, peut-être bien qu'elle n'a pas voulu me donner un rendez-vous ; et si elle allait me trouver trop audacieux de ce que je viens ici sans sa permission expresse 1

Une fois en présence de ce doute , il fit presque des vœux pour ne pas la rencontrer ; seulement il aurait voulu savoir quelle chaise avait été la sienne , afin de prendre aussi celle-là ; ce qu'il voulait , enfin , ce n'était plus lui parler et la voir ; mais poser ses genoux à la place où Filasse avait posé les siens , et joindre ses mains sur l'appui où la jeune fille venait de prier.

Quand il parvint à la chapelle de la Vierge , l'heure fixée par Catherine Dumont était bien passée, et cependant la jolie blonde priait encore. Mais cette prière devait lui compter pour bien peu au ciel , car jamais devoir pieux ne fut accompli avec plus de distraction. Elle regardait d'un côté, de l'autre, s'agitait sur sa chaise avec

impatience , ouvrait et fermait son livre , se levait et se rasseyait sans cesse. Jean-Baptiste n'osa s'attribuer l'honneur d'une préoccupation qu'il observait de loin , et dont sa vanité, cependant, était sensiblement caressée. Il resta durant quelques minutes caché derrière un des piliers de la nef; mais comme il se pouvait, à tout prendre, que Jean-Baptiste ne fut point étrangère l'inquiétude qui semblait tourmenter mademoiselle Catherine Dumont , il se fit tout petit , tout mince , pour se glisser dans la foule des fidèles , qui se pressaient devant l'autel de la Vierge ; et quand il eut gagné la place où se trouvait la fille de maître Dumont, il dit à voix bien basse, et avec une émotion qui assourdissait encore ses paroles :

— Me voilà 1

Filasse tressaillit; puis elle se retourna pour lui répondre avec le plus doux accent du reproche :

— Comme vous arrivez tard !

— Vous m'attendiez donc ? demanda-t-il ingénument , trop ingénument , hélas ! car aus-

5200 CHAPllRE V.

sitôt la fière demoiselle, se sentant blessée d'une question qui ne pouvait amener qu un aveu , riposta avec celte belie dignité qui ne lui faisait jamais défaut dans roccasion :

— Moi! vous attendre? Et pour qui me prenez-vous?

Atterré par cette réponse , Jean-Baptiste recula de deux pas ; et comme il ne pouvait pas faire brusquement retraite , sans marcher sur les pieds de quelqu'un , il fut presque la cause d'un scandale en se retirant.

— Prenez donc garde ! murmurait-on.

— 11 faut que vous soyez bien maladroit i

— On ne vient pas à Téglise pour se promener.

— Vous troublez le service divin.

Et les chaises bougeaient avec bruit, à mesure que Jean-Baptiste, s'inclinantà droite ou à pauche pour s'excuser de sa maladresse , faisait un pas en arrière.

11 vint à bout, non sans peine, à se tirer de la foule; mais quand il eut atteint Texlrémilé du groupe nombreux qui garnissait les

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