PERSE VÉRA!\GE. ^M
approches de l'autel de la Vierge , il trouva là , ferme sur le jarret, le suisse de la paroisse qui latleudait la hallebarde à la main , afin de reconduire militairement jusque sous le porche , Tauteur de ce désordre.
Abasourdi, troublé, ahuri, le jeune compagnon se laissa prendre par le bras , et diriger du côté de la porte, sans se rendre compte de ce qu'on voulait de lui. 11 continuait encore à balbutier des excuses , que déjà le suisse l'avait abandonné à ses propres réflexions au milieu de la rue.
C'est lorsque l'air eut rafraîchi ses idées , qu'il se rendit compte du soudain courroux de mademoiselle Filasse; il comprit alors que sa question naïve avait frisé de trop près Timperlinence , pour que la fierté de la jeune fille ne s'en offensât pas. Il sup{)osa qu'après ce qui s'était passé, elle pourrait bien être décidément perdue pour lui. Mais incapable de pouvoir vivre tout un jour avec une pareille incertitude , il résolut d'attendre Filasse à la sortie de l'église; quanta rentrer une troisièmefoisdaus
Saint-Euslache , il n'osait plus s'y exposer. Il se tint debout sur le seuil du saint lieu, et là il se mit à prier bien dévotement son bon ange pour que celui-ci inspirât à mademoiselle Catherine Dumontla pensée de sortir par cette porte, inspiration bien heureuse pour lui , puisqu'il ne lui était pas donné de pouvoir se trouver en même temps, à toutes les issues de l'église.
La prière de Jean-Baptiste fut sans doute entendue là-haut, il se plut à le supposer, du moins ; car la foule étant venue à déboucher par cette porte , il rencontra au milieu des fidèles les regards inquiets de la jolie blonde, qui semblaient le chercher encore. Notre ami comprit à la rougeur subite qui monta tout à coup au visage de Catherine , rougeur de contentement, qu'elle n'était point disposée à lui garder rancune. De loin et du bout des lèvres, il lui demanda pardon ; elle fit un léger mouvement de tête qui voulait dire positivement: — Je ne vous en veux plus !
Ensuite, mademoiselle Filasse balbutia quelques paroles à voix basse que Jean-Baptiste
Il entendit pas , mais qu'il crut pouvoir se traduire ainsi : — A dimanche! dans la chapelle de la Vierge î — Alors tout son chagrin fut oublié.
11 est bien vrai de dire que lebonheur n'a d'autre prix que celui qu'il nous coûte , et que si nous n'avons acheté d'avance un bien dont nous jouissons, il nous faudra le payer tôt ou tard. Cette réflexion livrée en passant , mais non sans dessein , à la méditation de ceux qui se flattent d'être heureux gratis , nous revenons à notre jeune faïencier. C'était le lendemain de son rendez-vous à Saint-Eustache ; l'horloge de la fabrique venait de sonner neuf heures ; les compagnons avaient quitté le travail , et s'en allaient manger la soupe du matin ; Jean-Baptiste se disposait à les suivre, quand maître Richot le fait appeler dans son cabinet.
— Garçon, lui dit-il, décidément je suis mécontent du chef qui dirige mon atelier, et je veux en prendre un autre.
— Comme il vous plaira , bourgeois ; cependant Pierre est si bon enfant avec nous 1
— Pierie est un ivrogne , un perdeur de temps, et je veux que, chez moi, on emploie toutes ses journées , tu m'entends bien ? toutes ses journées! répéta maître Ricliot en appuyant avec intention sur ces derniers mois.
— Sans doute , vous êtes le maître , vous avez le droit d'avoir vos volontés.
— Tu sais que j'avais jeté les yeux sur toi pour remplacer Pierre?
— Vous êtes bien bon !
— Moins bon que tu ne le crois ; car j'ai fait choix d'un autre chef d'atelier.
— Âh! fit Jean-Baptiste avec surprise; mais alors, continua-t-il tout décontenancé, pourquoi me dites-vous cela ?
— Pourquoi? parce que je tiens à ce que pas un des compagnons de ma fabrique ne se croie le droit de m'accuser de caprice injuste. Je t'avais promis de te confier le poste de chef d'atelier, et, du moment que je mets une autre personne à la place , il faut bien que tu saches pourquoi je ne tiens pas la promesse que je t'ai faite.
— Ce sera comme vous voudrez, bourgeois;
mais il n'est pas moins vrai que je n'ai pas be*soin de savoir... Vous avez des idées, vous en changez , c'est fucLeux pour moi ; mais ça ne regarde que vous, puisque c'est vous qui payez.
— Tu penses bien , mon garçon , que l'emploi dont je voulais te charger ne peut être que la récompense du courage et de l'exactitude!
— C'est vrai, bourgeois.
— Tu es bon ouvrier.
— C'est encore vrai , bourgeois.
— Mais tu as fait le lundi !
— Une fois , il y a quinze jours !
— C'est possible ; mais tu peux recommencer lundi prochain , et tu m'avoueras qu'il serait au moins singulier de me voir, quand je remercie Pierre à cause de son manque d'exactitude à la fabrique, choisir justement pour le remplacer un compagnon qui est tombé , il n'y a pas plus de quinze jours, dans la faute que je lui reproche. On crierait après moi; je n'aurais plus le droit de me montrer sévère avec les paresseux et les débauchés; et toimême tu aurais perdu d'avance, auprès de tes
camarades, cette autorité que doit avoir un chef d'atelier ; autorité qu'on ne peut acquérir qu'au prix d'une conduite irréprochable; c'est pourquoi tu resteras simple compagnon.
— Mais au fait! reprit Jean-Baptiste, l'oreille un peu basse, la mine passabablement allongée, il me semble que je ne vous ai pas demandé à remplacer Pierre dans vos ateliers.
— Non; mais moi je t'avais promis sa place, et j'étais bien aise de t'expliquer la cause de ma nouvelle résolution. Maintenant, lu peux aller déjeuner et même faire le lundi, si cela te plaît : c'est un vieil usage, un usage ruineux, que je voudrais détruire chez les compagnons; comme cela m'est impossible , je me résigne à le subir , tout en espérant qu'un jour l'ouvrier finira par comprendre qu'en ne donnant au travail que les cinq sixièmes du temps qu'il lui doit, il ouvre à la misère une porte de plus. Quant à toi , mon garçon , si tu n'es pas encore enraciné dans le vice du lundi , pénètre-toi bien de cette vérité , c'est qu'il n'appartient qu'à celui qui se place de lui-même au-dessus des autres et par
son activité, et par sa persévérance dans une bonne conduite , de commander un jour à ses pareils.
— Je m'en souviendrai , bourgeois , dit le jeune compagnon , et il sortit de la chambre du maître en se disant :
— Voilà bien de la sévérité pour une faute si légère ! J'ai fait le lundi , c'est vrai ; mais je Tai fait si bon , que je ne le regretterais pas quand il aurait dû me coûter une place encore meilleure que celle de chef d'atelier I
Entièrement consolé de la mésaventure, Jean-Baptiste se mit à repasser dans sa mémoire les événements de la veille. Le souvenir de la faute qu'il avait commise par excès de naïveté lui rappela, et ce pardon qu'il n'avait pas imploré en vain de la belle irritée , et ce nouveau rendez-vous que Filasse lui avait donné pour le dimanche suivant ) la perspective de cette nouvelle rencontre lui remit plus de joie au cœur qu'il ne lui en fallait pour voir sans jalousie un nouveau-venu le remplacer dans ce poste de contre-maître qu'il n'avait, du reste, occupé
iU8 CHAPITRE Y.
qu'en imagination. Aussi se prépara-l-il à accueillir en camarade le chef d'atelier que maître Richot venait de lui annoncer.
Si nous ne craignions d'interrompre trop souvent le récit par des remarques qui peuvent sembler inutiles, nous dirions que se résigner à son sort , c'est déjà l'améliorer, et qu il est rare qu'une bonne disposition de l'âme et de l'esprit ne soit pas le prélude d'un heureux événement que l'on a pressenti , mais sans pouvoir s'en rendre bien compte.
Jean-Baptisle s'était disposé à tendre fraternellement la main au nouveau chef d'atelier, et dès qu'il Taperçut, il ouvrit les bras pour le recevoir cœur à cœur. Imaginez sa surprise et sa joie ! Ce nouveau compagnon de la fabrique de la rue de Charonne, ce n'était rien moins que le vieil ami d'apprentissage de Jean-Baptiste, son guide, son confident, son soutien, son conseil ; en un mot : le père Mathieu Libois!
Voilà nos gens rejoints , et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines,
a dit quelque part le fablier de toutes les saisons. Or, ceux dont nous parlons en avaient beaucoup à se raconter ; aussi l'amoureux faïencier eut-il besoin d'un grand courage pour attendre l'heure de dîner ; car c'était le moment le plus prochain où il lui fût vraiment possible de s'entretenir tête-à-tête avec le nouveau venu.
La conversation devait naturellement tomber sur l'événement qui avait amené le vieux compagnon de la fabrique de la rue Au Pain /dans celle de maître Nicolas Richot, c'est du moins par là que le cousin de Christophe avait l'intention d'entamer le colloque ; mais point ! Jean- Baptiste s'y prit de telle sorte, qu'il fallut commencer par parler de mademoiselle Filasse.
—Figure-toi , mon garçon , lui dit Mathieu , quand ils furent attablés face à face, que , malgré son petit air pincé , je m'apercevais bien que la bégueule eu tenait pour toi et d'aploml) ! Sans être bien malin , on sait ce que parler veut dire, et la demoiselle, qui, autrefois, ne me répondait que comme pour l'amour de Dieu l U
âlO CHAPITRE V.
fjuaiid je lui adressais la parole, en était venue à me dire bonjour la première quand j'arrivais le matin, et elle n'était pas la dernière à me dire bonsoir lorsque je sortais de la fabrique, après ma journée faite. Et puis elle avait une si «Irôle de mine en tournant et ratournant auprès de moi, que, si j'avais été jeune et joli garçon, ça m'aurait gonflé d'orgueil ; mais je voyais bien de quoi il s'agissait. Je ne suis pas rancunier comme ma femme , moi , et de ce que les Dumonl se croient trop cossus pour frayer avec nous, ça ne m'empêchait pas de répondre à Catherine: — Bien, et vous? quand elle me disait : — Comment ça vous va-t-il , cousin ? — Entre nous , vois-tu , Jean-Baptiste , je ne suis pas assez Nicodème pour croire que ma santé l'intéressait beaucoup ; car je voyais qu'en me parlant de moi elle voulait m'amener par une évolution quelconque à lui parler d'un autre. En fait d'amour, ces bêles de filles ça a des malices que les aveugles y voient clair au travers.
Jean-Baptiste ne parut que médiocrement
approuver la plaisanterie un peu j^rossière de Mathieu Libois ; il sourit d'un air gêné.
—Bon! bon! reprit l'autre qui s'aperçut du malaise de son jeune ami , ne faut-il pas prendre des mitaines pour parler entre nous de la mijaurée? D'ailleurs je n'ai ni ton âge, ni tes yeux d'amoureux pour voir en beau toutes ces gentillesses-là ; et , au fait , pourvu que je m'intéresse à vos amours , il m'est bien permis d'en faire des risées dans mon particulier.
— C'est juste, père Libois; mais continuez : mademoiselle Filassse vous disait donc?
— Elle ne me disait rien du tout ! c'était une manière de me tirer les vers du nez à ton sujet. A la fin, moi, ça m'ennuyait de voir que sa fierté était plus forte que son inclination pour toi , ce qui n'empêchait pas son inclination de faire tant de ravages dans sa petite personne, qu'elle en maigrissait, qu'elle en jaunissait.
— Oh! mon Dieu ! et c'est bien vrai ce que vous dites là? s'écria le jeune ouvrier.
—Que ce verre de vin me serve de poison, re-
partit le contre-maître , si elle n'avait pas l'air
d'en mourir à la peine.
Et, pour appuyer son énergique affirmation, il se versa un plein verre de vin , et l'avala d'un trait.
— Pardieu ! lui dis-je un jour, continua Mathieu Libois, il faut que voi^s soyez bien entêtée avec vous-même , la petite cousine , pour ne pas me dire franchement : Parlez-moi de Jean-Baptiste ; car, je le vois bien, c'est là ce que vous voulez. Elle me regarda avec une manière embarrassée qui m'amusait tout d' même. Croyant bien que Catherine et moi nous allions nous entendre, je redoublai, absolument comme je redouble les verres de vin. — Et il but. — Je redoublai donc en disant : On vous en causera tant que vous voudrez , de ce pauvre garçon qui vous aime , et que vous aimez aussi malgré vous. Làdessus elle voulut reprendre son petit air; mais ça ne lui allait plus avec moi ; et , comme elle s'aperçut bien que je ne m'y laisserais plus at- ) traper, croirais -lu quelle se jeta dans mes bras? J'étais pourtant rien qu'en pantalon et en
chemise de travail , et pas débarbouillé , avec une barbe de huit jours ; eh bien! cane l'arrêta pas : oui, mon garçon , elle se jeta tout de bon dans mes bras, comme une brave fille qui a la franchise de son chagrin, et elle me dit: — Que ni lui , ni mon père n'en sachent jamais rien I
— Et vous me le dites ! ah que vous faites bieni interrompit vivement Jean-Baptiste, en frappant de son verre sur la table du cabaretier.
— Voilà ! voilà ! cria la fille de service , et elle apporta une nouvelle mesure de vin.
—On ne vous a pas appelée , dit le vieux com pagnon.
—C'est égal ! laissez là votre pot d'étain , reprit Jean-Baptiste ; le vin est tiré , nous le boirons.
—C'est donc toi qui régales? demanda Mathieu Libois.
—Cela va sans dire. Mais achevez votre histoire.
—Tu sens bien , garçon , que d'après la recommandation qu'elle venait de me faire par
rapport au secret de son penchant pour toi , je ueus rien de plus pressé que d'aller trouver le cousin Dumont ; mais je voulais profiter du moment où le père et la fille seraient ensemble, afin de décider la chose en deux coups de temps. Je guette le quart d'heure favorable, et j'entre bien déterminé dans le magasin. Alors je dis au vieux scélérat : — Ah ça , cousin , pas de demitour à gauche , allons droit ù l'affaire qui m'amène. Le mariage de la petite cousine ne me regarde pas, cesi vrai ; mois ça m'intéresse tout de même : il s'agit de savoir, oui ou non, si vous voulez la produire cette enfant!
— Tu as donc un fameux parti à me proposer pour elle? me dit le Dumont , car la parole est bien dégagée aujourd'hui.
— Là-dessus je te nomme, m imaginant que celte jeunesse que j'avais vue pleurer tout à Lheure à cause de toi ne demandait pas mieux que de soutenir mon dire ; mais ne voilà-t-il pas qu'au lieu de profiter de l'occasion , elle fait la blessée, elle parle même de toi d'une manière tout à fait révoltante; je veux lui rappeler ce
PEtlSÉVÉIlAîSCE. '2\'6
qu'elle-même me disait l'instant d'auparavant , ail! voilà le beau de l'histoire! elle nie, mon garçon! Comprends-tu un front pareil? elle ose presque me donner un démenti , à moi Mathieu Libois ! Là-dessus je n'ai pas besoin de te dire où je les ai envoyés , père et fille ; finalement que j'en ai eu mon compte réglé le soir même, et que je suis venu à Paris demander de l'ouvrage au maître qui t'occupe. A présent fais ton profit de tout ça, tache de t'en arranger si ça t'amuse; mais, crois-moi, cherche à placer ailleurs ton amitié ; car celte petite fille-là a peutêtre de l'amour pour toi...
— Oh! oui , père Libois , elle en a !
— C'est possible , mais elle a encore plus de vanité que d'amour, et, ma foi, comme chez les femmes la tête ne vaut pas grand' chose , si elles ne se rattrapent pas du côté du cœur , dismoi un peu ce qu'on pourra trouver de bon en elle.
— Tout! père Libois; leurs caprices , leur fierté, et jusqu'aux tourments qu'elles nous causent î
— C'est parler comme un dieu ! riposta Mathieu Libois; puis il ajouta : comme un dieu qui parle comme un imbécile.
Jean-Baptiste, jaloux de justifier auprès de son vieil ami la con6ance qu'il s'efforçait d'avoir en l'amour de Catherine Dumont , ne résista pas au désir de lui montrer la charmante lettre qui accompagnait l'envoi des sept petits écus ; il ne négligea pas non plus de lui parler du rendez-vous à Saint-Eustache ; mais ce récit, il l'abrégea de sa mésaventure dans l'église, et il eut soin de bien peser sur ces paroles d'adieu , qu'il avait devinées au mouvement des lèvres de la jolie blonde.
Bien que le contre-maître ne l'eut pas très-fort encouragé à se rendre à Saint-Eustache le dimanche suivant , cependant notre amoureux , qui ne savait plus qu'espérer maintenant, ne tint nul compte des bons avis que lui donnait le père Libois , et quand le jour attendu fut ar-,;^ rivé , il se remit en belle toilette, et alla de son pied léger là où le cœur le poussait.
Au retour, le soir, Mathieu Libois le voyant
rentrer, la léte basse et les yeux gros de larmes, se douta bien que l'amour de Jean-Baptiste avait subi une nouvelle épreuve , ce qui ne TempêcLa pas de lui demander , plutôt par malice que par intérêt , des nouvelles de son heureuse journée.
Le jeune ouvrier soupira et secoua la tête avec chagrin.
— Je vois ce que c'est , elle t'aura rembarré encore une fois.
— Ce ne serait rien que ça , répondit tristement Jean-Baptiste.
— Bah ! Qu'est-ce qu'il y a donc?
— 11 y a que mademoiselle Catherine est malade.
— Vraiment?
— Je ne sais pas, au juste, poursuivit le naïf, mais il faut bien que cela soit comme je vous le dis , puisque je l'ai attendue pour rien toute la sainte journée , et , il n'y a pas à dire , j'étais à l'heure aujourd'hui. Oui, pèreLibois, poursuivit-il d'un air confiant et peiné , mademoiselle Filassse est malade, malade chez sa
marraine qui n'aura pas voulu la laisser sortir,
sans quoi elle serait venue, attendu que c'est
une honnête fille , incapable de se moquer des
gens.
— Tu crois?
— J'en suis sur ! Elle est bien trop fîère pour se permettre des plaisanteries avec un siujple ouvrier.
Trop vivement affecté poursupporler les raillei'ies du vieux compagnon, il monta à sa mansarde, et, quand il sévit seul, Jean-Baptiste commença par décider avec lui-même , qu'il fallait absolument qu'il sût à quoi s'en tenir sur la non-venue de Filasse à 1 église; puis, lorsque ceci eut été irrévocablement arrêté , il s'ingénia à chercher un adroit prétexte, pour se présenter chez madame Jourdain , la riche lingère des Charniers.
Ce n'était pas trop que d'une nuit , pour trouver la combinaison savante qui devait lui ouvrir la porte de celte maison ; ce n'était pas trop que d'une nuit , disons-nous; sans doute même que ce n'était point assez; car, lorsque le jour
parut, Jean-Baptiste, encore tout aussi bien éveillé qu'au moment où il s'était couché la veille , se tenait le front appuyé sur ses deux mains , et se disait , pour la millième fois peutêtre :
— Mais il doit y avoir un moyen de savoir des nouvelles de mademoiselle Filasse , et s'il y en a un , je ne peux pas faire autrement que de le trouver.
L'heure de la reprise matinale du travail avait sonné depuis longtemps , qu'il s'adressait encore la même question , sans parvenir à la résoudre. 11 se leva en répétant :
— Le moyen! le moyen! il faut que je le trouve !
Intéressé comme il l'était à sortir victorieusement de cet embarras, il pensa que le grand air lui rafraîchirait les idées , et que , chemin faisant , il rencontrerait ce moyen inutilement cherché durant dix heures d'insomnie. Il marcha , et rien ne lui vint à Tesprit ; peut-être ii avait-il pas tourné du côté qu'il fallait prendre.
11 dirigea ses pas au hasard , et le lias|M le conduisit vers les charniers des Innocents.
— En allant droit chez madame Jourdain, se dit-il alors, il faudra bien que mon moyen m'arrive. Je comprends à présent d'où me venait mon manque d'esprit , c'est que j'avais trop de temps et trop de chemin devant moi ; on a besoin d'être au moment décisif pour avoir de ces bonnes idées-là.
Or , le moment suprême était proche , car Jean-Baptiste allait atteindre au but de sa course, et son cerveau, tourmenté, torturé même, depuis la veille , ne lui fournissait rien encore. 11 aperçut de loin la porte de la lingère, et il ne désespéra pas de son imagination.
— Bah ! se dit-il , j'ai encore vingt pas à faire.
Il ralentit sa marche , cependant ; mais en dépit, ou plutôt à cause de son pas à pas , l'espace diminuait, et le moyen n'était pas trouvé.
— Au petil bonheur! reprit Jean-Baptiste quand il se vit face à face avec le vitrage du magasin de la lingère, cela me viendra comme un
éclair au moment de tourner le bouton de la porte.
Il tourna le bouton , et ouvrit la porte avec confiance , bien certain qu'il était que l'inspiration ne lui manquerait pas. Pourtant ce pauvre garçon . qui avait veillé toute la nuit et fait une si longue course pour chercher le moyen de s'informer ingénieusement d'une santé qui lui était chère , ne trouva rien de mieux à dire que ceci à la marraine de Catherine :
— Comment se porte mademoiselle Filasse?
Avec plus de ressources dans l'esprit que n'en avait notre ami Jean-Baptiste ;, il en est d'autres qui n'ont pas trouvé de meilleur expédient que le sien , dans un cas embarrassant.
Madame Jourdain, qui connaissait depuis di ans l'apprenti de son compère Dumont , r pas trop surprise de l'intérêt qu'il p^ santé de Catherine ; mais comme ' son commerce ne lui laissaie*^ faire une longue causp* cier , elle lui dit en venue l'autre dim
à^a première messe de Tabbé Jourdain , était repartie le lundi suivant pour Saint-Germain. Puis , sans mettre absolument Jean-Baptiste à la porte, elle lui tourna si promptement le dos, qu'il n'eut plus qu'à sortir de chez la lingère.
Ainsi , c'était donc à Saint-Germain que Catherine Dumont lui avait donné rendez-vous ! Encore une fois , il était coupable aux yeux de celle qu'il aimait 1
Heureusement que dans ce temps-là, on ne faisait pas si bon marché de la vie, que pour une contrariété on se crût obligé , comme aujourd'hui, de sortir violemment de ce monde. Si le suicide eût été de mode , Jean-Baptiste se serait tué de désespoir. Comme il n'avait pas assez '^^spritpour imaginer un si habile moyen d'é- "»' aux reproches , bien peu mérités ce- 'ue la jeune fille avait à lui faire, son •'i dicta une conduite plus sage ; les dimanches à l'église ve , quêter le pardon et prouver par ses
voyages assidus qu'il n'était pas aussi criminel que Catherine pouvait se le supposer.
Une fois cette résolution prise, Jean-Baptiste n'eut garde d'y manquer. Mathieu Libois essaya d'abord de le retenir , car il voyait bien que le bon jeune homme se fourvoyoit dans un amour qui ne lui causait que tourments, chagrins et mécomptes; mais, comme il vit que Jean-Baptiste s'obstinait à tenir à son malheur mieux et plus que les autres ne tiennent à la meilleure fortune , il le laissa aller en haussant les épaules d'un air qui voulait dire: Tu me fais pitié!
Quand le jeune compagnon arriva à l'église paroissiale de Saint-Germain , le dimanche qui suivit sa visite à la lingère, mademoiselle Filasse était à la messe , à sa place accoutumée. Elle l'aperçut , tourna la léte avec dédain , puis elle ne le regarda plus , même au sortir de Toftice.
Jean-Baptiste s'attendait à une mauvaise réception , il ne se découragea pas.
— Je te dis que tu uses tes souliers pour rien , lui répétait le vieux compagnon.
— J'étais là, elle m'a vu ! c'est tout ce que je demandais au bon Dieu.
— Puisque ça t'arrange , va , mon garçon ; va 5 jusqu'à ce que ton amour et ta patience soient à bout. Le moment viendra , où tu diras : En voilà bien assez pour une bégueule de cette espèce-là.
En dépit de la prédiction du contre-maître , la patience et Tamour de l'ouvrier continuaient à lutter contre l'indifférence de mademoiselle Filasse.
Ainsi se passa l'automne, puis vint l'hiver, un hiver long et rigoureux , avec des jours si mauvais , qu'à peine les chemins étaient pratiquables. Et cependant , chaque dimanche malin Catherine Dumont revoyait dans l'église de Saint -Germain son fidèle agenouillé sur le banc qu'il occupait autrefois , quand il suivait sa jeune bourgeoise à la messe. Et pour se trouver de si bonne heure si loin de la rue de Charonne, le jeune compagnon se levait de nuit, parla gelée ou la pluie; il faisait cette longue route , d'un pas tellement gaillard , qu'en arri-
vantau Pecq, le rude marcheur avait déjà plus d'une fois essuyé son front tout baigné de sueur. C'était moins quune tendre parole, moins qu'un regard amical , qu'il venait chercher avec ce beau courage; car mademoiselle Catherine lui tenait rigueur, et semblait même quelquefois ne pas ravoir aperçu.
— Elle finira par me regarder , elle me parlera un jour!
Voilà ce qu'il se disait en sortant de l'église ; et huit jours après, il était encore à la même place, guettant le moment où il pourrait surprendre celte impitoyable dignité en défaut.
Que si Ton se demande comment il avait pu se faire que maître Dumont ne se fût pas aperçu des assiduités de Jean-Baptiste , nous répondrons qu'il s'en apercevait fort bien , qu'il les voyait d'un très-mauvais oeil , mais que s'il avait eu le droit de chasser autrefois de chez lui un amoureux dont les prétentions lui semblaient ridicules , il ne pouvait pas s'opposer à ce qu'un habitant de la rue de Charonne choisît pour paraisse l'église de Saint-Gormain-en-Laye. I 45
D'ailleurs, la rigoureuse réserve de sa fille suffisait pour le rassurer; et, comme Mathieu Libois , il se disait : Le galantin se fatiguera d'user pour rien son temps et sa chaussure.
Rien n'annonçait que la jeune fille dût s'humaniser , lorsqu'un jour , jour de neige et de froid cinglant , elle se décida à tourner un regard moins sévère du côté de Jean-Baptiste, qui priait à deux pas d'elle. Il est vrai de dire aussi que le visage marbré de froid, que les oreilles gonflées et bleuies, que les doigts tout crevassés d'engelures de l'apprenti de son père, étaient bien capables d'émouvoir le cœur le moins accessible à la pitié. Cependant Catherine n'exprima pas tout haut le sentiment de compassion dont elle ne pouvait se défendre intérieurement. Mais au moment où l'enfant de chœur vint lui présenter la corbeille au pain bénit, mademoiselle Dumont , voyant que Jean-Baptiste oubliait de réclamer sa part du gâteau, lui qui n'avait point oublié de mettre à l'offrande, Catherine voyant cela, disons-nous , brisa en deux le morceau de brioche consacrée dont elle venait de se signer
dévotement ; puis elle posa sur son livre sa part ainsi rompue, et, la présentant à son grelottant voisin, elle lui dit à voix basse :
— Prenez 1
Une telle marque d^atlention avait suffi pour le payer de toules ses peines et de toutes ses souffrances.
— Elle a bien tardé à me pardonner , murmura-t-il tout bas; mais je savais bien que cela devait finir ainsi.
Il ne faut qu'une légère faveur pour donner de la témérité au plus timide. Le souvenir de ce morceau de pain bénit, gracieusement offert, lui rendit si bipu la conliance et le courage, qu'à quinze jours de là, comme il se retrouvait encore auprès de Catherine, il osa se baisser pour ramasser le livre de messe que, par mégarde, elle venait de laisser tomber.
La jeune fille lui sourit franchement cette fois ; mais , bientôt après , il la vil chercher dans son livre avec un air crinquiétude , puis regarder à terre, tout aiiloup (relie . comme si elle avait perdu quelque chose de précieux.
— C'est sans doute Timage de sa patronne, pensa-t-il , et notre ami se baissa.
Après un moment de recherche , il ramassa un bout de faveur rose. Catherine Dumont lui tendit la main d'un air qui voulait dire :
— Rendez-le moi !
Le premier mouvement de Jean-Baptiste fut d'obéir; mais tout à coup la présence d'esprit lui revint , et il serra le bout de ruban dans la poche de son gilet.
— Je le garde, dit-il en prenant un petit air vainqueur qui ne lui allait pas If moins du monde.
Catherine, indignée de cette prétention, le menaça deTœil et du doigt. Alors h voix basse, et presque inintelligiblement , commença entre eux le dialogue suivant :
— Vous êtes bien hardi î
— Je n'en disconviens pas, mais voilà comme je suis à présent.
— Je ne vous donne pas ce ruban. Et elle tendait la main.
PERSE VÉRAiN CE. 229
•— Je l'ai [)ar conquête. Et il renfonçai l le ruban dans aa poche.
— Qui vous a donné le droit de prendre ce qui est à moi? continuait-elle en inclinant la tête sur son livre pour assourdir sa voix.
— Ce droit? répétait Jean-Baptiste, je le tiens de mon amour pour vous.
— Mais je ne vous aime pas.
— Oh ! ça m'est bien égal ! vous m'aimerez.
— C'est ce que nous verrons ! répondit Catherine; mais en baissant un peu plus la tête pour cacher la roujjeur que la colère lui imprimait sur le front.
— Ça s'est déjà vu, ri})0sta-t-il hardiment, attendu que vous m'avez aimé une première fois.
— Moi ! dit la jeune tille en relevant brusquement la tête , et puis , effrayée de ce mouvement involontaire, elle rapprocha bien vite son livre de ses yeux.
— Oui, vous m'avez ainjé, continua Jean- Baptiste en se penchant vers l'oreille de la jolie blonde.
— Comment le savez-vous?
— Vous Tavez dit à votre cousin Mathieu Libois.
— Je ne savais ce que je disais.
— Ah! vous ne le niez pas du moins!
— Si j'ai pu être touchée de votre amour, je n'y pense p!us maintenant.
— Ce qui est venu une fois peut revenir.
— Jamais !
— N'en jurez pas ; nous sommes à l'église devant le bon Dieu qui vous entend.
— C'est pourijuoi vous devez me rendre ce ruban.
— Vous n obtiendrez pas cela de moi.
— Mais j y tiens.
— Et moi donc!
— Quelqu un me Ta donné.
— Tant pis pour ce quelqu'un-là.
— Mais , je l'aime !
— Raison de plus!
— C'est un vol, monsieur!
~ Cest une cruauté, mademoiselle!
PERSE VÉR AIN CE. 2Si
— Encore une fois, voulez-vous me le rendre?
— Non!
— Eh bien ! dimanche prochain j'irai entendre la messe au couvent des Loges , et vous ne me reverrez plus.
— Oh ! je vous en prie , ne soyez pas si méchante. 11 joignit les mains.
— Alors , mon ruban? Et de nouveau elle tendit la sienne.
— Eh bien ! je vous le rendrai , mais à une condition.
— Voilà qui est fort I
— C'est comme cela.
— Et quelle est cette condition?
— C'est que vous me nommerez celui qui vous Ta donné.
— Pourquoi?
— Parce que.
— Encore... 11 doit y avoir une raison? Catherine se rapprocha de Jean-Baptiste.
— Je ne vous la dirai pas.
— Je veux la savoir.
Leurs genoux se touchaient.
— Eh bien ! c'est que celui que vous aimez, je... Ici le jeune compaonon s'arrêta court.
— Après, monsieur; voyons , après.
Ils étaient si rapprochés l'un de l'autre qu'on eût dit qu'ils lisaient la messe sur le même livre.
— Eh bien ! cet autre, je le tuerai!
— Vous tuerez celui qui m'a donné cela?
— Je le jure!
— Ne jurez pas; nous sommes à l'église devant le bon Dieu qui nous entend, dit à son tour Filasse , mais d'un certain air malicieux.
— N'en riez pas , mademoiselle , car c'est pourtant aussi vrai que je vous le dis.
— En ce cas, nigaud que vous êtes, iuezvous donc ; car c'est de vous qu'il me vient.
— Hein? reprit-il tout eflaré, moi... que je me tue?
— Sans doute , ne reconnaissez-vous pas la laveur rose attachée à ce fameux chet-d'œuvre qui vous a blessé à la main?
Jean-Baptiste, rougissant de confusion , eut toules les peines du monde à étouffer le cri do
PEKSÉVÉRAJNCK. 235
joie qui faisait effort pour s'échapper de son cœur. Il tira de sa poche, avec une sorte de précipitation embarrassée , le bout de faveur rose^ et , d'une main tremblante , il i'oflrit à Catherine.
— Et moi , je ne veux plus le reprendre , dit la méchante enfant.
— Je vous en prie !
— Vous mériteriez bien...
— Sans doute , je mérite tout ce que vous voudrez, mais ne me faites plus de chagrin aujourd'hui , c'en est assez comme ça pour un jour... Prenez , continua-t-il en lui glissante la dérobée le ruban qu'elle ne refusait plus de recevoir.
Jean-Baptiste avança sa main , Catherine ne retira pas la sienne , leurs doigts se rencontrèrent à la faveur du livre de messe et sous l'abri du petit châle de la jeune fille. L'amoureux compagnon laissa un moment sa main dansla main de sa bien-aimée ; il eût bien voulu la presser doucement, mais il avait peur de se montrer trop téméraire, trop exigeant dès le premier jour de
Taveu. Alors, respeclueusement, mais a regret, il allait ramener à lui sa main si délicieusement reposée quand une légère étreinte- le' récompensa de sa délicate réserve.
Et notez bien que ceci se passait en secret , d'elle à lui , au milieu de la foule q«i encombrait les avenues du chœur ; que tout ceci se disait des yeux encore mieux que de la voix , tandis qu\in millier de fidèles répétait sur tous les tons , au bruit assourdissant du serpent et de l'orgue, ce vœu simple et touchant de la charité chrétienne :
« Que le Seigneur soit avec vous ! »
vr.
Un €onp tte tèit.
Ainsi donc Jean-Baptiste était aimé !
Pour avoir désormais beaucoup mieux que le simple soupçon de son bonheur , il n'était plus nécessaire que notre ami se replongeât, comme par le passé , dans ce vague infini du doute, de la crainte et de Tespérance, où
son pauvre esprit s'était déjà tant de fois égaré. 11 navait plus besoin aussi de rassembler à grands frais de mémoire des lambeaux de souvenirs, ou de torturer le sens indécis d'une lettre à force d interprétations plus ou moins ingénieuses, afin de s'assurer de Tétai du cœur de mademoiselle Catherine, el pour connaître au vrai la nature du sentiment qu'il avait su lui inspirer. Ce sentiment , il n'en pouvait plus douter , c'était de l'amour , et un amour bien puissant, bien solide, puisque, battu en brèche par les efforts réunis des dédains et de l'orgueil , cet amour avait . de guerre lasse , triomphé de ses ennemis, et contraint la fière Catherine Dumout à murmurer : — Je me rends! — Elle qui croyait pouvoir se flatter de navoir jamais à dire à Jean-Baptiste un autre mot que celui-ci ' — Obéissez !
Il est vrai que, tout en s'avouant vaincue par ce constant témoignage d'une passion éprouvée, et par le temps , et par l'absence , et par l'adversité, la jolie blonde avait encore conservé ce ton de supériorité qui donnait à sa défaite l'ap-
parence d'une victoire ; mais ce n'élait pas la vanité de Jean-Baptiste qui avait souffert; c'était son cœur ! Ce cœur avait si (jiand besoin de soulagement, qu'il eût accepté toute humiliation au prix de l'aveu arraché avec tant de peine aux lèvres de la OUe du faïencier.
Comme tous ceux qui ont désespéré du bonheur , alors même qu ils le cherchent encore, le jeune compagnon fut presque effrayé du succès qu'il venait d'obtenir. Il se demanda si c'était bien à lui que tant de bonnes et belles paroles avaient été dites; si celle qui était là tout à l'heure, et qui venait de quitter l'église avec la foule, parce que Toffice était terminé; si celle-là, disons-nous, c'était bien mademoiselle Catherine? Alors il douta de sa propre personne, et, ainsi que ceux qui s'interrogent des mains et de la voix, en se retrouvant eux-mêmes, après un rêve où ils étaient tout autres , il s'examina des yeux extérieurement, en dedans par la pensée, et quand il fut bien convaincu de son identité, notre ami, encore stupéfié, sentit deux grosses larmes lui rouler sur les joues.
~ Mon Dieu! Seigneur! dit-il, faites- moi la grâce de Taimer autant qu'elle le mérite!
Ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'il revint à Paris. Jean-Baptiste n'était plus pressé de s'entretenir de Catherine avec Mathieu Libois ; il avait tant de choses à se dire à luimême, qu'il craignait d'être interrompu par celui-là seul à qui il en pouvait parler. 11 rentra sournoisement ^lans sa mansarde, s'enferma seul avec sonsecret, et quand il fut là, mal en prit à ses voisins de la maison garnie de ne pas avoir assez de curiosité pour écouter à sa porte; car quiconque y serait venu clouer l'oreille eût entendu la plus singulière conversation que folie amoureuse ait jamais inspirée.
Ils étaient deux dans la mansarde de Jean-Baptiste, lui, debout elà distance respectueuse d'une chaise à demi dépaillée, où sou imagination venait d'asseoir Catherine. Il s'excusait de la recevoir dans un si pauvre logis , et la remerciait d'y êtrevenue ; puis il luidétaillait tous ses tourments, toutes ses inquiétudes depuis son départ de la fabrique de maître Dumont ; il lui parlait de Tespé-
\m COUP DE TÊTE. 259
rance qui l'avait soutenu durant ce long temps (l'épreuve; et, craignant encore de se montrer trop audacieux , Jean-Bapliste se hâtait de lui demander naïvement pardon d'avoir osé espérer en elle. Comme il ne dépendait que de sa volonté deprolonger ce charmant tête-à-tête imaginaire, /n comprend facilement qu il le fit durer toute la nuit; et cependant voilà qui paraîtra fort , voilà qui va sembler invraisemblable peut-être ; mais voilà aussi qui donnera plus encore la mesure de son amour pour Catherine, que celle de son inhabileté en fiiit de bonnes fortunes, même rêvées; c'est que la retenant là, cirez lui, et maître enfin du secret de la jeune fille, l'imagination de notre ami recula devant toute idée de souillure ; il respecta et dans ses paroles, et dans sa pensée, celle qu'il s'était plu, en esprit, à renfermer avec lui sous la même clef. 11 n'eut pas besoin , pour se croire heureux , de détacher un seul des voiles pudiques dont son chaste amour avait pris soin de l envelopper. L'illusion s'arrêta où le délire allait commencer, et, protégée par l'amoureux rêveur, tout aussi bien que
si son bon ange Teût couverte de ses ailes, Timàge de la jeune vierge sorlit pure de ce dangereux entrelien.
Jean-Baptiste s'était dit , il n'y avait guère que quelques jours de cela :
— Que mademoiselle Catherine daigne enfin avoir de lamour pour moi; qu'elle veuille bien me le donner à entendre seulement par un mot , et Dieu sait que d'ouvrage j'abattrai à la fabrique! comme le cœur me reviendra ! comme je ferai de bonnes journées! 11 n'y aura pas un seul compagnon faïencier capable de jouter avec moi... je les enfoncerai tous !
Pauvre Jean-Bapiisle! il disait cela bien franchement, comme il le croyait; mais quand il se retrouva devant son four , ses moules et son tour à ébaucher , avec son inséparable souvenir de !a jolie blonde, qui Taimait, qui le lui avait dit, qui l'attendait sans doute pour le lui redire encore et qui lui reprochait peut-être de manquer de la force et de la volonté nécessaires pour se présenter de nouveau chez maître Dumont; ce torrent d idées qui grondait dans
UN COUP DE TETE. iil
son cerveau ne lui laissa pas la liberté de se livrer au travail j il ne fit presque rien de tout ce jour-là, et encore ce qu'il fit était si maladroitement fait, que les apprentis môme souriaient de pitié en se montrant ses grossières ébauches. Jean-Baptiste , avant la fin de la journée , jeta de côté son tablier , et dit à Mathieu Libois :
— Ma foi! j'en ai assez pour aujourdhui, d'autant plus que c'est lundi; je vas me promener.
11 alla rêver dans sa mansarde, et donna à son courage en défaut rendez-vous pour le lendemain.
Le mardi son incapacité était la même; il essaya de la vaincre; impossible! Durant deux ou trois jours , il lui livra les plus rudes combats , et puis , voyant bien que la joie incomplète découraneait encore plus vite que le véritable malheur, il prit le contre-maître à part, et lui avoua qu'il ne pouvait plus travailler.
— Je gage que cVst encore à cause de cette bégueule de Filasse !
— N'en dites pas d^' mal, père Libois; I IC
n'en dites pas de mal , ou je serais forcé de me fâcher avec vous 1
— C'est ça quelle te fait beaucoup de bien ! reprit l'aulre en ricanant.
— C'est ce que vous ne savez pas? Et si je vous disais qu'elle m'aime!
— Tu rêves !
— Elle me l'a avoué.
— Tu rêves! je te dis.
— Et c'est ça qui me rend fainéant , incapable, tout ce que vous voudrez.
— Tu es malade , mon bonhomme !
— Oui , je suis malade , je le sens bien , puisque je ne peux plus ni boire, ni manger, ni dormir.
— Que veux-tu que j'y fasse?
— Que vous demandiez pour moi mon compte nu bourgeois.
— El où iras-tu?
— La retrouver.
— Crois-tn que le vieux dogue voudra te recevoir?
— Non ! bien sûr non , je ne le crois pas; autrement, je serais déjà parti.
— Eh bien alors ! qu'est-ce que lu deviendras?
— - Ce que je pourrai... Au petit bonheur! Elle m'aime ! Avec celte idée-là , je sens qu'on peut aller loin.
— Et moi je te dis qu'elle te fera mourir à la peine.
— Ça sera comme elle voudra ; je ne dépends plus de moi.
— Jean-Baptiste , tu vas faire une sottise?
— Ça me regarde, père Libois!
— Tu te metlras dans la gène.
— J'en sortirai.
— Et tout cela pour une fille sans cœur !
— Ne répétez pas ce mot-là.
— El qui m'en empêchera?... Oui, je l'ai dit el je le soutiens; une fdie sans cœur ! répéla chaleureusement le vieux compagnon poussé par un sentiment d'intérél pour lapprenli de maître Dumonl.
— Père Libois! père Libois! s écria Jean
Baplisie oiiliv doîîlendre si mal parler de celle qu'il se faisait une gloire de respecter.
— Ah çà ! ne dirait-on pas, riposta le contremaître, que tu vas nie man^jer, parce que je la traite comme elle mérite, ta [)rincesse de deux liards !
— Vous êtes un mauvais homme! s'écria Jean-Baptiste, en pleurant de rage.
— Et toi, un Ger ingrat! répondit Mathieu Libois ; au surplus , fais ce que lu voudras, attache-toi une pierre au cou, jette-toi à la rivière, du diable à présent si je me mouille tant seulement jusqu aux chevilles pour te repêcher !
Et il lui tourna le dos.
Non, Jean-Baptiste n'était pas un ingrat; car il peine venait-il de céder à un emportement dont il n'avait pas été maître, quïl se rappela tout à coup les r.ombreux services que le vieux compagnon lui avait rendus, et il se repentit (I un mot cruel, sans doute, mais que Tindignalion (levait lui arracher. Oh! non, disons-le hieu^ Jean-Bapliste n'était pas ingrat . et la preuve, c'est qu'il avait puisé dans sa reconnais-
UN COUP DE TETE. 24a
sance assez de force pour subir déjà par deux fois, une insulte adressée à Catherine Du mont , insulte que tout autn& que le contre-maître n'eût pas manqué de payer cher. On pensera peut-être que le brave homme avait bien acquis le droit de parler un peu vertement de la belle dédaigneuse; mais non pas celui d'en parler ainsi devant rhommequi l'aimait; car le cœur vraiment épris a de ces nobles susceptibilités qui lui défendent de reconnaître à aucune puissance, même à Tautorité paternelle, le droit d'olfenser celle que Tamour a placée sous sa protection.
Les deux amis se séparèrent mécontents 1 uu de Tautre.
On connaît la sévérité de maître Nicolas Richot; quand il eut appris la discussion qui n'avait pu se passer à voix basse entre le chef d'atelier et le compagnon , il fut le premier à régler le compte de Jean-Baptiste, ce qui fit que celuici n'eut pas besoin de tourmenter son Imaginative pour chercher le moyen de faire accepter sa démission.
Libre de toute dette envers sou logeur , uu [)a-
quel sous le bras , de Targent mignon dans sa poche , et marchant d'un bon pas de route, il quitta Paris avec plus de joie' encore qu'il n'avait éprouvé de tristesse en y entrant. 11 n^avait aucune certitude sur Tespèce de réception qui Tats tendait chez maître Dumont. Ses premières tentatives si mal récompensées , l'obstination intéressée du faïencier, le renvoi impitoyable de Mathieu Libois , tout cela , il faut l'avouer , ne pouvait guère lui faire pressentir un accueil plus favorable que par le passé ; cependant il allait avec autant de gaillardise que s'il avait eu pour perspective son maître d'apprentissage Tattendant à bras ouverts , pour le recevoir comme un enfant de la maison.
Jean-Baptiste n'avait pas cependant grande confiance dans le succès de sa démarche, ou plutôt il ne pensait pas au résultat qu'elle pourrait avoir ; mais il se disait :
— Je ne peux plus travailler, je ne vis plus que de Tair du temps , avec une pareille existence il n'y a pas moyen de durer trois semaines. Or, je veux vivre d'autant plus que je suis aimé
UIN COUP DE TETE. WT
à présent; le chagrin m'avait laissé la force de faire ma journée à la fabrique, le bonheur me coupe les bras ; il doit y avoir un moyen de remédier à ça , et comme pour ce mal-là je ne connais pas d'autre médecin que mademoiselle Filasse, allons la trouver , au risque d'être mis à la porte encore une fois par son père.
Et quand il fut à quelques pas de la boutique du faïencier, comme il craignait que le cœur ne lui faillît, il entra chez Marie Mailo, la fruitière , lui demanda un verre de vin ; elle en vendait , il but : puis, au milieu d'un faisceau de manches à balai , il en avisa un qui lui parut plus solide que les autres; il le prit et jeta une pièce de douze sous sur le comptoir.
— Payez-vous , voisine , dit-il à la fruitière , vous me rendrez ma monnaie tout à l'heure , quand je repasserai.
Armé de son bâton , il entra chez le faïencier. Son maître d'apprentissage était seul.
— C'est encore moi, dit-il d'un ton résolu. Maître Dumont leva la tête et répliqua avec
surprise :
548 CHAPITUE VI.
— Ah ! ça , que viens-lu faire ici , vaurien?
— Vous dire qu'il faut que vous me repreniez, ou sinon !...
— Toujours des menaces ! s'écria le faïencier, et il cherchait des yeux quelque arme défensive jjour répondre avec plus de fermeté à ce grand fjaillard taillé en force qui venait s'imposer à lui avec tant d'assurance.
— Oui , il faut que vous me repreniez , ou sinon je vas me pendre au premier arbre de la forêt! continua Jean-Baptiste.
Ce complément de phrase remit un peu de calme dans Tesprit du père de Catherine; cependant il continuait toujours à chercher cette arme qui devait lui permettre de parler plus haut. Jean-Baptiste s'aperçut de ce qui l'occupait : — • Ahl dit-il, il n'y a pas besoin de vous donner tant de peine; si c'est un bâton pour me tuer qui vous embarrasse à trouver, j'en ai apporté un moi-même... Tenez, le voilà; assommez-moi, je ne demande pas mieux; mais avant, maître Dumont, avant, il faut que vous m'écouliez !
fî
Tout eu parlant, il lui tendait son bûton.
— Je t'ai déjà dit que je ne voulais plus de toi ! répondit Dumont en repoussant le bâton que le jeune coinpatjnon lui présentait toujours.
— On revient sur sa parole.
— Ce n'est pas dans notre famille, toujours.
— Au contraire , dans votre t'amiile propre, et la preuve... Tenez, vous allez me tuer, je le sais bien ; mais qu'importe ? vous savez que malgré vous j'aime votre fdle ; mais ce n'est pas tout : elle m'aime , j'en suis sur !
— Malheureux ! fit le père , saisissant cette fois le bâton de Jean-Baptiste, et menaçant de frapper.
L'apprenti baissa la tète, courba les épaules , et continua ;
— Il en sera ce que vous voudrez ; mais, je vous lé* jure devant Dieu et les hommes , elle m'aime ! elle me Ta dit !.
— Elle te l'a dit? répéta Christophe Dumont; puis le manche à balai retomba lentement sur le carreau de la boutique.
Jean-Baptiste se redressa , tout surpris de ue pas se sentir assommé.
— Et quand ça serait? reprit bientôt après le faïencier; est-ce son consentement, ou le mien , qui est nécessaire ? -*•
— Pardieu , c'est le vôtre ; sans cela , est-ce que je serais ici?
— Eh bien ! tu ne l'auras pas.
— Vous en viendrez là.
— Jamais !
— Et qu'est-ce que je vous demande, au fait, de si difficile à donner? Ce n'est pas votre argent, ce n'est pas votre fonds de commerce; je ne veux rien de tout ça. Ce que je veux , c'est être votre ouvrier gratis ; c'est travailler pour vous du matin au soir , et sans que vous me payiez mes journées, encore! Non, je ne recevrai pas un sou ; seulement vous me nourrirez, vous m'entretiendrez comme si j'étais votre enfant; c'est-à-dire parce que je léserai. Si vous aviez un gendre, il vous [)rendrait votre fille ; il vous remmènerait loin , et, qui plus est, il vous obligerait à financer. Moi , bourgeois , je
VOUS la laisse , et pour toujours ; et nous serons là , avec vous ; et vous resterez le maître de tout, jusqu'à la fin de vos jours. Vous n'aurez rien à dépenser déplus; parceque, vous savez bien, poi^uivit-il en souriant avec bonhomie , dans une maison, quand il y a pour deux , il y a toujours pour trois. Deux bons bras à Tatelier , ça paraît ; ça fait encore plus d'ouvrage , quand il
y a un cœur content qui les fait marcher
Hein ? vous m'écoutez , n'est-ce pas? Je ne vous parais pas trop exigeant... Eh bien ! ce que je viens de vous dire, voulez-vous que je le signe, là , de mon sang? Dites ; et cette blessure-là ne me coûtera guère , allez !
— Va donc te promener avec ta signature ! interrompit enfin , mais sans trop de colère , maître Christophe Dumont , étourdi de ce tlux de paroles.
Jean-Baptiste jugea, au ton assez bénin du père, qu'il avait fait brèche dès le premier assaut, et, pour ne pas perdre de terrain, il poursuivit l'attaque.
— D'ailleurs , dit-il encore , ce que je vous
2S2 CHAPITKE VI.
demande , ce n'est pas pour tout de suite, 11 est juste que vous preniez votre temps, et «j#e vous sachiez ce que je suis capable de faire , maintenant que j'ai changé de fabrique ; aussi , ce que je viens vous proposer , c'est de uieA-endre à Tessai pour autant de temps que vous voudrez; trois ou quatre mois, mettez -en six , nniême , si ça vous fait plaisir , et toujours sans me payer mes journées , comme si j'étais déjà de la maison. Après ça, si vous êtes content de moi , si vous jugez que je fais votre affaire ; eh bien ! vous me direz : — Je te donne ma fille. — Et moi , je vous remercierai... oh ! mais , comme on remercie le bon Dieu !
Il attendit avec anxiété la réponse de son maître; celui-ci garda longtemps lesilence. On voyait, au mouvement des lèvres et des sourcils du faïencier, qu'un grand combat se passait en lui. Jean-Baptiste le regardait de temps en temps à la dérobée , et tantôt il croyait avoir triomphé de sa mauvaise volonté ; car maître Dumont secouait la tête d'un air d'assentiment; tantôt aussi, le pauvre garçon désespérait des efforts
(ie soi^ioqiience ; car le front du père de Catherine s'assombrissait subitement , et le pli de sa bouche disait clairement : — Non ! non ! je ne ^^x pas !
— Au bout du compte, reprit Jean-Baptiste, comme ^1 répondait à des objections que l'au- Ire ne lui adressait pas , qu'est-ce qu'on a à me reprocher? Que je ne suis pas riche? Mais quel profit ma fortune vous ferait-elle? Est-ce que le gendre que vous prendrez va vous en donner , à vous? Du tout : il vous en demandera. Croyezvous que vous y perdrez , à me nourrir et à m'habiller? Tenez ! tenez ! voyez plutôt s'il n'y a pas tout bénéfice pour vous. Voilà vingt-deux mois que je suis sorti d'ici : je vous ai payé ce que je vous devais j je me suis nourri , et pas mal; j'ai des nippes , qui ne sont pas déjà si déchirées , et pourtant il me reste tout ça.
Et il éparpilla sur la table du comptoir une somme assez ronde en menue monnaie.
— Eh bien ! reprit-il, si j'avais été votre gendre , vous auriez cela de bon. ..Et moi... Eh bien ! moi , j'aurais votre fille !
^ CHAPITRE Vï.
— C'est boni c'est bon! interrompe brusquement le faïencier ; tu me fais perdre là mon temps à t' écouter !
— Mais ce n'est pas une réponse ça , maître Dumont, observa Jean-Baptiste, et maintenant je ne peux plus sortir d'ici sans un fl»i ou un non positif. Voyons ! parlez I
— Eh bien ! fit avec impatience le père de Catherine, est-ce que je ne t'ai pas dit de venir travailler demain?
A ces mots , le jeune compagnon , cédant à un mouvement de délire et de reconnaissance , eut la pensée de se précipiter aux genoux de son maître; mais une pratique entra dans le magasin ; le bienheureux essaya de se contenir , ce n'était pas sans peine. Sa joie, sa fortune inespérée , se trahissaient par des soupirs , par un mouvement continuel , par des paroles inintelligibles, par du rire , par des larmes.
— Allons, va-t'en 1 lui dit Christophe Dumont; tu vois bien que tu embarrasses la boutique.
— M'en aller? répéta Jean-Baptiste ; mais où
voulez-vous que j'aille , puisque voilà mon paquet, et que maître Richot m'a signé mon compte.
— Va-t'en prendre la clef de ta chambre qui est au clou , à côté du buffet, et demande à ma fille un drap pour ton lit. Tu trouveras Filasse là-haut , chez elle.
Il n'en attendit pas davantage , lui , qui n'en demandait pas tant. C'était chose convenue, arrêtée , réglée, il était de la maison. Le père de Catherine avait écoulé sans trop se fâcher sa nouvelle demande en mariage; les conditions que .Jean-Baptiste avait faites lui-même, Christophe Dumont venait de les accepter ; le compagnon était non-seulement réinstallé dans la fabrique de la rue Au Pain comme ouvrier , c'était encore en qualité de gendre futur du maître qu'il allait reprendre sa place à l'atelier! Tout plein de son bonheur, les yeux encore humides , le sourire dans tous les plis du visage et le cœur lui battant à coups redoublés , il arpenta quatre à quatre les marches de l'escalier, ouvrit vivement la porte du logis de mademoiselle Filasse :
elle était là , il poussa un cri de joie et se jeta à
ses pieds en lui disant :
— Ah! que j'ai donc bien fait d'espérer! Cette fois, la belle dédaigneuse n'essaya pas
de rappeler sa fierté habituelle pour dissimuler son parfait contentement; loin de là , elle se livra avec franchise au plaisir que lui causait la visite bien inattendue du jeune compagnon ; car d'abord elle s'imagina que c'était seulement comme visiteur qu'elle le revoyait.
— Pauvre Jean-Baptiste! lui dit-elle, comme il vous a fallu user d'adresse pour monter ici sans être aperçu par mon père !
— Mais, au contraire, j'ai parlé à maître Dumont.
— Ah! mon Dieu !
— Eh sans doute ! Mais j'ai bien fait , vous le voyez, puisque c'est avec son autorisation; bien mieux que cela : c'est par son ordre que je suis maintenant chez vous.
— En vérité? reprit Catherine Dumont; mais alors il faut donc que mon père vous croie bien guéri de votre inclination pour moi !
— Guéri î répéta le jeune compagnon. Ah ! bien ouil Attendez que j'en guérisse jamais do ce mal-là ; par Dieu non ! ça fait trop de bien pour qu'on cherche à s'en guérir.
— Mais encore?... demanda la jolie blonde.
— 11 y a, poursuivit notre ami, il y a que votre père sait que je vous aime de plus en plus, et que...
Ici il hésita à parler; mais le regard de la jeune fille l'ayant pressé de s'expliquer, il ajouta timidement :
— Il sait que je vous aime, et surtout que vous m'aimez!
— Ah ! monsieur Jean-Baptiste , avez- vous bien osé dire cela! s écria Catherine tout émue, baissant les yeux et rougissant.
— Ça vous fâche, mademoiselle? Je me doutais bien que ça vous fâcherait.
— Non! Mais...
— Mais si ! je le vois à votre petit air ; vous i «7
258 CHAPITRE Vï.
m'en voulez... Si vous saviez cependant combien ça m'a coûté de le dire sans votre permission; mais, après tout, je ne nt'en repens pas, puisqu'il paraît que cette parole était nécessaire pour décider maître Dumont à me garder chez lui.
— Comment ? après uu pareil aveu il ne vous a pas mis tout net à la porte ?
— Aucunement! et la preuve , c'est qu'il m'envoie lui-même, en personne, et de sa propre bouche encore, vous demander un drap blanc, afin que je monte chez moi faire mon lit.
Dire maintenant l'accueil joyeux que fit la jolie blonde à cette nouvelle de 1 heureux changement survenu dans les idées de son père , touchant 1 amour et les prétentions de Jean- Baptiste , ce serait embarrasser notre récit de détails inutiles. Si pour tous les autres , ouvriers , voisins et même chalands , Catherine Dumont était encore la fière et dédaijjueuse demoiselle Filasse , pour notre ami , elle ne pouvait plus être qu'une bonne et franche jeune
fille, toujours irn peu iiuiliue peut-élre , mais non plus capable de se tenir rigueur î\ ellemême, quand il s'agissait de se livref deco'ur à un penchant vers lequel elle inclinait depuis si longtemps.
Voilà donc notre ami établi dans ses fonctions d'ouvrier , dans ses privilèges de commensal chez maître Dumont. Il a dit au faïencier :
— Prenez-moi à l'essai trois , quatre ou six mois, pour juger de l'avantage que vous aurez à me prendre ensuite pour gendre.
11 a dit cela , et comme il veut tout à la fois et donner* des preuves irrécusables de son amour à la fille, et intéresser Tavaiice du père, Jean- Baptiste fait ses journées si longues, il emploie si bien chacune de ses heures, que les autres compagnons de la fabrique , jaloux de lui voir tant de courage au travail, le traitent de gâtemaître et de mauvais camarade.
— Comme il vous abat louvragel observe Filasse quand elle est seule avec son père : c'était
une perte pour nous que de ne plus l'avoir, ce
pauvre Jean-Bapliste.
— Bon ! bon ! répond le faïencier . il faudra voir par la suite , attendu que pour Tinstant je ne suis pas sa dupe; je vois bien que mon gaillard fait balai neuf.
A part soi, la jeune fille, sans penser absolument comme maître Dumont, craint aussi que le courageux compagnon ne puisse pas continuer longtemps de ce train-là.
— Vous vous tuerez , dit-elle à Jean-Baptiste.
— Laissez-moi donc . mademoiselle Filasse! jamais je ne me suis si bien porté; j'en ferais deux fois plus si je ne me retenais pas !
— Vous avez beau dire . ça ne pourra" pas durer , et mon père, que vous allez rendre exigeant pour Tavenir, sera mécontent de vous si vous venez à ne plus faire que des journées comme les autres; il dira que c'était de Ihypocrisie de votre part... il se fâchera tout de bon
peut-être? et alors vous vous repentirez d avoir manqué de prudence dans le commencement.
— Je ne me repentirai jamais de vous avoir prouvé que quand deux bras sont mis en mou vement par un cœur comme le mien , on peut se marier sans dot. 11 n'y a pas d'affront! il n'y a pas de misère à craindre ! car au bout de chacun de mes dix doigts , voyez-vous? il y aura toujours des pains de six livres !
— Oui : mais faites attention à ce que je vous dis, Jean-Baptiste, parce que les forces peuvent venir à vous manquer si vous ne vous ménagez pas.
— Je vous réponds qu'il n y a pas de risque, ripostait le brave garçon.
Loin de tenir compte des bous avis que la prudente Catherine lui donnait de temps en temps et à la dérobée, Jean-Baptiste, comme s'il avait eu à réparer un temps perdu ou à se faire pardonner de la lenteur au travail, redoublait de zèle; il se levait toujours une heure plus tôt le lendemain
262 GHAPITRE VI.
d'une telle conversation avec sa bien-aimée; le soir,ilsecoucliaitune heureplustard, etconirae il voulait se rendre indispensable à maître Dunjont, c'est lui qui ouvrait et qui fermait le magasin ; puis, à 1 heure du déjeuner, au lieu de s'asseoir à table, il prenait son pain et, déjeunant à la course, il allait porter chez les pratiques de la maison , à celles-ci de la marchandise, à celleslà leurs factures.
Notre ami était devenu elïrayaiit d'activité; cependant les ciaintes de la jolie blonde ne se réalisaient pas, car avec cette existence laborieuse, Jean-Baptiste. au lieu des'épuiser,gagnaiten force et en santé ; de son côté, maître Dumont ne se disait plus avtc défiance pour l'avenir : — Il faudra voir par la suite , car mon gaillard fait balai neuf. — Rendant, au contraire, pleine et entière justice à son apprenti, il se décida à lui donner enfin un témoignage bien positif de sa satisfaction. A lui seul, Jean-Baptiste travaillait autant que trois ; maître Dumont renvoya deux de ses compagnons.
UJN COUP DE TÊTE î«3
Un jour Catherine osa se permettre une observation au sujet du renvoi des deux ouvriers.
— Laisse -moi doue conduire ma barque comme je l'entends, lui répondit son père; ne vois-tu pas que ce que j'ai fait , c'est dans l'intérêt dé Jean-Bapliste? il aime l'ouvrage, ce garçon, et si les autres lui mangent toute la besogne -, de la maison, il n'en restera plus pour lui.
Ce mouvement de générosité , qui força deux travailleurs à se croiser les bras , ne fut pas un mauvais calcul pour le faïencier ; car , au . bout de la semaine, il se trouva avoir à mettre en magasin à peu près la même quantité de marchandise que par le passé, bien qu'il eût une économie de douze journées sur ses frais ordinaires de fabrication.
Ainsi tout allait bien. Bien pour maître Dumont. qui trouvait bon profit à exciter le courage de Jean-Baptiste en lui laissant l'espérance pour prix de ses peines. Bien aussi pour le jeune compagnon, qui ne craignaitplus de s'exposer à la colère de son maître ou d'offenser la dignité de
Catherine quJiid il parlait de son amour. Sans (îoiite, sa présence iiidir-pensable à l'atelier et les courses qu'il faisait rapidement dans la ville lie lui permettaient pas de donner beaucoup de temps à son intérêt de cœur; mais un petit mot de tendresse jeté en passant , recueilli aussitôt et renvoyé avec un sourire qui disait : — Patience ! patience ! — avec un regard riche des plus douces promesses. Quelques lignes écrites par la jeune fille et glissées mystérieusement dans la main de Jean-Baptiste, quand il devait. être longtemps dehors, ou quand l'ouvrage pressant menaçait de le retenir plus lard que de coutume à l'atelier; une réponse à ces lignes, réponse dans laquelle le respect timide ne servait pas ton jours de passeport à l'amour; celte réponse, disons-nous, passée sous la porte de la chambre de Filasse , ou bien cachée dans son sac à ouvrage, ou bien encore, remise de la main à la main, et pas trop secret même; une ilenr cachée longtemps dans le corset de la jeune fille, puis qu'elle laissait tomber pour que Jean-Baptiste la ramassât , et (ju'on redemandait pour qu'elle ne fut pas reu-
due ; des je vous aime ! soufflés tout bas dans des baisers , qui n'élaient ni donnés ni reçus ; quelques brins de cheveux échangés, voilà ce qui encourageait à aimer ! voilà ce qui faisait que nos deux amants ne se hâtaient pas de rappeler à maître Dumout que le temps marchait d'un tel pas qu'il y avait déjà bien près de six mois d'écoulés depuis le jour où Jean-Baptiste, armé de son manche à balai , était venu dire au faïencier : — Assommez-moi ou donnez-moi votre fille !
Le vieillard, malin et intéressé, laissait passer les semaines et les mois, prolongeant autant qu'il le pouvait, sanstrop faire crier à l'injustice, ce temps d'essai que le brave garçon avait offert de lui donner.
Cependant Catherine, qui s'élait familiarisée . non sans peine, comme on l'a vu, à l'idée d'épouser un ouvrier; Catherine, qui, niaintenant, se sentait attachée de cœur et dame à l'idée de devenir madame Jean-Baptiste Vaugrain , commençait à calculer avec l'année qui s'avançait, et lais-
sait échapper des demi-mots d'impatience que son père comprenait fort bien , quoiqu'il i ît mine de Jie point les entendre. Jean-Baptisle, bien que pressé pour son propre compte , eut continué, sans se plaindre, à attendre de la bonne volonté de maîlre Dumont la récompense de son travail assidu; mais la jolie blonde murmurait, mais elle Taccusait déjà de ne pas montrer d'empressement pour la conclusion de ce mariage-, si longtemps différé; il repoussa chaleureusement ce reproche d'indifférence, et résolut de forcer son maître à lui tenir parole.
— Vous verrez , dit-il à la jeune lilie, comme je lui rappellerai ce qu'il ma dit.
— Eh bien! moi, je gage, reprit-elle, que vous n'aurez pas ce courage-là.
— Je parlerai, mademoiselle Catherine, et pas plus lard que demain.
— Pourquoi |)as aujourd'hui même?
— Non, deimiin, quand vous serez partie à Versailles pour les fêtes de la Saint-Jacques et
UN COUP DE TETE. 2é7
Saint-Philippe, avec votre marraine et ses nièces, qui doivent vous venir chercher ce soir.
— Songez bien qu'à mon retour, il faut qu'il y ait quelque chose de décidé!
— C'est bien comme ça que je l'entends aussi... D'ailleurs, ce n'est qu un mot à dire; le tout est de trouver le moment favorable pour le bien placer , ce mot-là , afin de ne pas trop effaroucher votre cher père. Fiez-vous à moi , à mon amour, mademoiselle Catherine, je vous promets d'être éloquent avec le bourgeois sitôt que nous nous trouverons tête-à-tête, lui et moi, parce qu'il vaut toujours mieux que ces choses-là se traitent entre hommes.
Le soir venu, Catherine Dumont, qui avait passé tout le reste du jour à préparer ses plus beaux atours , atin de faire figure de demoiselle aux fêtes du printemps dans la ville royale , vit avec joie arriver la lingère et ses deux nièces qui devaient Temmener pour huit jours à Versailles. Jean-Baptiste eût bien voulu accompagner la jolie blonde; mais les intérêts de la
maison , et plus encore ceux de sou amour, le retenaient dans la fabrique de la rue Au Pain. Quand il eut vu Catherine monter lestement dans le coucou du père Alison , qui devait la voiturer jusqu'à destination , il resta planté droit sur la porte de la boutique, afin d'avoir le dernier regard d'adieu de sa bien-aimée. Au détour de la rue, Catherine passa sa main blan* che à travers la fenêtre ouverte du coucou, et d'un geste elle sembla à dire son ami : N'oubliez pas que vous m'avez promis de parler!
—Je parlerai tout de suite ! répondit Jean-Baptiste par un double mouvement de la tête et de la main , et notre amoureux rentra, bien décidé à forcer maître Dumont à lui tenir parole.
— Bourgeois! lui dit- il lorsqu ils furent seuls.
— Eh bien! mon garçon, qu est-ce que tu me veux?
— Une question , sMl vous plait!
— Autant que ça te fera plaisir.
— Combien y a-t-il de temps que je suis rentré chez vous ?
— Je n'en sais rien ; je ne nie suis pas occupé de compter les jours.
— Eh bien î moi , je vous dirai qu'il y a tout à l'heure six mois!
— C'est très-possible; mais à quoi bon alors me demander ce que tu sais mieux que moi ?
— C'était pour vous rappeler...
— Quoi? Qu'esl-ce que tu peux avoir à me rappeler?
— Mais ce qui s'est passé entre nous quand je suis revenu la dernière fois à Saint-Germain, pour rentrer dans votre boutique.
— Par Dieu! je ne l'ai pas oublié; lu m'as dit : Reprenez-moi à l'essai pour le temps que vous voudrez! — Là-dessus je t'ai répondu : Viens travailler demain !
— Comment, ce fut là toute votre réponse V'
— Je ne t'ai pas dit autre chose.
— (Test pourtant vrai ! murmura Jean-Baptiste.
— Est-ce que tu veux l'en aller à présent? Aurais-tu , par hasard , l'intention de me quitter? Dam! ça te regarde; tu es libre! reprit maître Dumont.
~ Vous quitter? oh! non pas, ditJean-Bap^ tiste un peu décontenancé.
— Alors qu'est-ce que tu as à r^'clniner?
Le jeune compagnon allait répliquer, maîlre Dumont ne lui en laissa pas le temps.
— Travaille, mon bon homme, continue à être exact, à être actif, et si je suis content de toi... Eh bien!... eh bien! je ne le dis que ça; mais fais en sorte que je sois content de toi.
— Maître Dumont, interrompit Jean-Baptiste.
~Ah çà, es-tu sourd? poursuivit le faïencier,
UN COtP DE TETE. 271
puisque je ne te dis que ça , que diable! laissemoi tranquille!
Il y avait loin de la réponse ambiguë que le laiencier venait de lui faire à cette parole décisive qu'il s'était flatté de rapporter à mademoiselle Catherine Duniont lorsqu'elle reviendrait de Versailles ; cependant , avec sou naturel accommodant, Jean-Baptiste se serait encore contenté de si peu; mais il se doutait bien qu'à son retour la jeuue fille ne se montrerait pas le moins du monde satisfaite du résultat de Tentrelien ; aussi se promit-il de revenir plus d'une fois, durant les huit jours d'absence de Catherine, sur cette grave question qu'il voulait à toute force amener à bonne fin. Mais quelque détour qu'il prît pour obliger maître Dumont à se prononcer, toujours celui-ci trouvait le moyen de rompre la conversation; ou quand notre ami repoussait l'obstiné Christophe jusqu'à la limite la plus reculée de ses derniers retranchements , le fuïencier, qui ne voulait en aucune façon s'engager formellement prenait le parti de se mettre en colère , et disait à son apprenti :
— Fais ton ouvrage et arrange-toi pour que je n'aie à me plaindre ni de la négligence, ni de ta paresse, et... je ne te dis que ça.
C'était toujours le même refrain , sur quelque air différent que Jean-Baptiste voulût entamer sa chanson. Catherine revint après une semaine de plaisirs quelque peu troublés , sans doute , par l'inquiétude que lui causait Tignoranee où elle était de la résolution de son père. Elle était pale et singulièremenlémue quand elle descendit du coucou d'Alison, qui Tavait été rechercher à Versailles. Était-ce la lassitude des fêtes ou le malaise du cœur qui lui donnait cet air d'accahle ment, cette voix tremblée, lorsqu'enGn, seule à seule avec .Jean-Baptiste , elle lui demanda ce que maître Dumont avait décidé pour le mariage,
— Rien encore , mademoiselle Catherine , répliqua le pauvre garçon. *
— Vous n'avez donc pas parlé?
— Si fait , tous les jours; mais votre père ne répondait rien.
— Voilà qui est singulier!
— Je lésais bien; mais que voulez-vous que j'y fasse? dit encore Jean-Baptiste ; le bourgeois ne m'avait rien promis absoluoient.
— Comment rien promis! vous m'avez donc trompée?
— - Eh ! non , c'est moi-même qui me suis trompé; je croyais qu'en me reprenant ici, il avait consenti à tout; d'ailleurs , il ne faut pas nous désoler encore , votre père ne m'a pas dit non.
— Mais c'est oui qu'il fallait lui faire dire.
— Oh ! ça viendra ; peut-être bien tord, j'en ai peur.
— Trop tard , reprit-elle.
— Pourquoi donc trop tard?... est-ce qu'il ne sera pas toujours temps?... est-ce que vous craignez de changer pour moi? est-ce que je ne serai pas toujours le même pour vous?
Ils se séparèrent. Catheriue, mécontente de son père, de Jean-Baptiste et d'elle-même, car il lui en coûtait à présent de chagriner son ami; mais elle sentait bien qu'il ne lui appartenait pasà elle, jeune fille, sinon timide, du moins bien apprise, et surtout réservée , d'être la première à dire à maître Dumont :
— Ah ça , quand nous mariez-vous ?
C'est sans doute aux reproches indirects que Catherine Dumont ne pouvait s'empêcher d'adresser à Jean-Baptiste soit par un mot , soit dans un regard, qu'il faut attribuer la mauvaise semaine que le jeune compagnon fit à la fabrique.
— Je l'avais bien dit, grommelait le maîlre, en le voyant si mal employer son temps ; je l'avais bien dit que mon gaillard faisait balai neuf !
Cependant , aussi bien que le courage de Jean-Baptiste , la santé de Catherine commençait à se ressentir des mauvaises dispositions dw
UN COUP DE TÊTE. 21!i
faïencier touchant !e mariar^e de sa fille et de sou apprenti. Était-ce vraiment mal d'amour ou indisposition toute naturelle? Quoi qu'il en fût, la jolie blonde perdait ses vives couleurs, l'éclat de ses beaux yeux s'éteignait peu à peu , et les forces, quelquefois , semblaient tout à fait lui manquer. Le jeune compagnon voyait cela avec douleur; souvent l'indignation le poussait jusqu'à parler un peu plus haut que de coutume à son maître, qui ne tenait compte ni de l'affaiblissement de Catherine , ni de la juste colère de son ami. Un jeudi , pourtant, Christophe Dumont fit un petit voyage à Paris , et quand il revint, le soir, il apporta à sa fille un paquet d'étoffes de soie.
— Tiens, lui dit-il, voilà qui coûte cher; mais c'est bon , c'est solide ! ta marraine m'en a répondu. Taille, coupe , rogne, mais surtout ne perds pas les petits morceaux, et fais-toi une belle robe avec ça.
Catherine Dumont , stupéfaite , et ne S(f rendant pas bien compte des paroles de son père,
s'empressa de déplier la pièce de soierie, puis elle la fit chatoyer à la lumière.
— Oh ! que c'est beau ! dit-elle ; et c'est vous qui me donnez cette robe-là?
— Crois-tu pas que madame Jourdain va te faire un pareil cadeau? j'ai, parbleu, bien choisi l'étoffe moi-même, et je l'ai aunée moi-même, attendu qu'il faut que chacun ait son compte j comme je ne paie pas avec des écus rognés , j'entends qu'on me donne ma mesure.
La jeune fille se mit à mesurer à son tour la pièce d'étoffe sur la longueur de son bras, puis elle s'écria avec une surprise que justifiait la lésinerie habituelle de son père :
— Voyez donc comme c'est heureux, il y en aura assez pour une robe!
~ Je crois bien ! dit maître Dumont.
— Oh î après ça , papa , reprit Catherine , il n'y a pas tant à se récrier ; ce n'est que le compte bien juste.
— Pourvu qu'il y soit, le couipte.
— Sans doute... mais, dit-elle après avoir rétléehi un moment, comme pour pénétrer l'intention du malin vieillard , savez-vous bien que je vais être jolie comme une mariée avec cela !
Christophe Dumonl ne répondit rien; il laissa
sa fille livrée à ses conjectures , et alla à l'atelier de ses compagnons,
— Voyons, viens avec moi, grand fainéant, dit-il à Jean-Baptiste; on te lait quitter la journée de bonne heure, ça t'arrange, n'est-ce pas? car, depuis quelques jours, tu n'as plus cette belle ardeur d'autrefois.
— C'est peut-être, bourgeois , parce que...-
— C'est bon ! c'est bon ! mets ta veste , nous avons une course à faire.
La course ne devait pas être longue ; après deux minutes de marche, le maître et l'apprenti s'arrêtèrent chez une vieille connaissance du quartier , François Thibaut , le tailleur.
— Pieuez-iiloi mesure à ce gailiard-là , lui dit maître Dumont en montrant son apprenti , il nous faut l'habit, la veste et la culotte; mais que ça soit de durée, enlendez-vous? parce que je n'ai pas le moyen de rhabiller tous les jours.
La surprise de Jean-Baptiste lut au moins égale à celle que la jeune fille avait éprouvée une heure auparavant ; il se laissa prendre mesure à peu près comme il se serait laissé mettre à la porte si son maître lui avait dit : — Va-t'en î — C'est-à-dire qu'il n'eut pas assez de présence d'esprit pour demander raison de la singulière façon d'agir du faïencier.
Ce soir-là, quand Catherine, maître Dumont e't Jean-Baptiste furent réunis pour le souper, aucun des trois ne prit !a parole : les deux amants, parce qu'ils se demandaient, chacun à part soi, à qui parlerait le premier ; le père, parce qu'il lui en coûtait de dire quelque chose. Et le lendemain malin, lajoiieblonde, toujours, etdeplusen plus, /pâle et «ouffrante, Catherine enfin, qui avait passé là nuit à s'interroger sur Pévénement de
la veille, ayant rencontré sur l'escalier Jean-Baptiste, qui était encore sous le coup de l'étonnement, l'arrêta au passage comme il descendait à l'atelier.
— Comprenez-vous? lui dit-elle.
— Ma foi non , répondit-il.
— Comment! imbéciles que vous êtes tous deux 1 riposta maître Dumont , sortant de sa chambre , vous ne comprenez pas que ce sont vos habits de noces que je fais faire?
Alors la jeune malade sauta au cou de son père, Jean-Baptiste se jeta aux genoux de maître Dumont, il baisa ses mains avec délire, avec fureur; puis sa pauvre tête battit la campagne , il se releva comme un fou, partit comme un trait et courut par tout Saint-Germain, criant à qui voulait l'entendre :
— Vivat! Filasse est à moi! ou me donne Filasse 1
€2,c(tQ îïe €oitr(.
Le cri de désespoir que pousse au ciel la famille du pêcheur quand , à cent pas du rivage , elle voit sombrer et se perdre sur les brisants la barque qui , tout à Theure encore , cinglait triomphante vers le port, toute glorieuse qu'elle semblait, d'apporter aux pauvres habitants d'une
plage stérile des trésors d'abondance pour les raauvas joursde la saison du froid et des tempêtes ; ce cri que la plume ne saurait peindre, que tout le prestige de Tart est impuissant à reproduire , mais dont nous sentons si bien Teffrayante énergie , qu'il semble que la vie doit s'élancer avec lui hors de nous; ce cri, entin, qui n'est figuré dans le dictionnaire d'aucune des langues écrites , parce qu'on ne rend pas avec un mot ce qui dit tant de choses , parce que la science de l'homme est faible et bornée, et que les élans de l'âme sont immenses, dèslors intraduisibles ; ce cri déchirant, épouvantable, qu'on arrache du cœur et qui brise la poitrine , retentit un jour dans l'arrière-boulique du faïencier de la rue Au Pain, et dut frapper de terreur les habitants des maisons d'alentour. C'était environ trois semaines après ce vendredi de triste mémoire , où nous avons vu le jeune compagnon, ivre de bonheur prorais et de vin bu, venir se briser le front sur l'angle aigu d'une table.
Que s'était-il passé dans cette demeure d'or-
diuaire si calme, si paisible? Mon Dieu ! presque rien; un événement de famille, un drame du foyer bien simple , et digne à peine de Tintèrêt de quelques voisins. Il s'agissait encore de Jean-Baptiste et de son mariage avec mademoiselle Catherine , ou , pour mieux dire, il ne devait plus être question de ce mariage ; car, en dépit de sa parole formellement donnée, maître Dumont venait de déclarer à notre ami qu'il avait changé d'intention à son égard, et qii un parti avantageux étant venu s'offrir pour sa fille durant la nouvelle convalescence de Jean-Baptiste, il n'avait pas cru devoir le refuser.
A cette nouvelle , annoncée sans ménagement par l'intéressé vieillard, qui brusquait les choses , faute de pouvoir parler sans trouble et en toute sûreté de conscience , le jeune convalescent ne trouva pas dans son esprit une seule objection à opposer à maître Dumont; pas un reproche ne lui vint à la bouche, toutes ses pensées se confondirent dans une seule : lu perte déplorable de tant d'espérances si coura-
284 CHAPITRE Vil
geusemeut acquises; toutes ses forces du corps, du cœur et de l'âme se rasseuiblèreut daus un seul cri, et ce cri lit pâlir le père de Catherine, car il crut avoir tué Jean^Baptiste.
Le coup qui venait de frapper notre ami était rude, cependant il n'en devait pas mourir.
■— Allons donc! lui dit le faïencier, profitant du calme apparent qui suivit cette violente explosion de la surprise et du désespoir; allons donc, Jean-Baptiste, es-tu un homme, oui ou non?
— Oui, je suis un homme, un homme d'honneur , répondit-il d'une voix sombre , et vous vous n'êtes... Ah! je ne peux pas dire ce que vous êtes...
— Eh bien ! moi , répliqua le faïencier en essayant de se donner un peu d'assurance, moi, je suis un bon père qui trouve à faire le bien de mon enfant , et je le fais.
— Son bonheur! eh! qu'en savez-vous? d'ail-
leurs avez-vous le droit de le faire aux dépens du bonlieur des autres? au fait, vous vous serez dit : quand je devrais tuer Jean-Baptisle du coup, ce n'est pas cela qui peut m'arrêter... c'est si peu de chose que la vie d'un brave garçon comme lui, n'est-ce pas? continua le jeune compagnon , la tête basse , les sourcils en mouvement, et tous les muscles du visage tendus à éclater.
— C'est de ta faute aussi, dit maître Dumoni qui, se sentant coupable, répugnait cependant à se donner tout à fait tort.
— De ma faute! répéta Jean-Baptiste.
— Eh sans doute! pourquoi as-tu tant bu il y a trois semaines? tu ne serais pas tombé , tu ne te serais pas ouvert le front , le mariage serait fait et il n'y aurait plus à revenir là-dessus. Mais tu m'as laissé le temps de la réflexion , et comme je n'étais déjà pas si amoureux de t'avoir pour gendre , il s'ensuit tout naturellement que j'ai accepté les propositions de celui qui m'allait beaucoup mieux que toi.
— Mais . riposta vivement Jean-Baptiste , il ne faut pas qu'un consentement pour un mariage, et si vous n'avez pas celui de Catherine, tous vos biais et tous vos détours ne serviront de rien. Faites-la venir, maître Dumont, quelle descende ici, qu elle parle, et vous verrez bien par vous-même qu'il est impossible de changer quelque chose à ce qui a été si bien arrangé d'abord. Attendez, poursuivit-il, je vais vous la chercher moi, mademoiselle Catherine ! et nous saurons si elle consent à m'oublier et à en épouser un autre!
Le désolé Jean-Baptiste se préparait à aller appeler la jolie blonde, quand maître Dumont le retint par ces mots :
— Catherine, mon garçon , n'est pas à Saint- Germain pour le moment. Je l'ai envoyée hier. . .
— Où cela? s'écria Jean-Baptiste.
— Tu me permettras de ne pas te le dire ; mais elle est partie d'ici pour plusieurs jours, parce que sa santé n'est pas bonne depuis quelque
temps , et que le médecin m'a recommandé pour elle le changement d'air.
— Oh 1 ce n'est pas là seulement ce qui vous a déterminé à nous séparer : vous avez eu peur d'elle, niaître Dumont! vous avez senti que vous rougiriez devant votre fille de la vilaine conduite que vous tenez envers moi , car ce que vous faites là . . . c'est mal l . . . c'est bien mal !
— C'est possible ; mais quoi que lu fasses à présent , tu ne seras pas mon gendre , voilà qui est positif; et puisque tu as si bien deviné pourquoi j'ai éloigné Catherine de chez moi , je n'en disconviendrai pas : oui, je Tai envoyée bien loin, d'abord par raison de santé, et, de plus, afin de vous épargner le chagrin des adieux. Comme à son retour elle ne te retrouvera pas ici , les choses s'arrangeront d'elles-mêmes.
— Et si je m'obstine à rester'/ riposta Jean- Baptiste en relevant la tête, car je suis de la maison, moi!... je lui ai donné mon temps, mon travail , mes sueurs à votre maison : ce
n'est pas seulement pour vous enrichir que j'ai pioché du malin au soir , il faut qu'il m'en revienne quelque chose ; il y a une pronjesse de faite.
— Est-elle signée? me suis-je engagé avec toi par écrit? demanda effrontément le vieillard.
— Ah ! c'est indigne ce que vous dites là I pèreDumont, vous niez votre parole^ Dieu vous la rappellera !
— Du tout , je ne nie pas , mon garçon , je sais mieux que personne qu'il y a eu des avances de faites à propos de ton mariage avec Filasse, témoin celle robe de soie gorge de pigeon qui m'a très-bien coûté un bon prix , et cet habillement complet que j'ai voulu te faire faire : lu vois que je sais parfaitement que tu as dû épouser ma fille; mais comme son mariage est encore à faire, je veux maintenant qu'il se fasse selon ma fantaisie ; et , sauf le respect que je lui dois , sa majesté le roi de France ne pourrait rien changer à ma nouvelle résolution.
— N'importe, j'attendrai le retour de mademoiselle Catherine, dit Jean-Baptiste, avec Tassurauce d'un homme qui se sent fort de son droit.
— Tu attendras longtemps alors, car tant que tu seras ici, je t'en réponds, elle ne reviendra pas!
— Il faudra pourtant bien qu'un jour ou l'autre elle reparaisse ici , et ce jour-là elle m'y retrouvera , répliqua le jeune compagnon.
-— Écoute , Jean-Baptiste , je ne veux pas te mettre à la porte , ajouta maître Dumont après un moment de silence ; non , je ne le veux pas, parce queje t'estime, mon bonhomme, mais je ne te cacherai pas non plus que ta présence chez moi ne m'amuse guère à présent que tout est rompu.
— Rompu ! mais rien n'est rompu , dit de nouveau notre ami.
— Je te le répète : il n'y faut plus songer.
— Et à cela , moi je vous réponds que vous I 49
y songerez peut-être plus vite que vous ne le
croyez.
— C'est encore très-possible , mon Dieu ! tout est possible dans ce monde ! Cependant je ne pense pas qu'à moins d'un miracle, je change jamais d'idée à présent.
— Et moi je vous réponds que vous en changerez !
— Alors , si tu es si sûr de moi , d'où vient que tu as crié si fort tout à l'heure?
— Parce que vous m'aviez indigné, parce que ma tête s'était perdue ; mais à présent que je réfléchis , je me dis qu'il est impossible qu'un homme ne se repente pas bientôt d'avoir manqué de bonne foi et de probité envers un honnête garçon qui ne lui a jamais fait aucun mal. Tenez, à présent déjà, je le vois bien à votre air embarrassé , votre conscience vous tourmente , elle vous dit que ce que vous faites là ce n'est ni d'un chrétien, ni d'un Français... Vous allez en convenir vous-même , je le parie-
L'ACCES DE COLÈRE. »i
rais. Allons, père Dumont, avouez que vous avez voulu me faire peur, et éprouver si j^aimais encore Catherine... N'est-ce pas assez que d'avoir vu mon désespoir , que de voir mes larmes, à présent que je pleure comme un enfant? Dites, qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Du temps, peut-être? encore du temps! Eh bien! je vous en donnerai , maître Dumont , jusqu'à ce que vous me disiez vous-même : Assez! Voyons, est-ce que je ne suis pas accommodant? est-ce qu'on ne peut pas s'entendre avec vous? Mais parlez donc ! Pour l'amour de Dieu , parlez donc !
Un moment le père de Catherine parut hési ter et calculer tout bas j puis, tout à coup, il dit à Jean-Baptiste :
— Tu me préviendras du jour où tu seras décidé à t'en aller d'ici, afin que je te fasse ton compte, parce qu'il n'est pas juste que je te renvoie sans t'avoir garni le gousset.
A cette réponse, si peu attendue et si peu
292 CHAPITRE Vil.
méritée, Jean-Baptiste se leva, et, toisant le vieillard des pieds à la tête , il lui cria avec rage :
— Vous êtes un scélérat !
Comme on le pense bien , un pareil oubli de respect devait amener entre le maître et le compagnon une rupture immédiate. Une heureaprès, Jean-Baptiste n'était plus chez le faïencier.
Le soir même , notre ami , assis à la table d'un petit cabaret du village de Nanterre , écrivait à maître Dumont la lettre suivante :
« Bourgeois ,
» La première fois que je suis sorti de votre )) maison , je n'avais pas beaucoup d'espoir d'y » rentrer , car vous m'aviez bien maltraité. » Aujourd'hui que c'est moi qui m'en vas, en » vous disant un mot que la colère ne m'a pas » permis de trouver moins offensant, je suis
B sur de revenir chez vous. Vous dire quand » ça? je ne le sais pas au juste; mais ça sera » avant peu. La semaine ne se passera pas sans » que vous reveniez me chercher de vous- » même ; cependant , si vous aimez mieux » m'écrire, voilà mon adresse :
» Chez la mère Laurisson, à ISanterre, Grande- » Rue.
» C'est là que je vous attendrai d'aujour- » d'hui à huit jours, vu qu'il faut bien vous » laisser le temps de la réflexion. Passé ce » temps-là , je vous attendrai encore; mais ce » sera à Paris, où j'irai chercher de l'ouvrage » dans mon ancienne fabrique de la rue de » Charonne. Ce que j'en fais, ce n'est pas seu- » lement parce que j'aime votre fille, et que je » Taimerai toujours, c'est aussi dans votre in- » térôt, à cause que je sais bien qu'avant peu » de temps d'ici vous serez rongé de remords. .. » Oui, de remords! je le répète, ça ne peut » pas être autrement, quand vous aurez écouté » votre conscience , aussi bien que vous écou-
» tez votre passion pour les gros sous ; je suis » sûr que vous trouverez qu'il y a quelque » chose qui vous manque chez vous , et ce quel- » que chose-là , c'est moi! Aussitôt que vous le » voudrez, je reviendrai , car je n'ai pas de ran- » cune ; d'ailleurs mademoiselle Catherine mé- » rite bien qu'on souffre un peu pour l'avoir.
» Voyons , bourgeois , laissez-vous aller à » être honnête homme tout bonnement, et sans » qu'une mauvaise idée d'argent vienne se je- » ter en travers de votre probité pour me faire » du tort. Lâchez la main , comme on dit dans » le commerce de la faïence, et vous verrez que » vous auriez beau chercher un gendre à dix » mille lieues d'ici, par terre et par mer, que » vous n en rencontrerez jamais nulle part uu » pareil à celui que vous aviez sous la main. » C'est pourquoi je ne vous dis pas adieu , mais » bien à revoir!
)) Toujours votre apprenti , en attendant auto tre chose
» Jean-Baptiste Vacgrain. »
Lorsqu'il eut écrit, il alla au bout du village, atiii d'attendre le premier voiturier qu'il rencontrerait faisant route pour Saint-Germain, et quand il eut trouvé celui qu'il cherchait, Jean- Baptiste lui donna sa lettre, et eut soin de bien payer la commission; puis il revint au cabaret de la mère Laurisson , afin de s'y établir pour huit jours.
Pour rhomme rompu dès Tenfance au travail, pour celui qui est habitué à une existence active, c'est un bien long temps à passer qu'une journée d'oisiveté ; pour celui qui espère d'heure en heure, de minute en minute , tout un jour d'attente est un intolérable supplice. Jean- Baptiste était laborieux^ on le sait; il attendait à chaque instant qu'un remords de conscience poussât vers lui maître Dumont, et huit jours se passèrent sans que le faïencier p^rùt à Nanterre.
Le matin du neuvième jour , notre ami dut se résigner à parti i-.
11 avait passé sur ses épaules les bretelles de
son paquetde voyafjeur; il tenait à la main, par sa lanière de cuir, le lourd bâton de cornouiller sur lequel le pauvre garçon allait s'appuyer tristement le long de celte roule qu il avait tant de fois parcourue ; la cabarelière , qui connaissait le profond chagrin de Jean-Bapliste , car il fallait bien que sa douleur s'épancbat quelque part; la cabaretière venait de lui verser, en manière de reconfort, un verre de sa meilleure eau-de-vie , et le jeune compagnon se préparait à le porter à ses lèvres, moins par besoin que pour ne pas afflij'er la brave femme d'bôlesse qui le lui offrait de si bon cœur; il allait boire, disons-nous , quand la porte du cabaret s'ouvritbrusquement. Jean-Bapilsle poussa un cri de joie, et les larmes lui vinrent aux yeux.
— C'est vous , maître Dumont !
Il ouvrit les bras pour l'enlacer et Tétreindre; mais à ce mouvement du cœur, l'autre ne répondit que par un vigoureux coup de poing, lancé avec tant force dans la poitrine de Jean-
Baptiste , que celui-ci recula de trois pas et fut près de s^évanouir.
— Misérable! misérable I hurlait le faïencier; ah! tu as bien fait de m'atteiidre ici! j'aurai moins loin à aller pour te tuer!
— Ah! mon Dieu! s'écria la cabaretière effrayée; au secours! les voisins, à moi!
Et les voisins, et les passants, et tout ce qu'il y avait d'hommes, de femmes et d'enfants dans les environs, se portèrent en foule dans le cabaret de la mère Laurisson.
Jean-Baptiste , revenu un peu de cette dure secousse, mais pale, la vue troublée et la voix sans force , balbutiait :
— Mais pourquoi me frappez-vous?... Que vous ai-je fait?
— Tu me le demandes? grediu! tu oses le demander après ton infamie!
Puis, sans vouloir s'expliquer davantage,
maître Dumont, à qui la colère donnait une vigueur prodigieuse pour son âge, s' efforçait d'écarter ceux qui s'étaient jetés entre lui et sou jeune compagnon. Il levait un bras menaçant , ses yeux sanglants dardaient des éclairs , sa bouche convulsée vomissait l'injure et le blasphème par torrents , et il ne répondait aux officieux que par des coups et par des cris de rage.
— Laissez ! laissez-moi î criait-il , que je Tassomme! que je Tétrangle! que je le pétrisse sous mes pieds! le gueux! legredin! le voleur! Tassassin !
— Moi! moi! père DumonlV Vous vous trompez , ce n'est pas de moi que vous parlez ainsi , ça ne peut pas être de moi.
Et il s avançait vers le vieillard, comme pour s'en faire reconnaître; il lui montrait sa main blessée autrefois , la cicatrice de son front , fermée depuis quelques jours seulement , et il lui disait :
— Mais vous perdez la tète... Je suis Jeanliaptiste , votre apprenti !
— Un voleur! reprenait l'autre en rugissant, tu n^es qu'un voleur!
— Voyez cette main, c'est celle qui a été blessée quand j'ai brisé mon chef-d'œuvre , disait le jeune homme en ouvrant sa main cicatrisée et en la lui mettant sous les yeux.
— Un assassin! continuait le père Dumont d'une voix effroyable ; tu n'es qu'un assassin !
— Tenez , ce front , c'est bien le mien, celui de votre compagnon; voilà la blessure que je me suis faite quand vous m'avez dit : Ma fdie est à toi !
— Ma fille! ma fille! répéta le vieux faïencier, et, comme si ce mot eût doublé ses forces , il s'élança d'un bond sur Jean-Baptiste, et le saisit à la gorge.
— Ah! tu me parles de ma fille! Entendezvous? poursuivit-il s'attachant à sa proie, et promenant un regard incertain sur ceux qui l'entouraient, il ose me parler de ma fille, le
misérable ! De ma fille. . . de Catherine, que vous
connaissez tous...
Christophe devenait fou.
En un tour de main . Jean-Baptiste se débarrassa de sa terrible étreinte, et la foule parvint à les séparer de nouveau.
■— Mais, pour Dieul s'écria le jeune homme quand il put recouvrer la voix, qu'il s'explique donc , qu'on sache à qui il en veut !
— Ce que je veux ! reprit le vieillard ; je veux ta viel je veux ton sang! je veux ton ame!... Je veux que tu meures de mes mains , toi, qui as abusé de ma confiance, de ma bonne foi !... Toi, qui mas volé!...
— Comment volé! volé votre argent? ce n'est pas vrai ! s'écria Jean-Baptiste.
— Mou argent! mon argent! répétait le père de Catherine d'une voix profonde et étranglée , crois-tu donc que l'on n'a des entrailles que pour son argent? Ce que je te demande , tu ne
peux pas me le rendre, infâme coquin!... Cest... c'est mon honneur 1...
Ici Taccès de fureur de maître Dumont parut se calmer, car il pleura. On voulut le faire asseoir sur un banc, il s'y laissa tomber machinalement , on Tentoura de soins et de respects. Comme, après tout, la colère d'un vieillard, si déraisonnable qu'elle soit, a quelque chose de poignant qui serre le cœur; comme le chagrin d'un père, même quand on ne se l'explique pas, contriste l'âme plus que l'aspect de toute autre douleur, chacun parut oublier Jean-Baptiste pour ne plus s'occuper que de cet homme qui paraissait tant souffrir; mais le jeune compagnon, bien que touché des larmes de maître Dumont, voulut enfin connaître le motif de son emportement; car il voyait déjà que, de côté et d'autre, on le regardait avec un air de défiance, et qu'on chuchottait autour de lui :
— 11 faut bien qu'il ait quelque chose à se reprocher! — Un homme ne se laisse pas donner impunément un pareil coup de poing, fût-ce
même par son maître d'apprentissage. — Sans doute ! on se rebiffe, à moins que l'^autre n'ait une raison majeure pour le frapper.
~ Mais cet autre, répliqua enfin notre ami, cet autre, c'est maître Dumont! et, nom d'un cœuri je ne peux pas me battre contre le père de mademoiselle Catherine !
Au nom de sa fille , le vieillard se releva avec impétuosité ; il joignit les mains comme pour implorer le secours des assistants, et s'écria d'une voix que la colère rendait rauque et tremblante :
— La garde! la garde! qu'on aille chercher la garde ! qu'on le mette en prison ! qu'on le juge! qu'on le marque, le gueux! qu'on l'envoie aux galères !
— Aux galères ! répéta Jean-Baptiste , exaspéré à son tour j aux galères ! un brave et honnête garçon comme moi ! qui s'est tué le corps et l'âme à travailler pour vous! Moi^ qui vous aurais sacrifié ma vie , comme je vous sacrifiais
mon sommeil 1 Eh bien 1 oui, au fait! qu'on aille la chercher , la garde ! et nous verrons bien si elle me donnera tort!
— Messieurs, mes amis ! je vous en fais juges, répondit maître Dumont que Ton retenait de nouveau , car il avait voulu s'élancer encore une fois sur Jean-Baptiste ; ce misérable qui est là devant vous , je l'ai nourri de mon pain, moi! je lui ai appris son état à ce gredin sur qui , tout à 1 heure , vous me laisserez trépigner, n'est-ce pas?... Eh bien! figurez-vous que j'ai une fille !
— Eh bien! c'est vrai ; je l'aime , votre fille ! répliqua Jean-Baptiste. Mais est-ce que je suis le premier compagnon qui aime la fille de son bourgeois ?
— Je n'ai pas voulu les marier , cela ne regarde que moi , je pense. Ne suis-je pas libre? Un père n'a-t-il pas le droit de pourvoir sa fille comme il I entend? poursuivit Christophe en interrogeant la foule.
— Mais vous m'aviez promis... interrompit le jeune compagnon.
— Et si je ne le veux plus, scélérat! est-ce une raison pour la séduire ?. . . Car il l'a séduite, oui, comme un brigand qu'il est... Et elle donc! c'est une misérable aussi ; mais elle s'en souviendra. Tenez! tenez ! dit-il en écartant un côté de son gilet, voyez-vous à ma chemise ces taches de sang? C'est le sien !... c'est le sang de ma fille!
Un mouvement de terreur repoussa d'un pas en arrière les spectateurs de cette scène tragique.
— Ah! ah! reprit maître Dumont avec un épouvantable ricanement , et Ton croit que je ne le tuerai pas, lui , quand j'ai manqué de la tuer , elle !.. . elle et son enfant I
Jean-Baptiste, étonné jusqu'à Thébétement , avait écouté, sans les comprendre, les paroles que le père de Catherine jetait, par bouffées de rage, aux oreilles des assistants 5 il avait vu comme les autres les taches du sang de la jeune fille, sans se rendre compte de ce qu'il voyait;
mais à ce dernier mot : — Un enfant! — sa raison , un moment égarée , lui revint.
— Un enfant? dit-il , ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai !
— Oui , un enfant dont tu es le père! s'écria maître Dumont, redevenu plus furieux qu'il ne l'avait été jusque-là.
Une sourde clameur s'éleva contre lui dans la foule. Le jeune compagnon l'entendit avec horreur. Les nmrmures qui bourdonnaient à ses oreilles lui rendirent la force d'âme qui l'avait abandonné un moment. Aussitôt, et sans hésiter, il s'ouvrit un passage à travers la foule et avança d'un pied ferme jusqu'auprès du vieillard.
— Vous avez parlé d'un enfant! lui cria-t-il au visage.
— Le tien ! le tien ! scélérat ! riposta le père de Catherine en faisant un terrible geste de menace.
Jean-Baptiste se croisa les bras , regarda son accusateur face à face , et, sanspûlir ni baisser
les yeux, il répondit d'une voix forte, mais
calme :
— Je vous dis que vous en avez menti !
— Il ose nier! reprit le vieillard monté au plus effrayant paroxysme de la colère, ah ! tu me donnes un démenti!
Puis , se cambrant comme pour frapper de plus loin , il essaya de lever le bras ; mais en ce moment ses yeux roulèrent blancs dans leurs orbites , les veines de son cou se gonflèrent , sa face bleuit comme sous Teffort d'une pression violente.
— Dieu!... Dieu!... Dieu m'abandonne!
balbutia-t-il,etil tomba foudroyé par l'apoplexie.
Cf iUjJôtfr^.
Ce fut à qui, le premier, porterait des secours au vieillard furibond , quand on le vit se raidir et chanceler. Aussitôt vingt bras se tendirent pour le recevoir; mais, empressement inutile! soins perdus! la chute dont il était menacé, eùt-elle dû lui fendre le crâne, n'aurait
pas empiré le mal : avec sa dernière parole,
Christophe Dumont avait exhalé son dernier
souffle.
On eut beau lui jeter de Peau au visage, lui frapper dans les mains, lui envoyer dans les yeux el dans les narines d^épaisses bouffées de fumée de tabac, rien ne fît. Un vétérinaire du voisinage, qui se trouvait parmi les assistants, se liûta de lui arracher sa veste et de pratiquer une large saignée; il ouvrit la veine, et le sang ne jaillit point.
— Il est morll dit-il.
Alors tous les spectateurs , mus par un sentiment de curiosité el d'intérêt, se ruèrent les uns sur les autres; ils escaladèrent les bancs, les tables; ils grimpèrent partout pour voir de plus haut le cadavre que Topérateur venait de poser doucement sur la terre battue qui servait de parquet au cabaret de la mère Laurisson ; puis, le cou tendu , les yeux fixes, ils répétèrent avec effroi et surprise :
— II est mort!
Jean-Baptiste, les bras toujours croisés, rejjardait d'un œil inintelligent ce qui se [>assait auprès de lui ; on eût dit , à voir son calme apparent, qu'il assistait, spectateur désintéressé, à une scène qui ne disait rien à son imagination ; et quand de toute part on s'écriait : — Il est mort! — ses lèvres, qui jusque-là étaient restées closes , ne firent qu'un léger mouvement, comme s'il se demandait, mais iudilléremment :
— Qm donc est mort ?
Ceux là qui, d'abord, avaient pris parti pour lui dans la querelle, ne tenant plus contre Tindignation que leur causait celte étrange insensibilité, le secouèrent rudement par le bras, par les épaules, et, lui montrant le corps gisant à terre , ils lui dirent :
— Tu las (ont de même tué, ce brave homme !
— Oui, oui , c'est lui qui Ta tuél vociféra la foule.
Rendu à lui-même par les cris, par les rebuffades de ses accusateurs, le souvenir de ce qui s^était passé se déroula visiblement dans sa mémoire , et , tout à coup opposant un front assuré aux indignés qui se ruaient sur lui, le jeune compagnon prit haut la parole :
— Ecoutez ! leur dit-il , et vous saurez si je suis coupable, comme celui qui est là vous le disait tout à rheure.
Au même instant, il se jeta à deux genoux près du corps de Christophe, et se pencha à son oreille , comme si le vieillard pouvait Pentendre encore :
— Bourgeois , poursuivit-il , vous n'avez pas été juste envers moi... N'importe? je vous le pardojine. Dieu, devant qui vous êtes, sait bien que je ne demandais pas mieux que de vous aimer, que de vous servir. Pour ce qui est du crime dont vous m'accusez : Non! non! ça
n'est pas vrai 1 A vous mort, comme à vous vivant, si vous vous releviez pour me crier encore : Tu as abusé de ma fille 1 je répondrais, comme j'ai répondu tout à Theure : Vous en avez menti !
Il y eut un frémissement dans la foule quand on entendit Jean-Baptiste repousser ce soupçon d'infamie par un démenti jeté au visage du cadavre encore tiède.
— Eh bien! poursuivit-il en redressant la tête et parlant à ceux qui s'étaient groupés autour de lui; eh bien! pensez-vous que si ma conscience n'était pas tranquille , je parlerais ainsi, quand je suis là, devant mon accusateur, en présence de celui que la justice de Dieu a frappé du coup de la mort? Non, vous ne pouvez pas croire ce qu il a dit! Non, vous ne le croyez pas ! et d'ailleurs demandez à qui vous voudrez, si je ne suis pas Jean-Baptiste Vaugrain , et si Jean-Bapliste Vaugrain n'est pas un honnête homme!
Ainsi que cela devait arriver, les plus prompts
3<a CHAPITRE VIII.
à accuser Jean-Bapliste furent aussi les premiers à le déieutii'e contre le petit nombre de ceux qui ne se laissaient pas si facilement persuader. Son énergique dénégation fut accueillie par des battemrnts de mains, et peu s'en fallut que l'on n'insullatà celui que la mort venait d'atteindre.
— C'est bien fait! disait l'un.
— Le bon Dieu Ta puni de sa colère! répli- (]uait I autre.
— Est-ce qu on doit doinier de pareils coups de poing à un jeune garçon?
— C'est un mauvais homme de moins!
— Mes amis! s'écria Jean-Baptiste, étendant les mains comme pour protéger l'injuste vieillard ; mesamis ! du respect !je vous en prie, durespect! C'était mon inailre, un cruel maîlre souvent ; mais enfin c'est le père de mademoiselle Catherine !
Kt à ce nom de la jolie blonde, les yeux du jeune compagnon s'arrêtèrent sur les taches de sang qui teignaient d'espace en espace la chemise
LE MYSÏÈPŒ. 313
et le gilet de maître Du mont; alors son cœur fut brisé , et il murmura en sanglotant :
— C'est donc bien vrai! il l'a frappée aussi... elle!... elle a été battue!... 0 mon Dieu! elle est blessée, sans doute!... Morte aussi, peut-être!...
A cette borrible supposition , Jean-Baptiste tomba dans un profond accablement.
Cependant, avertis de levénement par la clameur publique, les gens de la maréchaussée s'étaient, en toute hâte, dirigés vers le cabaret de la mère Laurisson. Quand ils eurent aperçu le cadavre couché par terre, ils demandèrent où était l'assassin; et comme de toute part on leur répondit que le vieillard était mort frappé d'un coup de sang, pendant une querelle que lui-même avait laite à son compagnon, les pourvoyeurs de prisons et de bagnes se firent désigner ce compagnon , prétexte ou motif de l'accident Iragique. On leur montra Jean-Baptiste , qui était encore agenouillé près de son maître expiré. Aussi-
tôt ils l'appréliendèreiit au corps, ils lui mirent les poucelles , malgré ses réclamations et celles des assistanls; puis ils l'emmenèrent chez le magistral , juge ordinaire du bailliage de Nanterre.
La foule y suivit notre ami.
Jean-Baptiste, et quand on rariêta, et quand on lui eut serré fortement les pouces avec un bout de corde, et quand Tofficier de justice l'interrogea, répondit avec tant de franchise ; il raconta d'un tel air de sincérité le pourquoi de cette scène que la mort était venue interrompre; il prouva si bien que , sans se mentir à soimême , on ne pouvait lui attribuer la fin violente de maître Christophe Dumonl; ejinn , il fut si chaudement soutenu parles liombreux témoins de la querelle , que le înagistrat ne put que se rendre à la conviction générale.
— Oui , mon ami, dit-il au prévenu , je vois que dans tout ceci il n'y a point de votre faute; je reconnais pleinement voire innocence, et si
je jugeais en dernier ressort, vous seriez rendu à la liberté sur-le-champ; mais, malheureusement pour vous, il n'en est point ainsi. Je dois compte à messieurs de la chambre criminelle de Paris des prisonniers qui sont amenés devant moi ; c'est pourquoi je me vois, avec regret , forcé de vous envoyer au Petit-Châtelet de Paris ; c'est un voyage désagréable, que mou devoir m'oblige à vous faire faire; mais prenez patience, mon ami, avant peu l'affaire sera complètement éclaircie : c'est tout au plus quarantehuit heures de prison qu'il vous en coûtera.
— Dites donc que c'est quarante-huit heures de supplice , et d'un supplice que je ne mérite pas ! s'écria Jean-Baptiste, que la j)erspeetive déjà si pénible d'un emprisonnement effrayait beaucoup moins que la pensée d'avoir encore deux jours à passer sans connaître au juste la situation de Catherine.
— H faut que la justice ait son cours , reprit le magistrat.
346 CHAPITRE Vlll.
— Mais votre justice ne peut pas avoir de droit sur les innocents !
— Aussi n'est-ce qu'une simple affaire de forme. D'ailleurs , mon garçon , qu'est-ce donc que deux nuits tout au plus à passer entre quatre murs ?
— C'est que vous ne savez pas que j'ai besoin de ma liberté ! que je la paierais de mon sang 1 répliqua Jean-Baptiste. Car si mademoiselle Catherine existe encore , et que Dieu m'entende, elle vivra ! si elle existe encore , elle a besoin de quelqu'un pour veiller à ses intérêts , pour conduire la maison! Et puis, qui la consolera? Que voulez-vous qu'elle fasse toute seule, à présent que la voilà orpheline... Enfin, reprit-il impétueusement, il faut aussi que je sache à quoi m'en tenir sur ce qui s'est passé. Il y a làdessous un mystère que je veux découvrir... Je me suis laissé arrêter , et pourtant on n'avait pas le droit de me prendre! Vous me tenez à présent ; mais vous me lâcherez , je vous en
préviens, vous me lâcherez, ou bien j'oublierai Je respect que je vous dois !
— Prenez garde, lui dit le magistrat après que Jean-Baptiste eut parlé, toute révolte contre les gens de justice, même quand ils se trompent, est un crime ; et ne commettriez-vous que celui-là, il vous en coûterait plus de quarantehuit heures de prison pour l'expier. Ainsi, je vous le conseille , mon ami , ayez de la patience et de la modération, si vous ne voulez pas vous exposer à la rigueur des lois.
— Mais on n'a pas le droit! continuait le jeune compngnoii en s'adressant aux témoins ; vous savez bien vous-mêmes qu'on n'a pas le droit!... Dites-le donc! . . Ne m'abandonnez pas! . . Je vous le répète , il faut que j'aille à Saint-Germain... Calherine a besoin de moi... Mais, mon Dieu ! le crime , continua-t-il en se tournant vers le magistrat , le crime ! c'est vous qui le commeltez en me retenant ici , en m'envoyant à Paris surtout, quand je suis si pressé d'arriver là-bas !
5\8 CHAPITRE VIH.
— As-tu le moyen de donner caution? lui demanda sévèrement l'officier de justice.
Jean-Baptiste crut entendre une parole de délivrance , car il releva fièrement la tète , et dit d'une voix assurée :
— Combien vous faut-il ?
Le pauvre garçon avait sur lui une centaine de francs, que maître Dumont lui avait donnés lors de son départ, pour le payer de ses six mois de travail forcé.
— Si lu peux déposer deux mille livres entre mes mains, tu es libre jusqu'à plus ample informé.
~ Deux mille livres ! répéta l'apprenti de maître Dumont, vous avez le cœur de demander deux mille livres à un pauvre garçon faïencier! Mais si je les possédais , monsieur le juge, c'est alors qu'il faudrait me mettre en prison et me condamner, car je les aurais volées !
— Messieurs do la maréchaussée, répliqua
le magistrat , emmenez cet Jiomme à Paris !
Puis , sans écouter les doléances de notre ami, il remit aux gendarmes le mandat de dépôt qui devait leur ouvrir la prison du CliAtelet.
Malgré les murmures des assistants , Jean- Baptiste fut ramené dans la rue par les gendarmes ; ensuite on le plaça entre deux chevaux, et bientôt après les agents de la force publique se mirent en marche.
C'était un triste spectacle , une chose pénible à voir que rirmocent ouvrier de Christophe Dumont, contraint , quoi qu'il en eût, de régler son pas sur Tallure des cavaliers, tandis que ceux-ci se prélassaient magistralement sur leurs montures. Il faut rendre cette justice aux bons habitants du village de Nanterre , que ceux ci , lorsqu'ils virent que le pauvre garçon allait décidément être conduit au Chatelet de Paris, ne voulurent pas tous l'abandonner aux caprices de ses guides. Beaucoup d'entre eux résolurent de faire route avec lui , les uns jusqu'à Neuilly seulement, les autres
jusqu'à sa douloureuse destination. Ils se partagèrent en deux troupes et suivirent, sur les bas côtés de la route, celui qui s'en allait tristement, les mains solidement liées et le front courbé, sur la chaussée. Or, quand par hasard, le long du chemin, des voyageurs venaient à s'arrêter sur le passage du prisonnier, et qu'ils s'entre-disaient , en le montrant du doigt :
— Voilà un déserteur ! — C'est un voleur peut-être ?
Il y avait loujours là quelqu'un pour leur répondre :
— Vous vous trom[)ez ; celui qu'on emmène ainsi , c'est un brave garçon qui a eu des mots avec son maître d'apprentissage , et c'est par forme de justice, et pour le mellrc Ci] liberté ce soir ou demain, que la maréchaussée le conduit en prison.
Souvent les officieux amis de Jean-Baptiste allaient môme jusqu'à prévenir les (piestions de ceux qu'ils rencontraient en route.
C'était là , nous devons en convenir, accomplir bien chrétiennement son devoir de frère envers un malheureux ! et comme c'était bien aussi charité gratuite de la part de ces bonnes gens! car Jean-Baptiste ne devait pas leur en tenir compte , c'est à peine s'il soupçonnait que quelqu'un le suivît; il marchait tète basse, les yeux à demi fermés , indifférent à tout ce qui se passait autour de lui , ne songeant qu'à cette mort instantanée , foudroyante , qui venait d'atteindre deux heures auparavant l'emporté , l'injuste Christophe Dumont. Il pensait encore à ce sang qu'il avait vu et sur le gilet et sur la chemise de son maître , à ce sang qui était celui de mademoiselle Catherine; il se demandait quel pouvait être le véritable motif de la colère paternelle; car pour l'attribuer à la faute qui lui avait été reprochée aussi, à lui , Jean-Baptiste, il ne pouvait s'y résoudre. Et puis, Catherine la hère, Catherine la dédaigneuse, Catherine qui ne donnait son amour que lorsqu'on l'avait acheté au prix des plus dures épreuves, Catherine qui Taimait enfin ! qui le lui avait dit , et qui ne mentait I 21
52a CHAPITRE VJII.
pas! comment aurait-elle pu oublier son devoir dhonnète fille, à la veille du jour présumé de son mariage? La probité, le cœur, Tamour de Jean-Bapliste se révoltaient devant une pareille idée, il repoussait jusqu'au doute comme une injure, comme une calomnie inventée à plaisir contre Ihonneur de sa bien-aimée , et son imagination torturée se perdait dans un dédale de conjectures.
Mais Catherine avait été battue, mais Christophe Dumont était mortj quant à lui, Jean-Baptiste, on le conduisait en prison; voilà ce qui était vrai, voilà ce qu'il ne pouvait nier : pour le reste , il interrogeait ses souvenirs, et ses souvenirs ne lui fournissant rien de positif, il demandait à Dieu ce que sa mémoire se refusait à lui dire, ce que sa raison ne pouvait comprendre.
Souvent en chemin il s'arrêtait comme pour attendre de quelqu'un une réponse aux mille questions qu'il s'adressait à lui-même. Les gendarmes, le voyant ralentir son pas, lui disaient : — Marche! ~ en le touchant du fourreau de
leur sabre ou de la pointe de leur botte. Jean- Baptiste obéissait niacbinalement à la volonté qui le poussait en avant , et ce fut ainsi qu'il arriva enfin devant la porte basse et si bien verrouillée delà prison du Cbâtelet.
Ce n'est que là , quand il fut près d'entrer, qu'il connut rintérêt que de braves gens prenaient à sa position fâcheuse.
— Bon courage! lui crièrent ceux de ses compagnons de route qui lui étaient restés fidèles jusqu'à la fin.
— Oh 1 je n'en manquerai pas pour prouv^ï" mon innocence.
— Nous serons vos témoins , nous qui ayong vu l'affaire.
— Comment! c'est de là-bas, c'est de Nanterre que vous venez?
— Eh! sans doute. Fallait-il vous laisser aller tout seul? Du tout! nous voulions savoir ce qu'on ferait de vous.
324 CHAPITRE Vni.
A défaut de paroles éloquentes , un regard de Jean-Baptiste leur prouva combien il était touché de la {généreuse conduite qu'ils lui avaient faite,
— Quand vous repasserez par Nanlerre, lui dit Tun d'eux, n'oubliez pas d'entrer chez la mère Laurisson , pour nous donner de vos nouvelles.
— Oh! non , je n'y manquerai pas!
— Et si vous avez quelque commission dans Paris à nous donner à faire, reprit un autre, nous irons de bon cœur partout où vous voudrez.
Tean-Baptiste parut hésiter, les gendarmes avaient frappé à la porte de la prison.
—Allons, entre donc! lui dirent-ils brutalement, et ils voulurent le pousser.
— Mes amis! cria Jean-Baptiste à ceux qui l'avaient accompagné, allez trouver Matthieu Libois, contre-maître, rue de Charonne, n" i6 ;
dites-lui que je suis ici, que je veux qu'il vienne
me voir.
Jean-Bapliste pariait encore, que la porte de fer s'était refermée sur lui à triple verrou.
A peine eut-il mis le pied dans l'intérieur do la prison , que notre ami demanda aussitôt à être interrogé ; on lui rit au nez et on l'envoya, sous la garde d un guichetier, rêver à sa délivrance prochaine , dans un cachot blanc de pre mier ordre.
Les cachots blancs de premier ordre , c'était ainsi qu'on nommait, par un cruelle désion sans doute, les cabanons situés à une vingtaine de marches au-dessous du rez-dechaussée j quant aux cachots blancs de Tordre inférieur, il fallait pour y arriver descendre un étage de plus ; ce qui faisait dire aux pauvres prisonniers de ce temps-là, que ce que la justice appelait blanc était complètement noir aux yeux de la raison et de Thumanitc.
Elles lui durèrent longtemps les quarante-
52fi CHAPITRE VIII.
huit heures de réclusion dont Tofficier de justice l'avait menacé ; mais enfin la dernière de ces mauvaises heures-là Unit par sonner; Jean- Baptiste réclama hautement alors son droit de sortie ; le geôlier à qui il s'adressa lui répondit qu'il eût à se tenir tranquille et à se soumettre avec résignation , attendu qu'il y avait bien d'autres prisonniers à entendre avant lui.
—Au moins ce sera pour demain? demandat-il.
— Demain, ou daus quinze jours, ou dans un mois; ça dépend de tout plein de choses, répondit le valet de prison.
— Ne va-t-on pas me garder ici jusqu à Téternité? s'écria avec effroi le prisonnier du Petit-Châtelet.
— On fera ce qu'on voudra ; ni vous ni moi nous ne pouvons nous y opposer.
—Ah! mais, ah ! mais, riposta Jean-Baptiste en se grandissant , croyant , par sa fière attitude, imposer à son gardien.
— Tenez-vous donc en repos! reprit celui-ci , ou bien on retirera la permission qui a été donnée hier à un quelqu'un qui veut vous voir; du calme ou pas de visite pour demain ! voilà la règle de la maison , il faut tâcher de vous y conformer.
Et le geôlier laissa notre ami face à face avec la désespérante idée d'un malheur qui, pour lui, n'avait plus de terme connu.
Pourtant il songea à cette visite qui lui était promise, et il attendit encore un jour.
Le lendemain matin on l'appela au parloir; Jean-Baptiste y courut : à l'aspect de Mathieu Lihois, car c'était celui-ci qui le faisait appeler, le prisonnier voulut tendre la main, pour prendre celle du vieux compagnon ; mais il fut empêché dans son mouvement , par le treillage serré de la grille qui le séparait du visiteur.
— Je vous ai bien maltraité il y a six mois , mon bon Matthieu?
— Je ne t'en veux plus.
328 CHAPITRE Vlll.
— Vous lie comptiez guère me revoir en prison?
— Je m'attendais à tous iis malheurs pour toi; Ccir du moment que tu t'obstines à aimer une...
— Oh ! ménagez-la ; si je vous disais combien elle est à plaindre!
— Elle? je Tai vue hier.
— Vraiment?
— i'^l je sais...
— Quoi donc? demanda le prisonnier en pâlissant.
— Des choses de toute sorte... et si tu n'étais pas là . entre quatre murs, à te mordre les pouces de ce qui t'arrive, je te dirais, garçon, que tu asmal agi avec le cousin Dumont. . . c'était un chien fini! je le sais ; mais il est mort : respect à ses cendres! comme on dit. D'ailleurs c'était pas une raison parce que le père voulait d'un
autre gendre que toi , pour abuser de sa fille au point.,.
— Au point? répéta Jean-Baptiste ; mais à quel point ? expliquez-vous !
— Mais , dame ! reprit le contre-maître , au point qu'il y aura dans la famille ce qu'il n'y a jamais eu : un bâtard !
— Bonté divine! c'est donc vrai ! s écria le jeune compagnon, en se tenant aux barreaux de la grille pour ne pas tomber; car les jambes lui tremblaient, car il avait un brouillard devant les yeux. Un moment après il reprit : Et c'est moi qu'elle accuse?
— Je ne dis pas ça ; d'ailleurs la petite ne m'a rien conté, et tu sens bien que moi, je n'ai pas été lui parler de tout ça. Je n'aurais pas voulu la tourmenter, cette enfant, au moment ou elle est malade, et orpheline encore!
— Est-elle donc bien dangereusement blessée?
— Non ; mais enfin elle ne va pas bien ; aussi
me suis-je adressé à Marie Mailo, la fruitière , qui est au fait de tout. La sage-femme a parlé, mon garçon, voilà ce qui a amené tout le gâchis; et comme il ne peut y avoir que toi de coupable, il est bien juste que tu portes un peu la peine de ta faute.
— Père Libois, dit à son tour Jean-Baptiste, j'ai donné un démenti à M. Christophe Dumont quand il m'a accusé de la même infamie ; je lui ai encore dit : Ce n'est pas vrai! après qu'il était tombé mort devant moi ; si j'avais été un faussaire. Dieu m'aurait écrasé à ce monient-la, ou bien il n'y aurait pas de justice au ciel. Ce que j'ai dit, je le redirais quand même je me verrais la corde nu cou ou la tête sous la hache, voyez si vous pouvez me croire à présent ; et si vous ne me croyez pas, quidonc me croira ? puisqu il n'y a personne au monde qui me connaisse aussi bien que vous!
— Ecoute, pour ce qui est de ça, répondit Iranquilleriient Matthieu Libois, il n'y a que Catherine et loi sur terre qui sachent le fin mot
de la chose ; quand la petite voudra parler on Técoutera ; mais jusqu'à ce qu'elle s'y décide, tu n'ôleras pas de la tête des voisins que c'est toi qui es le père de l'enfant.
Jean-Baptiste serra les poings, et dit en se les mordant avec désespoir.
— Mais qu'elle parle alors... qu'elle parle donc! Oh ! si j'étais libre, je la forcerais bien à parler !
—Oui; mais, comme tu ne Tes pas, je te conseille de ne pas te faire trop de mauvais sang. Au surplus, ton affaire ne peut pas aller loin; d'autant mieux que maître Nicolas Richot a de bonnes protections, et comme je l'ai intéressé pour toi, tu sortiras bientôt d'ici. Si tu as quelque chose à te reprocher, tant pis pour ta conscience ; ça ne m'empêchera pas d'agir dans ton intérêt tout comme si tu étais innocent.
— Et je le suis! cria Jean -Baptiste au visiteur, au moment où celui-ci se disposait à le quitter.
— Allons, c'est possible; je ne demande pas mieux que de te croire , répliqua le contremaître , qui ne paraissait pas cependant avoir grande confiance dans les paroles du prisonnier.
Il s'éloignait; Jean-Baptiste le rappela.
— PèreLibois! lui dit-il.
— Bon , bon î je sais ce que tu veux, reprit l'autre, tuas besoin d'argent, n est-ce pas'^ sois tranquille! j'en ai déposé au greffe pour toi. Quand on vient dans une prison , c'est comme à l'Hôtel-Dieu , il ne faut pas y arriver les mains vides ; on sait ça, garçon !
— Vous ne m'entendez pas, reprit en hésitant le jeune compagnon , je voulais vous parler d'elle.
— De ta mam'selle Filasse?
— Qui est-ce qui va conduire la fabrique , à présent que maître Dumont n'est plus de ce monde?
— Ma foi! ça ira comme ça pourra.
— Comment? ça ne vous fait donc pas de mal à vous , de penser qu'une si bonne maison va être réduite à rien? Quant à moi, ça me crève le cœur.
— Eh ! si fait! ça me fait bien un peu quelque chose... là-dedans ; mais aussi pourquoi le père était-il si ladre et si colère? on serait resté chez lui.
— Voyez donc, une pauvre jeune fille toute seule! continua Jean-Baptiste du ton de la prière.
— Ta jeune fille est une...
— Eh bien oui! père Libois, elle est tout ce que vous voudrez ; nous verrons ça plus tard ; un jour à venir on éclaircira la chose; mais, avant tout , est-ce que nous allons laisser périr la fabrique? et elle périra s'il n'y a pas là une tête forte pour la conduire à bien, et des bras solides pour la soutenir. Catherine n'est pas si bien au fait du commerce qu'on pourrait le croire ;
354 CHAPITRE VUl.
est-ce qu'elle saura jamais comment s'y prendre pour tenir la maison sur le pied d'autrefois? poursuivit notre ami , les mains jointes et le regard suppliant.
—Tiens, vois-tu? répondit Matthieu Libois, qui s efforçait de chasser Tattendrissement dont il venait d'être pris au cœur, ne me parle pas de ça ; je suis très-bien chez maître Richot : c'est un homme sévère, mais juste, tandis que la cousine, elle a des habitudes de fierté qui ne me conviennent pas, d'autant plus que ça ne lui va pas tant déjà si bien de faire sa sucrée à présent.
— Ça ne peut pas être votre dernier mot ; vous reviendrez à Saint-Germain,
— Non pas! aussi bien, il paraît que Catherine a les moyens de se passer de moi ; si elle vait tenu à me ravoir chez elle, rien ne l'empêchait de me dire : Restez 1 quand je suis allé là-bas, pas plus tard qu'hier; mais comme elle ne m'a pas soufflé mot là-dessus , bonsoir !
— Elle n'a pas osé peut-être?
— Voyez donc mam'selle la timide, qui n'a pas peur de se laisser abuser, par je ne sais qui.. . Il faut bien que je dise comme ça , puisque tu t'en défends si bien... voyez donc qu'elle va craindre de me parler... à moi!
-- 11 faut être indulgent, père Libois.
— 11 ne faut pas être bête, Jean-Baptiste.
— Mais si je vous priais bien de veiller sur elle, de lui offrir vos services ?
— Et si elle n'en veut pas? et si elle refuse même les tiens?
— Elle vous a dit cela ?
—Non ; mais tu vois bien qu'elle sail joliment se passer de nous deux , reprit avec un sourire le vieux compagnon.
Le trait mécbant entra si profondément dans le cœur de Jean-Baptiste , qu'il lui ôta la force
de répliquer. Matthieu Libois partit en lui promettant de revenir bientôt.
Après plus de deux mois de cruelle attente , le prisonnier comparut enfin devant le magistrat eharf^é de Tinterroger. Dès les premiers mots que Jean-Baptiste crut devoir dire pour sa défense , le juge vit bien qu'il n'était pas nécessaire de pousser plus loin rinstruction du procès.
— Tu peux sortir , lui dit-il ; je te rends la liberlé !
— il y a deux mois, répondit Joan-Baptiste, j'élais aussi innocent qu'aujourd'hui, d où vient donc qu'on m'a gardé si longtemps?
— Parce qu'il faut laisser à la justice le temps de s'éclairer, riposta le juge.
Le jeune compagnon se disposait à prendre de nouveau la parole; mais l'offipier de justice s'empressa de dire à l'huissier :
— Faites sortir cet homme.
LE MYSTEHE. ."Î-ÎT
El il dit cela de ce même ton sec et sévère que le magistrat de Nanlerre avait pris pour dire à messieurs de In maréchaussée :
— Menez cet homme en prison !
Lorsqu'il se vit dans la rue, et qu il put respirera pleine poitrine un air qui ne s'était poinl vicié en passant par la geôle, le premier senliment de Jean-Bapliste, faut-il le dire? fut un sentiment tout personnel: il ne pensa qu'à lui; à lui qui avait été prisonnier pendant plus de soixante jours avec tant d'autres pauvres prisonniers, et qui se trouvait libre à présent, au milieu d'hommes libres comme lui. Telle fnl la joie qui le pénétra par tous les pores , qu il eut presque de la reconnaissance envers celte ri(;oureuse justice qui navaitpas le droit de le prendre, lui, si peu coupable, et qui daignait le renvoyer absous. Incapable pour l heure de s'arrêter à aucune autre idée qu'à celle de sa liberté, il marcha âP grands pas devant lui durant quelques minutes, sans que sa course rùl un but , mais seulement pour se bien persuader
,T,« CIIAPITUE VIII.
(ju'il ny avait là ni grilles à barreaux seri'és , ni portes verrouillées, ni valet de prison ponr lui dire : — Tu n'iras pas plus loin! — Il s'arrêta, et personne non plus ne lui dit: — Passe ton chemin! — Ainsi il était maître d'aller, de venir , de s'arrêter partout où son caprice lui disait : — Va, viens, arrête-toi!...
— Je suis libre! murmurait-il, et il pleurait. Je suis libre! répétait-il, et il riait. Le rire et les larmes étaient les expressions différentes (Fun môme bonheur.
Quand il se fut bien refamiliarisé avec la vie à plein ciel , avec Thorizon , qu'il pouvait déplacer, restreindre ou reculer à l'infini, il se mit à songer au passé et à se demander quel emploi il allait faire de sa liberté reconquise. 11 ne lui fallait que remettre son esprit sur un bonne voie pour que son cœur le conduisît au bien :
— Si coupable qu'elle soit, pensa-t-il, car il faut bien que je me dise aussi que Catherine Dumontest coupable; quelque faute qu'elle ait
pu coninietlre , ce n'est pas à moi de Tabandonner ; d'ailleui's, si on m'a trompé, que pcnseral-elle de moi quand elle apprendra que je suis sorti de prison, et que ma première visite n'a pas été pour elle? Allons là-bas savoir au juste ce qu'il y a de vrai dans cequ'on m'a conté, et puis, ;ui petit bonheur! si elle n'a pas fait son devoir , il ne sera pas dit que j'aurai manqué au mien.
Le jeune compagnon se mit en route. 11 ne s'arrêta qu'un instant à Nanterre pour donner de ses nouvelles à ses amis du village. Arrive devant la porle du cabaret où se passa la terrible scène qui lui valut les deux mois de prison, et qui coûta la vie au père de Catherine , il n'eut pas le courage d'en Iranchir le seuil ; le souvenir de la mort de Christophe Dûment le lelint dans la rue, et c'est de là qu'il cria à la mère Laurisson :
— Me voilà ! je ne suis plus prisonnier; dites à tout le monde que je m'en retourne à Saint- Germain.
r.'.o ciiAPiTKt: viii.
IjO bonne femme eut beau l'appeler :
— Ecoulez donc! lui disait-elle, j'ai à vous parler, jeune homme' Jeune homme l mais venez donc un peu ici !
Jean-Baptiste, qui l'entendait tort bien, mais qui n'avait pas de temps à perdre en causeries, [)rit son pas de course et tourna vers Chalou.
Chemin faisant, il osait encore se flatter de Tespérance que maître Dumont, et, plus tard, Matthieu Libois, avaient été mal informés en ce qui touciiait la soi-disant faute de sa bien-aimée.
— Ilyatant de méchantes gens dans ce Saint- Germain ! murmurait-il ; parce que Catherineest un peu glorieuse, parce qu'elle ne fraie pas avec les premières venues, on aura été bien aise de se venger de sa fierté en faisant courir un mauvais bruit sur son compte ; car il est impossible que cela soit vrai.
l'ourlant il avait à peine gagné le Pecq, que,
LE MYSIÈRE. 341
déjà, quelques personnes qui le eoiiiiaissuieiit bien se mettaient sur leurs portes pour le voir passer et disaient eu se le montrant au doi>jt :
— Tenez, voyez donc, le voilà le bel apprenti de Dumont le faïencier! C^est lui qui...
Il n'essaya pas d'en entendre davantage; car le frisson l'avait pris dès les premiers mots qui étaient veims lui bourdonner aux oreilles. A la porte de Saint-Germain il rencontra Alison , le voiturier.
Sa première pensée fut de Tinterroger; ensuite il voulut Téviter , car il avait peur d'en trop apprendre de lui. Livré à cette hésitation, il s'arrêta, balançant sur mi pied , puis sur l'autre.
— Eh bien! oui, c'est moi! lui dit Alison. Ah ça 1 est-ce que tu ne me reconnais pas?
— Si fait, père Alison; mais... c'(;<t (juo je suis proi^sé.
Ô52 CHAPITRE Vlil.
— Si c est pour de la pareille ouvraj^e à celle tjue lu as déjà faite ici, je ne te conseille pas de tant le dépêcher, garçon !
Jean-Baptiste crut que le cœur allait lui manquer, et il prit brusquement congé du voiturier, qui criait de loin, en riant et en faisant claquer son fouet :
— Fermez vos basses-cours, papas et mamans : voilà le croqueur de poulettes qui passe !
11 n'en pouvait plus douter, Catherine Dumont était coupable , et la voix publique Taccusait, lui, Jean-Baptiste, d'être le complice de la faute qu'elle avait commise. Un moment il eut 1 intention de rebrousser chemin ; mais aussitôt il se représenta celle qu'il avait tant aimée abandonnée, méprisée, sans secours, sans consolal''Ur. Il prit alors son courage à deux mains, et, fort de la même force qu'il avait eue déjà quand il était venu dire à niaître Duinonl : — Laissez-moi vous parler, vous me liieicz aprè^! — le jeune
LE MYSTÈIir:. .-{3
compnf^non marcha droit à la boutique du laïeiicier, il ouvrit la porte, et, sans répondre à une voisine qui était assise dans le comptoir, il pénétra jusque dans Tarrière-boutique, et dit à Catherine qui s'y tenait trislemenl cachée :
— Vous aviez besoin d'un ami ; me voilà !
l'IiV DTI PHKIMIF.K VOll !MI