‹ Souvenir d'un prisonnier d'Etat canadien en 1838 [microforme]Chapitre 11 sur 12 · I APE TT ET PE · texte numérisé non relu

I APE TT ET PE

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qu’on me tendait un piège et qu’on ne m’en-

voyait un prêtre que pour voir comment je me conduirais avec lui. Il m’adressa quelques mots amicalement et je conversai avec lui quelque temps en ayant soin de glisser çà et là, dans la conversation, quelque grosse niaiserie qui pût le dérouter. Puis je pris une chaise pour m’asseoir, le pris sans façon sur mes genoux et le fit sauter comme j'aurais fait d’un enfant. Je lui parlai ensuite pendant longtemps, et ne lui dis que des folies si ébouriffantes qu’il repartit convaincu, lui aussi, que ma pauvre tête était complètement et à jamais détraquée.

M. Leclère et M. Delisle s'étaient néan-

* moins si activement employés auprès du

gouverneur, qu’ils en avaientsobtenu l’ordre de me relâcher. Ils vinrent m’apprendre que je pouvais m'en aller. Je me dis en moimême : ‘Si je pars de suite, ils vont soupçonner quelque chose; faisons attention un peu.”

Je leur dis donc que je n’entendais pas sortir du tout, parce que la reine serait mécontente si je laissais ainsi son service sans qu’elle fût prévenue.

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Ces messieurs m’affirmèrent que je pouvais

m'en aller en sûreté et qu’ils répondaient de tout.

Je refusai net.

Alors, on me fit descendre et on essaya de me pousser dehors. Il pouvait être alors neuf heures du matin. On mit trois, quatre et cinq

hommes, mais tout fut inutile et je résistais

en désespéré. Je m'’accrochaïis à tout, et une fois ma main sur quelque chose, on ne pouvait me faire bouger d’une ligne. On fit venir plusieurs soldats du corps de garde, mais sans plus de succès: je leur glissais dans les doigts en quelque sorte. Après plusieurs tentatives inutiles, on décida de détourner mon

‘attention pendant une heure ou deux. Je

laissai faire, me promenai dans l’intérieur de la prison, et au bout d’un certain temps on me ramena près de la porte en me demandant d’aller faire une promenade dehors. Je refusai encore, en disant que je ne voulais pas abandonner le service de la reine. Tout à coup cinq hommes me saisirent et me poussèrent jusque dans l'encadrement de la porte. Mais arrivé là, je mis mes deux mains sur les montants et les repoussai vigoureusement à l’intérieur.

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— Quel diable d'homme! dit le geôlier.

On essaya encore, mais je fis mine de devenir furieux et cela fit suspendre les tentatives.

Les sages commençaient à étre plus en peine que le fou.

Il était déjà tard dans l'après-midi que j'étais encore en prison. On imagina plusieurs moyens de me surprendre, mais je les déjouai tous. À la fin, vers quatre heures de l’après-midi, quelqu'un s’avisa de me montrer une bouteille d’eau-de-vie, en me promettant un coup si je voulais sortir. Je sortis immédiatement, et j’eus un coup. Mais j'étais encore dans la cour, et quand on voulut me conduire du côté de la porte, je résistai.

Alors quelqu'un se mit en dehors de la porte de la cour et me montra la bouteille. Je cesgai encore de résister et sortis de la cour. On referma la porte immédiatement. Je m’élançai dessus, mais on me dit par le guichet:

‘ Ah! tu peux t’en aller, on en a eu assez de toi.” |

Je me trouvai donc dans la rue Sainte- Marie, libre et ayant mon pardon dans ma poche. M. Delisle l'y avait attaché, le matin,

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avec une épingle. I] me semblait que le cœur allait m’éclater de plaisir. Néanmoins, on me regardait par le guichet, et il ne fallait pas me trahir. Quoiqu’on fût encore en mars, j'ôtai mes bottes et, nu-pieds, pris la direction de la ville, portant mes bottes et mon paquet sur mon dos. On peut penser si l’action d’ôter mes bottes pour marcher sur la neige,

fit l’effet d’un de mes plus grands actes de

folie.

J’allai droit à l’ancien marché de la place Jacques-Cartier, et m'établis à l’hôtel Giraldi.

Je contrefaisais le fou comme en prison. Je demandai de la boisson et me mis à traiter tout le monde. Quand au bout de quelques heures, j’en eus eu au montant d’environ dix chelins sans payer, on me dit que si je voulais en avoir davantage, je devais payer ce que j'avais déjà eu. Je ne répondis rien, mais je pris un cigare sur le comptoir et prenant dans ma poche un billet de $10, je le pliai, le présentai au gaz et allumai mon cigare avec.

Puis, jetant négligemment le billet sur le comptoir, je sortis dans la cour, mais me

tins près d’une fenêtre afin de voir ce qui se passerait.

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Le commis, voyant un papier qui avait la couleur d’un billet de banque, le déplia et vit un billet de dix piastres. Il n’était presque pas brûlé. Il le montra à plusieurs personnes, contant l’affaire et s'informant qui j'étais. Personne ne me connaissait, ni ne savait “encore d’où je venais. Seulement on s’apercevait que j'étais fou, et le fait d’allumer mon cigare avec un dix piastres le démontrait suffisamment.

Sur ces entrefuites, je rentrai (il pouvait être alors onze heures du soir); et voyant beaucoup de monde dans l’hôtel, j'ordonnai un souper pour trente personnes.

Cet ordre surprit un peu, mais je le répétai d’un air qui fit rentrer les observations. On servit donc une table de treute couverts et j'invitai indistinctement tout le monde. Beaucoup de personnes trouvaient que je parlais très sensément, et ne pouvaient s'expliquer comment j'étais en même temps si fou dans mes actes et si raisonnable dans mes paroles. Nous causâmes gaiement en soupant, puis tout le monde alla se coucher. J'en fis autant après avoir payé la dépense. Le lendemain matin, vers dix heures, aprés un copieux déjeuner,

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je partis pour.Laprairie, où je dînai. Je repris ensuite, à pied, par la ligne du chemin de fer, la route de St-Jean. Mais à peine avais-je fait quatre ou cinq milles, je rencontrai à la tête d’un piquet de volontaires, le capitaine Richard McGinnis, qui me connaissait et qui crut assez naturellement que j'étais un déserteur de la prison commune. Il me fit donc rebrousser chemin et me ramena à Laprairie.

Je me donnai bien garde de paraître guéri de ma folie. Après un certain temps, je fis un mouvement qui indiqua que je portais un papier dans la poche de mon gilet. On «’en

empara avec empressement, mais ce papier

se trouva être le pardon du gouverneur que M. Delisle avait eu snin d’attacher avec une épingle à mon gilet.

Force fut donc au capitaine McGinnis de me relâcher, et je repris le chemin de la maison de mon père. Il était minuit quand j'y arrivai enfin.

On peut croire que j’y frappai avec empressement. J’entendis presque aussitôt la voix de mon père demander:

— Qui est là?

— C'est moi.

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— Qui, vous?

— Félix!

— Félix! Il est en prison!

— C'est moi, père, je suis sorti hier!

La porte s’ouvrit enfin, mais mon père l’ouvrait pour voir à qui il parlait et non pour ouvrir à son fils.

Je me précipitai sur lui et l’étreignis dans mes bras, en disant:

—Je vous avais bien dit que je reviendrais!

— Comment! c’est toil Maïs comment cela ge fait-il? On est venu me dire que tu étais condamné à mort!

— Ah bien! ils n’ont pas pu seulement me faire mon procès!

— Allons! puisque c'est bien.toi, je vais commencer par appeler tout le monde; et mon père dit, en élevant la voix: ‘ Allous, vous autres, c’est Félix qui nous arrive, venez le voir.” En un clin d’œil tout le monde fut sur pied et la famille n’en pouvait croire ses yeux. Les questions pleuvaient.— Comment est-tu sorti ?— Depuis quand ?— Pourquoi ar:

rives-tu si tard ?— As-tu faim ?

— Ah! pour cela, oui; c’est justement là mon mal!

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— Allons, dit mon père, on va d’abord commencer par le petit coup, et puis les femmes vont mettre le couvert.

— Ah! vous aviez su que j'allais être pendu? dis-je à mon pre.

— Oui, pas plus tard que dimanche dernier; et je me suis bien reproché de t’avoir écouté.

— Vous ne pensiez donc plus à mon moyen ?

— Bah! je me suis toujours dit que c'était une folie qui était passée dans ta tête, ou que tu m'avais dit cela pour m'empêcher de regretter autant de t'avoir laissé aller te livrer. Eh bien! tu peux le dire maintenant, de quel moyen parlais-tu ?

— Mon père, pas plus de dix jours après 1| être entré en prison, j'ai fait le fou; j’ai fait | semblant de tomber du haut mal ; je tombais | deux fois par jour, et j’ai si bien fait le fou (f que tout le monde s’y est trompé, et que j'ai (l fini par avoir mon pardon, le voici; et je lui (] tendis le papier.

— Quoi! c’est comme fou qu'ils t'ont relà- (1 ché? |

— Pour cette seule raison. J'étais plus fou

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— Mais est-il possible que tu aies fait le fou pendant si longtemps sans te faire découvrir ?

— Comme vous voyez. Si je n'avais pas fait le fou, il y a longtemps que j'aurais été pendu ! J'étais un des plus compromis!

— Eh bien! remer:iors-en le bon Dieu, dit mon père, et se mettart à genoux, toute la famille l’imita et nous récitâmes tous une prière d'action de grâces.

Je me mis alors à table et il me fallut réciter de fil en aiguille toutes mes folies de la prison. Tous les cœurs se trouvaient disposés à la gaieté, comme on peut l: croire, et je les fis rire aux larmes par le récit circonstancié de mes actes de folie. La sauce donnée au vieux docteur Arnoldi, l’ingénieux moyen que je prenais pour rétablir la perpendicularité du poêle, mes ventes à l'encan, mes refus de partir, ma résistance obstinée, mon empressement à suivre un homme qui me montrait une bouteille pour me décider, tout cela fut dit et redit plusieurs fois et on ne se lassait pas de m’entendre répéter dix fois la même chose. On me regardait vraiment comme un échappé de la potence, car

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les faiseurs de nouvelles avaient répandu celle de ma prochaine exécution.

Il va sans dire que la conversation se prolongea fort avant dans la nuit, et l'Est s’illuminait déjà faiblement quand nous mîmes fin au babil.

La nouvelle de mon retour et de sa vraie cause se répandit en quelques heures dans la paroisse et les environs. J'avais beaucoup d’amis. Pendant plusieurs jours, la maison ne désemplit pas de curieux qui voulaient apprendre de ma propre bouche les détails de ma folie, et il me fallut répéter à satiété, au moins pour moi, tout ce que j'avais fait, dit et pensé pendant mon emprisonnement.

Je repris peu à peu mon genre de vie habituel, guéri d’idées révolutionnaires et ne me sentant plus la moindre disposition à recommencer.

Je m'étais convaincu qu’en politique comme ailleurs, les moyens légaux, quoique plus longs, sont les plus sûrs et qu’à moins de cas tout à fait exceptionnels, le proverbe ‘ plus fait douceur que violence, ” reste toujours vrai.

Environ un mois après ma sortie de prison

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je retournai à Montréal pour quelques affaires. J'y rencontrai M. Delisle dans la rue. Il me reconnut de suite et vint à moi. Je ne me sentis pas trop à mon aise, car je ne pouvais plus arguer de folie, et ma ruse était alors connue de tout le monde. Il me dit seulement quelques mots, et me pria de passer chez lui entre cinq et six h: ‘es du soir.

Il n’y avait certes rien dans son ton qui indiquât la moinc-e ir‘ention hostile, mais cette demande me causa comme un éblouissement. Pourquoi cette invitation de passer chez lui? Que pouvait-il me vouloir ?. M.

Delisle était précisément l’homme qui pouvait avoir été chargé de me faire subir un examen pour constater mon état mental et voir si ce n’était pas une ruse qui m'avait valu ma décharge! M'avait-on desservi auprès de lui ou des autorités? Voulait-on prendre une revanche de ce que l’on avait été complètement trompé par moi? Fou, on devait naturellement me relâcher ; mais une fois le fait acquis que ma folie n'avait été qu’une ruse, ne pouvait-on pas revenir sur le passé et me remettre en jugement ? On n'avait pu faire le procès d’un fou, mais ma raison ne

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m'ayant jamais quitté, aucune de mes fautes ne se trouvait effacée, et le faux prétexte sous lequel j'étais sorti de prison ne faisait, au fond, que les aggraver.

La vérité était que je m'étais moqué des autorités, et que, disposées comme elles l’étaient, elles pouvaient peut-être songer à faire un exemple. On m'avait donné mon pardon par pitié, mais si l’on avait su la vérité, j'aurais eu tout autre chose. À présent, la vérité était connue ; nous nous (tions un peu moqués à St-Jean des officiels que j’avais si bien dupés ; il me paraissait donc très possible que toute l’affaire finît par se résumer dans le proverbe ‘rira bien qui rira le dernier, ” et cela ne m’accommodait guères!

Si c'était pour me renvoyer en prison que l’on me demandait, il n’y avait plus de ruse possible, et'il était bien clair que je ne m’en tirerais pas cette fois ! Je regrettais de ne pas avoir fait le fou pendant deux ou trois mois de plus! Je me reprochais de m'être tant pressé de livrer au public le secret et le

résultat de ma ruse. Je me trouvais compro-

mis sans possibilité de ne défendre.

D'un autre côté, quelque chose me disait

que puisqu'on m'avait déjà montré de la pitié, on m'en montrerait peut-être encore. Pour sauver sa tête, une ruse qui n’a rien d’immoral n'est pas un crime, Le tour avait été bien joué, après tout, et il était de bonne guerre. J'avais trompé même l’œil exercé d’un médecin. On ne pouvait raisonnablement pas se venger d’avoir été pris pour dupe. Il me semblait que ce serait là une action honteuse!

Me remettre sous le verroux, après m'avoir donné mon pardon, ne serait plus une punition, mais une odieuse barbarie |

Ainsi assiégé de craintes, et voyant un peu sombre dans l’avenir, je me rendis, vers cinq heures et demie du soir, chez M. Delisle.

J'étais fort mal à mon aise et je me sentais comme étranglé.

M. Delisle était à table avec quinze ou dixhuit de ses amis. On me fit entrer de suite dans la salle à dîner. M. Delisle vint me donner la main cordialement et me fit asseoir à table.

J'étais confondu, et de voir tout ce monde, et de l'éclat des lumières, et d’un luxe de table inaccoutumé pour moi, et surtout de me trouver avec des figures que mes souve-

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nirs de prison me faisaient entrevoir comme ne signifiant rien de bon pour moi. On me versa un verre de vin, quelques minutes après un second, tout en parlant de choses indifférentes.

‘ Tiens,” me dis-je en moi-même, “ ils veulent me griser pour me faire parler! Prenons garde ! ” La conversation générale continuait, et l’un de mes voisins me demanda de prendre un verre de vin avec lui. Il m’emplit mon verre, mais, après l'avoir salué, je le touchai seulement des lèvres, puis je regardai ce monsieur pour lui faire comprendre que j'étais sur mes gardes et ne me laisserais pas griser.

Un quart d’heure après que j’eus pris ma

+ place à table, M. Delisle, s'adressant à moi,

me dit en souriant :

— Eh bien, Poutré, vous avez montré bien de l'esprit, pour un fou, il faut maintenant nous conter cela. J’ai réuni ces messieurs exprès pour entendre ces détails de votre propre bouche.

Je croyais toujours à une feinte, et j'étais non seulement embarrassé, maïs j’en avais l’air. M. Delisle s’en aperçut, et ajouta :

—Abh ça, ne craignez rien! Je ne vous ai pas demandé de venir chez moi pour vous examiner, mais considérez-vous ici comme un de mes amis. Ce qui se dit à ma table ne va pas plus loin. Vous avez joué un tour admirable, il n’y a qu’une voix là-dessus, et nous ne vous en gardons pas rancune. Vous avez votre pardon, c’est une chose finie, ainsi ne craignez rien, et contez-nous toute votre affaire, sans plus de crainte que si vous étiez chez votre père, avec votre famille et vos amis. Tout ce que vous direz ioi est sacré.

. Ces bonnes paroles firent disparaître mon étranglement en un clin d’œil, et je répondis :

—Ah bien! si c'est comme ça, je ne demande pas mieux que de parler. Franchement, je n'étais pas à mon aise. À DESAonE, Ça : ne me coûte plus.

Et je racontai de fil en aiguille toutes mes folies de prison, et toutes mes combinaisons pour donner le change sur mon état.

Je, les amusai pendant trois bonnes heures et je n’eus plus peur de PEAR du vin, qui certes se laissait avaler, car je n’en avais pas souvent bu comme celui-là | La soirée se passa très gaiement, et une fois

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débarrassé de mon inquiétude, je pris ma grande part du plaisir général.

Il était près de minuit quand nous sortfmes.

Le lendemain, je retournai chez mon père, auquel je racontai l'invitation ainsi que mes inquiétudes et mon plaisir de la soirée. Cela nous fournit encore matière à conversation pendant quelques jours, puis je repris mon genre de vie d’autrefois et me remis à la culture, maïs sans cesser de suivre activement la politique.

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