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jour dans les esprits, préjugés qu’ils étaient par la peur déraisonnable et hors de toute proportion avec le danger qu’ils avaient éprouvé. Je parle, comme de raison, des chefs de gouvernement d’alors et des hommes influents du parti tory qui ne visaient qu’à la vengeance, et croyaient, en quelque sorte, de faire tomber la tête de tout un peuple, en exécutant quelques individus.
Il y a si peu de crime réel dans une tentative d’insurrection, que nous avons vu le gouvernement anglais obligé depuis, par la seule force des choses et de l’opinion, de réhabiliter ses victimes, et d'accepter comme ses principaux conseillers ceux mêmes qu’il eût impitoyablement pendus s’il eût pu alors s’en emparer. Des exécutions pour causes purement politiques sont donc, sous tous les points de vue possibles, de vrais meurtres, des cruautés inexcusables, puisque le gouvernement qui les commet reste PLUS DÉSHONORÉ QUE SES VICTIMES. Qui, aujourd’hui, ne regarde pas Cardinal, Duquet, de Lorimier, Hindelang, Narbonne, Nicolas, Daunais, Hamelin, Robert, Decoigne et les deux Sanguinet, comme des victimes de la haine de
parti, comme des martyrs enfin, puisqu'ils avaient sacrifié leur vie à leurs convictions.
Le procureur général Ogden, le véritable auteur de ces meurtres, ne restera-t-il pas toujours voué à l’exécration du peuple canadien, pendant que des monuments de sympathie et de deuil national sont élevés à ses victimes ?
Quand nos deux amis furent enlevés du milieu de nous pour aller comsommer leur sacrifice, l’intérieur de la prison offrait un spectacle solennel. Le bruit sourd et lugubre que la trappe de l’échafaud produisit en tombant, retentit dans nos cœurs comme si chacun de nous eût été frappé dans sa propre existence. Chacun pouvait regarder cette exécution comme l’avant-coureur de ce qui lui arriverait peut-être à lui-même; et l’opinion était déjà un peu accréditée, dans la prison, que le nombre des exécutions serait considérable.
Je pensais déjà depuis longtemps à exécuter le plan que j'avais formé et dont je n'avais rien voulu dire à mon père.
Quand Cardinal et Duquet eurent été condamnés, je vis clairement que le même sort
m'attendait, car j'étais certain que l’on prouverait plus contre moi que contre eux. Voyant la condamnation si vite exécutée, je compris que je n'avais d’autre ressource que de réaliser mon projet, et je m'en ouvris à un de mes compagnons de prison, du nom de Béchard. Cet homme était un ancien cultivateur de Lacadie, âgé d’une cinquantaine d’années, d’une respectabilité absolue et d’une discrétion à toute épreuve.
Dans la soirée du jour de l’exécution, me trouvant seul avec lui, tous les prisonniers se promenant silencieusement, ou se parlant à voix basse, car le meurtre de nos amis nous avait comme frappés de stupeur, je lui dis:
—Je crois, mon cher Béchard, que nous avons grande chance de suivre bientôt le pauvre Cardinal et le pauvre Duquet, et de partir par la même route.
—Je t’avoue franchement, répondit Béchard, que je le pense aussi. Le gouvernement se venge, et puisqu'il y est décidé, il fera sa vengeance la plus complète possible.
Je ne sais vraiment quel démon inspire ceux qui conduisent les affaires aujourd’hui.
— Vous avez toujours plus de chances de
vous en sauver que moi, car vous n’avez pas assermenté 3,000 hommes, et surtout vous n'avez pas chanté vos affaires à tout le monde.
— C'est vrai, dit Béchard, mais on peut avoir de moindres chances que toi et en avoir encore d’assez belles.
— Vous croyez donc que c’est comme une affaire faite, pour moi ?
— Pour te dire la vérité (nous sommes des hommes, et nous pouvons la supporter), je suis surpris que l’on n’ait pas commencé par toi.
— Diable! vous n’êtes pas consolant |
— Il vaut mieux croire au pire et revenir au mieux que de se flatter sottement et de toiber finalement dans le pire.
— C’est vrai, et depuis l’exécution de nos deux amis, je me dis que c’en est fait de moi. Cela fait penser creux, tenez | pourtant Ù y aurait un moyen...
— Un moyen de faire quoi?
— De sauver ma tête.
— Hum ! j'en doute.
— Dites-moi, Béchard, vous êtes beaucoup plus âgé que moi, avez-vous jamais entendu dire qu'un fou ait été pendu ?
— Non, jamais; mais nous ne sommes pas des fous, je pense.
— Non, sans doute, maïs on peut faire semblant d’être fou.
— Perds-tu la tête, mon cher? me répondit Béchard, du ton le plus étonné possible, faire semblant d’être fou ! mais qui a jamais vu une pareille idée ! On ne peut pas plus perdre volontairement sa raison qu’on ne peut la reprendre une fois qu’on l’a perdue. En un mot, on ne fait pas plus un fou avec un sage qu’un sage avec un fou. Faire semblant d’être fou! Ah! ce n’est pas si aisé que tu le crois. Une demi-heure, passe encore, mais des semaines, des mois peut-être ! Tiens, c’est une chose impossible. Il n’y a pas d'homme qui puisse soutenir un pareil rôle. Comment pourras-tu t’em pêcher de rire seulement ; car c'est là le caractéristique de la folie? Si tu manques une fois au sérieux de ta figure, tu es perdu! Ah!tu peux y renoncer, val!
Ton idée même est une folie.
— Mon cher, je ferai le fou, et je ferai toute les extravagances imaginables, et je ne rirai pas. Pour tenir mon sérieux, j’en suis sûr, Ecoutez ! Tel que vous me voyez là, je suis ce
qu'on appelle flambé, en bon canadien. Je ne serai pas pendu deux fois parce qu’on aura surpris ma faute, si je me fais découvrir.
Ainsi je risque. Il y a longtemps que j’y pense, et je trouve qu’un bon moyen de sauver sa vie vaut la peine d’être essayé. Vous pouvez donc vous préparer à me voir fou demain.
— Je ne veux certes pas t'en empêcher, répliqua Béchard, mais je n’ai pas confiance dans ton moyen. Tant mieux si tu réussis, car je considère que tu sauves ta tête. Mais pour croire que tu seras plusieurs mois sans rire, jamais ! Dans tous les cas, quand tu sentiras le rire s'emparer de toi, pense à la corde, cela pourra peut-être en effet te rendre sérieux.
—Eh bien! à neuf heures, demain matin, je serai fou, et je le serai tout de bon, vous pouvez en être sûr; et je pourrais bien être plus fou qu’un vrai fou! Ah! par exemple, prenez garde à vous, ne me trahissez pas| Il faut que vous ayez l’air de me croire bien fou, au moins |
— Ah! pour ça, sois tranquille! Une fois la chose convenue, je t'aiderai tant que je pour-
rai, car franchement tu n’as pas d'autre moyen de te sauver que celui-là.
Le lendemain matin, vers neuf heurc:, causant avec quelques prisonniers, je jetai tout à coup un cri sourd, me laissai tomber tout de mon long à la renverse et commençai à me donner tous les mouvements, toutes les contorsions d’une attaque d’épilepsie. Je me frappais la têe sur le plancher, je faisais des sauts convulsifs, je me brisais la mâchoire à faire grincer mes dents, enfin je produisis complètement la croyance que j'étais tombé du haut mal. Grand fut l’'émoi de mes deux cents compagnons de chambre. Comme nous couchions tous sur le plancher, personne ne put avoir l’idée de me porter sur un lit, eton me laissa quelque temps me débattre dans les convulsions. Les prisonniers avaient fait cercle autour de moi, et je les entendais deviser sur l’incident.— Mais personne ne savait qu’il fombât d'un mal !—Il est tombé de tout son long !—Il a dû se faire mal!—Avez-vous entendu le cri qu’il a jeté ?— J’en ai eu presque peur!i— Pauvre garçon, c’est dommage, car c’est une assez bonne tête.— Bah! dit un autre, c’est toujours moins dommage, si le
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même sort que les autres l'attend. Il paraît qu’il n’est pas blanc de son affaire !— Il faut pourtant le soigner, dit un autre. Alors, on eut l’idée de me laver la figure avec de l’eau salée. Je ne pensai pas de suite à l’effet qu'elle produirait, et je me laissai faire, tout en me démenant un peu moins fort qu’auparavant.
Mais quand on me fit couler l’eau salée sur le front avec un linge (et on n’y allait pas goutte à goute, l’eau ruisselait), je sentis tout à coup comme des griffes de chat qui m'eussent labouré les deux yeux. L’eau salée faisait son effet. Les autres continuaient toujours avec la meilleure intention du monde, j'avais les yeux en feu, et je ne pouvais témoigner que l’on me fît mal. Je pris donc le parti de rester parfaitement tranquille, afin de les faire cesser. Ils continuérent pourtant quelque temps encore et les yeux me cuisaient atrocement. Il me fallait bien accepter mon mal en patience, sous peine de me trahir, et je résolus de m’y prendre autrement la prochaine fois.
A la fin, je contrefis un grand épuisement, on vit la raideur des membres m’abandonner,
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et je n’eus rien de plus pressé que de me frotter un peu les yeux en faisant semblant de revenir à moi. J’avais trouvé le temps long, les yeux ainsi pleins d’eau salée.
Je restai une bonne heure parfaitement tranquille, comme si je reprenais peu à peu mes forces, mais afin de ruminer en moimême ce que j'allsis faire comme premier acte de folie.
Tous à ‘“onp, je me levai, me promenai majestueusement de long en large; puis poussent un rugissement affreux, je criai de touts ma force: ‘ Rangez-vous, voilà le gouverneur ! ”’et je partis au pas de charge. Je culbutai brutalement ceux qui ne se rangèrent pas assez vite, et j’arrivai ainsi à l’extrémité de la chapelle. Arrivé là, je donnai de terribles coups dans la porte, puis je me retournui et recommençzi ma promenade en poussant le même cri. 3eulement, cette fois, comme tout le monde s'était rangé contre les murs, je dus, pour atteindre quelqu'un, aller en zig-zag, et je criais toujours: ‘Rangezvous,” du ton je plus furieux possible. Ceux qui ne firent pas piace avec ascez d’empressement, furent culbutés sans ruiséricorde. Je
hargeais avec frénésie, et la surprise, ou opinion que j'étais réellement pris de folie, les empêchant de résister autant qu'ils l’auraient pu, je ne les en culbutais que mieux.
Tous les prisonniers me regardaient les yeux écarquillés, et ne comprenaiïent rien à ce qu'ils voyaient.
Je fis cinq ou six fois la longueur du corridor, attaquant indistinctement tout le monde, si bien que les prisonniers ne savaient où se fourrer. Je fis des contorsions, des gambades, je parcourus plusieurs fois au temps de galop l’appartement dans toute sa longueur, en hennissant comme un poulain; puis, je me mis à la poursuite de quelques prisonniers, et j'en saisis un que je terrassai sous moi d’un croc-en-jambe. Poussant alors un rugissement de sauvage, je fis mine de l’étrangler. Il se mit à crier au secours comme un diable. La peur, cette fois, s’empara des autres prisonniers, et ils crurent vraiment que j'allais le tuer. Plusieurs s’élancèrent sur moi, et voyant six ou sept hommes me saisir, je me laissai faire, lâchai mon homme, et sans faire la moindre résistance, je me laissai
conduire jusqu’à l’autre bout de chapelle.
Voyant que je ne résistais pas, ils lâchèrent prise peu à peu, et me serrèrent moins. Alors, au moment où ils y pensaient le moins, j'écartai violemment les deux bras, et cela si brusquement et avec tant de force, que j’en étendis trois par terre. La surprise les fit, comme de raison, me lâcher tous, et avant qu’ils eussent eu le temps de me saisir de nouveau, je fis un bond en arrière et me mis en garde. Deux voulurent me ressaisir, je les fis rouler de deux coups de poihg, et voyant les autres hésiter, je me jetai sur eux à corps perdu, et ils se sauvèrent à droite et à gauche. Resté maître du terrain, je fis défense à qui que ce fût de me regarder, parce que “le gouverneur allait faire sa toilette ;” et je me reposai en marchant tranquillement, fai- . gant semblant de croire que personne ne me regardait.
Sur ces entrefaites, un des tourne-clefs entre dans la chapelle. Je me précipite sur lui en criant: ‘Au voleur !” je l’empoigne et le fais pirouetter en tous sens. Il voulut se défendre, mais je l’envoyai rouler à dix pieds, d’un coup de poing sur l'épaule. Il se relève tout abasourdi et se jette sur moi, autant par
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hèrent colère que par devoir, mais je le saisis par le Alors, milieu du corps, le soulève et le lance dans moins, la porte. Il en gémit! Si c’eût été une porte cela si ordinaire de maison, il eût certainement 1e j'en passé au travers ; mais les portes de prison es fit, . sont solides, et le pauvre diable hurla un avant aïe! aïe! des plus sincères. J’entendis alors sir de quelques prisonniers dire: ‘ Il va le tuer, Le mis c’est sûr.” L'autre leur ordonna de l’aider à je les me lier; mais ils lui dirent que je venais oyant d'être attaqué de folie furieuse, que j’en avais , COTPS déjà écharpé plusieurs d’entre eux, que je auche. pouvais battre dix hommes, tant la folie me à qui donnait de force; qu’il fallait plutôt me cal-
e ‘le mer que m'irriter…. enfin, ils firent si bien que et je le tourne-clefse calma en disant : ‘Maudit fou,
at, fai- j'ai cru être à ma dernière heure. On ne peut ne me pas garder un pareil animal ici.” Je donnai alors ordre aux prisonniers de mettre 1e
entre voleur à la porte. Comme ils hésitaient, natu-
ui en rellement, je leur jetai un rugissement sur la Le fais tête, et l’un deux dit au tourne-clef: ‘ Vous ndre, voyez bien que c’est un fou, laissez-vous faire, d’un car il va nous abîmer encore.” Le tourne-clef
e tout se décida donc à se laisser pousser hors dela
par ‘ porte et, quand elle fut fermée, je dis aux
prisonniers que je les récompenserais généreusement pour avoir chassé ce voleur. Je me mis alors à parler tranquillement, mais en tenant des propos si ridicules que mes compagnons de captivité en avaient le fou rire.
Midi arrivant sur ces entrefaites, Béchard vint m'offrir de dîner avec lui. J’acceptai avec empressement, lui pris le bras et, lui montrant la plus grande cordialité, j’allai manger avec lui. Je me tins tranquille jusqu’à quatre heures. Alors je me donnai une nouvelle attaque d’épilepsie, et fis des contorsions terribles. On voulut encore avoir recours à l’eau salée, mais je me rappelais trop la cuisson que j'avais ressentie le matin dans les yeux pour leur permettre de continuer ce jeu-là. Aussitôt que je vis la tasse e’approcher, je lui donnai un coup de revers de main qui l’envoya sauter à vingt pieds, et je continuai mes soubresauts et mes coups de tête sur le plancher au point que les assistants èn frissonnaient d’horreur. Cinq ou six s'approchèrent pour me tenir, mais je les envoyai rouler à droite et à gauche, soit avec les bras, soit avec les pieds, avec une force à laquelle ils ne comprenaient rien. Quelqu'un
; géné- , Je me ais en S COIn- >u rire.
échard cceptai et, lui j'allai Ile jusnai une es cone avoir ppelais se matin e contia tasse > revers leds, et oups de s assis- | ou six 3 je les oit avec force à elqu'un
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revint alors avec l’eau salée, mais j'étais déterminé à n’en pas laisser tomber une goutte sur ma figure. On n’approcha pas la tasse cette fois, mais un linge bien imbibé.
L'individu s’approchant de moi sans précaution, je lui envoyai son linge en plein sur la figure. Il eut de la saumure dans les yeux à son tour, ce qui lui fit sortir un très énergique juron. Tout le monde se mit à rire, et je ne pus m'en empêcher moi aussi, mais je changeai assez vite mon rire en grimace permanente pour qu’on ne s’aperçût de rien.
Néanmoins, comme on était resté sous l’impression que l’eau salée m'avait fait du bien, le matin, on en demanda encore, maïs celui qui avait voulu me rendre ce bon office passa la tasse et le linge à un autre, en disant:
‘ Allez-y, vous autres, moi j’ai fini.”
Un prisonnier vint avec précaution en se mettant à ma tête, pour m'’arroser la figure. Quand il fut à bonne distance, et au moment où son linge m'’arrivait sur la figure, je lui envoyai, à titre de convulsion, mon poing si juste sur le nez, qu’il en vit vingt-cinq chandelles. Il s’en alla saigner plus loin. Comme je me démenais toujours, on décida encore
de me tenir, afin d'empêcher de me blesser.
Plusieurs prisonniers me saisirent alors les mains, mais je fermai les miennes avec tant de force qu’ils en poussaient des cris; puis j'en saisis d’aut'es par les bras et leur enfonçais littéralement les doigts dans la chair.
Ceux-ci ne revenaiïent plus. J’en saisis un autre avec mes deux bras et, l’amenant sur moi, le serrai si fort qu’il en devint violet. Je lui cassais la nuque. Deux hommes voulurent m’ouvrir les bras, mais ils nous soulevaient tous deux de terre sans que mes bras s’ouvrissent. Je tenais mon poignet gauche avec ma main droite et il était réellement impossible de m’ouvrir la main. L'autre n'avait presque plus la force de crier. Enfin je me donnai une convulsion différente et étendis les bras, ce qui lui permit de se relever en disant: ‘Qu'il se tue s’il le veut, votre maudit fou, j'en ai assez, moi. Il a les bras comme du fer!”
Je prolongeai mon accès au moins vingtcinq minutes. J'étais en nage. Je fis semblant d'être épuisé et laissai tomber mes bras ramollis sur le plancher. Béchard vint mettre une harde pliée sous ma tête et je passai une
blesser.
lors les ec tant 8; puis enfon- , chair.
isis un ant sur violet.
es vou- US sou- 1e mes oïgnet réelle- L'autre Enfin nte et se releveut,
1 a les
s vingts semes bras mettre ai une
demi-heure à écouter ce qui se disait autour de moi.
Je vis que tout le monde prenait mon haut mal et ma folie pour parfaitement véritables et que personne n’avait le plus léger soupçon de ma ruse. La preuve la plus concluante pour eux était la force extraordinaire que je déployais. Personne, en prison, ne me savait plus fort que le commun des hommes, et on attribuait naturellement à l’épilepsie ou à la folie ce qui n’était que le résultat de ma force musculaire.
Je les entendais tous dire: ‘ Il n’y a qu’un épileptique ou un fou qui puisse être aussi fort que ça.®
Je me convainquis donc que ma ruse réusgissait admirablement. Quand j’eus écouté pendant longtemps, je me levai subitement et fis mine de tomber sur le cercle qui m’environnait; mais Béchard s'étant avancé vers moi, je pensai qu'il valait mieux laisser croire que quelqu'un, au moins, avait de l'empire sur moi, et je redevins tranquille.
Je lui offris la main, lui fis de profonds saluts, lui montrai un grand respect et lui prenant le bras, me mis à me promener avec
lui. À ceux qui voulaient s'approcher, je montrais les dents ou les poings, et tout le monde se tenait à une respectueuse distance.
Je restai tranquille et composé jusqu’au soir.
Les jours suivants, je continuai de tomber régulièrement du haut mal à neuf heures du matin et à quatre heures du soir, et, dans les intervalles, à commettre tous les actes de folie imaginables.
J’ouvrais les fenêtres, je secouais le tuyau, je courais dans l’appartement comme un cheval de course, je faisais des encans de terres, de maisons, et je faisais des niches aux tourne-clefs.
Le geôlier en chef vint le tr@isième jour, sur leur rapport, voir ce que tout cela voulait dire. Je lui offris la main tranquillement, et comme il me tendit la sienne, je lui fis craquer les os et jeter un cri qui fit rire tout le monde; puis, je pris un air hébété qui le convainquit que je ne savais ce que je faisais. C'était un homme de six pieds, au moins, et assez fortement constitué. Je lui mis les mains sur les deux épaules, et le regardant fixement, le secouai un peu, et voyant qu’il se laissait faire, je le saisis par le milieu du
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ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 106 corps et le soulevai à deux pieds de terre au bout de mes bras. Je vis qu’il était lui aussi étonné de ma force. Je le déposai tranquillement à terre et lui fis un salut. Il dit alors aux autres prisonniers: “ Il est difficile de garder ce pauvre homme-là ici, si sa folie continue. J’en parlerai au shérif.” Puis il leur recommanda de bien prendre garde de m'irriter, parce que, dit-il, “il peut être terriblement dangereux avec la force qu’il montre ; il m’a soulevé comme un enfant.”
Cinq jours se passèrent ainsi, et le soir du cinquième jour de ma folie, me trouvant seul avec Béchard, je lui dis tout à coup, en reprenant mon air de bon sens:
— Eh bien, Béchard, trouvez-vous que je sache bien faire le fou ?
Jamais je n’ai vu d'expression de surprise aussi profonde que celle exprimée par la figure de Béchard en ce moment.
— Comment! me dit-il, en se levant tout d’une pièce, tu n’es pas fou |
— Pas plus que ia semaine dernière ! mais
parlez moins haut, car vous allez me trahir.
— Ah! mais franchement, voyons! Est-il possible que tu aies vraiment ton bon sens ?
— Mais vous m'avez donc cru fou pour tout de bon!
— Eh! mon Dieu, oui! Fou à lier! Plus fou que les fous! Je n'ai jamais rien vu de pareil !
— Comment trouvez-vous que je les fais danser ?
Béchard avait toujours les yeux grands comme des piastres.
— Mais, c’est pourtant vrai, dit-il, il a sa raison! Ah! pour ça, par exemple, il y a ‘plusieurs prisonniers qui t’ont donné au diable. Le geôlier m’a dit qu’il ne pouvait pas te garder. Puis, me regardant dans les yeux:
Mais tiens, c’est inutile, je ne péux pas croire que tu ne sois pas fou |
— Mais je vous avais dit que je le serais!
— Je le sais bien, mon Dieu, mais comment s’imaginer qu’un homme dans son bon sens puisse faire le fou comme ça? Quand je t'ai vu si fou, vrai comme je m'appelle Béchard, j'ai cru que le bon Dieu t’avait puni d’une pareille pensée et t’avait réellement ôté la raison. J'aurais mis la main dans le feu pour jurer de ta folie! Quoi, vrai, là, tu n’es pas fou ?
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— Eh non! Tout ce que je fais, je le combine, tout ce que je dis, je l’arrange dans ma tête! Ah ! je tape dur, heïn!
— Sapristi! tu les assommes. C’est ça qui n’a fait croire à ta folie ! L'idée d’abîmer le monde comme ça! C’est que tu ne ménages personne, pas plus tes amis que les autres !
— Excepté vous, Béchard!
— Tiens! et dire que cela ne m’a pas frappé! J'ai cru que comme nous étions grands amis, tu me reconnaissais mieux que les autres, voilà tout. Mais, dis-moiï, comment diable fais-tu pour ne pas rire? Moi, je ne riais pas pgrce que ça me faisait trop de peine de te Voir comme ça, mais toi, quand tu les vois te regarder tout effarés, quand ils se sauvent comme des moutons poursuivis par un loup?
—Eh bien! c'est là ma grande misère!
Mais quand j’ai trop envie de rire, je me demande si je rirais bien si je me voyais le bonnet blanc sur la tête et la corde au cou.
Une fois cette idée dans mon esprit, je sens que je deviens enragé, et l’envie de rire s’en va complètement. Comme ça, vous trouvez que je fais bien le fou |
— Ah oui! comme si tu n'avais jamais fait autre chose de ta vie. Tu peux continuer!
Tor affaire est bonne! Si j'étais capable d’en faire autant, je donnerais toutes mes terres.
— Ah ! ça, dis-je ensuite à Béchard, prenez garde à vous, à présent que vous le savez!
Il faut que vous fassiez bien attention, car la moindre chose peut me faire découvrir.
— Ah ! sois tranquille, je t’aiderai tant que je pourrai.
Le lendemain, je vis entrer dans la chapelle le Dr Arnoldi, père, médecin de la prison. C'était le sixème jour de ma folie. Il m’examina minutieusement, me tâta le pouls et me regarda dans les yeux ; nMis je me gardai bien de rien faire. Cette visite me dérangeait un peu. Je craignais qu’il ne découvrit la vérité. Il me fit quelques questions, mais je ne répondis rieu. [l questionna les prisonniers, qui lui donnèrent le détail de mes folies. : Moi, je le regardais fixement et ne desserrais pas les dents. Il fit venir un des prisonniers, du nom de Lamirante, qui, étant parent de l’un des tourne-clefs, avait reçu instruclion de surveiller les autres prisonniers, lui dit qu'il m’enverrait une médecine, et lui
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8 fait auer | d’en erres.
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a chala prilie. I e pouls ne gardéranouvrit , mais prison-
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desserprisonparent nstrucers, lui et lui
donna ses instructions pour me la faire pren-
dre. Après quoi, il me fit encore une question, mais je me contentai de le regarder fixement sans ouvrir la bouche. Le bonhomme paraissait n’y rien comprendre.
Environ deux heures après, Lamirante revint avec une grande tasse contenant au moins une chopine d’un liquide presque noir.—Tiens, mon fou, me dit-il, bois ce café.
Je pris la tasse, m’en allai à quelque distance, et quand je vis que je n'étais pas observé, je vidai toute la potion dans ma jambe de botte. Je revins alors vers Lamirante en faisant semblant de boire. Arrivé à lui, je luf montre la tasse vide et la laisse tomber à ses pieds où elle se casse en morceaux.
— N'importe, dit Lamirante, tu dois en avoir assez dans le COS pour te tranquilliser, mon fou ! et il s’en alla.
La visite du docteur me fit penser sérieusement à ma position. ‘Il va me découvrir, me disais-je en moi-même. Le vieux coquin m'a l’air de me regarder comme s’il se doutait de quelque chose. Il ne finit plus de me tâter le pouls. S'il revient, il faut que je lui serve un plat de ma façon.”
J'on parlai à Béchard.
—Croyez-vous, lui dis-je, que le bonhomme puisse me deviner en me tâtant le pouls ?
—Je ne le pense pas. Il y a des fous dont le pouls bat naturellement.
— I] me regarde drôlement, tout de même, le vieux pince-maille!
— Ah! bah, si tu continues corame tu as commencé, tu ne cours pas de risque. Il n’y a pas moyen de ne pas te croire fou.
— Je n’ai rien voulu lui faire, parce que je craignais qu’il ne s’aperçût de quelque chose. Après tout, un médecin doit connaître un peu ça, un peu mieux que vous autres, toujours | Mais s’il revient demain, je vais le scouer comme les autres, le bonhomme. Il ne doit pas être plus exempt que mes amis. Tâchez d’être là, et quand vous viendrez à son secours, j'arrêterai, mais pas avant ! Jusque-là je le secoue comme une vieille mitaine!
Mince et long comme il est, il ne doit pas faire grande résistance |
—C’est bon, secoue-le un peu sans trop l’abfmer. Il a le verbe haut quelquefois, le vieux. Tu te rappelles, il y a une dizaine de jours, comme il nous traitait de rebelles, de d... Canadians. Etouffe-le pas mal! ça sera une
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jours, … Cœ
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petite punition toujours, et il n’y a pas moyen
de lui en donner une autrement.
— Ah bien, c’est bon, puisque vous dites comme moi, il aura la sauce.
Le lendemain matin, vers huit heures tros quarts, arrive le vieux docteur. Il me sembla qu’il avait le visage encore plus long et plus rébarbatif que de coutume. ‘Attends, dis-je en moi-même, il va t’allonger encore tout à l'heure.” Le bonhomme alla, comme à l’ordinaire, fureter dans les coins, puis il vint de mon côté, accompagné de Lamirante. Il me prit le pouls, le tint longtemps, me regarda fixement, me làcha le poignet, me regarda encore dans les yeux, me reprit le pouls, et demanda à Lamirante :
— À-t-il pris la médecine ?
— Oui, je la lui ai donnée moi-même.
— À-t-elle eu de l'effet ?
— Pas le moindre.
— Il est pire qu’un cheval! observa-t-il.
Eh bien, on lui en donnera une plus forte. Je l’enverrai tantôt.
Alors le docteur me reprit le pouls, serra les doigts de temps en temps, comme pour mieux le sentir, et me regarda comme sil eût voulu lire dans mes yeux.
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= mire ——
PRRER ee
Tout d’un coup, je secouai mon bras pour lui faire lâcher mon poignet, jetai mon cri sourd ordinaire, entourai le bonhomme de mes deux bras, le fis sauter deux ou trois fois, puis me renversant tout de mon long sur le dos, en le serrant toujours à l’étouffer, je me mis à le secouer à droite et à gauche, eomme j'aurais pu faire d’un enfant. Je lui envoyais taper ses bottes sur le plancher comme les battes d’un fléau. Il ne résistait presque pas, mais criait piteusement: Help!
help ! murder ! For God’s sake, take me away! (Au secours ! au secours ! au meurtre ! Pour l’amour de Dieu, tirez-moi d'ici!) Voyant qu’il parlait si bien, je ramenai mon bras droit sur le cou, et serrai tant que je pus. Le bonhomme se tut, comme de raison, je l’étouffais ! mais je l’entendais geindre. Alors deux ou trois prisonniers essayèrent de me desserrer les bras, mais sans succès; je tenais bon. Béchard, trouvant la punition raisonnablement longue, vint à son tour. Je fis semblant de faiblir, laissai soulever mon bras droit, avec lequel je tenais le bonhomme par le corps, et Béchard le mit debout. Il était rouge comme une cerise. Il fut une bonne demi-minute à se
mais je ois pri- 2e bras, échard, ongue, faiblir, lequel et Béme une te à se
remettre. Les prisonniers riaient dans leurs barbes. Lamirante faisait semblant d’être au désespoir et disait au docteur: ‘ Mon Dieu, j'ai cru qu'il allait vous étouffer! Tenez, quand ses accès le prennent, il peut écharper dix hommes.”
— Mais vous ne m'avez pas dit qu’il tombait d'un mal! dit le do:teur d’une voix encore étranglée.
— Ah bien! dit Lamirante, il tombe deux fois par jour.
— Oh! the devil! dit le bonhomme, et il tourna le dos en grommelant, et je ne l’ai plus jamais revu : il en avait eu assez de mon mal !
11 mé fallait inventer de nouvelles preuves de folie tous les jours. Je ne voulais pas avoir l'air d’un de ces fous bêtes qui font toujours la même chose. Puisque je me donnais la peine d’être fou, je voulais qu’au moins ma folie fût diversifiée.
Ainsi, un jour, j'avais la manie de la pêche, et je tendais une ligne, que je tenais à la
main une heure et plus sans bouger et sans
remuer. C'était tout simplement une canne ou n'importe quoi. Un autre jour, j'allais à la chasse. Je tuais des ours, des éléphants, fai-
sant dans mes expéditions un tapage d’enfer.
Tous les matins, de benne heure, je faisais chauffer de l’eau pour dire ma messe. Je prenais quatre prisonniers pour acolytes, je leur donnaiïs $20 par mois, et avant de commencer la messe, je faisais le tour de la grande salle, et, une lavette à la main, je jetais de mon eau bénite bouillante à la figure des prisonniers. Pendant la messe, je faisais un sermon, ou des publications de bans de mariage ; j'avais toujours soin de marier le curé de la paroisse; cela faisait rire plus que tout le reste; j’annonçais la fin du monde, l'Antechrist, la bête à sept têtes; je voyais le jugement général ; je tuais le diable pour qu’il n’y eût plus d’enfer; je répondais à des députations d’anges qui venaient m'en remercier de la part de la sainte Vierge. Les prisonniers riaient aux éclats de mes bêtises.
Souvent je me querellais avec eux. Quelques-uns d’entre eux m’agaçaient de temps à autre. Je leurs donnais quelquefois des coups affreux, quand ils m’impatientaient.
J'étais loin d'y prendre plaisir, mais si je les avais ménagés, ma folie eût pu ne pas paraftre de bon aloi. Je frappais en conséquence le plus consciencieusement que je pouvais.
Peu de jours après la seconde (et dernière) visite du docteur, je m’établis comme encanteur, et me mis à vendre, pour le comte de la reine, des bâtiments de guerre, des armes ; je faisais les criées régulièrement, et mes ventes dépassaient souvent plus de #100,000 par jour.
Un autre jour, j’engageais du monde pour travailler sur mes chantiers. Je donnais cinquante et même cent piastres par jour aux journaliers. J'étais entré en prison avec quelques centaines de piastres. Je donnais donc vingt piastres à celui-ci, trente piastres à celui-là ; et Béchard collectait avec soin tout l'argent que je distribuais. De cette manière, ma bourse ne désemplissait pas.
Décrire toutes les folies que j’inventais, serait fastidieux pour le lecteur. Il en est une, néanmoins, qui fit beaucoup plus de bruit que les autres. Je pris un jour un plomb et me mis à plomber le poêle. Je n’eus pas appliqué la corde que j’entrai dans une grande fureur contre les imbéciles qui avaient pu si mal placer un poêle. ‘Il va tomber, c’est sûr, disais-je, il est tout de travers.” J’allai donc chercher un gros quartier de bois et le
mis sous une des pattes. Puis je plombai de nouveau. C'était bien pire. Autre quartier de bois. Le poêle était plus élevé de huit pouces derrière que devant. Les prisonniers voulurent intervenir. Je pris le tisonnier et fis le moulinet de manière à leur ôter l’envie de se mêler de mes affaires. Mais le poêle n'était pas droit. Je retournai chercher une autre bûche, et je mis la troisième patte du poêle dessus. La quatrième ne portait sur rien. Je me :emis à plomber, et donnai un tout petit coup de genou au poêle, qui tomba sur le côté. Il était plein de feu. Grand émoi! On ‘ourt chercher les gardiens! Ceux-ci arrivent; la fumé: aveuglait tout le monde, un bout de tuyau était tombé ; la suie volait partout ; le plancher prenait feu ; il n’y avait pas moyen de toucher au poêle qui était rouge; on jeta de l'eau sur le plancher et dans le poële qu’on laissa sur le côté ;usqu’à ce qu’il fût un peu refroidi. Les gardiens étaient furieux. Le geôlier voulut s’en mêler et me dire quelque chose. Je lui répondis par des invectives abominables ; je lui dis qu’il voulait faire brûler la prison et les prisonniers avec ; que le poêle avait été mis de travers exprès, que
ons
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c'était en le redressant que je l’avais fait tomber ; que s’il avait été droit, je ne l’aurais pas dérangé; qu’il était payé par le gouvernement pour nous faire tous rôtir, que ce serait plus vite fait au fond que de pendre deux cents hommes. enfin, je lui dis tout ce qui me passa par la tête.
Que dire à un fou? D'ailleurs, le geôlier,
‘omme les gardiens, me craignait, ayant luimême éprouvé ma force. Il s’en alla donc en grommelant entre ses dents et en disant aux autres de m'empêcher de toucher au poêle.
Un d’eux lui dit: ‘Ce n’est pas si facile que vous le pensez.-—Eh bien, dit-il un peu brusquement, on l’attacherai— Ah! tu veux m'attacher, mon grand animal, lui dis-je d’un ton furieux, ah bien! attends !l” et en disant cela, je me précipitai en hurlant de son côté. Mais il était près de la porte, et j'étais encore loin; aussi, en deux ou trois sauts, il fut dehors, et la referma sur lui en poussant le veri:uau. Je fis un peu de tapage, mais je me calmai vite, les coups de poing faisant fort peu d’effet sur une porte de prison.
Cet acte de folie fit beaucoup de bruit, vu
le danger d'incendie dont j'avais été la cause.
Le surlendemain, on me fit descendre en bas pour comparaître devant une espèce de cour d'enquête. Le procureur général Ogden m'interrogea. Messieurs P. E. Leclère, Delisle, etquelques officiers me parurent siéger comme juges. On voulait obtenir mon témoignage contre un nommé Frs Ranger. J’en savais bien assez pour le faire pendre, mais avec ma folie, je me moquais bien du procureur général et des juges.
On me posa une douzaine de questions. Je répondaiïs des bêtises sans nom. M. Ogden insistait pour continuer l’interrogatoire. M. Delisle prétendait que l’on ne pouvait évidemment rien tirer de moi. M. Leclère aussi penchait de ce côté. Pour couper court à tout, je me jette par terre avec mon cri ordinaire et je commence à me débattre d’une manière effrayante. Les juges disparurent en un clin d'œil.
Après dix minutes de convulsions, je me tins tranquille et on me mit sur un grabat.
Il y avait longtemps que je n’avais dormisur autre chose que le plancher nu. Je m’endormis donc et on me laissa dormir jusqu’à qua-
PV ae 2
.ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 119 die tre heures. Alors quelqu'un vint me réveiller. nee Je ne bougeai pas, et fis semblant de dormir. ÈS On me secoua le plus rudement que l’on put, e de mais je dormais toujours. Je tenais à passer zden au moins une nuit sur un matelas, et je dorlisle, mais splendidement. On me planta là de mme
| guerre lasse et je commençais à m’applaudir ] de mon stratagème, quand tout à coup je me aps sentis cent mille épingles dans le nez... on
6 Ta m'avait fait respirer une fiole de corne-de- UFeUr cerf. Cela n'était jamais entré dans mon programme, et il me fallut bien éternuer.
as. Je Alors on me reconduisit à la chapelle, et je gden | n’eus pas le plaisir de dormir cette nuit-là e. M. sur un matelas.
t évi- Une dizaine de jours après, on me ramena ass en bas. Cette fois, c'était pour m'interroger tout, sur moi-même et mes actes de rébellion. Leg Depuis le dernier interrogatoire, j'avais pu Heure combiner mon plan de défense. Dès la pren clin mière question, je m’empare d’un livre qui | était à ma portée, et je me mets à écrire | je. Tue dedans. Je faisais les comptes des juges pour rabat. les payer et les renvoyer. Je leur dis qu'ils Hp étaient des fainéants et des bons à rien qui | ndor-
volaient l’argent de la reine; que j'allais
à qua-
D spams ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE.
l’informer de tout, et qu’en attendant, je leur donnais leur congé. Aux questions qu’ils voulurent me poser, je leur ris au nez, leur dis que s'ils se croyaient mes juges, ils se trompaient fort, que je me moquais d’eux et de tous leurs pareils, et je leur réitérai l’ordre de s’en aller. Il fallut bien me renvoyer, car je ne disais pas un mot de bon sens.
Uneseconde tentative d’interrogatoiren’eut, comme de raison, pas plus de succès. Au lieu de paraître comme accusé, je pris le rôle de supérieur et leur dis leurs vérités à brûlepourpoint. Puis je tombai de mon mal.
Messieurs Delisle et Leclère commencèrent alors à dire qu’il fallait renoncer à rien tirer de moi, et que j’étais trop fou pour me garder dans la prison. Ils me prenaient, de bonne foi, en pitié. Je les entendis un jour dire que ma folie ne pouvait qu’augmenter en prison, pendant que, dans ma famille, et avec quelques bons soins, je courais encore chance de guérir. ,
Je résolus de profiter de ces bonnes dispo- ‘ons pour faire de mon pire, afin de mieux : onvaincre que la prison ne ferait qu’ag-
2e mon état. J’assommais mes compa-
El
leur qu’ils . jeur ils 8e ux et ordre Tr, Car
en’eut, Au lieu ble de brûlea].
mencèr à rien our me ent, de n jour nter en et avec chance
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à mieux qu’agcompa-
gnons, je brisais les vitres, je commettais les plus prodigieuses extravagances, je refusais de manger, mais je volais du pain et je mangeais en cachette.
Un jour, je protitai d’un moment où le poêle était rouge pour le plomber encore, et je commençai à mettre des quartiers de bois sous les pattes. Au deuxième que je mis, deux gardiens qui se trouvaient dans la chapelle, vinrent les ôter, et remirent le poêle aplomb.
— Ah ! leur dis-je, voyez comme il est droit, à présent! Si vous aviez toujours eu le bon gens de le placer comme ça, vous ne m’auriez pas tant donné de peine!
— Tais-toi donc, fou, me dit l’un d’eux, estce qu’il n’a pas toujours été comme ça ?
— Moi, fou ! Ah ! tu dis que je suis fou! Eh bien, attends, je vais te montrer, moi, ce que c’est qu’un fou | |
Et je le pris par le milieu du corps et le pousgai, ou plutôt le lançai si violemment sur son confrère, qu’ils culbutèrent tous les deux. On peut penser qu’ils furent vite sur leurs pieds. Ils étaient furieux et se jetèrent sur moi.
Mais un coup de poing appliqué entre les deux yeux en envoya rouler un par terre, et
v ‘ès
je pris l’autre à la gorge comme pour l’étran. gler. Béchard vint à son secours, et du moment qu’il m’eut parlé, je redevins tranquille. L'empire que Béchard avait sur moi surprenait toujours les autres prisonniers.
C'était le seul homme de la prison qui pût me pacifier. Tous les autres avaient beau faire, je n’en devenais, comme de raison, que plus intraitable ; mais au premier mot de Béchard, je m'adoucissais de suite.
Béchard fit honte aux gardiens de s’emporter ainsi contre un pauvre fou et ils s’en allèrent assez mécontents de moi.
Quelques jours après, un des gardiens dit à Béchard qu’il était sérieusement question de me renvoyer parce que l’on me trouvait dangereux. Le geôlier insistait beaucoup parce qu’il craignait tous les jours, disait-il, de trouver quelqu’un de mort avec ce maudit fou-là, qui était fort comme deux chevaux et non comme un homme.
Béchard me fit part de cette nouvelle.
Cela, comme de raison, me fit faire un branlebas général, et dans l’après-midi, je recommençai la manœuvre des quartiers de bois sous les pattes du poêle. Mais on avertit les
étran.et du | tran- 1r moi nniers.
ui pût u faire, e plus ichard,
e s’emils s’en
ens dit
uestion .
rouvait AUCOUP lisait-1l, maudit hevaux
ouvelle.
branlerecomde bois artit les
gardiens à temps et ils restèrent près du poêle jusqu'à ce que l’idée de le plomber leur parût sortie de ma tête.
Cette fois, le geôlier était furieux et monta avec des cordes, en me disant qu’il allait me faire attacher. Au lieu de me fâcher, je pris ses cordes, les enroulai autour de mes poignets et les lui tendis comme pour faire faire le nœud. Cela le désarma, et il déroula luimême les cordes en disant : ‘ Il faut absolument que ce pauvre homme-là sorte d'ici.”
Le lendemain. messieurs Delisle et Leclère vinrent à la prison et m’examinèrent. Ils repartirent plus convaincus que jamais que j'étais totalement privé de raison et qu’il n’y avait rien à espérer de moi.
Deux jours plus tard, un samedi, je vis venir à moi un prêtre, conduit par un des gardiens.
— Tenez, monsieur, lui dit-il, voilà le fou, le plus fou que vous ayez jamais vu, j'en suis sûr. Ne le choquez pas, parce que, fou comme il est, votre habit ne l’arrêtera pas beaucoup. Je lui ai déjà passé par les pattes, et il n'est pas commode.
Cette visite me parut suspecte. Je crus