SITUATION POLITIQUE ET COMMERCIALE DE LA LOUISIANE
Mon nouveau séjour à la Nouvelle-Orléans fut de courte durée : arrivé le samedi matin, 31 mars, je repartais le soir même pour Saint-Louis à bord du steamer Grand Republic.
Avant de quitter cette belle Louisiane, le lecteur me permettra de m'égarer tant soit peu dans des considérations qui m'ont été suggérées par l'état agricole et politique de cet État.
À mon arrivée à la Nouvelle-Orléans, j'avais l'intention de ne rester que deux ou trois jours dans cette ville, mais je n'ai pu me décider à partir sitôt et j'y suis resté huit jours. C’est que, ma foi, après un an de vie presque exclusivement anglo-américaine, il fait bien bon de retrouver un petit coin de France,
débris bien minime et presque ignoré de l'immense
empire colonial, que nous a fait perdre l’incurie de
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nos ancètres, échantillon charmant, et bien fait pour exciter les regrets, de ce qu'aurait pu devenir, sans cette incurie, la vallée tout entière du Mississipi : une édition transatlantique et considérablement augmentée de notre chère patrie.
A Saint-Martinville, Vermillon, ete., dans les habitations rurales qui couvrent la magnifique région agricole dont ces petites villes de 1,500 à 2,000 habitants sont les centres politiques et commerciaux, régions splendides où prospèrent la canne à sucre et le coton, où des milliers de bestiaux s’engraissent de l'herbe des savanes, j'ai rencontré une population blanche, superbe de vigueur et de santé, qui n’a pu se décider jusqu'à ce jour à abandonner le langage de ses ancètres.
Le français, banni des écoles publiques, des cours de la législature par les carpel baggers, se maintiendra longtemps encore dans les paroisses des: Attokapas, où un groupe compact des créoles, issue des compagnons ‘de Bienville, des proscrits de l’Acadie, des réfugiés de Saint-Domingue, se renforçait con-
stamment jusque dans ces dernières années par l’ad-
pour sans ipi :
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Cours tien- Attoe des adie,
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jonction d'un certain nombre de recrues nouvelles appartenant, pour la plupart, à nos départements méridionaux français.
Aujourd'huimême, bien que réduit à des proportionsinsignifiantes par suite de la désastreuse administrationquiasuivi la guerre civile, le courant d'immigration française est loin d’être entièrement tari, et il suffirait de quelques années d'un gouvernement réparateur pour lui faire reprendre son importance passée.
J'en arrive maintenant à la situation politique de la Louisiane et, laissant de côté les campagnes, je reviens à la Nouvelle-Orléans, siége de deux gouvernements rivaux,
Chaque État américain a un gouvernement particulier, composé d'un Sénat et d’une Chambre. A la tête de l'État est un gouverneur chargé d'exécuter les lois votées par les deux Chambres. Tous ces États, représentés par plusieurs mandataires siégeant à Washington dans Le Sénat ou la Chambre suprème, forment ce qu'on appelle les États-Unis, à la tête
desquels est un président élu par le peuple.
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Le peuple américain, dont le gouvernement est à ce" ue instant cité comme modèle dans notre belle FE ace, n'est pas aussi libre qu'on veui bien le dire, et, en matière d'élection, le suffrage univs:.sel est escamoté, soit par force, soit par corruption.
À l'appui de mon dire, je citerai (à ce propos) un article que j'ai lu dans un journal américain, parti-
san de la république en France, et répondant à un
journal francais qui avait eu l'audace de dire qu'en J ,
Amérique les fonctionnaires publies ne s'occupaient ‘ment de politique.
Voici l’article :
«Nous ne nous faisons pas un malin plaisir de souffler sur les illusions de ceux de nos confrères français qui acceptent de confiance les belles théories de la politique américaine el se figurent que c'est arrivé. Mais nous devons les prémunir cependant contre une trop grande facilité à chercher ici des modèles, dans la pralique, au moins.
« L'indépendance des fonctionnaires publies aux États-Unis est loin ‘d'être la réalité que notre con-
frère suppose.
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on-
« [n'y a probablement pas de pays au monde où Ja hiérarchie administrative, depuis les plus hauts emplois jusqu'aux plus infimes, soit plus complétement, plus absolument enchainée au mécanisme électoral, C'est une des plaies vives de ce pays, que les esprits droits travaillent énergiquement à guérir aujourd'huiés mais à peine peut-on dire que la convalescence est commencée.
« S'il était possible de tirer un enseignement de ce qui se passe à ce sujet en Amérique, ce serait à la facon des Spartiates, qui donnaient à leurs enfants le spectacle de l'ivresse pour les en dégoûter! En somme, nous donnons à notre confrère l'assurance que l'administration américaine a beaucoup plus à emprunter à l'administration française que celle-ci à celle-là. Nous ajouterons même, que M. Haves et son entourage ont cette conviction, et que plus d'une fois on interroge ce qui se passe en France pour s'enquérir, par comparaison, de ce qu'il y à à faire en Amérique. »
Tel est cet article qui devrait réduire au silence
des gens qui ne se plaisent qu’à altérer la vérité.
L'élection présidentielle qui vient de se terminer tout dernièrement et aux phases de laquelle j'ai assisté avec toute l'impartialité que m'octroyait ma qu'lité de Français, a été la preuve la plus éclatante de la plus infâme corruption, et, à l'heure qu'il est, M. Hayes, le nouveau président, illégalement élu, ne se maintient äu pouvoir que par le patriotisme de ses adversaires, qui préfèrent l’endurer quatre ans, que de fomenter la guerre civile et de ruiner le pays, déjà si éprouvé par ces désordres et ces discussions politiques.
Le parti républicain que l'élection Hayes à maintenu au pouvoir, a pour adversaire le parti démocrate, qui signifie là-bas : réforme de tous les abus, climination des fonctions publiques de tous ces hommes qui ne vivent que de rapines et de vols, réforme du service civil, abaissement des tarifs douaniers, etc,
Les hontes du parti républicain ont donc fait naître le parti démocrate, dont le candidat Tilden a été blachoulé par les falsifications des votes et l'in-
vention de faux rapports.
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Mais revenons à la Louisiane : ce qui se fit à Washington sur une grande échelle se produisit en petit dans ce malheureux État. Là aussi il y avait deux concurrents, lun républicain, c'est-à-dire, vénal, corrompu, incapable; l'autre, démocrate, c'est-à-dire réformateur, honnète et plein d'habileté, L'incertitude du résultat présidentiel donna au ‘andidat républicain la hardiesse de se déclarer luimème gouverneur, de s'installer dans un hôtel où il est enfermé comme dans un château fort, d'y former un parlement, etc., malgré le gouverneur élu et le parlement légal qui fonctionnait le mieux du monde, L'élection présidentielle ayant donné raison au parti républicain, le prétendu gouverneur s’est encore enhardi et a cherché à se faire reconnaitre du nouveau président, Gelui-ei, ne sachant que faire, a envoyé une commission dans la Louisiane pour examiner l'affaire, Si par malheur la commission donnait raison à Packard, l'usurpateur républicain, tout le Sud se révoltcrait, et une guerre terrible et sans merci éclaterait de nouveau entre le Sud
et le Nord,
Avant mon départ, je voulus rendre visite aux deux pouvoirs rivaux. Je visitai la Sénat et la Chambre démocrates, qui fonctionnent avec la plus grande harmonie et dont le nombre est suffisant pour prendre des décisions valables.
Le Sénat républicain, au contraire, réduit subitement à un nombre insuffisant de législateurs, ne peut plus que se réunir, constater son impuissance et s'ajourner au lendemain, sans pouvoir prendre aucune décision valable.
Le gouverneur légal, Nicholls, est dans toute la force du terme ce qu'Anglais et Américains appellent : {he right man in the right place. C'est un honnête homme doublé d'un vaillant soldat ; il l'a bien prouvé sur les champs de bataille de la guerre de sécession, où il a laissé un bras et une jambe. Aux mauvais plaisants qui, faisant allusion à son infirmité, disent que son gouvernement sera boiteux et manchot, on répond qu'il y a en lui assez d’intelligence et surtout de volonté pour suppléer anx deux membres absents,
Les séances du Sénat et de la Chambre démo-
FMO-
crates sont accessibles à tous, autant que le permettent les dimensions de l'édifice, et la législation légale n’a point jugé nécessaire de s’entourer de gardes et de force armée,
Il en est tout autrement à l'hôtel Saint-Louis. Là, portes et fenêtres du rez-de-chaussée sont barricadées intérieurement avec des madriers. En entrant par l'unique issue restée ouverte, on est requis par des policemen de couleur d'exhiber un permis d’entrée signé de l’un des hauts dignitaires du gouvernement de Packard.
J'exhibai done mon permis, que j'avais eu grand'peine à obtenir, et je fus introduit dans l'enceinte législative, après avoir gravi préalablement un grand escalier transformé en retranchement, par l'entassement des livres de la bibliothèque parlementaire, liés par des cordes aux ferrures de la rampe.
Les salles, les galeries étaient remplies d'hommes de couleur, dont un grand nombre ont élu domicile permanent dans l'hôtel devenu maison d'État, et y
restent jour et nuit, mangeant, dormant et se ré-
confortant de temps en temps par quelques libations
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de wiskey, le tout aux frais de M. Packard, qui consacre à l'entretien de ses défenseurs les derniers fonds qu'il a pu tirer des rares paroisses où les contribuables ne refusent pas encore l'impôt à ses collecteurs.
Get entassement de défenseurs n’est point sans inconvénient pour le maintien de la propreté de l'édifice. Dès les premiers pas, on est saisi à la gorge par l'odeur sui generis de la race éthiopienne, odeur que rend encore plus sensible la présence d'une foule d'individus, appartenant à ‘celles des couches sociales de cette race chez lesquelles les ablutions sont aussi peu fréquentes que les changements de toilette. Des débris de repas, jamais balayés, ajoutent leur parfum particulier àla senteur générale; aussi, malgré l'emploi du chlorure de chaux et autres désinfectants, l'hôtel Saint-Louis est-il dénoncé, avec quelque apparence de raison, comme un local des plus insalubres.
Je ne séjournai donc pas longtemps dans cet endroit, que les démocrates ont surnommé Pest house,
maison empestée, et après avoir jeté un coup d'œil
ans de à la ne, nce des les nges bateur > de ouis
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d'œil
sur l'attitude remarquablement grossiere de cette Chambre où l'on fume, crache, chique, ete., après avoir aussi entendu un individu demander pourquoi l'on n'enverrait pas le sergent d'armes appréhender dans les couloirs quelques individus, pris parmi les moins #alpropres.de la garnison, et compléter ainsi l'Assemblée qui n'avait pâs le nombre de représenlants voulu, je me retirai avec satisfaction et sortis précipitamment de cet endroit malsain, où un plus long séjour eût pu me suffoquer!
Le mode de recruter les législateurs n’est ni meilleur ni pire que celui dont certains tribunaux de la Louisiane paraissent être coutumiers pour recruter des jurés.
Il parait, m'a-t-on dit, que parfois les récusations épuisaient la liste du jury convoqué pour siéger dans une affaire quelconque, et que, faute de temps suffisant pour dresser une liste nouvelle, la Cour envoyait appréhender au corps les passants d’apparence assez respectable pour être réputés dignes de juger, absolument comme en France, dansun incen-
die on arrête toutes les personnes qui sont dans
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